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jeudi 11 mai 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 15 mai 2017
16h-18h
En France: les bibliothèques en Révolution
(1789-années 1830) 
(suite et fin)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!

La conférence s'ouvrira par quelques observations à propos desquelles le directeur d'études a été sollicité relativement à l'histoire des bibliothèques et à son historiographie, notamment en France. Puis elle reviendra sur le cas emblématique des "bibliothèques en révolution". En conclusion sera évoqué le programme  de la séance foraine de l'année universitaire 2016-2017, séance qui devrait se tenir à Strasbourg le mercredi 21 juin prochain (avec la visite guidée de l'exposition de la BNU Le Vent de la Réforme).
Arrêté de la Commission d'Instruction publique, 28 praririal an II (Source: Archives dép. des Yvelines)
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



vendredi 21 avril 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 24 avril 2017
16h-18h
En France: les bibliothèques en Révolution
(1789-années 1830)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!

Abolition des privilèges (4 août 1789)
S’il est une période qui a très profondément marqué l’histoire des bibliothèques, non seulement en France, mais aussi dans une tout une partie de l’Europe, c’est bien évidemment le temps de la Révolution de 1789.Depuis le premier tiers du XVIIe siècle et la publication par Gabriel Naudé du premier classique de bibliothéconomie,le livre et l’imprimé sont très étroitement articulés avec le processus de construction de la rationalité et avec la catégorie même de progrès.
Les bibliothèques sont le laboratoire du savant, encore plus quand elles deviennent accessibles au public, à Milan et à Rome d’abord, plus tard à Paris (avec la bibliothèque du cardinal Mazarin) et dans un certain nombre de grandes villes européennes. Au XVIIIe siècle, cette fonction prend une dimension plus « politique », cet épithète étant pris au sens le plus large: les bibliothèques, mais aussi les nouveaux cabinets de lecture, s’imposent comme un lieu clé de l’espace public, notamment parce que l’on pourra y prendre connaissance des gazettes et autres périodiques, qu’on y aura parfois à disposition une collection d’usuels, dictionnaires, etc., qu’on y fera sa correspondance et qu’on s’y rencontrera pour discuter…
L’imprimé et les bibliothèques sont désormais théorisés comme les vecteurs d’une occidentalisation qui se s’identifie elle-même au progrès: en 1703, le tsar fonde sa nouvelle capitale de Saint-Pétersbourg, et organise systématiquement, par le biais des livres, le transfert des connaissances modernes vers la Russie. À la veille de la Révolution, le voyageur, médecin et philologue smyrniote Adamantos Koraïs visite Paris, et il admire les possibilités incroyables qu’il y découvre de s’informer et de s’instruire. Dans une lettre du 15 septembre 1788, il décrit ce qui peut s’apparenter à un véritable hub d'échanges et de culture: 
Représentez-vous à l’esprit une ville plus grande que Constantinople, renfermant 800000 habitants, une multitude d’académies diverses, une foule de bibliothèques publiques, toutes les sciences et tous les arts dans la perfection, une foule d’homme savants répandus par toute la ville, sur les places publiques, dans les marchés, dans les cafés où l’on trouve toutes les nouvelles politiques et littéraires, des journaux en allemand, en anglais, en français, en un mot, dans toutes les langues (…). Ajoutez à cela une foule de piétons, une autre foule portée dans des voitures et courant de tous côtés(…), telle est la ville de Paris!
Au même moment, la tête de file de ceux que l’on désignera bientôt comme les «Idéologues», le marquis de Condorcet, théorise lui aussi le rôle du média dans l’histoire. Dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, il organise l’histoire de l’humanité en neuf époques successives. L’invention de l’imprimerie par Gutenberg marque la transition de la septième à la huitième époque, et constitue l’agent décisif du progrès et des lumières: 
L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. (…) Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non seulement les faits, les découvertes, acquièrent une publicité plus étendue, mais elles l’acquièrent avec une plus grande promptitude. Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel... 
Dans cette conjoncture intellectuelle, on comprend que les législateurs de la période révolutionnaire accordent dans le principe toute leur attention au traitement des collections de livres et à leur mise à la disposition du public. Pour autant, les malentendus sont réels, dont le traitement des collections souffrira parfois de manière sensible  et, dans ces événements, le choix d’un bâtiment susceptible d’abriter la bibliothèque prend une dimension tout particulièrement révélatrice.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



vendredi 16 décembre 2016

Nouvelle publication (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale)

Histoire et civilisation du livre. Revue internationale,
Genève, Librairie Droz

XII (2016), 500 p., ill., index

ISBN 9 782600 047487 

Le Mascurat de 1649. Exemplaire en feuilles (© Bibliothèque Mazarine)
Mazarinades, nouvelles approches
Stéphane Haffemayer, Patrick Rebollar, Yann Sordet, «Introduction» 

Fonds et collections
Bruno Blasselle, Séverine Pascal, «Le fonds des Mazarinades de la Bibliothèque de l’Arsenal»
Anders Toftgaard, «La collection de Mazarinades de la Bibliothèque royale de Copenhague»
Christophe Vellet, «Les Mazarinades à l’affiche? Armand d’Artois et la collection de la Bibliothèque Mazarine»
Laurent Ferri, «Inter folia venenum. Les collections de Mazarinades aux États-Unis (1865-2014)»
Tadako Ichimaru, «Enjeux de la numérisation des Mazarinades» 

Production typographique, diffusion éditoriale
Fabienne Queyroux, «“Plumes bien taillées” contre “Livres très pernicieux à l’État”: Gabriel Naudé et les Mazarinades»
Chloé Kürschner, «Les imprimeurs rouennais et la Fronde: une étude des fonds normands de Mazarinades»
Jean-Dominique Mellot, Pierre Drouhin, «Les Mazarinades périodiques: floraison sans lendemain, ou tournant dans l’histoire de la presse française?» 

Approches littéraires et lexicologiques
Takeshi Matsumura, «Remarques lexicographiques sur le Mot “Mazarinade”»
Patrick Rebollar, «Mensonge et tromperie dans les Mazarinades»
Antonella Amatuzzi, «La politique au service de la langue: la valeur des Mazarinades pour l’étude du français classique»
Claudine Nédelec, «La Fronde, une guerre comique?»
Alain Génetiot, «Porter la parole des grands: les Mazarinades de Sarasin»
Myriam Tsimbidy, «Usages des Mazarinades dans les Mémoires de la Fronde» 

La bataille de l’imprimé: médiatisation et communication politique
Malte Griesse, «Les soleils de la Fronde: analogies stellaires dans les Mazarinades»
Stéphane Haffemayer, «Mazarin face à la Fronde des Mazarinades, ou Comment livrer la bataille de l’opinion en temps de révolte (1648-1653)»
Caroline Saal, «“Faire voir par l’histoire” dans les Mazarinades. Usages du passé, entre rhétorique et bagages culturels»
Francesco Benigno, «The fate of Goliath: uses of history in the Mazarinades»
Yann Rodier, «Les Mazarinades génovéfaines et la stratégie politique de l’odieux (avril-septembre 1652)»
Véronique Dorbe-Larcade, «Autour des ducs d’Épernon, l’école de la Mazarinade (1588-1655)»
Éric Avocat, «Les Mazarinades, une préface à la Révolution?»

Approches comparatives: les corpus pamphlétaires européens du XVIIe siècle
Sophie Nawrocki, «Les dynamiques de publication et la diffusion des pamphlets autour de Marie de Médicis en exil (1631-1642)»
Alain Hugon, Mathias Ledroit, «La bataille de l’imprimé en Catalogne à L’époque de la Guerre de séparation (1640-1652)»
Héloïse Hermant, «Les campagnes pamphlétaires de Don Juan José de Austria: des Mazarinades espagnoles? Politisation de l’écrit et système de communication dans l’Europe du XVIIe siècle» 

Études d’histoire du livre
Xavier Prévost, «Aux origines de l’impression des lois: les Actes royaux incunables»
Claire Gantet, «Amitiés, topographies et réseaux savants. Les Strasburgische Gelehrte Nachrichten (1782-1785) et la République des Lettres»
Daniel Baric, «La dualité nationale et universitaire des bibliothèques de Strasbourg et Zagreb : une histoire parallèle entre empires, nations et régions» 

Livres, travaux et rencontres
Jean Balsamo, L’Amorevolezza verso le cose italiche. Le livre italien à Paris au XVIe siècle (Amélie Ferrigno)
De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C - XXIe siècle) (Claire Madl)
Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier (Frédéric Barbier)
Claudia Fabian, dir., Die Handschriftliche Erbe der griechischen Welt [Actes du colloque de la BSB] (Matthieu Cassin)
Annika Haß, Der Verleger Johann Friedrich Cotta (1764-1832) als Kulturvermittler zwischen Deutschland und Frankreich (Claire Gantet)
Anthologie de documents à caractère biographique conservés à la Bibliothèque de Shanghai (Chen Jie)
Oberthür, imprimeurs à Rennes (Frédéric Barbier) 

Index (personnes, lieux, institutions) du dossier thématique «Mazarinades, nouvelles approches»
Table des illustrations.

mardi 4 octobre 2016

Les fondateurs des bibliothèques nationales

La publication récente d’un «beau livre» consacré aux collectionneurs et bibliophiles dont les livres constituent l’essentiel du fonds ancien de la Bibliothèque nationale de Hongrie nous amène à revenir aujourd’hui sur la question de la fondation des grandes bibliothèques nationales aux XVIIIe et XIXe siècle. Il s’agit de:
Collectors and collections. The treasures of the collections in the National Széchényi Library and the histories of the collections, éd. Lászlo Boka, Lidia Wendelin Ferenczy,
Budapest, Orszagos Széchényi Könyvtar, Kossuth Kiado, 2016
(ISBN: 9-789632-006567).
La signification politique de ce que devra être, ou non, un musée ou une bibliothèque s’articule avec la question de savoir à qui sera dévolu le rôle d’initiateur ou de mécène et de responsable. Le prince est d’autant plus attentif à s’approprier ce rôle que lui-même représente le cas échéant une dynastie nouvelle, à l’image d’un certain nombre de dynasties italiennes de la Renaissance, des Valois-Angoulême en France, et de plusieurs autres. En mettant l’accent sur le «capital culturel», chacun est attentif à légitimer une ascension politique encore récente, et peut-être fragile.
Dans d’autres systèmes pourtant, la concentration du pouvoir est moins sensible, et d’autres intermédiaires peuvent intervenir. Le modèle fondateur est ici celui de Londres où, à la fin du XVIIe siècle, l’avènement de Guillaume d’Orange et la concession du Bill of Rights (1689) consacrent un régime dans lequel le pouvoir est aux mains du Parlement (les Lords et les Communes), de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Ce sont des représentants de ces différentes catégories sociales, et non pas une cour royale ou princière désormais en retrait, qui prennent en charge la fonction de «passeurs culturels»: les membres de la gentry entretiennent de très riches bibliothèques, des sociétés académiques sont fondées à Londres à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, jusqu’à ce que, en 1753, le Parlement accepte le legs de Hans Sloane, docteur en médecine, mais surtout président de la Royal Society, collectionneur et bibliophile. C’est la fondation du British Museum, dont la «Bibliothèque» constitue un département. Lorsque le roi George II lui cède une partie des collections royales, la Bibliothèque du British Museum devient bénéficiaire du Copyright concédé depuis 1709 à la Royal Library.
C’est ce modèle qui, de manière significative, est reproduit dans une partie de la géographie de l’Allemagne et de l’Europe centrale, alors même que le sentiment d’appartenance nationale tend à se développer mais que, dans des sociétés d’Ancien Régime, l’initiative reste en principe aux mains de la cour. Le fait qu’il n’existe pas de cour royale en Hongrie (puisque l’empereur de Vienne est roi de Hongrie) ne peut pas être sous-estimé, alors que les grands aristocrates hongrois constituent au cours du XVIIIe siècle des collections de livres de plus en plus importantes: ainsi des Batthyány, des Esterházy, des Festetich, des Illésházy, des Jankovich, des Nádasdy ou encore des Ráday et des Reviczki, pour reprendre une liste proposée par István Monok (1). C’est un de leurs représentants, le comte Ferenc Széchényi, qui, en 1802, demande l’autorisation, par le biais de la chancellerie hongroise de Vienne, de transmettre à la collectivité ses collections, surtout des livres et des documents graphiques, mais aussi d’autres objets (des médailles, et des échantillons de minéralogie). Le comte voulait constituer une collection de Hungarica, augmentée d’un fonds de titres récents permettant de mettre à la disposition de tous les titres les plus importants et les plus récents publiés en «Europe».
Le projet, favorablement reçu à Vienne, se concrétise avec la fondation de la Bibliotheca Hungarica Széchényiano-Regnicolaris (26 novembre 1802) et son installation à Budapest, d’abord dans des locaux occupés par un séminaire. Bientôt, la Bibliothèque sera constitutive d’un département du nouveau Musée national, et elle ne prendra son autonomie en tant que Bibliothèque nationale que bien plus tard. Parallèlement, l’Académie des sciences est fondée, toujours par un groupe de magnats, en 1825.
À Londres, les «passeurs» concentrent l’essentiel des pouvoirs, mais il n’en va pas de même à Budapest: il s’agit pour eux de cultiver un capital de distinction qui leur permette de contrebalancer l’absence du capital politique symbolique, lequel est concentré à Vienne. Et c’est ce processus dont l’ouvrage que nous signalons ici présente notamment les origines et les premiers développements.

(1) István Monok, « Le projet de Ferenc Széchényi et la fondation de la Bibliothèque nationale hongroise », dans Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, éd. Frédéric Barbier, István Monok, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2005, p. 87-100 («L’Europe en réseaux. Contributions à l’histoire de la culture écrite 1650-1918», III).
(2) Le cas de l’espace germanique est particulier, où les petites cours ont parfois un rôle décisif (on pense à Weimar), mais où interviennent aussi les professionnels de la librairie, libraires et éditeurs au premier rang.

vendredi 30 octobre 2015

Retour à la Telekiana

Nous étions à la Bibliothèque Teleki de Targu Mures / Marosvásárhely en 2011, alors que les bâtiments étaient en pleins travaux de rénovation (voir le billet ici). L’institution fondée par le chancelier de Transylvanie Sámuel Teleki, descendant d’une grande famille calviniste hongroise, fait l’objet d’un catalogue imprimé en 4 volumes (Vienne, Baumeister, 1796-1819: cf cliché infra). 
Les travaux de rénovation aujourd’hui terminés permettent de découvrir un ensemble magnifique, dont le cœur est constitué par la bibliothèque baroque sur deux niveaux : les clichés ci-dessous donnent une idée de la parfaite réussite de l’opération. Le mobilier est celui d’origine, la décoration très simple se limite à un fond blanc cassé, à une très belle série de bustes et à une «galerie des illustres» associant les ancêtres des Teleki et un certain nombre de personnalités connues comme ayant fondé des bibliothèques importantes (dont Bruckenthal à Sibiu / Hermannstadt, et l’évêque Ignace Batthyáni à Alba Iulia / Karlsburg). L’ensemble est dominé par le portrait du fondateur de la Telekiana.
Ajoutons pour conclure que l’histoire de la bibliothèque est parfaitement documentée, par suite de la conservation de ses archives anciennes, tandis que l'exposition permanente qui qui y est présentée permet de se faire une idée du projet du fondateur: apporter à la communauté calviniste de Transylvanie, c'est-à-dire pratiquement à la communauté hongroise, les outils lui permettant de se former et de s'informer de la manière la plus efficace: éditions récentes illustrant la pensée des Lumières (dont une Encyclopédie in folio), grandes éditions des classiques, etc., sans oublier les médailles, les cartes et la collection de géologie. Ouverte au public en 1802, la Telekiana est la première bibliothèque publique du royaume de Hongrie (Cliquer ici pour accéder au site de la Telekiana, avec présentation en allemand et en anglais, et une très riche galerie de photographies).

Bibliothèque et identité: détail de la page de titre du premier volume du catalogue de la bibliothèque du comte Széchényi (Bibliotheca hungarica), sur la base de laquelle sera fondée la Bibliothèque nationale du royaume de Hongrie
Les transferts culturels à l'œuvre: Encyclopédie hongroise, Utrecht, 1653

mercredi 14 octobre 2015

Une exposition à Chantilly

La très belle exposition consacrée par le Château de Chantilly au Siècle de François Ier nous permet de découvrir un certain nombre de pièces remarquables, présentées dans le bâtiment du Jeu de paume. Au nombre figure le frontispice du Diodore de Sicile de 1534 (ms 721: catalogue, n° 65).
La scène de dédicace est si célèbre qu’elle a pratiquement le statut de l’un des portraits «officiels» du roi. Elle remplit d'abord un objectif politique, celui d’affirmer la «distinction» culturelle et artistique du pouvoir royal: le choix du titre n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un texte grec correspondant à une histoire universelle, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile –et l’on sait toute l’attention donnée par le roi et par son entourage à la construction d’un lien direct entre la culture de l’Antiquité grecque et celle de la monarchie française du temps.
Le texte original de Diodore a déjà été traduit en latin, par Poggio Bracciolini, et publié à Bologne en 1472, édition suivie de trois autres éditions italiennes au XVe siècle, puis de deux éditions parisiennes au début du XVIe. La traduction française est établie sur le latin par Antoine Macault, secrétaire et valet du roi: elle constituerait le premier grand texte historique traduit en langue vernaculaire pour être offert au souverain.
Nous n’insistons pas sur le deuxième volet de cette démonstration politique, à savoir la scène de dédicace (en l’occurrence, il s’agit plutôt de lecture) comme l’un des temps forts de la construction de la figure du prince. L’exposition de Chantilly reprend ici la thèse parfaitement convaincante de Gilbert Gadoffre, selon laquelle il y aurait, dans le règne de François Ier, un «avant Pavie» (le temps de la jeunesse, des aventures militaires et de la figure du roi de guerre) et un «après Pavie», ou plutôt un «après Madrid» (le temps de la réflexion, et de la figure moins du roi de paix que du protecteur des arts et des lettres). Les deux volets s’articulent au demeurant, puisque le roi, en se posant comme le successeur des souverains de l’Antiquité, d’Alexandre aux Ptolémée, veut aussi s’imposer à ses concurrents européens, au premier rang desquels l’empereur.
Mais la scène du frontispice, pour reconstruite qu’elle soit par l’artiste (il s’agit non pas de Jean Clouet, mais du peintre Noël Bellemare), fonctionne aussi comme un témoignage à la fois d’une scène qui s’est réellement déroulée (même si sous une autre forme), et des rapports de force entretenus à la cour. Nous sommes en représentation, et on peut identifier un certain nombre des participants avec certitude ou, du moins, avec assez de probabilité.
Ceux-ci s’organisent en trois groupes, autour de la figure du roi, le seul  à être assis. François Ier est né à Cognac en 1494, et il a donc quarante ans en 1534. Près de lui, autour de la table, ses trois fils: le dauphin François, son fils préféré, est âgé de seize ans, mais il mourra quelques années plus tard. Le deuxième fils, Henri d’Orléans, est le futur Henri II, tandis que le cadet, Charles d’Angoulême, est représenté de dos, âgé d’une douzaine d’années. On se souviendra que le roi n’a pu se libérer de son emprisonnement espagnol que par la signature du traité de Madrid, et en livrant en otage ses deux premiers fils pour garantir l’exécution de celui-ci: les tout jeunes enfants ne reviendront en France que quatre ans plus tard (1530). 
Sur la partie gauche du tableau, ce sont les «copains» du roi, pour reprendre le terme de Gilbert Gadoffre: ils sont de la même génération, et certains d’entre eux ont été élevés avec lui, notamment à Amboise. Un très grand seigneur, d’abord, Anne de Montmorency, très proche du roi, a alors quarante et un ans. Mellin de Saint-Gelais a quarante-trois ans, il est né à Angoulême, dont son oncle, Octavien, était évêque, et il est l’aumônier du dauphin. Chabot de Brion a quarante-deux ans, lui aussi était proche du roi dans sa jeunesse, et il a été prisonnier à Pavie: en 1534, il est amiral, et gouverneur de Bourgogne.
Claude d’Urfé est le plus jeune (trente-trois ans), mais, orphelin d’une famille du Forez, il a été élevé à la cour. Sur le tableau, il se tient légèrement en retrait: sa carrière est encore à venir, même s'il sera bientôt nommé bailli du Forez. Puis il servira un temps comme ambassadeur, avant de revenir sous Henri II et d'occuper les charges les plus hautes de la cour, comme gouverneur des enfants de France et membre du Conseil. Anne de Montmorency, alors  connétable, sera le parrain d’un de ses petits-fils. On sait par ailleurs que Claude d’Urfé avait constitué une célèbre bibliothèque. 
Trois clichés: Chantilly, ms 721. © Bibliothèque du château de Chantilly

Nous passerons plus rapidement sur les personnages figurant sur la droite du tableau, et qui représentent la génération précédente. Deux d’entre eux peuvent à bon droit être considérés comme les figures inamovibles placées à la tête des affaires, à savoir le trésorier de France Florimond Robertet (?), et le chancelier, le cardinal Duprat, lequel meurt d'ailleurs l’année suivante (1535). Quant à Guillaume Budé, soixante-sept ans, il n’est devenu un proche du roi qu’à partir de 1520, mais s’est dès lors imposé comme la figure principale de l’humanisme «à la française». Rappelons qu’il est depuis 1522 le «garde de la librairie» de Fontainebleau, tandis que Mellin de Saint-Gelais sera, de son côté, nommé «garde de la librairie» de Blois après la mort du dauphin.
Nous ne saurions, bien évidemment, oublier la figure du traducteur lecteur, debout au premier plan, dans son modeste habit noir. Quant au petit singe qui regarde la scène, assis sur la table, il est l’un des symboles les plus couramment utilisés par les artistes pour symboliser la bêtise inhérente à la condition humaine –il tient, d’une certaine manière, le rôle du fou de cour. Terminons en signalant que la scène du manuscrit est reproduite en gravure dans l’édition imprimée des trois premiers livres de Diodore, donnée à Paris dès l’année suivante (catalogue, n° 66).

Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, préf. Jean Céard, Genève, Librairie Droz, 1997 («Titre courant»).
Le Siècle de François Ier. Du roi guerrier au roi mécène [catalogue de l’exposition de Chantilly], dir. Olivier Bosc, Maxence Hermant, Paris, Éditions Cercle d’art, 2015.

jeudi 27 septembre 2012

Publication des Actes du symposium de Sinaia

Les Actes du IVe Symposium roumain d’histoire du livre viennent de paraître: ce symposium s’était tenu à Sinaia (Roumanie) du 20 au 23 septembre 2011, et portait sur
«Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle». On ne peut que souligner la rapidité de l’édition des symoposium successifs organisés par nos collègues roumains. Dans ce volume, toutes les communications sauf une sont publiées en français.

Sommaire
Allocution, par Florin Rotaru directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest
Introduction: Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle, par Frédéric Barbier
Sacra Parallela, par Rodica Paléologue
L’aristocratie centre-européenne des XVIe-XVIIe siècles, et ses goûts de lecture des romans de chevalerie publiés en espagnol, italien et français, par Jarošlava Kasparova
Les bibliothèques de la noblesse: l’œil vivant de son temps, par Jitka Radimska
Les livres de la noblesse, ou la noblesse des livres : la prééminence des armes ou des lettres sous la «Restauration» du Portugal, par Daniel Magalhães Porto Saraiva
Les nobles comme « passeurs culturels » et le rôle de l’imprimé en France aux XVIe-XIXe siècles: l’exemple des La Rochefoucauld, par Frédéric Barbier
Transformations linguistiques et thématiques dans les bibliothèques aristocratiques de la Hongrie du XVIIIe siècle, par István Monok
La bibliothèque Batthyaneum, fondée à Alba Julia par l’évêque de Transylvanie, le comte Ignaz Batthyány, par Doina Henri Biro
Lectures et bibliothèques de la noblesse dans les principautés roumaines (XVIIIe siècle): bilan et perspectives de recherches, par Radu G. Paun
Cantemir: bibliothèques réelles, bibliothèques imaginaires, par Ştefan Lemny
Les bibliothèques Kaunitz: des catalogues et des lectures multiples, par Christine Lebeau
Un grand commis bibliophile: le marquis de Méjanes, par Raphaële Mouren
Une place de bibliothécaire auprès d’un héros législateur ne doit pas être facile à remplir: les bibliothèques de Napoléon Ier, par Charles-Éloi Vial
Les éditions de Jean-Baptiste Bodoni dans les bibliothèques des nobles d’Europe au XIXe siècle, par Andrea De Pasquale
Les bibliothèques de la noblesse brésilienne au XIXe siècle: l’inventaire du marquis de Monte Alegre, par Marisa Midori De Aecto
Śrī Bavānrao Panta-Pratinidi (1868-1951), chief of Audh: Founder and Patron of Institutions and Libraries, par Shreenand L. Bapat
Cet ensemble de textes est complété par cinq «Études d’histoire du livre» consacrées l’histoire du livre en Roumanie, mais sans rapports avec le thème général de la noblesse. Le volume se présente sous la forme de Mélanges offerts à Frédéric Barbier pour son soixantième anniversaire, et il porte l’avant-titre: «In honorem professoris Frédéric Barbier 60».

Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Actes du symposium international Le livre, la Roumanie, l’Europe. 4e édition : 20-23 septembre 2011. Tome I: (…) Histoire et civilisation du livre, textes réunis et édités par Frédéric Barbier, Bucarest, Editura Biblioteca Bucureştilor, 2012, XVI-[2-]324 p., ill.
ISSN 2068 9756

mercredi 25 juillet 2012

Au château de Meung

L’Histoire des bibliothèques françaises réservait fort justement, dans son tableau de l’Ancien Régime, plusieurs pages aux bibliothèques de château, et ce blog en a lui aussi déjà parlé, notamment à propos de la remarquable bibliothèque du château de La Rochefoucauld: aux XVIIe et surtout XVIIIe siècles en effet, non seulement la collection de livres, mais aussi la pièce de bibliothèque constituent un élément pratiquement obligatoire de l’aménagement d’un château, tant en France que dans les autres pays européens, de l’Angleterre à la Russie.
La difficulté de l’étude de ces bibliothèques vient du fait qu’il s’agit évidemment de bibliothèques privées, qui n’ont donc pas toujours été conservées et qui n’ont pas fait l’objet de procédures de gestion (catalogage, etc.) ayant abouti à la constitution de fonds d’archives. Une seconde difficulté vient, dans notre pays, du fait que les bibliothèques de château ont généralement été confisquées par la Révolution, et qu’elles se sont donc trouvées dispersées, voire en partie détruites.
Le château de Meung: façade sur la ville
La constitution de collections de livres est une caractéristique d’une partie de la noblesse depuis le bas Moyen Âge, d’autant que ces livres sont alors très généralement des objets de grande valeur: il s’agit d’abord de collections dominées par la piété (les livres d’Heures…) et par les lectures de récréation, surtout en langue vulgaire (les «romans»). Une visite au château de Marolles au début du XVIIe siècle nous a montré que ces deux premières composantes avaient été complétées au XVIe siècle par un certain nombre de titres représentatifs des intérêts des humanistes, qu’il s’agisse de traductions de classiques de l’Antiquité ou de textes modernes en vernaculaire.
À partir du moment où le statut de la noblesse impose d’assurer aux jeunes gens une formation intellectuelle de plus en plus poussée, aux XVIe et XVIIe siècles, les bibliothèques de château remplissent le cas échéant une fonction pédagogique, d’autant que l’éducation est d’abord donnée (avant l’envoi au collège) par un précepteur lui-même logé au château (ce qui est précisément le cas à Marolles). Elles développent aussi une forme de spécialisation: la bibliothèque noble du XVIIIe siècle sera une bibliothèque plus encyclopédique, tout en témoignant des intérêts spécifiques de son propriétaire (avec des thèmes aussi variés que ceux de la cartographie et des voyages de découverte, de l’Antiquité, de l’économie politique, etc., sans oublier… la bibliophilie). À une époque où l’idée de progrès est reçue de manière de plus en plus large, les plus riches de ces bibliothèques se caractérisent aussi par un souci d’actualisation, de sorte qu’on y trouvera toutes les nouveautés d’importance.
À Meung: la bibliothèque du château
Mais les bibliothèques de châteaux remplissent désormais aussi une autre fonction, qui relève de la sociabilité, voire de la politique. Lorsque le duc de Choiseul-Stainville tombe en disgrâce auprès du roi, en 1771, il reçoit l’ordre de se retirer dans sa terre de Chanteloup, près d’Amboise. On sait que, dès lors, le voyage de Chanteloup s’impose dans la plus haute société comme une manifestation d’opposition à une monarchie absolue décrite comme despotique. Le somptueux château dispose bien entendu d’une salle de bibliothèque, où les invités ont plaisir à se retrouver pour travailler, pour lire (les gazettes…) voire pour bavarder, notamment avec le savant bibliothécaire et ami du duc, l’abbé Barthélemy.
Autour de Choiseul, c’est tout un groupe qui tombe lui aussi en disgrâce. Parmi les grands personnages qui doivent eux aussi quitter la cour, voici l’évêque d’Orléans, Mgr Louis Sextius Jarente de La Bruyère (1706-1788). Cadet d’une famille de la noblesse provençale, Mgr de Jarente était, selon l’usage, destiné à une carrière ecclésiastique, et il devient évêque de Digne en 1742. Pourtant, notre prélat est d’abord un mondain, et un politique, qui s’inquiète de se rapprocher de Versailles: en 1758, il est évêque d’Orléans, où il réside d’autant moins qu’il est chargé, à partir de 1757, de l’administration de la «feuille des bénéfices», autrement dit de l’ordre des nominations aux principales charges de l’Église –une position stratégique s’il en fut.
Un meuble formant escalier?
Familier du principal ministre, il tombe avec lui, et est «exilé» dans son château de Meung-s/Loire en 1771. Cette forteresse féodale (Villon a été emprisonné dans les souterrains du château...) contrôlait anciennement le passage de la Loire en aval d’Orléans, mais l’évêque la fait alors profondément restructurer et réaménager dans l’esprit des Lumières: la façade arrière du château n’a que peu à voir avec la façade du côté de la ville.
Située en étage, l’élégante salle de bibliothèque conserve aujourd’hui ses anciennes armoires «à jour», mais elle évoque plus une pièces «à vivre» qu’un espace de travail: le confort y est réel, avec la belle cheminée, les fauteuils et les guéridons, voire la petite table de jeu (même si ce mobilier a probablement été réuni postérieurement). Un oiseau empaillé rappelle que nous sommes tout proches du fleuve, et que les curiosités relevant de l’histoire naturelle sont souvent partie de l’habitus des nobles à la campagne. Enfin, nous remarquons deux éléments de mobilier spécialisé: une échelle de bibliothèque (en arrière-plan), et un meuble plus mystérieux, peut-être un de ces étonnants «meubles formant escalier de bibliothèque» dont Monsieur Cappe de Baillon a parlé lors d’une récente conférence de l’EPHE.

samedi 14 janvier 2012

Conférences d'histoire du livre

École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

par
Madame Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille
chargée de conférences à l’EPHE
 
16h-18h
Les livres de la famille de La Rochefoucauld
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

(ci-dessus: reliure en maroquin aux armes de La Rochefoucauld)

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 10 décembre 2011

Conférence d'histoire du livre



 
École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 12 décembre 2011


16h-18
Les nobles comme "passeurs culturels":

l'exemple de la famille de La Rochefoucauld
par
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études

Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

(Cliché: à La Rochefoucauld, été 2011).

dimanche 4 décembre 2011

Conférence d'histoire du livre

 École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 5 décembre 2011


16h-18
Les nobles comme "passeurs culturels:

les bibliothèques de la noblesse en France au XVIIIe siècle
par
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études


Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.

Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 2 octobre 2011

En Hongrie: le rôle des magnats

Le rôle de la haute noblesse hongroise à l’époque des Lumières et de la révolution industrielle semble relativement spécifique par rapport à la situation ailleurs en Europe continentale.
Le trône de Hongrie est en effet occupé par un Allemand, l'empereur Habsbourg, à Vienne, sous la bannière duquel les Ottomans ont été chassés et qui a réussi, au début du XVIIIe siècle, a briser les velléités d’indépendance de la Transylvanie. À la tête de très grandes fortunes, les magnats hongrois, ont conservé un rôle important dans les domaines de la culture et de la religion. Ils ont souvent fait des études dans les universités occidentales, réunissent des bibliothèques parfois très riches et s’imposent comme les acteurs-clés de la modernisation économique, avant de participer activement, au XIXe siècle, au mouvement en faveur de l’autonomie ou de l’indépendance. Parmi ces familles, celle des comtes Széchényi occupe une place remarquable.
Ferenc (Franz) Széchényi (1754-1820) a fait ses études au Theresianum de Vienne et a deux années durant visité d'Europe occidentale. À son retour, il a compris le rôle décisif qui est celui de l'imprimé comme média de la modernisation. Il crée alors deux bibliothèque, dont celle de son château de Nagycenk, en Hongrie occidentale: surtout des titres «modernes» (économie, politique, etc.) et de la littérature en hongrois (1799), outre des collections de numismatique et de minéralogie. Il en fait réaliser un catalogue imprimé (1799), qu’il diffuse pour mettre son fonds à la disposition de ses contemporains.
Puis, trois ans plus tard, Széchényi obtient de Vienne l’autorisation de faire don de ses collections à l’Académie, sous la forme de Bibliotheca regnicolaris -future Bibliothèque nationale. La formule peut surprendre: elle est en réalité très bien adaptée au caractère multiculturel du royaume de Hongrie, en ce qu’elle fait référence aux catégories politiques (ungarus) et non pas aux particularismes des différentes composantes (dont les Magyars). La loi de 1808 institue la Bibliothèque comme un département du nouveau Musée national. À la mort de Ferenc Széchényi, les collections sont relativement modestes (vingt mille documents, dont six mille cartes géographiques), mais elles s’enrichissent au XIXe siècle d’un grand nombre d’autres bibliothèques de magnats, dont celle du comte István Illésházy donnée en 1835.
Mais la figure principale est, à la génération suivante, celle d’István Széchenyi. Celui-ci poursuit en effet systématiquement, sa vie durant, une action d’innovateur et de passeur culturel visant à favorisant la modernisation de la Hongrie. Il publie lui-même, sur l’élevage des chevaux (1828), sur la situation de la Hongrie de son temps (1831, 1833), sur le crédit (1832); il participe au lancement de compagnie de navigation à vapeur sur le Danube, fait entreprendre d’immenses travaux de régulation du fleuve dans la plaine hongroise, fonde la société pour la construction d’un premier pont entre Buda et Pest (le célèbre Pont des chaînes) et participe activement à la création de la Banque nationale de Hongrie.
Ministre des transports dans le Gouvernement indépendant du comte Batthyány en 1848, Széchényi, après l’écrasement de la Révolution et la répression sanglante imposée par Vienne, sera interné à Döbling, en Autriche, où il se suicidera en 1860. Sept ans plus tard, la défaite de l’Autriche dans la guerre contre la Prusse impose à Vienne d’adopter une politique nouvelle avec la Hongrie: par le Compromis de 1867, le royaume devient très largement autonome, et l’appellation traditionnelle d'Autriche laisse place à celle, nouvelle, de la monarchie bicéphale d’Autriche-Hongrie.
Quittons un instant le monde du livre: Ödön (Edmond) Széchényi, fils d'István, est également connu comme un promoteur de la navigation: il est célèbre en France pour être venu dans son propre yacht de Budapest à Paris par voie fluviale à l'occasion de l'Exposition de 1867!

Catalogus Bibliothecae hungaricae Francisci com[itis] Szechenyi. Tomus I scriptores hungaros et rerum hungaricarum typis editos complexus, pars I [II], Sopron, Typis Siessianis, 1799, 2 vol.

Cliché: une image inattendue d'István Szechényi près du Parlement à Budapest aujourd'hui.

mercredi 21 septembre 2011

Une institution exemplaire des Lumières

Au-delà des frontières traditionnelles du Saint-Empire, l’Europe centrale et orientale est longtemps caractérisée, du point de vue du livre, par une conjoncture difficile: ce sont des régions relativement éloignées des centres de la librairie occidentale, Francfort/Main, Leipzig, Venise, plus encore Paris, les Provinces-Unies ou Londres. D’autre part, une grande partie des territoires est occupée par les Ottomans et, jusque dans les dernières décennies du XVIIe siècle, Vienne reste, à une cinquantaine de kilomètres à peine de la frontière, constamment sous la menace d’une invasion.
La situation commence à changer autour de 1700, avec le premier grand recul ottoman et avec la progressive intégration de cette Europe danubienne dans les circuits occidentaux du livre. Pourtant, dans une géographie du rattrapage, le rôle d’un certain nombre d’intermédiaires reste essentiel: les grands prélats, et les nobles, qui reçoivent une formation universitaire, qui voyagent, qui rapportent ou font venir des livres, qui commencent à collectionner et qui réunissent des bibliothèques parfois remarquables.
Progressivement, ce sont ces mêmes personnalités qui assument le rôle de passeurs culturels, soutenant les processus de modernisation et la progressive élaboration des différentes identités collectives structurées autour de chaque langue.
Le comte Sámuel Teleki (1739-1822) voyage et étudie à Bâle, Leyde, Utrecht et Paris, il entre en relations avec les principaux représentants des Lumières. Devenu chancelier de Transylvanie, il séjourne le plus souvent à Vienne, et élabore alors le projet d’une institution originale.
Il s’agit de fonder, à Tîrgu Mureṣ (Marosvásárhely), petite ville de quelque 7000 habitants au centre des domaines des Teleki, une bibliothèque universelle et moderne, et de mettre celle-ci à la disposition du public –ce qui est le cas dès 1802 (Bibliotheca Telekiana).
De manière extraordinaire, l’ensemble du dispositif est aujourd’hui conservé (bâtiment, mobilier et l’essentiel des collections). Teleki fait en effet construire un bâtiment spécifique pour sa bibliothèque, dans une aile nouvelle du Palais Teleki, face au Collège Réformé. La grande salle de magasin se déploie sur deux niveaux, avec une mezzanine, tandis qu’une salle plus petite, chauffée par un beau poêle de faïence, accueille les lecteurs, et qu’un appartement est réservé pour le bibliothécaire.
La collection initialement réunie par le comte compte quelque 40000 volumes, parmi lesquels la plupart des titres des Lumières, mais aussi des imprimés relatifs à la Révolution française, etc. Le comte est aussi un amateur averti, qui a acquis, outre des manuscrits et 52 incunables, des exemplaires d’éditions rarissimes ou précieuses (par ex. les grands typographes, d’Alde Manuce à Bodoni). La bibliothèque de sa femme, décédée en 1797 (environ 2000 titres), est également intégrée.
Teleki s’efforce de faire connaître son entreprise, et le catalogue de la bibliothèque en quatre volumes est imprimé à Vienne de 1796 à 1819. Il n’est pas question de présenter ici de manière trop rapide le devenir de la bibliothèque. Bornons-nous à dire que la Telekiana s’est encore enrichie après la mort de son fondateur, et qu’elle est en ce moment l’objet d’une restauration très profonde, financée principalement par le département de Mures. Les travaux doivent s’achever à relativement court terme, les livres pourront regagner leurs rayonnages, et les chercheurs à nouveau travailler, dans des conditions bien meilleures, sur ce qui reste un des exemples les plus représentatifs des institutions «culturelles» de l’Europe des Lumières.

Clichés (septembre 2011) : 1) Façade du Palais sur la rue. La bibliothèque occupe la partie à droite de la porte cochère. 2) À l’intérieur de la bibliothèque, en travaux de restructuration. La mobilier en place est d’origine. 3) Un fer aux armoiries du comte.

mardi 16 août 2011

Chronique d'été: histoire du livre et histoire de la noblesse

Le prochain symposium roumain d’histoire du livre se déroulera à Sinaia du 20 au 23 septembre, et reprendra la problématique des «intermédiaires» ou des «passeurs» culturels en l’envisageant sous l’angle de la noblesse et dans une perspective comparatiste. Nous évoquions plus ou moins la question dans un billet sur ces nobles hongrois et ces magnats polonais qui prennent en charge la modernisation du pays à la fin du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle: une spécificité de l’action des personnalités agissant dans la géographie des anciens empires (Autriche et Russie, dans une moindre mesure Allemagne) concerne leur engagement en faveur d’une identité collective longtemps en construction –qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Pologne, etc.
La problématique des nobles comme passeurs culturels se retrouve aussi en Europe occidentale, par exemple en Angleterre et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des siècles durant, le statut des nobles avait été justifié en France par leur engagement au service du souverain en temps de guerre. Ce modèle perdure au XVIIIe siècle, mais l’idéal des Lumières fait aussi des nobles, notamment dans les plus grandes familles, les intermédiaires privilégiés prenant en charge le progrès des connaissances, donc de la richesse et de l’organisation sociale en général. Dans cette optique, il convient de travailler à l’accumulation et à la diffusion des connaissances, pour favoriser l’amélioration de la société dans son ensemble.
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.
Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Surtout attiré par l’histoire naturelle, le jeune duc voyage, écrit, entretient une vaste correspondance, est élu à l’Académie des sciences, mais il est aussi le traducteur en français de la nouvelle Constitution américaine (Constitutions des treize États unis de l'Amérique, Philadelphie, Paris, 1783) et, avec Condorcet et l’abbé Grégoire, l’un des fondateurs de la Société des Amis des noirs, qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Partisan de profondes réformes politiques, comme beaucoup de ses amis dont l’abbé de Talleyrand, Louis Alexandre est élu aux États Généraux, et il votera la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).



samedi 4 juin 2011

Les «intermédiaires culturels» et l'histoire du livre

Lorsque, en 1978, le Centre méridional des mentalités et des cultures de l'Université d'Aix-en-Pce organisait un colloque consacré aux «Intermédiaires culturels», il ouvrait un chantier de recherches promis jusqu'à aujourd'hui à de vastes développements. La publication des Actes du colloque, en 1981, prend la forme d'un volume de 682 pages ouvert par une riche introduction de Michel Vovelle, et auquel l'historien du livre aura toujours avantage à se reporter. Nous avouerons que, si quelques études mettent en jeu le monde du livre et de l'imprimé, ce thème reste en définitive assez marginal et il est exploré selon une perspective qui pourra aujourd'hui paraître quelque peu datée (il s'agit surtout de typologie des «cultures»).
Que les imprimeurs, libraires et autres professionnels du livre aient depuis l'époque des incunables joué le rôle d'intermédiaires culturels, le fait n'est pourtant pas douteux.
Les uns innovent en faisant compiler ou rédiger des textes nouveaux, qu'ils pensent susceptibles d'être appréciés par un public lui-même en partie nouveau -leurs motifs sont d'abord d'ordre financier. L'invention de la «Bibliothèque bleue», au début du XVIIe siècle, s'inscrit dans cette perspective: exploiter un fonds de textes et d'images qui ne correspond plus à la demande du lectorat le plus avancé, mais qui sera très largement diffusé dans des catégories moins favorisées, et dans le monde rural. L'objectif -faire de l'argent- entraîne une évolution des consommations culturelles et une forme d'ouverture qui n'étaient pas recherchées comme telles a priori.
Le second modèle est celui où le professionnel envisage en toute connaissance de cause de promouvoir un certain message: c'est, déjà, le principe des imprimeurs humanistes, lorsqu'ils s'emploient à mettre à la disposition des lecteurs de bonnes éditions des classiques de l'Antiquité, ou encore les Textes sacrés dans des versions canoniques et qui facilitent leur bonne compréhension. Bien sûr, de la diffusion à la propagande, le pas est dès le XVIe siècle vite franchi, surtout en matière religieuse, mais aussi en matière politique.
La conjoncture intervient évidemment dans la problématique des «intermédiaires culturels», même si le colloque d'Aix ne l'envisageait que sous l'angle assez banal des «intermédiaires d'ancien style». Or, les transformation du marché du livre entre le XVe et le XXe siècle ne peuvent qu'influer très directement sur la problématique de ces fameux «intermédiaires». Arrêtons-nous sur un seul exemple qui illustrera le fait.
Nous savons que, dans la seconde moitié du XVIIIe et au début du XIXe siècle, l'imprimé est théorisé comme le média par excellence, et comme le support de la connaissance et du progrès. Le modèle est celui des grandes villes d'Europe occidentale et, dans les régions moins avancées, certains «intermédiaires», qui ne sont ni des imprimeurs, ni des libraires, s'emploient à favoriser le transfert culturel en important des imprimés et des pratiques de lecture (et de sociabilité autour de l'imprimé) qui sont considérées comme «modernes».
Là aussi, deux modèles semblent grossièrement s'opposer, dont le premier privilégie la bourgeoisie, et notamment la bourgeoisie négociante. Voici l'exemple bien connu des Grecs de la diaspora. En 1762, le négociant Ioannis Pringos fait expédier d’Amsterdam 8000 volumes pour créer une bibliothèque à Zagora, son village d’origine (près de Volos), et il explique: «L’imprimerie est une belle chose. Elle a rendu les livres moins chers, de sorte que l’homme ordinaire peut lui aussi en acheter (…). La lecture ouvre les yeux du lecteur et fait de lui un homme conscient…»
De même, une circulaire des habitants de Chios appelle en 1802 leurs compatriotes émigrés à soutenir l'établissement du premier collège d'enseignement supérieur dans l’île:
«C'est de vous surtout, nos chers frères, que nous devons solliciter des secours. Établis dans les villes et au milieu des nations éclairées, vous êtes témoins oculaires de tous les avantages que procurent les sciences et les arts (…) des Européens (…). En formant cet Établissement, nous n'avons fait qu'obéir à la voix de la patrie, nous n'avons accompli que les vœux de tous les Grecs, mais principalement de vous, qui par votre position êtes mieux en état que personne de juger jusqu'à quel point les Lumières peuvent contribuer à regagner à notre nation, de la part des étrangers, la considération qu'elle n'aurait jamais dû perdre…»
Le second modèle se rencontrera plus vers le nord, dans les pays d'Europe centrale, et il privilégie le rôle des nobles -le royaume de Hongrie en offre un certain nombre d'exemples, mis en scène, par exemple, dans les romans de Miklós Bánfy:
«Véritables représentants de ces lignées proches de la cour qui, les guerres contre les Turcs terminées, ont joué pendant des siècles un si grand rôle dans les destinées de la Hongrie -qui portaient sur nos affaires un regard européen, qui introduisirent chez nous la culture occidentale tout en sachant rester hongrois: les Ferenc Széchényi, les Festetics, les Esterházy...» (Vous étiez trop légers, trad. fr., Paris, 2010, p. 214).
Mais nous nous arrêterons pour finir sur l'exemple que nous proposent François Rosset et Dominique Triaire et qui concerne la Pologne et Jean Potocki.
Les Potocki comptent parmi les premières familles de magnats, et leur rôle est décisif dans une période de relations complexes entre la Pologne et la Russie. Jean, quant à lui, né en 1761, est surtout connu comme l'auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse. Il a déjà beaucoup voyagé, dans les États des Habsbourg, en Russie et dans l'Empire ottoman, mais aussi en Méditerranée (Malte, Égypte, Tunisie), enfin en Europe -et à Paris, quand, en 1788, il ouvre à Varsovie l'«Imprimerie libre» (Drukarnia wolna), d'où ne sortiront pas moins de 266 titres, dans leur grande majorité sur des sujets politiques et rédigés en polonais.
Cette même année, Potocki lance l'Hebdomadaire de la diète, feuille périodique en français (donc destinée à un lectorat différent, et pour partie international). En 1789, il complète cette manière d'institution en créant
«une chambre de lecture pour le public. Il loua trois grands appartements proches de son palais, les garnit de chaises, tables et de tout ce qui est nécessaire pour écrire, et de journaux et brochures en polonais et en langues étrangères (...). On pouvait à son gré venir passer son temps dans cette chambre...»
Enfin, c'est la fondation d'un club, destiné à débattre, mais entre soi (il y aura 150 fondateurs), des questions politiques à l'ordre du jour. Bien entendu, l'objectif de Potocki n'est pas d'ordre financier, mais bien de favoriser l'acculturation et la modernisation de certaines élites.
Cette opposition de la bourgeoisie des talents et du négoce, et de la noblesse éclairée supposerait d'être approfondie, mais elle nous paraît l'une des voies intéressantes permettant de développer une étude comparée des «intermédiaires culturels» en Europe à l'aube de l'époque contemporaine et au XIXe siècle.

Bibliogr.: Les Intermédiaires culturels. Actes du Colloque du Centre méridional d'histoire sociale, des mentalités et des cultures, 1978, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence (diff. Honoré Champion), 1981.
François Rosset, Dominique Triaire, Jean Potocki. Biographie, Paris, Flammarion, 2004, notamment p. 154 et suiv.