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mercredi 21 novembre 2018

Histoire d'un livre: la "Nef des fous"

Vient de paraître
Frédéric Barbier,
Histoire d’un livre: la Nef des fous, de Sébastien Brant,
Paris, Éd. des Cendres, 2018,
239 p., 51 ill. pour partie en coul.
ISBN : 978-2-86742-281-2 

4e de couverture
L’Histoire d’un livre, mais quel livre, puisqu’il s’agit de la célèbre Nef des fous de Sébastien Brant, publiée pour la première fois à Bâle en 1494. Pour Brant, les hommes sont des fous qui, embarqués dans leur voyage démentiel, courent vers leur condamnation. La Nef est illustrée par le jeune Dürer, ce qui ne contribue pas peu à sa célébrité. C’est à un autre genre de voyage auquel l’auteur nous convie, d’une édition à l’autre et d’un exemplaire à l’autre: ce livre, que l’on croyait connaître, se révèle bien plus complexe tant par son contenu textuel que par sa mise en livre et par toutes les pratiques qui, au fil des siècles, se sont déroulées à son entour. Une leçon d’histoire du livre, pour un livre qui restera toujours d’actualité.

Sommaire
Préface, par Michel Espagne
Avertissement
Chapitre I- Un monde nouveau
Moyen Âge et temps modernes
Sur le Rhin moyen
Le nouveau média
Chapitre II- Strasbourg et Bâle, autour de 1494
Sébastien Brant: Strasbourg
Sébastien Brant: Bâle
Des imprimeurs et des libraires
Le temps du carnaval
Chapitre III- La Nef des fous: un projet… et un texte
Dénoncer la folie universelle
La critique sociale
Chapitre IV- La Nef des fous: un texte… et un livre (1494)
Le projet éditorial: un livre en langue vernaculaire
Le projet éditorial: un livre d’images
La mise en livre
Chapitre V- Le paradigme de la Nef
Qu’est ce que la bibliographie ?
L’allemand, entre contrefaçons et nouvelles éditions
Les traductions
Chapitre VI- Le statut du texte
Un texte célèbre… donc instable
Au XVIe siècle : d’autres Nefs et d’autres fous
Variantes dans l’iconographie
VII- Réceptions de la Nef : le marché
La réception : problématique et méthodologie
Les publics de l’allemand
Les publics du latin
D’autres lecteurs
Les autres langues vernaculaires
Chapitre VIII- De la collection à la bibliophilie et à la problématique de l’identité
Les fondateurs
La haute bibliophilie
Le temps des philologues et des historiens
Conclusion
Postface, par István Monok
Notes, précédées d'une liste des abréviations
Légendes des illustrations
Bibliographie: Tableau récapitulatif des éditions de la Nef des fous
Bibliographie: répertoires et travaux scientifiques
Index locorum et nominum
Table des matières
 

mardi 28 mars 2017

Colloque d'histoire des bibliothèques

Colloque d'histoire du livre et des bibliothèques
 
ARCHITECTURE, DÉCOR ET ICONOGRAPHIE
DES BIBLIOTHÈQUES AU XIXe SIÈCLE
 
Budapest, 6-8 avril 2017
Parlement de Hongrie, Salle «Béla Varga»

 
 Jeudi 6 avril
15h-15h30
Discours d’accueil, par István Bellavics, directeur général du Musée, de la Bibliothèque et du Centre d’accueil du Parlement,
et Szilárd Markója, directeur de la Bibliothèque du Parlement  

15h30-18h
Visite guidée du Parlement, par Józef Sisa, directeur de recherche, ancien directeur de l’Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie 

18h Réception au Parlement 

Vendredi 7 avril
9h-9h15
Introduction,
par István Monok, directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie
 
9h15-10h
Delacroix et les décors peints de la Bibliothèque du Sénat, Palais du Luxembourg : classicisme contre identité nationale?, par Jean-Michel Leniaud, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études, ancien directeur de l’École nationale des chartes, Paris

10h-10h35
En France, les bibliothèques en révolution: abandonner, aménager, construire, 1789-années 1830, par Frédéric Barbier, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études, directeur de recherche au CNRS (IHMC/ENS Ulm), Paris 

10h35-11h
La bibliothèque de la nouvelle Sorbonne, par Christian Hottin, conservateur en chef du patrimoine, Institut national du patrimoine, Paris 

11h10-11h40 Pause

11h40-12h15 
The Fideikommissbibliothek of the House of Habsburg-Lorraine: structural, decorative and functional aspects of its location, par Rainer Valenta, chercheur du programme «Die Habsburg-lothringische Familien Fideikommissbibliothek. Metamorphosen einer Sammlung» 

12h15-12h50
Trois modèles espagnols du XIXe siècle: la Bibliothèque nationale, la Bibliothèque du Sénat et la Bibliothèque royale, par Maria Luisa López-Vidriero-Abelló, directrice de la Biblioteca Reale, Madrid

12h50-14h30 Déjeuner au Parlement

14h30-15h05 
The Houses of the Library of the Hungarian Academy of Sciences between 1827 and 1988: The Architectural Profile of an Institution, par Gábor György Papp, chercheur à l’Institut d’Histoire des arts du Centre de recherches en Sciences humaines de l’Académie des Sciences de Hongrie

15h05-15h40 Library in the Country House: Social Representation and Use of Space in 19th Century Hungary, par Zsuzsa Sidó, chercheur à l’Institut d’Histoire des arts du Centre de recherches en Sciences humaines de l’Académie des Sciences de Hongrie 

16h15-16h50 Le réaménagement du Collegio Romano pour accueillir la nouvelle Bibliothèque nationale centrale de Rome, par Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome 

16h15-16h50 Décorer une bibliothèque, embellir une ville: science, urbanisme et politique à Strasbourg, 1871-1918, par Christophe Didier, adjoint de l’Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

16h50-17h25 L’exportation d’un modèle: la Bibliothèque nationale du Brésil à Rio de Janeiro, par Marisa Midei Deaecto, membre de l’Institut d’études avancées de l’Université de Sao-Paulo (Brésil) 

18h Visite de la Bibliothèque métropolitaine Ervin Szábo, Budapest. Discours d’accueil par Péter Fodor, directeur général 

19h Réception à la Bibliothèque 

Samedi 8 avril
9h-9h40
La Biblioteca Corsiana, parcours et événements au XIXe siècle, par Marco Guardo, directeur de la Biblioteca Corsiana et de l’Academia dei Lincei, Rome

9h40-10h15
La bibliothèque du Parlement hongrois, par József Sisa, directeur de recherche, ancien directeur de l’Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie

10h15-10h50 
The Central Library of the Budapest University of Technology (formely König Joseph Universität), par Bálint Ugry, chercheur, Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie

10h50-11h30 Pause

11h30-12h05 
L’influence des grands travaux architecturaux des bibliothèques aux XIXe et XXe siècles en province: l’exemple de l’Inguimbertine à travers les projets de remaniements de ses bâtiments, par Jean-François Delmas, conservateur général de la Bibliothèque Inguimbertine, Carpentras 

12h05-12h40 
Les transformations du Batthyaneum, XIXe- débuts du XXe siècle: usage et architecture, par Doina Hendre Biró, conservateur de la Bibliothèque Batthyaneum, Alba Julia (Roumanie) 

12h40-13h
Conclusions, par Sándor Csernus, ancien directeur de l'Institut hongrois de Paris, directeur d’études à l’Université de Szeged 

13h-14h Déjeuner au Parlement 

14h-15h30
Visite guidée du Palais et de la Bibliothèque de l’Académie des Sciences de Hongrie, par Judith Faludy, chercheur, Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie 

Le colloque est soutenu par le programme EFOP 3.6.1-16-2016-00001 de l’Université Esterházy de Eger 

dimanche 6 novembre 2016

Colloque international à Rome

Le Biblioteche anche come Musei: dal Rinascimento ad oggi 

Biblioteca nazionale centrale di Roma
16-17 novembre 2016



Negli ultimi decenni, grazie ad una mirata politica d'incremento dei suoi fondi, la Biblioteca Nazionale Centrale di Roma ha sempre più assunto la connotazione di archivio di raccolte degli autori contemporanei: è nata da qui l'idea di realizzare un vero e proprio museo della letteratura del Novecento, l'area espositiva permanente Spazi900, ideata e progettata dal Direttore della BNCR Andrea De Pasquale, inaugurata il 10 febbraio 2015 alla presenza del Ministro dei Beni e delle Attività culturali e del Turismo Dario Franceschini.
Spazi900 si compone di una Galleria degli scrittori, dove sono esposti manoscritti, prime edizioni, edizioni rare e libri d'artista di alcuni tra i più rilevanti autori della letteratura del Novecento (d'Annunzio, i Futuristi, Pirandello, Ungaretti, Montale, Bertolucci, Caproni e Penna, i Novissimi, Calvino) e trova il suo fulcro ne La stanza di Elsa - ricostruzione con arredi originali del laboratorio di scrittura di Elsa Morante, di cui la Biblioteca possiede un fondo straordinario per unicità e completezza -, cui si è aggiunta dal novembre 2015, in occasione dei quarant'anni dalla sua scomparsa, l'area «Ragazzi leggeri come stracci». Pier Paolo Pasolini dalla borgata al laboratorio di scrittura, uno spazio diviso per ambienti e raccontato attraverso le opere del poeta di Casarsa, di cui la Biblioteca conserva i dattiloscritti originali dei romanzi Ragazzi di vita e Una vita violenta, prime edizioni, saggi, testi teatrali e abbozzi cinematografici.
La progettazione di Spazi900 affonda, però, in una tradizione antica. Le biblioteche sono sempre state fin dalle origini luoghi da visitare non solo da parte di studiosi, ma anche di turisti, uomini di cultura e raffinati curiosi.
I viaggiatori colti del '700 inserivano abitualmente le visite alle biblioteche nei percorsi del Grand Tour: in biblioteca non si andava soltanto per consultare libri, ma anche per ammirare cimeli, libri rari e antichi, legature preziose, miniature ed incisioni. La presenza di spazi espositivi permanenti divenne così una caratteristica delle biblioteche italiane statali a partire dalla prima metà dell'800 e fino agli anni '40 del '900.
Traendo spunto da questo aspetto fondamentale delle biblioteche storiche e dalla significativa esperienza di Spazi900, la Biblioteca Nazionale Centrale di Roma promuove oggi le giornate internazionali di studio, a cura di Andrea De Pasquale, Le Biblioteche anche come Musei: dal Rinascimento ad oggi.
L'iniziativa si inserisce nell'alveo della recente riforma Franceschini del MiBACT, che ha sottolineato il ruolo strategico dei musei nella compagine dei beni culturali italiani e lo stretto legame tra essi e le biblioteche, ribadito anche dagli accorpamenti con i relativi poli museali, come è avvenuto per la Biblioteca Nazionale Braidense di Milano, la Biblioteca Reale di Torino, la Biblioteca Palatina di Parma, la Biblioteca di Archeologia e Storia dell'Arte di Roma, la Biblioteca dei Girolamini di Napoli.
In un momento di scarsa visibilità delle biblioteche e di necessità di valorizzare preziose collezioni troppo spesso sconosciute, l'appuntamento promosso da Le Biblioteche anche come Musei intende riproporre, anche grazie al sostegno delle tecnologie, il tema delle biblioteche come possibili luoghi museali, aperti ai visitatori, dotati di supporti multimediali e in grado di rendere fruibili gli ambienti monumentali, decorati e ricchi di opere d'arte, che spesso le biblioteche storiche ospitano, avanzando una riflessione in linea con il panorama internazionale, sul modello della Österreichische Nationalbibliothek di Vienna, della Trinity College Library di Dublino, della Sir John Ritblat Gallery nella British Library, della Biblioteca Nazionale di Madrid, e anche di biblioteche italiane non statali come l'Ambrosiana di Milano. 

16 Novembre 2016
Ore 9.00
Saluti istituzionali
Rossana Rummo, Direttore generale Biblioteche e istituti culturali
Andrea De Pasquale, Direttore Biblioteca Nazionale Centrale di Roma

Ore 9.30-13.00
I musei-biblioteche dal Rinascimento al XIX secolo
Modera Giuliano Volpe, Consiglio Superiore dei beni culturali, Università di Foggia

Frédéric Barbier, École Pratique des Hautes Études, Parigi
Biblioteche e musei: qualche riflessione in una prospettiva storica
István Monok, Università di Szeged, Ungheria
Le musée de la bibliothèque ou la bibliothèque du musée
Angela Adriana Cavarra, già Biblioteca Casanatense, Roma
I musei nelle biblioteche conventuali: il caso di Roma tra XVI e XVIII secolo
Rita Fioravanti, Biblioteca Casanatense, Roma
Il "museolum" della Biblioteca Casanatense: una ricostruzione virtuale
Doina Biro, Batthyaneum, Alba Iulia, Romania
Les collections de la Bibliothèque Batthyaneum d'Alba Iulia (Roumanie). Intégrer les livres avec les objets muséographiques
Fiammetta Sabba, Università di Bologna - Ravenna
Le biblioteche italiane negli 'itinera erudita et bibliothecaria': riflessioni su turismo e Grand Tour
Maria Luisa Lopez-Vidriero, Biblioteca Real, Madrid
Un museo del libro per sostenere un re: Alfonso XIII e la Real Biblioteca

Frédéric Barbier, Istvan Monok, Andrea De Pasquale, Marc Kopylov
Presentazione del volume Bibliothèques. Décors XVIII-XIX siècles, Paris, Budapest, Rome, Éditions des Cendres, 2016. 

Ore 14.30-18.30
I musei nelle biblioteche oggi
Modera Giovanni Solimine, Sapienza Università di Roma
Andrea De Pasquale, Biblioteca Nazionale Centrale di Roma

Jean-François Delmas, Bibliothèque-musée Inguimbertine, Carpentras
La bibliothèque-musée Inguimbertine de Carpentras: un concept ancien réactualisé au XXIe siècle
Christophe Didier, Bibliothèque nationale et universitaire, Strasburgo
Ibridismo, FabLab, terzo luogo... museale ?: Strasbourg alla ricerca di un'identità complessa
Eleonora Cardinale, Biblioteca Nazionale Centrale di Roma
I musei della letteratura nelle biblioteche italiane: Spazi900
Marisa Midori Deaecto, Universidade de São Paulo, Brasile
Un exemple outre-mer. Une "Brasiliane" pour le lecteur du XXe siècle. De la salle de lecture à un projet muséologique pour la Bibliothèque de Sao Paulo du Brésil
Jean-Michel Leniaud, École Nationale des Chartes, Parigi
Supputations sur l'avenir de la salle Labrouste, à la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, Paris
 

Presentazione della traduzione del volume
Frédéric Barbier, Storia delle biblioteche, Milano, Editrice Bibliografica, 2016 (traduzione italiana di: Histoire des Bibliothèques).

17 Novembre 2016
Ore 9.30-13.00
Le biblioteche e i Musei: quale integrazione dopo la Riforma Franceschini
Modera Andrea De Pasquale, Biblioteca Nazionale Centrale di Roma

 
Lorenzo Casini, IMT Alti studi Lucca; MiBACT
Le biblioteche nei Musei nella riforma Franceschini
James Bradburne, Pinacoteca di Brera, Milano
La Pinacoteca di Brera con la Biblioteca Braidense
Enrica Pagella, Musei Reali, Torino
La Biblioteca il Palazzo, il Museo: il caso di Torino
Martina Bagnoli, Gallerie Estensi, Modena
La biblioteca nel museo: una grande opportunità per le collezioni storiche. Il caso dell’Estense di Modena 

Anna Manfron, Biblioteca dell'Archiginnasio, Bologna
L'Archiginnasio: una biblioteca con vocazione museale
Mariella Guercio, ANAI Associazione Nazionale Archivistica Italiana, Roma
Le biblioteche e i musei. E gli archivi? 

 
Conclude on. Antimo Cesaro, Sottosegretario del Ministero dei Beni e delle Attività Culturali e del Turismo


Site officiel du colloque

 

dimanche 28 août 2016

La bibliothèque de Cracovie

Vue de Cracovie, Liber Chronicarum de 1493 (exemplaire de la BSB). La vue est orientée vers le sud: la ville est dominée par la colline du Wavel, avec le château royal et la cathédrale. En contrebas, on distingue l'église des Franciscains: le Collegium majus est non loin, tandis que l'on devine la grande place du Marché. La ville de Kasimierz a été fondée en 1335. Également fortifiée, elle sera plus tard intégrée comme un quartier de Cracovie.

Peu de maisons peuvent prétendre illustrer avec pertinence à travers plus de six siècle, comme le fait la bibliothèque de l’université de Cracovie, un certain nombre de phénomènes majeurs de la modernité européenne: de la modernité induite par les nouvelles institutions d’enseignement à la modernité de la grande ville cumulant les fonctions de direction, puis à la construction de la nationalité à travers son patrimoine intellectuel –et livresque.

De fait, l’université de Cracovie est l’une des premières d’Europe centrale, après Prague, certes, mais un an avant Vienne: elle a été fondée en effet en 1364 par Casimir III le Grand (†1370), dernier souverain polonais de la dynastie des Piast. Son existence réelle ne date cependant que de la fin du XIVe siècle, sous le règne d’Edwige de Hongrie, princesse de la dynastie angevine († 1399), et de son époux Vladislav II Jagellon, grand-duc de Lituanie. En 1400, l’institution est réorganisée sur le modèle de l'université de Paris. L'évêque de Cracovie est parallèlement chancelier de l'université.
La concentration de clercs, d'administrateurs, de diplomates, etc., se traduit par le renforcement des échanges avec les autres grands centres européens, à commencer par l'Italie et Rome: dans les premières décennies du XVe siècle, la ville de la Vistule s'impose comme le premier centre du royaume où s'implantent les influences de l'humanisme italien et de la Renaissance.
Comme il est habituel, il n’existe pas de bibliothèque universitaire, mais des bibliothèques attachées aux différents collèges et facultés. La principale est instituée auprès du Collegium majus (voir cllché ici), fondé en 1400 et toujours conservé aujourd’hui: elle est consacrée aux deux facultés, de la théologie et des «arts». Réorganisée à la suite de l’incendie de 1492, elle possède quelque 3000 volumes dans les premières décennies du XVIe siècle, abrités dans une grande salle au premier étage du bâtiment. Jusqu’au XVIIIe siècle, l’utilisation en sera réservée aux seuls professeurs.
Jean Le Laboureur visitera la bibliothèque en 1644, alors qu’il accompagne la nouvelle reine de Pologne, Louise Marie de Gonzague. Fleury, docteur de Sorbonne et confesseur de la reine, appartient à la suite de celle-ci. Il visite alors Cracovie, où il est reçu à l’université et où on lui montre la
bibliothèque, qui est composée d’une chambre et d’une grande salle. L’on y entre par une porte de fer : elle est entourée de tablettes, & pleine de pupiltres chargez de livres qui sont enchaînez, affin qu’on ne les puisse transporter sans congé (1) (Jean Le Laboureur, Relation du voyage de la royne de Pologne…, Paris, Veuve Jean Camusat et Pierre Le Petit, 1647, p. 43).
Porte de la Bibliothèque
Dans les premières années du XVIe siècle, la bibliothèque de Cracovie est placée sous la responsabilité d’un professeur, lequel porte le titre de Pater librorum, avant que des bibliothécaires ne soient nommés au XVIIIe siècle. Selon l’usage, les enrichissements viennent d’abord des dons et legs: le legs de l’évêque Piotr Tomicki († 1535), celui de Jan Ponetowski ( † 1585), celui du roi Sigismond II Auguste († 1592), celui encore de Piotr Wolski (†1590), évêque de Pock. Pourtant, la mise en place d’un budget régulier consacré aux acquisitions est relativement précoce, puisqu’elle date de 1559: elle est à rapporter à l’initiative de Benedykt von Kozmin, alors vice-chancelier de l’université.
Peu à peu, l’accroissement des collections imposera à la bibliothèque de s’étendre à l’ensemble des bâtiments du collège, même si d’autres collections existent conjointement dans le cadre de l’université. La bibliothèque du Collegium minus est ainsi fondée en 1449, et elle semble constituée par des exemplaires retirés du Collegium majus. La Faculté de droit a aussi une bibliothèque, de même qu’un certain nombre de « bourses » correspondant pratiquement à des collèges: Collegium Jerusalem, Bursa hungarica, etc.
La seconde moitié du XVIIe siècle est pourtant une période particulièrement sombre, avec notamment les «guerres du nord» et l’occupation de Cracovie par les Suédois. La bibliothèque ne sera réorganisée qu’à compter de 1777, sous l’impulsion de la très remarquable Commission pour l’éducation nationale (Komisja Edukacji Narodowej): elle est alors enrichie de l’ancienne bibliothèque des jésuites de Cracovie, et compte quelque 32000 livres imprimés, et un petit peu moins de 2000 manuscrits. De nouveaux enrichissements interviennent avec l’entrée des bibliothèques du primat Micha Poniatowski, de l’évêque Adam Grabwski, de Józef Bogucicki, etc., mais le renouveau date surtout de la gestion de Jerzy Samuel Bandtkie († 1838), slavisant, enseignant de bibliographie, et auteur d’une histoire de la bibliothèque.
Paradoxalement, cette renaissance se développe alors que nous sommes à l’époque du troisième partage de la Pologne, lequel a abouti à la disparition de la Pologne indépendante au profit de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie: la «Pologne du Congrès» [de Vienne] constitue en un grand-duché dont la capitale est Varsovie et qui est alors intégré au royaume des tsars. 
Grande salle de la Bibliothèque, transformée en Musée de l'université
À Cracovie, le successeur de Bandtkie à la tête de la bibliothèque est Jósef Muczkowski, professeur de bibliographie et parallèlement en charge de l’imprimerie de l’université († 1858). Karol Estreicher († 1906) est ensuite le principal responsable de la bibliothèque, et il joue un rôle majeur dans le domaine de la construction de la nationalité polonaise. Auteur de la monumentale Bibliographie polonaise, il est particulièrement attentif à tout ce qui peut toucher l’héritage intellectuel de la Pologne: sous sa gestion, les Polnica passent de 25000 à plus de 80000 titres, et la bibliothèque de Cracovie assure, de fait, la fonction d’une bibliothèque nationale (la Bibliothèque nationale de Pologne ne sera créée à Varsovie qu'en 1926). En 1904, elle est riche de quelque 300 000 unités bibliographiques.
La «porte de fer» remarquée par Le Laboureur est toujours conservée aujourd’hui, mais les anciennes salles de la bibliothèque abritent désormais le musée de l’université –avouons que trop peu de choses sont présentées, qui soient relatives à la bibliothèque et aux livres. Que dire pourtant, sinon que nous ne pouvons que regretter que nos propres universités (mais aussi nos autres établissements d’enseignement supérieur, à commencer par l’ENS de la rue d’Ulm) n’aient apparemment aucun souci de leur tradition ni de leur patrimoine historique? On chercherait en vain, à Paris, un local consacré à l’histoire d’une des premières et des principales universités européennes depuis le XIIe siècle siècle, et à la bibliothèque de son principal collège, celui de la Sorbonne (vers 1257), dont l’influence a pourtant été décisive non seulement en France, mais aussi dans un certain nombre de pays… 

1) Un schéma quelque peu daté, par conséquent, alors même que le nouveau dispositif de la grande salle à rayonnages a commencé à se répandre en Europe, à Rome, à Milan et à Paris.

Note bibliographique: Metropolen und Kulturtransfer im 15./16/. Jahrhundert: Prag, Krakau, Danzig, Wien, éd. Andrea Langer, Georg Michels, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2001. 

vendredi 10 juin 2016

Gutenberg et le nationalisme

À partir surtout de la fin du XVIIIe siècle, l'histoire du livre entre comme une composante de la construction des nouvelles identités collectives, selon deux logiques qui combinent leurs effets –il est probablement inutile de souligner le fait que, souvent, le phénomène se prolonge aujourd'hui, selon des modalités et avec des attendus qui sont d'ailleurs variables.
D'abord, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, invention qui fonctionne probablement en 1452 (1), a été rapidement célébrée comme ouvrant une période nouvelle de l’histoire de l’humanité. L’imprimerie, c’est le savoir (le frontispice de Prosper Marchand met le thème en scène), et les textes commémorant cette invention ou appelant à la glorifier se multiplient dès les dernières décennies du XVe siècle. La gloire de la technique nouvelle mise au service de l’homme s’impose dans les premières décennies du XVIe siècle comme un topos de la littérature humaniste, par exemple chez Rabelais.
Pourtant, la fin du XVIIIe siècle voit la progressive émergence d’une conjoncture de plus en plus contradictoire, avec la problématique des identités collectives, autrement dit désormais, des nationalités. Au cœur du processus figurent une langue, donc aussi une littérature communes –et le rôle de l’imprimerie est à cet égard décisif. De fait, toutes les disciplines liées à la «philologie» au sens allemand du terme sont engagées par le statut nouveau alors dévolu à la langue, et tendent à se développer dans le cadre de problématiques nationales. La bibliographie et l’histoire du livre figurent à cet égard au premier rang.
Statue de Gutenberg à Mayence. Le personnage a été muni d'une petite valise par les étudiants, parce que nous sommes à la fin de l'année universitaire et que, apparemment, il va bientôt prendre le train pour rentrer chez lui pendant les vacances d'été
La concurrence entre les nations concerne aussi les problèmes d’histoire du livre, comme le montre dans les années 1840 la concurrence entre Mayence, Strasbourg et Harlem pour s'imposer comme lieu d'invention de l'imprimerie. Voici encore la figure de Thierry (Dirk) Martens (1447-1531), prototypographe du nouveau royaume de Belgique, lequel a fait tourner une presse à Alost à partir de 1474 (2). Mais Martens est associé à un allemand, Johannes de Westfalia, venu de la région de Paderborn et qui dispose de moyens financiers beaucoup plus considérables. Johannes de Westfalia a travaillé d’abord à Venise en 1472-1473, puis à Strasbourg, avant de venir à Alost et d’y exercer un temps l’imprimerie. Il gagnera cependant très vite Louvain, pôle urbain évidemment plus important et qui bénéficie de la présence de l’université de Bourgogne fondée dans cette ville en 1425.
On est étonné de la virulence des discussions conduites au XIXe siècle dans le nouveau royaume de Belgique, autour de l’hypothèse d’une association entre Martens et Johannes de Westfalia. Il n’est en effet tout simplement pas pensable que le prototypographe «belge» soit un allemand, comme le proclame P. C. van der Meersch en 1856: On aura beau entasser argument sur argument, accumuler hypothèse sur hypothèse, on ne parviendra pas à ternir la gloire de Martens et à détrôner celui-ci au profit de Jean de Westphalie…
Pourtant, la découverte récente d’une édition d’Aristote réalisée en association entre les deux personnages vient confirmer le rôle décisif, et parfaitement logique, de notre émigré allemand dans les débuts de l’imprimerie dans l’ancienne Belgique… La problématique de l’identité nationale joue un rôle encore plus important en Allemagne et dans l’empire wilhelminien, tandis que la concurrence franco-allemande après la Guerre de 1870 se donne aussi à percevoir dans notre domaine. Ainsi, lorsque la Troisième République décide, en 1895, de financer sur des fonds publics l’édition de la monumentale Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles d’Anatole Claudin (3), s’agit-il à nouveau, à l’occasion de l’exposition de 1900, de faire pièce à la publication récente de la grande Histoire de la librairie allemande de Goldfriedrich et Kapp (4) et d’affirmer «la prééminence de nos artistes par l’influence qu’ils exercèrent sur leurs émules des nations voisines lorsque se propageait l’art de Gutenberg à l’époque de la Renaissance…»

1) Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.
2) Renaud Adam, Jean de Westphalie et Thierry Martens. La découverte de la Logica vetus (1474) et les débuts de l’imprimerie dans les Pays-Bas méridionaux (avec un fac-similé), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, KBR Be, 2009, [et la reprod. en fac-similé] («Nugae humanisticae», 8). Renaud Adam, Alexandre Vanautgaerden, Thierry Martens et la figure de l’imprimeur humaniste (une nouvelle biographie), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2009 («Nugae humanisticae», 11-2).
3) Anatole Claudin, Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles, Paris, Imprimerie nationale, 1900-1914, 4 vol. Paris capitale, n° 175a.
4) Johann Goldfriedrich, Friedrich Kapp, Geschichte des deutschen Buchhandels, Leipzig, Börsenverein für den deutschen Buchhandel, 1886-1903, 4 vol.

dimanche 20 septembre 2015

Nationalisme, identité collective et littérature

Brant, Sebastian
Das Narrenschiff. Faksimile der Erstausgabe von 1494, mit einem Anhang enthaltend die Holzschnitte der folgenden Originalausgaben und solche der Locherschen Übersetzung und einem Nachwort von Frantz Schultz,
Straßburg, Verlag von Karl Trübner, 1913,
[2] p. bl., [IV-]327 p., [1] p. bl., LVI p.
(« Jahresgaben der Gesellschaft für Elsässische Literatur », 1).
Prix : 10 Mks, 15 Mks (ex. relié).
Réf. : ZfdPh, t. 45, 1913, p. 323 ; Zeitschr. f. die Gesch. des Oberrheins, t. 28, 1913, p. 732, etc.


La Guerre de 1870 et le Traité de Francfort se concluent par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine du Nord, en tant que Reichsland, au nouvel Empire allemand. Strasbourg avait beaucoup souffert du bombardement pendant le siège de la ville: très vite, c’est-à-dire dès avant la fin de la guerre, il s’agit pour les Allemands de donner l’image d’une vie redevenue aussi normale que possible. Dans un second temps, Strasbourg sera dotée d’un certain nombre d’institutions établies selon le modèle allemand, et qui doivent faire de la ville un modèle de réussite sur les marches occidentales de l’Empire. Une troisième phase suivra, avec les bouleversements de l’urbanisme strasbourgeois et la construction de la «ville allemande», qui feront de la capitale du Reichsland une des métropoles de l’Allemagne moderne.
L’université allemande (Kaiser-Wilhelm Universität) occupe une place centrale parmi les institutions «refondées» par les nouvelles autorités –à côté de la «Bibliothèque provinciale et universitaire» (Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek, abrégé KULB). Selon la pratique observée dans les autres grandes universités de l’Empire, l’organisation de ces structures s’appuiera sur une ou plusieurs librairies spécialisées: à Strasbourg, ce rôle est notamment tenu par la maison fondée en 1872 par Karl Ignaz Trübner (1846-1907), membre d’une famille originaire de Heidelberg, et surtout neveu du grand libraire londonien Johann Nikolaus Trübner. Ce dernier participe très activement à la reconstitution des fonds de la bibliothèque de Strasbourg détruite pendant le siège (24 août 1870), tandis que Karl Ignaz s’impose rapidement comme libraire d’assortiment, libraire d’ancien et éditeur spécialisé dans les publications scientifiques –il concentrera progressivement son activité sur ce dernier domaine. Parmi ses titres les plus célèbres, il faut citer l’annuaire Minerva, créé en 1890-1891 et qui est le premier annuaire international spécialisé du monde universitaire.

Marque éditoriale de Trübner
À la veille de la Guerre de 1914, et alors que le projet de la BUGRA [Internationale Aufstellung für Buchgewerbe und Graphik] doit consacrer le rôle de Leipzig comme pôle de l’édition et de la librairie mondiale, Trübner publie  le fac-similé d’un ouvrage particulièrement célèbre: il s’agit de la première édition du Narrenschiff (la Nef des fous), rédigée par un Strasbourgeois, Sébastien Brant, et donnée en allemand, à Bâle en 1494. Le reprint de 1913 vise une double fonction: d’une part, il s’agit d’un livre de bibliophilie, très soigneusement imprimé et sous un pastiche de reliure ancienne (le prix de vente de 10 ou de 15 marks selon que l’exemplaire est relié ou non montre d’ailleurs que l’on s’adresse à un public d’amateurs ayant quelques moyens). D’autre part, nous sommes devant un livre de référence: l’exemplaire du Narrenschiff conservé à Berlin est très soigneusement reproduit (l’éditeur a ajouté une pagination moderne), et il est suivi de la reproduction des illustrations nouvelles apparaissant dans les deux éditions allemandes postérieures données à Bâle par Johann Bergmann au XVe siècle, et dans les trois éditions de la traduction latine chez le même libraire. Enfin, le volume est complété par une étude de Franz Schultz (1877-1950), datée d’octobre 1912 («Nachwort. Das Narrenschiff und seine Holzschnitte»). L’auteur était professeur d’histoire de la littérature à Strasbourg (1910), puis à Fribourg/Br. (1919), Cologne et Francfort-s/Main (chaire de philologie allemande).
Nous sommes devant une opération hautement symbolique: publier sous la forme
la plus accomplie possible d’un «beau livre», sans pour autant négliger, bien au contraire, le contenu scientifique, un des monuments de l’histoire littéraire nationale, mais aussi de l’histoire de l’art (les gravures, dont certaines attribuées à Dürer) et de l’identité régionale alsacienne. L’édition est d’ailleurs donnée sous l’égide de la Gesellschaft für Elsässische Literatur (Sté de littérature alsacienne), fondée en 1911 à l’initiative du maire de Strasbourg, Rudolf Schwander, et du directeur de la KULB, Georg Wolfram (cf Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, Strasbourg, 1993, p. 325). La Société prend à sa charge un éventuel déficit de l’opération.
Quant à la maison Trübner, elle quittera Strasbourg en 1918, et sera reprise par la Librairie DeGruyter à Berlin l’année suivante...

mercredi 10 juin 2015

Le Cor enchanté

Les dernières décennies de l’Ancien Régime et le tournant du XVIIIe au XIXe siècle sont marqués, du point de vue de l’esthétique typographique et de la «mise en livre», par la montée en puissance du néo-classique, que symbolisent en Europe des figures comme celles de Bodoni, et surtout de Didot. Pourtant, une autre esthétique émerge dans le même temps, elle-même articulée avec la double problématique, du patrimoine et de l’identité.
À Leipzig, Göschen fait le choix du néo-classique pour son édition de Wieland en trente-six volumes in-quarto (1794-1802), mais il le regrette in fine. C'est que l’économie éditoriale change: le temps n’est plus, des mécènes, de la société de cour et de l’absolutisme, et il faut s’adresser à un public nouveau, qui sera intéressé par les productions qu’on lui propose, mais qui n’a pas les moyens de se procurer des ouvrages trop chers.
Bodoni et Didot ont infiniment apporté à la typographie, mais ils sont chers (…). Mon projet est par conséquent de donner non pas des éditions de luxe, mais des éditions élégantes (…), dans l’esprit des anciens, avec simplicité, beauté et correction. On doit y trouver la patience et le soin allemands, mais pas de luxe. De la simplicité, de la netteté, de belles couleurs, de bons caractères, une impression noire et puissante sur du beau papier, voilà ce à quoi je pense…
Parallèlement, les libraires éditeurs sont engagés dans la construction d’une littérature «nationale» que théorisera Friedrich Christoph Perthes en 1816. À Heidelberg, un groupe d'intellectuels et d'artistes travaille, dans une perspective pré-anthropologique, à recueillir les éléments constitutifs d’une culture «populaire» qu’il convient de réactualiser et surtout de placer au cœur de la nouvelle «culture nationale» construite en opposition à la «civilisation internationale» des Lumières françaises.
Creuzer est rejoint par ses amis Clemens Brentano et Achim von Arnim, et tous trois rassemblent sous le titre «L'enfant au cor merveilleux» [=Des Knaben Wunderhorn] une collection de chants qu'ils ont recueillis en partie de la bouche du peuple, en partie de feuilles volantes et de vieux bouquins (Heinrich Heine, De l'Allemagne, trad. fr., nouv. éd., Paris, L.G.F., 1981, p. 234).
..Les frères Grimm, rénovateurs et codificateurs de la langue et de la littérature populaire allemandes, sont associés à l'entreprise, et le premier volume, dédié à Goethe, sort en 1806. La forme matérielle du livre devra elle-même rendre compte du processus de construction de l'identité, avec l'emploi du caractère gothique, et surtout la rupture radicale avec les modèles esthétiques des Lumières ou du néo-classique. La page de titre du deuxième volume (1808), gravée sur cuivre, suit les modèles allemands des années 1500: l'encadrement de pampres rappelle la décoration des manuscrits du bas Moyen Âge, tandis que, en arrière-plan, la scène ouvre sur une vue de la vallée du Neckar –une forteresse médiévale surplombe la cité blottie au bord du fleuve. L'ensemble de l'image est dominé par la présence du gigantesque «cor enchanté», qui évoque aussi une coupe à boire et est décoré à la manière des façades des anciens hôtels de ville.
La référence au passé n'exclut pas l'innovation dans la disposition scénique, laquelle tend à échapper à l'objectivité universelle du cube scénographique hérité de la Renaissance pour opposer un premier plan d’encadrement (treille et muret d'appui) à la vue élargie en arrière. Tout se passe comme si le spectateur était directement impliqué dans la représentation même: c'est lui qui est présent sur cette manière de belvédère au-dessus du fleuve, d'où il découvre un paysage évidemment romantique. Goethe rapportera dans ses Annales de 1806:
Mon attention, sans se porter sur un grand nombre d’œuvres poétiques étrangères, se fixa du moins avec intérêt sur quelques-unes. Le Cor merveilleux, antique et fantastique, fut apprécié comme il le méritait, et j’en rendis compte avec un réel plaisir…

 (Des Knaben Wunderhorn. Alte deutsche Lieder, éd. L. Achim von Arnim, Clemens Brentano, Heidelberg, Mohr u. Zimmer, 1806-1808, 3 vol. Le t. I est seul publié à la double adresse de Heidelberg et Francfort).
Voir aussi le site de l'Université de Heidelberg.

lundi 20 avril 2015

La ville idéale et sa bibliothèque

Córdoba est une ville historique, Buenos Aires est la capitale fédérale, mais La Plata correspond à un troisième modèle urbanistique, qui est celui de la cité idéale. La ville de La Plata a en effet été créée de toutes pièces dans les années 1882, pour être la capitale de la province de Buenos Aires –dans la mesure où Buenos Aires, désormais capitale du pays, constitue un territoire autonome ne dépendant pas de la province. Ce choix marque la pleine intégration, jusqu’alors problématique, de la capitale fédérale dans la nation, de sorte que la fondation d’une nouvelle capitale provinciale entérine une étape politiquement décisive pour la construction de l’État.
C’est le gouverneur de la province, Dardo Rocha, qui conduit le dossier, et le plan de la ville est confié à l’architecte Pedro Benoit, fils d’un émigré français (1836-1897): un plan en damier, sur un carré de cinq kilomètres de côté, les rues et les avenues étant numérotées à la manière nord-américaine. La Plata est une cité idéale: au centre, la plaza San Martin réunit les institutions du pouvoir, la «Maison du Gouvernement» et le Parlement régional (Palacio de la Legislatura). La deuxième grande place est la place Mariano Moreno, où l’on trouve la municipalité et la cathédrale. Plusieurs importants musées sont établis dans la ville, dans laquelle une Université nationale (UNLP) est aussi créée en 1897-1905: elle s’est imposée aujourd’hui comme l’une des principales du pays. Le programme de la ville idéale ne va pas sans un théâtre (le Teatro Argentino), ni sans un parc public: La Plata est réellement une ville verte, avec un grand jardin public, dans lequel on trouve l’hippodrome, le zoo, le remarquable Musée des Sciences naturelles, l’observatoire, etc. Au demeurant, le programme de la ville nouvelle de La Plata remportera la médaille d’or pour la section «Ville du futur» à l’Exposition universelle de Paris en 1889.
Comme c’est la règle en Argentine, l’Université contrôle toujours certains établissements d’enseignement secondaire et même, à La Plata, des établissements pour l’enseignement primaire. Le remarquable Musée des Sciences naturelles, tout comme l’observatoire, sont intégrés aux facultés correspondantes. Ajoutons, à titre de curiosité symbolique de la volonté de modernité qui était celle des fondateurs, que La Plata est la première ville sud-américaine à avoir bénéficié de l’éclairage électrique publique. 
Bibliothèque de La Plata: grande salle de lecture
Mais le programme d’une ville idéale comprend aussi une bibliothèque. Celle-ci, d’abord fondée en tant que bibliothèque publique (par Francisco Moreno en 1887), s’est trouvée intégrée à l’Université après sa création. Mais surtout, la Bibliothèque a bénéficié d’un spectaculaire bâtiment construit à partir de 1934, sur la Plaza Rocha: il s’agit du premier bâtiment spécifiquement destiné à abriter une bibliothèque en Argentine. Derrière la façade néo-classique, l’homogénéité du style art nouveau donne à l’ensemble une très grande qualité de réalisation. Le hall permet d’accueillir des expositions (en ce moment même, une exposition sur la Colección Cerventina conservée par l’institution: cf infra note bibliographique), et débouche directement sur la grande salle de lecture, laquelle a gardé son mobilier d’origine. La salle des catalogues, qui la jouxte, est la seule partie réaménagée récemment dans tout l’établissement. Toujours au rez-de-chaussée, la salle de La Plata est réservée à l’histoire et la géographie de la région, à l’histoire du livre et à la bibliographie. Une salle de lecture est également réservée à la presse périodique. En arrière du bâtiment principal, qui se déploie sur deux étages, se trouvent les cinq niveaux de magasins.
La Bibliothèque conserve notamment un certain nombre de pièces, proclamations et titres de périodique imprimés à Buenos Aires à l’époque de la première Junte (1810), mais aussi un grand nombre de titres du XIXe et du début du XXe siècle, permettant de se faire une idée de la complexité des influences culturelles qui ont joué dans l’histoire récente de l’Argentine: un des meilleurs exemples est donné par le périodique satirique du «Moustique» (El Mosquito), dont le rôle est important à l’époque des discussions sur le concept d’identité de la jeune nation. 
Bibliothèque de La Plata: le bureau de Joaquín Víctor González

La Bibliothèque de l’Université de La Plata se signale en outre par l’intégration dans ses collections d’un certain nombre de bibliothèques privées particulièrement riches, pour certaines avec leur mobilier ancien (collections Farini, Korn, etc.). Parmi celles-ci, nous retiendrons celle de Joaquín Víctor González, juriste et homme politique, avec un remarquable meuble de bureau dont les deux «ailes» articulées permettent de ranger, l’une, des dossiers et des livres de petit format, et l’autre, des documents d’archives, correspondance, etc.

Don Quixote de la Mancha. Aventuras del Quichote en la UNLP. 75 joyas de la colección cervantina de la Biblioteca publica. Catalogo, La Plata, UNLP, 2015, 117 p., ill.

mardi 13 janvier 2015

Un colloque sur Don Quichotte

 
Portrait de l'auteur, dans l'éd. de Madrid, 1780
La problématique de l’histoire du livre est toujours par essence une problématique transversale, articulant histoire proprement dite, histoire littéraire, mais aussi histoire de l’art, etc. La question de la «littérature» est bien évidemment en son centre, à travers notamment le cas des figures et des œuvres fondatrices que peuvent représenter certains auteurs et certains textes: nous pensons aux «classiques» de la littérature française (la dernière livraison de Histoire et civilisation du livre propose un important article de notre collègue Alain Riffaud sur Molière et son «libraire éditeur»), mais nous pensons bien évidemment aussi à des figures fondatrices comme celles de Shakespeare, de Goethe –et de Cervantès.

Le texte du Don Quichotte intéresse de longue date tous les historiens du livre –et ce blog l’a d’ailleurs déjà évoqué: il s’agira aussi bien de la problématique de l’écriture et de la publication, que de celle de l’identité (Qu’est ce qu’une littérature nationale?), de la définition des auteurs et des textes «majeurs», de la représentation et de la lecture elle-même (à laquelle ce blog a déjà consacré un billet rapide). Nous annonçons avec le plus grand plaisir la prochaine journée d’étude organisée par l’université de Paris III, et accueillie, d’abord, par la Bibliothèque Mazarine, puis par le Collège d’Espagne (qui possède lui aussi une très intéressante bibliothèque, encore trop méconnue).
Pour télécharger le programme, cliquer ici (Attention: ces liens sont inclus dans des dossiers d'«actualités», et ne resteront disponibles que pour un délai très limité).
La première journée du colloque sera en outre l’occasion de présenter au public un ensemble de pièces relatives au Don Quichotte, et conservées dans les collections de la Bibliothèque Mazarine (voir le programme).

Quelques références d'histoire du livre, à la marge du sujet:
Qu'est-ce qu'une littérature nationale? Approches pour une théorie interculturelle du champ littéraire, dir. Michel Espagne, Michael Werner, Paris, Édition de la MSH, 1994 («Philologiques», III).
Jaroslava Kasparová, «La littérature espagnole du XVIe siècle et ses lecteurs tchèques des XVIe et XVIIe siècles», dans Revue française d'histoire du livre, 112-113, 2001, p. 73-105.
Jean-François Botrel, «La Biblioteca de Autores Españoles (1846-1878), ou la difficile construction d'un panthéon des lettres espagnoles», dans Histoire et civilisation du livre, t. IV, 2008 («Les langues imprimées» dir. F. Barbier), p. 201-221.
Sur l'iconographie de Cervantès:
http://cervantes.tamu.edu/V2/CPI/iconography//pres.html

mercredi 22 mai 2013

1913: le temps des commémorations

L’année 2013 est une année propice à certaines commémorations intéressant l’historien du livre et des cultures. Laissons de côté le fait, dont la signification ne se donne à lire qu’a posteriori, que1913 constitue la dernière année de l’ancien monde, avant la catastrophe de la Première Guerre mondiale. 1913 a aussi été une année commémorative, celle de la «bataille des Nations», alias la bataille de Leipzig (16-19 octobre 1813): les Français, opposés aux troupes très supérieures en nombre des alliés russes, prussiens, suédois et autrichiens, sont acculés à la retraite, et la bataille de trois jours scelle le sort de l’Allemagne napoléonienne et prélude à la première campagne de France (1814). Elle est en outre marquée par le retournement du royaume de Saxe qui, traditionnellement opposée à la Prusse, choisit, au troisième jour, d’abandonner le camp français.
L’expression de «Bataille des nations» correspond au mot composé allemand Völkerschlacht, que l’on peut traduire par «bataille des peuples». Nous n’avons pas à développer ici la problématique, pourtant fondamentale, relative au terme de «nation». Son acception se renverse complètement entre la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui: la «nation» est d’abord un concept politique, celui que l’on retrouve dans l’expression des «bibliothèques nationales» entendues comme les bibliothèques conservant les livres qui appartiennent à la collectivité, en l’occurrence, les «livres nationaux» saisis par la Révolution sur le clergé (biens de première origine), puis sur les émigrés (biens de seconde origine). Bien évidemment, le «peuple» (Volk) a un sens tout différent, dont la dimension première est d’ordre, non pas politique, mais linguistique et ethnographique. On mesure dès lors combien radicalement l’acception du terme français («nation») est aujourd’hui inversée, mais on comprend aussi l’importance de l’événement de 1813 pour un «peuple», le peuple allemand, dont l’unité politique était encore à construire –nous ne discutons pas ici de l’acception, au moins aussi problématique en français, de ce terme de «peuple».
Deutsche Bücherei, Leipzig (cliché nov. 2012)
Un siècle plus tard, c’est le «Temps des fondateurs»(Gründerzeit) et, pour la nouvelle Allemagne wilhelminienne (proclamée le 18 janvier 1871… dans la Galerie des glaces du château de Versailles), le temps du triomphe. L’Empire s’est hissé au second rang des puissances mondiales, derrière les États-Unis mais désormais devant la Grande-Bretagne. L’Allemagne est à certains égards une sorte d’Amérique européenne, elle fascine et elle inquiète, comme le montrent le titre –et le succès– du best seller de Victor Tissot, Le Pays des milliards. La réussite de son système d’enseignement et de recherche, appuyé entre autres sur un réseau exceptionnel de bibliothèques d’étude, se manifeste par le fait que l’Empire n’obtient pas moins de dix-sept Prix Nobel entre 1901 et 1913 –contre treize à la France… et encore seulement deux aux États-Unis. De plus, cette recherche de très haut niveau s’articule directement avec les applications industrielles, tout particulièrement dans le domaine de la chimie.
Deutsche Bücherei, Leipzig (cliché nov. 2012)
L’année 1913 sera partout en Allemagne marquée par des commémorations et des constructions nouvelles, parmi lesquels il faut mentionner, à Leipzig, sur le site de la bataille, le «Monument de la bataille des nations» (Völkerschlachtdenkmal), qui se visite encore aujourd’hui, mais qui est aussi regardé comme un modèle de ce style «colossal» que l’on n’est pas toujours obligé d’apprécier. Tout autre sera le bâtiment que l’on entreprendra de construire, dans ce même quartier, en 1914: il s’agit, sur la nouvelle «place d’Allemagne» (Deutscher Platz) elle-même à l’extrémité de l’avenue du 18 octobre, de la Bibliothèque nationale (Deutsche Bucherei), élevée par le jeune Oskar Pusch. Bien évidemment, la toponymie est particulièrement signifiante.
La Bibliothèque constitue un modèle sur les deux plans, architectural comme bibliothéconomique: un long bâtiment incurvé le long de la place, en style historiciste, mais où l’ampleur (120m de long) se combine à une réelle élégance. Deux tours rondes de part et d’autre assoient la perspective. L’ensemble est combiné de manière à se prêter à des extensions que l’on prévoit tous les vingt ans. Les travaux sont menés avec rapidité, malgré la Guerre, puisque la Bibliothèque sera inaugurée dès le 2 septembre 1916.
Affiche officielle de la BUGRA
Ajoutons que la pose de sa première pierre se fait en liaison avec l’ouverture, à proximité immédiate, de la plus grande exposition d’arts graphiques jamais organisée: la BUGRA (Internationale Ausstellung für Buchgewerbe und Graphik) doit faire de Leipzig la capitale mondiale du livre, elle est inaugurée le 28 juin 1914… pour fermer pratiquement quelques semaines plus tard, au déclenchement des hostilités.
Arrivés en 1914, il serait temps pour nous de rouvrir les Souvenirs d’un Européen rédigés par Stephan Zweig... au Brésil en 1941 (Le Monde d'hier): l’Europe disparue dans ces quatre années de guerre s’est reconstruite à plusieurs reprises, mais elle reste toujours en grande partie à construire. Ce projet humaniste suppose une forme de compréhension, et une connaissance un petit peu meilleure de l’histoire des uns et des autres, voire de sa propre histoire. C’est aussi ce à quoi ce modeste blog peut, à son petit niveau, s’efforcer de contribuer.
Terminons par une note plus personnelle, mais qui touche aussi aux commémorations, et d’une certaine manière aux transferts culturels entre l’Allemagne et la France. Une très remarquable représentation du Götterdämmerung («Le Crépuscule des dieux») à laquelle nous avons assisté hier soir en clôture du Ring parisien nous fait remarquer que ce 22 mai 2013 est aussi le jour d’un autre anniversaire: c’est en effet le 22 mai 1813 que Richard Wagner est né… à Leipzig. Mais c'est là un autre sujet.