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mardi 26 mars 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 1er avril 2019
16h-18h 
Les anciens catalogues de vente
et leurs instruments bibliographiques aux Pays-Bas
par
Monsieur Otto Lankhorst,
conservateur au Erfgoecentum
Nederlands Klossoterleven Sint Agatha 

A propos d'un livre: les Questiones Quodlibeticæ
d'Adrien d'Utrecht (Louvain, 1515)
par 
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

samedi 3 novembre 2018

Nouvelle publication


Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, n° 14
Genève, Droz, 2018
408 p., ill.

ISBN : 9782600059183.

PRÉSENTATION
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, fondée en 2005, couvre l’ensemble des problématiques de l’histoire du livre, du Moyen Âge à l’époque contemporaine: histoire sociale et économique de l’édition, histoire des médias et de la communication écrite, bibliographie matérielle, histoire des arts du livre, histoire des bibliothèques, de la lecture et des usages du livre, etc. Chaque numéro comprend une partie thématique, une partie de varia, et une partie de comptes rendus critiques.

Rédacteur en chef: Yann Sordet
Comité de rédaction: Mmes et MM. Frédéric Barbier (CNRS/EPHE), Christine Bénévent (École nationale des chartes), Emmanuelle Chapron (Aix-Marseille Université), Jean-Marc Chatelain (BNF), François Déroche (Institut de France / EPHE), Christophe Gauthier (École nationale des chartes), Sabine Juratic (CNRS), Jean-Dominique Mellot (BNF), Raphaële Mouren (Institut Warburg), Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine), Marie-Hélène Tesnière (BNF), Dominique Varry (ENSSIB), Françoise Waquet (CNRS), Hanno Wijsman (IRHT).

Sommaire du n° XIV (2018)
BRUXELLES ET LE LIVRE (XVIe-XXe s.),
dossier éd. par Renaud Adam et Claude Sorgeloos
- Bruxelles et le livre: regards sur cinq siècles d’histoire (XVIe-XXe siècle) / Renaud Adam et Claude Sorgeloos
- Bruxelles dans l’historiographie du livre / Claude Sorgeloos
- Le commerce du livre à Bruxelles au XVIe siècle / Renaud Adam
- Une enquête de police dans les milieux du livre à Bruxelles en avril 1689 / Renaud Adam et Laurence Meunier
- La contrefaçon belge sans frontières: les imprimeurs bruxellois à l’assaut des marchés italiens et québécois / Jacques Hellemans
- Sur les traces des imprimeurs bruxellois dans l’entre-deux-guerres: l’imprimerie J. Felix et fils / Bruno Liesen
- Les Éditions Ysaÿe / Marie Cornaz
- Aperçu du champ éditorial bruxellois durant la seconde occupation allemande (1940-1944) / Michel Fincoeur

LA MÉDIATISATION DES RÉVOLTES EN EUROPE (XVe-XVIIIe s.),
dossier éd. par Stéphane Haffemayer
- Diffuser des lettres pour contracter des alliances: la communication des rebelles en Flandre et en Brabant au bas Moyen Âge / Jelle Haemers
- Rébellions et gazettes. La médiatisation des guerres des paysans en Autriche (1626) et en Suisse (1653) / Andreas Würgler
- «Great Conspiracy» et «Bloody Plot»: la médiatisation de la révolte irlandaise et le déclenchement de la guerre civile anglaise (1641-1642) / Stéphane Haffemayer
- La diplomatie d’une révolte entre information et publication: le cas des ambassades portugaises en France, 1642-1649 / Daniel Pimenta Oliveira de Carvalho
- Texts, publics, and networks of the Neapolitan Revolution of 1647-1648 / Davide Boerio
- For the True Religion and the Common Cause: Transnational Publicity for the War of the Camisards (1702-1705) / David de Boer
- «Rebelle malgré lui» – récits de réconciliation et de réintégration dans les biographies politiques britanniques du XVIIIe siècle / Monika Barget

ÉTUDES D’HISTOIRE DU LIVRE
- Observations sur le livre illustré imprimé à Bucarest (XVIe-XIXe siècle) / Anca Elisabeta Tatay et Cornel Tatai-Balta
- Damned usury, «Cologne», «1715» : Delusion or bona fide? Typographical evolution on title pages in the Southern Netherlands in the 18th century and its potential as a means of identification / Goran Proot
- L’affectation des bibliothèques confisquées à Rochefort, ville-arsenal de la Marine (1790-1803) / Olivier Desgranges
- Le livre à Strasbourg sous le Premier Empire / Nicolas Bourguinat

LIVRES, TRAVAUX ET RENCONTRES
Comptes rendus de:
Les Arts du texte (Lyon, 2016), El Libro españo en Londres (Valéncia, 2016), L’Industria del libro a Venezia durante la restaurazione (Firenze, 2016), Nundinarium Francofordiensium encomium (Genève, 2017), Humanisten edieren (Stuttgart, 2014), Images et révoltes dans le livre et dans l’estampe (Paris, 2016), Lesen. Ein interdisziplinärisches Handbuch (Berlin, 2015), Les Livres des maîtres de Sorbonne (Paris, 2017), Die Macht des Wortes. Reformation und Medienwandel (Regensburg, 2016), NON. Pamphlets, brûlots et autres textes polémiques (Besançon, 2016), Grundriss der Inkunabelkunde (Stuttgart, 2018), Strange bird. The Albatros Press and the Third Reich (New Haven, 2017), Wissensspeicher der Reformation (Halle, 2016).

dimanche 2 septembre 2018

Le bibliographe et le Saint-Empire

Voici un petit volume, d’apparence modeste mais dont le contenu est important pour l’histoire intellectuelle de l’Europe. En l’examinant de plus près, nous vérifions ce que nous soupçonnions, à savoir qu’il pose toutes sortes de problèmes à l’historien du livre. Inutile de préciser, avant que de poursuivre, que certains de ces problèmes sont peut-être d’ores et déjà résolus par tel ou tel savant: nous sommes très reconnaissants pour toutes les informations que l’on voudra bien nous transmettre à ce sujet, et nous remercions grandement ceux qui l'ont déjà fait et grâce auxquels nous améliorons notre fiche (cf infra la rubrique "Commentaires").
Mais venons-en au fait. Il s’agit de:
Monzambano, Severinus de –, Veronensis [pseud. Samuel Pufendorf], De Statu imperii Germanici, ad Laelium fratrem, dominum Trezolani, liber unus. Editio nova, emendata & aucta, Veronae, apud Franciscum Giulium [Leiden, Hackius], 1668, [24-]275 p., [5] p. bl., 12°.
La première édition du classique de Pufendorf sort à l'adresse de Genève, «apud Petrum Columesium», en 1667. Cette édition est reprise dès la même année, à l'adresse de Vérone, Giulius (VD17 1:668379E). Dans notre exemplaire, également à l’adresse de Vérone mais daté de 1668, la vignette de titre représentant une sphère armillaire, se présente à nouveau (cf cliché 2).
Par opposition à l’édition de 1667, celle-ci s'ouvre par un titre gravé en taille-douce, et portant la date de 1668: l’aigle impérial protège de ses deux ailes déployées les huit électorats existant alors (cf cliché 1). Dans la colonne de gauche, en montant, les trois archevêques-électeurs (Mayence, Cologne et Trèves); en haut, le roi de Bohême (c’est-à-dire l’empereur). Dans la colonne de droite, à nouveau de bas en haut, le duc de Bavière, le margrave de Brandebourg, le duc de Saxe et le comte palatin.
La visée politique de l’image est évidente, et donne une dimension nouvelle au livre de Pufendorf.
Mais, pourquoi Genève, et pourquoi Vérone? Dans le dernier tiers du XVIIe siècle, un enseignant de Heidelberg dispose de... sinon mille, du moins une vingtaine d'autres possibilités plus commodes et plus efficaces pour publier, sans dire rien des difficultés éventuelles d'ordre confessionnel (l'auteur est évidemment un réformé luthérien, ce qui ne correspond ni au schéma de Genève, ni à celui de Vérone). Bref: quoi qu'on en dise, nous sommes très vraisemblablement devant deux fausses adresses.
Restons sur notre édition de 1668. Bien sûr, la sphère armillaire est connue comme la marque typographique de Daniel et de Louis Elzevier, même si elle sera reprise par un certain nombre d’ateliers typographiques européens. Ces arguments laissent à penser que l’édition a été réalisée dans une ville des Provinces-Unies (où Pufendorf séjourne en 1659-1660), et non pas... à Berlin, comme le suggère le VD17. En fait, la référence au répertoire de Willems donne l'adresse de Leyde, chez Hackius, et siignale que l'édition figurerait effectivement dans le catalogue Elzevier de 1674.
Dans les premières années qui suivent la publication, il existe plusieurs autres éditions du même texte, données à la fausse adresse de «Eleutheropoli, Apud Bonifacium Verinum, 1668», et à celle d'Utopie, chez Nemo  (1). La dédicace à «Laelius» renvoie quant à elle à Esaias Pufendorf, le frère aîné de l’auteur (1628-1689), entré au service du roi de Suède.

L’auteur, Samuel Pufendorf, né à Dorfchemnitz en 1632, est fils de pasteur. Élève à la Fürstenschule de Grimma, puis étudiant à Leipzig et à Iéna, il s’oriente vers l’étude du droit public. Magister artium (1658), il est d’abord diplomate, puis professeur de droit à l’université de Palatinat à Heidelberg (première chaire allemande consacrée au «droit de la nature et des gens»), avant d’être appelé à l’Academia Carolina de Lund. Historiographe royal de Suède, puis historiographe de la maison de Brandebourg à Berlin, Pufendorf meurt dans cette ville en 1694. Son cursus est très représentatif de ce que peut être le statut de l’homme de lettres ou du savant dans l’Allemagne du XVIIe siècle. Quant à son rôle, il est décisif, dans la mesure où c’est lui qui établit d’abord le plus nettement la distinction entre le «droit naturel» et le « droit divin » (cf Paul Hazard, La Crise de conscience, p. 189-190): Pufendorf est l’un des principaux chercheurs à l’origine de l’essor de la Kameralistik (les sciences politiques) en Allemagne au XVIIIe siècle.
Qu’est-ce que l’Empire (le Saint-Empire), telle est la question posée par l’auteur dans son De Statu, une génération après la conclusion de la Guerre de Trente ans et la signature des traités de Westphalie (1648). Historiquement –entendons, depuis le IXe siècle–, l’empereur personnifie la seconde «tête» de la chrétienté (societas christiana), aux côtés du pape. Au début de la période moderne, il reste le suzerain théorique des différents pouvoirs répartis dans les frontières du «Saint-Empire de nation germanique», mais il possède aussi directement un certain nombre de territoires qui sont la base de sa puissance «réelle» et qui se trouvent surtout localisés dans la géographie du Danube.
Même si la dignité impériale est pratiquement attachée à la maison de Habsbourg depuis 1439, l’empereur reste en principe un souverain élu par le collège des sept princes-électeurs, laïques ou ecclésiastiques, dont le premier est l’archevêque-électeur de Mayence, primat de Germanie et archi-chancelier d’Empire (2). L’assise politique de l’Empire est située en Allemagne méridionale et sur la vallée du Rhin, avec Francfort/M. (pour l’élection et pour le couronnement), avec aussi avec les villes qui accueillent un certain nombre de diètes (Reichstag) particulièrement importantes, etc.
Certes, l’Empire perdure tout au long de l’Ancien Régime, mais l’avenir s’écrira ailleurs que dans une utopie devant laquelle Charles Quint lui-même finira par abdiquer: il s’agit de la «territorialisation», soit la constitution d’entités politiques qui deviennent pratiquement indépendantes et dont la puissance est assise sur le contrôle d’un certain territoire (on en comptera plus de trois cents à la fin de l’Ancien Régime). Ce sont, d’une part, des principautés laïques, mais aussi les trois archevêchés «rhénans» et, enfin, les villes «libres et impériales», qui sont autant de petites républiques… On remarquera d'ailleurs qu’un nombre important des ces États est aussi soumis à l’élection: en principe, les chapitres élisent les titulaires des sièges de prélats, tandis que les Magistrats urbains sont généralement cooptés. La juxtaposition d’entités politiques multiples, la persistance d’une pratique de l’élection et la disparition de l'unité confessionnelle posent bel et bien la question de l'existence même de l'Empire, mais inscrivent aussi la négociation et la diplomatie dans la tradition politique allemande.
Pufendorf constate dans son livre que la constitution politique de l'Allemagne échappe aux descriptions classiques et normatives héritées de la tradition aristotélicienne: le Saint-Empire combine des éléments relevant des catégories politiques classiques, la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, et devient une entité inclassable, «tantum non monstro simile». Il survit pour autant, avec ses propres institutions et fonctions en grande partie issues des dispositions prises à la diète de Worms de 1495: la diète siège de manière permanente à Ratisbonne (Regensburg) à partir de 1663, tandis que la Chambre impériale de justice (Reichskammergericht), d’abord établie à Spire (Speier), est plus tard déplacée à Wetzlar.

Outre celle des fausses adresses, dont la solution relève d’une étude plus précise de bibliographie matérielle (et surtout: quid de Genève? (4)), notre petit volume pose encore bien des questions au bibliographe: pourquoi le choix de Monzambano, que représente la référence à Vérone (3), etc.? Il serait en outre très intéressant de voir comment la problématique de l’état de l’Allemagne et de la signification de l’institution impériale s’impose comme une problématique européenne, et comment le livre de Pufendorf, destiné d’abord au public transnational des clercs, fait très vite l’objet de traductions à partir du latin: en allemand dès 1667, puis en français (1669), etc. Les commentateurs parlent de 300 000 exemplaires des œuvres de Pufendorf diffusés jusqu’en 1710, mais, on le voit, il reste visiblement du travail pour le bibliographe...  
L’exemplaire que nous avons sous les yeux porte une reliure en vélin rigide, du XVIIe siècle. Mention ms sur le dos: «Monzambano de Statu Imper.»; «herman»; «1668 Veronae Giuli». Cachet au titre: «Bibliotheca episcopatus alba-regalensis» (Székesfehérvár / Stuhlweissenburg, dont l’évêché est fondé en 1777). Mention ms d’ex dono [notre ami István Monok nous signale: «Ex dono J[acobi] Kostka ». Il y a énormément de Kostka en territoire allemand ou polonais, et en Hongrie avec la graphie «Kosztka». Je crois que l'inscription est du 17e siècle»]. Notre collègue nous signale aussi, pour préciser le contexte intellectuel, l'intérêt du recueil dirigé par Joseph S. Freedman, Die Zeit um 1670: eine Wende in der europäischen Geschichte, Wiesbaden, Harrassowitz, 2016 ("Wolfenbütteler Forschungen", 142), notamment l'introduction, et l'article de Jan Schröder, "Erneurerung der Rechtswissenschaft im späten 17. Jahrhhundert", p. 213-230.
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Notes
1) Quand les commentateurs, voire les catalogueurs, n’ignorent pas la pratique des fausses adresses, les identifications qu’ils proposent sont pour la plupart directement reprises de Weller (Die Falschen und fingierten Druckorten, p. 176), lequel donne, pour les premières éditions du De Statu, les correspondances suivantes : Vérone = Berlin ; Genève = La Haye ; Eleutheropolis = La Haye ; Utopia = Iena. Nous ne croyons pas un instant à l’hypothèse qui fait identifier dans certains OPAC Eleutheropolis avec Freistadt (Eleutheropolis Tessinensis), hypothèse probablement inspirée de l’étymologie (eleutheros = libre) et reprise par Deschamps.
2) Dans la tradition, le souverain est élu par acclamation du peuple, mais l’élection est accaparée par les grands, puis par les sept princes-électeurs: la Bulle d’or octroyée par Charles IV (1356) confirme de jure ce qui était établi de facto. Dans un deuxième temps, le souverain sera couronné empereur par le pape. L’élection de Charles Quint, en 1519, marque l’apogée de la logique du marchandage entre les grandes familles, mais le couronnement impérial de Bologne, en 1530, sera le dernier à être célébré par le pape.
3) Peut-être une référence implicite à la tradition juridique du droit romain? Monzambano désigne en effet une bourgade à quelques kilomètres du lac de Garde, sur le Mincio et non loin de Vérone. Nous connaissons par ailleurs le petit bourg de Terzolas, dans la région du Val de Trente, alors même que Vérone se place au débouché de ce qui reste le principal itinéraire entre le Saint-Empire et l’Italie (par le col du Brenner). Malgré la concentration des lieux dans la géographie de l'Italie du nord, l'hypothèse d'une référence au droit romain semble pourtant bien compliquée... 
4) Le service de l'inventaire rétrospectif des collections de la BnF, dirigé par Jean-Dominique Mellot et dont nous avions attiré l'attention sur le cas «Monzambano», vient de corriger les fiches des trois exemplaires du De Statu publiés en 1667-1668 et conservés dans l'établissement

lundi 27 juillet 2015

Le Werther de Goethe

Nous avons déjà évoqué Goethe, avec la traduction de Hermann et Dorothée, nous avons aussi souligné (encore tout récemment à Chaumont-sur/Loire) l’intérêt croissant pour l’Allemagne sensible en France à compter des années 1770. Dans ce mouvement qui se développera sur plusieurs générations, un milieu transnational en partie orienté vers la Suisse et les pays rhénans joue un rôle privilégié: nous y retrouvons à la fois des intellectuels (comme Madame de Staël) et des libraires éditeurs (comme Treuttel et Würtz). Voici, aujourd’hui, un autre personnage remarquable de ce groupe d’«intermédiaires culturels» de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle, en la personne du Lausannois Georges Deyverdun, l’un des premiers traducteurs du Werther de Goethe (rappelons que l'édition originale allemande date de 1774):
Goethe, Johann Wolfgang
Werther, traduit de l’allemand. Première [Seconde] partie [trad. Georges Deyverdun],
À Maestricht; chez Jean-Edme Dufour et Philippe Roux, imprimeurs & libraires, associés, M.DCC.LXXXVI [1776],
[2-] VIII-201 p., [1] p. bl., + [2-]230 p., [2] p. bl., 12°, vignettes en t. d. aux deux p. de titre, par Daniel Chodowiecki.
Conlon, 1776/1037
Gazette universelle de littérature (Deux-Ponts), n° 236 (1777), p. 236-237


Il s’agit de la deuxième traduction du roman de Goethe en français: une première traduction, faite par le baron von Seckendorf, a été donnée à Erlangen en 1776, mais elle est très médiocre. L’édition de Maestricht propose donc au lecteur la première traduction française de bonne qualité. Celle-ci a été réalisée par une figure paradigmatique des Lumières, Georges Deyverdun (Lausanne, 1734-Aix-les-Bains, 1789). Issu d’une famille de négociants lausannois dont la fortune a été en partie dilapidée par son père, Deyverdun rencontre Edward Gibbon à Lausanne en 1753, et il s’intéressera toujours de près au mouvement des idées, à la littérature et au théâtre.
C’est en définitive pour des raisons financières qu’il quitte Lausanne pour Berlin et la Prusse en 1761: il est d’abord gouverneur des princes de Holstein à Koswig (1761), mais le poste est difficile. Il réussit alors, grâce à l’intervention de sa cousine germaine Louise Deyverdun auprès de Samuel Formey à Berlin, à venir à Stettin comme gouverneur des jeunes Friedrich (1754-1816) et surtout Ludwig (1756-1817) von Württemberg, les deux fils du duc Friedrich Eugen et de son épouse Friederike Sophia Dorothea von Brandenburg-Schwedt. Cette place correspond à une véritable promotion, puisque Deyverdun doit diriger quatre «maîtres et leurs assistants», et remplir en outre la charge de bibliothécaire de la duchesse.
À la suite apparemment d’un amour malheureux (selon ce que rapportera Gibbon: s’agirait-il de la cousine susnommée?), Deyverdun rejoint en 1765 Gibbon à Londres et à Buriton. D'abord employé au secrétariat d’État de Hume, il est engagé comme précepteur de Sir Richard Wosley (1751-1805) et de plusieurs autres jeunes gens. Il les accompagne au cours de leurs voyages sur le continent, où Sir Richard se rend en 1769-1770 ; en 1772, il sert pareillement de mentor au jeune Philipp Stanhope, qui doit visiter l’université de Leipzig. Dans le même temps, il publie à Londres, toujours avec Gibbon, le périodique des Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne (1768-1769).
Mais Deyverdun rentre définitivement à Lausanne (Ouchy) en 1772, et y fonde une «Société littéraire», contribuant efficacement «à la formation de ce milieu libéral et cosmopolite où l'on retrouvera les Crousaz, les Constant de Rebecque, Necker, Mme de Charrière, etc.» (Alain Juillard). Nous le retrouvons qui accompagne Alexander Hume à Göttingen en 1775, mais c’est toujours à Lausanne qu’il travaille à partir de 1774 à sa traduction du Werther –il fait lui-même allusion au fait qu'il aurait alors lui aussi souffert d'un chagrin d'amour (p. II). Nous ignorons malheureusement tout des conditions de la publication, et des rapports éventuels entre Deyverdun et les grands libraires imprimeurs associés à Maestricht.
Avec Deyverdun, nous touchons réellement à l’un de ces «intermédiaires culturels» qui ont joué un rôle capital dans les transferts au sein de la République européenne des lettres à l’époque des Lumières. Son cursus met en évidence le rôle des réseaux de parenté, d’amitié et de connaissances, mais aussi celui des académies (surtout celle de Berlin). Il illustre la dimension transnationale de ces personnages qui cherchent à faire carrière grâce à leur formation, le cas échéant à leurs connaissances linguistiques (Deyverdun sait le français, l’allemand et l’anglais), à leurs compétences intellectuelles –et à leur plume. Même si la situation financière de Deyverdun s'améliore après son retour à Lausanne, il préfigure lui aussi ces «prolétaires en jaquette» que seront les enseignants, précepteurs et autres plumitifs en Europe occidentale au XIXe siècle.
On sait que le roman de Goethe est médiocrement accueilli par la critique française, ce qui n’empêche nullement qu’il ne connaisse un très grand succès: on considère que la publication du Werther marque symboliquement les débuts du romantisme –le jeune Bonaparte, comme Chateaubriand, en fait l’une de ses lectures favorites. Goethe lui-même dira avoir été surpris par le phénomène, et par l’épidémie de suicides provoquée par la lecture du livre: «L'effet de ce petit livre fut grand, monstrueux même, mais surtout parce qu'il est arrivé au bon moment» (Conversations avec Eckermann). Notre exemplaire provient de la bibliothèque du château de La Rivoire à Vanosc (Ardèche) dans la première moitié du XIXe siècle: il illustre en effet la permanence de l’intérêt pour le romantisme allemand chez certains petits nobles de la province française (ici, la famille de Canson) à l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet.

Christian Helmreich, «La traduction des Souffrances du jeune Werther en France (1776-1850). Contribution à une histoire des transferts franco-allemands», dans Revue germanique internationale, 1999, 12, p. 179-193. Cet article se concentre cependant sur l’étude comparée des différentes traductions, sans envisager le point de vue de l’histoire du livre.
Daniel Roche, «Le précepteur, éducateur privilégié et intermédiaire culturel», dans Les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Fayard, 1988, p. 331-349.
André Bandelier, Des Suisses dans la République des Lettres. Un réseau savant au temps de Frédéric le Grand, Genève, Slatkine, 2007.

lundi 7 mai 2012

Aux Pays-Bas: catalogues anciens et numérisation

Nous étions aux Pays-Bas, à Leyde, pour y découvrir la bibliothèque de l'université et la Bibliotheca Thysiana. Au nord du pays, la ville de Groningue (Groningen), chef-lieu de la province du même nom et ancienne cité hanséatique, est intégrée en 1536 dans les territoires soumis à Charles Quint. Mais Groningue participe dès 1579 à l’union d’Utrecht contre les Espagnols. Elle est siège d’une université, qui prend la suite du Lycée, à partir de 1614 (à terme, chaque province aura son université). Une bibliothèque est prévue, abritée au premier étage, dans une galerie de 30m sur 4m environ éclairée par six fenêtres. Sa gestion est confiée à un professeur: une première liste des titres disponibles est dressée en 1618-1619 par Nicolaus Mulerius, professeur de mathématiques et de médecine, et en charge de la bibliothèque. Ce catalogue fait l’objet d’un exemplaire de travail et d’un exemplaire calligraphié sous une belle reliure en peau de truie.
Les fonds de la bibliothèque seront d’abord constitués de dons et de legs, mais aussi à l’occasion des ventes qui se tiennent dans les villes des provinces méridionales, et surtout par le dépôt des collections religieuses sécularisées (1624). Lorsque les moyens le permettent, des acquisitions ponctuelles sont également effectuées. L’imprimeur de l’université a l’obligation de verser un exemplaire de chaque ouvrage qu’il publie, de même que les nouveaux professeurs. Le dispositif matériel est probablement analogue à celui de Leyde, les livres étant classés systématiquement en huit «pupitres» doubles (soit seize lettres, de A à Q), et enchaînés. On sait que la salle était aussi équipée d’une table, et décorée de globes et de portraits. Les pièces les plus précieuses, notamment les manuscrits, sont conservées dans une armoire fermée.
La bibliothèque est agrandie en 1667, un nouveau règlement est adopté l’année suivante, et le nouveau catalogue publié en 1669 (donc sensiblement après Leyde, en 1595, et Franeker, en 1601). Le dispositif des chaînes est probablement démonté dans les années 1655, quand les étudiants obtiennent un accès, même limité, à la collection. En dehors de l’université, la bibliothèque est aussi ouverte aux fonctionnaires de la ville et de la province, pasteurs, médecins, etc.
Le catalogue «calligraphié» de 1618-1619 a été digitalisé et est aujourd’hui disponible sur Internet d’une manière particulièrement commode. Les 405 notices sont normalisées: auteur, titre, adresse typographique, éventuellement quelques indications complémentaires. Il s’agit d’un exemplaire destiné à susciter les donations, comme le titre le précise.


On accède au document sur un site spécialisé:
http://syllabus.ub.rug.nl/index.html,

en cliquant sur le deuxième hier figurant dans le texte. Suivent le frontispice et le titre manuscrit (Syllabus librorum omnium in bibliotheca academica: cliché 1), puis la préface, enfin le détail des notices. Celles-ci s’ouvrent avec la section de théologie, qui commence elle-même par un exemplaire de la Bible polyglotte donnée par Plantin à Anvers (la Biblia Regia). Le site propose la transcription de la page manuscrite (ce que la qualité de l'écriture ne rend pas indispensable), et surtout, en cliquant sur chaque notice, une description bibliographique courte (dans la marge de droite: cliché 2). Un second «clic», sur la cote (pour la Biblia Regia, UKLU AA-1), permet d’accéder à la notice bibliographique complète de l’exemplaire considéré (cliché 3).
Voici un exemple remarquable d’ancien catalogue à la fois systématique et topographique, et de mise en œuvre élégante et efficace des nouveaux moyens de communication liés à Internet.
(Nous remercions notre collègue Monsieur Otto Lankhorst de nous avoir signalé le site du Syllabus de Groningue).

vendredi 20 avril 2012

Histoire du livre aux Pays-Bas (XVe-XVIIe siècles)

C’est faute de compétences linguistiques suffisantes que les historiens du livre négligent trop souvent le cas pourtant très important des «anciens Pays-Bas», et plus particulièrement de leur partie nord, qui correspond à la géographie politique des actuels Pays-Bas. Rappelons que nous sommes, au bas Moyen Âge, dans l’espace privilégiée de la piété nouvelle, la devotio moderna, dont tous les auteurs ont souligné le lien qu’elle entretient avec l’essor de l’alphabétisation, avec le passage à des pratiques individuelles de lecture et, in fine, avec les développements de l’économie du livre en général. Les Frères de la Vie commune, qui sont les initiateurs du mouvement, s’établissent d’abord à Deventer (où Gert Groote naît en 1340) et à Zwolle. Le recueil de l’Imitation de Jésus-Christ, le plus grand succès de la librairie occidentale après la Bible, naît dans leur obédience, et il sera très rapidement (et très longtemps) diffusé partout.
De manière pratiquement concomitante, la poussée de la demande en livres provoque l’apparition, dans cette même géographie, de techniques «proto-typographiques» permettant de reproduire les textes: il s’agit certainement de xylographies, peut-être de caractères et groupes de caractères gravés dans le bois et combinés entre eux, voire parfois de procédés mal aboutis faisant déjà appel au métal. Sur la place principale de Haarlem, la statue de Laurent Coster commémore toujours celui qui est proclamé le véritable inventeur de la typographie en caractères mobiles, une vingtaine d’années avant Gutenberg… (cliché 1).
On sait d’autre part que les Pays-Bas se caractérisent à la fois, dans la seconde moitié du XVe siècle, par la pénétration précoce de l’imprimé et par la place globalement tenue dans la production par les textes en langue vernaculaire, en l’occurrence le flamand. La ville hanséatique de Deventer prend rang parmi les dix premiers pôles d’impression dans l’Europe des incunables: son école latine accueille successivement Thomas a Kempis, le futur pape Adrien VI, Érasme, et beaucoup d’autres (cliché 2).
Le second XVIe siècle pourrait être qualifié de «siècle de fer» s’il n’était déjà pour partie le «siècle d’or»: les Pays-Bas sont intégrés à l’empire de Charles Quint, mais, après l’abdication de l’empereur (1555), ils passent sous l’obédience de Philippe II d’Espagne. Or, si Charles Quint, né à Gand, était attaché aux anciens territoires bourguignons, Philippe II résidera pratiquement toujours en Espagne et, surtout, sa politique vise avant tout à préserver l’orthodoxie catholique quand la pénétration de la Réforme se fait de plus en plus sensible dans la géographie des Pays-Bas.
Le pays confié en 1558 par le roi au stathouder (gouverneur) Guillaume d’Orange, dit le Taciturne (la Hollande, la Zélande et Utrecht), bascule progressivement dans la révolte, et la noblesse locale (les «Gueux») joue un rôle décisif dans l’essor du mouvement. Par ailleurs, les Pays-Bas, qui disposent d'États provinciaux, sont peu disposés à obéir à une monarchie absolutiste lointaine. La révolte ouverte est déclarée en 1568, et l’Union d’Utrecht scelle en 1579 l’alliance de cinq provinces (Hollande, Zélande, Utrecht, Groningue et Gueldre): la lutte contre l’Espagne ne prendra fin qu’au terme de la «Guerre de quatre-vingts ans», avec les traités de Westphalie (1648) par lesquels est définitivement reconnue l’indépendance des Provinces-Unies.
Or, la crise religieuse, la guerre et la conquête de l’indépendance sont des temps forts pour la publicistique, donc a posteriori pour l’histoire du livre. Nous ne ferons que mentionner ici la fondation de l’université de Leyde par Guillaume le Taciturne, en 1575, fondation qui fera bientôt de la ville un pôle éditorial de première importance –il n’est que de penser à la dynastie des Elsevier.
Arrêtons-nous plutôt aujourd’hui sur l’essor d’une production de pièces de circonstances, textes réglementaires, nouvelles et canards, attaques des uns et des autres, polémiques de toutes sortes, sans oublier les caricatures –le duc d’Albe figuré en hydre, mangeant un enfant et agitant, de ses multiples bras, les pantins de Guise, de Granvelle (un étranger...) et de plusieurs autres, tout en piétinant des cadavres. L’économie des pièces de polémique s’impose certes d’abord en Allemagne avec la Réforme luthérienne, mais les Pays-Bas de la Guerre de quatre-vingts ans constituent aussi une de leur géographie de prédilection: la présence de colporteurs et de marchands ambulants en porte éloquemment témoignage (cliché 3).
Légendes des clichés: 1) Statue de Laurent Coster, sur la grande place de Haarlem; 2) Production imprimée en vernaculaire dans les dix premiers centres éditoriaux d'Europe au XVe siècle (source: Philippe Niéto, dans Mélanges Aquilon; 3) Colporteurs des Pays-Bas au XVIIe siècle (Prinsenshof, Delft).