mardi 18 septembre 2018

Les Juifs et la Révolution

Un ancien travail consacré à la famille Fould (Frédéric Barbier, Finance et politique: la dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1991) nous avait fait connaître certaines grandes figures des communautés juives en Lorraine et en Alsace à partir de la fin de l’Ancien Régime.
Une petite brochure datée de 1795 nous fait reprendre cette problématique. Il s’agit de:
Alexandre Seligmann, Dénonciation à mes concitoyens des vexations que m’ont fait éprouver les fidèles suppots du traitre Robespierre, lors du système de terreur établi dans la République, Strasbourg, De l’imprimerie de Treuttel et Würtz, an III, 38 p., [2] p. bl., 8°. Sign. A-B (8), C (4).
Avec Seligmann, nous sommes pénétrons l’entourage de la plus puissance famille juive de l’est à l’époque: ce sont les Hirz (Hirsch), alias Cerf. Naftali Hertz ben Dov Beer (1726-1793), originaire de Medelsheim (dans le comté de Deux-Ponts / Zweibrücken), est un richissime homme d’affaires, marchand de chevaux, fournisseur aux armées et banquier. Il est aussi un intellectuel des Lumières, qui s’adressera au philosophe Moses Mendelssohn pour intervenir en faveur des Juifs, en même temps que le préposé général de la «Nation juive» d’Alsace. Ses compatriotes le désignent usuellement comme «Cerf Berr le Grand».
À Strasbourg, la proscription des Juifs est une réalité quotidienne: depuis 1388, ils sont interdits de résidence en ville et, tous les soirs, une trompe (le Grüselhorn, ou Kräuselhorn) sonne du haut de la cathédrale pour les avertir qu’ils doivent se retirer. Cet usage ne sera aboli que le 18 juillet 1791. Ne pouvant résider à Strasbourg, les Juifs sont notamment établis à Bischheim, alors une bourgade au nord de la ville: la communauté juive de Bischheim est l’une des plus importantes de l’est de la France actuelle.
Mais la rupture est trop grande, entre le statut et le rôle, surtout s’agissant des familles les plus puissantes. Cerf Berr le Grand est à la tête d’une entreprise stratégique qui se développe entre l’Alsace, la Lorraine et Paris. La cour de Versailles est plus éclairée que le Magistrat de Strasbourg, et, en 1768, le Gouvernement de Louis XV obtient en sa faveur une exception à la règle de proscription quotidienne. Cerf Berr rachète discrètement, en 1771, l’hôtel de Ribeaupierre, où il établit sa famille. Seligmann quant à lui est né à Bouxwiller en 1748, mais son mariage avec Rebecca, fille aînée de Cerf Berr (1774), assure sa fortune: en 1777, il est à son tour autorisé à venir à Strasbourg où, selon la tradition, il poursuit une activité de négociant-banquier, et de manufacturier (dans les deux domaines du tabac et du drap).
Malgré des progrès certains, la question du statut des Juifs est loin d’être réglée en Alsace lorsqu’éclate la Révolution. Si la bourgeoisie éclairée est favorable à l’émancipation, le plus grand nombre reste opposé à toute forme d’intégration (le Cahier de doléances de Strasbourg renferme un article à ce sujet), et la municipalité interviendra à plusieurs reprises contre le processus d’émancipation. Rodolphe Reuss rapporte un passage du Rapport sur la question de l’état-civil des Juifs d’Alsace, par Le Barbier de Tinan:
Encore aujourd’hui, l’on entend l’odieuse corne, dont le son lugubre se répand tous les soirs à la tombée de la nuit du haut de la cathédrale. Les préjugés dont le peuple de Strasbourg est imbu, sa haine aveugle contre les Juifs, trouve en grande partie leur origine à l’impression qu’a faite sur les enfants le son de cette corne, aux ridicules histoires qu’on leur a racontées et dont la tradition se conserve religieusement.
Le 27 septembre 1791, l’Assemblée proclame l’émancipation des «Juifs d’Allemagne», autrement dit les Juifs de l’est, par opposition aux «Juifs portugais», ceux du sud-ouest, dont l’émancipation avait été décidée plus d’une année auparavant (ce délai en lui-même est significatif). La mise en application pratique de cette disposition n'en demeure pas moins problématique.
Dès avant la Révolution, Alexandre Seligmann est riche, et sa maison abrite un précepteur, un secrétaire, un commis et cinq domestiques... Même si la chute de la monarchie s’accompagne de la disparition des relations privilégiées avec la cour, il peut poursuivre ses affaires, tout en se conformant scrupuleusement aux dispositions prises relativement aux contributions successivement décidées (y compris des dons faits à la Société des Jacobins). Mais les événements qui se succèdent à partir de 1793 voient la pression se renforcer: Saint-Just et Lebas lancent un emprunt forcé de 9 millions de livres, auquel Seligmann participe à hauteur de la somme énorme de 200 000 livres. Bientôt pourtant, les manifestations de bonnes dispositions ne suffisent plus et, le 19 novembre 1793, le commissaire après des armées de Rhin et Moselle, Baudot, écrit de Strasbourg:
La race juive, mise à l’égale des bêtes de somme par les tyrans de l’ancien régime, aurait dû sans doute se dévouer tout entière à la cause de la liberté, qui les rend aux droits de l’homme. Il n’en est cependant rien (…). Partout ils mettent de la cupidité à la place de l’amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions à la place de a raison. Ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une régénération guillotinière à leur égard?
Cette dernière formule est au moins... étonnante. Peu après, les emprisonnement commencent, tandis que les mesures discriminatoires se succèdent. Si Seligmann réussit longtemps à y échapper, il finit par être arrêté, le 30 mai 1794, comme «égoïste et fanatique», et il est incarcéré avec six cents autre prisonniers au Grand Séminaire. Sa vie est en danger, tandis que dans le même temps les pertes financières s’accumulent, par suite de l’interruption de toutes les affaires. Pourtant, le banquier ne reconce jamais à se défendre, et il envoie même au Conseil municipal des participations pour l’organisation des fêtes révolutionnaires. La nouvelle de la mort de Robespierre rendra seule possible sa libération, effective le 20 août 1794.
Dans les semaines qui suivent, Seligmann réunit tous les éléments à l’appui d’une demande d’indemnisation, et il publie sa brochure: il n'est sans doute pas anodin que celle-ci paraisse sous l'adresse de l'une des maisons les plus respectées du petit monde réformé (entendons, luthérien) de Strasbourg: la maison Treuttel et Würtz. On le voit, c'est peu de dire que Seligmann est un homme des Lumières, partisan de l'intégration à une République dans laquelle les confessions ne sauraient plus intervient comme des agents de trouble. La péroraison de sa brochure proclame:
Oublions cet enchaînement funeste et désastreux de conspirations contre la liberté générale et individuelle. Le ressentiment ne doit pas habiter le cœur du Républicain, il est l'apanage des tyrans et des esclaves! Ne tirons d'autre résultat de ces écrits douloureux que celui de nous prémunir à l'avenir contre toute confiance aveugle dans les individus; de ne jamais transiger sur les principes; et que le but de toutes nos actions soit la prospérité de notre pays, le maintien du gouvernement populaire et le salut de la République, une indivisible et démocratique! 
Pour autant, ses estimations revues aboutiront au chiffre fabuleux de plus de 630 000 livres de pertes, fin 1796...

Rodolphe Reuss, Seligmann Alexandre ou Les tribulations d'un Israélite strasbourgeois pendant la Terreur, Strasbourg, Treuttel et Würz, 1880. L’auteur souligne le fait que la brochure de Seligmann devenue «fort rare».

lundi 10 septembre 2018

Près de Paris: un vestige d'une ancienne bibliothèque

Au nord de Paris au tournant du XIe au XIIe siècle, Chaalis est situé dans un environnement de bois et de cours d’eau, auquel fait d'ailleurs référence le nom de la commune actuelle, Fontaine-Chaalis. Mais Chaalis est aussi à proximité de plusieurs possessions royales, des domaines ruraux, et surtout la ville de Senlis et son palais royal (rappelons que Senlis voit l’accession d’Hugues Capet au trône royal, en 987).
Vue générale (cliché Institut de France): à gauche, la chapelle de l'abbé; au centre, les vestiges de l'église et du cloître; à droite, le château-musée
Un moulin y est d’abord exploité, avant la fondation d’un prieuré bénédictin, lequel est rattaché à l’ordre de Cîteaux en 1127, puis érigé en abbaye indépendante dix ans plus tard. La nouvelle maison est protégée par le roi, et elle reçoit des dons nombreux et importants de la part de la famille et de l’entourage du capétien, et des seigneurs locaux (comme les Bouteillier de Senlis), au point de devenir rapidement une puissance: près d’une vingtaine de «granges» (dont certaines, très belles, conservées aujourd’hui), correspondant à des exploitations agricoles incluant des activités artisanales (pressoirs, moulins, etc.), et plusieurs hôtels en ville, dont l'un à Paris.
C’est l’abbé Guillaume du Donjeon, ancien prieur de Pontigny et futur archevêque de Bourges, qui lance à la fin du XIIe siècle un vaste chantier de construction, avec divers bâtiments organisés autour de la nouvelle église, Celle-ci est élevée en style gothique, et consacrée dès 1219 (peut-être avant même l'achèvement du chantier). Le grand cloître lui est adossé au nord, avec ses quatre galeries et, au premier étage, le vaste dortoir donnant directement sur le bras nord du transept.
L'armarium de Chaalis
Chaalis est le siège d’une activité intellectuelle très importante, comme en témoignent le catalogue du XIIe siècle (Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 351, f. 123-127) et nombre de manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale de France et dans un certain nombre d’autres établissements, notamment par le biais du fonds de Saint-Martin-des-Champs. Plusieurs moines, prieurs ou abbés ont par ailleurs laissé un nom, dont le plus célèbre est probablement Guillaume de Diguleville, auteur du Pèlerinage de la vie humaine.
Ce n’est pas ici le lieu de résumer l’histoire de l’abbaye de Chaalis, mais de signaler un vestige archéologique rare, et qui intéresse l’historien du livre. En effet, alors que ne subsistent que des ruines de l’ancienne abbaye, les vestiges du grand cloître présentent, au début de la galerie est, une double niche jumelle en plein cintre. Cette niche correspond à l’ancien armarium destiné à abriter les livres liturgiques et ceux servant à la lectio divina: il s’agit d’une sorte de placard ménagé dans l’épaisseur du mur, et dont les vestiges présentent les rainures destinées à accueillir deux tablettes supportant les manuscrits (il y a donc trois niveaux de rangement), et les traces des anciens gonds des volets permettant la fermeture (à gauche sur le cliché). La localisation de l'armarium entre la salle capitulaire et l'église est évidemment la plus commode.
Outre celui de Chaalis, plusieurs autres armariums sont aujourd’hui connus en France (Bonport, l’Escale-Dieu / Escaladieu, Fontenay, prieuré Saint-Maurice de Senlis, etc.), et à l’étranger. Rappelons pour finir que Chaalis est une propriété de l'Institut de France, à qui le domaine, les bâtiments et les collections du Musée ont été légués par Madame Jacquemart-André à sa mort en 1912.

dimanche 2 septembre 2018

Le bibliographe et le Saint-Empire

Voici un petit volume, d’apparence modeste mais dont le contenu est important pour l’histoire intellectuelle de l’Europe. En l’examinant de plus près, nous vérifions ce que nous soupçonnions, à savoir qu’il pose toutes sortes de problèmes à l’historien du livre. Inutile de préciser, avant que de poursuivre, que certains de ces problèmes sont peut-être d’ores et déjà résolus par tel ou tel savant: nous sommes très reconnaissants pour toutes les informations que l’on voudra bien nous transmettre à ce sujet, et nous remercions grandement ceux qui l'ont déjà fait et grâce auxquels nous améliorons notre fiche (cf infra la rubrique "Commentaires").
Mais venons-en au fait. Il s’agit de:
Monzambano, Severinus de –, Veronensis [pseud. Samuel Pufendorf], De Statu imperii Germanici, ad Laelium fratrem, dominum Trezolani, liber unus. Editio nova, emendata & aucta, Veronae, apud Franciscum Giulium [Leiden, Hackius], 1668, [24-]275 p., [5] p. bl., 12°.
La première édition du classique de Pufendorf sort à l'adresse de Genève, «apud Petrum Columesium», en 1667. Cette édition est reprise dès la même année, à l'adresse de Vérone, Giulius (VD17 1:668379E). Dans notre exemplaire, également à l’adresse de Vérone mais daté de 1668, la vignette de titre représentant une sphère armillaire, se présente à nouveau (cf cliché 2).
Par opposition à l’édition de 1667, celle-ci s'ouvre par un titre gravé en taille-douce, et portant la date de 1668: l’aigle impérial protège de ses deux ailes déployées les huit électorats existant alors (cf cliché 1). Dans la colonne de gauche, en montant, les trois archevêques-électeurs (Mayence, Cologne et Trèves); en haut, le roi de Bohême (c’est-à-dire l’empereur). Dans la colonne de droite, à nouveau de bas en haut, le duc de Bavière, le margrave de Brandebourg, le duc de Saxe et le comte palatin.
La visée politique de l’image est évidente, et donne une dimension nouvelle au livre de Pufendorf.
Mais, pourquoi Genève, et pourquoi Vérone? Dans le dernier tiers du XVIIe siècle, un enseignant de Heidelberg dispose de... sinon mille, du moins une vingtaine d'autres possibilités plus commodes et plus efficaces pour publier, sans dire rien des difficultés éventuelles d'ordre confessionnel (l'auteur est évidemment un réformé luthérien, ce qui ne correspond ni au schéma de Genève, ni à celui de Vérone). Bref: quoi qu'on en dise, nous sommes très vraisemblablement devant deux fausses adresses.
Restons sur notre édition de 1668. Bien sûr, la sphère armillaire est connue comme la marque typographique de Daniel et de Louis Elzevier, même si elle sera reprise par un certain nombre d’ateliers typographiques européens. Ces arguments laissent à penser que l’édition a été réalisée dans une ville des Provinces-Unies (où Pufendorf séjourne en 1659-1660), et non pas... à Berlin, comme le suggère le VD17. En fait, la référence au répertoire de Willems donne l'adresse de Leyde, chez Hackius, et siignale que l'édition figurerait effectivement dans le catalogue Elzevier de 1674.
Dans les premières années qui suivent la publication, il existe plusieurs autres éditions du même texte, données à la fausse adresse de «Eleutheropoli, Apud Bonifacium Verinum, 1668», et à celle d'Utopie, chez Nemo  (1). La dédicace à «Laelius» renvoie quant à elle à Esaias Pufendorf, le frère aîné de l’auteur (1628-1689), entré au service du roi de Suède.

L’auteur, Samuel Pufendorf, né à Dorfchemnitz en 1632, est fils de pasteur. Élève à la Fürstenschule de Grimma, puis étudiant à Leipzig et à Iéna, il s’oriente vers l’étude du droit public. Magister artium (1658), il est d’abord diplomate, puis professeur de droit à l’université de Palatinat à Heidelberg (première chaire allemande consacrée au «droit de la nature et des gens»), avant d’être appelé à l’Academia Carolina de Lund. Historiographe royal de Suède, puis historiographe de la maison de Brandebourg à Berlin, Pufendorf meurt dans cette ville en 1694. Son cursus est très représentatif de ce que peut être le statut de l’homme de lettres ou du savant dans l’Allemagne du XVIIe siècle. Quant à son rôle, il est décisif, dans la mesure où c’est lui qui établit d’abord le plus nettement la distinction entre le «droit naturel» et le « droit divin » (cf Paul Hazard, La Crise de conscience, p. 189-190): Pufendorf est l’un des principaux chercheurs à l’origine de l’essor de la Kameralistik (les sciences politiques) en Allemagne au XVIIIe siècle.
Qu’est-ce que l’Empire (le Saint-Empire), telle est la question posée par l’auteur dans son De Statu, une génération après la conclusion de la Guerre de Trente ans et la signature des traités de Westphalie (1648). Historiquement –entendons, depuis le IXe siècle–, l’empereur personnifie la seconde «tête» de la chrétienté (societas christiana), aux côtés du pape. Au début de la période moderne, il reste le suzerain théorique des différents pouvoirs répartis dans les frontières du «Saint-Empire de nation germanique», mais il possède aussi directement un certain nombre de territoires qui sont la base de sa puissance «réelle» et qui se trouvent surtout localisés dans la géographie du Danube.
Même si la dignité impériale est pratiquement attachée à la maison de Habsbourg depuis 1439, l’empereur reste en principe un souverain élu par le collège des sept princes-électeurs, laïques ou ecclésiastiques, dont le premier est l’archevêque-électeur de Mayence, primat de Germanie et archi-chancelier d’Empire (2). L’assise politique de l’Empire est située en Allemagne méridionale et sur la vallée du Rhin, avec Francfort/M. (pour l’élection et pour le couronnement), avec aussi avec les villes qui accueillent un certain nombre de diètes (Reichstag) particulièrement importantes, etc.
Certes, l’Empire perdure tout au long de l’Ancien Régime, mais l’avenir s’écrira ailleurs que dans une utopie devant laquelle Charles Quint lui-même finira par abdiquer: il s’agit de la «territorialisation», soit la constitution d’entités politiques qui deviennent pratiquement indépendantes et dont la puissance est assise sur le contrôle d’un certain territoire (on en comptera plus de trois cents à la fin de l’Ancien Régime). Ce sont, d’une part, des principautés laïques, mais aussi les trois archevêchés «rhénans» et, enfin, les villes «libres et impériales», qui sont autant de petites républiques… On remarquera d'ailleurs qu’un nombre important des ces États est aussi soumis à l’élection: en principe, les chapitres élisent les titulaires des sièges de prélats, tandis que les Magistrats urbains sont généralement cooptés. La juxtaposition d’entités politiques multiples, la persistance d’une pratique de l’élection et la disparition de l'unité confessionnelle posent bel et bien la question de l'existence même de l'Empire, mais inscrivent aussi la négociation et la diplomatie dans la tradition politique allemande.
Pufendorf constate dans son livre que la constitution politique de l'Allemagne échappe aux descriptions classiques et normatives héritées de la tradition aristotélicienne: le Saint-Empire combine des éléments relevant des catégories politiques classiques, la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, et devient une entité inclassable, «tantum non monstro simile». Il survit pour autant, avec ses propres institutions et fonctions en grande partie issues des dispositions prises à la diète de Worms de 1495: la diète siège de manière permanente à Ratisbonne (Regensburg) à partir de 1663, tandis que la Chambre impériale de justice (Reichskammergericht), d’abord établie à Spire (Speier), est plus tard déplacée à Wetzlar.

Outre celle des fausses adresses, dont la solution relève d’une étude plus précise de bibliographie matérielle (et surtout: quid de Genève? (4)), notre petit volume pose encore bien des questions au bibliographe: pourquoi le choix de Monzambano, que représente la référence à Vérone (3), etc.? Il serait en outre très intéressant de voir comment la problématique de l’état de l’Allemagne et de la signification de l’institution impériale s’impose comme une problématique européenne, et comment le livre de Pufendorf, destiné d’abord au public transnational des clercs, fait très vite l’objet de traductions à partir du latin: en allemand dès 1667, puis en français (1669), etc. Les commentateurs parlent de 300 000 exemplaires des œuvres de Pufendorf diffusés jusqu’en 1710, mais, on le voit, il reste visiblement du travail pour le bibliographe...

L’exemplaire que nous avons sous les yeux porte une reliure en vélin rigide, du XVIIe siècle. Mention ms sur le dos: «Monzambano de Statu Imper.»; «herman»; «1668 Veronae Giuli». Cachet au titre: «Bibliotheca episcopatus alba-regalensis» (Székesfehérvár / Stuhlweissenburg, dont l’évêché est fondé en 1777). Mention ms d’ex dono [notre ami István Monok nous signale: «Ex dono J[acobi] Kostka ». Il y a énormément de Kostka en territoire allemand ou polonais, et en Hongrie avec la graphie «Kosztka». Je crois que l'inscription est du 17e siècle»]. Notre collègue nous signale aussi, pour préciser le contexte intellectuel, l'intérêt du recueil dirigé par Joseph S. Freedman, Die Zeit um 1670: eine Wende in der europäischen Geschichte, Wiesbaden, Harrassowitz, 2016 ("Wolfenbütteler Forschungen", 142), notamment l'introduction, et l'article de Jan Schröder, "Erneurerung der Rechtswissenschaft im späten 17. Jahrhhundert", p. 213-230.
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Notes
1) Quand les commentateurs, voire les catalogueurs, n’ignorent pas la pratique des fausses adresses, les identifications qu’ils proposent sont pour la plupart directement reprises de Weller (Die Falschen und fingierten Druckorten, p. 176), lequel donne, pour les premières éditions du De Statu, les correspondances suivantes : Vérone = Berlin ; Genève = La Haye ; Eleutheropolis = La Haye ; Utopia = Iena. Nous ne croyons pas un instant à l’hypothèse qui fait identifier dans certains OPAC Eleutheropolis avec Freistadt (Eleutheropolis Tessinensis), hypothèse probablement inspirée de l’étymologie (eleutheros = libre) et reprise par Deschamps.
2) Dans la tradition, le souverain est élu par acclamation du peuple, mais l’élection est accaparée par les grands, puis par les sept princes-électeurs: la Bulle d’or octroyée par Charles IV (1356) confirme de jure ce qui était établi de facto. Dans un deuxième temps, le souverain sera couronné empereur par le pape. L’élection de Charles Quint, en 1519, marque l’apogée de la logique du marchandage entre les grandes familles, mais le couronnement impérial de Bologne, en 1530, sera le dernier à être célébré par le pape.
3) Peut-être une référence implicite à la tradition juridique du droit romain? Monzambano désigne en effet une bourgade à quelques kilomètres du lac de Garde, sur le Mincio et non loin de Vérone. Nous connaissons par ailleurs le petit bourg de Terzolas, dans la région du Val de Trente, alors même que Vérone se place au débouché de ce qui reste le principal itinéraire entre le Saint-Empire et l’Italie (par le col du Brenner). Malgré la concentration des lieux dans la géographie de l'Italie du nord, l'hypothèse d'une référence au droit romain semble pourtant bien compliquée... 
4) Le service de l'inventaire rétrospectif des collections de la BnF, dirigé par Jean-Dominique Mellto et dont nous avions attiré l'attention sur le cas «Monzambano», vient de corriger les fiches des trois exemplaires du De Statu publiés en 1667-1668 et conservés dans l'établissement

dimanche 26 août 2018

Édition et produits dérivés

Nos lecteurs savent combien nous sommes sensibles au genius loci, le génie du lieu, lequel pousse à découvrir ou à revoir certaines maisons d’écrivain particulièrement intéressantes: c’est le cas à Saché avec Balzac, ou encore à Médan avec Zola, mais c’est aussi le cas dans la Maison de Chateaubriand, à La Vallée aux Loups. Il y a déjà... quelques années, nous avions consacré plusieurs billets à notre livre, Le rêve grec de Monsieur de Choiseul: la source principale est donnée par le monumental ouvrage de Choiseul lui-même, le Voyage pittoresque de la Grèce (Paris, 1782-1822, 2 vol.). L’un des plus célèbres de son temps, l’ouvrage, même s’il est resté inachevé, imposera le genre prolifique des multiples Voyages pittoresques (jusqu’aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France), et de leurs déclinaisons à l’étranger (Malerische Reisen, etc.).
C’est peu de dire que, de Paris à Londres et à Saint-Pétersbourg, l’illustration du «Choiseul», lequel est publié par livraisons, est très vite célèbre. La preuve en est donnée par les exemplaires conservés dans un certain nombre de bibliothèques principalement européennes, et qui dans leur grande majorité témoignent des deux dimensions de l’ouvrage: d’une part, l’intérêt très réel des savants, des amateurs et en partie des «mondains» pour l’archéologie, pour la découverte des antiquités grecques et pour l’étude de l’histoire ancienne (pensons au succès incroyable de l’Anacharsis); de l’autre, la distinction, qui pousse à se procurer le «livre dont on parle», et le cas échéant à le faire relier de manière plus ou moins somptueuse.
Nous connaissions le très beau papier peint panoramique des «Scènes turques», conservé par la Maison de Chateaubriand à La Vallée aux Loups. Il s’agit d’une très élégante représentation qui reprend en les combinant plusieurs planches de Choiseul, dont la superbe vue de la halte des voyageurs «près de Dourlach», en « Natolie » (t. I, pl. 74). Le papier peint a été réalisé par la manufacture des Dufour à Paris au début de la Restauration, et le fait qu'il reproduise certaines des scènes en miroir témoigne de ce que le modèle a effectivement été donné par les gravures d’origine. C’est cet ensemble exceptionnel qui vient d’être restauré. Les responsables de la Maison de Chateaubriand expliquent qu’il s’agit d’un papier peint panoramique, constitué en l’occurrence de dix lés, lesquels sont collés les uns à la suite des autres pour former un ensemble décoratif. 
Maison de Chateaubriand, Inv. DE.993.CG.1
Nous sommes, sous la Restauration, à l’aube de la Révolution industrielle qui va complètement bouleverser les conditions de fonctionnement de la branche de l’imprimerie et de la librairie. C'est la grande époque des papiers peints panoramiques, mais voici que nous découvrons aussi, progressivement, à l’heure de ce qui deviendra le public de masse, le rôle des « produits dérivés». Des produits dérivés, certes, il y en a de longue date dans le domaine de l’imprimé, à commencer par les contrefaçons, ou encore les estampes qui reprennent certains motifs célèbres de tel ou tel texte. Mais le principe se développe, avec les plagiats et toutes sortes d’autres pièces, jusqu’à l’époque de Chateaubriand lui-même. Celui-ci ne constate-t-il pas avec étonnement, et peut-être un certain dépit (il «sue de confusion»), mais sans y attacher plus d’importance sur le plan juridique comme sur le plan financier :
Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius (1). Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan (2). Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet (3), pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage: si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode.
Le passage des Mémoires d’Outre-tombe permet de mettre l’accent sur trois phénomènes: d’une part, en effet, la montée en puissance des produits dérivés, qui peuvent d’ailleurs aussi n’être pas pour rien dans le succès de l’œuvre d’origine; d’autre part, la nécessité de mettre en place, à terme, une forme de régulation et de protection des «œuvres de l’esprit»; et, enfin, et c’est peut-être le plus inattendu, l’apparition du people. Chateaubriand est «à la mode», il devient, avant la lettre, un people, et, ailleurs dans ses Mémoires, il s’étonne qu’un article à son sujet dans un périodique fasse plus pour sa renommée que les ouvrages les plus imposants qu’il a effectivement écrits. S'agissant de la renommée, les choses ont une première fois bougé au XVIe siècle, quand les portraits d’un Érasme, d’un Mélanchthon, d’un Luther sont partout répandus, et le phénomène se prolonge jusqu'à Voltaire et à Rousseau au XVIIIe siècle. Le temps de la «deuxième révolution du livre» innovera en introduisant le public de masse, et en faisant de certains de ces grands penseurs ou grands auteurs des figures «à la mode», des people –bien sûr, tout le problème réside dans l'équilibre entre la médiatisation... et le talent. Le rapport favorable établi par un Lamartine ou un Victor Hugo ne se retrouve sans doute pas dans les mêmes conditions aujourd'hui, où les grands auteurs ou les grands penseurs ne sont plus des people, et inversement.

Notes
1) Apparentée aux spectacles de foire, la «collection Curtius» préfigure le musée de Madame Tussaud en présentant des mannequins en cire, des têtes de guillotinés, mais aussi des scènes et des personnages célèbres, voire des assassinats. L’initiateur est le docteur Philippe Creutz, dit Curtius. Atala désigne le personnage du roman de Chateaubriand, et la Brinvilliers, alias la marquise de Brinvilliers, est une célèbre empoisonneuse à l’époque de Louis XIV.
2) Dans le roman de Chateaubriand, Chactas désigne le vieux chaman aveugle, ancien guerrier des Natchez. Alors qu’il a été fait prisonnier par une tribu ennemie, il est libéré par Atala, fille de Simaghan, le chef de la tribu.
3) André Morellet, Observations critiques sur le roman intitulé Atala, Paris, Dené le Jeune, an IX (1801), p. 17 et 19.

lundi 20 août 2018

Au fond de la forêt de Loches,... des livres (2)

Les changements induits par les décisions prises dans les deux premières années de la Révolution sont absolument considérables s’agissant des bibliothèques religieuses dans le royaume: après la nuit du 4 août, les biens des maisons régulières sont mis à la disposition de la Nation par les lois des 2-4 novembre 1789, tandis que les vœux monastiques viennent d’être suspendus et que les religieux seront autorisés à partir le 13 février 1790 (première partie de ce billet: voir ici).
Il n’est pas de notre propos d’envisager la question des biens immobiliers pour elle-même: bornons-nous à dire que les inventaires réalisés consécutivement fournissent souvent des éléments importants sur les bibliothèques et collections éventuelles de livres, et que celles-ci devront être mises à l’abri dès lors que les bâtiments qui les abritent sont proposés à la vente.
La nouvelle organisation territoriale est fondée, depuis 1790, sur 83 départements eux-mêmes plus tard subdivisés en 545 districts, et il est établi que chaque district devra disposer d’un dépôt littéraire –ce qui ne sera pas absolument le cas. Ces «dépôts» sont souvent localisés dans une église désaffectée, où l’on rassemblera les collections de livres, qui proviennent des communautés supprimées et autres établissements ayant fait l’objet de confiscations dans la ville même, mais aussi dans le plat-pays environnant: c’est le cas pour les livres de la chartreuse du Liget
Dans l'immédiat, les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du Liget était établie dans un bâtiment proche de la cellule du prieur: nous reviendrons sur ce dispositif (1). Le 10 mai 1790, des représentants de la municipalité de Chemillé-sur-Indrois, conduits par le maire, l’abbé Jean-Baptiste Bruneau, se rendent à la chartreuse pour en dresser un état sommaire. Bruneau est une personnalité singulière: né en 1732, il est d’abord curé de Sennevières (fin de l’année 1762), puis il vient à Chemillé (juillet 1784), et sera maire du village (1791). Il prête le serment constitutionnel, mais est appelé à Tours comme vicaire du nouvel évêque, Pierre Suzor. Maussabré prend alors sa suite à la cure de Chemillé. Bruneau se retirera dès 1794 à Gouard, une ancienne métairie du Liget qu’il a rachetée. Nommé agent national en l’an IV, puis à nouveau maire de Chemillé, il est décédé en 1810…
Mais revenons à la chartreuse. Le travail d’inventaire durera trois jours, et le document nous informe:
Dans [la] seconde cour est l’entrée par où on va dans le cloître des religieux. Il y a environ vingt cellules bâties à neuf (…). Auprès de la cellule du prieur est la bibliothèque, qui est un grand vaisseau abondamment pourvu de bons livres. Au bout se trouve une petite chapelle, et plus loin, le cabinet des archives (2).
Dans les jours qui suivent, le district de Loches dépêche à son tour des inspecteurs chargés d’effectuer un inventaire plus précis, prélude à la vente des bâtiments. Une attention particulière est portée à la bibliothèque, riche de 6900 volumes (1500 in-folio, 1180 in-quarto, 600 formats plus petits),
parmi lesquels il se trouve beaucoup de bouquins, livres dépareillés, méventes, journaux, vieux bréviaires, diurnaux, etc.
Parmi les titres, dont «le plus grand nombre traitait de matières ecclésiastiques»,
plusieurs ont paru précieux [aux inspecteurs], tels que la Polyglotte de Le Jay (3), une collection des conciles, édition du Louvre (4), de bonnes éditions de SS PP, la Byzantine grecque et latine, un atlas en dix volumes grand in-folio avec des cartes coloriées (5), les Fables de La Fontaine, deux volumes in-folio avec figures, etc.
Avons trouvé dans une armoire de la bibliothèque 35 manuscrits peu intéressants, dont quinze sur vélin et le reste sur papier.
Enfin, ce sont les estampes et tableaux, dont «quelques recueils d’estampes de peu d’importance, quelques petits tableaux», une série de portraits royaux (6) et surtout
un grand portrait du cardinal de La Roche-Aymon, qui nous a paru mériter le plus d’attention… (7)
Un inventaire plus détaillé du mobilier, établi le 9 novembre 1790, nous permet d’avoir quelques précisions sur l’installation de la bibliothèque. Celle-ci comprend en effet
tous les rayons en 182 tablettes de 80 pieds de long, entièrement garnies de livres, quelques rayons même doubles et plusieurs livres au-dessus des autres dans les mêmes rayons, cent quinze tableaux tant peints que gravés, onze médaillons, une statue de la sainte vierge, cinq tables, quelques cartes géographiques et estampes, trois fauteuils, vingt chaises et un étau, une échelle, une vache [coffre recouvert de peau de vache].
On trouve aussi des livres chez les religieux eux-mêmes: dom Vézac a treize in-octavo et quatre-vingts «petits volumes»; dom de Saint-Jean, une centaine de volumes et trois cartes géographiques…
En définitive, le district se propose de mettre les volumes sous scellés et de vendre le mobilier – dans l’intervalle, la garde sera assurée par six hommes du régiment Royal-Roussillon. Au début de l’année 1791, les chartreux quittent les lieux, et la vente est effectivement organisée (5-21 juin) (8), mais les livres restent sur place, d’abord confiés au docteur Droulin, puis à Jean Ondet, l’un des nouveaux propriétaires, lequel ne quittera son poste que le 12 octobre 1793. Une fois les volumes transportés à Loches (sur décision du 10 février précédent), et d’abord déposés dans les deux salles du prétoire de la commune, quatre délégués sont chargés d’en faire l’inventaire (9). Le 4 mai 1794, la bibliothèque est transportée à l’Hôtel de ville, où elle demeurera jusqu’en… 1983.
Une partie importante du fonds du Liget est aujourd’hui toujours conservée à la bibliothèque de Loches (10) tandis que, dans l’intervalle, les bâtiments de la chartreuse ont été vendus à deux notables de cette ville, Louis Pottier, président du Tribunal (11), et Jean Ondet, que nous venons de rencontrer, pour être exploités en carrière de pierres (19 août 1791)… (12) 

Notes
1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
2) Archives départementales d’Indre-et-Loire (ci-après Ad37), 1Q-215. 3) Cette édition de la Bible de Guy Michel Le Jay ne semble pas conservée à Loches.
4) Conciliorum omnium generalum et provincialium collectio regia, Parisiis, E typographia Regia, 1644, 37 vol., 2°. Loches, Inv. 144. Rel. veau brun moucheté, dos à six nerfs, fleurons dans les compartiments, tr. mouchetée en rouge.
5) L’Atlas de Blaeu est aujourd’hui toujours conservé à la Bibliothèque de Loches.
6) Dont celui de Louis XI, aujourd’hui au Musée du Plessis.
7) Charles Antoine de La Roche-Aymon (1697-1777). Ad37, 1Q-179, 192 et 215. L’inventaire établi par la municipalité est contrôlé par le district de Loches, qui le complètera les 9 et 10 novembre 1790. On notera qu’Antoine Charles de La Roche-Aymon a été reçu novice au Liget en 1742 (Ad37, 6NUM6 069/077): il est possible que le portrait lui ait appartenu.
8) Ad37, Q 171.
9) André Montoux, « Un manuscrit du XVe siècle de la Bibliothèque de Loches », dans Bulletin de la Société archéologique de Touraine [ci-après BSAT], 1971, p. 391-401.
10) Sur l’inventaire de 1494, cf Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, ouvr. cité, p. 148.
Certains parmi les plus remarquables sont cependant envoyés à Paris, notamment la grande Bible en cinq volumes, exécutée au XIIe siècle et aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France (ms lat. 11506-11510). Albert Philippon, « La liquidation de la Chartreuse du Liget par la Révolution », dans BSAT, 1941 (XXVIII), p. 100-128, et 1942 (XXIX), p. 236-256. L’auteur (1896-1970) a été pendant seize ans instituteur à Chemillé-s/Indrois.
11) Sur les Pottier, voir : Grands notables du Premier Empire, 8, p. 133-134.
12) Ad37, L 132 f. 6 et L 178.

samedi 11 août 2018

Au fond de la forêt de Loches..., des livres

Ce blog a déjà accueilli quelques billets se rapportant à la lisière de la Touraine et du Berry, notamment le bassin de l’Indre et de son affluent de la rive droite, la petite rivière de l’Indrois. Nous sommes à partir de la seconde moitié du IVe siècle sur une voie de pénétration de la christianisation, avec l’évangélisation des campagnes entreprise sous l’impulsion de saint Martin, et la fondation d’un certain nombre d’églises et de paroisses rurales. Le deuxième temps est celui des grandes abbayes bénédictines: à la fin du VIIIe siècle, l’abbé de Saint-Martin de Tours fonde Cormery, sur l'Indre, puis, au milieu du IXe siècle, les moines de Cormery s’établissent à Villeloin, sur l’Indrois, abbaye devenue autonome un siècle plus tard (965). Ces maisons constituent rapidement des puissances politiques et économiques, et leur présence dynamise la mise en valeur des territoires ruraux, en premier lieu par le défrichement.
Détail des vallées de l'Indre et de l'Indrois. On distingue Cormery, Lochzs (et le symbole de la forêt), "les chartreux" et "Ville Loin ab[abbaye]". En haut à droite, près du cadre, un fragment du cours du Cher.
Mais, bientôt, la concurrence se déploie entre les ordres religieux, les nouveaux venus cherchant à mettre en cause l’hégémonie des Bénédictins. Henri II Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1156, fonde dès l’année suivante l’ermitage de Grandmont-Villiers, dans la paroisse de Coulangé. Puis, en 1178, c’est la chartreuse du Liget, que le roi institue en expiation de l’assassinat de Thomas Becket, archevêque de Canterbury –les terres sont achetées à Villeloin. Nous sommes à l’est de Loches, en pleine forêt, et le nouveau complexe devient très vite important, avec maison haute réunissant l’église abbatiale, le cloître, etc., maison basse (ou couroirie) pour les frères convers, et un domaine de quelque 1500 ha..
Que les chartreux aient eu une activité de copie importante est mis en évidence par leur production de manuscrits (cf CGM, t. XXIV, 1894, et voir ici). En revanche, il n'y a probablement pas de scriptorium au Liget, dans la mesure où la pratique de l'ordre est celle des cellules individuelles, dont chacune représente comme un petit monastère: le frère se livre à toutes les activités requises dans sa propre cellule.
Les difficultés s'accroissent quand il s’agit de suivre le devenir de la bibliothèque du Liget à l’époque moderne: les informations les plus significatives datent en effet seulement du XVIIIe siècle. En 1787, un vaste programme de reconstruction est lancé par le prieur Antoine Couëffé, pour un montant de 110 000 ll.: les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du couvent est établie dans un bâtiment de plain pied, adossé au cimetière et au cloître (1).
Cette bibliothèque dispose d’un catalogue manuscrit établi à partir de la fin du XVIIe siècle, concernant les seuls imprimés, et progressivement complété (2). Le catalogue se présente en un élégant volume soigneusement copié, et subdivisé en deux parties:
D’abord, la partie systématique (cf cliché), dont on peut bien supposer qu’elle correspondait à l’organisation matérielle de la bibliothèque (catalogue topographique). Vingt classes sont désignées par des lettres majuscules, dont treize relatives à la théologie :
A Biblia sacra.
B Interpretes sacræ scripturæ.
C Concilia.
D Patres Graeci.
E Patres latini 380.
F Theologi scholastici.
G Casuistæ
H Controversistæ
I Concionatores
K Libri pii.
L Jus canonicum.
M Jus civile.
N Philosophie et medici
O Mathematici, astrologi et cosmographi.
P Historici ecclesiastici
Q Historici profani
R Oratores et poetæ.
S Humanistæ et grammatici
T Miscellanei.
V Authores qui tractant de magia, spectris, apparitionibs et excommunicationibus.
Catalogue systématique des Chartreux
On notera que cette dernière classe, celle qui porte la lettre V, a été ajoutée postérieurement. À la fin de chaque classe, un feuillet blanc (parfois plus) a été réservé pour les additions. Il y a quelques rares fiches de renvoi.
Ce catalogue constitue le catalogue de référence, mais il a été complété par un deuxième répertoire, contenu dans le même volume à partir de la p. 111, et disposé selon l’ordre alphabétique des auteurs / titres.
Une particularité du catalogue consiste dans le fait que chaque notice s’ouvre par une date qui correspond plus ou moins précisément à la date de l’ouvrage dont il s’agit: cette pratique, qui semble rare dans les catalogues anciens, témoigne de la montée en puissance de la problématique historico-littéraire à l’époque des Lumières (cf par ex. infra, cliché 3).
Quoi qu’il en soit, le déclenchement de la Révolution rend très vite l’entreprise de rénovation lancée par Antoine Couëffé sans objet: les biens du Liget sont en effet confisqués et, à terme, l’essentiel de la bibliothèque arrive à Loches, où il est toujours conservé aujourd’hui –quelques manuscrits sont cependant transportés à Tours (3). Nous reviendrons sur cet épisode de la Révolution, et sur ce qu’il nous dit de la bibliothèque, mais concluons en évoquant quelques exemplaires incunables provenant du Liget et aujourd’hui conservés à Loches.
Notice des Lettres de saint Jérôme
Sortie des presses d’Amerbach en 1497, voici l’Explication des Psaumes (Explanatio Psalmorum, GW 2911. Loches, Inc. 2). L’ouvrage porte une reliure dont le Catalogue régional des incunables (t. X, n° 60) nous dit qu’elle provient du Liget (mais quelle est la source?) Le titre ne semble pas apparaître dans le catalogue manuscrit, mais la consultation de l’ISTC permet de noter une particularité dans la diffusion de l’ouvrage en France: le catalogue recense en effet six exemplaire seulement (4), dont trois conservés dans les bibliothèques de notre région, en l’occurrence Bourges, Loches et Orléans.
Epistolæ Hieronymi, Roma, 1470.
Les Lettres de saint Jérôme (Epistolae) sont publiées par Sweynheim et Pannartz à Rome en deux volumes en 1470 (GW 12423). L’exemplaire de la chartreuse du Liget, aujourd’hui à Loches (Inc. 14 (1) et (2)), porte sur un feuillet liminaire blanc une mention d’appartenance: «pro Carthusiensibus sanctor[um] Donatiani et Roga[tiani] p[ro]pe Namnet[as]». L’ouvrage provient donc de la chartreuse de Nantes, d’où il est passé au Liget probablement au XVIe siècle.
Le Liget possédait aussi le De Institutione coenobiorum de Cassien (Loches, Inc. 9). Terminons en soulignant que le petit nombre d’incunables conservés en provenance du Liget semble remarquable, mais qu’il reste difficile d’identifier d’éventuels autres exemplaires dans la mesure où, d’après notre expérience, ils ne portent apparemment pas de mention de provenance explicite. L’enquête reste bien évidemment à poursuivre pour les éditions du XVIe siècle.

NB Tous les clichés sont © Bibliothèque de Loches.

Notes
(1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
(2) Catalogus bibliothecae Ligeti, ms de la fin du XVIIe siècle, complété au XVIIIe siècle: Bibliothèque municipale de Loches, ms 39 (et cf CGM, XXIV, p. 436 ).
(3) Le catalogue Dorange (A. Dorange, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Tours, Tours, Impr. Jules Bousserez, 1875) signale cinq manuscrits provenant possiblement du Liget et figurant dans les fonds de Tours. On notera celui des Heures de Notre-Dame, exécuté pour Louis d’Amboise et offert à la chartreuse par le comte de Béthune (ms 217). Rappelons que la Bibliothèque de Tours est pratiquement détruite par fait de guerre en 1940.
(4) Nous ne tenons pas compte des deux exemplaires de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, comme n’appartenant pas à la géographie du royaume aux XVe et XVIe siècles.

mercredi 8 août 2018

Les nouvelles trompeuses ("fake news")

On nous parle beaucoup de fake news, ces temps-ci, en sous-entendant le plus souvent qu’il s’agit d’un phénomène nouveau.
Entendons-nous d’abord sur le terme: une fake news (le singulier existe-t-il?) n’est pas simplement une fausse nouvelle. Il faut entendre le terme dans un sens plus précis, à savoir comme désignant une information trompeuse. Cette information ne portera pas nécessairement sur quelque chose de récent (une «nouvelle»), mais elle est donnée dans l’intention d’orienter la pensée ou le jugement de celui auquel elle s’adresse, et elle relève de l’espace public: autrement dit, il s’agit d’un phénomène qui touche fondamentalement à la médiatisation.
Bien entendu, la puissance qui est aujourd’hui celle des nouveaux médias et des réseaux sociaux fait prendre à ces phénomènes des formes spécifiques, et leur donne un pouvoir inédit: les débats sur la manipulation possible de l’opinion en témoignent, de même que l’engouement médiatique pour les récentes «affaires», à commencer, en France, par l’«affaire Benalla».
Les fake news sont d’autant plus dangereuses qu’elles bénéficient du fait que l’interface par laquelle fonctionnent les réseaux sociaux est un écran, soit un média «chaud», pour reprendre la terminologie de Marshall MacLuhan. Par suite, l’utilisateur / spectateur n’a qu’une très faible marge d’autonomie, et la question de la véracité, voire de la vraisemblance du contenu devient plus secondaire. Les fake news peuvent se résumer dans une affirmation ou dans une négation, sans plus de démonstration ni d’amorce de raisonnement: par ex., le Brexit permettra au Royaume-Uni d’économiser un milliard d’euros par mois (ou 10 milliards, ou 100 milliards, ou 1000 milliards, le chiffre n’a paradoxalement plus aucune importance, dès lors que l’on ne dit rien de la manière dont on le calcule). La fake news est brève, par définition, elle a la longueur d’un tweet: la simple accusation fake news!, sans plus d'argumentation, suffit.
De tels phénomènes intéressent bien sûr le citoyen, mais aussi l’historien du livre et de la civilisation du livre et de l’écrit. Remontons au Moyen Âge. Une des difficultés de l’analyse provient de l’intentionnalité de la tromperie: la fake news suppose-t-elle que son émetteur ou celui qui la met en circulation sache qu’elle est fausse? La théologie permet de biaiser, en considérant que la responsabilité relève non pas de l’homme, mais du démon. Ce sont les faux prophètes (terme à prendre dans une acception large), inspirés par le démon, qui séduisent les foules et les individus pour les entraîner sur les voies de l’erreur –même si, bien sûr, la désignation de tel ou tel prophète comme «faux» relève aussi de l’institution et du rapport de force, comme le montre l’exemple tragique de Jan Huss. Le prophète est censé parler à la place de Dieu quand, pour le moraliste, le faux prophète dira seulement à l’homme ce que celui-ci souhaite entendre: ce sont les faux prophètes qui, dans la Nef des fous, poussent chacun à céder à la facilité, au plaisir et à un faux sentiment de sécurité (les Indulgences!). 
Le média principalement utilisé par les faux prophètes est celui de l’oralité et de la prédication (ce qui ne les empêche nullement, bien au contraire, de passer par le biais des nouveaux supports). L’activation en revanche de toutes les potentialités liées au nouveau média de l’imprimé se fera lentement à partir du XVe siècle finissant. L’historien ne peut que constater que la propagande moderne apparaît, en France dès cette époque: nous connaissons les canards imprimés donnant des nouvelles des expéditions royales en Italie, ou encore le récit d’une «entrée» dans telle ou telle ville. La propagande ne relève pas toujours de l’ordre de la fake news, dans la mesure où elle ne diffuse pas systématiquement des nouvelles fausses. L’invention de la Gazette par Richelieu et Théophraste Renaudot en 1631 se place ainsi dans l’ordre du contrôle plutôt que de la réécriture: les nouvelles vérifiées sont mises en circulation pat l’autorité publique, ce qui ne va pas sans un a priori favorable à la capacité de raisonnement logique attribuée à un lectorat il est vrai toujours minoritaire...
Bien sûr, la tromperie joue aussi dans l’ordre de l’économie –et de l’escroquerie. Mais surtout, tous ces phénomènes prennent une dimension inédite en temps de crise religieuse, plus encore en temps de guerre. La Première Guerre mondiale constitue à cet égard un observatoire très remarquable, moins sur la question des dépêches officielles (les communiqués de l’État Major doivent être pris pour ce qu’il sont) que sur celle des mythes. Jean Richepin publie, dans Le Petit journal du 13 octobre 1914, une note sur les Allemands qui coupent systématiquement la main des enfants et des jeunes gens:
Qui de nous aurait l’abominable courage (…) d’emmener en captivité 4000 adolescents de 15 à 17 ans, comme ils viennent de le faire dans le Cambrésis, renouvelant ainsi les plus inhumaines pratiques de l’esclavage, et de couper le poing droit à ces combattants futurs, comme ils l’ont fait ailleurs, et enfin de renvoyer des prisonniers mutilés, comme ils l’ont fait récemment en Russie, où l’on a vu revenir des Cosaques les yeux crevés, sans nez et sans langue?
Gide s’inquiète de connaître la vérité sur ce dossier (il n'y parviendra pas), tandis que Romain Rolland s’insurge immédiatement:
Comment est-il possible qu’on laisse un Richepin écrire, dans Le Petit Journal, que les Allemands ont coupé la main droite à 4000 jeunes garçons de 15 à 17 ans, et autres sottises scélérates! Est-ce que de telles paroles ne risquent pas d’amener, de notre part, des cruautés réelles? Depuis le commencement de la guerre, chaque trait de barbarie a été amplifié cent fois; et naturellement il en a fait naître d’autres. C’est une suite de représailles. Jusqu’où n’iront-elles pas?... (Romain Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919, Paris, Albin Michel, 1952, p. 93. Sur ce dossier, voir ici).
Ce qui est nouveau avec les technologies actuelles, et ce qui fonde en effet l’originalité des fake news par rapport à toutes les sortes de manipulations antérieures, ce sont la puissance du phénomène et son fonctionnement dans l’instantanéité: à la fois contempteur et producteur de fake news, le président des États-Unis intervient tous les jours sur Twitter, et il compte plusieurs dizaines de millions de lecteurs abonnés à son compte, et qu'il touche ainsi immédiatement.
Concluons: pour les théologiens, le diable est à l’œuvre dans l’action des faux prophètes, mais aussi dans l’esprit de leurs auditeurs, prompts à accueillir ce qu’ils attendaient, même s’ils savent en définitive que c’est faux. L’avertissement est d’importance, aujourd’hui où chacun est quotidiennement confronté à des fake news plus ou moins subtiles: c’est à nous à nous prémunir contre les tromperies, et à ne jamais perdre de vue que nous sommes responsables de ce que nous lisons –et de la signification que nous y apportons.