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vendredi 22 février 2019

Le "Lazarillo de Tormes" et Juan de Luna

Nous évoquions, dans un précédent billet, le dossier exemplaire du Lazarillo de Tormes, mais voici que nous voyons y intervenir un personnage très remarquable, en l’espère de Juan de Luna. Son cursus est idéaltypique de phénomènes majeurs: les transferts culturels (en l’occurrence entre l’Espagne, la France et l’Europe), mais aussi la problématique des appartenances religieuses, sans oublier le statut et le rôle de l’auteur et de l’intermédiaire culturel.
Luna (1575-1644) est probablement originaire de Tolède, il commence ses études en Espagne, mais il quitte le royaume en 1612 pour raison de religion (1). D’abord inscrit à la faculté de Théologie protestante de Montauban, il souhaite gagner la Hollande, mais, peut-être faute d'argent pour poursuivre le voyage, il s’installe à Paris au plus tard l’année du «mariage espagnol» entre Louis XIII et Anne d’Autriche (1615). Dans la capitale française, il se lance dans une activité d’interprète, de traducteur et d’enseignant, tout en essayant de s’assurer des appuis dans l’entourage de la cour royale. Il publie très vite, probablement en 1615-1616 (avec privilège), deux éditions successives d’un Arte breve y compendiossa para aprender a leer, pronunciar, escrevir y hablar la lengua Española dédié à Anne de Montafié comtesse de Soissons. C’est encore à Paris qu’il donnera ensuite des Dialogos familiares (1619), dédiés à Louis de Bourbon.
Enfin, c’est la nouvelle édition du Lazarillo, publiée «en casa Rolet Boutonné» en 1620 (avec privilège), cette fois avec une dédicace à Henriette de Rohan († 1629) (Losada Goya, 39). Qu’il s’agisse de la comtesse de Soissons, de son fils Louis de Bourbon ou de Henriette de Rohan, nous sommes clairement dans un environnement de très grands seigneurs qui penchent vers la Réforme (2).
Le libraire semble bien jouer un rôle décisif dans l’opération, puisque le texte du Lazarillo est celui de l’anonyme sorti à Anvers en 1554, mais avec une nouvelle «Continuation» rédigée par Luna lui-même: Secunda parte de la vida de Lazarillo de Tormes (…) por J. de Luna, castellano, intérprete de la lengua española. Contrairement à la première «Continuation», celle-ci recueille un franc succès, au point d’être la plus souvent éditée jusqu’au XIXe siècle. Losada Goya souligne que l’auteur y développe tout particulièrement sa critique à l’encontre du clergé, ce qui n’est en rien surprenant si l’on considère ses préférences confessionnelles. Signalons que la première partie porte par erreur le millésime de 1520, ce qui a induit bien des errements dans plusieurs catalogues et autres OPAC…
Mais le libraire parisien cherche à exploiter davantage le filon, et il sort, cette même année 1620, une traduction française de son Lazarillo (La Vie de Lazarillo de Tormes: Losada Goya, 39, p. 64 et suiv.). Il reprend pour ce faire la traduction de Pierre Bonfons («M.P.B.P.») pour la première partie, et fait traduire la seconde, à savoir la «Continuation» de Juan de Luna, par Vital d’Audiguier le Jeune.
L’édition parisienne en espagnol de 1620 a apparemment été bien diffusée dans le royaume, puisque nous en connaissons des exemplaires conservés non seulement à Paris, mais aussi à Amiens, Dijon, Lyon, Nancy, Troyes (prov. Hennequin) et Versailles (prov. Morel-Fatio). Les bibliothèques de Besançon et de Rouen en conservent chacune un exemplaire à l’adresse de Saragosse, Pedro Destar, 1620 – très certainement une fausse adresse, destinée en principe à faciliter la diffusion de l'édition parisienne au-delà des Pyrénées. D’autres exemplaires sont signalés dans les bibliothèques allemandes (Berlin, Halle, Wolfenbüttel, etc.) et italiennes, ainsi qu’à Londres.
La carrière internationale du Lazarillo ne se limite pas au seul royaume de France, mais il circule, voire il est imprimé en langue espagnole à l’extérieur de la Péninsule, comme nous l’avons dit pour l’Italie (à Milan). Madame Kasparova, qui a étudié la présence de la littérature espagnole dans les bibliothèques de Bohême à l’époque moderne, signale ainsi:
La bourgeoisie aussi appréciait cette littérature, puisque l'on trouve dans l'inventaire du maire de la Vieille ville de Prague Jiři Jan Reissmann, en 1694, la notice en tchèque Hystorye o Lasarylovi – Histoire de Lazarille. La Vida de Lazarillo se trouve aussi dans la bibliothèque des Lobkowicz de Roudnice dans une édition plantinienne de 1595 [Netherlandisch Books, 18259] (3).
De même, le Lazarillo est aussi traduit dans les principales langues européennes, parfois à partir non pas de l’original, mais du français comme langue source.
La conjoncture de la librairie est très porteuse en France au lendemain des Guerres de religion, tandis que la littérature espagnole jouit d’une influence considérable dans le royaume: un réfugié sans moyens, comme Juan de Luna à Paris, saura mettre à profit cet environnement pour s’assurer, en remplissant un rôle d’«intermédiaire culturel», les ressources indispensables à sa survie. Dans le même temps, il cherche, par ses dédicaces, à se mettre sous la protection de plusieurs très hauts personnages de la cour royale susceptibles de pencher du côté protestant. 
Quant à Juan de Luna, il se marie à Paris, où il poursuit une carrière de publiciste en même temps que d’agent diplomatique. En définitive pourtant, des personnages comme Luna, qui sont très profondément croyants, finissent probablement par réaliser que, chez les grands à l’ombre desquels ils cherchent à faire carrière, la foi n’est pas toujours le premier argument déterminant telle ou telle prise de parti: en France notamment, les rapports avec la monarchie et la recherche de la faveur princière, la compétition entre les grandes familles, les intrigues de cour continuelles (nous sommes sous une régence) et les complots avec l’étranger finissent par pousser notre émigré espagnol vers d’autres rives, qu’il imagine plus accueillantes. Le Luna à Londres en 1621, où il finit par s’établir à demeure, où il cherche à obtenir un poste de pasteur dans l’Église wallonne (au sein de laquelle se regroupent les francophones issus de l’émigration)… et où il continue à publier. Il décèdera dans la capitale anglaise en 1645.

Notes
(1) Sabina Collet Sedola, «Juan de Luna et la première édition de l’Arte breve», dans Bulletin hispanique, 79 (1977/1), p. 147-154 (avec d’importantes informations biographiques).
(2) Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay, Henriette de Rohan est la sœur de Henri de Rohan (1574-1638): les Rohan sont alliés aux Albret, et les Parthenay sont une puissante famille du Poitou ayant fait le choix de la Réforme. Cousin de Henri IV, Henri de Rohan épouse la fille de Sully, et poursuit une brillante carrière militaire. Il est de fait le chef du parti protestant après 1610, mais devra s’exiler, et trouvera la mort au service du duc de Saxe-Weimar à la bataille de Rheinfelden (1638). La fille de Juan de Luna naît à Paris en 1618, elle est baptisée par le pasteur Samuel Durand (Durant), tandis que son parrain est François comte d'Orval (le propre fils de Sully) et sa marraine Anne de Rohan.
(3) Jaroslava Kasparová, «La littérature espagnole du XVIe siècle et ses lecteurs tchèques des XVIe et XVIIe siècles», dans Revue française d’histoire du livre, 112-113 (2001), p. 73-105. L’auteur publie (p. 101) une ill. de la page de titre de l’éd. en fr. du Lazarillo (Paris, Antoine Coulon, 1637), dans l’exemplaire ayant appartenu à la bibliothèque des Jésuites de Cheb (Eger) en 1672. Pour la première trad. en alld, cf E. Herman Hespelt, « The first german translation of Lazarillo de Tormes », dans Hispanic Review, 4-2 (1936), p. 170-175. La première éd. cataloguée par le VD17 date cependant de 1617 (VD17, 23:271778H).

vendredi 30 septembre 2016

Bibliographie espagnole (2)

Incunables, dir. María Luisa López-Vidriero,
Madrid, Patrimonio Nacional, 2013,
245 p., ill. («Catálogo de la Real Biblioteca», XII). ISBN: 978-84-7120-490-5.
La directrice de la Bibliothèque royale de Madrid (http://www.realbiblioteca.es/), María Luisa López-Vidriero, a tout à fait raison d’ouvrir la brève introduction du récent catalogue des incunables de cet établissement en insistant sur le fait que son travail illustre pleinement les développements actuels de l’«histoire culturelle du livre». De fait, les travaux de recensement conduits par fonds ont d’abord visé à identifier les éditions conservées, en privilégiant ce que l’auteur appelle la «filiation auctoriale». Les vérifications exhaustives conduites sur le fonds du Palais royal ont, à ce niveau, permis d’identifier trois nouveaux exemplaires jusque là passés inaperçus.
Mais l’objectif du catalogue est désormais surtout celui de contribuer à enrichir notre connaissance de l’histoire culturelle. C’est tout le sens de l’examen systématique des particularités d’exemplaires: présence de notes manuscrites, anciennes cotes, ex-libris et autres mentions de provenance, intégration dans un recueil, reliure ancienne, etc. Cette problématique débouche bien évidemment sur l’histoire du fonds lui-même, à travers à la fois ses conditions de constitution et d’enrichissement, et les pratiques scientifiques de toutes sortes (identification, catalogage, etc.) développées à son entour.
Le présent catalogue comprend 258 notices longues, et il est complété par de riches index: index nominum (auteurs secondaires, traducteurs, etc.), index rerum (commentaires sur une œuvre, matières traitées), index des imprimeurs et des éditeurs, index locorum (villes d’impression); table des anciennes cotes; index des relieurs. Parmi les mentions de provenance remarquables, signalons le surprenant cachet «Propriété des trois» présent sur un exemplaire du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, 1459: GW 9101, et catalogue, n° 86). Nous sommes à l’époque de l’épisode célèbre durant lequel les fils de Charles IV d’Espagne sont exilés au château de Valençay (Ferdinand et ses deux frères, Dom Carlos et Dom Francisco de Paula): le cachet est apposé sur les exemplaires envoyés en France pour le service des princes.Ces derniers auraient en définitive apprécié leur séjour forcé dans le petit chef-lieu de canton de l'Indre, parce qu'ils n'y étaient pas soumis à la même étiquette qu'à Madrid et qu'ils se trouvaient donc paradoxalement beaucoup plus libres: on peut dès lors imagines qu'ils n'avaient probablement pas un usage quotidien du Rationale de 1459...
Rappelons que les éditions du XVIe siècle conservées au Palais royal de Madrid ont également fait l’objet d’un catalogue imprimé, dont le dernier volume, récemment paru, est consacré aux Index: Impresos del siglo XVI. Indices, dir. María Luisa López-Vidriero, Madrid, Patrimonio nacional, 2014, 362 p. (ISBN: 978-84-7120-502-5: catalogue complet en trois volumes). Ajoutons que nous aurions tort de ne pas signaler l'élégance des volumes ici présentés.
Une nouvelle collection vient en outre d’être inaugurée, dont l'objet concerne l'étude des bibliothèques privées des membres de la famille royale d’Espagne au cours de l’histoire («Librerías históricas. Bibliotecas Reales Privadas»). Les trois premiers volumes en sont consacrés à la figure exceptionnelle d’Isabelle Farnèse (1692-1766), née princesse de Parme, mais dont la vie prend une dimension nouvelle lorsqu’elle épouse, en 1714, le roi d’Espagne Philippe V de Bourbon. On sait le rôle dès lors joué par la reine d’Espagne non seulement dans le gouvernement du pays, mais aussi dans le jeu politique de l’Europe entière, qu’il s’agisse de la péninsule italienne, des jeux d’alliance ou encore de la politique matrimoniale.
María Luisa López-Vidriero, Constitución de un universo: Isabel de Farnesio y los libros,
Madrid, Patrimonio nacional, 2016,
2 t. en 3 vol., ill. ISBN : 978-84-7120-511-7 (ensemble des trois volumes).
Le premier volume propose d’abord une longue introduction (176 p.), rappelant la biographie de la reine, mais s’attachant surtout à l’étude de ses bibliothèques successives. La librairie parisienne est l’intermédiaire obligée, et la reine dispose d’un correspondant attitré dans la capitale française, en la personne des Collombat (v. p. 52 et suiv.).
Les deux catalogues des bibliothèques de la reine, la bibliothèque du palais de Buen Retiro et la «bibliothèque de campagne» font l’objet d’éditions scientifiques très détaillées (les sources primaires sont données t. I, p. 171), et sont complétés par des jeux d’index développés (auteurs / titres, imprimeurs, villes d’impression et dates de publication). L’ensemble est complété par le catalogue des «livres mentionnés sur les factures», et par celui des exemplaires identifiés mais ne figurant pas dans le catalogue: nous sommes devant un travail d’érudition exemplaire.
Le cahier d’illustrations en couleurs inclus dans le premier volume permet de se faire une idée de l’importance des fonds ici recensés, qu’il s’agisse de la somptuosité des reliures, des papiers marbrés et autres exemplaires de dédicace, mais aussi de l’intérêt des sources d’archives exploitées par l’auteur. Cette histoire érudite et très précise d'une bibliothèque débouche aussi bien sur l’histoire du livre au siècle des Lumières, que sur l’histoire générale de la culture, sur la biographie et sur l’histoire du genre, etc., sans oublier, in fine, l’histoire politique au sens large.

dimanche 28 février 2016

Au fond du golfe de Finlande

La fondation de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand en 1703 marque la volonté d’ouverture de la Russie sur l’Occident, mais introduit aussi aux débuts du processus qui fera bientôt de l’empire des tsars l’une des grandes puissances européennes. La guerre du Nord, conduite contre la Suède, se déroule jusqu’aux traités de 1720-1721, qui confirment l’accès de la Russie à la mer Baltique. Progressivement, au cours du XVIIIe siècle, la nouvelle capitale se développe, face à la forteresse de Pierre et Paul et autour de la résidence impériale, le Palais d'hiver. Progressivement aussi, l’occidentalisation s’accentue: la campagne autour de Saint-Pétersbourg est parsemée de résidences d’été, de Peterhof entrepris par Pierre le Grand à Tsarskoïé-Sélo, le palais de Catherine II. 
À Pavlovsk, c’est le futur empereur Paul Ier (Paul Pétrovitch, 1754-1801), le fils de Catherine la Grande, qui est la figure principale. L’impératrice décide en effet d’offrir une résidence à son fils en 1776, à l’occasion de son mariage avec Sophie Dorothée de Wurtemberg, la future impératrice Maria Feodorvna (1759-1828). Les maisons de Paullust et de Marienthal sont d’abord aménagées, qui laisseront place après quelques années à un superbe palais baroque et néo-classique.
À Pavlovsk, le palais principal est constitué par un bâtiment carré encadré de deux ailes en arc de cercle, sur le modèle d’une villa palladienne: la cour prend la forme d'un fer à cheval. L'ensemble a très gravement souffert à la suite d’un incendie en 1803, mais il a surtout été pratiquement détruit pendant l’occupation allemande du siège de Léningrad, occupation à la suite de laquelle les collections aussi se sont trouvées en grande partie détruites ou dispersées. Les travaux de reconstruction et de restauration, récemment achevés, ont abouti à un résultat réellement spectaculaire.
Comme tous les palais impériaux, Pavlovsk possédait bien évidemment une bibliothèque, mais celle-ci se révèle être particulièrement intéressante. La salle, conçue par Paolo Rossi, est achevée en 1824, mais la collection a d’abord été constituée par l’impératrice Catherine, pour servir à l’éducation de l’héritier du trône. Le mobilier de bois clair, très élégant, a été en partie conçu par Brenna: il combine plusieurs tables de travail, des étagères basses avec vitrines le long des croisées, et de grands corps de bibliothèque adossés aux murs. Six tapisseries françaises reprennent les motifs des Fables de La Fontaine – on sait que le tsarévitch et sa femme ont visité notamment la France, en 1782, sous le pseudonyme de comte et comtesse du Nord, et que ce voyage a été l’occasion de nombreuses acquisitions et cadeaux de la part de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le tout expédié par la suite en Russie. Le bureau du prince est surmonté d’une maquette de temple antique, tandis qu’un grand portrait de la tsarine trône à proximité.
Il reste difficile pour le visiteur qui ne lit pas le russe, de se faire une idée de l’histoire de la bibliothèque, dont un noyau est constitué par la petite bibliothèque de voyage donnée par l’impératrice à son fils. La collection comptait quelque 21 000 volumes dans les années 1828, dont une partie semble être demeurée sur place: des livres destinés à l’éducation du prince, parmi lesquels on remarque notamment un tome de l’Encyclopédie, ou, plus surprenant, un exemplaire des Deutsche Schriften de Luther (Meißen, 1659). La collection de Pavlosk a fait l’objet d’un catalogue imprimé, mais, dès avant la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre d’ouvrages en ont été distraits et mis sur le marché par le Gouvernement russe. On les retrouve, aujourd'hui, dans d'autres collections, ou encore sur le marché d'antiquariat. Ainsi des Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de Catherine de Médicis, imprimés en 1649, se présentent sous une très élégante reliure de maroquin vert. Une étiquette contrecollée précise la cote du volume. D’autres volumes proviennent de la bibliothèque de l’impératrice, parmi lesquels le classique de Coxe, Nouvelles Découvertes des Russes, entre l’Asie et l’Amérique (Paris, Hôtel de Thou, 1781)...

Notre savant collègue et ami Monsieur Vladimir Somov, conservateur à la Bibliothèque du Conservatoire national de Saint-Pétersbourg, nous communique les précision suivantes, dont nous le remercions grandement:
"L'histoire des bibliothèques impériales est assez compliquée. Beaucoup des livres sont dispersés dans les diverses résidences impériales. Le plus grand nombre des éditons étrangères se trouvent actuellement à la Bibliothèque nationale de Russie.
La destinée de la bibliothèque de Paul Ier est la même.
On trouve ses livres à Pavlovsk, à Gatchina, à Tzarskoe Sélo, à L'Ermitage, et à la Bibliothèque Nationale de Russie.
La bibliothèque de Rossi comporte actuellement surtout des livres appartenant à Marie Féodorovna. Des centaines d'éditions de la bibliothèque de cette impératrice se trouvent également à la Bibliothèque Nationale de Russie.
Donc, à mon avis, il ne faut pas exagérer l'importance de la collection placée dans la bibliothèque de Rossi pour l'histoire de la bibliothèque de Paul Ier."

The State culture preserve Pavlovsk. Full catalogue of the collections, St-Petersburg. Vol. VI, 1: Rare books: 15th - 18th century picture books, St. Petersburg, 2010.

dimanche 7 février 2016

La "ville de résidence" dans l'économie du livre et de la culture

Une petite ville, de quelque 2000 habitants, en Allemagne médiane, s’impose dans la décennie 1520 comme le principal centre de production imprimée de l’Empire, et elle est célèbre dans toute l’Europe pour son université: Wittenberg. Comment un phénomène aussi paradoxal a-t-il été rendu possible?
Nous sommes, en France, habitués de longue date à l’omniprésence d’une structure politique très centralisée. Pratiquement, les derniers grands fiefs plus ou moins indépendants de la couronne disparaissent dans le dernier quart du XVe et au début du XVIe siècle, qu’il s’agisse de la Bourgogne, de la Bretagne, ou encore du duché de Bourbon. Les acquisitions postérieures se feront principalement par conquête. Passons le Rhin, et nous voici dans une tout autre logique géo-historique, celle d’un espace singulièrement dispersé, dont la plus grande partie est certes soumise à la suzeraineté, de plus en plus théorique, de l’empereur, mais qui s’organise de fait autour de principautés territoriales, de «villes libres» pratiquement autonomes et de très vastes territoires ecclésiastiques (évêchés, etc.) souvent assimilés à des principautés.
Dans ce système, le rôle de la «ville de résidence» (Residenzstadt) apparaît comme essentiel dans le domaine de l’histoire de l’écrit et du livre –en France, cette logique a fonctionné, mais de manière très temporaire, dans des villes comme Bourges (duché de Berry), Angers (comté d’Anjou) ou encore Nantes (duché de Bretagne). À la base, la «résidence» est celle du prince et de sa cour: leur présence signifie la réunion d’un certain nombre de grands personnages, susceptibles de commanditer auteurs, artisans (copistes, enlumineurs et autres) et artistes.Au sein de la cour, les premiers développements d’une administration rationalisée supposent aussi de disposer d’un personnel de clercs plus ou moins spécialisés. Bientôt, une université «territoriale» pourvoira à leur formation. Le plus souvent, on disposera aussi d'une bibliothèque plus ou moins riche.
Dans le principe, la dignité impériale relève du modèle de la monarchie élective et, depuis la Bulle d’or de 1356, le nombre des électeurs a été fixé à sept, qui sont donc les  principaux personnages de l'Empire après le souverain –les trois archevêques occidentaux, Mayence, Trêves et Cologne, auxquels s’ajoutent quatre princes séculiers, le comte palatin (Heidelberg), le roi de Bohème (Prague), le margrave de Brandebourg et le duc de Saxe. Pour autant, un très grand nombre d’autres structures coexistent, qu’il s’agisse des villes libres, des princes et autres seigneurs locaux, ou encore des archevêchés, évêchés et abbayes, voire des chevaliers détenteurs de fiefs.
Une bourgade des bords de l'Elbe: Wittenberg au milieu du XVIe siècle (détail)
À Wittenberg, nous sommes devant un exemple idéaltypique de la catégorie de la «ville de résidence». Un petit peuplement apparaît peut-être au Xe siècle sur ce passage de l’Elbe, à une soixantaine de kilomètres au nord de Leipzig, mais son existence ne sera documentée qu’à la fin du XIIe siècle. La ville se développe autour des activités de marché et d'étape dans la première moitié du XIIIe siècle, avant d’être choisie comme «résidence» par le duc Albert II de Saxe-Wittenberg († 1298) et de recevoir le statut de ville (Stadtrecht, 1293). Lorsque la Saxe passe aux Wettin (1423), Wittenberg conserve le statut de petite «résidence» mais, malgré l’essor des activités d’artisanat et de commerce (un pont de bois est lancé sur l’Elbe autour de 1450), elle ne dépasse pas les 2000 habitants à la fin du XVe siècle –nous sommes loin de Rome, ou encore de la résidence impériale de Vienne.
Les choses changent pourtant depuis 1485: l’ancien électorat de Saxe est alors divisé en deux principautés indépendantes, dont l’une, la Saxe «ernestine», conserve le titre électoral. L’électeur Frédéric le Sage († 1525) entreprend de faire de la petite cité des bords de l’Elbe une résidence moderne: reconstruction du château (et de sa chapelle!), construction d’un pont de pierre, et fondation d’une université (1502) dont l’objet sera de former les  cadres de la principauté, administrateurs, ecclésiastiques, etc. L’année suivante s’ouvre le chantier du Collegium Friedricianum, tandis que, en 1505, le prince appelle à la cour le peintre Lucas Cranach: sa maison, sur la place du marché (Marktplatz), abrite bientôt un atelier particulièrement actif et d’un immense renom.
Le facteur décisif est ici celui de l’université, avec des enseignements «modernes», caractéristiques de l’humanisme, comme ceux du grec et de l’hébreu, mais aussi un certain nombre de domaines scientifiques. Le moine augustin Martin Luther, qui a un temps séjourné à Wittenberg comme étudiant, y revient en 1511, appelé par le vicaire général de son ordre, Johann von Staupitz (±1465-1524). L’année suivante, il passe le doctorat en théologie, et enseigne dès lors régulièrement à l’université. C’est là que, le 31 octobre 1517, il aurait placardé sur la porte de la chapelle du château, qui sert aussi aux cérémonies de l’université, ses célébrissimes 95 thèses contre les Indulgences. Un an plus tard, Mélanchton est appelé à Wittenberg pour enseigner le grec, et sa leçon inaugurale trace le programme d’un enseignement modernisé pour les jeunes gens (De corrigenris adulescentiae studiis). Le renom de Wittenberg est bientôt européen, elle est la haute école de la nouvelle foi, attirant de partout les étudiants, et jusqu’en Transylvanie.
Le Nouveau Testament traduit par Luther, sept. 1522 (Univ. u. Landesbib. de Halle)
La fondation de l’Université s’accompagne de l’installation d’un prototypographe à Wittenberg, en la personne de Nicolaus Marschalk, lui-même enseignant mais quil ouvre une imprimerie dans sa propre habitation (1502). Puis viendront les professionnels à proprement parler, Wolfgang Stöckel, Johann Rhau-Grunenberg (lui aussi appelé par Staupitz…), Melchior Lotter, Hans Lufft, sans oublier Cranach et Döring. Wittenberg s’impose comme le premier pôle de la publicistique de la Réforme: une économie d’abord fondée sur les petites «pièces» et autres feuilles volantes (les Flugsschriften), mais pour laquelle la publication du Nouveau Testament allemand, en 1522, marque une pierre de touche. Edmann Weyrauch l’affirme à juste titre : sans la Réforme, pas d’économie moderne de la «librairie», et cette économie moderne est précisément inventée à Wittenberg. À l'approche de l'année jubilaire 2017, une excursion à Wittenberg, patrimoine mondial de l'humanité, et en Saxe passionnera les historiens modernistes de la culture, et ceux du livre.

jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.

jeudi 21 mai 2015

L'âge d'or de la Champagne comtale

En découvrant la Médiathèque de Troyes à l'occasion de notre prochaine séance foraine (cliquer ici pour consulter le programme), nous aurons l'occasion de nous familiariser avec la brillante cour des comtes de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles. Les comtes entreprennent en effet très tôt de constituer leur principauté en un ensemble autonome et administré avec soin. Ils soutiennent les fondations religieuses et leurs écoles, ils ont une action importante comme commanditaires et comme mécènes de textes et d'œuvres d'art, et ils réunissent une bibliothèque remarquable. Dans cette perspective, une figure majeure est celle du comte Henri le Libéral: pourtant, la trajectoire du comté de Champagne sera en définitive précocement interrompue par les alliances successives avec la dynastie capétienne, et par l'intégration dans le domaine royal.

En 1152, les successeurs de Thibault II le Grand, comte de Blois-Champagne, se partagent seigneuries et charges. Henri Ier le Libéral, né en 1127, est comte de Troyes; son frère, Thibault, reçoit quant à lui le comté de Blois; le cadet, Guillaume aux Blanches-Mains, fait carrière dans l’Église, comme évêque de Chartres (1165), puis archevêque de Sens (1168) et de Reims (1176), et cardinal (1179). C’est à lui que Pierre Le Mangeur (Petrus Comestor) dédicace son Histoire ecclésiastique dans les années 1170. Quant à la sœur, Adèle († 1206), elle a épousé en troisièmes noces le roi Louis VII († 1180), et elle est la mère de Philippe Auguste.
La Champagne constitue alors une principauté très puissante, bien administrée et riche (c’est la grande époque des foires), mais elle est aussi un des pôles de la Chrétienté. Lorsque le pape Alexandre III (vers 1105-1181) se réfugie en France pour se mettre à l’abri de l’empereur et des antipapes Victor IV et ses successeurs, il s’établit en effet à Sens (1163-1165), et c’est à Sens et à Pontigny que l’archevêque de Cantorbéry Thomas Beckett se réfugiera aussi un temps, avec son entourage de clercs (1164-1170). On sait que Jean de Salisbury, secrétaire de l’archevêque et lui aussi un intellectuel de très haut vol, succédera à Guillaume aux Blanches Mains au siège de Chartres (1176).
Henri le Libéral a lui-même bénéficié au château de Troyes d’une bonne formation, apportée par des précepteurs privés. Il lit bien le latin, il entretiendra une correspondance active avec de nombreux clercs de son temps, et il constitue une bibliothèque personnelle que nous connaissons relativement bien. Attentif à former une classe d’administrateurs compétents, il fonde un certain nombre de collégiales avec des écoles. La principale, consacrée à saint Étienne et établie en 1157 dans le palais comtal lui-même, a vocation à servir de chapelle palatine, et à devenir la nécropole dynastique. Elle accueille en outre, au premier étage, les archives et la bibliothèque comtales.
Bible des comtes de Champagne, MAT, ms 2391 (prov.: St-Étienne)
On a pu estimer cette bibliothèque à une cinquantaine de manuscrits, d’abord des historiens de l’Antiquité latine (Valère Maxime, Quinte Curce, Flavius Josèphe, Aulu Gelle...) mais aussi les Pères et docteurs de l’Église (Augustin, Jérôme, Isidore, Grégoire, etc.), sans oublier des auteurs plus récents, comme Hugues de Saint-Victor ou encore Pierre Lombard. Patricia Stiernemann souligne que le comte a été conseillé précisément pour faire recopier les versions les meilleures et les plus complètes des textes qu’il souhaitait, d’après des manuscrits figurant notamment dans des bibliothèques de Champagne méridionale. Les Anglais de l’entourage de Thomas Becket ont ici un rôle important.
Henri le Libéral a épousé Marie de France (1145-1198), fille aînée de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine. La comtesse, qui pratique la lecture, goûte elle aussi aux textes et aux livres, mais avec des préférences autres, peut-être plus «modernes», que celles de son mari. Elle s’intéresse en effet à la «matière de Bretagne», entendons aux romans du cycle arthurien, et c’est elle qui commande à son clerc Chrétien de Troyes l'un au moins des grands romans de la Table ronde, le Chevalier à la charrette (Lancelot). Elle fait aussi traduire la Genèse en langue romane, et possède un certain nombre de manuscrits à caractère religieux, l’ensemble étant rangé, au château, dans une «armaire» (armoire).
Dans les faits, une partie des manuscrits du comte passera dans le trésor de la collégiale, ce qui a assuré leur conservation lors de la Révolution, et ce qui explique qu’ils soient, aujourd’hui encore, conservés dans les fonds de la Médiathèque de Troyes. Parallèlement, la ville est le siège d’une activité de copie et de peinture de manuscrits destinés à la clientèle de la cour. Une autre importante collection de livres y est celle du chapitre cathédral, qui fera reconstruire sa bibliothèque en 1477-1480: cette salle de la «Théologale» (parce que l’on y dispensait aussi les cours de théologie) accueille les manuscrits enchaînée, et elle est décorée de vitraux dont le célèbre «rondel de Nicolas de Lyre» aujourd’hui présenté au Musée du vitrail. 
Le "Rondel de Nicolas de Lyre" (Troyes, Musée du vitrail)

Alors que les alliances se sont multipliées entre la dynastie des comtes de Champagne et celle des rois Capétiens, alors aussi que les comtes sont devenus par héritage rois de Navarre (1199), la Champagne indépendante disparaît définitivement à la suite du mariage de la reine Jeanne de Navarre († 1305) avec le futur Philippe le Bel en 1284… Quant au palais comtal et à la collégiale Saint-Étienne, ils seront détruits au début du XIXe siècle.

mardi 10 février 2015

Bibliothèques scientifiques

La dernière livraison de la Revue de la BNU (2014, n° 10) intéresse non seulement l’historien du livre, mais aussi les spécialistes d’histoire des idées et d’histoire des sciences, puisque le dossier thématique en est consacré à «Des sciences et des bibliothèques» –par «sciences», il est entendu «sciences [dites] dures», qui sont le domaine de la recherche où les procédure de travail et de publication se trouvent aujourd’hui les plus impactées par l’essor des nouveaux médias. D’où la question: quel peut être le rôle de la documentation imprimée et des «bibliothèques scientifiques», à l’heure où la dématérialisation de l’information est pratiquement générale?
Christian Jacob rappelle très brièvement, en tête, le cas de ces textes scientifiques grecs qui nous sont parvenus, et dont un certain nombre date du IIIe siècle avant Jésus-Christ: le bibliothécaire d’Alexandrie, Ératosthène de Cyrène, aurait conduit au Musée une politique systématique d’acquisition des textes les plus importants dans les domaines scientifiques aussi. Christian Jacob pose notamment la question de l’articulation entre les sciences et l’histoire des sciences, la science aujourd’hui en construction ne ressentant pas toujours le besoin de faire référence à des ouvrages anciens, et correspondant à état dépassé des connaissances.
Le superbe portrait de Johann Kepler appartenant à la Fondation du Chapitre Saint-Thomas de Strasbourg a été offert à la bibliothèque de cette ville en 1627 par Matthias Bernegger, historien, philologue et mathématicien. Rappelons que Bernegger, qui possède lui-même une remarquable bibliothèque, sera notamment le traducteur et éditeur de Galilée en latin en 1635.
Un article consacré à la révolution scientifique du premier tiers du XVIIe siècle (ce que Pierre Chaunu appelait le «miracle de 1630») et aux réseaux de Johann Kepler reprend la problématique du rôle du média dans cette invention. La recherche s’appuie sur l’organisation de réseaux savants au sein desquels ce sont non seulement les hommes qui circulent, mais aussi les informations (par le biais de la correspondance) et les livres. Les bibliothèques réunies par certains princes ou très grands personnages, à Munich comme plus tard à Wolfenbüttel et, bien sûr aussi, à Paris, fonctionnent effectivement comme les laboratoires de la recherche. Une ville comme Strasbourg tient une place notable dans le dispositif, par ses établissements d’enseignement (la Haute École, devenue Université), par les recherches qui y sont conduites, par les collections de livres qui y sont disponibles, et par l’activité de ses professionnels de l’édition: on rappellera que c’est à Strasbourg que Galilée est pour la première fois traduit et publié en latin (1635), pour répondre à une commande des Elzevier de Leyde.
Stephan Waldhoff revient sur le rôle de «Leibniz bibliothécaire», en montrant comment les conceptions et les pratiques mises en place au début du XVIIe siècle s’approfondissent et se systématisent deux générations plus tard. Le projet de Leibniz (1646-1716) est celui de s’employer à accroître «le bien-être général», en entrant au service d’un prince et en construisant pour celui-ci l’instrument le plus accompli possible de rationalisation de l’action politique –entendons, une bibliothèque universelle, à laquelle serait appliquée un plan de classement systématique qui en ferait le «cosmos du savoir». Leibniz a commencé sa «carrière de bibliothécaire» à Mayence, au service de Johann Christian von Boineburg (1622-1672), principal ministre de l’électeur primat; mais Leibniz est surtout connu comme le bibliothécaire du duc de Hanovre, et surtout du duc de Wolfenbüttel (1691). La reconstruction de la bibliothèque selon le célèbre plan ovale qui fera l’admiration de Montesquieu date précisément de sa gestion –mais aucun document n'est connu à l'appui de la thèse selon laquelle Leibniz aurait joué un rôle quelconque dans ce programme architectural. 
Les conceptions de Leibniz associent le cabinet de curiosités, les archives et les «archives imprimées»,  la bibliothèque, pour construire l’instrument de travail intellectuel le plus complet et le plus efficace possible. C’est le même projet que suit le naturaliste et professeur d’université Jean Hermann (1738-1800) dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’article que lui consacre Dorothée Rusque développe cette pratique consistant à mettre en regard la bibliothèque (avec ses imprimés, mais aussi ses planches d’histoire naturelle) et la «collection de spécimens issus des trois règnes de la nature». L’étude des exemplaires conservés permet de suivre le travail du savant au quotidien, qui n’hésite pas à couvrir notes les marges de ses livres, voire à les interfolier pour y intégrer ses propres observations.
Un article d’Isabelle Laboulais est encore consacré à la bibliothèque de l’École des mines: l’auteur présente non seulement la genèse et les enjeux de la constitution et de l’organisation d’une collection spécialisée, mais aussi la problématique, bien plus rarement abordée, de l’espace de la bibliothèque (la salle de lecture) et de son mobilier (dont les boîtes du premier catalogue sur fiches). Un entretien avec Catherine Kounelis, responsable de la bibliothèque de l’École supérieure de physique et de chimie industrielle, un article sur le statut et le rôle de la bibliothèque scientifique à l’heure de la révolution numérique, et un autre entretien avec Jules Hoffmann, Prix Nobel de physiologie, complètent cette très intéressante livraison de la Revue de la BNU.
Il est sans doute logique, d’une certaine manière, que la réflexion sur les modalités du travail intellectuel soit plus particulièrement poussée dans les périodes de mutation du système des médias –en l’occurrence, la «troisième révolution du livre», celle qui nous fait passer dans le monde des médias numériques. Dans le même ordre d’idées, nous signalons ici l’ouverture prochaine de l’exposition De l’argile au nuage: une archéologie des catalogues [de bibliothèque], à la Bibliothèque Mazarine, le 12 mars prochain. De longue date, les historiens du livre sont attentifs au rôle du média dans la construction du texte et du sens: les travaux actuels sur ce que nous avons désigné comme la «logistique de l'intelligence» ne peuvent que les réjouir, et les conforter dans leur entreprise.

Patrick Boner, Miguel Granada, Édouard Mehl, «L’impulsion bibliothécaire de la révolution scientifique : livres et réseaux autour de Johannes Kepler». Stephan Waldhoff, «Leibniz bibliothécaire». Dorothée Rusque, «Construire et organiser le savoir naturaliste au XVIIIe siècle: la collection de livres de Jean Hermann». Isabelle Laboulais, «La bibliothèque de l’École des mines, lieu de savoir et lieu de mémoire pour les ingénieurs». «Un fonds patrimonial dans une bibliothèque d’ingénieurs : entretien avec Catherine Kunelis». Jean-Pierre Elloy, Morgan Magnin, «Le numérique: une bibliothèque universelle pour la création scientifique?». «La science se fait-elle encore dans les livres? Un entretien avec Jules Hoffmann, de l’Académie française, Prix Nobel de physiologie».

lundi 17 mars 2014

Conférence d'histoire du livre

Conférence d’István Monok sur
Les cours aristocratiques en Hongrie, XVIe- XVIIIe siècle

La conférence se tiendra le mardi 18 mars à 17h, en grande salle de cours de l’École nationale des chartes, au 19, rue de la Sorbonne, Paris Ve (1er étage).

En savoir plus...
István Monok, professeur et directeur général de la Bibliothèque et des Archives de l'Académie hongroise des sciences. Il est un collaborateur régulier de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, et a notamment publié en français Les Bibliothèques et la lecture dans le Bassin des Carpathes (1526-1750), Paris, Honoré Champion, 2011.

Le château de Sárospatak, centre de la cour des Rákóczi (cliché F. Barbier)
Présentation
La cour royale de Mathias Corvin (†1490) et celle des rois jagellons jouent jusqu’au XVe siècle, dans la vie intellectuelle du royaume de Hongrie, un rôle comparable à celui des cours royales en Europe de l’Ouest. Mais l’occupation de la capitale par les Turcs (1541) et l’absence d’un souverain «national» transforment profondément le rôle des familles aristocratiques pour ce qui concerne l’organisation de la vie culturelle, et la vie de l’Église. Parallèlement, la Réforme protestante progresse au XVIe siècle en Hongrie et en Transylvanie. Cette dernière devient un duché pratiquement indépendant.
Les nouveaux acteurs autour desquels se développe dès lors la vie culturelle dans le pays sont les grands aristocrates, et les cours qu’ils réunissent à leur entour: les Bánffy, Batthyány, Nádasdy, Perényi, Rákóczi, Esterházy, et un certain nombre d’autres. En Transylvanie, le rôle de la cour princière reste dominant, grâce à sa richesse relative par rapport aux cours seigneuriales.
L’aristocratie de Hongrie et de Transylvanie se convertit très majoritairement à la Réforme au XVIe siècle. En revanche, les progrès de la Contre-Réforme et la politique des Habsbourg entraînent un vaste mouvement de reconversion, en Hongrie, au XVIIe siècle. À la fin du siècle, ces territoires sont pleinement réintégrés dans les territoires des Habsbourg: dès lors, la question de la modernité se déploie de plus en plus nettement, à laquelle se joint la nouvelle problématique de l’identité collective, puis nationale.

(Communiqué par l'Ecole des chartes)

vendredi 24 août 2012

La Guerre de Trente ans et l'histoire du livre

La tradition d’une historiographie trop étroitement nationale a une certaine tendance à faire négliger, en France, la question de la Guerre de Trente ans, laquelle constitue pourtant un des épisodes majeurs de l’histoire de l’Europe moderne. Au passage, le fait attire une fois de plus notre attention sur le danger présenté par des étiquettes que leur simple énonciation fait apparaître comme «naturelles», c’est-à-dire comme «normales». Notre tradition met l’accent sur les «guerres de Religion», qui prennent fin dans les dernières années du XVIe siècle, et elle considère la Guerre de Trente ans comme sorte de manifestation extérieure d’une politique conduite par des cardinaux ministres avant tout attentifs à assurer le pouvoir royal.
Au Château de Prague, "la" fenêtre de 1618
La réalité est bien différente, et la crise religieuse ouverte par le déclenchement de la Réforme protestante beaucoup plus ancienne et beaucoup plus complexe. L’historiographie de la Bohème est là pour nous rappeler que Jan Hus (vers 1370-1415) est considéré par les chercheurs tchèques comme l’un des initiateurs du protestantisme. Au XVIe siècle, les luttes (politiques) entre les princes allemands et l’empereur recouvrent aussi des oppositions religieuses, de même que la «Guerre de quatre-vingts ans» déclenchée par Guillaume le Taciturne aux Pays-Bas en 1568. Dans cet ensemble, la Guerre de Trente ans à proprement parler, ouverte par la seconde défenestration de Prague et qui se referme avec les traités de Westphalie (1648), marque le moment paroxystique, mais elle ne constitue certes pas un phénomène isolé.
Nous pourrions considérer ici le rôle de la guerre dans le développement d’une «publicistique» très moderne, appuyée, comme celle de Luther, sur les petites pièces et sur la propagande imprimée, puis, nouveauté, sur les périodiques (la Gazette!). Pourtant, l’historien du livre est aussi frappé par un phénomène original, que l’on observe certes antérieurement mais qui semble prendre alors une dimension nouvelle: il s’agit du déplacement de bibliothèques entières, que les vainqueurs s’approprient. Nous savons que la bibliothèque de Charles V était passée, au XVe siècle, dans les mains du comte de Bedford, tandis que l’intervention des Français en Italie s’accompagne du transfert de collections majeures, comme celle des rois de Naples.
Mais la crise religieuse semble donner au phénomène une dimension encore plus accentuée. Après la défenestration de Prague (1618), les États de Bohème et de Moravie offrent la couronne royale à l’électeur Frédéric V de Palatinat, calviniste, et gendre de Jacques Ier d’Angleterre. La défaite de la Montagne Blanche (8 nov. 1620) met brutalement un terme à la révolte, et ouvre une période de reprise en main, appuyée sur le transfert des richesses (les grandes familles tchèques sont remplacées par des fidèles de l’empereur) et sur l’essor systématique de la Contre-Réforme, le catholicisme étant défini comme religion d’État. Éphémère «roi d’un hiver», l’électeur palatin se réfugie à La Haye. La guerre, pourtant, va se poursuivre, et même s’étendre, par suite de l’intervention des puissances étrangères, le Danemark d’abord, bientôt la Suède, sans oublier la France.
La seconde défenestration de Prague, 1618
À Heidelberg, la Bibliotheca Palatina est alors l’une des plus riches d’Europe. Lorsque le comte Tilly s’empare de la ville, le 16 septembre 1622, la bibliothèque fait partie du butin des vainqueurs –l’empereur, le pape et Maximilien Ier de Bavière. On sait que le pape dépêche à Heidelberg son bibliothécaire Leone Allacci, et que la Palatina sera pour finir transférée à Rome, où elle intègre les collections pontificales. L’entrée en guerre de la Suède est marquée par de nouveaux transferts. Les souverains veulent aussi enrichir la bibliothèque royale de Stockholm, et ils s’emparent d’une partie de grandes collections d’Allemagne, et surtout des pays baltes et de Bohême-Moravie (Olmütz, Nikolsburg (avec les livres d’András Dudith), Krumau, Brünn, Prague, etc.). L’occupation de Munich par les Suédois, en 1632, entraînera encore le transfert à Gotha d’un certain nombre de volumes de la bibliothèque de Bavière, l'une des principales du temps.
Encore en 1648, alors que les négociations vont aboutir à Osnabrück, les Suédois s'emparent du château de Prague et de la ville de Malá Strana, et expédient à Stockholm une énorme quantité d'objets précieux correspondant surtout à l'essentiel des collections de Rodolphe II. La reine elle-même manifeste son intérêt pressant:
«Je vous prie [d'] envoyer pour mon compte la bibliothèque et les raretés qui se trouvent à Prague. Vous savez que ces objets sont les seuls auxquels je porte un grand intérêt.» Parmi ces trésors figure le célèbre Codex Argenteus, manuscrit copié à Ravenne, peut-être pour Théodoric, et donnant une partie de la Bible gothique d'Ulfila.
La Bible d'Ulfila, bibl. de l'Université d'Uppsala
Ces acquisitions permettent aux bibliothèques du nord (au premier chef Copenhague et Stockholm) de s’imposer parmi les plus riches de l’Europe moderne. Elles se poursuivent lorsque la richissime bibliothèque des Prémontrés de Strahov, aux portes de Prague, se trouve à son tour ponctionnée de quelques dix-neuf caisses de livres, expédiées par un régiment finnois au service de la Suède à l’Academia Aboensis de Turku –ces volumes seront malheureusement détruits à la suite de l’incendie de la bibliothèque au début du XIXe siècle. Rappelons d’ailleurs qu’une partie des fonds suédois rejoindra en définitive la Vaticane, lorsque le pape Alexandre VIII réussira, en 1689, à acquérir une grande partie de la bibliothèque de la reine Christine.
Il reste à s’interroger sur les causes de cet intérêt qui fait considérer les collections de livres en tant que telles comme partie du butin de guerre. Entre le modèle des princes humanistes italiens et celui des souverains absolutistes de l’Europe moderne, la bibliothèque est désormais en charge d’un nouveau statut politique: elle témoigne de la richesse de son propriétaire, de sa distinction en tant que «prince des lettres et des muses», et de son attention à appuyer sur la tradition écrite la modernisation de ses États, le cas échéant dans le cadre d’une université. L’hypothèse qui fait de la bibliothèque un objet politique, en articulant plus systématiquement sa constitution et son enrichissement avec la gloire du prince et avec la rationalité de l’action publique, demanderait pourtant à être vérifiée, et précisée.

vendredi 18 mai 2012

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 21 mai 2012
16h-18h
Les bibliothèques de l'Europe de la Réforme aux XVIe et XVIIe siècles (fin):

les bibliothèques de cour
par
Monsieur Frédéric Barbier, 
directeur d'études


Cliché ci-dessus: le château de Wolfenbüttel, premier siège de la Bibliothèque ducale après 1568 (cliché FB).
  
Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 18 mars 2012

Histoire du livre et histoire des bibliothèques cardinalices

Après le concile de Trente (1543-1563), la papauté s’efforce de mettre en place les conditions de la reconquête intellectuelle face à la Réforme. Pour ce qui intéresse l'écrit et le livre, cette reconquête se fera en s’appuyant sur des structures d’enseignement (avec l’édification du Palais de la Sapienza à Rome, mais aussi avec l’essor des jésuites, autour du Collegium Romanum), sur un travail très important d’édition de textes (à commencer par celui de la Vulgate) et de réflexion scientifique, sur la fondation d’une imprimerie spécialisée (la Typographie Vaticane, en 1587) et sur la constitution de fonds de livres qui seront mis à la disposition des clercs et des savants. Une génération plus tard, ce sera la bulle Inscrutabili divinae de Grégoire XV (1622), et la création de la Congrégation De Propaganda Fide, établie dans le palais de la place d’Espagne, et où «gémissent» bientôt les presses de la célèbre Typographie polyglotte (cf. cliché).
Le Palazzo "De Propaganda Fide", place d'Espagne
D’autres axes seraient aussi à prendre en considération, par ex. le travail de rationalisation de la gouvernance dans l’État pontifical (surtout sous Sixte Quint, 1585-1590, créateur du système des Congrégations), ou encore la mise en œuvre d’une nouvelle esthétique et d’un nouveau vocabulaire stylistique dans le domaine notamment de l’architecture et de la peinture. Nous ne nous y arrêterons pas, même si l’art de la Contre Réforme trouve bien évidemment un riche champ d’application dans la décoration des bibliothèques.
Une caractéristique significative s’agissant des bibliothèques réside dans le fait que nombre de réalisations novatrices sont prises en charge certes par le pape, mais surtout par des représentants des grandes familles cardinalices. La capitale de la chrétienté occupe, bien évidemment, une position privilégiée, et les bibliothèques créées dans les palais romains sont célèbres, à commencer par celle des Barberini: Maffeo Barberini, ancien élève des jésuites, est élu pape (Urbain VIII) en 1623, et deux ans plus tard, le nouveau palais proche des Quatre fontaines (d’où son nom) commence à être construit. Il accueillera la bibliothèque de son neveu le cardinal Francesco Barberini. Passionné d’arts et de culture, celui-ci constituait des collections très riches, réunissait autour de lui un cercle d’artistes et de savants, et fondait la première académie romaine. Le P. Jacob explique, en 1644:
Après les bibliothèques papales, je n’en treuve point à Rome de plus célèbre que celle du cardinal François Barberin, neveu de nostre S.P. le pape Urbain VIII. Car si l’on considère la multitude des manuscrits grecs, latins & autres idiomes, elle ne cédera à aucune [bibliothèque] particulière de l’Europe. Le curieux lecteur pourra voir la description plus ample de cette bibliothèque dans celle du palais dudit cardinal faiye nouvellement en latin par le comte Hiérôme Teti. Je me contenteray seulement de dire que les sieurs Luc Holstein d’Hambourg en Allemagne, qui a en son particulier une assez bonne bibliothèque des autheurs classiques, et Charles Moroni, ont la charge de cette bibliothèque.
Le cardinal Anthoine Barberini, frère du cardinal François (…) en a aussi une très belle en son particulier, de laquelle le sieur Gabriel Naudé a été autrefois bibliothécaire… (p. 93-94).
Et le bibliographe de dévider sa théorie des cardinaux bibliophiles, de Jules Mazarin avec la bibliothèque du palais romain du Quirinal, aux Carpi, aux Colonna ou encore aux Farnèse, pour nous limiter toujours à Rome.
Entrée principale du Palazzo Barberini.
Notre courte citation met au passage en évidence un élément significatif qui intervient dans le statut d’une bibliothèque remarquable: la richesse de la collection, certes (les manuscrits grecs et latins!), la somptuosité du décor, oui, mais désormais aussi la qualité du bibliothécaire, lequel sera reconnu comme un savant, et dont le travail valorise, pour reprendre le terme si apprécié de nos actuels décideurs, le fonds qu’il a à administrer.
Mais l’historiographie actuelle des bibliothèques met volontiers l’accent sur le fait que ces collections sont considérées comme ouvertes, et qu’elles préfigureraient par conséquent la «bibliothèque publique moderne» (Denis Pallier). Il s’agit, à notre sens, d’un anachronisme: la volonté des cardinaux est bien plutôt celle d’illustrer une famille (gens) dont un ou plusieurs membres a souvent déjà accédé au trône de saint Pierre, et le mécénat, la collection d’art, la constitution d’une bibliothèque jouent un rôle essentiel. Il s’y ajoute, surtout à Rome, la gloire de l'Église, et la référence classique à l’évergétisme des grandes familles de la Rome antique ayant elles-mêmes fondé des bibliothèques présentées comme «publiques». Le P. Jacob précise d’ailleurs à propos de
Dominique Capranica, cardinal et grand pœnitencier de l’Église romaine, [qu’il] prit un soin nompareil pour perfectionner sa bibliothèque: laquelle est conservée dans le collège que ce cardinal a fondé, pour une éternelle mémoire de l’affection qu’il avoit pour les bonnes lettres (p. 96).
L'exemple de l'Ambrosienne, effectivement ouverte au public à Milan en 1609 par le cardinal Borromée, apparaît comme un cas particulier. D'une manière générale, la référence au «public» n’est pas à entendre strictement dans l’acception actuelle du terme: la bibliothèque «publique» s’oppose bien plutôt à la bibliothèque «privée», c’est-à-dire à la bibliothèque plus ou moins inaccessible, et comme telle déjà critiquée par les Anciens.
Le public véritable de ces collections est en réalité un public «distingué» (au sens bourdieusien du terme) sur le plan social et, de plus en plus, sur le plan culturel: c’est le public des familiers du prince, qui sont peu ou prou ses obligés (et le Père Jacob cite encore, parmi les «domestique[s] du cardinal Barberin», le nom du «docte Léo Allatius, Grec de Nation, et [qui] possède une bibliothèque très-insigne pour les autheurs de sa nation» (p. 110). À ce petit groupe se joignent ceux que leur qualité même autorise à y être introduits, notamment parmi les voyageurs étrangers de passage dans la Ville.
De sorte que, s’agissant des bibliothèques cardinalices dont le modèle sera transporté en France par Gabriel Naudé et par Mazarin, la dénomination de «bibliothèque publique» s’analyse d’abord, de manière en apparence paradoxale, comme un élément de la distinction, donc d’une forme de renfermement, avant de devenir, par un jeu de glissement, un élément majeur de la gloire du souverain et de sa capitale.

mardi 4 octobre 2011

Le prototypographe de Buda

Au milieu du XVe siècle, le royaume de Hongrie s’est imposé comme l’une des puissances politique majeures en Europe. La dynastie des Hunyadi a pris la tête de l’État, l’apogée étant marquée par le règne de Matthias Hunyadi (1458-1490), mieux connu sous son surnom de Mathias Corvin. La cour royale est devenue un pôle de la Renaissance européenne, avec la célèbre Bibliotheca Corviniana: il s’agit d’une bibliothèque importante (peut-être deux mille volumes), et d’une bibliothèque humaniste, particulièrement riche dans les deux domaines de la littérature antique et de la philosophie. En même temps, la Corviniana est une bibliothèque princière, pratiquement toute constituée de somptueux manuscrits.
Pourtant, en dehors de la cour, la ville même de Buda connaît elle aussi une période de grande prospérité: les marchands allemands et italiens y sont en nombre et, en 1473, un premier imprimeur s'y installe, en la personne d’Andreas Hess. Hess est un émigré allemand, un de ces typographes itinérants appelés dans telle ou telle ville par l’espoir du gain.
Nous en sommes réduits aux suppositions quant à son cursus avant son arrivée à Buda, mais la décision a pu être prise à Rome. Lázló Karai, vice-chancelier du royaume est en effet envoyé comme ambassadeur à Rome (1470), où il entre en relations avec les humanistes gravitant autour de l’imprimerie de Georg Lauer, de Ratisbonne. C’est là qu’Andreas Hess aurait travaillé, et c’est là que Karai l’aurait persuadé de faire l’essai du nouvel atelier typographique sur les bords du Danube.
Hess donne en effet en 1473 à l’adresse de Buda une célèbre Chronique des Hongrois, en latin et dans un caractère typographique que l’on rencontre chez Lauer (Chronica Hungarorum: GW 6686). L’ouvrage est dédié au vice-chancelier, protonotaire apostolique et prévôt de l’église de Buda. Cette publication sera suivie d’un volume comprenant le De Legendis libris gentilium de Basile le Grand et l’Apologie de Socrate de Xénophon dans la traduction latine de Leonardus Brunus Aretinus –une production par conséquent destinée a priori à des milieux humanistes.
Hess aurait été installé en arrière de Saint-Mathias, au n°4 de la place qui porte aujourd'hui son nom (clichés 2 et 3. Hongr. Ter = Place).
Malheureusement, nous perdons très vite la trace du prototypographe, qui s’est sans doute heurté à des difficultés matérielles trop grandes (ne serait-ce que pour se fournir en papier à un coût raisonnable), et qui n’a pas trouvé dans la capitale du royaume le marché qui lui aurait permis de poursuivre son activité. Pourtant, il est vraisemblable qu’un second atelier a existé à Buda de 1477 à 1480, atelier désigné sous le nom d’«Imprimeur du Confessionale» (Antoninus Florentinus, 1477: GW 2108) et dont le matériel typographique se rapproche de celui de Mathias Moravus (Mathias d’Olmütz), alors à Naples. Cet atelier disparaît apparemment après trois ans.
Buda marque donc dans l’absolu une avance certaine en matière de géographie typographique sur les autres villes à l’est de Prague. La technique nouvelle de la typographie en caractères mobiles apparaît à Cracovie en 1474, et à Vienne en 1482, avec l’atelier de Stefan Koblinger. Koblinger, qui semble originaire de Vienne même, travaille à Vicence en 1479-1480, avant de revenir dans sa ville natale. Un second imprimeur s’y établira seulement en 1510, en la personne de Hieronymus Vietor, qui vient quant à lui de Cracovie.
Mais la géographie de l’Europe centrale en cours de construction à la fin du XVe siècle est brisée par l'invasion ottomane: à la suite de la bataille de Mohács (1526), le royaume de Hongrie disparaît, la Hongrie royale ne correspondant plus qu’aux territoires regroupés autour de Presbourg, tandis que la Transylvanie devient une principauté vassale de Constantinople. Pour quelque cent cinquante ans, Vienne prend désormais presque la figure d’une ville frontière, constamment soumise à la menace ottomane.

Chronica Hungarorum, préf. E. Soltész, Budapest, 1972 [fac–sim. de l’éd. Buda, Andreas Hess, 1473]. György Kokay, Geschichte des Buchhandels in Ungarn, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1990 (donne la bibliographie complémentaire).
Sur l’histoire de l’imprimerie en Hongrie sous l’Ancien Régime: Judit V. Ecsedy, A Könyvnyomtatás Magyarországon a kézisajtó korában, 1473-1800, Budapest, Balassi Kiadó, 1999.