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samedi 1 août 2020

L'enfance de Michel de Marolles

Tours est célèbre dans l’histoire de la chrétienté pour avoir été, au IVe siècle, l’évêché de saint Martin, l’apôtre des Gaules. Aux confins des provinces ecclésiastiques de Tours et de Bourges, les campagnes de la Touraine du sud ne sont christianisées que très progressivement, avec d’abord l’envoi de quelques frères à Cormery par l’abbé de Saint-Martin, Ithier, puis la transformation de cette fondation en abbaye de plein droit par Alcuin (800) (1). Fille de Cormery, Saint-Sauveur de Villeloin est fondée en 850, avant de devenir à son tour abbaye de plein droit en 965: Saint-Sauveur représente dès lors la principale puissance de la Touraine au-delà de Loches. Bornons-nous à deux témoignages: Philippe le Bel et sa suite séjournent à Villeloin en 1301, tandis que la crosse abbatiale de Villeloin est l’une pièces importantes de la collection d’ivoires du Musée de Cluny à Paris (CL 21220).
Nous n’avons pas à nous étendre ici sur l’histoire de Saint-Sauveur, sinon pour signaler que l’abbaye possède bien évidemment un scriptorium, mais aussi qu’elle souffre considérablement de la Guerre de cent ans, puis des Guerres de religion et des troubles. Les épaves de sa bibliothèque sont conservées pour l’essentiel à la bibliothèque de Loches: plusieurs exemplaires incunables de Bernard de Clairvaux, un De Universo de Guillaume d’Auvergne, etc. (2) En 1515, l’abbé Jacques Le Roy, également archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine, fait exécuter dans la bibliothèque un certain nombre de travaux d’aménagement, tandis qu’en 1595, «tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. Sieur abbé pour la somme de XXV éscus».
Mais Villeloin est surtout connu chez les historiens du livre pour avoir été l’abbaye de Michel de Marolles (1600-1681). Les Mémoires que celui-ci publie à Paris en 1656 présentent une quantité d’informations précieuses sur l’environnement familial, puis socio-professionnel, sur les représentations mentales et sur les pratiques de notre abbé amateur certes d’images, mais aussi de lettres: nous nous arrêterons aujourd’hui à la première formation du jeune garçon (3).
Les Marolles sont une famille de la petite noblesse tourangelle, dont l’ascension se déroule grâce à sa proximité avec la cour, mais ils sont aussi alliés à des familles de la noblesse forézienne –la circulation et les échanges sont très actifs, de la vallée de la Loire aux contreforts du lyonnais, surtout à l’occasion du séjour des rois dans les châteaux de la région. La famille est établie depuis plusieurs générations dans le manoir éponyme, fief relevant de la châtellenie de Montrésor, et qui est éloigné d’«une petite lieue» de l’église et du bourg de Genillé (en réalité un peu plus de deux km). Les dispositions sont prises pour éviter autant que possible les déplacements, dans un pays argileux et où les chemins sont difficilement praticables pendant la mauvaise saison:
Parce que l’église (…) estoit un peu loin, & qu’il est assez incommode de traîner dehors une famille assez nombreuse quand il fait mauvais temps, on prit un jeune ecclésiastique qui avoit estudié pour dire la messe au logis & avoir soin de nostre instruction. Il s’appeloit Jean Imbert (…), & c’est de luy que j’ay appris les premiers principes de la langue latine, mais non pas à prier Dieu [ni] à lire (p. 7-8).
C’est en effet sa mère, et une tante faisant office de gouvernante, qui apprennent la lecture au jeune garçon. Le père, Claude de Marolles (1564-1633), est quant à lui très généralement absent: comme gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, colonel des Cent Suisses et plus tard maréchal de camp, il séjourne à la cour, ou est en voyage pour des missions ou des campagnes militaires qui le conduiront, dans l’entourage de Guy de Laval, jusqu’en Hongrie en 1605 (Komárom).
L’éducation devient plus systématique entre sept et dix ans, de manière à permettre au jeune Michel d’intégrer le moment venu une classe de cinquième. Occasionnellement, il visite encore en voisin les «Pères Chartreux du Liget», et notamment dom Marc Durand (ou Durant?), amateur de littérature, de poésie… et de gravures (4):
Nostre précepteur me menoit assez souvent [au Liget] dans le petit carosse de Hongrie, & j’en rapportois toujours quelque image en taille-douce, dont il me sembloit que je parois admirablement un coin de la chambre où je couchois (p. 10).
Mais l’enfant se passionne surtout pour la lecture, faisant son miel des quelques volumes qui constituent la bibliothèque, apparemment toute en français, de ses parents…
Je me rendis bien plus sçavant dans les romans & dans quelques autres livres françois que nous avions que dans les rudiments du latin. Il y avoit chez nous un Homère en vers françois de la traduction de Salomon de Certon, secrétaire du roy (5), le Grand Olympe (6), les Métamorphoses d’Ovide de la traduction de François Habert d’Issoudun (7), un Ronsard, un du Bartas (8), Robert Garnier, Plutarque en deux volumes de la traduction d’Amiot (9), les Essais de Michel de Montagne, l’Histoire de France de du Haillan (10), les deux premiers livres d’Amadis de Gaule (11), les Œuvres de Grenade (12) & peu d’autres livres. Je sçavois presque par cœur toute l’Odissée d’Homère (…), & je me souvenois assez bien de ce que j’avois leu dans Ronsard, dans Amadis & dans le Grand Olimpe (p. 9).
Malheureusement, le texte ne permet pas d’identifier avec certitude les éditions dont il s’agit, et nous n’avons pas pu localiser d’exemplaires éventuellement conservés ayant appartenu à cet ensemble que l’on peut supposer riche de quelques dizaines de volumes.
Château de Marolles (2020)
Un environnement livresque traditionnel, donc, dans lequel sont associés les modèles antiques (Homère, Ovide et Plutarque), quelques romans de chevalerie (Amadis) et des «histoires» (du Haillan). Mais les auteurs plus récents sont aussi présents, qu’il s’agisse de poésie (Ronsard, du Bartas) ou de théâtre (Garnier), tandis que la modernité intervient à travers la mention remarquable des Essais (mais dans quelle édition?). Le seul titre relevant de la piété est celui de Louis de Grenade, qui connaît en effet un succès phénoménal tout au long du XVIIe siècle. Bien entendu, il ne nous est pas possible de préciser les voies d’enrichissement de la collection, peut-être des libraires de Tours, plus probablement des acquisitions faites par Claude de Marolles au fil de ses séjours et déplacements, sans oublier les legs et dons éventuels.
Car les auteurs aussi appartiennent pour la plupart au monde de la cour et de l’administration royales, tout comme les Marolles, au premier chef Claude, marchant à la tête des Cent Suisses lors des funérailles de Henri IV et du sacre de Louis XIII. De la génération de Ronsard (1524-1585), François Habert est né en 1510, et il est poète de cour auprès de François Ier et de son fils Henri II (13). À la génération suivante, du Bartas (1544-1590) séjourne à Nérac au service de la reine de Navarre, puis de son fils, tandis que Robert Garnier (1545-1590) suit une carrière classique d’administrateur, comme avocat général du Parlement de Paris, représentant du roi dans sa province du Mans, puis membre du Grand Conseil. Salomon de Certon (1552-1620?), enfin, est un familier du roi de Navarre, futur Henri IV, et exerce comme secrétaire des Finances, avant de se retirer dans sa province de Gien en 1609… (14).
Une deuxième dimension transparaît à la brève analyse: nos auteurs sont pratiquement tous des «provinciaux», tout particulièrement originaires des provinces de l’Ouest et du Sud-Ouest du royaume. Les carrières se font à la cour, mais on reste attaché à sa région ou à sa ville d’origine, comme lorsque Michel de Marolles se souviendra des images de sa «vie rustique»:
L’idée qui me reste encore de ces choses là me donne de la joye : je revoy en esprit, avec un plaisir nompareil, la beauté des campagnes d’alors (…). Il n’y avoit rien de si doux que d’entendre le ramage des oyseaux, le mugissement des bœufs et les chansons des bergers (p. 11).
Certes, le futur abbé de Villeloin est imprégné des Géorgiques –et de Ronsard–, mais il ne nous semble pas douteux que le ton témoigne d’une sensibilité très réelle aux charmes de la campagne tourangelle. Quoiqu’il en soit, plusieurs des auteurs apparaissant dans la bibliothèque sont passés par l’université de Toulouse et ont concouru aux Jeux floraux, tandis que la sensibilité à la Réforme transparaît aussi dans un certain nombre de cursus –et d’œuvres littéraires. On pense à Salomon de Certon, peut-être originaire de Châtillon (Châtillon-Coligny), et qui appartient à une famille de Réformés proche d’Agrippa d’Aubigné. On pense bien évidemment aussi à du Bartas, ou encore au comte de Laval, qui vient d’une famille protestante, mais qui se convertira au catholicisme en 1605.
Quatrième enfant et «troisième fils» de Claude de Marolles et de son épouse, Michel est destiné à l’état ecclésiastique, pour lequel l’appui de puissants protecteurs joue un rôle décisif: dès l’âge de 9 ans, il est abbé commendataire de Beaugerais (15) et, à 11 onze ans, sa mère et sa tante le conduisent d’abord à Tours, pour le familiariser avec le monde de la ville, avant de l’amener à Paris, et de le faire entrer au collège de Clermont:
J’entrais dans ce collège au commencement du mois de décembre, où ce fut pour moy un changement de vie qui ne me surprit pas moins que feroit la prison ou la servitude à quelqu’un qui auroit joüi dans le plus beau lieu du monde d’une agréable & douce liberté (p. 18).
Mais il n’y restera pas trois semaines: les Jésuites ayant pour un temps été interdits d’enseigner, le jeune homme passe, cette fois pour plusieurs années, dans d'autres maisons. Une vie complètement différente commence pour lui mais, si sa carrière et ses amitiés l’appellent longtemps dans la capitale, il ne négligera jamais de revenir au pays, pour résider notamment dans sa maison bénédictine de Villeloin.

Cliché (1): localisation, détail de la carte de Cassini; (2) le château de Marolles en 2020.

Notes
(1) Annick Chupin, « Alcuin et Cormery », dans Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, CXII, no 3 (2004), p. 103-112.
(2) Catalogues régionaux des incunables, X, n° 98-100 et 341.
(3) Michel de Marolles, Les Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin. Divisez en trois parties. Contenant ce qu’il a vù de plus remarquable en sa vie, depuis l’année 1600. Ses entretiens avec quelques-uns des plus sçavants hommes de son temps. Et les généalogies de quelques familles alliées dans la sienne, avec une briève description de la très illustre Maison de Mantouë et de Nevers, À Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, dans la Gallerie des Merciers, à l’Escu de France, MDCLVI, avec privilège du roi. [12]-448-[8] p.-[1] f. de pl., 272-[10] p.-[1] f. de pl., 2°. Le privilège royal est octroyé à l’auteur dès le 17 décembre 1651, et transporté par lui au libraire Antoinre de Sommaville le 5 janvier 1656.
(4) Dom Marc Durand, OSB, La Magdaliade, ou Esguillon spirituel pour exciter les âmes pécheresses à quitter leurs vanitez & faire pénitence, Tours, 1622.
(5) L’Odyssée d’Homère au Roy de la version de Salomon Certon, conseiller et secrétaire des finances de Sa Majesté, Paris, Abel l’Angelier, 1604, avec dédicace à Henri IV. Le CCF signale des exemplaires à Bordeaux (Fonds Pujol), Caen, Grenoble, Montpellier (comtesse d’Albany), Orléans, Saint-Chamond, Toulouse et Valenciennes (Emmanuel de Croÿ).
(6) Le grand Olympe des Histoires poëtiques du prince de poësie Ovide Naso en sa Metamorphose, Oeuvre authentique, & de hault artifice, pleine de honneste recreation, Traduyct de latin en françoys, Paris, Romain Morin, 1532, etc. Conservé à Loches : Les Métamorphoses d’Ovide ; de nouveau trad. en français, Paris, Mathieu Guillemot, [1606] (BmLoches, 1815).
(7) Six livres de la Métamorphose d'Ovide , traduictz selon la phrase latine en rime françoise, sçavoir le III. IIII. V. VI. XIII. et XIIII. Le tout par Françoys Habert d'Yßouldun en Berry, & par luy presenté au Roy Henry de Valoys, deuxiesme de ce nom, A Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat, au mont Sainct Hilaire, a l'hostel d'Albret, 1549, etc. (pour les autres livres). Marolles publiera lui-même une traduction des Fastes: Publii Ovidii Nasonis Fastorum libri sex. Cum notis & interpretation gallica M. dz Marolles abbatis de Villeloin, Lutetiae Parisiorum, apud Petrum L’Amy, in Palatio ad insigne magni Cesaris, 1660 (BmLoches, 1816). Avec privilège du roi donné à Paris le 1er mars 1660.
(8) Peut-être la Semaine?
(9) Les Vies des hommes illustres, grecs et romains, comparées l'une avec l'autre, par Plutarque de Chaeronée, translatées premièrement de grec en français par maistre Jaques Amyot, (...) et depuis en ceste seconde édition reveües et corrigées (...) par le mesme translateur, Paris, Michel Vascosan, 1565, etc. Peut-être l’édition des Œuvres morales et meslées, Genève, Jacob Stoer, 1627, 2 vol.?
(10) L'Histoire de France, par Bernard de Girard, seigneur Du Haillan, historiographe de France, Paris, Pïerre l’Huillier, 1576.
(11) Amadis de Gaules, roman de chevalerie espagnol, réd. Garci Rodriguez de Montalvo, 1ère éd. Saragosse, 1508. 1ère trad. fr. par Nicolas des Essarts, Paris, 1540. L’Amadis est le dernier grand succès des romans de chevalerie, dont les éditions se succèdent, par ex. à Lyon en 1606.
(12) Louis de Sarria, dit Louis Grenade, O. P., 1504-1588: sur son influence, cf Martin, I, p. 132.
(13) Cf Marie-Madeleine Fontaine, «Le carnet d’adresses de François Habert. Indications sur l’itinéraire d’un poète à la fin du règne de François Ier», dans BHR, 73 (2011), p. 497-556. Bruno Peytet-Girard, «Les impasses de l'écriture ou l'humble carrière de la Muse habertine», dans Rev. hist. litt. de la France, 111 (2011), p. 163-170.
(14) Salomon Certon, né en 1552, séjourne à la cour de Nérac, et est en 1604 «conseiller et secrétaire des Finances de Sa Majesté en sa maison et couronne de Navarre, et secrétaire de sa chambre». Cf Christiane Deloince-Louette, «L'Homère de Salomon Certon: une traduction protestante», dans Corpus Eve, Homère en Europe à la Renaissance. Traductions et réécritures, mis en ligne le 31 décembre 2015.
(15) Mon père, dès l’année 1609, obtint du roy Henry le Grand le brevet d’une petite abbaye pour moy, appelée Baugerais, de l’ordre de Cisteaux, à quatre lieues de chez luy (…). J’estois donc bien jeune quand je fus honoré de la qualité de clerc d’une église illustre & d’abbé d’un monastère où il y avoit six religieux prestres, avec le prieur claustral, homme d’esprit & civil appelé dom Nicolas Brissonet, dont j’ay toujours fait beaucoup d’estat (p. 5-6).

lundi 30 juillet 2012

Le canard, la vache et le dessinateur

À quelques kilomètres de la vallée de l’Indrois, nous sommes à Faverolles, aux portes du Berry. Si un certain nombre de régions donnent l’image rêvée de ce que peut être la campagne française, le Berry trouve certainement sa place parmi elles. Cette ancienne province correspond pour partie au département de l’Indre, au nord duquel nous sommes dans un pays d’agréables moutonnements, avec des horizons variés, des villages nichés dans la verdure et des forêts ombreuses percées, parfois, par des étangs. Faverolles répond à cette manière de «cliché» (comme y répondra, à l'autre extrémité du département, le Ste-Sévère-s/Indre de Mauprat… et de Jour de fête).
Mais le village de Faverolles est aussi lié à une figure que chacun connaît sans la connaître. Il s’agit en effet du lieu où vécut un célèbre dessinateur de presse et auteur pour enfants de l’entre-deux-guerres, à savoir Benjamin Rabier, l’inventeur du célébrissime logo de «La Vache qui rit».
Né en 1864 à La Roche-s/Yon, Benjamin Rabier passe une partie de sa jeunesse à Paris, où il réussit à s’imposer comme dessinateur pour la presse périodique et pour l’édition. Mais on ne peut pas vivre de sa plume ni de son art, et il fera l’essentiel de sa carrière, jusqu’en 1910, comme fonctionnaire des halles, pour finir avec le grade de sous-inspecteur.
L’essentiel de sa vie se déroule pourtant «en marge», comme dessinateur et, à partir de 1897, comme auteur d’albums illustrés (Tintin Lutin) et de pièces de théâtre. Lié à l’Indre de par ses origines familiales, Benjamin Rabier achète en 1900 une maison dans le village de Lye, à quelques encablures du Cher, tandis que le succès progressivement assuré lui permet de faire construire en 1904 un hôtel à Paris.
Devenu un dessinateur reconnu, c’est donc lui qui crée la figure de «La vache qui rit», pour Léon Bel à Lons-le-Saunier, en 1924. Le modèle reste toujours d’actualité, même si la célèbre vache, bientôt centenaire, a été «relookée» à plusieurs reprises. Il nous fait au passage ressouvenir du rôle stratégique qui est celui des «travaux de villes» et autres étiquettes, sans grand prestige aux yeux des historiens du livre, mais essentiels dès lors qu’il s’agit d’équilibre financier des imprimeries typographiques.
Benjamin Rabier vient précisément d’entreprendre, l’année précédente (1923), la publication des albums du canard Gédéon, dont les aventures se déroulent dans un décor qui évoque fortement le monde rural du Berry septentrional. Gédéon a d’abord deux camarades, le lapin Roudoudou et le crocodile Alfred, mais il ne tarde pas à tenir seul la vedette. Dans un album de peu postérieur (1924), il participera même aux jeux olympiques…
Benjamin Rabier meurt en 1939 dans la propriété du Breuil, à l’écart du bourg, propriété achetée par son gendre et où il s’était retiré. Il est inhumé dans le cimetière du village.

jeudi 19 juillet 2012

Anniversaire de Michel de Marolles

À l’approche du 22 juillet, nous allons, une fois n’est pas coutume, commémorer un anniversaire. La plupart des bibliographes et des historiens du livre connaissent en effet le nom de Michel de Marolles (1600-1684), dont la célèbre collection d’estampes constitue l’un des fonds principaux à l’origine du Cabinet des estampes de l’ancienne Bibliothèque royale. Mais moins nombreux sont probablement les spécialistes qui ont noté que, si Michel de Marolles a souvent été désigné comme l’abbé de Marolles, c’était en tant que supérieur de l’abbaye bénédictine de Villeloin, en Touraine.
Villeloin est habitée à l’époque gallo-romaine: le bourg possède des traces de villa, au lieu-dit Noir-Pied, près du confluent de l’Indrois et de la Tourmente. Le cartulaire de l’abbaye fait mention d’un lieu appelé Milium (donc peut-être une ancienne borne), tandis que, pour Pierre Audin, l’étymologie de Coulangé, à proximité immédiate, viendrait de columna, columniaco, par référence à une colonne gallo-romaine.
Mais nous sommes surtout, à Villeloin, dans la dynamique de la christianisation des campagnes au cours du premier millénaire de notre ère. Tours s’est imposée comme pôle majeur de la chrétienté en tant que ville de saint Martin († 397), lequel avait surtout travaillé à la christianisation des païens (les pagani, païens, alias paysans). Quatre siècles plus tard, Charlemagne a entrepris de réformer et de réorganiser l’Église: Ithier, abbé de Saint-Martin de Tours, achète Cormery après 770, et transforme par testament le prieuré de la Celle-Saint-Paul en abbaye (791). Le célèbre Alcuin (vers 735-804), lui aussi abbé de Saint-Martin de Tours (796), y installe en 799 vingt moines qui suivront la règle de saint Benoît.
Encore deux générations, avant que ne survienne un événement majeur: le 27 mai 850 en effet, deux personnages importants de la région, Mainardus et son frère Mainerius, consacrent une partie de leur patrimoine familial pour fonder, sur la rivière d’Indrois, la cella (monastère) de Villeloin, en tant que fille de Cormery. La basilique fait l’objet d’une dédicace en 859 par Hébrard, archevêque de Tours, en présence d’Audacher, abbé de Cormery, et de plus de soixante témoins. Enfin, en 965, Villeloin devient autonome par rapport à Cormery, notamment pour la désignation de son abbé.
Nous sommes donc devant une abbaye bénédictine dont la fondation se donne à comprendre en articulation avec le vaste mouvement de la renaissance carolingienne. Même si les éléments d’information sont rares, il existait évidemment à Villeloin une bibliothèque ancienne, probablement couplée avec un atelier de copistes (scriptorium). Quelques références mentionneront une bibliothèque à partir du XVIe siècle: en 1515, Jacques Le Roy, archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine est élu abbé de Villeloin. C’est lui qui «fit faire l’escalier par lequel on monte à la bibliothèque que faict faire Monsieur l’abbé d’aprésent et en la petite chambrette du hault nommée le petit Paradis…».
La seconde moitié du XVIe siècle est difficile à Villeloin, par suite des troubles liés aux Guerres de religion, mais l’attention pour les livres est ici et là toujours mentionnée: en 1595, une source indique que « tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. sieur abbé pour la somme de XXV escus ». Apparemment, il ne s’agit pas de la bibliothèque proprement dite, mais plus probablement des livres déposés dans l’église elle-même, en principe pour l’usage des services religieux.
À Villeloin: les armes de Michel de Marolles
Michel de Marolles naît le 22 juillet 1600 dans le petit fief homonyme que sa famille tient près de Genillé. Son père, de petite noblesse et sans grande fortune, est sans cesse absent, au service du roi ou en campagne militaire, de sorte que l’enfant est pratiquement élevé par sa mère. On le destine à l’Église, de manière à faciliter la carrière de son aîné: dès 1609, il reçoit de Henri IV le brevet de la «petite abbaye (…) appellée Baugerais», et il sera abbé de Villeloin à vingt-quatre ans. Dans l’immédiat, son éducation est prise en mains par un jeune ecclésiastique, que l’on fait venir «pour dire la messe au logis», puisque l'habitation est relativement éloignée de la paroisse. Les livres ne sont pas absents, que le jeune garçon découvre bien plus volontiers qu’il n’apprend le latin:
«[Mon précepteur me] rendit capable à dix ans d’entrer [en] cinquième: mais je me rendis bien plus savant dans les romans & dans quelqu’autres livres françois que nous avions, que dans les rudimens du latin. Il avoit chez [mon précepteur] un Homère en vers françois de la traduction de Salomon Certon (…), le grand Olympe & les Métamorphoses d’Ovide de la traduction de François Habert d’Issoudin, un Ronsard, un du Bartas, Robert Garnier, Plutarque en deux volumes de la traduction d’Amiot, les Essais de Michel de Montagne[sic], l’Histoire de France de du Haillan, les deux premiers livres d’Amadis de Gaule, les Œuvres de Grenade, & peu d’autres livres… » (Mémoires de Michel de Marolles, Amsterdam, 1750, t. I, p. 15-16: signalons au passage que ces Mémoires pourraient faire l'objet d'une étude de micro-anthropologie sociale, selon une problématique dont nous avons récemment dit l'intérêt).
Bref, une petite bibliothèque bien caractéristique, que celle que nous pouvons trouver dans un manoir de campagne dans les premières décennies du XVIIe siècle. Une recherche ciblée dans les fonds anciens de la région ne permettrait-elle pas d’identifier l’un ou l’autre de ces exemplaires?

dimanche 15 juillet 2012

Retour à la campagne: du Lochois à la Hongrie

Dans la région de l’Indrois et à l’orée de la forêt de Loches, nous découvrons, à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Tours, le petit bourg de Genillé, avec sa belle église d’origine romane remontant au XIe siècle et profondément réaménagée aux époques gothique et Renaissance (cf. cliché, détail de la carte de Cassini).
Genillé et la vallée de l'Indrois: détail de la carte de Cassini
Nous sommes ici dans le fief d’une dynastie célèbre de la Renaissance française, celle des Fumée, dont le représentant le plus connu est Adam (Ier) Fumée (Tours, 1403?-Lyon, 1494), docteur de l’université de Montpellier, médecin de Charles VII et de Louis XI, chancelier de France et garde des sceaux. Son fils, Adam (II), cité par Moréri, sera quant à lui conseiller du parlement du Paris: c’est lui qui, à Genillé, fait très probablement élever le château, en grande partie conservé aujourd’hui (cf. cliché), et réaménager l’église, avec une décoration inspirée de la Renaissance italienne.
Pour La Croix du Maine, les Fumée sont une «très-noble et très-ancienne famille»: ils illustrent parfaitement le modèle de ces bourgeois de Tours entrés dans l’administration royale et dont la fortune est assurée par l’installation de la monarchie dans la région. La belle chapelle seigneuriale qu’ils font aménager dans l’église conserve ses rinceaux et ses putti italiens, ainsi que la devise (en latin): «Seigneur, j’ai aimé la beauté de Ta maison».
Le château de Genillé, appartenant anciennement à la famille des Fumée
Comme on pouvait s’y attendre, les Fumée collectionnent naturellement les livres: Adam (Ier) possédait lui-même une bibliothèque, et l’on connaît aussi Nicolas Fumée (†1593), abbé de La Couture au Mans puis évêque de Beauvais, qui possédait une Bible lyonnaise de 1538, exemplaire signalé par Marius Michel pour la magnificence de sa reliure. L’évêque de Beauvais est un esprit qui cherche la conciliation: c’est lui qui est appelé par Henri IV pour présider aux obsèques du roi Henri III à Compiègne, et il sera d’ailleurs emprisonné un temps par les Ligueurs.
On ne peut, du coup, que s’étonner de l’ignorance du libraire qui, lors de la vente de la bibliothèque du duc de La Rochefoucauld à La Roche-Guyon, signalait en ces termes un exemplaire de la Zoologie de Gesner relié en vélin souple du XVIe siècle: «signature d’Adams [sic!] Fumée écriture ancienne dans tous les volumes» (n° 554). Il s’agit presque certainement d’un descendant du médecin de Louis XI, peut-être son fils Adam (II) ou plus probablement son arrière petit-fils, Adam (III). Avouons que l’identification de l’exemplaire de Gesner portant les notes d’un représentant d’une des plus célèbres dynastie de la Renaissance française ne serait pas sans intérêt…
Le cousin de l’évêque de Beauvais, Martin (II) Fumée, a hérité de la seigneurie de Genillé et est gentilhomme de la chambre du duc d’Anjou. Il est lui-même l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages, dont une traduction de Procope et, de manière surprenante, une Histoire des troubles de Hongrie publiée à Paris en 1594. Il s’agit de la première histoire de Hongrie à avoir été donnée en français, et on ne peut que s’étonner du lien improbable qu’elle établit entre notre bourgade du Lochois et le destin tragique d’un royaume lointain, qui plus est pratiquement détruit par les Ottomans à la suite de la défaite de Mohács (1526).
Histoire des troubles de Hongrie, 1594
C’est que la question des Ottomans et de leurs progrès en Europe intéresse très largement l’opinion occidentale dans la seconde moitié du XVIe siècle, comme en témoignent le nombre croissant d’éphémères sortant alors sur le sujet, et le fait que l’Histoire de Martin Fumée sera presque aussitôt traduite et publiée en allemand et en anglais. L’auteur traite de la période la plus contemporaine (de Mohács à la mort de Maximilien, en 1578), sur laquelle il s’est documenté avec autant de précision qu’il était possible.
Mais il a aussi voulu proposer une leçon politique applicable à ses contemporains: la ruine de la Hongrie est venue à la fois de la décadence du pouvoir monarchique et des luttes engagées au sein du royaume pour s’assurer la suprématie: «À ce bruit, réfrénez votre rage, reprenez vos esprits, et faites que vos folies soient si courtes qu’elles en soient enfin estimées meilleures». Avec l’Histoire des troubles de Hongrie, nous sommes devant un des premiers titres d’histoire européenne, qui plus est en langue vernaculaire, mais surtout devant un livre témoignant de l'émergence de la réflexion politique moderne en France après l'expérience traumatisante des Guerres de religion.

Martin Fumée, Histoire des troubles de Hongrie, contenant la pitoyable perte et ruine de ce royaume et les guerres advenues de ce temps en iceluy entre les chrestiens et les Turcs, Paris, Laurens Sonnius, 1594.

Sur la même région, voir: Loches, Mame, Montrésor, Touraine, Villeloin, etc. Utiliser l’outil de recherche, en haut de la colonne de droite. 

lundi 29 août 2011

Voyage de fin d'été

Voici un an, nous évoquions ici même «La Forêt des livres», cette manifestation hors du commun organisée dans le tout petit village de Chanceaux, aux portes de Loches. Aujourd’hui, nous la visitons en quelque sorte «de l’intérieur», en venant à Loches par le train spécial Paris-Loches (le seul train direct Paris-Loches de l’année) et en participant à l’événement.
Paris, ce dernier dimanche d’août, gare d’Austerlitz, 7h30 du matin. On circule comme on veut, seules quelques silhouettes se hâtent sur les trottoirs déserts. Puis, pour ne pas avoir à chercher une place, c'est un parking (affreux, souterrain, pratiquement vide). Et voici la gare, où le train n’est pas encore annoncé, ce qui permet un arrêt dans un café, boulevard de l’Hôpital, où se sont fraîchement réfugiés quelques voyageurs (moins frais) débarqués d’un train de nuit.
Le train est somptueux: pullmans et anciens wagons- restaurants, superbement restaurés et dont certains sont inscrits à l'inventaire des monuments historiques. L’organisation, précise et efficace, reste discrète, ce qui est bien agréable. Chacun a une voiture désignée (bien sûr, le choix dépend en partie de la qualité de l’hôte), mais les places sont libres (même si l’amitié est présente, ou la sympathie, on ne s’assied pas toujours non plus par hasard ici ou là).
Le wagon-restaurant «Riviera» se remplit lentement, de messieurs, parfois d’un certain âge, et de quelques plus rares (du moins dans notre wagon) représentantes du sexe féminin. Charme des élégantes lampes anciennes, des fenêtres à rideaux, des boiseries et du cuivre, des nappes et des couverts, à l’ère du jetable, du plastique et des serviettes en papier. Impression que tout le monde se connaît: des auteurs, certes, mais surtout certains auteurs, ceux qui passent à la radio ou à la télévision, surtout s'ils y tiennent une rubrique -sur la cuisine, sur les jardins et le jardinage, sur l'histoire, sur la littérature... À leurs côtés, des chanteurs qui viennent de publier leurs mémoires, des politiques (qui sont parfois des «locaux») ou anciens politiques (mais est-on jamais un ancien politique?) et même un (très distingué) prince consort. Les mécènes, ceux qui ont contribué à financer la journée, sont aussi là, ainsi que les communicants, et les photographes.
Hiérarchie des reconnaissances: on se fait un petit geste de salut, on s’arrête pour se serrer la main, on s’embrasse, on bavarde un instant, on s’assied pour une conversation plus longue. Pendant le petit déjeuner, on bavarde toujours, puis on lit la presse du week-end (Le Monde, Le Figaro, le JDD), certains s’endorment. L’organisateur passe, dans une superbe veste verte, un participant passera dans un pantalon rouge (il ferait presque penser aux soldats de 1914... si la pochette n’était pas assortie au pantalon).
Dehors, c’est la banlieue qui se déroule à vitesse réduite, avant que le train ne pique à travers la Beauce assiégée par les nuages d’un ciel omniprésent. Le plat-pays du blé, certes, mais où l’on cultive aussi en nombre toutes sortes de poteaux et de mats: poteaux électriques et téléphoniques, lignes à haute tension, éoliennes, sans oublier les vestiges de l’aérotrain, voire les châteaux d’eau et les énormes silos à blé.
Après Orléans, le paysage est plus agréable, puisque l’on domine la rive droite de la Loire –peu importe d’ailleurs, personne ne regarde. Dans le wagon, les téléphones commencent à apparaître, on fait connaissance (pour les «nouveaux», qui semblent de fait assez rares) et, sous couvert de bavarder, on échange des informations, on évoque des projets…
Le déjeuner arrive quand nous dépassons Tours pour nous engager sur la petite ligne de Loches. Encore une quarantaine de minutes, et nous serons devant la gare, avec la charmante vue sur l'Indre et sur le château et alors que le soleil annoncé commence à prendre enfin le dessus sur le temps jusqu’alors presque automnal.
Un court trajet en bus, et c’est Chanceaux, sa «forêt», ses livres et son allée d’écrivains dédicaçant sous les platanes. Dans le village, la foule est là. La «Forêt des livres», cette année encore, sera un succès, et le miracle se reproduit pour la seizième année consécutive: des milliers de visiteurs et de lecteurs, dans ce village isolé et qui, en temps normal, ne compte pas deux cents habitants.
Quant à l'historien, il a fait, certes, un petit peu d'ethnologie, mais il a surtout noué des connaissances, rencontré des lecteurs et passé, lui aussi, un dimanche de fin d'été des plus agréables... avec pour seul regret, celui de ne pouvoir pas cette fois-ci rester davantage en Lochois.
(Clichés FB. Voir d'autres clichés)

mercredi 3 août 2011

L'histoire du livre à la campagne (2)

À trois ou quatre kilomètres de Montrésor, voici un haut lieu du livre, en l’espèce d’une puissante maison religieuse, sur le modèle que nous signalions dans notre dernier billet: il s’agit de l’abbaye bénédictine de Saint-Sauveur de Villeloin, dont il ne reste plus aujourd’hui que des vestiges, mais qui a représenté une véritable puissance depuis l’époque carolingienne jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
Tours est particulièrement célèbre dans l’histoire de la chrétienté pour avoir été l’évêché de saint Martin, l’apôtre des Gaules. Aux confins des provinces ecclésiastiques de Tours et de Bourges, les campagnes de la Touraine du sud ne sont christianisées que très progressivement, d’abord avec la fondation de l’abbaye de Cormery (VIIIe siècle), puis de celle de Villeloin, fille de Cormery, en 850. Saint-Sauveur de Villeloin devient abbaye de plein droit en 965, et représente dès lors la principale puissance de la Touraine au-delà de Loches. Bornons-nous à deux témoignages: Philippe le Bel et sa suite séjournent à Villeloin en 1301, tandis que la crosse abbatiale de Villeloin est l’une des plus belles pièces de la collection d’ivoires du Musée de Cluny à Paris.
Porte de l'abbaye de Villeloin, aujourd'hui partie de la voirie.
Nous n’avons pas à nous étendre sur l’his-toire de Saint-Sauveur, sinon pour signaler que l’abbaye possède bien évidemment un scriptorium, mais aussi qu’elle souffre considérablement de la Guerre de cent ans, puis des Guerres de religion et des troubles.
Les épaves de la bibliothèque de Villeloin sont conservées pour l’essentiel à la bibliothèque de Loches: plusieurs exemplaires incunables de Bernard de Clairvaux (Catalogues régionaux des incunables, X, n° 98-100), un De Universo de Guillaume d’Auvergne (n° 341), etc. En 1515, l’abbé Jacques Le Roy, également archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine, fait exécuter dans la bibliothèque un certain nombre de travaux d’aménagement, tandis qu’en 1595, tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. Sieur abbé pour la somme de XXV éscus.
Mais Villeloin est surtout célèbre chez les historiens du livre pour avoir été l’abbaye de Michel de Marolles (1600-1681).
Cet ancien élève des Collèges de Clermont, de La Marche et de Montaigu livre dans ses Mémoires nombre de notes intéressant l’histoire du livre. Ainsi de ses rapports avec ses libraires, ou encore de cette scène croquée dans la grande salle du Palais d’Angers en 1633, et qui fait tout naturellement penser à la célèbre gravure parisienne de la Galerie du Palais par Abraham Bosse:
Je ne veux pas oublier que, nous étant allés promener au Palais, où il y a une grande salle, & m’étant arrêté à la boutique d’un libraire, où j’achetai des livres, un jeune homme du barreau, qui s’y étoit déjà acquis de la réputation, j’ai su depuis que c’étoit M. Ménage, me vint accoster & m’y fit voir ma traduction de Lucain, de la première édition…
Abbaye de Villeloin.
Marolles est également connu pour ses œuvres imprimées, dont la traduction de Lucain dédiée au roi et publiée en 1625 («je donnai presque à toute la cour des exemplaires de ce livre»), mais son rôle principal concerne, pour notre objet, Villeloin et sa bibliothèque. Après Baugerais, les relations de sa famille avec la cour lui permettent en effet d’être nommé abbé de Villeloin en 1626. En 1630, il souligne l’attention qu’il porte aux livres légués par son prédécesseur l’abbé de Cornac:
Aïant donc cette belle bibliothèque en ma disposition pour ma vie durant, j’ai essayé de la bien loger, & je lui ai préparé une gallerie exprès, qui m’a coûté plus de mille écus.
Et, cinq ans plus tard, voici la construction réalisée:
Ce fut alors que je fis bâtir dans mon abbaye de Villeloin un assez beau lieu pour ma bibliothèque, que j’ornais de portraits de plusieurs personnages doctes qui ont fleuri en divers tems; comme j’en avois mis dans ma grande sale, deux rangées de personnes illustres (…), par un peintre de Lyon appellé Vande, qui s’étoit arrêté dans le païs.
Enfin, chacun connaît la collection des estampes de l’abbé de Marolles, collection achetée à l’initiative de Colbert en 1666 et entrée à la Bibliothèque du Roi, dont elle forme l’un des fonds à l’origine du futur cabinet des estampes. Michel de Marolles commence à collectionner en 1644, et l’ensemble comptera plus de 120 000 pièces (on sait qu’il constitua après 1666 une seconde collection, dont cependant le devenir reste incertain).
Quant aux «deux religieux bénédictins», Dom Martène et Dom Durand, si Villeloin est naturellement l’une des premières étapes de leur Voyage littéraire (Paris, Delaulne et al., 1717), ils ne font que peu d’observations sur la bibliothèque –mais davantage sur la décoration:
Il y a dans le chartrier deux beaux cartulaires (…) sur lesquels Monsieur de Maroles, abbé de ce monastère, avoit dressé la liste des abbez imprimée par Messieurs de Sainte Marthe. Cet abbé, qui nous a donné plusieurs versions, étoit un homme fort curieux, il a enrichi son abbaye de plus de trois cens tableaux antiques qui se voyent dans une grande salle…
À la fin de l’Ancien Régime, l’abbaye ne compte plus que quatre religieux, et le court (8 feuillets !) inventaire de la bibliothèque de Saint-Sauveur de Villeloin est dressé le 17 janvier 1791 par deux administrateurs du directoire de Loches, en présence du curé de la paroisse (Bibl. de Loches, fonds E. Gautier). Une grande partie des titres alors signalés ne semble en définitive pas avoir été conservée.

Catalogue de livres d’estampes et de figures en taille douce (…) fait à Paris en l’année 1666 [par Michel de Marolles], Paris, Frédéric Léonard, 1666.
Michel de Marolles, Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, avec des notes historiques et critiques, nouvelle éd., Amsterdam, [s. n.], 1755, 3 vol.
Abbé L. Bossebœuf, « L’abbaye de Villeloin du XVe au XVIIe siècle », dans Bulletin et Mémoires de la Société archéologique de Touraine, tome XLIX, 1910.
Abbé L. Bossebœuf, Un Précurseur, Michel de Marolles, abbé de Villeloin: sa vie, son œuvre, Tours, La Tourangelle, 1911.

mercredi 27 juillet 2011

L'histoire du livre à la campagne

 Nous évoquions il y a quelques semaines les sources iconographiques représentées pour l'historien du livre par les Annonciations: la Vierge est le plus souvent occupée à lire ses Heures lorsque l’ange lui apparaît. Confirmation nous en est encore une fois donnée en visitant la collégiale de Montrésor, un petit chef-lieu de canton de l’arrondissement de Loches protégé par son puissant château fortifié.
La collégiale de style Renaissance est célèbre pour abriter les superbes gisants de la famille des Bastarnay, mais le visiteur y admire aussi une magnifique Annonciation de Philippe de Champaigne (†1674), tableau bien mis en valeur grâce à une récente restauration.
Les Heures sont bien là, mais elles restent très discrètes, et c’est surtout la lumière, la somptuosité des couleurs et l’élégance de la présentation de cette manière de scène d’intérieur qui frappent le spectateur.
Le mobilier se borne à un très beau vase avec son bouquet, et au lutrin devant lequel la lectrice agenouillée est surprise, plongée dans sa méditation. 
On remarque aussi la cheminée où le feu achève de se consumer et où le chat familier a cherché place pour se réchauffer -une découverte dont nous sommes redevables à la restauration.
Dans cette région très rurale de la Touraine du sud, où la densité de peuplement ne dépasse généralement pas 20 hab./km2, l’écrit, plus encore le livre et l’imprimé ne sont guère présents qu'à la ville (Loches), dans les grande maisons religieuses (Le Liget, Villeloin) et dans les localités de résidence ou châteaux de familles nobles dont Montrésor (moins de 500 habitants) constitue un excellent exemple.
Clichés FB

mercredi 13 juillet 2011

Molière et la langue

Le hasard d’une plaisante représentation des Fâcheux à la Corroierie du Liget nous fait retrouver un passage où Molière fait référence sur le mode humoristique au problème de la normalisation de la langue. Nous sommes le 17 août 1661 lorsque la pièce, une comédie-ballet, est présentée pour la première fois au roi dans les jardins du château de Vaux-le-Vicomte, à l’occasion des célèbres fêtes données par le surintendant Nicolas Fouquet –ces fêtes qui causeront sa perte. Mazarin est décédé quelques mois auparavant, et le règne personnel du jeune Louis XIV commence à peine.
On connaît le thème: Éraste est amoureux d’Orphise, avec laquelle il cherche à avoir un entretien, mais il en est constamment empêché par l’arrivée d’une succession de personnages, les «fâcheux», qui viennent l’importuner pour les raisons les plus diverses. C’est l’occasion pour Molière, qui assure lui-même les différents rôles de «fâcheux», de brosser une série de «caractères», dont celui de Caritidès («Fils des Grâces»), «français de nation, grec de profession», sans doute savant, mais surtout pédant et ridicule, lequel cherche à faire passer un placet au roi pour en obtenir une place de contrôleur  des annonces et inscriptions partout affichées dans les rues de Paris. Le français utilisé dans ces multiples publicités serait en effet d'une qualité parfois... médiocre.
Les allusions à la problématique de la langue intéressent l’histoire littéraire et l’histoire du livre: la question passionne les salons du XVIIe siècle, et elle devient affaire d’État en 1635, avec la création de l’Académie française, placée sous le patronage de Louis XIII. La première édition du Dictionnaire de l’Académie sera publiée en 1694.
Mais la tirade de Molière fait aussi apparaître les «Allemands» en tant que premiers critiques des usages de la langue, tandis que la pièce elle-même permet de revenir sur la problématique de l’auteur, et sur celle du texte.
On sait en effet que le roi a pris du plaisir à la représentation, et qu’il a suggéré à Molière d’ajouter un autre portrait de «fâcheux», celui de M. de Soyecourt, grand veneur, chasseur passionné et qui fatigue tout le monde par ses récits interminables. Molière s’exécute, il s’informe auprès du grand veneur lui-même sur le vocabulaire spécialisé, et le portrait du chasseur, «Dorante», figure dans la nouvelle représentation qui sera donnée de la pièce une dizaine de jours plus tard à la cour à Fontainebleau. D'une représentation à l'autre, le texte a donc bougé.
L’édition originale sort à Paris chez Guillaume de Luyne, «au Palais, dans la salle des merciers», en 1662. L'auteur s'y présente lui-même en «fâcheux», lorsqu'il ouvre sur le mode plaisant sa dédicace au roi: «Sire, J'adjouste une scène à la comédie, & c'est une espèce de fascheux assez insuportable [sic], qu'un homme qui dédie un livre. Vostre majesté en sçait des nouvelles plus que personne de son royaume, & ce n'est pas d'aujourd'huy qu'elle se voit en bute à la furie des épistres dédicatoires»...

Texte du placet, acte III, scène 2:
Sire,
Votre très humble, très obéissant, très fidèle, et très savant sujet et serviteur, Caritidès, François de nation, Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres, et de la nation françoise, qui se décrie et déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et inspectateurs desdites inscriptions
supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions, et d'icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés services qu'il a rendus à l'État et à Votre Majesté en faisant l'anagramme de Votredite Majesté en françois, latin, grec, hébreu, syriaque, chaldéen, arabe…

dimanche 29 août 2010

Des arbres, des trains... et des livres

Nous signalions il y a quelques temps l'existence d'une manifestation exceptionnelle, "La Forêt des livres", dans le petit village (150 habitants) de Chanceaux-lès-Loches, en Touraine (voir le billet du 18 avril). C'est l'occasion de dire que "La Forêt des livres" a lieu tous les ans depuis quinze ans, le dernier dimanche du mois d'août, et qu'elle se déroule donc aujourd'hui, 29 août 2010.
L'événement est organisé dans un environnement très agréable, mais moins commode que ne le serait, par exemple, le centre d'une grande ville (ce qui fait le charme de Chanceaux, c'est que c'est un village relativement isolé et qui semble quelque peu hors du temps). Le succès suppose donc certains accommodements, et, si la Touraine est bien sûr la terre des écrivains, de Ronsard à Balzac, et même au jeune Marcel Proust dans sa maison familiale d'Illiers, ce sont surtout des vedettes de cinéma, des chanteurs et des présentateurs de télévision, qui prennent rang parmi les "locomotives" de "La Forêt des livres". En somme, nul doute que la conception et le "plan médias" de l'événement ne soient particulièrement soignés, ce qui est en effet la condition du succès.
Car le succès est bien là: plus de 50000 visiteurs chaque année transforment Chanceaux en Woodstock de la littérature, pour reprendre une formule du New York Times. Ce qui paraissait impossible devient possible, et, à côté de peoples éventuellement écrivains, on rencontrera aussi nombre d'écrivains à proprement parler, sans oublier les autres professionnels, dont les libraires et bouquinistes, qui bien sûr ne sont pas des peoples.
Mais on ne peut que se réjouir de la réussite improbable de l'entreprise.
Les organisateurs soulignent le lien entre les arbres et les livres, dans la mesure où les premiers fournissent depuis le XIXe siècle industriel la pâte servant à fabriquer le papier. D'autres rapports plus poétiques pourraient être évoqués, de l'enfant lisant à l'abri dans son arbre (Proust, encore), ou du "promeneur solitaire" plongé dans sa lecture au plus profond d'une forêt. Mais nous soulignerons plutôt un rapport différent, celui entre le voyage et la lecture.
En effet, dans un autre billet (en date du 27 juillet), nous attirions l'attention sur le lien qui existe entre le train et le livre. Ce n'est pas en descendant du Transsibérien que nous pourrions dire autre chose: le voyage au long cours, dans un monde abrité et plus ou moins inaccessible (le train en route), un ou plusieurs jours durant, donne en effet l'occasion de conduire ou de reprendre des lectures elles-mêmes au long cours et que l'urgence de la vie quotidienne empêche parfois de mener à leur terme. Les organisateurs de "La Forêt des livres" mettent aussi, à leur manière, ce rapport en évidence, en faisant venir depuis 2009 leurs invités parisiens dans un train extraordinaire, une rame historique de la Compagnie des wagons-lits (avec Pullmans et voitures restaurants) qui circule pour l'occasion de Paris à Loches, via Orléans et Tours. De sorte que, aujourd'hui à Loches et à Chanceaux, l'amateur de livres et l'amateur de trains sont pareillement comblés.

Exceptionnellement, les clichés illustrant ce billet ne sont pas inédits mais sont repris d'Internet: le premier figure à l'adresse du site officiel de la manifestation (http://www.laforetdeslivres.com/), le second à celle d'un site spécialisé (http://rail86.free.fr/TT/CIWL/CIWL%2003.JPG: sur le cliché, qui date de 2009, le train entre en gare de Loches).