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lundi 28 octobre 2013

Un colloque sur le décor des bibliothèques baroques

Le colloque organisé par Istvan Monok et Frédéric Barbier et qui vient de se tenir à Eger, dans la superbe salle historique de la bibliothèque du Lyzeum, a traité d'une problématique importante, celle du décor des bibliothèques, en l’occurrence du XVIIe au XIXe siècle.
Ce blog a abordé à plusieurs reprises la question du décor des bibliothèques, qui était restée relativement négligée, du moins en France, depuis les travaux fondateurs d’André Masson (on verra un certain nombre de ses articles, et surtout son livre Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz, 1972). Une des difficultés majeures du sujet vient de ce qu’il met en jeu des domaines traditionnellement disjoints dans les structures de l’université et de la recherche: il faut faire se parler historiens du livre et des bibliothèques, certes, mais aussi historiens d’art, spécialistes de l’histoire des idées, de la littérature, etc. Le programme du colloque a permis, dans une certaine mesure, de confronter utilement des expériences venues de ces différents champs –pour ne rien dire de l’impératif que constitue pour nous la nécessité de conduire ces études dans une perspective transnationale.
Nous avons notamment pu reprendre à grands traits la chronologie, pour en souligner certaines spécificités. Le premier temps est celui de la tradition et des autorités: la pensée médiévale se réfère à un corpus nombre de figures fondatrices et d’auctoritates qui seules lui permettent de considérer un discours comme discours de vérité (Aristote, saint Augustin, etc.). Ce sont ces allégories et ces figures qui sont le cas échéant convoquées pour constituer le décor peint d’une bibliothèque comme celle du chapitre de la cathédrale du Puy.
À partir du XIVe siècle italien, le dispositif réintroduit les contemporains dans l’iconographie des bibliothèques de la Renaissance, en les assimilant ainsi aux figures de l’Antiquité classique: le meilleur exemple en est donné par la fresque célèbre de Melozzo da Forli mettant en scène la fondation de la nouvelle bibliothèque pontificale, et qui vient décorer celle-ci. Pourtant, le point de référence absolu reste toujours celui de l'Antiquité.
Avec l’irruption de la Réforme (début du XVIe siècle), la dislocation de la chrétienté romaine universelle fonde une tradition toute autre: les choix de Luther, s’agissant de livres, visent à l’efficacité, et la doxa protestante se révéle, logiquement, méfiante sinon hostile face aux images. L’objectif d'une bibliothèque est de permettre la formation morale et intellectuelle de chacun, sans qu’une réelle attention soit donnée au décor, sinon sous la forme de portraits des illustres, donateurs, savants et professeurs, sans oublier bien entendu les grandes figures de l’Église, à commencer par les fondateurs, Luther, Mélanchton, Calvin et un certain nombre d'autres (voir l'exemple de Leyde).
La mise en cause de l’Église de Rome et les progrès rapides de la philologie réformée impulsent le mouvement de réforme catholique, notamment par le travail du concile de Trente. Les nouvelles bibliothèques seront actualisées et réorganisées sur le plan matériel: l’Escorial innove de manière décisive pour avoir disposé les livres non plus sur des pupitres, mais en périphérie de la salle, sur les murs. Pour autant, le programme iconographique est traditionnel, avec la fresque des arts libéraux et le double motif articulant le savoir classique (l’École d’Athènes) et la Révélation chrétienne. L’innovation se prolonge en Italie, moins avec la bibliothèque de Sixte Quint qu’avec les autres bibliothèques de Rome et de Milan, dont un certain nombre sont l'œuvre de Borromini. Il s’agit en principe de bibliothèques ouvertes (les deux plus célèbres sont l'Ambrosiana et l'Angelica), dans lesquelles la décoration picturale prendra éventuellement la forme d’un décor de fresques.
On sait comment ce modèle italien sera celui transporté en France par Gabriel Naudé, pour la bibliothèque de Mazarin, mais selon des principes très différents de ceux des pays catholiques de l’espace germanophone et de l’Europe centrale: là où le baroque déploie une décoration spectaculaire et parfois somptueuse, Naudé impose l’idée selon lequel le décor de la salle est apporté par les seuls livres. L’absence de tout décor, soit peintures, soit statues, implique que la lecture ne soit pas orientée, mais qu’elle reste ouverte. D’une certaine manière, ces choix d’inspiration plus janséniste, se rapprochent de la tradition réformée. Ils seront repris par l’abbé Bignon, lorsque celui-ci les imposera, dans les années 1720, aux architectes de la nouvelle bibliothèque royale de Paris: «Un vaisseau tel que celuy que vous avez est au-dessus de toute décoration (…). Rien (…) ne peut plus en imposer aux étrangers et aux curieux que l’immense étendue de livres que l’on verra dans ce bâtiment…»
Le colloque a prolongé sa réflexion sur le XVIIIe et le début du XIXe siècle, en abordant en outre un grand nombre de questions, de l’architecture au programme iconographique, aux répertoires de motifs (les livres d’emblèmes…), à la localisation, à la lisibilité et aux fonctions du décor, etc. Nous nous efforcerons de publier les Actes le plus rapidement qu’il nous sera possible. Quant à la série de colloques d’histoire des bibliothèques que nous avons inaugurée à Parme en 2011, elle devrait se poursuivre au cours des prochaines années, avec notamment un projet concernant la Bibliothèque nationale de Turin.

Quelques participants du colloque. 1er rang: Pr. Dr. A. Serrai (Rome), Pr. Dr. J.-M. Leniaud (Paris), Dr. A. De Pasquale (Milan et Turin). 2e rang: Pr. Dr. F. Barbier (Paris), Pr. Dr. I. Monok (Budapest et Szeged), Dr. Y. Sordet (Paris).

vendredi 12 octobre 2012

Histoire du livre et problématique de la censure

La question de la censure est omniprésente en histoire du livre, notamment depuis le milieu du XVe siècle et l’invention de la typographie en caractères mobiles: le système de la «librairie d’Ancien Régime» voit s’imposer, en France, le contrôle par l’administration royale, au contraire de ce qui se passe, par exemple, en Espagne. La logique est encore différente dans la géographie de la Réforme. S’agissant de la France, Daniel Roche écrit avec justesse, dans le tome II de l’Histoire de l’édition française:
L’université et surtout la Sorbonne, a perdu le monopole de la surveillance que lui avait délégué François Ier, par suite de la création des censeurs royaux (1623) et quand le Code Michaud (1629) a transféré au chancelier et à ses commissaires le droit de regard sur l’imprimerie (…). Seuls les livres de théologie et de piété sont soumis à une double autorisation, celle des autorités ecclésiastiques [et] celle des censeurs royaux. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, la mécanique du contrôle est laïcisée [peut-être aurait-il mieux valu écrire «sécularisée»?].
Pour autant, la censure ne concerne pas le seul monde «marchand» des imprimeries et des librairies: les bibliothèques aussi y sont soumises, et cela d’autant plus qu’elles seront ouvertes à un public élargi. On pourrait croire que cette problématique date du XVIIIe siècle, il n’en est rien: la question de la «lecture pour tous» hante, par définition, les partisans de la Réforme (elle se pose même antérieurement, comme le montre l’exemple du Narrenschiff). Rappelons ici que la bibliothèque de la nouvelle Haute école de Eger, en Hongrie, est décorée de fresques représentant le concile de Trente et, en particulier, le décret sur la censure...
La Révolution de la fin du XVIIIe siècle marque bien évidemment, pour l’historien du livre et des bibliothèques, un temps où la problématique de la lecture pour tous se pose réellement au premier plan, surtout en France, et où elle influe de manière très profonde le devenir des bibliothèques.
Notons, d'abord, que le changement de conjoncture est plus large: la «seconde révolution du livre», voit en effet se développer trois phénomènes fondamentaux, qui bouleversent radicalement l’économie de la branche (après l’invention de la typographie en caractères mobiles). Le principe de la participation, puis de la démocratie, s’impose peu à peu dans le monde occidental (même si sa mise en œuvre est l’enjeu de luttes politiques très longues), et il entraîne l’obligation pour chacun de pouvoir s’informer, donc de savoir et de pouvoir lire. Ensuite, l’instruction publique qui va se généraliser est à l’origine d’un marché de masse, celui du manuel scolaire, tandis que l’alphabétisation élargie dynamise au premier chef la presse périodique et la littérature générale –les romans, mais aussi la littérature pour les enfants, voire bientôt d’autres secteurs comme ceux des livres de voyage, des manuels de vulgarisation, etc. Interviennent enfin l’industrialisation des techniques de production et la réorganisation du système de distribution, grâce notamment à la révolution des transports et des communications: l’accroissement des tirages permet d’engager la course à la baisse du prix moyen des livres, et à l’élargissement progressif du public des lecteurs.
Le censeur... et ses grands ciseaux, dans l'"Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux", Nodier, 1830.
Mais revenons aux bibliothèques. La question de l’Index influe certains aspects de leur gestion, qu’il s’agisse des achats de volumes ou de leur mise à disposition pour les lecteurs. Sur le premier point, voici l’exemple des Oratoriens de Beaune, qui possèdent une bibliothèque, pour laquelle ils souscrivent à l’Encyclopédie. Pourtant, ils interrompront la série au tome VII, à la suite de la condamnation de l’article consacré par d’Alembert à «Genève». Sur le second point, pensons aux procédés divers par lesquels les livres considérés comme possiblement dangereux ou inappropriés sont rendus plus ou moins indisponibles: les élèves des collèges d’Ancien Régime n’ont généralement pas accès à la bibliothèque, réservée aux professeurs; ailleurs (y compris dans les monastères), les livres interdits sont rangés dans une armoire fermée; ailleurs encore, on les indique comme tels dans les catalogues (comme à Saint-Vincent du Mans); récemment enfin, on réserve à certaines catégories une section particulière, comme l’«Enfer» pour les Erotica: il faut, pour y avoir accès, disposer d'autorisations spéciales. Dans La Bibliothèque, Monstrelet donne la parole aux livres de l’Enfer, qui se plaignent d’être emprisonnés:
Voix de l’Enfer. (L’Enfer est cette partie de la Bibliothèque qui contient les auteurs licencieux.) Ouvrez-nous les portes! Ouvrez-nous! Nous voulons aller passer nos vacances chez la Fillion, chez la Pâris, chez la Massé! Holà! Qu’on nous serve des coulis, des pastilles, des truffes, des diabolini, des liqueurs des îles, et qu’on nous ramène dans le boudoir d’Eliante-Cottyto!
Cette problématique est loin de disparaître à une époque plus récente. Pour nous limiter à deux exemples: la censure est toujours à l’œuvre, lorsque, en 1928, D. H. Lawrence doit publier en Italie son roman Lady’s Chatterley’s Lover (L’Amant de lady Chatterley). Une génération plus tard, l’éditeur D. H. Lane est attaqué en justice pour sortir ce même texte dans sa célèbre collection «Penguin» de livres de poche.
Quant à notre second exemple, il ne relève pas de la censure de contenu, mais il est peut-être encore d'autant plus pernicieux qu'il se répand plus largement dans le monde des collections patrimoniales contemporaines: s’il est normal de protéger des documents fragiles, manuscrits exceptionnels, exemplaires figurant dans des reliures particulièrement précieuses, etc., il l’est moins de refuser la communication de tel ou tel type d’ouvrages à un lecteur qui le souhaiterait, voire de la refuser systématiquement pour tout livre qui serait disponible sous une forme numérique. Le livre ancien n’est pas (ou pas encore…) un objet de musée, que l’on consulte sur un écran et que l’on regarde à travers une vitrine.
Nous nous rappelons de la formule-choc d’un collègue, directeur général d’une très importante bibliothèque nationale européenne, et qui parlait d’un livre rarissime conservé dans une reliure précieuse: «Un livre que tu ne peux pas ouvrir, tu peux le jeter». Bref, c’est peu de dire que, en nos début du XXIe siècle, le débat sur les conditions de l'accessibilité aux collections anciennes reste ouvert.

dimanche 23 septembre 2012

Histoire des bibliothèques: le décor

L’histoire des bibliothèques comme champ interdisciplinaire
L’histoire des bibliothèques et des collections de livres constitue par définition un domaine scientifique transversal.
Il se rattache en effet à l’histoire du livre proprement dite, mais, bien évidemment, les bibliothèques intéressent aussi les historiens des idées (y compris des idées politiques), voire les historiens des différents domaines scientifiques –on sait que les bibliothèques ont constitué les laboratoires où la réflexion intellectuelle a pu s’élaborer et se développer.
La bibliothèque de l'université de Coimbra, ou les livres au service de la gloire royale
Mais l’histoire des bibliothèques intéresse aussi l’histoire de l’art: d’une part, elles ont longtemps (parfois jusqu’à aujourd’hui) suivi le modèle classique du «Musée» d’Alexandrie, dans lequel on trouve, à côté des livres, les «trésors», galeries de «curiosités», voire collections d’art (par exemple, pour ne pas quitter la France, la bibliothèque de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ou encore la Bibliothèque / Musée de Besançon). Par ailleurs, les historiens d’art sont attentifs aux éléments relevant de l’architecture des bibliothèques, et de leur décor (ce qu’avait en son temps montré le colloque commémoratif organisé par Jean-Michel Leniaud sur Ernest Labrouste et la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève).
Trois approches convergentes
Paradoxalement, l’histoire des bibliothèques et des collections de livres constitue un domaine relativement négligé par la recherche, et cela jusqu’à aujourd’hui.
1- Les travaux scientifiques ont d’abord privilégié l’analyse des contenus: quels livres sont ou étaient présents dans telle ou telle bibliothèque? À quel modèle la bibliothèque correspond-elle (bibliothèque encyclopédique ou spécialisée, bibliothèque de travail ou de récréation, bibliothèque privée ou bibliothèque plus ou moins ouverte au public, etc.)?
Dans un environnement protestant: la bibliothèque de Görlitz
2- Ces perspectives ont souvent été développées aux dépens d’une approche que nous pourrions dire «archéologique»: il s’agit d’étudier les locaux de la bibliothèque, leur aménagement (le mobilier!), la distribution des salles, le rangement des collections et leur accessibilité, l’élaboration des instruments de travail tels que catalogues et fichiers, etc. Nous pouvons regrouper ces différentes questions sous le paradigme d’«économie des bibliothèques» (alias la bibliothéconomie au sens large).
3- Un troisième angle d’approche doit aussi être envisagé: il concerne l’étude des pratiques (y compris les pratiques professionnelles, relevant elles aussi de la bibliothéconomie) qui sont à l’œuvre dans telle ou telle bibliothèque, selon par exemple que nous sommes devant une collection privée ou «publique», que cette dernière est plus ou moins largement ouverte, à des groupes d’utilisateurs sont plus ou moins largement définis, etc.
Bien évidemment, ces trois approches principales se superposent toujours pour partie: par ex., la nature de la collection détermine pour partie ses utilisations possible, donc le public des lecteurs, etc. On sait que lorsque la Hofbibliothek de Vienne est ouverte en 1726, le décret impérial prévoit que chacun pourra y accéder, exception faite des «idiots, domestiques, oisifs, bavards et badauds»…
L’invention de la bibliothéconomie et de la bibliothèque modernes
À la Palatina de Parme, la salle Maria Luigia, néo-classique s'il en fut
C’est pour explorer la seconde de ces directions de recherche qu’un groupe d’historiens s’est réuni en 2010 autour du thème de «La bibliothéconomie des Lumières». L’idée était de décliner les différents éléments du paradigme que constitue l'«économie des bibliothèques», à une époque où celles-ci sont l’objet d’évolutions majeures –la chronologie couvre une période allant de la fin du XVIIe au début du XIXe siècle (pour situer les choses, rappelons que l’ouverture de la Bibliothèque du Collège des Quatre Nations à Paris date de 1688, et que le projet définitif proposé par Henri Labrouste pour la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève est officiellement accepté en 1843).
Au cours de cette période, le principe de la wall library (bibliothèque dans laquelle les volumes sont disposés non plus sur des pupitres, mais sur des rayonnages le long des murs de la salle de lecture) domine généralement, mais des évolutions majeures se font jour, parmi lesquelles nous mentionnerons tout particulièrement:
-Les conceptions nouvelles dans la construction des bibliothèques (avec par ex. la nouvelle bibliothèque de Wolfenbüttel, élevée d’après les projets de Leibniz en 1710).
-Les outils modernes de la bibliothéconomie, comme l’utilisation des fiches en place des registres, à la Palatina de Parme à partir de 1769 (série de clichés sur Parme et sur la bibliothèque).
-La réflexion développée sur le rôle de la bibliothèque, sur la théorie de la bibliothéconomie et sur la profession de bibliothécaire: il s’agit par ex. de l’accessibilité des collections à un public plus large, de l’aménagement du cadre de classement, ou encore de l’insertion de la bibliothèque dans une institution d’enseignement et de recherche (cas de l’université de Göttingen).
Au service de la modernité et de l'identité nationales: la bibliothèque de Keszthely
L’importance des évolutions est telle que l’on peut à bon droit considérer la période comme le temps de fondation des bibliothèques et de la bibliothéconomie modernes (entendons, le modèle des bibliothèques publiques modernes, tel qu'il s'impose au XIXe siècle). Un premier colloque s'est tenu en mai 2011 à la Biblioteca Palatina de Parme, colloque consacré à la gestion matérielle des bibliothèques des Lumières (sous le titre: Un instituzione dei Lumi: la biblioteca).
Ce colloque mettait l’accent sur les aspects matériels de l’histoire des bibliothèques, et il a permis d’aborder la mise en place d’un certain nombre de nouveautés (par ex. dans la gestion des bibliothèques vénitiennes), mais aussi les problématiques de l’acquisition (la collection Vettori à Mannheim), de l’édition et de la diffusion des catalogues imprimés (comme à la Bibliothèque royale à Paris), de la classification systématique ou encore de la gestion quotidienne et de l’actualisation des fonds (avec le très bel exemple de Saint-Vincent du Mans). Les Actes en sont aujourd’hui sous presse dans l’annuaire Bodoni, dont ils doivent constituer la livraison 2012.
Un second colloque est en préparation pour 2013, qui devrait se tenir à la bibliothèque de l'École des Hautes Études de Eger, et porter sur le décor des bibliothèques.Nous recevrons avec plaisir toutes les suggestions et propositions de communication pour ce colloque.
(tous les clichés © Frédéric Barbier)

mercredi 10 novembre 2010

Retour en Hongrie (1)

Frédéric Barbier, A Modern Európa születése : Gutenberg Európája, trad. Péter Balázs, Budapest, Kossuth Kiadó, 2010, 348 p. ill., index (site de l'éditeur).
Traduction en hongrois de : L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale, XIIIe-XVIe siècle, Paris, Belin, 2006.
A l'occasion d'un voyage en Hongrie, nous présentons dans plusieurs villes la traduction hongroise de L'Europe de Gutenberg sortie initialement à Paris en 2006. Après avoir rencontré l'éditeur (Kossuth Kiadó), la première séance de présentation a lieu à la Bibliothèque nationale de Hongrie, sur le colline de Buda -un emplacement et un bâtiment représentatifs s'il en est (cf. cliché). Comme la séance se termine vers 17h et que Budapest est sensiblement plus à l'Est que Paris, la nuit est tombée lorsque nous sortons. Sous une petite pluie fine, nous gagnons Eger, en Hongrie orientale, où aura lieu la deuxième séance de présentation.
Les lecteurs de ce blog connaissent déjà Eger et sa magnifique bibliothèque Esterhazy (voir aussi des clichés à l'adresse: avril 2010-Hongrie). L'École supérieure est cette fois en pleins travaux de réaménagements, de sorte que toutes les activités ont dû être délocalisées pour plusieurs semestres. La présentation du livre a donc lieu à proximité immédiate, dans le séminaire archiépiscopal.
J'ignorais cependant que ce séminaire, qui fonctionne toujours, possédait lui aussi une bibliothèque ancienne, créée au XIXe siècle, et dans laquelle ont notamment été rassemblés, outre les collections destinées à l'enseignement et à la recherche, un certain nombre de collections dispersées, bibliothèques des paroisses, dons de différents ecclésiastiques etc. (cf. cliché). L'imprimé le plus ancien est un incunable vénitien, et la bibliothèque, d'abord créée comme sodalitas des étudiants, conserve également ses propres archives.
Puis, dans l'après-midi, nous gagnons Szeged, à travers la plaine hongroise (alföld), un paysage quelque peu mélancolique à la mi-novembre et par temps couvert. À partir de Tiszafüred, nous longeons de plus ou moins loin le cours de la Tisza. De petites fermes isolées (tanya) parsèment le paysage, et la campagne est gorgée d'eau par suite des pluies très abondantes. Plusieurs petites villes calvinistes jalonnent le parcours (quelque 200km), avant que nous n'arrivions à destination à la nuit tombée.
Szeged, sur la très puissante (et poissonneuse!) rivière de la Tisza, a été pratiquement détruite par une inondation en 1879, et la ville a été reconstruite dans un style très homogène où les influences art nouveau sont omniprésentes. Szeged est véritablement une ville pour les historiens de l'architecture et de l'urbanisme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et en même temps une ville très agréable et vivante aujourd'hui.
Bien sûr, les restructurations politiques consécutives à la Première Guerre mondiale ont aussi eu pour effet de faire de Szeged une ville adossée à la frontière nouvelle (voir billet du 13 juin dernier). Aujourd'hui, l'Université compte douze facultés et environ trente mille étudiants. La cathédrale (cf. cliché) se dresse sur une des places au centre de la ville, à proximité du pont sur la Tisza.
La Bibliothèque de l'Université a été récemment reconstruite, et elle se révèle un modèle de ce que peut être une biblio- thèque de nos jours, avec une architec- ture très actuelle, mettant l'accent sur l'espace, une sorte de vaste patio intérieur et le développement des différents services spécialisés de part et d'autre selon les étages -un étage étant spécialement dévolu aux connexions par Internet (cf cliché). La fréquentation est le témoignage de la réussite de l'opération.
La journée du 11 novembre 2011 est à Szeged le "Jour de l'Université", qui revêt cette année une solennité particulière, puisque c'est aussi le 90e anniversaire du transfert de cette institution depuis la Transylvanie. Les cérémonies commencent vers 11 heures, avec les discours officiels, puis la collation des différents grades ou distinctions honorifiques, avec en tête les doctorats honoris causa. Tout cela est minutieusement préparé en coulisses, d'où il convient d'entrer dans l'ordre préétabli dans la salle où se tient le public.
La présence, parmi les nouveaux docteurs honoris causa de 2011, du président de la Slovénie donne une dimension particulière à la séance (compte rendu). Chaque récipiendaire fait l'objet d'une présentation (laudatio) par le doyen de la Faculté correspondante, puis il revêt sa toge et reçoit des mains du recteur son diplôme officiel rédigé en latin. Les toges sont de couleur noire, avec des parement différents selon les facultés. Pour la Faculté de Philosophie (Faculté des Lettres), ces parements sont bleus.
Et, après un agréable déjeuner avec les collègues, l'après-midi se conclut par un séminaire d'histoire du livre donné dans le cadre du département de français de l'Université. Demain matin (12 novembre), départ à 5 heures pour la Transylvanie (pour les émigrés Saxons, le Siebenbürgen, alias le Pays des sept châteaux, ou mieux, des sept villes) et Alba Julia, ancienne capitale de cette principauté.

mercredi 28 avril 2010

En Hongrie (3)- Réforme catholique et Lumières

La grande salle de bibliothèque, sous les fresques représentant le concile de Trente
L’intégration de la Hongrie historique aux territoires des Habsbourg se renforce sous le règne de Marie-Thérèse, favorable à la contre-Réforme et à l’action des Jésuites. Les dynasties nobles ayant fait le choix de Vienne atteignent à une puissance et à une richesse très grandes, à l’image des princes Esterházy à Fertöd (Hongrie occidentale), puis à Eisenstadt (auj. Autriche). Les Esterházy possédaient aussi une bibliothèque de quelque 70 000 volumes, et leur rôle comme mécènes est resté célèbre, notamment dans le domaine de la musique.
Dans les pays reconquis sur les Turcs, le premier souci porte sur le repeuplement, puis sur la reconquête spirituelle. Un certain nombre de grands seigneurs se reconvertissent au catholicisme. D’autre part, les jésuites ouvrent des collèges dans le royaume, mais le rôle principal est tenu par les Piaristes : fondés par saint Joseph de Calasanz (†1648), ils ont pour vocation l’éducation et la formation des jeunes. L’ordre se développe en Italie et en Europe centrale, où il se fait le promoteur d’une éducation ouverte aux idées modernes et tout particulièrement soucieuse des pauvres.
Eger, sur les contreforts méridionaux du massif de Bükk, était un évêché dès le XIe siècle, mais la Réforme s’y propage au XVIe siècle, avant que la ville ne tombe aux mains des Turcs en 1596. Reprise par les Autrichiens en 1687, Eger retrouve son évêché (archevêché en 1802), et devient un centre de la Réforme catholique. C’est le comte-évêque Károly Esterházy qui entreprend en 1763 d’y élever un ambitieux établissement d’enseignement supérieur, pour lequel il brigue le statut d’université catholique.
Les livres condamnés sont précipités dans l'abîme
Dans l’aile sud du vaste quadrilatère, la bibliothèque est achevée en 1793 : elle compte alors plus de 20 000 titres, acquis sous la gestion du bibliothécaire József Büky. La salle sur deux niveaux possède un élégant mobilier de chêne (cf cliché). Vingt-quatre médaillons en bois sculpté et doré présentent les bustes d’un certain nombre d’auteurs ou de découvreurs dans les domaines de la religion (l’évangéliste Jean, l’apôtre Paul) ou des sciences (Christophe Colomb, Galilée, Copernic, etc.). Au plafond, le décor en trompe-l’œil date de 1778-1779 et illustre l’ouverture du concile de Trente (cf cliché). L’une des scènes représente le décret instituant la censure des livres.
Pour autant, Joseph II, empereur à partir de 1780, engage une politique éclairée dont la disposition peut-être la plus moderne est l’édit de Tolérance de 1781 (liberté religieuse, abolition de la censure, etc.) : la Bibliotheca Esterhaziana de Eger se caractérise par sa modernité dans les domaines scientifiques, et même par la présence dans les collections d’un certain nombre de titres théoriquement interdits, par exemple la Bible dans la traduction allemande de Luther (éd. Ratisbonne, 1756).
Si la crainte déclenchée par les événements de la Révolution française conduit bientôt à revenir sur les dispositions libérales de l’édit de Tolérance, l’intégration dans un empire habsbourgeois et catholique fait aussi problème : lorsque la bibliothèque du collège calviniste de Sárospatak est reconstruite par Mihály Pollack (1753-1835), le choix sera fait du style néo-classique, par opposition au rococo impérial (voir billet du 25 avril). Pollack a d’ailleurs aussi travaillé au château de Széchényi à Nagycenk, ainsi qu’au Musée national à Pest.
De sorte que, de la bibliothèque de Mathias Corvin à celles des magnats protestants, puis à la reconquête catholique, à la lutte pour le contrôle de l’empire et à la problématique de l’identité, les bibliothèques ont non seulement constitué de véritables arsenaux pour l’action, mais ont aussi toujours été très directement liées, sur le plan symbolique comme sur le plan pratique, à la représentation et à la lutte politiques en Hongrie à l’époque moderne.
À Budapest, le wagon-lits hongrois pour Munich, où nous attend le TGV pour Paris, où nous serons demain à midi.
Sur la Bibliotheca Esterhaziana, voir : Histoire du livre: Eger/Erlau (en allemand).
Sur la bibliothèque du collège réformé de Sárospatak : Histoire du livre: Sarospatak (en allemand).

Clichés : 1) Vue générale de la Bibliotheca Esterhaziana (Eger), fresques illustrant le concile de Trente; 2) Détail: le rayon divin détruit les livres censurés; 3) Après la Hongrie..., le départ de Budapest vers Munich et Paris (clichés © Frédéric Barbier).