vendredi 10 juin 2016

Gutenberg et le nationalisme

À partir surtout de la fin du XVIIIe siècle, l'histoire du livre entre comme une composante de la construction des nouvelles identités collectives, selon deux logiques qui combinent leurs effets –il est probablement inutile de souligner le fait que, souvent, le phénomène se prolonge aujourd'hui, selon des modalités et avec des attendus qui sont d'ailleurs variables.
D'abord, l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, invention qui fonctionne probablement en 1452 (1), a été rapidement célébrée comme ouvrant une période nouvelle de l’histoire de l’humanité. L’imprimerie, c’est le savoir (le frontispice de Prosper Marchand met le thème en scène), et les textes commémorant cette invention ou appelant à la glorifier se multiplient dès les dernières décennies du XVe siècle. La gloire de la technique nouvelle mise au service de l’homme s’impose dans les premières décennies du XVIe siècle comme un topos de la littérature humaniste, par exemple chez Rabelais.
Pourtant, la fin du XVIIIe siècle voit la progressive émergence d’une conjoncture de plus en plus contradictoire, avec la problématique des identités collectives, autrement dit désormais, des nationalités. Au cœur du processus figurent une langue, donc aussi une littérature communes –et le rôle de l’imprimerie est à cet égard décisif. De fait, toutes les disciplines liées à la «philologie» au sens allemand du terme sont engagées par le statut nouveau alors dévolu à la langue, et tendent à se développer dans le cadre de problématiques nationales. La bibliographie et l’histoire du livre figurent à cet égard au premier rang.
Statue de Gutenberg à Mayence. Le personnage a été muni d'une petite valise par les étudiants, parce que nous sommes à la fin de l'année universitaire et que, apparemment, il va bientôt prendre le train pour rentrer chez lui pendant les vacances d'été
La concurrence entre les nations concerne aussi les problèmes d’histoire du livre, comme le montre dans les années 1840 la concurrence entre Mayence, Strasbourg et Harlem pour s'imposer comme lieu d'invention de l'imprimerie. Voici encore la figure de Thierry (Dirk) Martens (1447-1531), prototypographe du nouveau royaume de Belgique, lequel a fait tourner une presse à Alost à partir de 1474 (2). Mais Martens est associé à un allemand, Johannes de Westfalia, venu de la région de Paderborn et qui dispose de moyens financiers beaucoup plus considérables. Johannes de Westfalia a travaillé d’abord à Venise en 1472-1473, puis à Strasbourg, avant de venir à Alost et d’y exercer un temps l’imprimerie. Il gagnera cependant très vite Louvain, pôle urbain évidemment plus important et qui bénéficie de la présence de l’université de Bourgogne fondée dans cette ville en 1425.
On est étonné de la virulence des discussions conduites au XIXe siècle dans le nouveau royaume de Belgique, autour de l’hypothèse d’une association entre Martens et Johannes de Westfalia. Il n’est en effet tout simplement pas pensable que le prototypographe «belge» soit un allemand, comme le proclame P. C. van der Meersch en 1856: On aura beau entasser argument sur argument, accumuler hypothèse sur hypothèse, on ne parviendra pas à ternir la gloire de Martens et à détrôner celui-ci au profit de Jean de Westphalie…
Pourtant, la découverte récente d’une édition d’Aristote réalisée en association entre les deux personnages vient confirmer le rôle décisif, et parfaitement logique, de notre émigré allemand dans les débuts de l’imprimerie dans l’ancienne Belgique… La problématique de l’identité nationale joue un rôle encore plus important en Allemagne et dans l’empire wilhelminien, tandis que la concurrence franco-allemande après la Guerre de 1870 se donne aussi à percevoir dans notre domaine. Ainsi, lorsque la Troisième République décide, en 1895, de financer sur des fonds publics l’édition de la monumentale Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles d’Anatole Claudin (3), s’agit-il à nouveau, à l’occasion de l’exposition de 1900, de faire pièce à la publication récente de la grande Histoire de la librairie allemande de Goldfriedrich et Kapp (4) et d’affirmer «la prééminence de nos artistes par l’influence qu’ils exercèrent sur leurs émules des nations voisines lorsque se propageait l’art de Gutenberg à l’époque de la Renaissance…»

1) Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.
2) Renaud Adam, Jean de Westphalie et Thierry Martens. La découverte de la Logica vetus (1474) et les débuts de l’imprimerie dans les Pays-Bas méridionaux (avec un fac-similé), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, KBR Be, 2009, [et la reprod. en fac-similé] («Nugae humanisticae», 8). Renaud Adam, Alexandre Vanautgaerden, Thierry Martens et la figure de l’imprimeur humaniste (une nouvelle biographie), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2009 («Nugae humanisticae», 11-2).
3) Anatole Claudin, Histoire de l’imprimerie en France aux XVe et XVIe siècles, Paris, Imprimerie nationale, 1900-1914, 4 vol. Paris capitale, n° 175a.
4) Johann Goldfriedrich, Friedrich Kapp, Geschichte des deutschen Buchhandels, Leipzig, Börsenverein für den deutschen Buchhandel, 1886-1903, 4 vol.

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