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dimanche 1 octobre 2017

Les Cahiers de science et vie, oct. 2017

Précisons d'entrée, avec un clin d'œil, que ce n’est pas seulement à cause des pages 84-86 (cf cliché ci-joint!) que nous ne pouvons que conseiller de se procurer la dernière livraison des Cahiers de science et vie (oct. 2017), mais bien parce que le dossier présenté porte sur l’écriture («L’écriture: comment elle a changé le monde»), et parce qu’il constitue une introduction à la fois informée et agréable à un domaine qui touche aussi à l’histoire des médias et du livre. À l'heure où il est de bon ton de vilipender les journalistes, c'est là un vrai travail de journalistes scientifiques.
L’écriture est d’abord envisagée comme «une pratique protéiforme» (p. 24 et suiv.): on transcrit très généralement le langage oralisé, mais «d’autres choses que des mots» peuvent aussi être notées (la musique, le mouvement, les mathématiques, etc.), tandis que la variabilité des écritures, c’est-à-dire des systèmes de codage, est infinie. Nous ajouterions volontiers que notre appétence pour la typologie n’est pas sans risques: l’écriture alphabétique n’est pas fondée sur la seule logique de l’alphabet, et la ligne d’évolution n’est pas systématiquement celle d'un travail d'analyse de plus en plus poussé, ni d’une abstraction croissante.
Le dossier revient ensuite sur les «proto-écritures» (p. 30 et suiv.), autrement dit sur les signes probablement symboliques dont on observe l’existence dès la préhistoire (nous en avons mentionné quelques exemples sur ce blog): il existe en effet des systèmes graphiques antérieurs aux écritures proprement dites, mais nous ne disposons plus des éléments qui permettraient de les interpréter.
L’apparition de l’écriture proprement dite est traitée ensuite («Et l’homme se mit à écrire», p. 34 et suiv.), à partir bien évidemment des exemples de la Mésopotamie et de l’Égypte (peut-être aurait-il fallu développer un petit peu plus le cas de la Phénicie?) La contribution évoque, même très brièvement, un certain nombre de questions posées par l’articulation entre l’essor de l’écriture (nous devrions écrire: des écritures) et les catégories de la pensée que celle-ci contribue à structurer (par ex., «l’esprit critique ne serait véritablement né qu’avec l’écriture», p. 40). Ce thème fondamental sera repris à la fin du dossier.
La variété des supports d’écriture est envisagée ensuite, des tablettes d’argile (puis de cire) au papyrus, au parchemin, au papier et aux nouveaux supports: bien évidemment, la nature du support détermine dans une très large mesure la forme matérielle de l’objet, du volumen au codex, etc.(mais elle peut aussi déterminer la forme des signes, comme le montre l'exemple de l'épigraphie).
La suite de la livraison présente un certain nombre de problèmes connexes, mais qui restent fondamentaux: l’histoire et l’avenir des bibliothèques, celles-ci étant avant tout envisagées dans leur articulation avec les pouvoirs politiques (p. 48 et suiv.); puis, la question de l’original, de la copie, du faux, etc. La «Naissance d’une civilisation du texte» (p. 56 et suiv.) constitue une note particulièrement intéressante (p. 56 et suiv.): mais le problème reste posé, s'agissant de la Grèce classique, de la transition entre une civilisation de la parole, qui est encore celle de Socrate, et une civilisation de l’écrit, qui sera celle de Platon, puis d’Aristote, et dont le Musée d’Alexandrie constituera comme le symbole érigé au rang de mythe.
«Les livres qui ont changé le monde» présente d’abord des textes à connotation religieuse, puis des textes de littérature, de politique (de Platon à Karl Marx) et enfin des textes relevant du savoir scientifique: il ne sert de rien de discuter le choix des titres retenus, il suffit de profiter de la promenade suggestive qui nous est ainsi proposée, à travers un certain de très grands textes consacrés par la mémoire collective... et par l'histoire éditoriale. Puis, la presse périodique est brièvement envisagée par une contribution spécifique («L’information brise ses chaînes», p. 72 et suiv.), bien informée mais à laquelle on fera sans doute, plus qu’à d’autres, le reproche d’être surtout orientée sur le cas de la France.
L’évocation des «Index, autodafés», etc. («Quand les livres font peur») est tout particulièrement bien venue. Enfin, le dernier texte, avant l’interview, pose la question devenue fondatrice: à l’heure des nouveaux médias et de la généralisation des pratiques qui leur sont liées, quelles conséquences, même à plus long terme, pourrait avoir la mutation aujourd’hui engagée, sur les modes de pensée qui sont les nôtres, tout au moins en Occident, sur la permanence d’un certain nombre de catégories que nous aurions crues fondatrices (texte, auteur, littérature, langue…), voire plus profondément sur la structuration même de notre cerveau. Des remarques qui s’imposent, à l’heure où l’on discute toujours, dans notre pays, des réformes à mettre en œuvre pour l’apprentissage de la lecture.
Ajoutons qu’un des agréments, et non le moindre, de ce petit fascicule réside dans son illustration à la fois élégante et très généralement pertinente. Et concluons en recommandant une publication modeste, mais efficace et bien informée, et qui est réellement susceptible d’introduire le non-spécialiste à notre champ d’études.

dimanche 24 septembre 2017

L'Institut d'histoire du livre de Lyon

Newsletter de l’Institut d'Histoire du Livre
Automne 2017

1) Mise en ligne de la seconde édition de Paper and Watermarks as Bibliographical Evidence
La seconde édition entièrement révisée et enrichie de Paper and Watermarks as Bibliographical Evidence de Neil Harris est désormais disponible sur le site web de l’Institut d’Histoire du Livre. Ce document constitue un guide bibliographique des textes et des images traitant de l’histoire et de la fabrication du papier principalement artisanal. Il a été initialement rédigé pour le livret pédagogique du cours éponyme dispensé dans le cadre de l’École de l’IHL en 2009, puis en 2010, avant d’être publié en ligne sur le site de l’IHL, sous forme d’une première édition.
Disponible en libre accès sur le site et en version téléchargeable (fichier PDF).
http://ihl.enssib.fr/en/paper-and-watermarks-as-bibliographical-evidence

2) Deux publications de la collection « Métamorphoses du Livre » en libre accès sur OpenEdition books.
 Pour fêter les 30 ans de l'ENS de Lyon, ENS ÉDITIONS vous propose 30 livres numériques, dont deux issus de la collection « Métamorphoses du livre », à retrouver sur OpenEdition books.
Découvrez en libre accès (HTML):
Éditer Rousseau. Enjeux d'un corpus (1750-2012), de Philip Stewart, et
L’Écho de la fabrique: naissance de la presse ouvrière à Lyon, 1831-1834, de Ludovic Frobert.
http://www.ens-lyon.fr/agenda-30-ans/agenda-30-ans-345522.kjsp?RH=ENS-LYON-FR


Plus d’infos sur la collection de l’IHL :
http://catalogue-editions.ens-lyon.fr/collections/?collection_id=607
Nous vous souhaitons une très bonne lecture! 

Contact: Sheza Moledina
ihl@enssib.fr
et (00 33) (0)4 78 62 18 15

jeudi 4 mai 2017

Hier et aujourd'hui

Plusieurs ouvrages récents, et une masse de commentaires à propos des élections présidentielles qui se déroulent actuellement en France, attirent l’attention sur des lignes de fracture présentées comme nouvelles et qui parcourent la société.
La principale passerait entre une France, ouverte, informée et pour l’essentiel constituée d’urbains, et une France plus isolée qui serait d’abord celle du monde rural et des régions d’où la grande industrie a plus ou moins disparu. Cette ligne première en croise plusieurs autres, qui relèvent surtout de la sociologie: ceux qui participent à la France «ouverte» seraient relativement plus favorisés, par leurs diplômes, leurs revenus, leur mode de vie, etc. La France du repli serait en revanche celle des catégories plus fragiles, celle qui est plus touchée par le chômage, celle qui a un sentiment d’abandon, qui s’inquiète face au déclassement possible, à la marginalisation et aux risques de toutes sortes. Et, pour couronner le tout, les préférences politiques traditionnelles, les sympathies pour tel ou tel parti et les systèmes anciens de solidarité tendent parallèlement à s’affaisser. Nous voici devant une conjoncture où le slogan, l’affirmation gratuite, voire la fake news peuvent avoir des conséquences très grandes.
Les phénomènes du passé nous aident à analyser ceux du présent, notamment s’agissant d’histoire des communications et des médias. Que la rapidité des communication (jusqu’à l’instantanéité de la communication mondialisée) ne soit pas gage d’ouverture est montré dès la fin de l’Ancien Régime: le réseau des grandes routes royales est l’un des plus modernes d’Europe, et les circulations considérablement facilitées à travers le royaume. Pour autant, lorsqu’Arthur Young parcourt le pays, il s’étonne constamment de ne voir que des routes vides, une circulation inexistante et des moyens d’information absents. Il quitte Paris par la route d’Orléans, et le pays devient aussitôt «un désert, comparé avec les routes qui avoisinent Londres». Suivons le à Besançon, le 27 juillet 1789, alors même que les événements se précipitent, mais que les seules informations disponibles sont pour l'essentiel celles échangées à la table d’hôte –c’est, d’une certaine manière, l’information que nous aurions aujourd'hui, avec les périodiques abandonnés dans la salle d’attente d’un médecin:
Il n’est pas croyable combien la France est arriérée pour tout ce qui touche aux informations. De Strasbourg jusqu’ici, il ne m’a été impossible de lire un seul journal. Ici, j’ai demandé le Café littéraire. Il n’y en a pas. Les gazettes? Dans les cafés. C’est très vite répondu, mais ce n’est pas si facile à trouver. Rien que la Gazette de France, pour laquelle en ce moment un homme de bon sens ne donnerait pas un sol. J’ai été dans quatre autres cafés; dans quelques-uns, il n’y a pas du tout de journaux; au Café militaire, le Courrier de l’Europe, vieux de quinze jours; des gens bien habillés parlent de nouvelles qui datent de deux ou trois semaines, et leur conversation montre pleinement qu’ils ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de Besançon, pas trace du Journal de Paris ou d’un autre journal donnant le détail des délibérations des États; et cependant, c’est la capitale d’une province aussi grande que cinq ou six de nos comtés anglais, et qui contient vingt-cinq mille âmes; et chose étrange à dire, le courrier n’arrive que trois fois par semaine! (…) Aussi le pays croit-il tout le contraire de ce qui s’est passé… (la description de Dijon, quelques jours plus tard, est très proche).
Arthur Young attire notre attention sur le fait que les «temps caractéristiques» se juxtaposent sans se pénétrer entre plusieurs géographies à la typologie différente.
1) Les deux «capitales», de Paris et de Versailles, concentrent les moyens d’information qui font l’admiration de Koraÿs.
2) Au-delà, la circulation se fait d’abord dans un cadre privé, par le biais notamment des correspondances, bien plus rarement, de la presse périodique: c’est dans ce cadre seul que se vérifie le jugement de Georges Lefèbvre selon lequel «les grandes villes que touchaient les routes de poste recevaient des nouvelles tous les jours» (La Grande Peur, p. 79). Le public est par définition minoritaire, et les écarts se comptent en jours, voire en semaines, par rapport à la capitale.
3) Enfin, nous pénétrons dans le plat-pays, lequel constitue, sauf cas particulier, un environnement vide de circulations et d’informations fiables: comme l’a montré Dominique Julia à propos de la Champagne, les localités situées le long des grandes routes bénéficient de meilleurs taux d’alphabétisation. Mais, dans les villages, hors le curé, qui sait lire et écrire? C’est la géographie ancienne des «temps locaux», d’où l’écrit et l’imprimé sont pratiquement absents, et où le continuum de l’information est depuis toujours apporté par les bruits et par les rumeurs.
Le livre exemplaire consacré par Georges Lefèbvre à la Grande Peur (Paris, SEDES, 1932) suggère que le heurt entre des «temps caractéristiques» différents pourrait constituer en définitive un facteur propice à la naissance de bruits, et d'actions, sans contrôle ni fondements. La carte des p. 197-198 (cf cliché) montre que la panique du Clermontois (Clermont-de-l’Oise) prend sa source dans ce monde intermédiaire, celui de la ruralité, mais à proximité immédiate d’une grande route par où transitent courriers, nouvelles… et bruits. Une altercation entraperçue, un conflit ancien, et la peut naît, avant de se répandre, grossie par toutes sortes d’interprétations infondées. De même, la peur de Champagne méridionale naît dans quelques bourgades proches de Romilly-s/Seine, étape de la grande route de Paris à Troyes.
À l’inverse, des régions entières sont épargnées par le phénomène, qui sont souvent des régions de frontière mais aussi, parfois, des régions particulièrement isolées (la Sologne, le haut Morvan, ou encore la plus grande partie de la Bretagne). La Peur, la simplification abusive, sont ainsi l'effet à la fois d’une information médiocre et d’une assimilation problématique. Le modèle pourrait-il, mutatis mutandis, être transposé en notre début du IIIe millénaire, lorsqu'une partie de la population est soumise à l'irruption des nouveaux médias, mais ne sait pas toujours la maîtriser? Revenons-en pour finir à Arthur Young:
Comme si les lignes politiques et les cercles littéraires d’une capitale constituaient un peuple, et non l’universelle diffusion des connaissances agissant, par une rapide communication, sur des esprits préparés, grâce à une habituelle activité du raisonnement, à les recevoir, à les combiner et à les comprendre… 
Qui a dit que la question de l'école était, toujours aujourd'hui, l'une des questions fondamentales posées au responsable politique?

samedi 27 juin 2015

Projet de colloque sur les éphémères

Université de Cergy-Pontoise
Programme de recherche PatrimEph

Colloque Les éphémères et l’événement (XVIe-XXIe siècle)
12 et 13 février 2016 

Appel à communication
(Texte communiqué par Mme Florence Ferran)

Programme de recherche pluriannuel (2014-2016), PatrimEph (Patrimonialisation des Ephémères) propose d’interroger la place des éphémères dans notre patrimoine. Il s’agit non seulement d’analyser le paradoxe que constitue la patrimonialisation de ces petits documents du quotidien (libelles, pamphlets, tracts, étiquettes, affiches, prospectus) mais aussi d’interpréter le rôle de ces imprimés dans la construction de notre histoire culturelle, dans une perspective diachronique large et comparatiste (avec une dimension européenne).
PatrimEph entend ainsi contribuer non seulement à une approche critique du patrimoine mais aussi à l’exploration de ce continent méconnu de nos disciplines de lettres et sciences humaines, particulièrement en France où, contrairement à la Grande-Bretagne, on ne bénéficie ni d’un répertoire pour localiser les fonds d’éphémères, ni d’une nomenclature de référence pour les identifier, les nommer et les classer.
Deux premières rencontres ont d’ores et déjà permis:
1/ de rassembler des collectionneurs, conservateurs et chercheurs en lettres, histoire, histoire de l’art pour dresser un état des connaissances sur les éphémères: nomination et caractérisation de ces documents, identification des acteurs de leur patrimonialisation (éditeurs, imprimeurs, collectionneurs, conservateurs), histoire de quelques fonds d’éphémères caractéristiques, problèmes soulevés par leur exploitation, perspectives de recherches dont ils sont porteurs (Journées d’étude des 17 et 18 janvier 2014, UCP et BNF - Estampes).
2/ d’aborder les éphémères d’un double point de vue taxinomique et épistémologique. Il s’agissait de comparer les typologies adoptées en Europe, de confronter le traitement des éphémères par les Bibliothèques, Musées, et Archives, mais aussi d’interroger les différents usages que pouvaient faire nos disciplines de cet objet encore largement impensé (Journées d’étude des 3 et 4 octobre 2014, BNF-Estampes et Archives Nationales).
Après une première phase lexicale, méthodologique et théorique, valorisée par une publication sur le site Fabula.org prévue cet été 2015, le projet entre dans une seconde phase thématique et historique, avec l’organisation d’un colloque sur les liens entre «Les éphémères et l’événement» qui fera l’objet d’une nouvelle publication.
L’attention portée à la définition, à la nomination, et au classement de ces imprimés a confirmé la nécessité d’un tel effort de conceptualisation et de catégorisation en l’absence d’une typologie de référence en France (et cet effort doit se poursuivre par la tenue d’un séminaire de travail). Elle a également révélé ses limites: d’une part, les éphémères ne sauraient être ramenés à une nomenclature, aussi raisonnée soit-elle, sans prise en compte –et donc connaissance– de leur aspect matériel, des modes singuliers de fabrication, d’utilisation, et de manipulation de ces objets. Matérialité qui, associée à une mémoire des usages, permet seule parfois l’intercompréhension culturelle des éphémères, lorsqu’on se risque à une démarche comparatiste à l’égard d’un champ qui pourrait peut-être bien relever de celui des «concepts nomades».
D’autre part, on saurait difficilement aborder les éphémères hors contexte, ces imprimés étant de fait intrinsèquement attachés aux circonstances, ordinaires ou extraordinaires, qui les ont fait naître. Le colloque «Les éphémères et l’événement» entend par conséquent procéder à une recontextualisation des éphémères, pour étudier leur rôle dans la construction de l'histoire –ou d'histoires–, comprendre la dialectique qu'ils peuvent faire jouer entre l'événement et le quotidien, mais aussi plus largement, réfléchir à leur rapport au temps, ouvrant sur une perception à la fois immédiate et différée de l’événement. En effet, les éphémères parvenus jusqu’à nous s’inscrivent nécessairement dans une double temporalité: d’un côté, ils se caractérisent par leur contingence, un rapport étroit à l’actualité; de l’autre, un éphémère n’est tel que parce qu’il est archivé, patrimonialisé, valorisé, à rebours de son origine; tout simplement parce qu’à l’origine, au moment de l’émission et de la circulation de tels documents, il n’y a pas d’éphémères en tant que catégorie constituée et consciente, mais une multitude de supports voués à des contextes et à des fonctions très différents, et qui tirent précisément leur efficace du fait qu’ils se coulent bien souvent dans une histoire du quotidien voire dans le silence des usages : étiquettes, emballages, tracts, timbres, tickets…
Comment les éphémères s’articulent-ils à l’événement (politique, artistique, culturel)? En sont-ils la trace, le reflet, ou ce qui contribue à le construire comme tel? Dans quelle mesure les éphémères nous permettent-ils de mettre en rapport une histoire de l’événement et une histoire du quotidien? Quelle valeur peuvent prendre hors de leur contexte d’origine ces documents qui en sont si fortement tributaires? Telles sont les questions qui pourront être évoquées.
Stable, accidentel, anecdotique, historique, trivial, fantastique, privé, public, individuel ou collectif…: «l’événement» est une notion diverse, pour ne pas dire fuyante, qui gagne à être repensée en rapport avec les éphémères. La définition des éphémères qu’a donnée Maurice Rickards, «the minor transient documents of everyday life» situe ces documents à l’horizon d’une histoire non factuelle, une histoire du long terme et de la vie quotidienne, ou encore d’une sociologie des usages voire d’une anthropologie. «L’événement» ici peut s’étendre à «tout ce qui arrive»: nombreux sont les éphémères qui scandent ainsi les événements traversés par l’individu au cours de sa vie personnelle ou sociale. Pensons à titre d’exemple, sur le plan de la spiritualité, aux images pieuses (communion, images de pèlerinage, etc.); sur le plan scolaire, aux bons points ou aux diplômes; aux menus, faire-part, affichettes ou autres documents par lesquels se lisent des rites sociaux importants (mariage, deuil…). L’éphémère serait la ponctuation imprimée d’une vie; pour l’analyser et le comprendre, il faut alors le replacer dans le contexte non seulement d’une biographie, mais d’une anthropologie qui restitue les rituels d’une communauté, dans lesquels les éphémères peuvent devenir des jalons essentiels.
Pourtant les éphémères portent aussi la trace des événements collectifs, qu’il s’agisse de manifestations officielles, de phénomènes politiques et religieux (rapportés par les livrets, brochures, opuscules, libelles, pamphlets) ou bien de simples faits divers: on retrouve là toute la tradition des canards de l’Ancien Régime, étudiés en France dans les années 1960 par Jean-Pierre Seguin, et plus largement des occasionnels et autres pièces de circonstances, auxquels Nicolas Petit consacre un chapitre de son étude des éphémères de la bibliothèque Sainte Geneviève en 1997. Les éphémères participent ainsi à la construction de l’événement à travers plusieurs phénomènes:
- un effet d’officialisation ou de publicité, quand les éphémères sont produits pour faire événement;
- un effet de prolifération, qui s’intensifie à partir du XIXe siècle, lorsque ces documents sont susceptibles d’être fabriqués en masse;
- un effet de politisation et d’appropriation de l’espace public, avec l’ambition d’agir sur l’opinion;
- un effet de patrimonialisation quand les éphémères sont précocement (parfois au moment même de leur diffusion) collectés, conservés et archivés, par des acteurs privés ou publics qui leur attribuent une valeur de témoignage, en lien avec une actualité jugée historique (cas des journaux de tranchée). L’éphémère devient ainsi une archive du présent, au présent;
- un effet diffusion et la transmission d’une mémoire collective à travers la perpétuation de personnages, de faits, de représentations iconiques qui deviennent plus ou moins des stéréotypes (voir l’illustration des canards ou occasionnels, souvent interchangeable);
- un effet de démocratisation, partagé avec la presse périodique: «transformé en fait divers, l’événement est sorti de l’histoire ou plutôt, il a réduit celle-ci à la dimension du quotidien, achevant ainsi un étrange processus de démocratisation qui passe par la désacralisation et la réduction de l’événement au banal, à l’ordinaire, ce qui est la fonction de l’étalage du sang à la Une dans les quotidiens».
Le rapport entre éphémères et événements pourra ainsi être abordé sous l’angle de l’histoire de l’imprimé, des sciences de l’information et de la communication, de la médiologie, de l’anthropologie. Il bénéficiera aussi des modes de questionnement propres aux disciplines, lettres, histoire de l’art, histoire, représentées dans le projet PatrimEph:
- Quelles formes d’écritures (narration, satire, merveilleux, controverse…) sont mobilisées par les éphémères pour représenter l’événement, l’interpréter, mais aussi « faire événement », non sans ambition performative? Comment ces instruments de l’action sont-ils destinés à être lus? Christian Jouhaud a ouvert la voie en 1986 avec son étude littéraire des Mazarinades publiées pendant la Fronde, leurs modes d’énonciation et de réception, les liens qu’elles établissent entre l’écrit et l’oral, les textes et les images .
- Qu’est-ce qu’une image éphémère –associée ou non à un texte–, son format, ses choix graphiques et typographiques, traduisent de l’événement? À quel public s’adressent ces représentations, dans quels espaces?
- Quelle place donner aux éphémères dans la reconstitution historique d’un événement? L’éphémère a ceci de particulier que, produit et consommé au moment des faits, il garde la trace intacte de leurs caractères. Mais quelle lisibilité, quelle intelligibilité conserve-t-il a posteriori, et faut-il absolument ou à quelles conditions lui conférer le statut de source? Que ressort-il de sa confrontation avec d’autres types de supports? Autrement dit les éphémères répondent-ils, au même titre que d’autres documents, à la demande de sens suscitée par l’événement?
Comme l’a écrit Jean-Yves Mollier dans le cadre d’une réflexion sur la presse, «(…) [Des événements], il n’en exista que des perceptions, des représentations, diverses et fragmentaires, souvent opposées les unes aux autres, qu’elles aient été fantasmées ou embellies, et il est difficile, même en croisant la totalité des sources disponibles, de les cerner avec précision. Pour y parvenir, la comparaison des supports de communication et de la transmission à la mémoire de ce qui s’est, un jour, produit, est essentielle….» Un questionnement s’est engagé de longue date sur les rapports entre la presse et l’événement. La réflexion que nous souhaitons mener sur les éphémères bénéficiera de la réflexion engagée à propos des périodiques (Jean-Pierre Seguin mettait déjà en relation les deux) tout en se donnant pour objectif d’interroger le mode de saisie spécifique de l’événement par les imprimés éphémères, quitte à confronter, autour d’un même événement, le traitement opéré par ces deux types de supports, chacun d’eux étant de surcroît caractérisé par la grande diversité et l’extrême porosité des nombreux genres qu’ils recouvrent.
On évitera les contributions monographiques et on veillera à ce que les communications portent bien sur les interactions entre les éphémères et l’événement, en s’intégrant aux quatre axes de réflexion suivants:
1/ Dimensions
Événements privés et publics, individuels et collectifs: quelles articulations, quels glissements permettent d’opérer les éphémères?
2/ Actions
Production, diffusion, circulation des éphémères: comment les éphémères contribuent-ils à construire l’événement?
3/ Effets
Démocratisation, désacralisation, vulgarisation: quelle lisibilité, quelle intelligibilité l’éphémère donne-t-il de l’événement?
4/ Temporalités
Statuts, valeurs, relativité des corpus: comment les régimes de temporalité agissent et sur la valeur de l’éphémère et sur la perception de l’événement? 

Merci d’adresser vos propositions de communication avant le 10 juillet aux adresses électroniques suivantes : olivier.belin@u-cergy.fr et florence.ferran@u-cergy.fr 

Comité scientifique de PatrimEph : Lise Andriès (Sorbonne-CNRS), Olivier Belin (Université de Cergy-Pontoise), Annie Duprat (Université de Cergy-Pontoise), Florence Ferran (Université de Cergy-Pontoise), Julie Anne Lambert (Oxford, Bodleian Library), Corinne Le Bitouzé (BNF), Jean-Yves Mollier (UVSQ), Philipphe Nieto (AN), Denise Ogilvie (AN), Romain Thomas (UPONLD), Bertrand Tillier (Université de Bourgogne), Michael Twyman (University of Reading).

mercredi 29 avril 2015

Publicistique et modernité

Comme il est de règle pour la pensée des Lumières dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, le média principal est, dans le vice-royaume de La Plata aussi, celui de l’imprimé. Pourtant, nous sommes dans une logique spécifique, qui est celle de la périphérie: la majorité des titres doit être importée, les réseaux du livre restant trop peu développés sur place. La première librairie n’ouvre à Buenos Aires qu’en 1759, quand José de Silva y Aguar prend l’initiative de sa création, en liaison avec les activités du Collège San Carlos. En 1766, les Jésuites créent une imprimerie à Córdoba, mais ils sont chassés l’année suivante: le matériel typographique servira à équiper à partir de 1780 l’imprimerie royale des Enfants trouvés à Buenos Aires.
Dans une province éloignée des centres de décision, mais où une certaine intelligentsia se développe et soutient le processus de modernisation, on imprime d’abord les classiques de l’Église, les textes réglementaires, le cas échéant quelques pièces commandées par les autorités locales et… le plus intéressant, à savoir des périodiques. Le périodique est bien le média privilégié de la modernité, que l’on peut rédiger et éditer sur place, et qui trouvera plus facilement un public de lecteurs ou de souscripteurs et d’abonnés susceptible de financer la publication.
C’est un des représentants de l’élite créole, Manuel Belgrano, juriste formé à Salamanque et secrétaire de la Chambre de commerce (Consulado de Comerce) de Buenos Aires, qui est à l’origine du lancement du Telegrafo mercantil le 1er avril 1801 (avec l’autorisation du vice-roi, le marquis de Avilés). Le titre complet, de Telegafo mercantil, rural, politico, economico e historiografo del Rio de la Plata, annonce le programme de la feuille, et le journal, confié à l’Espagnol Francisco Cabello y Mesa (1765-1814), est commandité par la «Société patriote de ceux qui aiment [leur] pays».
Originaire de l’Estramadure, Cabello y Mesa commence une carrière militaire au Pérou, mais il s’oriente bientôt vers le droit, comme avocat, tout en lançant le premier périodique d’Amérique du Sud, le Diario curioso, erudito y comercial à Lima: il répétera l’opération après son installation à Buenos Aires en 1798. Les collaborations du Telegrafo mercantil réunissent quelques unes des grandes figures de l’époque: Belgrano lui-même, et Juan José Castelli (tous deux futurs membres de la Junte de 1810), mais aussi le P. Luis José de Chorroarín (1757-1823) ou encore Pedro Cervino (1757-1816: il collaborera ensuite au Semanario). Manuel José de Lavardén publie dans le Telegrafo, tandis que Thaddäus Haenke donne des textes relatifs à ses voyages d’exploration.
Nous sommes, avant la lettre, dans un monde qui préfigure celui des «hommes de mai», et où un certain nombre d'acteurs appartient à la maçonnerie. Nous avons vu que Chorroarín succédera à Moreno comme premier véritable directeur de la nouvelle Bibliothèque de Buenos Aires. Lavardén (1754-1809) est le fils d’un juriste qui a joué un rôle important dans l’expulsion des Jésuites: il a commencé ses études de droit à Chuquisaca, avant de les achever à Grenade, Tolède et Alcalá. Devenu professeur de philosophie au Collège San Carlos, il participe aussi à l’administration de la colonie, et déploie une activité de publicistique comme auteur de pièces de théâtre, de poésies, etc. Haenke (1761-1816) vient quant à lui de Bohème, et est un ancien étudiant de l’Université Charles de Prague: il est en Amérique du sud à partir de 1789, où il entreprend un travail gigantesque de recension scientifique –on le considère comme l’un des principaux précurseurs de Alexander von Humboldt.
Diego de Zabaleta, Exhortacion cristiana dirigida a los hijos y habitantes de Buenos Ayres el 30 de mayo 1810 en la solemne accion de gracias por la instalacion de su Junta superior provisional de gobierno, En Buenos Ayres, en la Real imprenta de Niños Expósitos, [1810]. On soulignera l'attachement à la religion catholique, et on remarquera la référence à "cette capitale" (exemplaire de la Bibliothèque de La Plata)
Pourtant, le titre doit cesser en octobre 1802, face à la méfiance des autorités. En septembre de la même année, la succession est prise par le Semanario de Agricultura, Industria y Comercio.
L’accélération des événements au cours de l’année 1810 avec la mise en place du gouvernement de la Junte, s’appuie, comme toujours, sur la publicistique. Reprenons le fil des événements: le Cabildo (Conseil) de Buneos Aires est convoqué le 22 mai 1810 et, sous la pression de la foule, il vote le renvoi du vice-roi et l’instauration de la Première Junte. Dès le 27, une circulaire est expédiée aux autorités des autres villes, pour les informer des événements, et pour leur demander de se rallier et d’envoyer leurs représentants à Buenos Aires. Le lendemain, la Junte prend les principales dispositions organisant son administration, et, le 30, une action de grâces est célébrée pour l’installation du nouveau Gouvernement.
Enfin, la Junte lance la Gazeta de Buenos Ayres, qui correspond au modèle du journal officiel en même temps que du périodique gouvernemental (7 juin). Depuis le début du mois, un certain nombre de villes reconnaissent son autorité, l’opposition la plus dangereuse étant pendant quelques semaines celle de l’ancien vice-roi Liniers à Córdoba…

Félix de Ugarteche, La Imprenta argentina: sus origenes y desarollo, Buenos Aires, R. Canals, 1929.

jeudi 29 novembre 2012

Un programme de recherche

Les organes de presse paraissant dans une langue autre que la ou les langues du pays d'édition constituent un phénomène international à la fois important, ancien, mais toujours d’actualité, que quelques exemples permettent d’illustrer. À Londres, puis à Saint-Hélier sur l’île de Jersey, entre 1853 et 1856, L’Homme, Journal de la démocratie universelle, dirigé par Charles Ribeyrolles, s’adresse aux exilés du coup d’État du 2 décembre 1852.
Au même moment en France, les Galignani, éditeurs anglo-parisiens, diffusent leur quotidien en anglais, célèbre dans le monde entier, Galignani’s Messenger (1814-1890). Ailleurs, des périodiques en langues étrangères voient aussi le jour: certains naissent dans des communautés d’immigrés, comme La Estrella de Chile (1891) à Paris; d’autres se veulent des organes de communication transatlantique, tel El Correo de ultramar (1842-1886), également publié dans la Ville Lumière pour le marché hispano-américain. Aujourd’hui encore, le Buenos Aires Herald, A world of information in a few words, fondé en 1876, est toujours en vente dans la capitale argentine. En Birmanie, les voyageurs et les résidents étrangers peuvent, depuis quelques années, lire le Myanmar Times, Myanmar’s first international weekly. En Chine, les mêmes ont la possibilité de consulter China Daily, à Moscou ils achètent Moscow News et s’ils veulent pousser jusqu’à Oulan Bator ils y trouvent The Mongol Messenger.
Au petit jour, l'arrivé du train d'Irkoutsk dans la capitale mongole (voir: https://picasaweb.google.com/112490136752855584753/TranssiberienAout2010)



Ces titres sont, pour la plupart, les «oubliés» de l’histoire mondiale de la presse. Imprimés d’un type particulier, ils réclament qu’un regard nouveau soit porté sur eux. L’état des travaux, sur un corpus dont il est encore difficile de mesurer l’importance –en France, pour le seul XIXème siècle, plus de 500 périodiques en langues étrangères, actuellement recensés est à la fois embryonnaire et dispersé. Or, en dépit de leur nombre, de la qualité et de la pérennité de certains, la plupart de ces périodiques n’ont que peu ou pas attiré l’attention des chercheurs, que ce soit en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada, voire en Australie, tous, pourtant, pays d’immigration.
Les seules études s’attardant sur un petit nombre d’entre aux sont associées à des recherches portant sur des groupes de réfugiés politiques. Ces journaux et revues méritent, pourtant, d’être considérés en tant que tels, en tant qu’organes appartenant à l’histoire des presses nationales. Or, jusqu’ici, en raison de l’«étrangeté» de la langue dans laquelle ils sont rédigés, ils ont presque partout été laissés de côté, toutes les histoires de l’imprimé ayant essentiellement eu pour but de contribuer à l’édification de la saga nationale. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, ne serait-il pas justifié de les envisager dans une optique transnationale? Ne serait-il pas stimulant, et peut-être fructueux, de constituer des équipes de chercheurs originaires de pays différents: des Latino-Américains et des Français, par exemple, afin d’étudier les quelque 80 journaux en espagnol ou les revues en portugais, publiés à Paris au XIXe siècle?
Au terme d’un travail initial de recensement et de mise au point d’une bibliographie raisonnée, une rencontre scientifique pourrait être organisée afin de comparer les résultats auxquels les différents membres du réseau seront parvenus, notamment autour des thèmes suivant: les types de publications, les hommes qui les ont initiées, les maisons d’édition ou de presse qui les ont lancées sur le marché, les langues dans lesquelles ces imprimés sont rédigés, les réseaux qui les ont portés, leur longévité, leur chronologie, leur contenu, leurs lecteurs, leur aire de diffusion…
Une première publication internationale pourrait alors être envisagée, qui tenterait de mieux cerner le rôle de ces organes dans le mouvement général de circulation des hommes et de leurs idées, de retracer dans leur complexité les transferts culturels auxquels ils donnent lieu, de comprendre les identités métissées auxquelles ils ont donné naissance, et, par là même de concevoir une histoire globalisante de la presse en langues étrangères et de sa circulation dans le monde.

Informations complémentaires:
Les collègues, enseignants et chercheurs, tout comme les étudiants, de toutes disciplines – historiens du livre, de la presse ou de l’immigration, spécialistes d’une aire culturelle spécifique, germanistes, hispanistes, anglicistes… intéressés par un tel projet, sont invités à rejoindre le réseau en se faisant connaître auprès de Diana Cooper-Richet, responsable de TRANSFOPRESS en collaboration avec Michel Rapoport, chercheurs au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC) de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
Contact : transfopress@uvsq.fr
(communiqué par Diana Cooper-Richet).