vendredi 14 février 2020

Aux bouches de l'Escaut au XVIe siècle

Certes, Anvers est la ville de Plantin, et nous reviendrons sur le sujet, en cette année commémorative de la naissance du célèbre imprimeur. Mais, en dehors du Musée Plantin, et de la superbe Bibliothèque de la Ville, nous rencontrons toujours des livres, dans nos pérégrinations ici et là à travers la métropole de l’Escaut, et parfois dans des endroits ou sous des formes parfois quelque peu inattendus.
La cathédrale Notre-Dame est située au cœur de la vieille ville, et non loin du fleuve. Son bâtiment nous fait ressouvenir de la conjoncture particulièrement complexe qui est celle d’Anvers au XVIe siècle: la construction en est lancée au milieu du XIVe siècle, et elle se trouve pratiquement achevée au début du règne de Charles Quint, alors même que la ville entre dans sa période la plus brillante (pour E. Sabbe, elle s’impose alors comme la «métropole de l’Occident» (1952) (1)).
La réorganisation administrative et religieuse culmine dans les années 1550: l’édit de 1549 (Pragmatique) proclame l'indivisibilité des Dix-sept provinces des Pays-Bas, tandis que l’abdication de Charles Quint (1556) porte sur le trône d’Espagne et des Pays-Bas espagnols son fils Philippe II. Une nouvelle hiérarchie religieuse est bientôt mise en place en «Germanie inférieure»: l’évêché de Cambrai, dont dépendait Anvers, se trouve démembré, tandis que Malines est érigé en archevêché, dont relèvera désormais le nouvel évêché d’Anvers –où Notre-Dame devient dès lors cathédrale.
La chaire de St-Charles-Borromée (anciennement Saint-Ignace)
Pour le pouvoir espagnol, il s’agit non seulement de réformer l’Église pour mieux répondre à l’essor de la Réforme dans la région, mais aussi de jeter les bases d’une structure qui soit indépendante vis-à-vis du royaume de France, et qui corresponde mieux aux frontières linguistiques (bulle Super universas, 1559)..., et cela même si, dans le même temps, le Magistrat d’Anvers reste toujours attentif à maintenir une forme de liberté et de tolérance évidemment favorable aux affaires. La ville sert de refuge aux Sépharades portugais depuis 1526, et la Réforme protestante progresse en outre rapidement dans les milieux négociants.
La crise iconoclaste qui éclate dans la région de Flandre occidentale en 1566 touche Anvers à l’été de la même année, et la cathédrale est alors dévastée. Deux ans plus tard, c’est la révolte ouverte des provinces du Nord contre Madrid, et le début de la Guerre de Quatre-vingts ans (jusqu’aux traités de Westphalie, en 1648). Encore dix ans, et la ville est mise à sac par des mercenaires espagnols qui n’avaient pas reçu leur solde (4-7 novembre 1576).
L’événement la poussera à se rapprocher des provinces révoltées et à rejoindre l’Union d’Utrecht (signée en 1579), dont elle devient de fait la capitale: en 1579, Guillaume d’Orange visite le «Compas d’or», siège de l’imprimerie-librairie de Christophe Plantin. Marquant la rupture définitive avec Madrid, la République des Provinces-Unies est fondée en 1581. Peu après, Plantin suit les conseils de Juste Lipse et transporte ses affaires à Leyde (1583), siège d’une université fondée par le stathouder, avant de gagner brièvement Cologne.
Mais Alexandre Farnèse, futur duc de Parme, conduit avec brio la reconquête des provinces du sud pour le roi d’Espagne: celle-ci se conclut par la chute d’Anvers, après un siège de plus de un an (1585). Désormais, les Pays-Bas méridionaux resteront dans le giron de l’Église de Rome, mais les fondements mêmes de la fortune d'Anvers tendent à s'effacer: les bouches de l’Escaut sont sous contrôle des Provinces-Unies, et une grande partie de la population se réfugie au nord. Pourtant, Christophe Plantin rentre alors dans sa patrie d’adoption, où il décède quatre ans plus tard et où il est inhumé dans la galerie circulaire du grand chœur de la cathédrale.
À Anvers même, nous entrons dans l’ordre de la «communication visuelle» développée dans le cadre de la reconquête catholique:
En 1585, lorsque les troupes espagnoles s’emparèrent de la cité qui avait été le moteur de la révolution conduite par les calvinistes contre le roi Philippe II, la matrice de signes, de symboles et d’institutions qui avait auparavant nourri la foi catholique avait été arrachée. Les monastères étaient fermés, les églises paroissiales dépouillées de leurs images et remises aux prêches calvinistes, les rues vidées des croix et des statues de la Vierge qui, jadis, avaient veillé sur elles, les processions en l’honneur des saints avaient disparu, le Saint-Sacrement avait été foulé aux pieds par les iconoclastes qui voulaient ainsi prouver que Dieu ne résidait pas dans les choses et que tout l’édifice de la foi catholique n’était rien d’autre que superstition idolâtrique. [Mais] à la fin du XVIIe siècle, Anvers s’était métamorphosée en une cité saturée des signes visuels du catholicisme romain, ceux-ci étant plus nombreux et déployés d’une manière plus systématique que tout ce qui avait pu exister au XVIe siècle (2).
Chaire de Saint-Charles Borromée (détail)
La reconquête s’appuie tout particulièrement sur l’ordre des Jésuites, installés à Anvers dès 1562, et qui y élèvent leur grande maison professe de Saint-Ignace en 1615-1621 –signalons que celle-ci abritera la société des Bollandistes jusqu’à la destruction des Jésuites, en 1773. Saint-Ignace d’Anvers marque, par sa magnificence même, le triomphe de l’Église de Rome sur l’hérésie, et le thème est plus particulièrement repris par la chaire de vérité, œuvre du sculpteur Jan Pieter Van Baurscheit l’Ancien au début du XVIIIe siècle (1718-1721): dans un superbe style baroque, la figure féminine personnifiant l’Église triomphante soutient la chaire. À ses pieds, un petit angelot frappe des foudres de la vérité le dragon de l’hérésie, entourés par ses livres condamnés…: une thématique qui se rencontre à plusieurs reprises à l’époque même des Lumières dans les territoires des Habsbourg, par exemple à la voûte d'une autre célébrissime église baroque, la Karlskirche de Vienne (achevée en 1737), ou encore dans la fresque décorant la bibliothèque de la nouvelle Haute École de Eger, en Hongrie. 

Note
(1) Étienne Sabbe, Anvers, métropole de l’Occident (1492-1566), Bruxelles, La Renaissance du livre, 1952 («Notre passé»).
(2) Jeffrey M. Muller, «Communication visuelle et confessionnalisation à Anvers au temps de la Contre-Réforme», dans Dix-septième siècle, 240 (2008/3), p. 441-482. 

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Livraison 2019 de Histoire et civilisation du livre
Annonce de colloque
Raphaël et les bibliothèques (trois billets) 

samedi 8 février 2020

Une nouvelle livraison de revue scientifique

Nous sommes tout particulièrement heureux de présenter sur ce blog la dernière livraison de
Livro – Revista do Núcleo de Estudos do Livro e da Edição (ISSN 2179-801X).
En quelques années, Livro, qui en est déjà à son numéro 7-8, s’est imposée comme la revue brésilienne de référence en matière d’histoire du livre. Née dans le cadre de l’Université fédérale de Sao Paulo, elle se définit comme un espace de rencontre pour les enseignants spécialisés, pour les chercheurs et pour les professionnels du livre. Le lecteur y trouvera des articles historiques, mais aussi des travaux à vocation plus anthropologique (par ex. sur les pratiques de lecture), sans oublier les contributions à l’histoire des bibliothèques, les recherches relevant de la bibliophilie contemporaine, ou encore les comptes rendus.
Chaque numéro de Livro inclut en outre un «dossier», dont celui ici intégré porte sur une question d’actualité: «Bibliothèques et Musées»...
Et nous ne pouvons que suivre les initiateurs du projet, lorsqu’ils écrivent, en référence à la situation politique actuelle au Brésil et dans certains autres pays:
Les pages de cette livraison rompent un long silence suscité par l'étonnement devant les vagues fascistisantes des temps nouveaux. Une interruption sans doute nécessaire, pour réévaluer notre rôle de propagateur de la culture imprimée, dans une conjoncture de révolutions et de changements de paradigme des systèmes de communication, mais aussi de destruction et de négligence vis-à-vis des institutions du livre et de la culture... (voir un exemple ici).
Concluons la présente note en soulignant le fait que la revue pêche par la pratique: non seulement les articles sont d’une qualité scientifique irréprochable, non seulement l’éventail des champs couverts et des approches envisagées est le plus large possible, mais les deux éditeurs responsables donnent tous leurs soins à la présentation matérielle de chaque volume –on appréciera le confort du format (18/24), ou encore la richesse des illustrations, qui sont pour une grande part en couleurs. Une place à part pour les intertitres sur papier de couleur, décorés ici (comme la couverture elle-même) de silhouettes créées par le graphiste et designer Gustavo Piqueira et rappelant les lettres de l’alphabet.
Chaque livraison de Livro a pour ambition de constituer un objet imprimé d’une qualité exceptionnelle: la sensibilité esthétique des deux éditeurs fait que la livraison de 2019 ne déroge certes pas à la règle.
NB: le lecteur intéressé pourra se reporter aux billets concernant les précédentes livraisons de Livro, et publiés sur ce blog (taper "Livro" à la rubrique "Rechercher", dans la colonne à droite de l'écran). 

Sommaire
Editorial, p. 7
Conversas de livraria
Lincoln Secco, «A Cidade e os Livros», p. 13
Leituras
Ana Cláudia Suriani da Silva, «Os Contos de Machado de Assis», p. 25
Thiago Lima Nicodemo, «Manual Bibliográfico de Estudos Brasileiros», p. 67
Dossiê : Museus/Bibliotecas
Andrea De Pasquale e Marisa Midori Deaecto, «Apresentação», p. 87
Andrea De Pasquale, «A Tradição Italiana dos Museus Inseridos nas Bibliotecas», p. 89
Frédéric Barbier, «Bibliotecas e Museus  Algunas Reflexões sobre Conjuntura Histórica», p. 111
Fiammetta Sabba, «As Bibliotecas nos Itinera Erudita et Bibliothecaria», p. 125
María Luisa López-Vidriero Abelló, «Propósitos Museográficos da Real Biblioteca (1913-1980): Um Exemplo de Arte Retórica Política», p. 143
Marisa Midori Deaecto, «A Biblioteca Nacional do Rio de Janeiro : Um Palácio para a República Brasileira (1905-1911)», p. 167
Jean-François Delmas, «A Biblioteca-Museu Inguimbertina de Carpentras: Um Conceito Antiguo Reavaliado no Século XXI», p. 18
Christophe Didier, «Hibridismo, Fab Lab, Terceiro Lugar… Museal? Strasbourg à Procura de uma Identidade Complexa», p. 197
Carlos Zeron, «Biblioteca Brasiliana Guita e José Mindlin: Futuro Pretérito e Pretérito Futuro», p. 213
Arquivo
Carolina Bednarek Sobral, «Suportes da Esquerda Católica no Arquivo do Deops (1970-1980)», p. 223
Fabiana Marchetti, «Plebeu Gabinete de Leitura», p. 231
Acervo
Marcos Antonio de Moraes, «Mário de Andrade, “Apaixonado Bibliófilo”», p. 237
Luís Pio Pedro, «O Implacável João e as Edições Condé», p. 257
Almanaque
Ubiratan Machado, «Escritores e Publicidade», p. 265
Cláudio Giordano, «Machado e Garnier», p. 279
Memória
Frédéric Barbier, «O Capucho, o Gato e os Loucos», p. 285
Stephan Füssel, «Gutenberg (c. 1400-1468): Um Esboço Biográfico», p. 299
Jacques Migozzi, «Le Carrosse de M. Aguado, de Pierre Leroux: Romance e Proeselitismo», p. 309
Bibliomania
Jean Pierre Chauvin, «Guilherme Mansur: Tipógrafo, Poeta, Editor», p. 321
Fabiana Marchetti, «Editora Plon», p. 325
Jean Pierre Chauvin, «Iconografia como Memória», p. 331
Jean Pierre Chauvin, «A Correspondência de Rubens Borba de Moraes», p. 335
Felipe Castilho de Lacerda, «“Cada Livro Tem uma História...”», p. 339
Felipe Castilho de Lacerda, «Livros Militantes», p. 341
Carlos Fernando de Quadros, «Octávio Brandão e as Origens do Marxismo Brasileiro», p. 353
Jean Pierre Chauvin, «A Órbita dos Livros», p. 361
Felipe Castilho de Lacerda, «Um Livro para se Ter na Biblioteca», p. 367
Marcelo Lachat, «Sobre a História das Bibliotecas Antigas», p. 371
Walnice Nogueira Galvão, «A Munificência das Bibliotecas», p. 377
Estante editorial, p. 383
Debate
István Monok, «Os Manuscritos de Georg Lukács. A Coleção Pública como Local de Memória», p. 395
Jean-Yves Mollier, «A Invasão das Fake News nas Democracias: Do Caso Dreyfus aos Conglomerados midiáticos», p. 401
Letra e arte
José de Paula Ramos Jr., «Nota Editorial», p. 415
Roberto Oliveira, «Nota Sobre “O Aprendiz de Feiticeiro”» [Goethe, «Der Zauberlehrling ], p. 417
Augusto Rodrigues, «Velhas Artes no Novo Mundo», p. 423
Colaboradores, 439

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Annonce de colloque
Raphaël et les bibliothèques (trois billets) 

vendredi 31 janvier 2020

Nouvelle publication

Histoire et civilisation du livre. Revue internationale,
Genève, Librairie Droz,
XV (2019), 393 p., ill.
ISBN 978-2-600-060000-4 

SOMMAIRE
L’histoire littéraire des bibliophiles (XIXe-XXe siècles)
M. Le Bail, « Introduction »
M. Le Bail, « Charles Nodier ou la "condition d’origine" comme condition d’une histoire littéraire des origines ? »
A.-C. Royère et J. Schuh, « Les éditeurs bibliophiles : l’amateur comme créateur de livres (1890-1914) »
M. Charreire, « L’œuvre "Doré" du bibliophile Jacob »
N. Pamart, « Jean de Tinan, ou la recherche d’une légitimité littéraire par le beau livre »
O. Bessard-Banquy, « Du luxe au semi-luxe »
F. Rouget, « Prosper Blanchemain, bibliophile et éditeur des poètes minores de la Renaissance française »
J.-L. Diaz, « Charles Asselineau face aux Minores du romantisme »
R.-J. Seckel, « Sade 1850-1909, début de reconnaissance ? »
P.-J. Dufief, « Octave Uzanne : de la bibliophilie à l’histoire littéraire »
J.-D. Wagneur, « Le Panthéon de papier de Firmin Maillard : Bohème et hémérophilie »
L. Portes, « Eugène Le Senne, bibliophile et collectionneur »
Études d’histoire du livre
G. Bischoff, « Libreria publica : la bibliothèque de Saint-Jean de Strasbourg au berceau de l’humanisme rhénan »
B. Delestre, « La bibliothèque de l’Académie royale d’architecture (1671-1793) »
A. Béhin, « Un imprimeur dijonnais à la Bastille : Louis Hucherot et l’affaire du Parlement outragé (1761) »
M.-D. Leclerc, « Pierre de Provence dans le papier bleu »
C.-É. Vial, « Louis-Philippe et les livres. De la collection familiale à la bibliothèque du musée de l’histoire de France »
J.-Y. Mollier, « Albert Demangeon, un géographe chez Armand Colin »
Livres, travaux et rencontres
Comptes rendus, par Catherine Rideau-Kikuchi, Jean-Yves Mollier, Marisa Midori Deaecto, Livia Castelli, Olivier Poncet, Florine Lévecque-Stankiewicz, Améie Ferigno, István Monok, Ilaria Pastrolin. 

Le lecteur qui souhaiterait disposer de renseignements complémentaires sur la Revue (notamment les livraisons antérieures) pourra se reporter au site de la Librairie Droz: https://www.droz.org/france/fr/80-histoire-et-civilisation-du-livre-revue-internationalehttps://www.droz.org/france/fr/80-histoire-et-civilisation-du-livre-revue-internationale
Attention : cette page est en cours d’aménagements en vue de la pose d’une barrière mobile de trois ans.

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Annonce d’un colloque d’histoire du livre
À propos de L’École d’Athènes, de Raphaël (attention: trois billets publiés successivement) 
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samedi 25 janvier 2020

Annonce de colloque

Appel à communications

Colloque
La théologie par ordre alphabétique
Le dispositif éditorial du dictionnaire à l’âge de l’imprimé et ses effets
sur la disciplinarisation et la polémique théologiques (XVIe-XXIe siècle)

18-19 juin 2020
École nationale supérieure
des sciences de l’information et des bibliothèques
(Lyon)

 «On a tout mis en Dictionnaire, excepté nos folies, parce qu’on sait qu’elles formeroient des in-folio, & que nous ne lisons plus que des brochures», peut-on lire dans L’Inoculation du bon sens, petite brochure satirique due à l’homme de lettres Nicolas-Joseph Sélis (1), qui souligne là deux faits conjoints: d’une part, l’importance grandissante d’un objet éditorial au XVIIIe siècle, le dictionnaire, et de l’autre, l’embarrassante question du lectorat de ces gros volumes à l’âge où triomphent les publications courtes et acérées. Les dictionnaires sont-ils faits pour être lus, ou au moins consultés, le temps d’une leçon, d’un exercice scolaire, d’un problème juridique ou d’un doute lexical? Leur grand format –tout relatif en réalité– ne masque-t-il pas la forme brève par excellence, celle de la notice parfaitement indépendante de celle qui précède et de celle qui suit?
C’est à cette double question, celle des conditions économiques et matérielles de l’émergence d’un nouveau produit éditorial à partir de la «révolution de l’imprimé» (Elisabeth Eisenstein), et celle des usages nouveaux ou traditionnels que ce produit permet, que voudrait se consacrer ce colloque, en appliquant ces problématiques au champ de la théologie.
En effet, l’historiographie a souligné combien cette révolution de l’imprimé avait été le moteur des réformes à partir de la fin du XVe siècle et avait favorisé l’émergence puis la stabilisation de deux Europe chrétiennes, l’une protestante et l’autre catholique. Cette donnée chronologique invite à repérer dans l’immense masse des imprimés, après les livres de piété, les vies des saints ou les ephemera (2), d’autres formes éditoriales susceptibles de soutenir l’une ou l’autre cause. Les dictionnaires et encyclopédies croisent en outre un fait social essentiel à l’époque moderne: la tension continue entre les efforts de normalisation des comportements et des croyances par les Églises , et l’émancipation des individus, y compris au sein de la plus stricte orthodoxie. Le dictionnaire est l’outil normatif par excellence –de la langue, du sens, des concepts, des usages lexicographiques–, mais il autorise aussi, par l’arbitraire de sa construction au fur et à mesure que s’impose l’ordre alphabétique, des digressions, des renvois, des rapprochements fortuits ou imposés qui ouvrent la porte à de nouvelles discussions. Enfin, le dictionnaire est le symptôme flagrant de la disciplinarisation des savoirs au fur et à mesure de leur reconnaissance dans le champ savant et social.
Or, l’âge moderne voit un mouvement contradictoire de professionnalisation progressive des théologiens reconnus par les instances ecclésiastiques (3), et de déspécialisation de la discipline dans l’ensemble de la société, alors que l’émergence de la critique invite tout un chacun à s’improviser théologien. L’abandon presque systématique, à partir de la fin du XVIIe siècle, de la langue latine pour cette catégorie d’ouvrages, alimente d’autant cette approche critique de la religion dans le champ social, et favorise le glissement de la théologie dans le champ culturel, voire littéraire (4).
Acte de naissance de Jacques Paul Migne, Saint-Flour, 18 fructidor VIII (© Ad15)
L’historiographie a privilégié jusqu’à présent une approche textuelle des dictionnaires de théologie, en recherchant dans leur contenu l’évolution de concepts dogmatiques ou l’appréciation par les élites ecclésiastiques de tel ou tel réalité sociale: la nature, la grâce (5), la femme (6) par exemple. Dans la même perspective, des travaux plus littéraires ont interrogé la perception de la théologie dans les dictionnaires profanes (7). L’historiographie s’est aussi penchée, avec succès, sur des périodes courtes estimées essentielles dans les mutations qui ont affecté le christianisme, telles le milieu du XIXe siècle (8) ou la première moitié du XXe (9). Sans occulter les innovations dogmatiques ou rituelles dont les dictionnaires témoignent, le présent colloque entend plutôt inscrire cet objet dans les questionnements de l’histoire du livre et de la lecture, en privilégiant trois pistes (non exclusivement): 
1) Quelles sont les conditions –matérielles, intellectuelles, censoriales…– nécessaires à l’édition d’un dictionnaire entre le XVIe et le XXIe siècles? Quelle est la rentabilité d’une telle entreprise? Y a-t-il un profil type de l’auteur de dictionnaires théologiques (on songe à Houdry, Pontas, Durand de Maillane, Migne, Mangenot, Vacant…)? Comment travaillent de concert l’auteur et l’éditeur / imprimeur / libraire ? Quelle est la diffusion espérée de ces produits? Quelle place occupent-ils dans l’histoire de la contrefaçon et de l’édition clandestine?
2) Quelle est la réception critique des dictionnaires de théologie? Quels échos en rendent les journaux bibliographiques et savants? Qu’en pense l’opinion?
3) Quel est le lectorat espéré? Quels sont les usages prescrits... et les usages réels? Les communicants pourront ici interroger la pratique de la constitution de dictionnaires à usage personnel, dans la veine des «lieux communs», ou des listes de lecture organisées alphabétiquement pour rafraîchir la mémoire du lecteur.

Notes 
(1) Londres, [s. n.], 1761, p. 9.
(2) Philippe Martin, Une Religion des livres (1640-1850), Paris, Ed. du Cerf, 2003. Éric Suire, Sainteté et Lumières: hagiographie, spiritualité et propagande religieuse dans la France du XVIIIe siècle, Paris, H. Champion, 2011. Ephemera catholiques: l’imprimé au service de la religion (XVIe-XXe siècles), dir. Philippe Martin, Paris, Beauchesne, 2012.
(3) Voir par exemple Fabienne Henryot, «Portrait du récollet en écrivain au XVIIe siècle», dans Les Récollets. En quête d’une identité franciscaine, dir. C. Galland [et al.], Tours, PUFR, 2014, p. 219-233.
(4) Voir, pour le XVIIe siècle, Jean-Pascal Gay, Le Dernier théologien? Théophile Raynaud (v. 1583-1663), histoire d’une obsolescence, Paris, Beauchesne, 2018; pour la période contemporaine, Stéphanie Dord-Crouslé, «Les entreprises encyclopédiques catholiques au XIXe siècle: quelques aspects liés à la construction du savoir littéraire », dans La Construction des savoirs (XVIIIe - XIXe siècles), dir. Lise Andriès, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2009, p. 77-196.
(5) Sylviane Albertan-Coppola, « Nature et grâce à travers les dictionnaires du 18e siècle: un débat philosophico-théologique», dans Dix-huitième siècle, 2013, n° 1, p. 61-78.
(6) Marcel Bernos, «La ‘femme’ dans le Dictionnaire théologique de Bergier», dans Clio. Femmes, Genre, Histoire, 1995, n° 2 [En ligne] : https://journals.openedition.org/clio/492
(7) Christiane Mervaud, «Quelques aperçus sur la théologie et les théologiens dans le Dictionnaire philosophique», dans Littératures, 1994, vol. 31, n° 1, p. 79-90 ; Sylviane Albertan-Coppola, «La spécialisation dans l’Encyclopédie méthodique. Le cas de la théologie», dans Panckoucke et l’Encyclopédie méthodique. Ordre de matières et transversalité, dir. Martine Groult, Luigi Delia, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 245-254.
(8) L’Encyclopédie théologique de Migne (1844-1873) entre apologétique et vulgarisation, dir. Claude Langlois, François Laplanche, Paris, Éd. du Cerf, 1992.
(9) Théologie et érudition de la crise moderniste à Vatican II. Autour du Dictionnaire de théologie catholique, dir. Sylvio Hermann de Franceschi, Limoges, PULIM, 2014.
(10) Élisabeth Décultot, Lire, écrire copier: les bibliothèques manuscrites et leurs usages au XVIIIe siècle, Paris, CNRS ed., 2003.

Les propositions de communication, d’une demi-page environ, seront adressées à Amance Flichy (amance.flichy@enssib.fr), Marie Servillat (marie.servillat@enssib.fr) et Fabienne Henryot (fabienne.henryot@enssib.fr) avant le 29 février 2020.
Le programme définitif sera élaboré en mars 2020.

Ce colloque est organisé par les étudiants du Master 1 & 2 «Cultures et l’écrit et de l’image» Enssib/Université Lumière Lyon 2, sous la direction scientifique de Fabienne Henryot (Enssib) et de Philippe Martin (Université Lyon 2), avec le soutien de l’Enssib, du Centre Gabriel Naudé (EA 7286) et du LabEx Comod.
Communiqué par Amance Flichy

dimanche 19 janvier 2020

Conférence d'histoire du livre

ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
Sciences historiques et philologiques
Conférence d’«Histoire et civilisation du livre» 

Madame Emmanuelle Chapron,
directrice d’études, professeur à l’université d’Aix-Marseille 

Vendredi 31 janvier 2020, 14h.

Des «papiers» dans les bibliothèques
En poursuivant la réflexion initiée dans la séance précédente, nous observerons comment, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les grands commis de l'État royal ont transformé leurs papiers administratifs en manuscrits de bibliothèque. Nous suivrons aussi l'apparition, au XVIIIe siècle, d'un "marché des papiers" tenu en main par les libraires parisiens à l'occasion des grandes ventes aux enchères de bibliothèques privées. Nous verrons enfin l'émergence d'un milieu de professionnels des papiers, secrétaires, généalogistes, dont certains fondent de petites officines fructueuses en collectant toutes sortes d'archives en déshérence et en les revendant à la Bibliothèque royale.`
Une bibliothèque aux archives: la Bibliothèque de la Ville de Versailles, dans l'ancien hôtel des Affaires Étrangères et de la Marine (voir détails ici)
NB- La séance du séminaire initialement prévue le vendredi 24 janvier aura lieu la semaine suivante, le vendredi 31 janvier, aux mêmes horaires (14-18h), au même endroit (MSH Raspail), mais dans une salle différente (salle 5). Il n'y aura donc pas cours le 24 janvier. 

La conférence aura lieu tous les 4e vendredis du mois (sauf en décembre et en mai, où elle aura lieu plus tôt dans le mois), de 14h à 18h, au 54 boulevard Raspail, salle 26.

Communiqué par Madame Emmanuelle Chapron 

dimanche 12 janvier 2020

L'année Raphaël (3)

Comme annoncé, nous revenons aujourd’hui une dernière fois sur l’héritage de l’École d’Athènes, sur la médiatisation de l’artiste comme héros… et sur la pérennité du motif dans la décoration des bibliothèques.
Nous l'avons dit, la célébrité de Raphaël est telle que ses fresques du Vatican deviennent très vite une œuvre emblématique reproduite notamment par le biais de la gravure. Or, par extraordinaire, le carton préparatoire de l’École d’Athènes a été conservé à Rome. Il s’agit d’une pièce très impressionnante, de fait le plus grand dessin de la Renaissance qui nous soit parvenu, et dont l’étude attentive permet de préciser un certain nombre de points quant à la conception de l’œuvre et à la manière de travailler de l’artiste (1): nous avons déjà signalé que le cadre architectural encadrant la fresque ne figurait pas sur le carton, non plus que la silhouette d’Épicure, introduite plus tard au premier plan de la composition.
Ce carton est acquis par le cardinal archevêque Federico Borromeo (1564-1631) à Milan au tout début du XVIIe siècle, et il entre dans les collections léguées par lui à l’Ambrosiana: le complexe élevé par le cardinal comprend en effet, comme on le sait, une bibliothèque de travail et une Académie (présidée par Crespi), mais aussi une école et un ensemble de collections précieuses destinées à servir de matériau à l’enseignement des Beaux-Arts. Aujourd’hui, le carton, admiré par Joseph de Lalande (voir son Voyage en Italie), est toujours conservé et présenté au public dans une salle spéciale de la superbe Pinacoteca Ambrosiana (cliché 1).
Pourtant, l’œuvre de Raphaël a quitté Milan pour quelques années. Cent soixante-dix ans en effet après son entrée à l’Ambrosiana, voici que la victoire de Lodi contre les Autrichiens (11 mai 1796) ouvre à Bonaparte les portes de la capitale lombarde. Reprenant la politique des «Agences d’évacuation» (sic) de 1794, une «Commission des sciences et des arts» est très vite instituée par le Directoire, qui effectuera le choix et supervisera l’expédition des pièces exceptionnelles que l’on saisira en Italie pour les rassembler à Paris: la capitale de la République, qui donne au reste du monde le modèle de la régénération politique, doit aussi s’imposer comme la capitale des arts et des sciences, «de l’excellence et du progrès». Dès le 7 mai, le Directoire écrit au général en chef :
Le Directoire est persuadé que vous regardez la gloire des beaux-arts comme attachée à celle de l’armée que vous commandez. (…) Le Muséum national [le Louvre] doit renfermer les monuments les plus célèbres de tous les arts, et vous ne négligerez pas de l’enrichir…
L’arrivée des «chefs d’œuvre» (dont des livres, ne l'oublions pas) d’Italie à Paris fera l’objet d’une mise en scène grandiose. Le Directoire en effet,
considérant que les chefs d’œuvre recueillis en Italie sont les fruits les plus précieux de nos conquêtes, et l’éternel témoignage de la puissance de la République française; que le Gouvernement à l’époque de leur arrivée à Paris doit manifester son intention constante de servir et de protéger les sciences et les arts; arrête ce qui suit: Article premier- Les objets des sciences et des arts recueillis en Italie seront reçus dans Paris avec pompe et solennité (26 avril 1798).
Nous n’avons pas à présenter ici le détail de la cérémonie, à la suite de laquelle le carton est versé au nouveau Museum (le Musée du Louvre), sinon pour souligner la prégnance du modèle d’Athènes et d’Alexandrie, dont Paris devra être reconnue comme le successeur. L’œuvre de Raphaël sera restituée à la chute du Premier Empire, comme le regrette implicitement Stendhal, pourtant «Milanais» de cœur:
Nous avons vu longtemps au Louvre, dans la galerie d’Apollon, le carton de l’École d’Athènes. Le passage du pont de Lodi nous l’avait donné, Waterloo nous l’a ravi, et il faut maintenant le chercher à la Bibliothèque Ambrosienne, à Milan (2).

Les institutions savantes antiques associaient formation intellectuelle, éducation politique et recherche scientifique –ainsi de l’Académie de Platon, du Lycée d’Aristote et, bien sûr, du Musée d’Alexandrie. Rien de surprenant si leur modèle est réanimé au cœur de certaines institutions modernes: à une centaine de kilomètres à l’est de Lisbonne, Évora est la capitale intellectuelle et artistique du Portugal aux XVe et XVIe siècles. En 1551 y est fondé le Collège du Saint Esprit, confié aux Jésuites, et qui recevra en 1559 le statut d’université, la seconde du royaume après Coimbra. Les bâtiments se déploient autour d’un grand cloître à arcades, sur lequel donnent la salle des Actes et les différentes salles de cours, elles-mêmes décorées de carreaux de céramique (azulejos) des XVIIe et XVIIIe siècles. Parmi les scènes représentées, deux intéressent tout particulièrement notre thématique, à savoir l’enseignement à l’Académie de Platon et au Lycée d’Aristote – pour autant, le modèle de la fresque raphaëlienne n’y apparaît pas (cliché 2).
Il n’en va pas de même dans un autre établissement jésuite, appartenant en l’occurrence à la géographie des anciens Pays-Bas. À Valenciennes en effet, la capitale du Hainaut français, le recteur du puissant collège, le P Cordier, paie de ses propres deniers la décoration de la nouvelle bibliothèque, en trace le programme iconographique et en confie la réalisation au peintre lillois Bernard Joseph Wamps. Sur les longues parois au-dessus des rayonnages, on mettra en place une succession de portraits de Pères de la Compagnie ayant tout particulièrement illustré celle-ci par leurs travaux dans les différents domaines de la connaissance. Sur les petits côtés, deux compositions allégoriques se feront face, inspirées de la Stanza de Raphaël. Elles illustrent de manière libre, la première, l’École d’Athènes, et la seconde, la Dispute du Saint Sacrement. Cette dernière, accompagnée du cartouche «Scrutamini Scripturas», est placée du côté de l’église Saint-Nicolas, à la tribune de laquelle un étroit passage donne directement accès (3). 
Parce qu’ils se plaçaient dans cette continuité, les savants jésuites avaient conservé la structure iconographique de la Renaissance, avec les deux motifs qui se font face. Il n’en va plus de même à la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève, héritière à Paris de la bibliothèque de l’abbaye éponyme. Le programme iconographique défini par Jules II et par ceux qui l’entourent semble désormais inintelligible et probablement inadéquat, surtout dans le cadre non plus d'une institution d'enseignement destiné à une minorité de jeunes gens, mais d'une institution qui doit devenir la première grande bibliothèque publique parisienne. Le double motif (l'École et la Dispute) est désormais abandonné, au profit de la seule représentation de l’École d’Athènes traité par deux élèves d'Ingres, les frères Raymond et Paul Bayze, et symbolisant la progression des connaissances humaines. Nous sommes au milieu du XIXe siècle, à  l’ère du positivisme d’Auguste Comte, et l’architecte Henri Labrouste veut faire de sa bibliothèque un modèle de modernité pour le futur:
À l’entrée, les lumières du savoir accueillent le lecteur, sous forme de deux torches encadrant la lourde porte de bronze. [Puis c’est] le vestibule, sombre, [qui] conduit vers le grand escalier qui permet au lecteur de monter vers la connaissance. (…) Une immense copie de l’École d’Athènes de Raphaël décore le mur de l’escalier, lui-même éclairé d’imposants candélabres (4).

Notes
(1) Konrad Oberhuber, Lamberto Vitali, Raffaello : il cartone per la Scuola di Atene, Milano, Silvana Editoriale, 1972. Outre la gravure de Ghisi (signalée par ex. dans la collection du banquier Winckler à Leipzig en 1803, n° 3851 et 3852), plusieurs cabinets de l’époque des Lumières signalent des dessins de Raphaël préparatoires à l’École d’Athènes.
(2) Stendhal, Promenades dans Rome, dans Voyages en Italie, Paris, Gallimard, 1996, p. 827 («Bibliothèque de la Pléiade»).
(3) Plutôt qu’aux plaquettes récemment publiées, et qui se signalent surtout par l’indigence de leur information, on se reportera à l’article classique de Paul Lefrancq, «La Bibliothèque municipale de Valenciennes», dans Bulletin des bibliothèques de France, 1962, n° 9-10, p. 517-519. Voir aussi: Marie-Pierre Dion, «Image et mémoire: les catalogues en images de la bibliothèques de jésuites de Valenciennes», dans Arts de la mémoire et nouvelles technologies, Valenciennes, Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis, 2012, p. 33-42.
(4) Jean-François Foucaud, «De la Bibliothèque Sainte-Geneviève à la Bibliothèque impériale », dans Des palais pour les livres. Labrouste, Sainte-Geneviève et les bibliothèques, dir. Jean-Michel Leniaud, Paris, Bibl. Ste-Geneviève, Maisonneuve & Larose, 2001, p. 36-47, ici p. 43. C'est la position de la peinture en retrait du grand escalier qui interdit d'en avoir une représentation photographique adéquate.

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L'année Raphaël (1)
L'année Raphaël (2)

mardi 7 janvier 2020

L'année Raphaël (2)

Pour inaugurer l’«Année Raphaël», nous avons présenté, dans notre premier billet de 2020, la fresque de L’École d’Athènes, en rappelant l’articulation étroite qui existe sur le plan idéologique, entre le motif même choisi par le souverain pontife et par ses proches, et la symbolique du lieu, à savoir la «Chambre» abritant la bibliothèque privée du pape Jules II. Nous poursuivrons aujourd’hui, en examinant la présence de l’écrit et du livre dans le détail de la fresque, et la diffusion du motif de celle-ci, par le biais, d’abord, des descriptions et des récits de voyage, et bientôt par celui des estampes.
Que l’École d’Athènes soit intimement liée au monde de l’écrit, la présence en nombre de personnages occupés à e lire ou à écrire en témoignera suffisamment. Outre les deux figures centrales de la scène, Platon et Aristote, qui tiennent chacune un codex, voici Pythagore et son groupe, dont un jeune putto dressant un tableau de l’harmonie musicale. De l’autre côté de la fresque, Euclide fait une démonstration de géométrie en s’aidant d’une ardoise sur laquelle il trace ses figures. Les deux groupes réunis chacun autour d’un maître symbolisent deux des arts libéraux, à savoir d'une part la musique, de l'autre la géométrie. 
Mais voici encore, aux pieds de Minerve, un jeune homme assis, comme les cheveux au vent, et qui est en train de prendre fiévreusement des notes en s’appuyant sur son genou (cliché 1). Diogène quant à lui prend connaissance d’une note, ou d’une lettre, qu’il tient de la main gauche, tandis qu’Épicure / Michel Ange, la plume à la main, semble plongé dans ses pensées (cliché 2).
Un personnage retient plus particulièrement l’attention, un jeune homme, habillé de bleu, à l’avant-plan à gauche de la fresque : d’après Brock (p. 146), il s’agit de Tommaso, dit Fedra Inghirami (1470-1516), nommé en 1505 prévôt à la Bibliotheca Vaticana, puis préfet de celle-ci en 1510 (cf DBI, LXII). Inghirami, qui descend d’une famille proche des Médicis, a accompagné le légat a latere Bernardino Lopez de Carvajal auprès de Maximilien (1496), et a reçu de ce dernier le titre de poeta laureatus (1497) –et, de fait, son ami Raphaël le représente ici portant une couronne de lauriers, dans la position classique de l’historiographe prenant en notes les hauts faits de la cour où il est employé (cliché 3). 
L’invention de Raphaël tient dans la «naturalisation» de l'ensemble de la scène: il n’est plus nécessaire d’insérer des banderoles ou des phylactères pour identifier le personnage ou pour préciser le propos. Certes, ce qu’écrivent les uns et les autres reste illisible pour le spectateur, mais, à l’exception des deux inscriptions présentées à l’avant-plan sur des ardoises et des titres du Timée et de l’Éthique,
tout ce qui a trait à l’écriture est finalement naturalisé en geste de lire, décrire, de dessiner, de recopier, de montrer dans un livre ou de regarder écrire, voire d’apporter des volumes (Brock, p. 146).
Paradoxalement, une autre manifestation de l’écrit apparaît dans la Stanza della Segnatura: le 6 mai 1527 en effet, les troupes impériales conduites par le connétable de Bourbon, forcent la porte de Santo Spirito, et s’emparent sans coup férir de Rome. Pendant plusieurs mois (en fait, jusqu’en février 1528…), la Ville est livré au pillage, auquel les Stanze de Raphaël n’échappent pas. Une partie des troupes impériales est constituée de lansquenets protestants et, dix ans après les Thèses de Luther contre les Indulgences, la révolution des médias de masse est un fait: les canards et des pamphlets imprimés (les Flugschriften) contre le pape et contre l’Église de Rome circulent très largement en terre de Réforme, et ils sont parfois d’une extrême violence. Rien de surprenant si, partout dans la Ville soumise an pillage, un premier saccage des «images» se produise (Bildsturm), et si les reliques, assimilées à des objets de charlatanerie, soient profanées. Dans la Stanza della Segnatura comme dans un certain nombre de lieux symboliques, des graffiti tracés à la pointe de l’épée témoignent du passage des lansquenets de Georg von Frundsberg… avec en l’occurrence l’inscription «Luther», sur la fresque de la Dispute (cf Chastel (1), p. 121 et suiv.: cliché 4). Ici l'historien n'est plus confronté à une perspective d’histoire de l’art, mais bien d’anthropologie, pour laquelle les graffiti luthériens s’introduisent au cœur même du modèle intellectuel pontifical tel que mis en scène par Raphaël, pour le subvertir – en substituant le nom du Réformateur à celui du pape. Au passage, on remarquera que le vandale lansquenet est bel et bien alphabétisé...
Mais revenons à la fresque pour elle-même. Le travail de Raphaël est aussitôt célèbre, même si sa citation par Paolo Giovo (dans la «Vie de Raphaël», Raphaelis Urbinatis vita) reste elliptique. Vasari en donnera une description plus circonstanciée, mais non exempte d’erreurs factuelles (au point que Brock suggère qu’il n’a peut-être pas vu lui-même les fresques). Surtout, le motif de l’École d’Athènes est bientôt diffusé par la gravure, mais selon une voie a priori inattendue, puisqu’elle nous conduira de Mantoue à Rome… et à Anvers.
C’est en effet de Mantoue qu’est originaire le dessinateur et graveur Giorgio Ghisi, né en 1520 et dont nous ne savons pratiquement rien de la formation artistique mais qui a manifestement subi l’influence de Giulio Romano. Les premiers travaux que nous connaissions de lui, dessins et gravures, datent de la décennie 1540, d’abord à Mantoue, puis à Rome. Il entre alors en relations avec le Flamand Hieronymus Cock (1518-1570), lequel séjourne précisément un temps à Rome. Rentré à Anvers en 1548, Cock se lance dans l’édition et la diffusion des estampes, à l’adresse bientôt célèbre des «Quatre vents». La conjoncture exceptionnelle qui est celle d’Anvers au milieu du XVIe siècle, et que nous évoquions tout récemment à propos de Christophe Plantin, assurera le succès de l’entreprise:
Dès ses premières années d’activité comme éditeur, [Cock] a formé le projet de présenter au public néerlandais les œuvres de Raphaël et de son école, alors seulement connues de quelques privilégiés. Son principal atout pour y parvenir fut d’avoir réussi à faire venir à Anvers le célèbre graveur italien Giorgio Ghisi, qui exécuta pour [lui] deux gravures monumentales d’après les fameuses fresques de Raphaël au Vatican, rapidement objets de tous les regards.
Le «public néerlandais», certes, mais pas seulement lui: les réseaux commerciaux de la métropole de l’Escaut permettent une diffusion pratiquement européenne des produits anversois ou transitant par Anvers. Quoi qu’il en soit, Ghisi rejoint bientôt son ami. Sa reproduction de l’École d’Athènes est la première à être gravée, en deux planches, et à sortir à l’adresse de Cocq en 1550 (cliché 5). Le bloc sur lequel Épicure s’appuie pour écrire porte désormais la signature: «Raphael Urb[inensis] inv[enit] Georgius M[a]t[uanus] fec[it]». Mais, de manière a priori surprenante, l’image est identifiée au titre, non pas comme L’École d’Athènes de Raphaël, mais comme le prêche de l’apôtre Paul devant une assemblée de philosophes à l’aréopage d’Athènes (cf Actes, XVII, 18 et suiv.). L’inscription épigraphique est portée à l’avant-scène à gauche:
Pavlvs Athenis per Epicvraeos et Stoicos qvosdam philoso phos addvctvs in Martiv Vicv. Stans in medio vico. Svmpta occasione ab inspecta a se ara. Docet vnum illvm, vervm, ipsis ignotvm Devm. Reprehendit idololatriam, svadet resipiscentiā incvlcat et Vniversalis Ivdicii diem et mortvorvm per redivivvm Christvm Resvrrectionem. Act. // XVII.
D’où provient la réinterprétation, nous l’ignorons, mais de toute évidence, il s’agit de faciliter la diffusion de la gravure, dans un environnement tout autre que celui de la capitale pontificale, et où les thèses de la Réforme sont largement reçues. L’année suivante, Ghisi s’inscrit à la Guilde Saint Luc, sous le nom de Joorgen Mantewaen: il est probable qu’il quitte cependant Anvers vers 1554, sans doute d’abord pour la France, puis pour l’Italie.
La réception de la fresque de l’École d’Athènes est ainsi considérablement élargie mais, si le motif reste le même, son interprétation en est déplacée en profondeur: l’humanisme néo-platonicien n’est plus d’actualité, non plus que la théorie des bibliothèques. Signe de la conjoncture nouvelle, c'est la problématique économique qui s'impose en ce mitan du XVIe siècle, à travers le recours à la gravure, et à travers le choix de ce que nous pourrions presque appeler une «scène de genre» illustrant la rencontre de l’apôtre (dont la figure se substitue à celle de Platon!) avec les représentants les plus notables de la culture antique.
Nous reviendrons, dans notre troisième et dernier billet à propos de l'École d'Athènes, sur l’héritage d’Athènes… et sur le retour du motif raphaëlien dans les bibliothèques.

Notes
(1) André Chastel, Le Sac de Rome, 1527. Du premier maniérisme à la contre-Réforme, Paris, Gallimard, 1984, («Bibliothèque des histoires»).
(2) Hieronymus Cock, La gravure à la Renaissance, dir. Joris Van Grieken, Ger Luijten, Jan Van der Stock, Bruxelles, Fonds Mercator, 2013.

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