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jeudi 1 février 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 5 février 2018
16h-18h
Le patrimoine livresque et les musées du livre
dans les bibliothèques italiennes depuis le XIXe siècle
par
Monsieur Andrea De Pasquale, directeur général
de la Bibliothèque nationale centrale de Rome,
docteur de l'EPHE


Alors que les nouveaux médias sont en plein essor, une présentation pédagogique, intelligible par le plus grand nombre, du monde des «anciens médias» –et notamment de l’imprimé – s’impose comme une nécessité d’ordre également politique –une nécessité pour le «vivre ensemble».
On ne saurait en effet surestimer de rôle du média, le livre imprimé, dans l’élaboration du mode de pensée et dans la distinction des écritures en Occident. L’imprimé dispose le texte sous une forme linéaire normalisée (une succession de feuillets et de pages), il encadre une organisation des contenus qui détermine elle-même le mode de raisonnement et les fondements de l’outillage mental. Dans les premières décennies du XVIIe siècle, donc à échéance de cinq ou six générations après Gutenberg, c’est le temps du «miracle», la publication des travaux de Kepler et de Galilée sur la structure du cosmos en même temps que l’instauration de la pensée moderne symbolisée par les traités de Bacon et de Descartes. Pierre Chaunu peut décrire l’époque comme celle 
sur [laquelle] la civilisation de l’Europe classique organise ses pensées (...). Le miracle européen de la civilisation mécaniste (...) se place désormais en facteur commun de toute périodisation (...). Voilà le môle temporel sur lequel l’Europe des Lumières (…) et la civilisation scientifique du XXe siècle même (…) prennent extension et appui...
Parme, Biblioteca Palatina, Galleria Petitot
Nous compléterons: «le môle temporel» englobe aussi la logistique pour laquelle et par le biais de laquelle les connaissances sont élaborées, diffusées, transmises et constamment reprises, réorganisées et réactualisées. La logistique, ce sont les supports d’information, livres, périodiques et imprimés de toutes sortes, et les institutions mises en place pour en permettre l’utilisation: système de distribution, bibliothèques, mais aussi les écoles et les universités, plus tard aussi les cercles de la sociabilité savante et les académies. Les mutations dans le domaine des idées et des sciences sont ainsi étroitement liées à la «logistique matérielle» –au média–, et il en va de même, notamment en France, avec l’essor d’une littérature moderne en langue vernaculaire, au sein de laquelle le genre du roman occupe une place prépondérante.
Ne nous étendons pas sur la révolution de la librairie de masse et de l’industrialisation, mais bornons-nous pour résumer à souligner deux points. Le premier concerne la chronologie du changement, toujours beaucoup plus ample que ce que l’on aurait attendu a priori: de même que l’invention du livre imprimé ne correspond pas à celle de l’imprimerie, de même les utilisateurs actuels ne s’approprient que lentement les nouveaux médias électroniques (apparus dans le grand public dans les années 1980, donc voici déjà plus d’une génération). Le «livre électronique» commence seulement à s’émanciper, dans ses formes et ses contenus, des formes et des contenus qui étaient ceux du livre imprimé.
Cette réorganisation induit des changements radicaux, qui concernent non seulement les pratiques de lecture, mais aussi le système des savoirs et des textes, les genres de littérature, et, très probablement, les modes mêmes de raisonner et de penser, même indépendamment de l’essor de l’intelligence artificielle. La progression linéaire se fait moins prégnante, au profit du «butinage» ou du «saut» d’une information à l’autre qu’induit l’utilisation d’Internet. Le délai de latence –et de liberté– qui pouvait exister entre l’événement, l’élaboration de l’information comme texte, sa diffusion par l’imprimé et son appropriation par les lecteurs, ce délai tend à se réduire, voire à disparaître dans une société dominée par les logiques de l’instantanéité, de l’immédiateté et de la mondialisation...
Le changement radical aujourd’hui engagé est effectivement très rapide, mais il n’en reste pas moins étonnamment progressif –l’unité de mesure se compte toujours en terme de générations. D’où le second point. La gestion et la conduite des sociétés humaines et des individus sont une science, en ce sens qu’elles s’appuient, ou qu’elles devraient s’appuyer, sur l’expérience pour déterminer les directions éventuellement les meilleures à prendre. Or l’expérience, dans les sciences humaine, c’est l’histoire: la connaissance du passé est l’une des conditions nécessaires à une conduite rationnelle des affaires du présent et, s’agissant d’histoire des idées, des représentations abstraites et des pratiques culturelles, une certaine connaissance des écrits et des imprimés constitue une voie privilégiée pour la compréhension des processus auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés.
Les bibliothèques et les musées du livre et de l’écrit ont ainsi une mission pédagogique d’autant plus importante que le changement semble omniprésent, que les mutations paraissent se succéder à un rythme plus soutenu, que la modernité en cours de redéfinition reste incertaine, voire inquiétante, et que le privilège est toujours donné à la mutation brutale par rapport aux systèmes historiques plus subtiles et plus profonds: visiter les bibliothèques et les musées du livre, c’est aussi, pour chacun, se donner les moyens d’articuler à plus long terme les logiques de la continuité et du patrimoine pour mieux comprendre le présent du monde complexe dans lequel il vit. 

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mardi 7 mars 2017

Les fantômes de la bibliothèque

La dynastie des La Rochefoucauld a déjà été évoquée sur ce blog, à travers notamment les grandes figures du siècle des Lumières, la duchesse d’Enville, son fils Louis Alexandre, et son cousin François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (cliquer ici).
Les La Rochefoucauld sont, depuis la fin du Moyen Âge, au service de la monarchie, et cette fidélité assurera leur fortune: la famille «est une des plus anciennes et des plus illustres du royaume» (Dict. de biographie fr.). L’apogée est atteint quand François VIII de La Rochefoucauld (1663-1728) épouse Madeleine Le Tellier, fille du principal personnage de l’État, Louvois, le propre successeur de Colbert (1679). Les châteaux de province (La Rochefoucauld…) sont désormais abandonnés, au profit de demeures plus proches du pouvoir, à Paris et à Versailles, mais aussi dans des «campagnes» en Île-de-France, notamment le château de Liancourt et celui de La Roche-Guyon.
La bibliothèque de La Roche-Guyon vers 1920...
L’emplacement de ce dernier est stratégique, en bord de Seine, non loin de l’ancienne frontière entre le domaine du roi et celui de son puissant vassal, le duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre. La forteresse primitive, dont subsiste aujourd’hui le donjon dominant la falaise, effrayait déjà l’abbé de Saint-Denis au début du XIIe siècle: «Au sommet d’un promontoire abrupte, dominant la rive du grand fleuve (…), se dresse un château affreux et sans noblesse appelé La Roche». Au fil des siècles, de nouveaux bâtiments sont aménagés ou élevés en contrebas, jusqu’à constituer, à la fin du XVIIIe siècle, le château de plaisance toujours en grande partie conservé.
François VIII fait entreprendre d’importants travaux d’aménagement, pour que l’ancienne forteresse témoigne de la dignité acquise par la famille: arc de triomphe en façade, escalier d’honneur, appartements de parade, nouveaux pavillons. L’héritier, Alexandre de La Rochefoucauld, terminera le programme après avoir définitivement abandonné Versailles, en 1744: il s’inquiète aussi de transmettre le duché en organisant le mariage entre sa fille aînée, Louise Élisabeth (1716-1797), et son neveu le duc d’Enville.
Mais ce dernier est décédé dès 1746. C’est peu de dire que, après cette disparition précoce, la duchesse se consacre entièrement à l’éducation de ses enfants, dans une perspective qui était celle des Lumières les plus avancées. Elle réunit les esprits les plus brillants de son temps dans son hôtel parisien de la rue de Seine ou à La Roche-Guyon –Condorcet, Benjamin Franklin, Turgot, ou encore l’abbé Barthélemy comptent parmi ses familiers. Son fils, Louis-Alexandre (1743-1792), est un partisan résolu du libéralisme et du progrès: il est le premier traducteur de la Constitution des Treize États insurgés d’Amérique du Nord, à la demande de Franklin lui-même, en 1783. La bibliothèque familaile conservera le propre exemplaire du duc, avec des notes de l'auteur...
À La Roche-Guyon, c’est la duchesse d’Enville qui fait construire, à partir de 1765, un nouveau pavillon, en aval par rapport à l’ancien château: ameublement et décoration y sont résolument modernes, tandis qu’un cabinet est précisément réservé à la bibliothèque. L’ampleur croissante de celle-ci impose bientôt d’adapter le programme, en aménageant une salle de «galerie» sur deux niveaux, outre plusieurs petites pièces consacrées au rangement des livres.
La collection de La Roche-Guyon, quelque 12 000 volumes, réellement fabuleuse, constitue à la fois une démonstration d’engagement en faveur des Lumières, et un témoignage de la grandeur du lignage: beaucoup de reliures en maroquin sont armoriées, et les exemplaires témoignent de la distinction des princes – tel ce Catalogue des chevaliers, commandeurs et officiers de l’ordre du Saint-Esprit, sorti des presses de Ballard en 1760, et qui s’ouvre sur un frontispice de François Boucher. La rampe de la galerie est  décorée d’armoiries et de trophées de chasse. Les clichés réalisés dans les premières décennies du XXe siècle par Gustave William Lemaire permettent de se faire une idée de la richesse des aménagements, et de la somptuosité du mobilier (voir cliché 1).
... et en 2017.
La bibliothèque, qui constituait un monument historique en tant que tel et un témoignage irremplaçable d’une histoire familiale se confondant avec l’histoire de France, est malheureusement dispersée aux enchères au cours d’une vente mémorable, à Monte-Carlo en décembre 1987… Certaines pièces, en tout petit nombre, sont passées dans les collections publiques, notamment les deux globes, terrestre et céleste, sortis de l’atelier de Jean-Antoine Nollet en 1728 (auj. Bibliothèque nationale de France). Mais le château lui-même est désormais pratiquement vidé de son mobilier historique (y compris les boiseries…): au début du XXIe siècle, les rayonnages de la salle de bibliothèque, conservés en l’état, n’abritent plus qu’une vertigineuse série de tristes «fantômes» sans autre objet que celui de meubler le vide...

[Vente. Monte Carlo. 8 et 9 décembre 1987] Bibliothèque du château de La Roche-Guyon, provenant de la succession de Gilbert de La Rochefoucauld, duc de La Roche-Guyon, Monaco, Sotheby’s Monaco, 1987. Ce catalogue est d’une fiabilité scientifique des plus médiocres (dès le premier paragraphe du court avant-propos, le rédacteur indique que Liancourt et La Roche-Guyon seraient situés en Angoumois!).

mardi 29 mars 2016

Histoire du livre: le dossier Nicolas de Cues

Nous ne connaissons que très peu de bibliothèques privées des XVe et XVIe siècles qui soient pratiquement conservées en l’état aujourd’hui. À côté de celle de Beatus Rhenanus, aujourd’hui à la Bibliothèque humaniste de Sélestat (mais le bâtiment a disparu), la plus célèbre est la bibliothèque du cardinal Nicolas de Cues, dans sa petite ville natale de Kues (auj. Bernkastel-Kues), sur la Moselle en aval de Trèves.
Né en 1401, Nicolas est le fils d’un négociant et propriétaire de vignobles, Henne (Johann) Kribs, et de sa femme, née Catharina Römer. Ses parents jouissent d'une aisance certaine et sont visiblement attentifs à ce qu’il reçoive une instruction susceptible de l’aider à faire carrière, puisque, après qu’il ait probablement fréquenté l’école latine locale, nous le retrouvons à Deventer, chez les Frères de la Vie Commune, puis à l’université de Heidelberg, où il suit la formation des Arts libéraux, propédeutique aux études supérieures.
Pierre tombale de Clara Kribs, sœur de Nicolas de Cues, † 1473, à Kues (détail)
Une carrière dans l’Église ou dans la haute administration suppose d’être formé en droit, et le jeune homme décide pour ce faire de venir à l’université de Padoue. La découverte de l’Italie est décisive, puisque non seulement il soutient le doctorat en décret (droit canon) (1423), mais il se forme aussi en mathématiques et en astronomie. Il achèvera sa formation par la théologie et la philosophie, à Cologne. Il en profite chaque fois pour écumer les bibliothèques, et sera l’inventeur, à Cologne, du Codex Carolinus du IXe siècle.
À son retour sur la Moselle, il n’a aucune peine à trouver un poste dans l’administration de l’archevêque-électeur de Trèves. Animé par une profonde piété, il souhaite rester dans ce cadre, et refuse à deux reprises l’appel de l’université de Louvain à prendre dans ses murs un poste de professeur.
La carrière de celui que l’on désigne désormais par son lieu de naissance, Nicolas de Cues, est infléchie de manière décisive lorsqu’il est envoyé pour participer au concile de Bâle à partir de 1432, puis qu'il suit le concile à Ferrare en 1437. Cet homme encore relativement jeune, très brillant et d’une profonde piété, est un partisan de la réforme de l’Église, et à ce titre de la supériorité conciliaire (mais en accord avec le pape). Devenu un proche du pape, il poursuivra dès lors une carrière épuisante de prélat et de diplomate voyageant dans une grande partie de l’Europe occidentale, et jusqu’à Constantinople. Fait cardinal au titre de Saint-Pierre aux Liens (1448), puis nommé évêque de Brixen / Bressanone, au Tyrol (Tyrol du sud) (1450), il s’efforce très activement de réformer son diocèse, mais ne pourra en définitive pas se maintenir face à son chapitre, et face l’archiduc Sigismond de Habsbourg. Il décède en 1464 à Todi.
Hôpital Saint-Nicolas à Kues, sur la Moselle
On sait que le cardinal s’est intéressé à l’art nouveau de la typographie, auquel il a très probablement fait appel pour la commande d’une lettre d’indulgences destinée à son diocèse (1452). Mais surtout, sa vie durant, ce prélat sans grande fortune personnelle consacrera une partie importante de ses revenus à des achats d’instruments scientifiques, souvent commandés à des artisans de Nuremberg, et à des achats de livres. Son projet de cœur est celui d’instituer dans sa ville natale une fondation, aussi richement dotée qu'il le pourra, pour accueillir un certain nombre de vieillards nécessiteux: l’acte de fondation de l’Hôpital Saint-Laurent date de 1458 et, à la mort du cardinal, ses instruments et sa bibliothèque lui sont légués et disposés dans une salle près de la chapelle. Lui-même n’a pas donné d’indications sur l’utilisation possible de sa bibliothèque: Suos autem libros omnes dedit et legavit dicto ejus hospitali volens illas [sic] ibidem adduci et reponi.
Les quelque 270 volumes de Nicolas de Cues représentent une collection remarquable par son importance, mais ce sont essentiellement des manuscrits, réalisés souvent sur une commande du cardinal, achetés par lui, ou à lui donnés (il achète 16 manuscrits à Nuremberg en 1444, à l’occasion d’une mission auprès du Reichstag). Le Pontificale Romanum lui a probablement été offert par le pape Nicolas V, tandis que les Œuvres de saint Ambroise portent ses armoiries. La collection possède aussi des textes de philosophie, d’astronomie, etc., outre bien évidemment les œuvres du cardinal lui-même, celles-ci parfois recopiées dans des volumes d’une forme très soignée (par ex. le De Docta ignorantia).
Nous n’y trouvons apparemment qu’un seul titre imprimé, le Catholicon peut-être imprimé par Gutenberg lui-même en 1460, dans un exemplaire sur parchemin: le Catholicon de Balbus est l’une des éditions les plus étudiées par les bibliographes, dans la mesure où il pourrait avoir été réalisé non pas par la typographie en caractères mobiles, mais par un procédé apparenté à la linotypie (en l’occurrence, l’impression par blocs de deux lignes). La plupart des exemplaires ont cependant été tirés sur papier, contre un petit nombre sur parchemin.
La Bibliotheca Cusana
Deux notes, pour conclure sur ce dossier: la carrière de Nicolas de Cues illustre parfaitement les possibilités d’ascension sociale qui sont désormais ouvertes aux jeunes gens ayant reçu une formation universitaire suffisamment poussée. Ce roturier devenu docteur en décret n’aurait pas même pu, faute de naissance, accéder au chapitre cathédral de Trèves, quand sa position de cardinal lui donne de fait le rang de prince. Pour autant, Nicolas de Cues est un esprit d’une très profonde piété: il ne fait carrière ni pour lui, ni pour sa famille, mais léguera tous ses biens à sa fondation de l’Hôpital –le souci du Jugement dernier et de la vie éternelle marque très profondément les esprits du Moyen Âge finissant, et explique en partie l'attente d'une réforme de l'Église, voire d'une réforme de la société (le frère du cardinal, Johann, est d'ailleurs lui-même curé de Saint-Michel à Bernkastel, sur l'autre rive de la Moselle). Enfin, pour cet intellectuel, sa bibliothèque compte parmi ses biens les plus précieux, et il n’hésite pas à engager des dépenses non négligeables non seulement pour l’enrichir, mais aussi, ce qui peut surprendre, pour faire le choix d’exemplaires particulièrement soignés, qui sont d’abord des manuscrits.
Les Œuvres de Nicolas de Cues sont données une première fois à Strasbourg en 1488, puis à Paris, par Lefèvre d’Étaples, en 1514 –ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, l’Hôpital Saint-Nicolas continue toujours aujourd’hui à fonctionner dans l’esprit du fondateur, et se finance  en partie par le revenu des vignobles qui lui ont été légués. Il conserve toujours la Bibliotheca Cusana, celle-ci enrichie par les dons qu’elle a reçus au cours des siècles: Nicolas de Cues ne possédait apparemment qu'un incunable, quand la bibliothèque fondée par lui en compte aujourd'hui 132.

Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
Jakob Marx, Verzeichnis der Handschriften Sammlung des Hospital zu Cues bei Bernkastel a./Mosel, Trier, Sebstverlag des Hospital, 1905 (catalogue aussi les incunables).

jeudi 24 mars 2016

À Rome... sur la Moselle: une page de l'histoire européenne et de l'histoire du livre

Nous parlions, dans un billet déjà ancien, de la définition de ce que peut être un «paysage culturel».
Nous voici, à Trèves, dans un environnement historique tout particulièrement lié à l’Antiquité romaine. À hauteur de la ville, la Moselle est franchissable par un gué, sur l’emplacement duquel les Romains lancent un premier pont, en bois, en 17 av. J.-C. –cette date est depuis lors considérée comme marquant la fondation de Trèves. Ville principale de la cité celte des Trevires, Trèves bénéficie de sa position en retrait du limes rhénan, mais au débouché du grand itinéraire conduisant de Rome vers la frontière de Germanie occidentale, par les vallées du Rhône et de la Saône.
Les premiers siècles de notre ère sont tout particulièrement brillants. Le pont de bois est remplacé par un pont de pierre pour partie conservé aujourd’hui (144), et une enceinte quadrangulaire de plus de 6km entoure la ville –la célèbre Porta Nigra est l’une de ses monumentales portes. La localisation stratégique de Trèves explique que, lorsque la pression des Germains se fait de plus en plus sensible, elle soit choisie pour être la ville de résidence de l’empereur romain d’Occident: Constantin († 337) y est régulièrement à compter de 306, et la monumentale «Basilique» que l’on découvre toujours aujourd’hui a été élevée comme la salle du trône de son palais.
De par sa situation géographique au débouché du grand itinéraire de la Méditerranée, Trèves est très tôt christianisée: la population chrétienne s’accroît dès le IIIe siècle, à la tête de laquelle se trouve un évêque, quand l’édit de Milan (313) institue la liberté religieuse dans l’Empire. L’Église des provinces romaines de la rive gauche du Rhin commence à être systématiquement organisée à partir précisément de Constantin, tandis qu’un immense complexe ecclésial s’élève à l’emplacement de l’actuelle cathédrale de Trèves.
La population de Trèves a alors pu culminer à quelque 50 000 habitants, et la ville rassemble, autour de la cour impériale, une pléiade de hauts fonctionnaires et de prélats. Voici Ambrosius, préfet du prétoire des Gaules: son fils, lui aussi prénommé Ambroise, naît à Trèves vers 340, et c’est là qu’il est d’abord formé. Il vient à Rome après la mort de son père, y achève sa formation, et est nommé à la tête de la province d’Émilie-Ligurie à Milan: on sait comment il sera élu évêque de Milan, en 374. Après avoir étudié auprès de Donat à Rome, Jérôme (347-420) vient à Trèves peut-être dans l’espoir d’y commencer une carrière à la cour. Il profite de son séjour pour visiter assidûment la bibliothèque, et pour y copier deux livres d’Hilaire de Poitiers qu’il destinait à son ami Rufin d’Aquilée. C’est à Trèves que, pour la première fois, la tradition du christianisme et de la Bible apparaît dans la vie du futur Père de l’Église.
Parmi les très hauts fonctionnaires et intellectuels qui séjournent plus ou moins longuement à Trèves, il faut citer Ausone (310-393/394), précepteur du fils aîné de l’empereur, en 365. Symmaque (vers 342-402/403) appartient à l’une des familles les plus puissantes de Rome, où son père est préfet de la Ville. Il reçoit une excellente formation, avant que le Sénat ne l’envoie en mission auprès de l’empereur Valentinien, à Trèves, en 369. Ses talents de rhéteur font une très grande impression à la cour.
Rien de surprenant si Trèves apparaît comme l’un des pôles majeurs de la culture et de la civilisation du livre sous le Bas-Empire: la ville accueille des écoles, les archives et la bibliothèque impériales y sont établies, tandis que l’Église aussi possède bientôt ses propres collections de livres. Les grandes villae rurales ont des bibliothèques. Nous connaissons par Merian la reproduction d’une sculpture trouvée près de Neumagen, à proximité immédiate de Trèves, et mettant en scène un lecteur en train de saisir ou de déposer un volumen sur un rayonnage –il s’agit probablement d’une bibliothèque, mais on a aussi évoqué l’hypothèse d’un commerce de livres. Le monument a malheureusement été perdu depuis sa publication.
Une visite au Rheinisches Museum donne l’occasion de découvrir quelques témoignages spectaculaires de la richesse de la civilisation écrite à Trèves aux premiers siècles de notre ère. Il s’agira de témoignages épigraphiques, mais aussi de matériel d’écriture (encriers, stylets, etc.). Mais voici surtout des pièces aussi exceptionnelles que le célèbre bas-relief représentant une scène d’école à la fin du IIe siècle. Au centre, le maître donne son enseignement, les deux jeunes gens assis de part et d’autre déroulent chacun un volumen, tandis qu’un troisième, peut-être plus jeune, les salue en sortant de la pièce.
Terminons avec la mosaïque mettant en scène la muse Euterpe expliquant à un élève, Agnis, l’art de se servir de la flûte (milieu du IIIe siècle). Notre attention est tout particulièrement attirée par la présence du panier à couvercle, posé par terre: il s’agit d’une capsa, autrement dit d’un panier dans lequel on rangeait les volumina alignés verticalement –la mosaïque permet de les distinguer très nettement–, pour les transporter plus commodément.
Comme on pouvait s’y attendre, la conjoncture devient beaucoup plus médiocre à Trèves après la chute de l’Empire. Les cadres de l’Église sont un temps les seuls à subsister, quand l’arrivée en nombre de Germains non christianisés et non alphabétisés change du tout au tout les conditions de fonctionnement de la vie religieuse et intellectuelle dans la région. On est saisi de vertige quand on prend la mesure de la destruction radicale qui a été celle du patrimoine livresque de l’Antiquité. Avouons-le, à Trèves, les conditions sont particulièrement défavorables: la ville, richissime, est détruite à plusieurs reprises. Par ailleurs, le papyrus se conserve, même si dans des cas exceptionnels, autour de la Méditerranée, au contraire de ce qui se passe sous le climat humide de la région de la Moselle.
Une certaine reprise date du VIIe siècle, lorsque la noblesse d’origine germanique tend à faire le choix du christianisme, que des institutions religieuses nouvelles sont fondées en ville et dans la région, tandis que les premiers missionnaires venus des îles anglo-saxonnes commencent à parcourir le pays. Les monuments les plus anciens aujourd’hui conservés par la Bibliothèque de Trèves remontent précisément à cette époque. Ceux qui n'ont pas la chance de pouvoir visiter le Trésor de la Bibliothèque, alias la présentation permanente d'une centaine de pièces exceptionnelles lui appartenant, pourront s'en faire faire une idée dans la somptueuse (et savante) galerie dans laquelle Michael Embach les a publiés (réf. infra).
Notre billet suivant, sur Trèves et sa région.

Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier, Regensburg, Schnell & Steiner, 2013, 231 p., ill.

vendredi 28 novembre 2014

Le "First Folio" audomarois

Nos grandes bibliothèques possèdent encore bien des ouvrages, entrés le plus souvent à l’époque de la Révolution et plus ou moins bien conservés et identifiés depuis lors. Sans revenir sur les pertes survenues à l’occasion des saisies, l’histoire chaotique des bibliothèques françaises pendant une quarantaine d’années au moins, de 1789 à la Monarchie de juillet, explique que bien des découvertes restent aujourd'hui à y faire. Les plus grandes villes, qui disposaient de professionnels ayant les compétences indispensables, ont bien évidemment été favorisées: pour autant, les plus prestigieux établissements réservent toujours des surprises au chercheur, comme avec cette identification récente, à la Mazarine, d’un exemplaire de la Bibliographie de Gesner portant une mention d’acquisition de Gabriel Naudé…
Mais dans beaucoup de cas, les compétences nécessaires pour l’identification et le catalogage des titres n’étaient pas disponibles, et la décision prise, d’ouvrir, dans chaque École centrale, un cours de bibliographie (entendons, la science des livres et des textes), n’a été appliquée que de manière exceptionnelle. Le travail d’identification est compliqué parce que l’on n’a pas toujours les usuels de références qu'il faudrait (surtout lorsque l’exemplaire à cataloguer est incomplet), même si la documentation aujourd’hui accessible par Internet a considérablement amélioré les choses. Là où les bibliothèques allemandes disposent de répertoires collectifs qui tendent à l’exhaustivité pour les exemplaires des XVe, XVIe, XVIIe et aujourd’hui XVIIIe siècles, nous en sommes encore à attendre l’achèvement des catalogues régionaux d’incunables (déposé depuis plus de trente ans, le catalogue du Nord- Pas-de-Calais n’a jamais été publié...), et le travail sur certaines richissimes collections du XVIe siècle reste pratiquement tout à faire.
Confier les collections anciennes à des spécialistes compétents, auxquels on donnera autant que possible les moyens de travailler, constitue la meilleure manière non seulement de valoriser ces fonds, mais même de les sécuriser. C’est donc avec le plus grand plaisir que nous saluons la découverte faite par notre collègue Rémy Cordonnier, conservateur à Saint-Omer, d’un exemplaire de l’édition des Œuvres de Shakespeare dite «First Folio» de 1623 conservé dans son fonds mais qui n’avait jamais été identifié.
Shakespeare est décédé depuis sept ans, quand un groupe réunissant des acteurs et des professionnels du livre (Edward Blount et Isaac Jagard) décide de s’engager dans une édition réunissant trente-six de ses pièces. Le tirage sera de l’ordre de 750, mais la mise en livre est remarquable, avec le portrait de l'auteur en frontispice, et le choix du format in-folio: il s'agit de manifester une volonté de distinction, pour un recueil de pièces de théâtre assimilées à des amusements plus ou moins «populaires». Apparemment, le prix de vente à l’exemplaire ne dépassait pas 1£. L’importance du First Folio apparaît si l’on considère que dix-huit des titres qu’il contient ne sont connus que par la tradition de cette édition. Pourtant, il ne deviendra un objet de collection et de bibliophilie que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
L’exemplaire de Saint-Omer, qui est incomplet du début (la page de titre et le portrait de l’auteur font notamment défaut), a certainement appartenu à un catholique anglais réfugié en France à l’époque de la Réforme. Saint-Omer a accueilli une communauté anglaise active, pour laquelle fonctionne un temps le «Collège des jésuites anglais» (où on crée aussi une imprimerie). Il est hautement vraisemblable que le Shakespeare de 1623 est entré, peut-être par legs, dans leur bibliothèque. Lors du départ des Jésuites, en 1762, les activités du collège se poursuivent plus ou moins, jusqu’à sa fermeture trente ans plus tard: les collections de livres confisquées sous la Révolution sont alors réunies dans les nouveaux dépôts littéraires (à Saint-Omer, au Collège français). L’étude des particularités d’exemplaire du First Folio audomarois pourra, peut-être, nous éclairer sur sa provenance, d’autant plus que l’oubli dans lequel il est resté depuis plusieurs siècles lui a évité certaines restaurations bibliophiliques qui ont aussi eu pour effet de détruire les sources éventuelles.
Terminons sur une note plus ironique: si nous sommes gré à la presse périodique de nous avoir informés de cette précieuse découverte, bien des informations données par les articles de journaux ici ou là dénotent une méconnaissance remarquable du monde du livre. La Révolution n’a pas confisqué la bibliothèque des jésuites, puisque ceux-ci avaient été chassés du royaume trente ans plus tôt; un «ouvrage» (entendons, un exemplaire) n’est pas une «deuxième édition originale»; Saint-Omer, ni même l’abbaye de Saint-Bertin, ne possédait probablement pas la «quatrième bibliothèque d’Occident» à la fin du Moyen Âge, etc. Mais il ne faut pas bouder notre plaisir: le travail des bibliothécaires contribue à enrichir le patrimoine national, comme le montre l’odyssée du Shakespeare audomarois, lequel serait le 233e exemplaire connu aujourd’hui conservé de cette édition réellement exceptionnelle. 

NB- La lecture de H. Piers, Notice historique sur la Bibliothèque publique de la ville de St-Omer (Lille, 1840) donne une idée de la situation chaotique qui a été celle des collections audomaroises, notamment à l'époque de la Révolution.

jeudi 23 janvier 2014

Nouvelle publication: catalogue d'incunables

Aujourd’hui, où la norme est celle du catalogue (et du catalogue collectif) en ligne, la publication d’un catalogue «classique» d’incunables (nous voulons dire, un catalogue imprimé) se justifie-t-elle? Le tout récent Catalogue des incunables de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences nous démontre que oui, et cela d’autant plus que, avec ses quelque 1200 unités, la collection de l’Académie est la seconde du pays après celle de la Bibliothèque nationale.
Le Catalogue s’ouvre par une importante préface (en anglais) sur l’histoire de la collection. On sait en effet le rôle fondateur de l’Académie des sciences dans la construction de la nation hongroise. L’entreprise de réforme et de modernisation impulsée par le corégent, puis empereur Joseph II visait à instituer un Etat centralisé sur le modèle français, Etat organisé autour de sa capitale de Vienne, et dans lequel la  langue officielle serait l’allemand. Mais, avec la mort de l’empereur (1790) et le déclenchement de la Révolution française, la conjoncture se renverse: alors que toutes les forces du pays devront bientôt être rassemblées contre un ennemi extérieur très décidé, il faut se montrer d’autant plus prudent que les réformes éclairées du joséphisme ont suscité des oppositions dans l’Église, au sein de la haute noblesse et auprès des représentants des différentes «nationalités».
A côté de la Bibliothèque nationale (Bibliotheca Regnicolaris) fondée en 1802, l’Académie hongroise des sciences (1825) constituera la seconde institution savante centrale de la nation en construction, et, comme pour la Bibliothèque, l’initiative est prise non pas par le souverain (l’empereur de Vienne est aussi roi de Hongrie), mais par les représentants de la plus haute noblesse: le comte Istvan Széchényi est la figure centrale, et le premier président de la nouvelle Académie sera le comte Jozsef Teleki (1790-1855) (cliquer ici pour s'informer sur les bibliothèques des Teleki). L’institution s’adjoint bientôt une bibliothèque, dont la caractéristique est d’avoir été principalement constituée par les dons des grands magnats, membres de l’Académie et qui, en l'absence d'une cour royale, s'attribuent le rôle de fondateurs et d'organisateurs de la nation
Comme nous le rappelle la précieuse introduction au catalogue (p. 7-17), il s’agit d’abord des Teleki, avec quelque quatre cents incunables. Les bibliothèques de György Rath (1828-1905) et des comtes Antal, Sandor et Ferenc Vigyazo sont également à la base de la collection, tandis que d’autres dons sont aussi à noter (parmi lesquels Imre Jancso, et un certain nombre d'autres). L’introduction résume les caractéristiques du fonds actuel des incunables, mais elle donne surtout de très précieuses informations sur les sources d’archives qui peuvent s’y rapporter (anciens catalogues, et quelques factures correspondant à des achats plus ou moins spectaculaires, comme le montre l’illustration 1b).
Il y a quelques temps déjà (!) que l’intérêt majeur des incunabulistes s’est en effet déplacé, de la simple identification bibliophilique des éditions vers les particularités des exemplaires, particularités bien trop rarement reprises par les fiches catalographiques, et donc la plupart du temps par les catalogues numérisés. Pourtant, ce sont précisément ces particularités qui nous apportent le plus d'informations sur l'histoire sociale des livres et des textes. Le Catalogue des incunables de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences répond de la manière la plus heureuse à cette insuffisance, en donnant toutes les précisions possibles sur la provenance, etc., des exemplaires conservés, en décrivant le cas échéant la reliure avec la plus grande exactitude, et en publiant in fine un certain nombre d'excellentes reproductions en couleurs.
Exemplaire de Guy de Chauliac, provenant de la bibliothèque de Hartmann Schedel
Nous voici par conséquent devant un volume qui correspond aux critères les plus récents de la recherche scientifique, et qui attire l’attention sur un fonds trop souvent ignoré, notamment en Occident. Alors, oui, les catalogues «sur papier» constituent encore des outils irremplaçables, quand ils ont cette qualité et quand ils complètent notre information pour des points sur lesquels les données des catalogues informatisés sont très largement insuffisantes –au passage, nous nous permettrons de rappeler que nous attendons toujours la conclusion de l’entreprise pleine de promesses des Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques de France… 

Catalogue of Incunables of the Library and Information Centre of the Hungarian Academy of Sciences (…). INC-MTA,
éd. Marianne Rozsondai, Béla Rozsondai,
Budapest, Argumentum Publischinh House, 2013,
458 p., pl. en coul., rel.
ISBN 978-963-446-695-6

lundi 28 mars 2011

Le patrimoine des bibliothèques

Au-delà des catégories définies par l’administration (pour laquelle le patrimoine des bibliothèques se limite à leur « patrimoine livresque », lequel sera défini notamment en fonction de son ancienneté), le patrimoine des bibliothèques désignera pour le chercheur une typologie d’objets, de pratiques et de représentations qui ne se limite pas aux seuls livres, voire aux seuls «objets» relevant de l’écrit (pièces d’archives, manuscrits, livres, périodiques, plaquettes, pièces de toutes sortes comme affiches, tracts, estampes, etc.).
D’abord, la bibliothèque ne désigne pas toujours, historiquement, un ensemble de livres. La tradition du Musée d’Alexandrie combine la gloire du prince, qui se présente comme un « prince des muses », et le service rendu dans toutes sortes de domaines aux intellectuels, aux savants, etc., en ce qui concerne l’information et la documentation. Le Musée, qui comprend une bibliothèque, constitue un véritable centre de documentation faisant appel non seulement aux livres, mais aussi aux objets d’art, instruments scientifiques, collections d’histoire naturelle, etc. Dans une perspective encyclopédique, le Musée donne comme un catalogue du monde « naturel » et des créations de l’homme.
Le modèle sera est reproduit au fil des siècles, y compris dans le domaine privé, comme le montre l’exemple de Peiresc. Lorsqu’une partie du cabinet de Peiresc est reprise par les chanoines de Ste-Geneviève de Paris, elle constitue dans cet établissement le noyau du célèbre « Cabinet » de leur bibliothèque. Le chanoine du Molinet, auteur d’une Histoire du cabinet de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, en est le premier grand gestionnaire : le Cabinet comprend une section réservée aux antiquités et aux pièces historiques (notamment numismatique), mais aussi une partie d’instruments scientifiques (horloges, lunettes d’approche, etc.) et d’objets relevant plus de l’ethnologie (costumes et armes) et de l’histoire naturelle (échantillons). La Réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève conserve toujours une partie importante de ce Cabinet, mais on pourrait aussi penser au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France...
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La plupart des bibliothèques anciennes possèdent jusqu’à aujourd’hui des objets ou des ensembles plus ou moins précieux qui ne relèvent en rien du domaine du livre : on en aura une idée en consultant la série (publiée à partir de 1925) des Trésors des bibliothèques de France. Cette collection n’est pas remplacée par celle du Patrimoine des bibliothèques de France : un guide des régions (Paris, Payot, 1995, 10 vol., 1 vol.) d’index. Beaucoup de monographies existent par ailleurs, comme : Fernard Lebert, La Bibliothèque de la ville de Meaux et les bibliothécaires (Meaux, Sté litt. et hist. de la Brie, 1903).
Ce modèle du Musée perdure longtemps, y compris sur le plan administratif : le British Museum est fondé à Londres par le médecin sir Hans Sloane en 1753, et ouvert au public six ans plus tard. La British Library lui est intégrée jusqu’en 1973 (P. R. Harris, A History of the British Museum Library, 1753-1973, London, The British Library, 1998). L’exemple anglais essaime sur le continent, notamment avec les « Musées » d’Europe centrale, à Prague et à Budapest, dont les Bibliothèques nationales ne s’émanciperont que peu à peu.
Pourtant, un certain rééquilibrage est sensible, surtout à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : il est possible qu’il reflète la montée en puissance d’une production imprimée de plus en plus riche et de plus en plus stratégique sur le plan de la marche des idées. Rappelons la polémique qui se développe entre Debure et Mercier (de Saint-Léger) à l’occasion de la sortie de la Bibliothèque instructive publiée par le premier, et l’opposition désormais plus sensible, entre le « cabinet rare » et la « bibliothèque choisie ». Dans les bibliothèques modernes, dont un grand nombre est reconstruit ou réaménagé au XVIIIe siècle, les objets d’art apparaissent non plus comme fondamentaux, mais plutôt comme relevant d’une certain esthétique de la distinction : ce sont les peintures et les fresques (par ex. à Valenciennes), ou encore les bustes décorant le haut des travées de livres. Dans la salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine, il s’agit d’un ensemble de bustes antiques ayant notamment appartenu à la collection même du cardinal.

Le décor de la bibliothèque nous a introduits à la tradition même de celle-ci : l’architecture du bâtiment peut en faire partie. Les exemples de bibliothèques anciennes antérieures à la Révolution sont rares en France (Valenciennes, Dijon, Reims, Troyes, etc.). À Versailles, la Bibliothèque est installée dans l’ancien hôtel des Affaires étrangères, élevé suc ordre du duc de Choiseul-Stainville et que ses conditions de sécurité ont fait un modèle en son temps : le bâtiment est « construit à l’épreuve du feu, l’emploi du bois y est proscrit. Les sols sont recouverts de tommettes et les plafonds voûtés sont constitués de briques liées par du plâtre ».
Un exemple très remarquable est donné par la ville de Besançon, qui décide en 1803 de construire un bâtiment spécifiquement destiné à abriter sa bibliothèque, lequel sera en définitive terminé en 1817. La Bibliothèque d’Amiens est à peu de choses près contemporaine. Mais les constructions les plus célèbres sont naturellement celles de Labrouste à Sainte-Geneviève et à la Bibliothèque de la rue de Richelieu (d’où les problèmes posés par leur reconversion éventuelle), mais on pourrait aussi songer à la nouvelle Bibliothèque universitaire de Strasbourg construite par les autorités allemandes après 1870. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la reconstruction de la bibliothèque Carnegie, à Reims, marque aussi une date dans l’introduction en France des nouveaux concepts bibliothéconomiques. Enfin, si la plupart des instituions construisant aujourd’hui des bibliothèques nouvelles ne manifestent en général guère de soucis d’esthétique architecturale, les exemples inverses se rencontrent pourtant, qu’il s’agisse de la BnF (site Tolbiac) ou de constructions plus récentes : la nouvelle Médiathèque du Piémont oloronais a reçu la distinction de l’Équerre d’argent en 2011.
Mais d’autres éléments sont souvent négligés, alors qu’ils se révèlent particulièrement riches sur le plan de l’histoire du travail intellectuel et des pratiques de lecture, comme sur ceux de l’archéologie administrative et de l’évolution des représentations intellectuelles. Pensons au mobilier professionnel (fichiers, échelles, fournitures diverses, etc.), aux archives de l’établissement (dont les registres de prêts) ou encore aux documents iconographiques relatifs à l’histoire du bâtiment, de l’institution et de ceux qui s’y sont rencontrés (par ex., la galerie des portraits des directeurs). Trop de bibliothèques négligent leurs propres fonds archivistiques, voire souvent une grande partie de ces objets qui paraissent à la fois quelconques et reflétant souvent une image que l’on ne souhaite pas conserver. Des exemples contraires sont pourtant donnés, entre autres par la Bibliothèque nationale Széchényi à Budapest.
C’est peu de dire, en définitive, que l’histoire des bibliothèques et de leur patrimoine reste, malgré des publications scientifiques de grande valeur, un champ ouvert pour les investigations historiennes.

Clichés:  1) Hall de la Bibliothèque de Reims; 2) Dans les magasins de la Bibliothèque du château de Chantilly.

jeudi 3 février 2011

Histoire du livre et définition du patrimoine

Qu’est-ce que le patrimoine, et en quoi ce concept a-t-il à voir avec les fonds des bibliothèques, dont l’histoire est connue pour sa complexité?
«Patrimoine»: le mot est devenu très à la mode depuis les années 1980, mais on sait que les catégories sont paradoxalement d’autant plus mal connues qu’elles sont plus célèbres, donc plus banales. Les formules faisant référence à «patrimoine» se multiplient, qui débouchent souvent sur une forme de revendication découlant d’un état de nature ou d’évidence (la «légitimité» du patrimoine, ou encore la fierté des «racines»).
Avouons au passage que nous n’approuvons pas la tendance qui consiste à utiliser un terme «en vogue» là où un autre, pourtant adapté, sera négligé parce que paraissant moins «porteur»: par exemple, dans le Bulletin des bibliothèques de France, dans la formule «Valoriser le patrimoine des revues en sciences humaines et sociales», patrimoine désigne tout simplement le contenu de ces revues (BBF, 2004, t. 49, n° 1, p. 88-89).
Dans ce type de problématique, le recours au lexique est révélateur: le lexique n’est pas neutre ni donné une fois pour toutes, mais il a une histoire. La racine latine (<patrimonium) désigne l’avoir d’une famille ou d’une communauté(<pater, père, au sens large de «chef de famille» plus qu’au sens biologique). Ce qui prime, c’est la définition d’un objet matériel et l’ordre du droit. Dans sa première édition, le Dictionnaire de l’Académie française (1694) s’en tient à cette acception: le patrimoine, c'est «le bien qui vient du père & de la mère, qu'on a hérité de son père & de sa mère».
Ce n’est qu’à l’époque contemporaine que se répandent les acceptions dérivées par analogie ou par métaphore. Complété par une épithète, «patrimoine» s’applique peu à peu à toutes sortes de domaines comme ceux de la biologie et de l’écologie (le patrimoine génétique, voire halieutique, etc.) ou encore de l’ethnologie… et des bibliothèques (le patrimoine livresque). L’acception actuelle la plus courante se rencontre ici, le patrimoine désignant ce qui a été reçu des générations antérieures, et envers quoi on aura une certaine obligation morale de préservation.
L’articulation avec la construction du droit romain explique que l’on ne trouve souvent pas l’équivalent direct du terme dans les langues non-latines, par ex. l’allemand.
Or, un renversement tend aujourd’hui à s’opérer, d’autant plus important qu’il reste mal perçu: le patrimoine n’est plus donné par la collectivité, mais il la définit. Dans la tradition politico-juridique romaine, dans laquelle s’inscrivent les Lumières puis la révolution démocratique, la collectivité nationale se définit comme l’ensemble des citoyens jouissant d’un certain nombre de droits, remplissant un certain nombre de devoirs et constituant par la même cette collectivité.
Après 1789, la «nation» désigne donc une certaine construction politique et juridique, et non pas d’abord un État s’inscrivant dans une géographie déterminée, non plus que la résultante d’un certain nombre de caractéristiques «nationales» telles qu’une langue commune, une religion dominante, une histoire commune, etc. Les «livres nationaux» et les «bibliothèques nationales» de la période révolutionnaire sont à comprendre dans cette acception, d’après laquelle c’est la nation au sens politique du terme qui définit comme tel son «patrimoine national».
La montée en puissance des nationalités à partir de la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle tendra à recouvrir ce schéma, jusqu’à non seulement l’inverser, mais à faire paraître cette inversion comme naturelle: là où la collectivité définissait son patrimoine, c’est, au contraire, le patrimoine (au premier chef le patrimoine linguistique) qui identifie la collectivité. Débaptiser la Bibliothèque nationale en Bibliothèque nationale de France peut aussi être interprété comme une manière de consacrer ce renversement.
Il n’est pas inutile d’avoir une idée de ces problématiques, parce que le premier patrimoine dont la bibliothèque est le représentant, c’est la bibliothèque elle-même en tant non seulement qu’ensemble de collections, voire de collections anciennes (le patrimoine au sens étroit du terme), mais aussi en tant que structure institutionnelle, en tant qu’espace, en tant que pratique (ou ensemble de pratiques) et en tant que représentation (ou ensemble de représentations). Nous plaidons par conséquent pour une acception large, dans notre domaine, du terme de patrimoine: en relève ce qui est présent dans les bibliothèques à un moment donné, dont on pense que cela a une signification du point de vue de la conservation et dont il importe, le cas échéant, de fournir à nos contemporains des clés pour une intelligibilité possible.
Pour l’historien, tout concept ou phénomène est justiciable d’un processus d’historicisation: il doit être replacé dans un certain contexte, qu’il s’agisse des antécédents, du développement ou de ce qui se produit ensuite, et qui ne relève pas nécessairement de la causalité. Dans cette perspective, le patrimoine non plus n’est pas une donnée a priori, relevant de l’état de nature, mais il est aussi une donnée qui se construit et qui se déploie dans le temps, c'est-à-dire dans la culture et dans l'histoire.

Note bibliographique
Hans-Jürgen Lüsebrink, «Historische Semantik als Diskurspargmatik: der Begriff Nation in Frankreich und Deutschland», dans H.-J. Lüsebrink, R. Reichardt, Kulturtransfer im Epochenumbruch, Leipzig, 1997, p. 851-875. Frédéric Barbier, «Patrimoine, production, reproduction», dans Bulletin des bibliothèques de France, 2004, n° 5, p. 11-20. Trad. italienne: «Fra produzione e riproduzione. Cos’e’ il patrimonio libraio», dans Prometeo. Rivista trimestriale du scienze e storia, 23e année, n° 91 (sept. 2005), p. 16-25.
Cliché: la Bibliothèque du château de Chantilly (détail).

samedi 17 juillet 2010

Où sont les musées du livre?

Nous avons parlé il y a quelques semaines du Musée des lettres et manuscrits à Paris, Force est de reconnaître que, un peu partout, se multiplient en France comme à l'étranger les exemples d’institutions visant à présenter au public d’aujourd’hui le patrimoine des textes et des livres. Si, au sein de ce mouvement, les bibliothèques restent paradoxalement en retrait, les musées spécialisés et autres maisons d’écrivains se rencontrent souvent.
Pour prendre l’exemple de la Touraine, le Musée Balzac du château de Saché met en scène «l’imaginaire balzacien» (museebalzac@cg37.fr), quand la maison natale de Rabelais à La Devinière veut articuler la figure même de l’écrivain avec son œuvre et sa région d’origine («Rabelais en son pays») (museerabelais@cg37.fr). D’autres sites célèbrent encore Ronsard, à La Riche, et Descartes, dans la ville de son enfance, La Haye-Descartes (musée@ville-descartes.fr), sans parler de Léonard de Vinci aux portes d’Amboise.
Certes, nous ne bouderons pas notre plaisir, même si la croyance, pour partie justifiée, au genius loci pousse aussi à organiser des animations invitant nos contemporains (moyennant finances…) à prendre la plume dans les lieux mêmes où telle ou telle figure reconnue de notre littérature a plus ou moins laissé sa trace…
Si nous ne pouvons que nous réjouir de cette floraison, il n’en reste pas moins que les «maisons d’écrivain» reproduisent un topos de l’histoire littéraire, en ce qu’elles mettent surtout en avant la double figure de l’écrivain et de son œuvre. Trop peu de choses, en général, sur ces considérations plus «terre à terre», mais d’autant plus fondamentales, sur lesquelles Lucien Febvre attirait pourtant déjà l’attention dans une note célèbre: les revenus assurés à l’auteur par son travail, ses stratégies d’écriture et de publication, son rapport à l’argent, pour ne rien dire du rôle d’autres acteurs du champ éditorial dans la création littéraire –à commencer par l’éditeur (d’une certaine manière, le Musée Balzac à Paris répond à ce désidérata).
Mais où sont, aujourd’hui, les musées de l’écrit et du livre, qui, en mettant en évidence les connexions existant entre système de communication, structure sociale et travail intellectuel, au cours de l’histoire, donneraient au visiteur un certain nombre de clés susceptibles de l’aider à connaître le passé – donc à comprendre le présent ? Des expériences se rencontrent, certes. Les plus nombreuses, peut-être, envisagent l’histoire de l’écrit sous l’angle privilégié de l’histoire des techniques – et l’un de leurs apports les plus notables est aussi de permettre la pérennité d’un certain nombre de savoir faire: pensons aux musées du papier, comme celui de Richard de Bas à Ambert; pensons surtout aux musées d‘histoire des techniques, dont le principal est évidemment, en France, le musée du CNAM à Paris –mais des structures secondaires existent aussi, dont la pérennité reste le plus souvent hypothétique, comme dans le cas du Musée de la typographie à Tours.
Une récente enquête a établi un recensement de ce type de structures à travers toute l’Europe, et elles sont bien plus nombreuses qu’on ne le croirait a priori.
Ne quittons pas la France. L’ambition du Musée de l’imprimerie à Lyon (www.imprimerie.lyon.fr)  dépasse le seul cadre des techniques pour se développer dans deux directions principales:
1) D’une part, il s’agit de proposer le fil d’une trajectoire d’ensemble, qui fait parcourir les étapes successives d’une histoire matérielle de l’écriture s’étendant de la préhistoire à l’époque contemporaine. Parmi les phénomènes mis en évidence, figure une constante de l’évolution récente, à savoir la dématérialisation progressive des instruments et des supports,  «du plomb au photon», puis «du photon au bit informatique».
2) La deuxième direction est à la fois la plus ambitieuse et la plus prometteuse : il s’agit d’articuler, dans la grande tradition de l’histoire du livre «à la française», la matérialité de l’«objet livre» et les effets que cette matérialité provoque dans la société plus large, qu’il s’agisse de l’écriture, de l’économie du livre, des pratiques de lecture et des systèmes de représentation qui peuvent leur correspondre. Là où la première section met en scène surtout des machines et des instruments de fabrication, la seconde s’appuie sur une très riche collection d’imprimés de toutes époques – parmi lesquels nous ne pouvons pas ne pas signaler un rarissime exemplaire des célèbres Placards de 1534.
Ajoutons que le Musée de l’imprimerie se veut aussi un musée vivant, et qu’il dispose notamment d’un atelier typographique propre. Enfin, il est un lieu de recherche, qui abrite, à côté de ses collections proprement dites, une riche bibliothèque spécialisée, et qui offre un certain nombre de commodités au spécialiste.
Pourtant, tous les responsables d’institutions culturelles le savent, la gestion d’une structure comme celle du Musée de l’imprimerie impose d’associer projet à long terme et conditions matérielles de fonctionnement au quotidien. Le Musée est établi dans de superbes locaux, au cœur de la presqu’île entre Rhône et Saône, et à proximité immédiate de ce haut lieu de la librairie lyonnaise ancienne que constituait la rue Mercière. Localisation idéale, mais finalement peu adaptée aux contraintes de la muséographie moderne, et à la présentation d’un certain nombre de pièces plus particulièrement encombrantes. À Lyon comme dans un certain nombre d’autres cas, un des défis à venir concerne précisément l’articulation entre le projet même du Musée et l’évolution d’une topographie urbaine en cours de profond renouvellement.
Ce petit billet consacré aux musées de l’écrit et du livre appellera sans nul doute ses propres prolongements.

Clichés : À Lyon, 1) La rue Mercière aujourd’hui ; 2) Cour intérieure du Musée de l’imprimerie ; 3) Une des salles de présentation (clichés F. Barbier).