samedi 16 janvier 2021

L'effigie de la censure

Le très agréable petit volume publié récemment par notre collègue et ami Renaud Adam attire l’attention dès la couverture: celle-ci présente en effet une image intrigante, que l’on peut dater du tournant du XVIe siècle, et dans laquelle on voit un personnage dans une position quelque peu théâtrale, jeter un livre sur un bûcher. Notre intérêt pour le thème de la folie nous pousse à demander à l’auteur quelles sont ses sources: il s’agit en fait d’un rondel, lequel est conservé au Cloisters Museum du Metropolitan Museum of Arts, le MET de New York.
Donc, une petite pièce de verrerie: le rondel apparaît en effet au XIVe siècle, et se présente souvent en grisaille, comme c’est le cas dans notre exemple, avec des rehauts de brun et de jaune d’argent (figurant l’or). Les rondels sont utilisés pour décorer les fenêtres appartenant à des espaces plus réduits (chapelles, etc.) que ceux des grandes églises, ou à des demeures privées (on pense au genre prolifique des rondels armoriés). Selon la norme du genre, le rondel du MET est de petite taille (un peu plus de 21 cm), et il a été acquis auprès d’un marchand new-yorkais en 1994. La notice mentionne encore qu’il s’agit d’une pièce provenant des Pays-Bas du Nord, et datant des années 1520-1530, mais sans plus de précisions. Un colloque tenu à Troyes en 2016 («Le vitrail dans la demeure») est revenu sur la conjoncture et sur la problématique générale de ces pièces souvent fascinantes:
À partir de 1450, le verre est privilégié en raison de la baisse notable de son prix. La fenêtre reçoit alors une vitrerie incolore composée de losanges dans lesquels on insère aisément une pièce de verre généralement peinte à la grisaille et au jaune d’argent appelée rondel, de 18 à 22 cm de diamètre. Le succès du rondel tient à son prix modique, à sa mobilité, à sa rapidité d’exécution et surtout à la souplesse de son insertion dans la fenêtre. L’usage d’offrir un rondel héraldique s’étend rapidement de l’aristocratie aux milieux bourgeois désireux d’afficher leur position sociale, puis aux classes moyennes souhaitant imiter l’art de vivre des classes plus aisées. Offert pour toutes sortes d’événements entre parents, amis, relations, employés, le rondel est à la portée de tous. Son iconographie, principalement héraldique, se double d’illustrations moralisatrices, de sujets tirés de l’Antiquité, de scènes historiques ou pittoresques, d’allégories. Son contenu didactique, manifeste au XVIe siècle sous l’influence de l’humanisme et de la Réforme, se renforce au siècle suivant. Certains, dessinés par de grands artistes ont une valeur picturale indéniable.

Si nous admettons, comme l’assure la notice du MET, que nous sommes aux Pays-Bas dans les années 1520 (et la représentation des reliures fait effectivement penser au monde germanique et à ses marges), la géographie est celle de la piété individuelle et de la devotio moderna, alors même que la question commence à se poser de manière plus pressante, de savoir dans quelle mesure on devra et on pourra réguler le média, et mettre des barrières à sa diffusion incontrôlée. Un peu partout, les premiers bûchers de livres s’allument, qu’il s’agisse de titres luthériens ou, au contraire, «papistes»: à Louvain dès le début d’octobre 1520, mais aussi à Wittenberg le 10 décembre 1521, et quantités d’exemples suivent. Bientôt, les hommes aussi seront condamnés à monter sur le bûcher, et Renaud Adam a raison de souligner l’identification du texte (le livre) et de son responsable, qu’il s’agisse de l’auteur, du professionnel (imprimeur ou libraire), voire de l’utilisateur (le lecteur). Notre rondel met donc en scène un spectacle très impressionnant, mais qui à partir de la décennie 1520 tend à devenir plus répandu dans certaines villes: la destruction des livres, en public et par le feu, autrement la mise en scène de la régulation des contenus textuels par la violence légitime.
Sur notre image, un personnage (que nous avions d’abord identifié comme un fou, mais qui pourrait plus probablement être un personnage de l’Antiquité revu à l’aune des représentations de la Renaissance, comme le montre le théâtre) brandit de la main droite un livre, tout en tenant un rouleau dans la main gauche. Devant lui, un bûcher de livres est en train de se consumer. Au-dessus des flammes, un phylactère, avec la mots: «Olim gratus eram» («Autrefois j’étais cher [sous-entendu: à ma bien aimée]»). On ne peut que souligner la distorsion entre le thème et la légende. En effet, la citation est tirée des Élégies de Properce (livre I, Él. XII): le narrateur, resté à Rome, explique qu’il a perdu l’amour de Cynthia, celle qu’il aime. Sur le petit vitrail, ce sont les livres eux-mêmes qui étaient autrefois appréciés, mais dont on se détournera désormais. Avouons-le malgré tout: la réinterprétation du propos s’agissant de jeter au feu des livres que l’on a autrefois appréciés apparaîtra quelque peu surprenante.
D'où vient le rondel? On ne peut que penser à un environnement marqué à la fois par l’orthodoxie religieuse, et par une connaissance, caractéristique de l’humanisme, une connaissance des classiques de l’Antiquité d’autant plus précise que Properce n’est alors pas un des auteurs les plus diffusés (1). Et on ne peut à nouveau que regretter notre ignorance de détails susceptibles de contextualiser l'origine de cette pièce remarquable: peut-être une pièce de décor ayant servi pour la bibliothèque d’une institution liée à l’Église? De fait, nous connaissons d’autres exemples de l'utilisation de rondels dans les bibliothèques, comme ceux de Nicolas de Lyre et de Pierre Le Mangeur (Petrus Comestor), partie d’un ensemble décorant la bibliothèque des chanoines de la cathédrale de Troyes à la fin du XVe siècle (2). En adoptant un tout autre motif que celui des «hommes illustres» et des grands auteurs, voire des scènes bibliques, notre rondel nous montrerait combien, alors même que les tensions religieuses vont toujours s’exacerbant, la propagande peut adopter des modes d’expression et des canaux auxquels nous ne penserions pas nécessairement a priori.
Il reste à solliciter les uns et les autres de nos lecteurs susceptibles d’apporter des précisions sur une pièce aussi remarquable que notre «Rondel de New York». Et à remercier grandement Renaud Adam, de nous l’avoir signalée.

Notes
(1) Quatorze édition incunables d’après l’ISTC, dont douze italiennes, une de Paris et une de Leipzig.
(2) Véronique Chaussée, « Un rondel du XVe siècle de la bibliothèque de la cathédrale de Troyes retrouvé au Musée des Arts décoratifs à Paris », dans Bulletin Monumental, 155 / 3 (1997), p. 231-236 (disponible en ligne).

mercredi 13 janvier 2021

Esthétique de la diffusion (à la "Librairie nouvelle" en 1857)

Nous annoncions il y a quelques jours (mais c’était déjà l’an dernier…) la publication d’un article consacré au statut et au rôle de la librairie de détail, et nous revenons aujourd'hui d’autant plus volontiers sur cette thématique importante qu’elle se trouve généralement bien trop négligée par les historiens du livre.
L’innovation désigne l’un des concepts majeurs sur lesquels s’appuient l’histoire économique et, bien évidemment, l’histoire des techniques. À plusieurs reprises, ce blog a déjà insisté sur son rôle s'agissant d’histoire du livre, et sur l’intérêt d’en proposer une typologie. La thèse sur l’histoire comparée de l’industrialisation de la «librairie» en France et en Allemagne au XIXe siècle s’est en partie appuyée, sans doute pour la première fois dans notre domaine, sur la distinction entre innovation de procédé (les nouvelles machines) et innovation de produit (1), articulation qui fonde aussi en grande partie l’analyse de la «révolution gutenbergienne» (2). Cette approche peut se prolonger au niveau de la  typologie elle-même, permettant par exemple de montrer comment, à l’époque industrielle, l’innovation passe d’un atelier à l’autre (des presses à la composition) par un jeu subtil de décrochements et de rééquilibrages. Il conviendrait bien entendu de prendre aussi en considération les conditions de fonctionnement des branches annexes à la typographie, notamment celle de la papeterie, mais aussi de la fonderie typographique, etc.
La typologie binaire (le procédé et le produit) a été par la suite enrichie avec l'introduction d'un troisième ensemble d’innovations, que nous avons désigné comme celui de l’innovation organisationnelle. L’exemple le plus démonstratif en sera donné par l’invention, au XIXe siècle, de l’«usine à livres» (3), soit une structure dont l’organisation et le mode de fonctionnement rompent complètement avec ceux des anciens ateliers typographiques. Installer une imprimerie industrielle suppose d’innover aussi au niveau du fonctionnement même de l’entreprise, qu’il s’agisse par exemple de la prise en compte d’effectifs d’ouvriers beaucoup plus importants, de l’intégration nécessaire des ateliers les uns par rapport aux autres, ou encore de la montée en puissance de la bureaucratie et de la catégorie nouvelle des «cols blancs».
Une autre branche d’activités devra elle aussi s’adapter –et innover– en fonction des changements touchant le processus de production des livres et des périodiques: il s’agit de la diffusion et de la distribution. Pour parler crûment, il est évidemment inutile de produire en plus grande quantité, si on ne peut pas écouler sa production dans des conditions adéquates.
Le phénomène s’observe dès la fin du Moyen Âge, d'abord dans les centres les plus développés (tout particulièrement à Paris, étudié par Richard et Mary Rouse en 2000), mais aussi dans des villes de moindre importance, comme Haguenau. Dès lors que le marché existe, les ateliers de copistes laïques se multiplient, dont certains s’adjoignent une activité de négoce spécialisé (pour la papeterie, mais aussi pour les manuscrits). Ces dispositifs deviennent cependant insuffisants quand, avec l’imprimerie, la production augmente dans des proportions inédites: la réponse sera d’abord donnée par les revendeurs (Buchführer), puis par les librairies de détail, dont la première représentation iconographique est peut-être celle proposée par la Danse macabre des imprimeurs à Lyon en 1500. Le grand négoce de livres constituera à terme une autre phase de développement, dont la silhouette du libraire Heinrich Kepner à Nuremberg en 1543 nous donne une image très frappante.
La multiplication des canaux de diffusion caractérise le XVIIIe siècle, une période que l’on présente souvent comme celle d’un premier décollage de la presse périodique, du moins dans le monde occidental. Le phénomène nous confirme un point, s’agissant de la diffusion et de la distribution. Cet essor très réel de la presse se fonde en effet sur l’existence d’un marché plus important, un marché dont l’élargissement provient en partie d’une intégration géographique elle-même croissante: d’une manière générale, la circulation des informations, des exemplaires et des paiements doit être suffisamment régulière et d’un coût suffisamment accessible pour autoriser la pratique des abonnements. Autrement dit, l’innovation du secteur s’insère dans un processus de changement beaucoup plus général, et la typologie des distributeurs, du libraire-négociant au petit revendeur, voire aux personnes privées, ainsi que celle des pratiques professionnelles mises en œuvre, est en grande partie déterminée par l’ampleur et par les conditions d’accessibilité du marché potentiel.
Enfin, nous voulons maintenant nous arrêter sur les phénomènes constitutifs de la «deuxième révolution» du livre, à savoir la révolution de la librairie de masse et de l’industrialisation. Nous étions, dans les anciennes librairies, dans un petit monde fréquenté d’abord par les notabilités de l’endroit, et dont le superbe tableau de Johannes Jelgerhuis nous fournit comme le miroir, à Amsterdam en 1820 (Rijksmuseum). Pour le client, il faut entrer et s’adresser à un commis ou au maître lui-même si l'on souhaite avoir accès aux livres que l’on a choisis. Pourtant, et même si nous sommes aux Pays-Bas dans l’une des géographies les plus avancées du monde, ce modèle est déjà dépassé. À Londres en effet, l’heure est à l’ouverture en direction du public: la librairie Lackington, ouverte sur Finsbury Square en 1784, est un établissement d’un genre nouveau, avec beaucoup d’espace, un fonds de livres considérable (on parle de 100 000 volumes), la possibilité de se servir soi-même et la disponibilité de salons spécialisés, notamment pour la présentation des exemplaires les plus précieux.

À ce stade de la présentation, nous sommes revenus là d’où nous étions partis, à savoir sur les Grands boulevards parisiens dans la décennie 1850. Le 26 décembre 1857, l’hebdomadaire du Monde illustré contient, en cette période cruciale consacrée aux étrennes, un article que nous pouvons considérer comme publicitaire, pour présenter au lecteur la «Librairie nouvelle», à savoir les «magasins» de son propre éditeur. Encore une fois, l’iconographie met en scène un monde relativement privilégié, si nous en jugeons par la mise des clients –des élégantes, des messieurs dûment chapeautés, des enfants, un lycéen en uniforme… Mais ce qui frappe, c’est surtout le dispositif nouveau qui est celui du grand magasin parisien (on pense au «Bon Marché»), avec des comptoirs où les volumes sont à disposition pour consulter librement, le cas échéant pour s’y plonger, après avoir trouvé refuge au fond d’un confortable fauteuil ou sur un siège. La mezzanine constitue un espace plus réservé, tandis que, au fond de la salle, se distingue la silhouette du caissier, l’ensemble étant largement éclairé au gaz. Bien entendu, on peut imaginer l’opposition entre l’aménagement recherché des locaux ouverts au public, et celui, probablement plus modeste, des services intérieurs et autres bureaux…
L’article que l’illustration accompagne n’est pas long. Il s’agit pratiquement d’une réclame, dont le texte a été préparé par un rédacteur, en l’occurrence Fulgence Girard (4), et sans doute attentivement relu par l’éditeur lui-même. De fait, il ne traite que des titres publiés par la «Librairie nouvelle» au moment des Fêtes, en laissant complètement de côté le local et ses aménagements. L’article qui suit est d’ailleurs consacré aux «Étrennes», avec le sous-titre: «Promenade dans les magasins de Paris». Mais, il est vrai, la «Librairie nouvelle» bénéficie d'une illustration à pleine page, ce qui constitue la marque d'un traitement logiquement privilégié.
La cause est entendue: le rôle de la distribution et de la diffusion doit impérativement être bien davantage pris en considération, en tant que facteur d'innovation, par les historiens du livre, dès lors qu’il s’agit d’observer et d’analyser les transformations de l’économie des médias –et la situation n’est pas différente aujourd’hui, quand nous discutons d’une éventuelle régulation à introduire dans le fonctionnement des grands «réseaux sociaux». Mais revenons une dernière fois en France sous le Second Empire. À l’époque, les grandes vitres donnant sur le boulevard donnent à voir l’intérieur lui-même du magasin (et on peut bien comprendre que cet intérieur soit pour certains quelque peu intimidant). Une génération plus tard, nous serons entrés dans la grande époque de la vitrine: cette fois, il ne s’agira plus d’attendre que le chaland entre dans la boutique, même en sollicitant son attention par des publicités, mais de l’y attirer presque mécaniquement, par les dispositifs présentés à la vue de tous ceux qui sont à l’extérieur. Nous nous réservons d’y revenir.

Notes
(1) Frédéric Barbier, L’Empire du livre. Le livre imprimé et la construction de l’Allemagne contemporaine (1815-1914), préf. Henri-Jean Martin, Paris, Éditions du Cerf, 1995 («Bibliothèque franco-allemande»).
(2) Frédéric Barbier, L'Europe de Gutenberg. Le livre et l'invention de la société moderne occidentale (XIIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006.
(3) Matthias Middell, «L’usine à livres: die Druck- bzw. Buchfabrik», dans Rev. fr. d’histoire du livre, 110-111 (2001), p. 151-173.
(4) Fulgence Girard (1807-1873), originaire de la Manche, est avocat à Avranches, où il dirige conjointement le Journal d’Avranches, avant d'être un temps papetier dans la vallée de la Sée. Auteur d’un certain nombre de romans, recueils de poèmes, etc., il est surtout actif dans le domaine de la presse périodique (notice biographique ici)

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samedi 9 janvier 2021

Une thèse de médecine... mais qui traite de botanique

Il convient d’égayer la grisaille de saison et, pour cela, nous pouvons aussi faire appel aux livres, et aux fleurs. Benjamin Pierre Gloxin (1765- 16 janv. (?) 1794), descend d’une famille probablement originaire de Worms mais établie en Alsace à la fin du XVIIe siècle: ce sont des pharmaciens, des médecins et des scientifiques. Le 1er décembre 1785, le jeune homme soutient sa thèse de médecine, devant un jury de l’Université de Strasbourg présidé par Jean Hermann:
Gloxin, Benjamin Pierre, Observationes botanicae in alma Universitate Argentinensi medici ordinis consensu impetrandae veniae ergo honores et privilegia doctoris medicinae adipisciendi disputatoriis exercitiis in audortorio academivo maiori die I. Decembris MXCCLXXXV solenniter discutiendas proponit Beniamin Petrus Gloxin Colmariensis, civitatis patriae physicus designatus, Argentorati [Strasbourg], e prelo Dannbachiano, stanno Rolandi et Iacobi, [1785], [6-], 26 p., 3 pl. en t.-d., 4°.
L’Université de Strasbourg, héritière de l’ancienne Haute École fondée par Johann Sturm, a conservé son prestige au XVIIIe siècle, alors même que les universités françaises entraient dans une décadence accentuée. Elle possède une faculté de médecine, au contraire de l’université catholique (dite «Université épiscopale»). La thèse elle-même est dédiée au Magistrat de Colmar, et Gloxin y décrit plusieurs plantes nouvellement introduites au jardin de l’Université (Martyniae, Salvia leonuroïdes, Cyperus aegyptiacus). Les planches sont dessinées par Balz, et gravées par Jean Martin Weis: ce dernier est le fils du graveur de ville et auteur de la magnifique Représentation des fêtes de 1745. La personnalité du directeur de thèse, Jean Hermann (1738-1800), n’est pas non plus anodine: directeur du célèbre jardin botanique (1) et professeur à l’université, Hermann possède une très remarquable bibliothèque de travail (plus de 12 000 volumes) (2).
La thèse se présente sous la forme d’un petit cahier (l'habitude n'est pas encore celle des thèses écrasantes, de plusieurs centaines de pages), mais sa «mise en livre» spécifique est révélatrice des choix de l’auteur et de son imprimeur-libraire. Le format, in quarto, est un petit peu plus grand que celui des thèses de l’Université épiscopale, le texte est suivi des trois planches en taille-douce et, surtout, l’adresse fait référence aux caractères typographiques utilisés, à savoir ceux de Rolland et Jacob. Cette mention nous ramène à une affaire d’envergure.
L’année 1775 a en effet vu l’installation de Beaumarchais à Kehl (3), avec une partie des poinçons rachetées après la mort de Baskerville à Birmingham (1772), pour lancer la grande édition dite du «Voltaire de Kehl»: cette édition sortira à la Société littéraire et typographique en 1783-1785. Claude Jacob, lui-même ancien élève de Baskerville, travaille alors comme graveur typographique à Kehl mais, brouillé avec le directeur de l'«imprimerie étrangère», il s’associe à Rolland, pour présenter en 1784 une requête au Magistrat de Strasbourg en vue d’obtenir l’autorisation de créer une fonderie de caractères dans cette ville. L’autorisation est donnée, le Magistrat prête 6 000 ll. pour lancer l’opération, et les requérants sont installés au Zimmerhof, à proximité de la porte des Juifs. L’édition de la thèse de Gloxin constitue ainsi un des premiers exemples de l’emploi des caractères néo-classiques copiés de Baskerville dans la capitale alsacienne. Dannbach aurait par conséquent acquis un ensemble de fontes de Rolland et Jacob Il est significatif de voir portée au titre la mention faisant référence à cette utilisation, dans une optique évidemment publicitaire.
Encore un mot rapide sur l’imprimeur: Philippe Jacques Dannbach (1747-1812) vient de reprendre à Jean Steinemann (1784) l’ancienne imprimerie-librairie Kürsner. Il s’agit d’un atelier important, puisqu’il compte cinq presses et emploie dix-sept ouvriers en 1788 (AmS, VI, 686), malgré ce qu’en dit Hermann: «Quant au sieur Dannbach, la prospérité de son imprimerie n’est qu’apparente. L’impression des annonces publiques et des gazettes allemandes occupe constamment une et même deux de ses presses, alors qu’il n’a pas de privilège». Dannbach travaille notamment pour le Magistrat, mais aussi pour l’Université: une thèse telle que celle de Gloxin s’inscrit parmi les travaux de ville, autrement dit c’est une commande, payée par le candidat, et dont ce dernier assure la distribution. Nous ne savons rien, malheureusement, du tirage (peut-être cent ou deux cents exemplaires?).
Quoi qu’il en soit, nous sommes dans un milieu éclairé d’obédience luthérienne, et dont les membres seront en majorité favorables aux réformes des années 1789. Il semble que Gloxin ait visité les Provinces-Unies en 1786 (il achète des livres à Amsterdam), il est membre de la Tabagie de Colmar, mais aussi membre étranger de l’American Philosophical Sty à Philadelphie (cf Transactions, vol. III). Surtout, il s’engage nettement pour le changement, au début de la Révolution: pour lui, «être chrétien et révolutionnaire ne paraissait pas inconciliable» (Paul Leuilliot). Procureur de la commune, il est président de la Société des amis de la Constitution à Colmar (1791-1793), puis vice-président de la Société populaire révolutionnaire des Amis de la Liberté et de l’Égalité, participant en tant que tel au culte de la Raison. Ajoutons que, comme son maître Hermann, il possédait une riche bibliothèque, pour laquelle il fait réaliser un ex-libris.
Mais Gloxin dirigeait aussi l’hôpital de Colmar, dans une période très difficile, dans la mesure où les frontières de l’est voient affluer de tous les départements les volontaires venus défendre la République. De fait, on est quelque peu effaré de voir le nombre de décès survenus à l’Hôpital de Colmar au cours de l’hiver 1793-1794... Le directeur lui aussi décède, au tout début de 1794 – il n’a pas encore trente ans. Charles Louis L’Héritier (1746-1800) immortalisera son nom en lui consacrant le genre exotique des «Gloxinia» (cf cliché). 

Notes
(1) Le Jardin botanique a été fondé en 1617, et il est dirigé depuis lors par un certain nombre de savants de très grande valeur.
(2) Dorothée Rusque, «Un dispositif matériel et visuel constitutif de la construction du savoir naturaliste au XVIIIe siècle: la collection de livres de Jean Hermann», dans HCL, XI (2015), p. 95-108.
(3) À la sortie du pont du Rhin, Kehl appartient au grand-duché de Bade, et constitue pratiquement le modèle idéaltypique de ce que l'on désigne comme les presses périphériques au XVIIIe siècle.

Bibliogr.: L. Blanchard fils, Éloge funèbre de Benjamin Gloxin, vice-président de la Société populaire et agent national de la Commune de Colmar, prononcé à la Société populaire de Colmar, le décadi 30 nivôse de l'an second de la République. Marcel Moeder, Les Ex-libris alsaciens, des origines à mil huit cent quatre-vingt dix, Strasbourg, A. & F. Kahn, 1931.
CR de la thèse dans Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, &c., 67 (juin 1786), p. 595-597; Journal des savants, déc. 1786, p. 2453-2454 (simple signalement).
Sur Rolland et Jacob: Épreuve des caractères de la Société Typographique de Strasbourg, par Jacob, élève de Baskerville. Marius Audin, Les Livrets typographiques des fonderies françaises avant 1800, Amsterdam, G. T. Van Heusden, 1964, cite cinq livrets publiés par Rolland et Jacob (n° 230-231 et trois p. 207 du supplément).

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mardi 5 janvier 2021

Nouvelle publication sur la censure

Renaud Adam,
Le Théâtre de la censure (XVIe et XXIe siècles). De l’ère typographique à l’ère numérique,
préf. Ralph Dekoninck,
Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2020,
104 p., ill.
(«L’Académie en poche»).

Cet élégant petit volume revient sur une problématique classique –la mise en place de la censure au XVIe siècle–, mais en lui superposant une perspective comparatiste particulièrement bien venue: en quoi la mise en place d’une régulation du marché du livre, pour l’essentiel au XVIe siècle, fait-elle penser à des phénomènes analogues, s’agissant des «nouveaux médias», en notre aube du XXIe siècle? La théorie des «Trois révolutions du livre» (1) postulait déjà la pertinence d’une approche comparatiste non plus dans la seule géographie, mais aussi à travers la chronologie, approche mise en œuvre par un certain nombre de travaux postérieurs. Au demeurant, la perspective peut avoir aussi une dimension épistémologique, dans la mesure où la comparaison peut n’être pas explicitement affichée dans le discours, mais bien utilisée dans la démonstration (les phénomènes des années 1990-2020 éclairent sur ceux des années 1450-1480, et inversement).
Renaud Adam est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire du livre dans les anciens pays bourguignons (2): de facto, cette géographie est celle traitée avant tout par son livre, avec en arrière-plan l'espace du Saint-Empire et de l’Espagne, le reste de l’Europe étant plus ou moins laissé de côté (la France, et, même si dans une mesure légèrement moindre, l’Angleterre). L’auteur a pleinement raison d’insister d’entrée sur le point-clé: l’émergence et le succès d’une nouvelle technologie des médias, qu’il s’agisse de la typographie en caractères mobiles ou des «nouveaux médias» des années 2000, pose aux contemporains un certain nombre de problèmes inédits, dont les moindres ne concernent pas les catégories supposées encadrer leur utilisation –on sait combien les discussions sur la taxation des bénéfices des GAFA, ou encore sur la responsabilité des réseaux sociaux quant au contenu des messages mis en ligne sur ces mêmes réseaux, sont aujourd’hui à l’ordre du jour. Rien de différent autour de 1500, alors même que l’on prend peu à peu conscience des possibilités nouvelles qu’ouvre l’imprimé, et que la question se pose, de la nécessité –ou non– d’en réguler l’emploi. Cette évolution couvre un délai de deux générations, de sorte que Renaud Adam ouvre avec justesse son propos avec le début du XVIe siècle.
Un second point, très remarquable, retient l’attention de l’auteur, qui concerne la problématique de la publicité: censure et répression sont mises en scène, en faisant souvent appel à un élément central, celui du «feu purificateur» lequel, au sens propre, réduit en cendres toute forme de pensée hétérodoxe, tandis que le cérémonial suivi s’apparente à une forme de théâtre moralisateur. Nous sommes dans une approche très bien venue, et qui s'apparente à celle de l’anthropologie historique.
Le premier chapitre envisage le temps de la censure répressive (3). Même si les phénomènes ici présentés sont plus englobant, il faut reconnaître que la mort de Cisneros, à quelques jour de l’affichage des 95 thèses, fait de l’année 1517 une date emblématique. Dans les années qui suivent, la répression orchestrée par le pape et par l’empereur dans les «anciens Pays-Bas» vise avant tout à interdire toute diffusion des écrits luthériens. D’autres problèmes sont abordés, s’agissant notamment de la position des professionnels du livre (Thierry Martens à Louvain), ou encore des difficultés de faire connaître les différents textes réglementaires (nécessité de traduire en vernaculaire, organisation de lectures en public, etc.). Les professionnels du livre, qu’ils soient imprimeurs, libraires ou relieurs, pourront eux aussi être condamnés et exécutés à compter de la décennie 1540, avant que les dispositions à suivre ne leur soient précisées par le premier Index de Louvain, sorti en 1546.

Le deuxième chapitre traitera de cette forme particulière de censure qu’est la censure expurgatoire, et il s’ouvre avec la «destruction des images» à Steenvoorde en août 1566. La «furie iconoclaste» se répand dès lors très vite, jusqu’à la vallée de l’Escaut et à Anvers –et des livres aussi, voire des bibliothèques entières, sont détruits. Par la suite, face à la répression orchestrée par le Conseil des troubles, les imprimeurs et libraires cherchent à s’abriter en utilisant pour la première fois des fausses adresses (p. 51 et suiv.) ou en publiant de manière anonyme. Dans le même temps, des visites sont conduites dans les ateliers et dans les boutiques pour identifier et détruire les éventuels exemplaires de titres interdits. Enfin, le système, étonnamment lourd, de l’expurgation est mis en place à partir de 1570-1571, avec une pratique variable selon que les passages caviardés sont rendus plus ou moins illisibles (cf ill. 3 et 4). Désormais, les textes des grands réformateurs ne seront plus imprimés sur place, mais le plus souvent dans des villes passées à la Réforme, comme Genève, d’où on les achemine vers les Pays-Bas notamment par l’intermédiaire de négociants de Tournai (p. 63-64).
Le troisième chapitre reprend la problématique du «théâtre de la censure», approche présentée par l'auteur comme caractéristique du règne de Philippe II (4). Les cérémonies suivent un rituel soigneusement théâtralisé (notamment s’agissant de la destruction par le feu), tandis que l’action du pouvoir est médiatisée par le recours à l’imprimé (placards, plaquettes, etc.), à l’image, voire à l’oralisation (crieurs publics). La pesée des résultats de la répression est évidemment difficile, mais les sources tendent à suggérer que la destruction entière d’un texte publié mais interdit reste exceptionnelle. En revanche, l’«héritage scribal» des Aztèques et des Mayas est pratiquement anéanti par les Espagnols (p. 76). L’arrivée des archiducs, Albert et Isabelle, en 1598, marquera l’entrée dans une conjoncture plus apaisée: l’Église tridentine a triomphé aux Pays-Bas (surtout Pays-Bas du sud), et par suite la répression devient moins sensible.
Le quatrième et dernier chapitre, enfin, vise à répondre, même rapidement, à l’enjeu posé en tête du volume: une comparaison des conditions de fonctionnement de la censure face aux changements du système des médias, est-elle possible, entre le XVIe siècle et l’aube de notre XXIe siècle? L’auteur souligne le paradoxe qui fait de la «grande conversion numérique» un temps de difficultés plus grandes pour accéder librement à une information (ou à des contenus?) fiables (p. 80). Plus que la censure proprement dite, du moins dans nos sociétés occidentales avancées, deux phénomènes conjuguent leurs effets pour biaiser l’information: il s’agit d’abord du «tribunal des réseaux sociaux», dont la violence se révèle d’autant plus grande qu’elle s’articule avec une irresponsabilité de fait. Mais il s’agit aussi du déluge des informations non contrôlées, voire des fausses informations (les fake news), que la très grande majorité des utilisateurs n’est en rien armée pour traiter, encore moins pour critiquer.
Parmi les effets secondaires de cette évolution de fond, figure la volonté de ne pas s’exposer, et donc le privilège de fait donné au «politiquement correct», voire à l’autocensure. La dernière édition de l’Index est publiée en 1948 mais, comme Renaud Adam le souligne, l’utilisation systématique des algorithmes par les moteurs de recherche a pour effet d’en opacifier les résultats et de ré-instituer une forme de censure d’autant plus dangereuse que, précisément, elle ne dira pas son nom. Aujourd’hui comme au XVIe siècle, la question reste ainsi posée, de l’équilibre à instaurer entre les dispositifs de régulation éventuellement mis en place par le pouvoir politique, et les règles suivies par les acteurs privés. Nous sommes très reconnaissants à Renaud Adam de fixer le projecteur de l’historien sur une question dont on sait la place stratégique qu’elle occupe aujourd’hui.
Même si on ne saurait demander à ce petit volume ce qu’il n’est pas censé nous apporter, nous pensons qu’il aurait préférable d’afficher plus clairement (au titre?) la délimitation géo-historique adoptée au fil du texte. De même, l’extension des possessions de Charles Quint et de ses deux successeurs, son frère Ferdinand et son fils Philippe II, pose-t-elle la question des distorsions sensibles dans la conjoncture: la chronologie des phénomènes liés à la censure n’est pas la même, selon que l’on se trouve aux «Pays-Bas», dans les territoires patrimoniaux de la famille de Habsbourg, dans les autres territoires appartenant au Saint Empire, dans certaines possessions italiennes ou dans la péninsule Ibérique. La présence même du souverain et de sa cour itinérante ne représente certes pas un enjeu secondaire, le départ de l’Empereur, en 1529, marquant par exemple, comme on sait, le déclin de l’influence érasmienne en Espagne et préludant au raidissement tragique des positions des uns et des autres. Mais les contraintes matérielles de la collection rendaient illusoire d’élargir encore la perspective, et il faut être pleinement gré à Renaud Adam de nous donner avec un réel bonheur une analyse très informée et pertinente d’un phénomène aussi complexe que celui de la régulation des médias au XVIe siècle, et de nous suggérer, in fine, un certain nombre de questions susceptibles d’alimenter la réflexion à venir.

Notes
(1) Les Trois révolutions du livre: actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), dir. Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001, 343 p. (Numéro spécial de la RFHL, 106-109, 2000), notamment l’introduction, «D’une mutation l’autre: les temps longs de l’histoire du livre», p. 7-18.
(2) Parmi une très riche bibliographie, bornons-nous à rappeler la belle étude consacrée par Renaud Adam à Thierry Martens: Jean de Westphalie et Thierry Martens. La découverte de la Logica vetus (1474) et les débuts de l’imprimerie dans les Pays-Bas méridionaux (avec un fac-similé), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, KBR Be, 2009, [et la reprod. en fac-similé] («Nugae humanisticae», 8).
(3) «Maudits livres». La réception de Luther & les origines de la Réforme en France [catalogue d'exposition], Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des Cendres, 2018, 339 p., ill.
(4) Rappelons que, après l’abdication de Charles Quint (1555), les couronnes sont partagées: le frère de l’empereur, Ferdinand, succède à celui-ci dans les territoires des Habsbourg, tandis que son fils, Philippe II, aura l’Espagne, les anciens territoires bourguignons (y compris le comté de Bourgogne) et l’empire d’outre-mer.

Cliché: © Bibliothèque de la Ville de Loches. 

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jeudi 31 décembre 2020

À Paris sous le Second Empire

Le temps à Paris étant en ce moment ce que l’on appelle un «temps de saison» (le 31 décembre…) profitons-en pour évoquer des saisons plus propices, avec les «Courses du printemps. Régates de Saint-Cloud» en 1859 (cliché 1), et l’«Embarcadère, sur le quai d’Orsay, des bateaux-omnibus à vapeur servant au transport des voyageurs pour l’Exposition universelle» de 1867 (cliché 2).

Ces deux gravures, tirées du Monde illustré sont d'apparence modeste, mais leur publication attire l’attention sur plusieurs phénomènes qui intéressent très directement l’histoire du livre. Il s’agit, d’abord, de la conjoncture éditoriale: lancé en 1857 sur le modèle de L’Illustration, Le Monde illustré est un hebdomadaire d’actualités, publié sur 16 pages en grand format, et associant le texte et une illustration de qualité réalisée en bois de bout. Le feuilleton est présenté en bas de page (le premier titre est celui des Dames vertes, de George Sand).
Le fondateur est un libraire parisien, Achille Bourdilliat (1818-1882), dont la «Librairie nouvelle» (pour laquelle il est associé avec Jacottet ) ouvre 15 bd des Italiens, au coin de la rue de Grammont et «en face de la Maison dorée» (l'un des restaurants les plus en vue de la capitale). Parallèlement, Bourdilliat a acheté une imprimerie, 15 rue Bréda. La «Librairie nouvelle» se lance notamment, dès 1854, dans l’édition à bon marché, avec une collection en petit format vendue à 1f. (0,75f. net) le volume. Mais dès les années 1860, Bourdilliat doit céder la main dans ses différentes entreprises face aux grands libraires éditeurs capitalistes: son affaire sera notamment reprise par Michel Lévy († 1875), avant que celui-ci ne rétrocède le titre du Monde illustré à Paul Dalloz († 1887), lequel se constitue progressivement un véritable empire de presse. Signalons que, en 1862, le liquidateur de la «Librairie nouvelle», Martinet, avait commencé à traiter avec Lacroix, Verboekhoven et Cie, de Bruxelles, lesquels lui feront un procès après qu’il ait en définitive vendu à Michel Lévy…
Le succès du Monde illustré est d’abord dû à son prix: 30 centimes par numéro à Paris, 35 centimes dans les départements, et un abonnement de un an pour 18f. (soit à peu près 35 centimes, port compris). Le titre a été exempté du droit de timbre, ce qui contribue bien évidemment à en diminuer le coût. La qualité des contributeurs constitue un autre puissant argument: on citera des noms aussi connus que ceux d’Alexandre Dumas, de Paul Féval, de George Sand, etc., ou encore de Gustave Doré. Enfin, le contenu combine le traitement du «grand événement» (par ex., l’Exposition de 1867) avec certains articles dont la perspective est plus mondaine et d’autres relevant de ce que nous pourrions appeler la «vie parisienne». Le tirage aurait atteint le chiffre de 30 000.

Outre leur dimension artistique (le talent et le métier des dessinateurs et des graveurs), nos deux gravures sont aussi des sources historiques, qui nous informent sur les transformations de Paris et de sa région au mitant du XIXe siècle –la richesse iconographique du titre en fait une véritable mine, qui mériterait d’être plus systématiquement exploitée. Voici, d’abord, le déplacement de la librairie parisienne, traditionnellement installée sur la rive gauche (dans le quartier de l’Université), et qui se transporte désormais sur la rive droite. Plusieurs grandes maisons, des éditeurs industriels, des librairies à la mode et certains sièges de la presse périodique, s’établissent en effet dans les nouveaux quartiers d’affaires, entre la Bourse, l’Opéra et l’«embarcadère du Havre» –alias aujourd’hui la Gare Saint-Lazare– et sur les «Grands boulevards». Les frères Lévy avaient commencé près de la Comédie française, mais se transportent eux aussi, le succès venant, dans le quartier de l’Opéra (3 rue Auber).
Le boulevard des Italiens s’impose alors comme une véritable galerie à ciel ouvert, où les nouvelles maisons et les nouveaux titres doivent être vus (la «Librairie Nouvelle», le périodique de La Vie moderne, etc.), mais où tous «ceux qui comptent» dans la vie littéraire et artistique de la capitale se retrouvent aussi tous les soirs. Les Goncourt ne font pas exception, qui visitent à l'occasion leur éditeur: «J’entre aujourd’hui [2 décembre 1861] à la Librairie nouvelle, où j’entrevois, comme se cachant dans le fond, le Bourdilliat. Je lui demande où j’en suis de Sœur Philomène. Un commis fait semblant de chercher dans des livres et Bourdilliat me répond: «huit cents»… Vraiment, la loi devrait donner une espèce de défense à l’homme de lettres contre ce voleur de confiance qu’on appelle un éditeur…»
La seconde dimension de la topographie nous retiendra moins longuement, qui relève de la ville «hors les murs». L’ouverture de la première ligne de chemin de fer pour les voyageurs, en France, date de 1837, entre Paris et Le Pecq (Saint-Germain-en-Laye), et elle est rapidement suivie par les deux lignes de Versailles, dont l’une passe à Saint-Cloud. Selon que le réseau se développera, il deviendra possible de venir en excursion dans les petites villes pittoresques de Seine-et-Oise (par ex., pour y suivre les régates), d’y prendre une villégiature pour y passer le week-end, avant, finalement, de s’installer «à la campagne» et de ne venir plus en ville que pour le travail. Dès 1846, un site comme celui de l’ile de Chatou devient lieu de plaisantes parties de campagnes, bientôt illustrées par la littérature (Maupassant), avant de l’être par les grands peintres impressionnistes (Renoir).
Feuilleter Le Monde illustré permet ainsi de découvrir quantité d’autres vues significatives, dont nous retiendrons tout particulièrement l’une, pour conclure, à savoir la vue de l’intérieur de la «Librairie nouvelle», illustrant excellemment les transformations de la pratique du commerce de détail à l’ère de l’industrialisation. Mais c’est là un sujet d’importance, et que nous réservons pour l’année prochaine... c'est-à-dire à partir de demain.

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dimanche 27 décembre 2020

Le canal, les banquiers et les médias

L’antisémitisme est comparable à ce que l’on pourrait qualifier de «longue maladie», une maladie dont il est possible de guérir, avec le temps, mais dont on s’attend toujours à ce qu’elle revienne, et parfois dans des circonstances absolument inattendues (en France par ex., à l'occasion du récent concours de Miss France). Un coup d’œil sur le passé confirme la banalité d’une affection bien trop courante, tout en nous permettant de faire un petit peu d’histoire du livre.
Emmanuel Poiré (1858-1909) descend d’une famille lorraine (Montigny-lès-Metz). Son grand-père est blessé lors de la campagne de Russie de 1812, à laquelle il participait comme chef d’escadron aux chasseurs de la Garde. Resté sur place, ce grand-père se marie, et il deviendra maître d’armes de la couronne impériale. Emmanuel quant à lui rentre en France en 1877, où il se lance avec succès dans le dessin satirique, même si dans son esprit il s'agit d'un simple prélude à une carrière de peintre. Il choisit comme pseudonyme la transcription du russe «Karandach», crayon.
Caran d’Ache travaille beaucoup comme peintre militaire, mais il est surtout connu comme un caricaturiste de grand talent. Sur le plan politique, c’est un réactionnaire, partisan du Général Boulanger, nationaliste et antisémite. Il se signalera bien évidemment aussi comme anti-dreyfusard, notamment en tant que co-fondateur de l’hebdomadaire Psst. Caran d'Ache est notamment célèbre pour son excellent dessin du «Dîner en famille», dessin qui ne présente d'ailleurs aucun caractère d'antisémitisme, et qui est publié dans Le Figaro du 14 février 1898 : «Surtout ! Ne parlons pas de l’affaire Dreyfus!» et, à la case suivante, «Ils en ont parlé…».

Après le suicide de Boulanger à Bruxelles en 1891, la vie parlementaire redevient plus calme à Paris, quand le scandale de Panama, qui éclate dès l’année suivante, semble donner l’occasion à ses adversaires d’abattre la République (1). Ici, il convient de rappeler brièvement les faits. La Compagnie de Panama a été fondée à l’initiative de Ferdinand de Lesseps en 1880. On a prévu un coût total de 1,2Md f.-or, pour lequel les emprunts sont aussitôt lancés. Mais les difficultés ont été largement sous-estimées, les plus grandes banques ne s’engagent pas réellement, et la gestion financière est mal conduite. Devant l’impossibilité de couvrir la première émission (400M f., dès 1879), «la communication prend le relais de la finance». L’essentiel des fonds sera en définitive apporté par les petits épargnants français, mais une grande partie en sera aussi consacrée à la publicité dans la presse, et au trafic d’influences.
Les études prévisionnelles n’ont pas été suffisamment poussées et, toujours à la recherche de nouveaux capitaux, la Compagnie s’engage à partir de 1885 dans une véritable fuite en avant, qui culmine avec le projet de lancer pour 600M f. d’obligations à lots: les remboursements se feraient par tirage au sort, et la prime (le «lot») serait variable. Or, les loteries sont alors interdites en France, et il faut donc une loi autorisant l’opération. Des parlementaires sont achetés, et la loi effectivement votée (9 juin 1888), sans pour autant que la faillite puisse être évitée (1889): le passif approche 1,5Md f., pour un actif de seulement 163 millions… Quelque 80 000 souscripteurs perdent leur investissement.

Le scandale éclate au grand jour, et une instruction est ouverte contre les administrateurs: des parlementaires sont compromis tandis que, la veille de sa comparution, le principal intermédiaire, le baron Jacques de Reinach, meurt de manière suspecte dans son hôtel «si élégant, si aimable et si accueillant» (Le Figaro, 21 nov. 1892) du 20 rue Murillo (nuit du 19-20 nov. 1892). On soupçonne alors, non sans vraisemblance, un suicide par empoisonnement.
Notre propos n’est évidemment pas de reprendre ici l’affaire du Panama pour elle-même, mais de souligner combien elle peut être liée à la question de la «publicistique» et au monde des médias, au premier rang desquels la presse périodique. Les Reinach appartiennent au groupe des émigrés juifs venus de l’Est, installés à Paris en plusieurs vagues à partir de la Révolution, et dont la plupart n’ont aucune fortune mais qui parfois réussissent de manière spectaculaire dans les affaires de banque (on pense évidemment d’abord aux Rothschild, aux Fould (2), et à quelques autres, que Balzac nous croque sous la figure de Frédéric Nucingen). La famille Reinach est quant à elle originaire de Mayence, où le bisaïeul était rabbin; une branche s’établit à Francfort, où Adolph, futur baron von Reinach (1814-1879), exerce comme banquier –il est aussi consul du royaume de Belgique. Sa femme, Clementine Oppenheim, appartient en effet à la grande famille de banquiers actifs entre Cologne, Bruxelles et Londres, mais aussi Paris.
Paris, précisément, au temps de la «fête impériale»: né à Francfort en 1840, le jeune Jakob Adolph (Jacques) se lance dans la capitale française, y épouse sa cousine Fanny Emden, et y fonde la même année (1863), avec son nouveau beau-frère, Eduard Elias Kohn, une maison de banque (Kohn, Reinach et Cie) (3). Le baron de Reinach est un homme d’argent, mais qui sait aussi à la perfection jouer de ses multiples relations et de son appartenance au «monde». Il a sa loge à l’avant-scène des Italiens, il est un habitué de Trouville, tandis que les quinze loges du Casino de Nice donnent encore, à la «fête musicale» du 12 février 1892, la revue des personnalités en vue, avec le prince Stirbey, le prince de Prusse, M. Krupp, le baron de Rothschild, le baron de Reinach, et d'autres (Le Figaro, 18 fév., p. 3).
Dans les années 1879, Reinach lui-même, à titre personnel, et la banque Kohn, Reinach et Cie sont engagés au premier plan dans les affaires de Panama (cf Le Figaro, 6 janv. 1879). La crise consécutive à la mise en cessation de paiements culminera avec la démission du cabinet Loubet (28 nov. 1892): le maître-chanteur Cornelius Hertz s’est réfugié à Londres, Clémenceau est inquiété, plus de cent députés sont accusés «d’avoir touché», de même que des ministres (jusqu’à 300 000f. pour Baïhaut), sans oublier les principaux titres de la presse périodique (pour la publicité)… Le néologisme de «chéquard» est alors créé, mais le procès, ouvert le 10 janvier 1893, n’aboutira en définitive qu’à trois condamnations.

Mais revenons à Caran d'Ache: le format de la publication choisi par lui, de manière assez géniale, est celui… d’un carnet de chèques. Chaque feuillet porte de un à trois dessins satiriques: la série s’ouvre avec un personnage très digne, très certainement un parlementaire, qui se présente devant la commission d’enquête et qui, d'un chèque à l'autre, développera les procédés douteux dont l’agioteur l’a assailli, chaque fois avec une offre au montant plus élevé. L’ensemble des feuillets est subdivisé en trois séries: «Le chèque-obsession»; «L’art de donner et de recevoir le chèque»; «Variations sur le verbe: toucher le chèque». Au fil des dessins, le suborneur présente des traits caricaturaux du Juif (nez proéminent, etc.), tandis que l’orthographe de certaines notes reproduites sur les talons évoque de manière grotesque l’accent allemand: par ex., au talon du premier chèque, «NB Il vaut ezayer, on tit qu’il est tifficile. Envin on ferra» –on ne peut, à nouveau, que penser au Nucingen de Balzac. Le cliché dont nous publions la reproduction témoigne bien de ce que nous sommes pratiquement aux antipodes de ce qui constitue aujourd'hui le politiquement correct, non seulement s'agissant des Juifs, mais aussi du statut des femmes (le racolage n'aurait rien que de normal)... Ajoutons encore, pour conclure, que le dispositif formel du chèque ouvre la voie, promise à de très vastes développements, de ce qui pourrait prendre la forme d’une petite bande dessinée.

Notes
(1) Jean-Yves Mollier, L’Argent et les lettres. Histoire du capitalisme d’édition, 1880-1920, Paris, Fayard, 1988, notamment p. 64 et suiv.
(2) Frédéric Barbier, Finance et politique: la dynastie des Fould, XVIIIe-XXe s., Paris, Armand Colin, 1991.
(3) Jacques de Reinach épouse le 6 mai 1863 sa cousine Fanny Emden, dont la sœur s’est mariée avec Eduard Elias Kohn (originaire quant à lui de Bohême, Neuwallisdorf, auj. Nová Ves, non loin de Kolin, Rép. tchèque).

Emmanuel Poiré, dit Caran d’Ache, Carnet de chèques par Caran d’Ache, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, [1892 ou 1893], 20 f., oblong à l’italienne, 12 x 28 cm.

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