mercredi 13 juillet 2011

Molière et la langue

Le hasard d’une plaisante représentation des Fâcheux à la Corroierie du Liget nous fait retrouver un passage où Molière fait référence sur le mode humoristique au problème de la normalisation de la langue. Nous sommes le 17 août 1661 lorsque la pièce, une comédie-ballet, est présentée pour la première fois au roi dans les jardins du château de Vaux-le-Vicomte, à l’occasion des célèbres fêtes données par le surintendant Nicolas Fouquet –ces fêtes qui causeront sa perte. Mazarin est décédé quelques mois auparavant, et le règne personnel du jeune Louis XIV commence à peine.
On connaît le thème: Éraste est amoureux d’Orphise, avec laquelle il cherche à avoir un entretien, mais il en est constamment empêché par l’arrivée d’une succession de personnages, les «fâcheux», qui viennent l’importuner pour les raisons les plus diverses. C’est l’occasion pour Molière, qui assure lui-même les différents rôles de «fâcheux», de brosser une série de «caractères», dont celui de Caritidès («Fils des Grâces»), «français de nation, grec de profession», sans doute savant, mais surtout pédant et ridicule, lequel cherche à faire passer un placet au roi pour en obtenir une place de contrôleur  des annonces et inscriptions partout affichées dans les rues de Paris. Le français utilisé dans ces multiples publicités serait en effet d'une qualité parfois... médiocre.
Les allusions à la problématique de la langue intéressent l’histoire littéraire et l’histoire du livre: la question passionne les salons du XVIIe siècle, et elle devient affaire d’État en 1635, avec la création de l’Académie française, placée sous le patronage de Louis XIII. La première édition du Dictionnaire de l’Académie sera publiée en 1694.
Mais la tirade de Molière fait aussi apparaître les «Allemands» en tant que premiers critiques des usages de la langue, tandis que la pièce elle-même permet de revenir sur la problématique de l’auteur, et sur celle du texte.
On sait en effet que le roi a pris du plaisir à la représentation, et qu’il a suggéré à Molière d’ajouter un autre portrait de «fâcheux», celui de M. de Soyecourt, grand veneur, chasseur passionné et qui fatigue tout le monde par ses récits interminables. Molière s’exécute, il s’informe auprès du grand veneur lui-même sur le vocabulaire spécialisé, et le portrait du chasseur, «Dorante», figure dans la nouvelle représentation qui sera donnée de la pièce une dizaine de jours plus tard à la cour à Fontainebleau. D'une représentation à l'autre, le texte a donc bougé.
L’édition originale sort à Paris chez Guillaume de Luyne, «au Palais, dans la salle des merciers», en 1662. L'auteur s'y présente lui-même en «fâcheux», lorsqu'il ouvre sur le mode plaisant sa dédicace au roi: «Sire, J'adjouste une scène à la comédie, & c'est une espèce de fascheux assez insuportable [sic], qu'un homme qui dédie un livre. Vostre majesté en sçait des nouvelles plus que personne de son royaume, & ce n'est pas d'aujourd'huy qu'elle se voit en bute à la furie des épistres dédicatoires»...

Texte du placet, acte III, scène 2:
Sire,
Votre très humble, très obéissant, très fidèle, et très savant sujet et serviteur, Caritidès, François de nation, Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres, et de la nation françoise, qui se décrie et déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et inspectateurs desdites inscriptions
supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions, et d'icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés services qu'il a rendus à l'État et à Votre Majesté en faisant l'anagramme de Votredite Majesté en françois, latin, grec, hébreu, syriaque, chaldéen, arabe…

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