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samedi 22 juin 2019

Un colloque et une exposition sur les Lumières

Pensées secrètes des académiciens 
Fontenelle & ses confrères

Colloque international
27-29 juin 2019

27 et 28 juin:  Institut de France (3 rue Mazarine et Grande Salle des séances)
 29 juin: en Sorbonne (Salle Louis Liard)

Buste de Fontenelle (© Musée des Beaux-Arts de Lyon)
Ce colloque traitera des relations des milieux académiques avec la pensée libre, hétérodoxe et clandestine au 18e siècle. Parallèlement à leurs activités intellectuelles publiques dans le domaine des sciences, de l’érudition et des Belles Lettres, une partie des académiciens et de leurs amis poursuivait en effet des échanges confidentiels sur des questions philosophiques et religieuses, échanges auxquels ils ne souhaitaient, ou ne pouvaient pas donner un caractère public.
C’est sur cette vie intellectuelle double que le colloque veut attirer l’attention. Il s’agira de mettre en évidence l’existence d’un groupe discret d’hommes de grande culture au sein des Académies de la fin du règne de Louis XIV à l’avènement de Louis XVI. Ce qui les rapproche, c’est une même inspiration critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés et le goût de l’érudition. Le colloque est accompagné d'une exposition, mettant en valeur l'exceptionnelle collection de manuscrits philosophiques clandestins de la Bibliothèque Mazarine.

Programme détaillé ici.

Colloque international organisé par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, la Bibliothèque Mazarine, le CELLF (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises / Sorbonne Université) et La Lettre clandestine, avec le soutien de l’Institut de France.

Entrée libre dans la limite des places disponibles: contact@bibliotheque-mazarine.fr

Exposition

De la fin du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe, de nombreux textes reflétant un courant de pensée érudit, critique et intellectuellement subversif ont circulé sous forme de copies manuscrites. Les recherches des dernières décennies ont montré que beaucoup de ces manuscrits, philosophiques et clandestins, ont des liens avec le milieu académique (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Académie des Sciences).
Ils sont presque tous anonymes, et souvent composites, mais certains ont pour auteurs, réels ou supposés, des académiciens, tels que Fontenelle (1657-1757), l’abbé Jean Terrasson (1670-1750), Jean-Baptiste de Mirabaud (1675-1760), Nicolas Fréret (1688-1749), Jean Lévesque de Burigny (1692-1785), Voltaire (1694-1778), ou leurs amis, comme Boulainvilliers (1658-1722) et Dumarsais (1676-1756).
Ces manuscrits ont circulé au sein de milieux cultivés, par exemple dans l’entourage des ducs de Penthièvre ou dans celui de la famille du Châtelet, qui partageaient une même attitude critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés, le goût de l’érudition. Porteurs d’idées antireligieuses, ils ont été lus aussi dans un but de controverse et d’apologétique, ce qui explique leur présence dans les principales bibliothèques ecclésiastiques de Paris (Abbaye Saint-Victor, Séminaire de Saint-Sulpice...) comme chez le capucin Fulgence, le chanoine Joseph Dinouart, l’abbé Pierre-Jacques Sépher ou le protestant François Roux.
À partir de l’exceptionnel ensemble de ces manuscrits conservé à la Bibliothèque Mazarine et de documents rares provenant de collections particulières, l’exposition donne un aperçu des caractéristiques principales de ce corpus, et des relations des milieux académiques du XVIIIe siècle avec la pensée libre et hétérodoxe qu’ils véhiculent.

 
Commissariat de l'exposition: Geneviève Artigas-Menant (Université Paris-Est Créteil, CELLF-Sorbonne Université), Patrick Latour (Bibliothèque Mazarine)


Détails sur le calendrier et les horaires d'ouverture de l'exposition

Information communiquée par la Bibliothèque Mazarine (Monsieur Yann Sordet, directeur)

 

dimanche 3 février 2019

Une "case study" très signifiante: le "Lazarillo de Tormes" (mi XVIe-XVIIe s.)

La publication de l’anonyme Vie de Lazarillo de Tormes, sortie en Espagne en 1554, est véritablement pour l’historien du livre un cas idéaltypique, en ce qu’elle permet d’illustrer de manière assez fascinante un certain nombre de points importants touchant ce domaine d'études –sans oublier l’histoire des littératures, puisque le Lazarillo est considéré comme le texte fondateur du «roman picaresque», que la discussion se poursuit s’agissant de l’identité de l’auteur tout comme de la chronologie de la rédaction et du premier mode de circulation du texte (par des copies manuscrites?), et que le titre a très vite connu une diffusion européenne.
Premier point: le petit texte (quelques dizaines de feuillets) bouge, et d’une manière sensible, d’une édition à l’autre. Donné en langue vernaculaire, il est publié à quelques mois d’intervalle, avec des variantes, dans quatre villes des territoires espagnols, Alcalá de Henares (Losada Goya, 38) (1), Burgos (chez J. De Junta), Medina del Campo et Anvers –cette dernière édition étant la seule munie d’un privilège, en l'occurrence un privilège impérial (cf cliché).
Lazarillo, Anvers, 1554
Plusieurs autres éditions sont données dès l’année suivante, notamment à Anvers, dans laquelle le texte primitif est augmenté d’une «continuation»: celle-ci semble cependant n’avoir recueilli qu’un médiocre succès, de sorte que seul son premier chapitre sera généralement reproduit, en manière de conclusion à la première partie du Lazarillo (aboutissant à un ensemble de huit chapitres au total).
Deuxième point: cette problématique du texte interfère avec celle de son contrôle. Dans les royaumes d’Espagne en effet, le rôle du Conseil de l’Inquisition suprême et générale monte en puissance à partir de 1483, et le Conseil multiplie les édits d’interdiction après 1521, décisions regroupées dans le premier Index espagnol de 1551. Or, le Lazarillo de Tormes présente nombre de passages critiques envers l’Église, par ex. à propos des Indulgences: rien de surprenant à ce qu’il figure comme tel dans le grand Cathalogus librorum qui prohibentur de Fernando Valdés de 1559.
Comme des exemplaires continuent pourtant d’en être importés, une nouvelle édition expurgée  sortira dans la capitale de Madrid en 1573 (Lazarillo de Tormes castigado). Elle est l’œuvre de López de Velasco (vers 1534-1598), lequel explique avoir corrigé le texte initial pour le rendre acceptable par l’Église, et en avoir retiré l’essentiel de ce qui avait été introduit par la «Continuation»:
«Quoique l’ouvrage fût prohibé en ces royaumes, on le lisait et imprimait constamment au dehors. C’est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle n’étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide» (trad. de Valentine Castellarin).
La présence espagnole en dehors de la Péninsule ibérique explique que des éditions en espagnol soient aussi données à l’extérieur, par exemple à Milan en 1587 (La Vida de Lazarillo de Tormes), et à Bergamo dix ans plus tard. On notera une particularité significative: la Bibliothèque de Nîmes conserve un exemplaire de l’édition italienne de 1587, provenant de la bibliothèque de l’érudit protestant Guillaume Ranchin (1559-1605): nous retrouverons bientôt cette problématique propre à un livre toujours sulfureux et à son rapport à la Réforme.
Enfin, le troisième point concerne la question des transferts culturels, pour un titre qui devient très vite un succès européen, peut-être aussi grâce au rôle central joué par la place d’Anvers. En 1560, l’ouvrage est en effet traduit en français, probablement par Jean Garnier de Laval, et publié à Lyon par Jean Pullon, dit de Trin, pour le libraire Jean Saugrain. La traduction a été établie sur une édition sortie en 1555 chez Guillermo Simon à Anvers, mais A. Rumeau a montré que les compositeurs lyonnais avaient très probablement travaillé sur le manuscrit du traducteur et que, en cas de difficulté, ils ne s’étaient pas reportés au texte original (2). Une deuxième édition, donnée à Paris chez Jean Longis et Robert Le Magnier l’année suivante, fait quant à elle l’objet d’un privilège royal : or, elle reprend le texte de Lyon, mais en camouflant plus ou moins habilement le piratage de manière à se faire passer faussement pour l’édition originale protégée…
D’autres éditions du texte en espagnol ou en français sortiront, notamment à Paris chez les Bonfons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, avec une montée en puissance des présentations bilingues publiés dans une perspective d’apprentissage de la langue. La première est donnée en 1601 par «M.P.B. Parisien», un cryptonyme que l’on identifie très généralement avec le nom de Pierre, fils du libraire Nicolas Bonfons, et elle se présente précisément sous forme de traduction bilingue –donc, dans une perspective d’apprentissage de la langue. Elle sera reproduite chez Bonfons en 1609, tandis que sort en 1615, chez Jean Corrozet, une nouvelle édition bilingue, beaucoup plus soignée que la précédente, édition reprise dès 1616.
Une nouvelle édition sort encore, avec privilège du roi, à Paris chez R. Boutonné en 1620 (Losada Goya, n° 39). Cette édition, reprise en 1623 et en 1628, est aussi diffusée sous la fausse adresse de Saragosse (P. Destar), très certainement pour échapper aux contrôles des importations de librairie étrangère en Espagne. Elle a été préparée par une personnalité très remarquable, celle de Juan de Luna, sur laquelle nous nous réservons de revenir dans notre prochain billet. Une édition en français paraît la même année, à la même adresse, dans laquelle la première partie du Lazarillo reprend la traduction de M.P.B.P., tandis que la seconde est signé «L.S.D.», un cryptonyme que l’on a proposé d’attribuer à Vital d’Audignier.

Note
(1) Les numéros de notices renvoient au manuel de José Manuel Losada Goya, Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle: présence et influence, Genève, Droz, 1999. Donne la bibliographie complémentaire. L'hypothèse reste ouverte, de savoir s'il a éventuellement existé des éditions du Lazarillo antérieures à 1554.
(2) Losada Goya, ibid., p. 59. A. Rumeau, «La première traduction du Lazarillo: les éditions de 1560 et 1561», dans Bulletin hispanique, 82 (1980/2), p. 362-379.

dimanche 7 octobre 2018

Encadrer et censurer le média

Le récent colloque de Tours, Lost in Renaissance (cliquet ici), nous amène à rouvrir brièvement un dossier ancien: celui-ci porte sur «la peur et le livre» –selon l’usage, nous entendons ce dernier terme dans son sens le plus large, soit un support faisant appel aux techniques de l’écrit (à l’exclusion des écrans). La peur et le livre ne constituent d'ailleurs qu’un exemple d’un sujet beaucoup plus large, et que l’on pourrait définir comme celui e «la peur et les médias» (cliquer ici).
Nous ne pouvons pas nous arrêter sur la typologie de la peur, qui opposera la peur immédiate (par ex., la peur de tomber), à la peur à moyen ou à plus long terme (la peur de la ruine, de la maladie, ou autre) et à la peur essentielle (la peur de la mort et de ce qui peut s’ensuivre). Par rapport à cette question, les usages du média seront de différents ordres: la peur existentielle, celle de mourir, ne peut être envisagée que dans une spécifique, celle de la morale ou d'une forme de dévotion, quand les autres types de peur pourront faire l’objet de spéculations diverses relatives au média. Selon les époques et les circonstances,
- on garde sous les yeux l’image de la mort et on s’inquiète de son salut en se référant à des livres de piété ou autre (dans le monde occidental, l’Imitation de Jésus Christ est le best seller de l’époque moderne);
-ou bien on «joue à se faire peur» en apprenant l’existence d’une catastrophe qui s’est produite au loin (ce sont les «canards»), ou en lisant un roman effrayant (un roman «gothique», une histoire de fantôme…), mais que l’on sait être une fiction;
-ou bien encore on se laisse aller à une forme de millénarisme annonçant la fin du monde (à l'époque contemporaine, il s'agit de la guerre, de la subversion des États organisés, des migrations incontrôlées, de la destruction de l'environnement naturel et des conséquences que cette destruction peut entraîner…).
Cette typologie interfère avec une sociologie et une anthropologie de la peur, elles-mêmes liées à la médiatisation: nous avons déjà évoqué, pour la France, la Grande Peur de 1789, soit la peur du plus grand nombre dans un environnement rural très majoritairement analphabète, mais en même temps ouvert à la circulation des bruits et autres fausses nouvelles. Au XIXe siècle, à la peur des bourgeois parisiens devant les «banlieues rouges» telles que présentées par Zola (1) succède aujourd’hui la peur face à des «quartiers» censés être dominés par le communautarisme et abandonnés par la République. Les enquêtes de Le Play donnent des séries d’exemples de ce type, comme celui des «paysans déracinés» qui peuplent Saint-Junien (Hte-Vienne), et parmi lesquels l’auteur s'arrête sur la figure de la gantière, seule dans son atelier et qui coud fébrilement: «paysanne hier, elle sera pétroleuse demain à la prochaine grève».
Mais nous retiendrons aujourd’hui le schéma inverse: c'est le livre, ou le média, qui fait peur par lui-même, et surtout par les usages qui peuvent en être faits. Le colloque de Tours a permis de revenir sur les conséquences entraînées par l’irruption, au XVe siècle, de la nouvelle technologie des médias, celle de la typographie en caractères mobiles. Bien entendu, la première réaction est universellement positive, face à un outil qui permettra la multiplication des textes, l’accélération de leur circulation, et une accessibilité considérablement plus grande grâce à la baisse des prix. Mais les disfonctionnements apparaissent progressivement plus graves: comment protéger les investissements des libraires éditeurs, comment contrôler la qualité des textes publiés et surtout, à plus long terme, comment contrôler leur circulation (2)?
Bien sûr, la peur n’entre pas seule en ligne de compte: l’économie intervient aussi (il faut réguler, pour protéger ses droits), de même que la sociologie du pouvoir (il faut contrôler, pour conserver l’exclusivité de la médiation ou de la prescription, notamment s’agissant du premier ordre et du rapport à l'Écriture sainte).
Le risque fondamental est celui selon lequel un nombre croissant de lecteurs potentiels pourra se procurer les textes qu’il souhaite ou qui seront à sa disposition, alors même que ces textes ne lui sont pas toujours réellement accessibles. Selon les lecteurs, les conséquences pourront être tragiques pour l’individu, pour sa famille, ou pour la collectivité: ce lecteur trop naïf est intoxiqué par le texte qu’il découvre et qui le fascine, à l’image d’Emma Bovary «empoisonnée» par ce qu’elle emprunte au cabinet de lecture de Rouen. La crédulité pousse cet autre à croire à des chimères (la bourse…), qui entraîneront sa ruine et celle de sa famille. Quant aux paysans révoltés, ils ont pris au sens littéral ce qu'ils croyaient avoir été annoncé par les Réformateurs, sur le royaume de Dieu et sur l’égalité universelle…
Bref, l’imprimerie est un don de Dieu, mais elle doit être utilisée à bon escient. Dès avant 1517, la réaction se fait à Rome, quand le pape Léon X promulgue les décisions du concile de Latran relatives à la publication des livres imprimés (26 mai 1515): il est interdit d'imprimer un texte qui n'aura pas été approuvé par les autorités ecclésiastiques (Prohibitio imprimendi libris, absque examine approbatione Vicarii Papæ, & Magistri Sacri Palatii Apostolici in Urbe. Et episcoporum hæreticæque pravitatis inquisitorum il aliis locis»). L'imprimerie a été découverte par la grâce de Dieu et elle apporte des avantages considérables (3), mais il est de la responsabilité de l'Église de veiller à ce qu'elle ne soit employée qu'à la gloire de Dieu, à l'essor de la foire et à la diffusion des connaissances utiles (4). Encore quelques années, et Cochlaeus résumera les inquiétudes de la part des catholiques:
Le Nouveau Testament de Luther a été tellement multiplié et tellement répandu par les imprimeurs que des tailleurs et des cordonniers, (…), des femmes, des ignorants, qui ont accepté ce nouvel évangile luthérien et qui savent un peu lire l’allemand l’ont étudié avidement comme la source de toute vérité…
De fait, tout un chacun n’a pas été formé pour interpréter les Écritures saintes, et il convient toujours de prendre des précautions. À terme, ce sera, au concile de Trente, la mise en place de la censure en tant qu’institution de surveillance et de régulation de la circulation des livres.
Ne croyons pas pourtant que les idées des Réformateurs soient plus ouvertes, s’agissant de la pratique de lecture. Luther ne déclare-t-il pas:
«Il ne faudrait pas lire beaucoup, mais lire de bonnes choses et les lire souvent» (Martin Luther, À la noblesse chrétienne, dans Œuvres, I, p. 662).
Inutile de souligner combien ce programme supposerait de revenir sur la théorie de la «Leserevolution», laquelle serait caractérisée par le passage, plus précoce dans l'environnement réformé, de la lecture intensive à la lecture extensive…

1) Alain Faure, «Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet», dans Genèses, 51-2 (2003), Les Mots de la ville, p. 48-69.
2) Jean-François Gilmont, «Les humanistes face à l’ars impressoria», dans Id., Le Livre et ses secrets, Louvain, Presses universitaires de Louvain; Genève, Librairie Droz, 2003, p. 45-57. L’auteur exploite notamment le petit opuscule de Hans Widmann, Vom Nutzen und Nachteil der Erfindungdes Buchdrucks, aus der Sicht der Zeitgenossen des Erfinders, Mainz, Gutenberg Gesellschaft, 1973. Voir aussi : Orietta Rossini, «La stampa a Roma : entusiasmi e riserve nei circoli umanistici», dans Gutenberg e Roma. Le origini della stampa nella città dei papi (1467-1477) [catalogue de l’exposition du Mueso Barracco, Rome, 1997], éd. Massimo Miglio, Orietta Rossini, Napoli, Electa Napoli, 1997, p. 97-112. La question de la protection des œuvres de l'esprit et de la rémunération des auteurs à partir de leur travail reste longtemps en retrait.
3) «Ars imprimendi libros, temporibus potissimum nostris, divino favente numiner, inventa seu aucta & perpolita, plurima mortablibus attulerit commodæ, cum parva impensa, copia librorum maxima habeatur». 
4) «Nos itaque ne id quod ad Dei gloriam & fidei augmentum ac bonorum artium propagationem salubriter est inventum, in contrarium convertatur». Le texte complet est édité dans: Magnum bullarium romanum a beato Leone Magno usque ad S.D.N. Benedictum XIII opus absolutissimum, t. I, Luxemburgi, sumptibus Andreæ Chevalier, 1727, p. 554 et suiv.

jeudi 27 juillet 2017

Le livre qui flotte... et qui coule

On aurait pu penser que le monde de l’imprimé serait connoté de manière systématiquement positive chez un auteur comme Brant, qui a su en mobiliser tout le potentiel novateur pour le mettre au service de la diffusion de ses idées. La réalité est pourtant plus ambiguë, comme elle le deviendra d’ailleurs aussi chez Luther: l’imprimerie est certes, un don de Dieu, mais elle doit avant tout être utilisée à bon escient. Les deux critiques de fond se placent, la première, du côté des imprimeurs-libraires, et la seconde, du côté du public des lecteurs.
Le bibliomane ouvre le défilé des fous (chapitre 1, lui dont le plus grand plaisir est d’amasser des livres dans sa librairie, même s’il ne les ouvre jamais. De manière surprenante, ce sont en réalité les conséquences de l’économie nouvelle de l’imprimé qui sont ici mises en cause: la première révolution du livre se traduit par un accroissement très important de la production, et par la baisse du prix moyen, de sorte que le modèle peut désormais se répandre, du particulier qui se constitue une bibliothèque personnelle plus ou moins riche. La bibliothèque devient une source de plaisir, et sans doute une marque de distinction, quand bien même le dernier souci de son propriétaire serait celui de la lecture, encore moins, celui d’une lecture réfléchie. La critique de la bibliomanie sera dès lors récurrente dans la littérature moderne, et on la retrouvera, par exemple, chez La Bruyère, quand il lui consacre l’un de ses Caractères.
La nef des apprentis (p. 140) accueille notamment les apprentis imprimeurs, lesquels semblent consacrer un peu trop de leurs revenus au troquet:
L’imprimeur dépense en un jour / Le salaire d’une semaine.
Tel est l’usage en ce métier. / Car c’est un pénible labeur
Devant la presse, et à la casse / Compose, aligne, rectifie.
Bourrer le noir dans l’art du livre, / Calciner l’encre en le creuset…
La question de la multiplication des livres est d’ailleurs la première soulevée par Brant: en ouvrant le Prologue de son livre, l’auteur s’étonne en effet de ce que non seulement la Bible soit répandue partout, mais aussi les écrits des Pères de l’Église et toutes sortes de littérature, mais que personne n’en devienne meilleur et que le monde reste plongé «dans la nuit noire». C’est que, souligne-t-il, il ne suffit ni de disposer des exemplaires, ni même de les lire, mais qu’il faut savoir lire à bon escient et non pas à l'envers… Le thème revient à plusieurs reprises, par exemple au chapitre 57:
On voit aussi nombre de fous / Qui s’ornent de saintes lectures,
Se croient distingués et savants / Quand ont lu le texte à l’envers.
Tel croît connaître son psautier / Pour avoir lu: Beatus vir.
Le risque est encore accru lorsque l’intermédiaire par excellence, le clerc, est lui-même un faussaire: Brant, qui a critiqué les Hussites, est, comme le sera Luther à ses débuts, partisan affirmé de la réforme de l’intérieur, et non pas de la Réforme proprement dite. Les commentateurs malavisés et autres faux prophètes ont même le rôle principal dans la décadence, car ils conduisent le peuple à sa perte et font ainsi le lit de l’Antéchrist. L’image du bateau en papier est particulièrement frappante: la nef elle-même est en papier, et les faux prophètes, en l’humidifiant, ne font qu’accélérer le naufrage (chapitre 103).
J’en arrive à ces vrais faussaires, / Répandus autour de la nef (…)
Falsifiant les saints Évangiles. / (…) Ils trempent la nef en papier.
La petite barque de saint Pierre (Sankt Peter Schifflein), détail
Terminons sur une note prémonitoire: le travail du démon est soutenu par la cupidité des imprimeurs-libraires, qui trouvent avantage à publier toutes sortes de livres. Et, de fait, les professionnels, qui profiteront bien évidemment de l’essor de l’économie des «feuilles volantes» (Flugschriften) à l’époque de Luther, n’hésitent jamais à répandre les fausses doctrines et les livres inutiles pourvu que cela leur rapporte:
L’imprimeur y a bon profit. / Si on jetait au feu ces livres,
On brûlerait bien des erreurs. / Mais tant, ne pensant qu’à leur gain
Cherchent des livres [à imprimer] de partout, / Et qu’importe la correction.
On s’ingénie à mieux berner: / Beaucoup impriment et peu corrigent
Sans soin aucun on réimprime, / Telle quelle on reprend l’erreur:
Tel se fait tort, et tant se nuit, / Qu’il s’en va imprimer ailleurs! (…)
Voyez la pléthore de livres, / Le nombre des imprimeries,
Réédité le moindre livre / Qu’un jour ont écrit nos parents!
En avons tant à profusion, / Quand à rien ils ne servent plus
Car leur valeur est périmée…
Brant, ce n'est pas douteux, est un familier de l'activité des imprimeries, par exemple quand il fait allusion à la recherche forcenée de textes à publier, ou encore aux procédés divers, et parfois peu recommandables, utilisés par les professionnels pour «appâter» le client. Lui-même se plaindra, dans l'une des rééditions de son livre, de la concurrence sauvage des contrefaçons. Et on se rappellera au passage qu'une fois rentré à Strasbourg, il sera un temps en charge de la censure des livres au nom du Magistrat. En définitive, l'imprimerie n'échappe à la condition commune: elle peut être «un don de Dieu», il n'en faut pas moins en encadrer l'utilisation pour qu'elle ne devienne pas aux mains des hommes une arme du démon.

Note: les citations (et les renvois aux numéros de chapitres ou à la pagination) sont tirés de la traduction très remarquable du Narrenschiff publiée par Nicole Taubes: Sébastien Brant, La Nef des fous. Traduction revue et présentation par Nicole Taubes, 3e éd., Paris, José Corti, 2010 (« Les Massicotés »).

vendredi 26 mai 2017

Conférence d'histoire du livre



École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 29 mai 2017
16h-18h
La police des métiers du livre à Paris
au XVIIIe siècle
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général
à la Bibliothèque nationale de France,
chef de service de l'Inventaire rétrospectif

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!


Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



mercredi 18 mai 2016

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 23 mai 2016
16h-18h
Surveillance policière et métiers du livre à Paris au XVIIIe siècle:
le témoignage de l'Historique des libraires de l'inspecteur Joseph d'Hémery (1749-1752)
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général à la Bibliothèque nationale de France
 

 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

vendredi 1 avril 2016

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 4 avril 2016

16h-18h
Le Siderus nuncius de Galilée,
livre expérimental et cas d'école
-->
par
Madame Isabelle Pantin,
professeur à l'École normale supérieure (Ulm)


 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).


Trois billets récents: sur le livre dans l'Antiquité, sur les transferts culturels autour de la Moselle, et sur les bibliothèques privées du XVe siècle (Nicolas de Cues).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 15 août 2015

L'Escorial: censure à la bibliothèque

Le fils aîné de Charles Quint et d’Anne d’Autriche, Philippe II d’Espagne (né à Valladolid en 1527), est le souverain le plus puissant d’Europe. Son éducation a été particulièrement soignée, et il est très tôt appelé à la gestion des affaires publiques, lorsque son père doit quitter la péninsule. Duc de Milan dès 1543, il épouse dix ans plus tard Marie Tudor, reine d’Angleterre (1553), et reçoit la couronne de Naples (1554). Enfin, il succède pleinement à son père pour les anciennes possessions de Bourgogne (1555), puis pour la couronne d’Espagne et ses possessions d'outre-mer (1556). Il épousera Élisabeth de France en 1559, ce qui lui permettra de prétendre à la succession d'Henri III après l'assassinat de celui-ci. 
Philippe II est le souverain de la Contre-Réforme, et il place la défense de la foi catholique au cœur de sa politique –et de sa vie: il soutient les décisions du Concile de Trente, admises en Espagne comme lois fondamentales, et il impulse les entreprises contre les Turcs, qui aboutissent notamment à la victoire de Lépante en 1571. La lutte traditionnelle contre la France s’ouvre par une victoire écrasante, à la bataille de Saint-Quentin (1557). Cette décennie 1560 est peut-être celle de l’apogée du règne, alors que la période suivante sera marquée par l’engagement de la lutte contre l’Angleterre, par les débuts de la «Guerre de 80 ans» aux Pays-Bas, et par l’échec définitif  des entreprises visant à s’imposer en France.
Si Philippe II transfère en 1561 la cour royale à Madrid, faisant dès lors de cette ville la capitale espagnole, il lance en même temps la construction du gigantesque monastère-palais de l’Escurial (El Escorial), à une cinquantaine de kilomètres de là, dans un lieu retiré au pied de la Sierra de Guadarrama. L’entreprise répond au vœu prononcé par le souverain à la suite de la victoire de Saint-Quentin, le 10 août 1557, jour de la Saint-Laurent. Le complexe comprend un monastère, le palais royal, et la nécropole de la dynastie espagnole. L’architecte Juan de Toledo, qui a lancé le chantier, meurt en 1567, et son assistant Juan de Herrera lui succède: malgré le gigantisme, les travaux ne dureront que vingt-et-un ans, et l’ensemble se signale par son unité de conception et de style. Le choix est celui d’une rigidité et d’une sobriété certaines, à l’extérieur comme à l’intérieur, notamment dans les appartements privés. Au total, le symbole est étonnant, du souverain aux pleins pouvoirs qui veut se tenir le plus proche possible de Dieu.
Au centre de la façade principale (façade ouest), au deuxième étage, se trouve la grande galerie (54 m) abritant la bibliothèque, qui est sans doute la première grande bibliothèque moderne d’Europe –entendons, une bibliothèque dans laquelle les traditionnels pupitres ont laissé la place à une série d’armoires murales sur tout le pourtour de la salle. Nous savons que la bibliothèque est achevée en 1584, tandis que l’architecte lui-même, Herrera, est chargé du mobilier d’aménagement.
La décoration picturale est particulièrement intéressante, et a fait l’objet d’un certain nombre de travaux: elle a été réalisée pour l’essentiel par le peintre bolonais Peregrino Tibaldi, choisi par Philippe II pour ce chantier. Le programme pictural nous conduit, selon un ordre supposé chronologique, de la tradition savante antique (avec la représentation de l’école d’Athènes, illustrée par les figures de Socrate et de Zénon) à la «science des sciences», alias la théologie, véritable clé de voûte des connaissances humaines. Le progrès et la validité des connaissances sont ainsi directement liés au triomphe de la foi catholique.
© La Bóveda de la Biblioteca Real, S. Lorenzo del Escorial, EDES, 2010, p. 38.
Arrêtons-nous aujourd’hui sur un simple détail. Le tableau en demi-lune mettant en scène la Théologie surmonte lui-même une toile rectangulaire, sous-titrée «Concilium Nicenum»: rappelons que le premier concile de Nicée est réuni par l’empereur Constantin en 325, qu’il vise à réduire les difficultés dogmatiques entre les différentes communautés chrétiennes, et qu’il est considéré comme le premier concile œcuménique de l’Église. Il est notamment marqué par la condamnation de l’hérésie d’Arius, ce qui est précisément l’épisode choisi par le peintre pour sa représentation. Le concile est présidé par l’empereur, au premier plan, lequel est entouré par le groupe des évêques. Le deuxième personnage principal est cependant Arius lui-même, dans une robe mauve: il vient d’être confondu et tombe lourdement à terre, alors que sa chaise vient juste de se briser. Face à lui, Constantin est en train de livrer au feu des feuilles portant les propositions d’Arius.
Il nous semble remarquable de découvrir ainsi à l’Escurial une des premières représentations figurées mettant en scène, dans une bibliothèque, la destruction des écrits et des livres par le feu, selon un modèle que nous avons retrouvé au XVIIIe siècle, notamment à Eger. Rien que de logique à cela: le concile de Trente, si cher à Philippe II, ne traite-t-il pas dans plusieurs de ses sessions de la définition des livres sacrés, de la censure des livres et de l’Index des livres interdits?

Michael Scholz-Hansel, «Las obras de Pellegrino Tibaldi en el Escorial: un resumen original del Arte italiano del su tempo», dans Imafronte, 8-9 (1992-1993), p. 389-401.
Et, pour une visite virtuelle de la bibliothèque: Bibliothèque de l’Escurial (attention! Le maniement de la sphère n’est pas si facile…).

mardi 7 juillet 2015

Excursion à Chaumont-s/Loire

Comme dans le rêve du Grand Meaulnes, le château surgit au-dessus du jardin
Une promenade à Chaumont (Chaumont-s/Loire) est l’occasion d’une véritable coupe sur plusieurs siècles dans la logique des systèmes de domination «à la française».
1) Nous sommes, d’abord, dans l’orbite des plus grands princes territoriaux, et de la monarchie elle-même. Sur son éperon au-dessus du fleuve, Chaumont a en effet été élevé au tournant de l’an mille, en tant que forteresse des comtes de Blois face à leurs puissants voisins d’Anjou. Mais la forteresse passe bientôt aux mains de la richissime famille d’Amboise –le cardinal Georges d’Amboise sera le propre ministre de Louis XII, et François Ier lui-même est accueilli à Chaumont.
2) Après bien des péripéties, nous voici, au XVIIIe siècle, dans une tout autre logique: château et domaine sont acquis, en 1750/1751, par les Leray, qui sont des financiers originaires de Nantes. Mais les Leray sont aussi des personnalités idéaltypiques des Lumières: grand-maître des Eaux-et-Forêts du Berry, Jacques Donatien Leray (1726-1803) est un familier du duc de Choiseul, ce qui lui permet d’être nommé gouverneur des Invalides. Il est surtout connu comme un partisan des Insurgents américains, qui à ce titre a accueilli Benjamin Franklin lui-même dans sa demeure de Passy. Parallèlement, il confie la direction de ses deux manufactures de Chaumont (poterie et cristallerie) à l'Italien Giovanni-Battista Nini, lequel réalise un ensemble extraordinaire de portraits en médaillons moulés en terre cuite. Dès 1785, le fils de Leray, dit James Leray, émigre aux États-Unis –mais il séjournera encore à plusieurs reprises à Chaumont.
3) Le troisième temps est celui de l’alliance entre la vieille noblesse –en l’occurrence, les princes de Broglie– et la nouvelle grande bourgeoisie la plus fortunée –les Say, célèbres industriels sucriers. Marie Charlotte Constance Say, l’une des plus riches héritières de France, achète le château de Chaumont en 1875, quelques mois avant que d’épouser le prince Amédée de Broglie. La jeune mariée saura faire de son domaine un des pôles les plus brillants de la vie mondaine de la Belle Époque, mais sa gestion déplorable sera à l’origine de la cession définitive de Chaumont à l’État en 1937-1938 – l’État, et aujourd’hui les autres collectivités publiques, dernier avatar des propriétaires de Chaumont…
Un mot s’impose encore, s’agissant de Chaumont: il touche, de manière paradoxale, la problématique des transferts culturels entre la France et l’Allemagne. Lorsque Madame de Staël cherche, en effet, à publier De l’Allemagne, elle se heurte à la rancœur de Napoléon: exilée hors de Paris, elle s'installe un temps chez Leray à Chaumont, où elle reçoit les épreuves de son livre, et où elle est visitée par des personnalités comme Schlegel. Mais toutes les précautions n’empêchent pas le ministre de la Police générale, Savary, de faire pilonner à Paris tout le premier tirage de l’édition de 1810 (14-15 octobre). L’auteur expliquera, en 1814:
Benjamin Franklin... en bonnet de nuit (Château de Chaumont)
Au moment où l'on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l'ordre de livrer la copie sur laquelle on l'avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j'écrivis donc au ministre de la police qu'il me fallait huit jours pour faire venir de l'argent et ma voiture (Préface de 1814, p. III-IV).
Madame de Staël ne cherche désormais plus d’issue du côté de la France: elle s'arrête d'abord à Coppet, puis elle vient à Vienne (1812), avant de gagner Saint-Pétersbourg et Stockholm, et enfin Londres (1814). Elle a emporté, en quittant Chaumont, un (peut-être deux) jeu(x) d’épreuves de l’édition de 1810, et un exemplaire du manuscrit, tandis que Friedrich Schlegel en avait déjà mis un autre jeu en sûreté à Vienne. La première édition de De l’Allemagne sera donnée à Londres en 1813, et la première édition française à Paris l’année suivante (avec la mention explicite de «seconde édition»).
La visite de Chaumont, et celle des somptueux jardins, est aujourd'hui à tous égards remarquable. On ne peut que d'autant plus regretter que le château n’expose que le fac-similé d’un exemplaire d’une édition de 1820 de De l'Allemagne (mais laquelle?), en indiquant qui plus est que ladite édition a été imprimée à Tours –hypothèse absurde dès lors que l’exil de Madame de Staël est alors terminé de longue date, mais hypothèse que l’on peut expliquer par l’intervention des grands imprimeurs-libraires Mame, pourtant établis à Paris… Quelques corrections s’imposent ici, y compris s'agissant du fait que la Bibliothèque nationale de France ne conserve évidemment (et heureusement!) pas le seul exemplaire connu de De l'Allemagne...

Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, De l’Allemagne, seconde édition, Tome premier [troisième], À Paris, chez H. Nicolle, à la Librairie stéréotype, rue de Seine n° 12; chez Mame frères, imprimeurs-libraires, rue du Pot-de-fer n° 14 (Imprimerie de Mame), MDCXIV (1814), 3 vol., [4-]XVI-348 + 387 p., [1] p. bl., [4-]415 p., [1] p. bl., 8°.

jeudi 8 janvier 2015

Charlie-Hebdo, ou les médias et la violence

La critique, la caricature, ou simplement le rire, sont des armes beaucoup plus dangereuses qu’on ne pourrait le penser. Beaucoup se sont essayés à les faire taire, certains ont pu ou ont cru un temps y réussir, mais toujours, la liberté de penser et de communiquer s’est à nouveau et heureusement imposée. L’attentat d’hier contre la rédaction de Charlie-Hebdo nous interpelle en tant qu’hommes, et en tant que citoyens solidaires d’une patrie qui ne se limite évidemment pas aux frontières nationales: la liberté est un principe, et ce principe concerne chacun.
En toute logique, que l’on puisse penser dans le secret de sa conscience ne dérange guère les instances de pouvoir –ou ceux qui se présentent comme telles, et qui savent à votre place ce qui vous convient (le projet même du totalitarisme). Sur le plan historique, le problème de définir qui peut s’exprimer, sur quel sujet et sous quelle forme, prend une dimension complètement nouvelle dans la seconde moitié du XVe siècle, avec la révolution des médias et l’invention d’un marché –et d'un public de lecteurs.
Les institutions religieuses et politiques s’inquiètent bientôt de mettre des barrières à la production et à la diffusion des textes et des images. La célèbre «Affaire des Placards», à Paris, marque un temps de rupture après lequel le régime, scandalisé, se tournera vers une politique plus répressive et moins intelligente, avec l’appui de la Sorbonne et du parlement. Les premiers bûchers s’allument bientôt place Maubert, tandis que certains des plus grands professionnels de la «librairie» abandonnent la capitale pour se mettre à l’abri et continuer à travailler à Genève, à Bâle, ou encore à Francfort-sur-le-Main.
Car la délocalisation fonctionne déjà comme un recours: si l’Allemagne invente la publicistique moderne, avec la masse de ses Flugschriften (les «pièces» et autres feuilles volantes et caricatures), c’est que le système du Saint-Empire impose à des pouvoirs politiques de plus en plus autonomes de constamment négocier les uns avec les autres, et avec l’Empereur. L’essor de la contrefaçon s’appuiera sur les mêmes logiques de délocalisation, qui font la fortune des libraires du siècle d’or hollandais. Condorcet, dans son Esquisse, expliquera d'ailleurs qu’une des garanties de la liberté de pensée tient au fait que, quelles que soient les mesures prises pour interdire la diffusion de contenus jugés subversifs, il se trouvera toujours, ici ou ailleurs, un espace si minime soit-il pour maintenir la flamme (voir: Sébastien Brant et la Stasi).
Paradoxalement s'agissant de comportements d'une extrême violence, ce sont la peur et la lâcheté qui inspirent l’intolérance et qui suscitent la répression: la peur d’avoir tort, la peur d’être ou de paraître ridicule, la peur d’être un homme (ou, ce qui est la même chose, la peur de ne pas en être un), la peur de perdre une position de pouvoir, la peur de s’appauvrir, et plus généralement, la peur fondatrice, la peur essentielle, qui est celle de chacun seul face à lui-même et face à la mort. Le rire, que nous avons laissé de côté dans ce billet à la fois profondément triste et profondément optimiste, est d’autant plus dangereux qu’il est le recours de celui qui veut comprendre et qui, toujours seul, cherche son chemin. Il est comparable à la danse, «la danse au dessus de l’abîme», pour reprendre la magnifique formule d’un autre auteur et intellectuel, Stephan Zweig, mort de désespoir, lui aussi au nom de la liberté, voici deux générations déjà.
Nous nous inclinons aujourd'hui sur le souvenir d'hommes de courage. On vous tue pour vous faire taire (combien d’autres depuis Stephan Zweig?): parce que c’est notre rôle, notre raison d’être, et notre honneur, nous continuerons toujours à chercher, à parler, et à écrire.

Au passage, nous conseillons l’adaptation théâtrale, devenue encore plus tristement d’actualité, de La Partie d’échecs, texte posthume de Stephan Zweig en ce moment en représentation à Paris.

PS- Merci à tous nos amis qui, surtout de l'étranger, nous ont manifesté leur sympathie et leur compassion. 

samedi 29 mars 2014

Conférence d'histoire du livre: la librairie à Paris au XIXe siècle

École pratique des hautes études,
IVe section

Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 31 mars 2014

16h-18h
La librairie parisienne sous surveillance (1815-1848)
par
Madame Marie-Claire Boscq,
docteur de l'Université de Versailles-
Saint-Quentin-en Yvelines

Les galeries de bois au Palais-Royal, 1820: à gauche, la librairie Dentu
Au temps des dernières monarchies françaises, les diffuseurs d’écrits, imprimeurs en lettres et libraires, font l’objet d’un contrôle serré, orchestré par l’administration de la Librairie. Imprimeurs et libraires doivent être titulaires d’un brevet signé par le roi, titre professionnel personnel. Le brevet est l’instrument-clé du contrôle (à l’entrée en exercice et, ultérieurement, par la menace d’une suppression en cas de condamnation). Les inspecteurs de la Librairie et les commissaires de police contrôlent ateliers et boutiques, s’assurent du respect des procédures et vérifient que les ouvrages diffusés ne sont pas contraires à l’ordre établi et porteurs de subversion. Les lois promulguées au cours des trois règnes définissent, en matière de publications, les crimes et délits passibles de sanctions et les peines afférentes (amendes et emprisonnement). L’étude de la surveillance de la librairie de 1814 à 1848 souligne les hésitations du pouvoir, entre liberté de publication et censure.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2013-2014. Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg). Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand). 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

jeudi 13 février 2014

Censure explicite, censure implicite

Les livres sont faits pour être lus, et les bibliothèques sont des dépôts de livres constitués pour faciliter l’accès à la lecture: rien de plus évident a priori, en définitive rien de moins sûr. Si nous jetons un coup d’œil rapide derrière nous, l’expérience le montre abondamment: les livres sont aussi faits pour être négligés et oubliés, pour être entassés en désordre (au point que l’on ne puisse plus les retrouver), et surtout pour être interdits d’utilisation, pour être conservés dans des emplacements inaccessibles, voire purement et simplement détruits. Les exemples sont légions, de bibliothèques disparues par négligence (on ne s’intéresse plus à ce qu’elles contiennent), par accident (au cours d’une opération militaire, mais… la question de l’accident reste toujours posée), par volonté avérée (il faut détruire ces livre parce qu’ils sont dangereux)… ou par bêtise.
Sans qu’il s’agisse en rien de mettre les phénomènes sur le même plan, force est de constater que les motivations fondant le contrôle et, éventuellement, la destruction des livres, sont très diversement argumentées. Le poids historique de la religion est fondamental, avec l’institution de l’Index librorum prohibitorum par le Concile de Trente. Confrontée aux bouleversements induits par la révolution gutenbergienne, l’Eglise élabore les institutions et les pratiques qui doivent lui permettre de contrôler le changement. Pour autant, l’Index n’empêchera pas la circulation des livres interdits, y compris dans le monde catholique, et l’on n’aura garde d’oublier que le contrôle n’est pas l’exclusivité de la seule Eglise de Rome.
Un exemplaire "cancellé" (© Bibliothèque de l'Univ. catholique de Milan)
Bien sûr, la préférence politique constitue le second argument majeur pour encadrer la circulation des livres et des textes, et il change de nature avec le projet démocratique émergeant à l’époque des «secondes Lumières». Le problème de conserver certaines collections d’Ancien Régime se pose aux révolutionnaires, parce que leurs titres semblent dépassés, voire réactionnaires, tandis que la censure est assez rapidement rétablie par la majorité des régimes politiques qui se succèdent jusqu’à la chute du Second Empire. Ces pratiques sont les plus efficaces, et les plus insupportables, dans les régimes policiers, répressifs et totalitaires: le XXe siècle a atteint en l’occurrence des sommets inégalés, dont l’un des points culminants reste celui des autodafés nazis de 1933.
L’argument des convenances est plus difficile à déconstruire, parce qu’il renvoie à la catégorie éminemment changeante de «ce qui se fait»… ou non. Impossible de ne pas mentionner la pornographie, dont l’effet subversif est paradoxalement plus limité aujourd’hui, du moins en Occident, par suite de sa banalisation. La section «Enfer», où la communication des titres sera soumise à certaines conditions, perd de son importance dans les bibliothèques, à une époque où l’imprimé n’est certes plus le premier vecteur de ce type de contenus (dont la typologie est elle-même très large).
Lié aux convenances, voici tout le domaine de la censure implicite. Elle sera le cas échéant pétrie de bonnes intentions, avec le principe ancien selon lequel tous les livres, et tous les textes, ne sont pas à mettre entre toutes les mains (c’est le choix de l’Index). Les lecteurs ayant un bagage culturel insuffisant, et surtout les femmes et les enfants, constitueraient par définition des groupes qu’il faut protéger. Trois cents ans plus tard, l’exemple d’Emma Bovary s’impose toujours comme idéaltypique:
Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans (…). [Mme Bovary mère] devait, quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur?
Seconde remarque: les contraintes économiques aussi exercent une fonction de censure, en donnant à certains auteurs, à certains textes –et à certains lecteurs– accès, ou non, aux canaux de production et de distribution. Les théoriciens de la reproductibilité soulignaient déjà que, dans un environnement moins favorisé, on n’a accès qu’à un éventail plus étroit de consommations culturelles. Les chercheurs de l’Ecole de Francfort ont analysé systématiquement un phénomène devenu plus sensible avec la production de masse: la classification des productions culturelles est faite a priori, et par les producteurs eux-mêmes, et c’est à l’utilisateur, au consommateur-lecteur, d’intégrer ses propres pratiques dans une logique qui a été décidée par d’autres. Ces contraintes sont les plus difficiles à identifier, donc éventuellement à combattre. 
Le censeur et ses grands ciseaux (Charles Nodier, Histoire du roi de Bohême)
Et pour conclure : dans notre environnement où la figure du censeur explicite s’est heureusement estompée, celui qui nous paraît désormais le plus insupportable, c’est l’intermédiaire, plus encore l’intermédiaire auto-proclamé. Il pense à notre place, il sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, donc pour les autres, et il pourra en outre se cacher sous l’anonymat (avec par exemple la dictature du «bien penser» et du «politiquement correct»). La meilleure voie pour lutter contre la censure (mieux, contre les censures, tant la catégorie est protéiforme) reste toujours celle de la formation (il faut que chacun ait à sa disposition les outils permettant de juger) et de la culture libre. Cette voie doit être d’autant plus protégée que, nous le savons, la solution simple, et faussement rassurante, du retour à la censure et à la dictature de «ce qui se fait» et de «ce qui doit se faire» demeure toujours de l’ordre des possibles.