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lundi 23 juillet 2018

Mélancolie de l'homme médiatisé

La Renaissance constitue une période très généralement connotée positivement: des changements majeurs introduisent aux temps modernes, qu’il s’agisse de géographie (les grandes découvertes), de technique (avec notamment l’invention de la typographie en caractères mobiles) ou d’esthétique (en peinture, sculpture, architecture, etc.). La «Lettre de Gargantua à Pantagruel» est regardée comme le texte emblématique, qui rend compte d’une analyse construite par les contemporains eux-mêmes et soulignant l’importance de la multiplication des livres dans la rupture avec «l’infélicité et calamité des Goths»:
Le tems n’estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent. [Il] estoit encore ténébreux et sentant l’infélicité et calamité des Gothz, (…). Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées (…); les impressions tant élégantes et correctes en usance (…) ont esté inventées de mon eage par inspiration divine (…). Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples…
Pourtant, l’effet d’optique joue aussi, et cette période que nous imaginons placée sous le sceau de l’inventivité et de l’optimisme, est aussi soumise à des événements tragiques et à des crises particulièrement profondes. Il n’est que de citer les épidémies (la Grande Peste), les guerres interminables, les crises sociales parfois gravissimes, sans oublier la crise religieuse elle-même, ni, surtout à partir du milieu du XVe siècle, la chute de Constantinople et la progression apparemment irrésistible des Ottomans...
Le monde semble irrémédiablement déséquilibré, entre la contestation des deux pouvoirs suprêmes traditionnels (le pape et l’empereur), la concurrence entre les principautés ou les États, les menaces extérieure et les tensions de toutes sortes qui se font partout sentir. C’est toute une société nouvelle et un nouveau mode de vie qui doivent alors être inventés, ce qui ne se fera qu’avec du temps, et à travers nombre de difficultés.
S’agissant toujours de la Renaissance, on a beaucoup parlé, et sur ce blog même, de la montée en puissance de la piété individuelle (la devotio moderna), du souci omniprésent du salut et de la croyance selon laquelle la fin du monde, l’Apocalypse, est prochaine. Confrontés à des changements majeurs et souvent inquiétants (y compris sur le plan économique, voire macro-économique), les uns et les autres cherchent refuge en se tournant vers d’autres perspectives, celles de la foi, mais aussi parfois de la tristesse ou de la mélancolie. La poésie française donne ainsi quantité d’exemples d’un phénomène général, depuis Charles d’Orléans jusqu’à Ronsard et à du Bellay:
Le monde est ennuyé de moy / Et moy pareillement de lui (Charles d’Orléans, Rondeaux, 187).
Pour les uns, le repli sur soi-même constitue en effet une première forme de réponse au sentiment d’absence et de vide. D’autres, que l’on désignera comme les moralistes (mais aussi, par exemple, les prédicateurs), s’élèvent contre ce qu’ils regardent comme une marque de faiblesse et d’égoïsme, voire comme un péché, parce que celui qui s’abandonne à la mélancolie se détourne de la figure de Dieu en s’abîmant dans son désespoir isolé. D’autres encore se laissent aller, et se livrent aux plaisirs immédiats propres à leur condition terrestre –ce sont les fous, mis en scène par Sébastien Brant, ceux qui amassent sans fin les richesses, qui se goinfrent et qui s’enivrent, qui tombent dans une coquetterie ridicule et, plus généralement, qui courent derrière un bien illusoire. Ne croyons pas, d’ailleurs, que cette typologie beaucoup trop sommaire soit exclusive: le même individu passera d’un état à l’autre, comme le fera Luther.
Après plusieurs autres, Jean Delumeau nous a expliqué que «la mélancolie aussi a une histoire», et que cette histoire connaît un moment particulier d’apogée à l’époque de la Renaissance: l’ennui et le spleen ne sont pas une invention du romantisme (de Goethe à Emma Bovary...) quand, au tournant des années 1500, la mélancolie est déjà à l’ordre du jour, que mettent en scène les plus grands artistes du temps –Dürer (1514), mais aussi Lukas Cranach, pour ne citer que deux figures majeures. Dans le même temps, elle est considérée comme une maladie (la maladie de la bile noire), qui doit être combattue par une activité redoublée, par le travail, par le sport et par le jeu, par les plaisirs de la table et de l’amour…
La mélancolie et sa guérison seront ainsi mises en scène par Mathias Gerung (1500-1570) dans son tableau «La mélancolie au jardin de la vie», datée de 1558 (Staatliche Kunsthalle Karlsruhe): le personnage principal, au centre du tableau, représente une figure féminine ailée, la tête appuyée sur la main gauche (la pose classique de la mélancolie). Partout à son entour, les hommes s’affairent, dans de multiples scènes de la vie quotidienne, avec un grand nombre de jeux (les boules, le tournoi, le tir à l’arc, la danse, etc.), mais aussi les saltimbanques, le banquet ou encore la maison de plaisirs, le repas en musique et en galante compagnie, et les rendez-vous amoureux. En arrière-plan, quelques scènes de travail, avec les moissonneurs et les laboureurs puis, plus loin, le troupeau de moutons, pour finir avec l’extraction minière (plusieurs de ces petites scènes sont clairement inspirées d’œuvres antérieures). 
"Melancolia 1558" (© SKH Karlsruhe)
Dernier problème, mais non des moindres, qui doit être envisagé: si la folie est le lot de l’humanité dans son ensemble (chacun, à l’occasion, se livrera inconsidérément au plaisir gratuit, voire au mal), la mélancolie ne peut directement concerner qu’une minorité –d’une certaine manière, elle est un sentiment aristocratique. Comme nous l’avons vu, les premiers témoignages en sont apportés par un prince du sang, et, s’agissant toujours du royaume de France, nous restons globalement dans le monde des privilégiés. Dans le monde germanique aussi, le tableau de Gerung  aussi se donner à comprendre comme une illustration des activités «courtoises», alors que l’homme du commun, surtout en milieu rural, est bien trop accaparé par le souci immédiat du quotidien pour se laisser aller à des considérations aussi gratuites…: il ne saurait avoir le recul nécessaire pour se regarder lui-même vivre. 
Caractéristique de la petite société de ceux qui participent à la civilisation de l’écrit, qui lisent, qui écrivent... et qui ont du temps, la mélancolie apparaît ainsi comme un sentiment de dépression fondamentalement lié à la médiatisation (à la «contemplation du miroir» et de l'image), et à la nouvelle conjoncture des médias entre le XIVe siècle (la «révolution scribale» de Pierre Chaunu) et le XVIe. 

Le colloque qui se tiendra à l’initiative de nos collègue Renaud Adam et Chiara Lastraioli les 20 et 21 septembre prochain à Tours, sur le thème de «Lost in Renaissance» (détails ici), abordera certains aspects de ces tensions très sensibles au tournant de l’époque moderne: il s’agira de la «face sombre» de l’innovation et de la difficulté à la surmonter. La Renaissance est bien évidemment marquée par des découvertes majeures, mais aussi par des processus très profonds de reconfiguration, impliquant l'inquiétude, l’abandon et l’oubli.

mercredi 13 décembre 2017

Journée d'étude sur l'histoire des bibliothèques

Les Ateliers du livre, histoire des bibliothèques

Bibliothèque nationale de France,
site François Mitterrand
Jeudi 14 décembre 2017 - 9h30-17h30
Petit Auditorium - Entrée libre

Bibliotheca Garellia, au Theresianum de Vienne, 1777

L’histoire des bibliothèques: état de la recherche (2)

«Où en est la recherche sur les bibliothèques»? Sept ans après le premier atelier du livre consacré au sujet, en 2010, la Bibliothèque nationale de France, en partenariat avec l’École nationale des chartes et avec l’enssib, se propose de faire un nouveau point d’étape et de donner à voir un «instantané» de la recherche sur l’histoire des bibliothèques aujourd’hui.
En effet, dans un contexte marqué par le développement ininterrompu des nouvelles technologies, et notamment du numérique, il semble particulièrement pertinent de réfléchir à l’histoire de ces institutions millénaires et à leur continuité.
Sur un plan scientifique, l’histoire des bibliothèques peut être perçue comme une branche de l’histoire du livre, domaine pluridisciplinaire par excellence, qui évolue en élargissant sans cesse son périmètre de recherche vers d’autres thématiques. L’histoire des bibliothèques publiques et privées rencontre de plus en plus celle d’autres institutions comme les archives ou les musées. Elle étend son champ d’investigation à l’histoire de la lecture, aux transferts culturels, aux programmes architecturaux, aux pratiques professionnelles ou encore aux représentations symboliques et imaginaires auxquelles ces institutions peuvent être associées dans la mémoire collective.
Tout au long de cette journée d’étude, des chercheurs, enseignants, doctorants, des historiens et des bibliothécaires présenteront de manière synthétique le dernier état de leurs travaux. L’année 2017 ayant été riche d’expositions consacrées aux bibliothèques, des «focus» sur certaines d’entre elles permettront aussi de revenir sur les actions menées et d’en dresser le bilan.

Programme
9h30-10h     Ouverture de la journée, par Sylviane Tarsot-Gillery, directrice générale de la BnF; Yves Alix, directeur de l’enssib; Christine Bénévent, professeur d’histoire du livre et de bibliographie à l’École des chartes

10h-10h10     Introduction à la recherche sur l’histoire des bibliothèques médiévales, par Donatella Nebbiai, directrice de recherche au CNRS
10h10-10h30  Les bibliothèques privées en France et en Italie à la fin du Moyen Age (fin XVe-début XVIe), par Anne Tournieroux, chercheur associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris
10h30-10h40   Introduction à la recherche sur l’histoire des bibliothèques au XVIe siècle, par Christine Bénévent, professeur d’histoire du livre et de bibliographie à l’École nationale des chartes
10h40-11h00   Les livres scientifiques dans les bibliothèques parisiennes au XVIe siècle, par Alissar Lévy, élève de 3e année à l’École nationale des chartes
11h00-11h20   Questions et pause
11h20-11h50   Focus sur une exposition: «Une renaissance en Normandie: Georges d’Amboise, bibliophile et mécène» (du 8 juillet au 22 octobre 2017, Musée d’Art, histoire et archéologie d’Évreux), par Maxence Hermant, conservateur au département des Manuscrits de la BnF
11h50-12h10   Livre religieux et société au Mans, des Guerres de religion au XVIIIe siècle, par Tiphaine Foucher, élève conservateur à l’enssib

14h00-14h30   Archives en bibliothèques: pratiques bibliothécaires et savantes aux 17e et 18e siècles, par Emmanuelle Chapron, professeur des universités, histoire moderne, Aix Marseille Université
14h30-15h00   Une histoire des bibliothèques à travers leurs décors (1627-1851), par Frédéric Barbier, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EPHE (conférence d'Histoire et civilisation du livre)
15h00-15h30   Dernières nouvelles d’Antoine-Alexandre Barbier: recherches en cours sur les bibliothèques des palais de la Couronne au XIXe siècle (1800-1870), par  Charles-Eloi Vial, docteur en histoire, conservateur au département des Manuscrits de la BnF
15h30-16h00   Questions et Pause
16h00-16h30   Focus sur une exposition: «De Genève à Reims, la collection Louis Dumur (1863-1933)» (du 16 septembre 2017 au 6 janvier 2018, Bibliothèque Carnegie de Reims), par Sabine Maffre, conservatrice des bibliothèques, directrice de la bibliothèque Carnegie de Reims (sous réserve)
16h30-16h50   La Bibliothèque a-t-elle un genre? Questions de genre et de sexualité dans les systèmes d’indexation à la BnF: un espace de recherche à déployer, par Florence Salanouve, conservatrice des bibliothèques, Université de Nice Sophia Antipolis et chercheuse associée à la BnF, département Philosophie, Histoire, Sciences de l’homme, service Sciences Sociales
16h50-17h     Questions
17h     Conclusion de la journée, par Frédéric Barbier

vendredi 29 juillet 2016

Morhof et la polymathie

Notre dernier billet évoquait quels pouvaient être les cercles de solidarité au sein desquels s’était déroulée la vie d’un savant et bibliographe d’Allemagne du nord au XVIIe siècle, à savoir Daniel Georg Morhof. Venons-en aujourd’hui à son livre le plus connu, le Polyhistor, entrepris alors que Morhof enseigne l’art oratoire, la poésie et l’histoire (cette dernière discipline à compter de 1673) à l’université de Kiel, où il est par ailleurs en charge de la bibliothèque (1680).
La tradition des collèges et universités allemandes est en effet celle de placer la bibliothèque sous la responsabilité d’un enseignant, assisté par un certain nombre d’aides, éventuellement des étudiants. Les fonds les plus anciens de cette bibliothèque proviennent des collections confisquées depuis la deuxième moitié du XVIe siècle, mais l'institution elle-même n’a pas encore de budget, et les acquisitions à titre onéreux restent exceptionnelles jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Le catalogue des acquisitions réalisées sous la gestion de Morhof et de son successeur est toujours conservé à Kiel (Index librorum Kiloniensis, qui Biblioth. Acad. accesserunt Bibliothecariis D. G. Morhofio et Christoph. Franckio).
Le Polyhistor, qui correspond à l’enseignement proposé par Morhof à Kiel, est considéré comme une des œuvres savantes majeures du baroque allemand. Le projet de l'auteur est celui de tracer un tableau du savoir global, dans une perspective à la fois généraliste, pratique et sécularisée: l’accumulation du savoir par la lecture et par la compilation débouche sur une histoire critique des savoirs et des savants. 
© Collectio Quelleriana
Le Polyhistor se donne par conséquent comme une somme ordonnée des savoirs: mais ces savoirs aussi bien que cet ordre sont provisoires, destinés à être substitués dans le cadre d’un travail poursuivi dans le temps par la communauté des savants. À cet effet, l'ouvrage offre des méthodes, des instruments et des procédés permettant de se guider aussi bien dans la masse des connaissances, d’en opérer la critique et de les classer, que d’en tirer le meilleur profit pour aller plus loin. Il y a dans cet ouvrage un aspect éminemment pratique, et l’on peut penser que c’est ainsi qu’il a été largement utilisé (Françoise Waquet, p. 10 et suiv.: cf réf. infra).
On le comprend, un aspect très intéressant du travail de Morhof concerne sa conception selon laquelle le travail intellectuel et l’élaboration des savoirs sont rendus possibles par un certain nombre d’instruments spécifiques: les livres, certes, mais aussi les bibliothèques, la sociabilité savante, l’échange épistolaire ou encore la pratique des conversations érudites.
Le Polyhistor est divisé en livres, dont le premier se trouve précisément consacré aux choses du livre (Liber bibliothecarius): le chapitre I traite de l’objet même de Morhof, la «polymathie» (De Polymathia), autrement dit le projet d’acquérir un savoir encyclopédique; le chapitre II propose une théorie de l’«histoire littéraire» (Historia literaria), laquelle apporte au projet de polymathie sa dimension chronologique –bien entendu, il faut entendre «littéraire» dans son sens le plus large, et non pas dans le sens aujourd'hui le plus courant, celui qui fait référence à la «littérature».
Les chapitres III et IV nous intéressent encore plus, puisqu’ils traitent, pour le premier, de la bibliothèque (De re bibliothecaria), et pour le second, de la bibliothéconomie (De mediis erigendarum bibliothecarum, deque earum ornatu). Parmi d’autres auteurs, Gabriel Naudé s’y trouve tout particulièrement cité. Pour autant, nous n'avons pas identifié d'exemplaire ancien de l'Advis qui soit aujourd'hui conservé à Kiel.
Portrait de l'auteur (taille-douce de Diederich Lemküs) (© Collectio Quelleriana)
Mais passons à l’histoire du livre: le Polyhistor a en effet une histoire éditoriale complexe. Morhof donne les deux premiers livres du tome I en 1688, le livre III est édité par Heinrich Mühle et sort en 1692, un an après la mort de l'auteur. La suite sera donnée à partir de notes prises par les auditeurs ayant assisté aux cours –ce qui n’est pas sans poser une nouvelle fois la question de l’auctorialité du texte. La première édition complète sort en 1708, suivie par l’édition de 1714 (dite seconde édition), et par deux autres en 1732 et 1747.
Johann Moller est responsable de l’édition de 1714: né en 1661 à Flensburg, où son père était pasteur, Moller est étudiant à Kiel et à Leipzig, avant de faire toute sa carrière à l'école latine (Lateinschule) de Flensburg, dont il sera recteur. Il avait épousé la fille du Bürgermeister de Flensburg, ville où il décède en 1725. Avec Morhof et Moller, nous sommes pleinement dans l’orbite des premières Lumières d’Allemagne du nord et de la Baltique, en même temps que devant un monument caractéristique du glissement de l’âge du baroque à celui de l’Aufklärung

Morhof, Daniel Georg [et Johann Moller, éd.],
Danielis Georgi Morhofi Polyhistor literarius, philosophicus et practicus. Maximam partem opus posthumum, accuratè revisum, emendarum, ex autoris annotationibus αυτογραφοισ, & MSS aliis, suppletum passim atque auctum, in paragraphos distinctum, librorum capitumque summariis, hypomnematis quibusdam historico-criticis, duabusque praefationibus, sive diatribus isagogicis prolixioribus, T. I. atque II. Praefixis, quarum prior Morhofii vitam et scripta, partim edita, partim inedita atque affecta, Polyhist. Historiam, et eruditorum de illis judicia exhibet, illustratum à Johanne Mollero, Flensb. et sic integrum Orbi Literato exhibitum. Accendunt indices necessari,
editio secunda, priori multo correctior
[avec privilège impérial octroyé pour la première édition complète et daté de Vienne, 5 sept. 1707], 
Lubecae [Lübeck], sumtibus Petri Böckmanni, anno MDCCXIV [1714],
3 t. en 2 vol., petit 4°.

Bibliographie : Mapping the World of Learning : The Polyhistor of Daniel Georg Morhof, éd. Françoise Waquet, Wiesbaden, Harrassowitz, 2000 («Wolfenbütteler Forschungen», 91).

jeudi 10 septembre 2015

Histoire des bibliothèques de Strasbourg

Vient de paraître:
Bibliothèques, Strasbourg, origines-XXIe siècle,
sous la direction de Frédéric Barbier,
Paris, Éditions des Cendres; Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2015,
444, p., ill.

ISBN: 978-2-85923-060-9 et
978-2-86742-234-8

Les auteurs: Frédéric Barbier, Georges Bischoff, Agathe Bischoff-Moralès, Laura Blasutto, Daniel Bornemann, Laurence Buchholzer, Rémy Casin, Livia Castelli, Vincent Chappuis, Marisa Midori Deaecto, Christophe Didier, Christine Esch, Élise Girold, Julien Gueslin, Annika Hass, Edern Hirstein, François Igersheim, Christine de Joux, Pierre Le Masne, Claude Lorentz, Loraine Marcheix, Catherine Maurer, István Monok, Dorothée Rusque, Gabriel Sabbagh, Louis Schlaefli.

Peu de villes ont une image davantage liée à l’histoire du livre et des bibliothèques en Occident que celle de Strasbourg.
Cette ancienne ville libre et impériale est celle-là même qui accueillit Gutenberg à ses débuts, pour la mise au point de la typographie en caractères mobiles. Au-delà d’un Moyen Âge particulièrement brillant, les bibliothèques de Strasbourg sont liées au double phénomène de l’humanisme et de la Réforme. Les enseignants de la Haute École de Jean Sturm, puis de l’Université, constituent le premier vivier d’auteurs et d’intermédiaires susceptibles d’alimenter la demande en imprimés. 

À la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, l’histoire de Strasbourg est marquée par le passage à une logique géopolitique toute différente, celle du royaume de France. Après des temps plus difficiles, Strasbourg et ses bibliothèques bénéficient d’apports culturels renouvelés, venus d’Allemagne et des pays du Nord et de l’Est, de la Scandinavie à l’Europe centrale et orientale. L’histoire des bibliothèques de la ville se déploie dès lors toujours davantage sous l’égide de l’équilibre, des transferts culturels et des identités.
La destruction des bibliothèques du Temple Neuf, en 1870, est suivie par la reconstitution d’une bibliothèque modèle particulièrement riche de tout ce qui relève de la « littérature » en général et de la bibliographie allemande en particulier.
Aujourd’hui, alors que la configuration européenne se déploie dans une cadre profondément renouvelé, le rôle, notamment, de la «nouvelle» Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg reste celui de donner à comprendre la construction d’un avenir dans lequel l’apport intellectuel de chacun contribue à façonner une identité culturelle commune. 

Et toujours, chez le même éditeur: De l'argile au nuage. Archéologie des catalogues.

mardi 8 septembre 2015

Daniel Mornet et les antidreyfusards

L’articulation entre l’économie du livre, les transformations de la société au sens le plus large, et le déclenchement de la Révolution de 1789, a fait l’objet de très nombreux travaux, dont l’un des plus anciens et des plus marquants reste, pour l’historien du livre, l'article consacré par Daniel Mornet aux «Enseignements des bibliothèques privées (1750-1780)» dans la Revue d’histoire littéraire de la France il y a maintenant plus d’un siècle (t. 17, 1910, p. 449-496). L’enquête poursuivie par la suite par l’auteur a atteint son point d’orgue avec le classique des Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933).
René Pomeau, dans sa préface donnée pour la réédition de ce titre après la Seconde Guerre mondiale (p. VI à XII), rappelle fort justement le contexte de sa publication:
1933, l’année où, en Allemagne, le national-socialisme s’emparait du pouvoir. En France, la crise économique, l’affaiblissement de la Troisième République (…), l’agitation entretenue par les émules des fascismes italien et allemand, avaient créé une ambiance passionnelle. Des doctrinaires poursuivaient le procès intenté aux «intellectuels» par Barrès et le partie antidreyfusard. Les mêmes, renforcés par d’autres, allaient jusqu’à mettre en accusation la Révolution française. Daniel Mornet se trouvait donc placé, par le choix de son sujet, sur le terrain d’une tumultueuse actualité…
Même dans des conjonctures moins difficiles que celle de 1933, l’historien reste nécessairement «fils de son temps». Son travail se donnera à lire par rapport à une actualité éventuellement envahissante, mais surtout (et c’est le cas général), sa recherche ne pourra s’élaborer et se développer qu’à partir d’une somme de connaissances et d’expériences résultant de l’itinéraire du chercheur, et donnée par l’environnement qui est le sien. Sans nous étendre sur les phénomènes de mode, la question de l’identité collective trouve par exemple une actualité nouvelle à l’heure de la mondialisation, de même que celle de la «révolution du livre» en trouve une à l’heure des nouveaux médias.
La condition du travail scientifique réside dans son objectivité, c’est-à-dire dans la mise en œuvre concertée de l’objectivisation: d’une part, l’objet observé et étudié par l'historien est éloigné de lui par une certaine distance temporelle, dont il est impératif d’avoir conscience; d’autre part, la recherche se fait à partir d’un lieu donné d’observation, et dans des conditions elles-mêmes spécifiques. Autrement dit, comme dans les sciences dites «dures», les résultats seront nécessairement relatifs, et changeront selon le lieu et les conditions de l’observation. Le rôle du chercheur n'est pas celui d'arriver à un savoir absolu, mais de tenir compte de ces phénomènes, dont la prise en considération conditionne absolument la valeur scientifique de son travail.
Bien entendu, l’objectivité implique aussi de ne pas instrumentaliser l’histoire pour la mettre au service de telle au telle préférence, et de ne pas en faire, en tant que telle, un sujet de polémique (ce qui est évidemment plus facile pour les périodes les plus anciennes). René Pomeau nous avertit encore, à propos du livre de Mornet: l’auteur eut le mérite de répudier l’esprit polémique…
Il ne s’agit pas là d’une pétition de principe, quand nous pensons combien, jusqu’à aujourd’hui, le souvenir de la Révolution, voire de la période qui suit jusqu’en 1815, reste controversé –sans même évoquer une figure comme celle de Robespierre, certainement l’une de celles cristallisant le plus des oppositions fondées en grande partie sur la méconnaissance et sur l’incompréhension. 
"Le Père Duchesne", sur la Constitution civile du clergé (exempl. BHVP)
Pour nous en tenir à l’histoire du livre, l’historien n’a pas, par exemple, à porter de jugement sur la confiscation des biens du clergé, s’agissant notamment des bibliothèques. Il s’en tiendra à expliciter les conditions dans lesquelles les événements ont eu lieu, et à développer certaines des conséquences, attendues ou non par les contemporains eux-mêmes, qui ont pu en découler selon les époques. Projet modeste, mais déjà suffisamment difficile, que celui d’abandonner des grilles de lecture toute faites et aujourd’hui toujours largement reçues: la confiscation des biens du clergé ressortirait de l’opposition à la croyance religieuse en général, et à l’Église catholique en particulier, ce qui en somme paraît logiquement en phase avec le développement de «Lumières» qui seraient elles-mêmes caractérisées par leur anticléricalisme.
Mais la confiscation a pour premier objectif celui de financer l’organisation d’un «culte public» (Georges Lefèbvre), alors que le clergé avait perdu ses ressources anciennes, au premier chef l’impôt de la dîme. D’une certaine manière, ses membres devront former un corps de fonctionnaires payés par le Trésor, ce qui va fondamentalement à l’encontre de l’idée selon laquelle il s’agirait de battre radicalement en brèche l’influence de la foi. Que les conditions de déroulement du processus changent ensuite très rapidement, et que l’anticléricalisme passe pour un temps à l’ordre du jour, ce n’est pas le lieu ici d’y insister.

Le rôle du chercheur est donc celui de faire émerger un certain nombre de phénomènes dont l’étude semble pertinente, et de fournir à ses contemporains les éléments de leur compréhension objective: dans quelles conditions les choses se sont passées, comment elles ont pu évoluer, dans quelle mesure on peut les connaître et les analyser –voire en tirer un certain nombre de conséquences pour le présent. Sans nous arrêter sur un autre problème également difficile, celui du «faire savoir» (comment rendre le discours historique intelligible pour les non-spécialistes, et comment y rendre sensible et y intéresser un public quelque peu élargi?), nous aboutissons à inverser l’axiome posé en commençant ce billet: certes, la prise en considération du présent et des conditions d’observation qu’il induit sur les phénomènes du passé constitue l’impératif catégorique de la recherche scientifique en histoire; mais, inversement, contribuer, si peu que ce soit, à une connaissance plus complète et mieux fondée de ce même passé, c’est se donner les moyens d’une meilleure compréhension du présent.
C’est peu de dire que c’est là un désidérata qui n'a aujourd’hui rien perdu de son actualité.

mardi 3 mars 2015

Les catalogues: un livre, une exposition double

De l’argile au nuage. Une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C.-XXIe siècle),
Paris, Bibliothèque Mazarine, Bibliothèque de Genève, Éditions des Cendres, 2015,
429 p., ill.
ISBN 979 10 90853 05 8 / 978 2 86742 230 0
Ouvrage réalisé à l’occasion des expositions organisée par la Bibliothèque Mazarine et la Bibliothèque de Genève (…). Paris, 13 mars-13 mai 2015. Genève, 18 septembre-21 novembre 2015.
Commissariat: Frédéric Barbier, Thierry Dubois, Yann Sordet
Ouvrage publié avec le soutien du Labex TransferS

Sommaire
Préface (Gabriel de Broglie, chancelier de l’Institut de France)
Préface (Sami Kanaan, maire de Genève)
Le livre des livres. Introduction (Frédéric Barbier, Yann Sordet, Alexandre Vanautgaerden)
Pour une histoire des catalogues de livres: matérialités, formes, usages (Yann Sordet)
Accéder au livre et au texte dans l’Occident latin du Ve au XVe siècle (Anne-Marie Turcan-Verkerk)
Catalogues et classifications à l’âge de l’imprimé (Valérie Neveu)
La place des catalogues de bibliothèques dans la diffusion de l’information sur les livres (XVIe-XVIIIe siècle) (Isabelle Pantin)
Les réseaux de l’information bibliographique dans l’Italie des Lumières: normalisation et unification (Andrea De Pasquale)
Le fonctionnement des bibliothèques au miroir de leur catalogue: trois formes de sociabilité de la lecture dans la Suisse du Siècle des Lumières (Thierry Dubois)
Bibliographie et Historia litteraria (Jean-Pierre Vittu)
Catalogues et transferts culturels (Frédéric Barbier)
Fiches et fichiers à l’ère industrielle (Europe, États-Unis, XIXe-XXe siècle) (Mélanie Roche)
Le catalogue des temps modernes, entre discipline et dissémination (Françoise Bourdon, Gildas Illien, Mélanie Roche)

Un catalogue de catalogues: notices des 70 pièces exposées, par Renaud Adam, Michael I. Allen, Frédéric Barbier, Livia Castelli, Emmanuelle Chapron, Jean-Marc Chatelain, Marie-Luce Demonet, Andrea De Pasquale, Thierry Dubois, Max Engammare, Gilbert Fournier, Ernst Gamillscheg, Élaine Gilboy, John Goldfinch, Paule Hochuli Dubuis, André Jammes, Isabelle Jeger, Rémi Jimenes, Otto S. Lankhorst, Patrick Latour, Véronique Meyer, István Monok, Donatella Nebbiai, Ève Netchine, Valérie Neveu, Florent Palluault, Isabelle Pantin, Pierre Petitmengin, Goran Proot, Fabienne Queyroux, Ursula Rautenberg, Anne-Caroline Rendu-Loisel, Lucien Reynhout, Yann Sordet, Marie-Hélène Tesnière, Anne-Marie Turcan-Verkerk, Toshinori Uetani, Alexandre Vanautgaerden, Jérôme Van Wijland, Dominique Varry, Jean-Piere Vittu, Françoise Waquet, Nikolaus Weichselbaumer

Bibliographie, index nominum et locorum 


mardi 10 février 2015

Bibliothèques scientifiques

La dernière livraison de la Revue de la BNU (2014, n° 10) intéresse non seulement l’historien du livre, mais aussi les spécialistes d’histoire des idées et d’histoire des sciences, puisque le dossier thématique en est consacré à «Des sciences et des bibliothèques» –par «sciences», il est entendu «sciences [dites] dures», qui sont le domaine de la recherche où les procédure de travail et de publication se trouvent aujourd’hui les plus impactées par l’essor des nouveaux médias. D’où la question: quel peut être le rôle de la documentation imprimée et des «bibliothèques scientifiques», à l’heure où la dématérialisation de l’information est pratiquement générale?
Christian Jacob rappelle très brièvement, en tête, le cas de ces textes scientifiques grecs qui nous sont parvenus, et dont un certain nombre date du IIIe siècle avant Jésus-Christ: le bibliothécaire d’Alexandrie, Ératosthène de Cyrène, aurait conduit au Musée une politique systématique d’acquisition des textes les plus importants dans les domaines scientifiques aussi. Christian Jacob pose notamment la question de l’articulation entre les sciences et l’histoire des sciences, la science aujourd’hui en construction ne ressentant pas toujours le besoin de faire référence à des ouvrages anciens, et correspondant à état dépassé des connaissances.
Le superbe portrait de Johann Kepler appartenant à la Fondation du Chapitre Saint-Thomas de Strasbourg a été offert à la bibliothèque de cette ville en 1627 par Matthias Bernegger, historien, philologue et mathématicien. Rappelons que Bernegger, qui possède lui-même une remarquable bibliothèque, sera notamment le traducteur et éditeur de Galilée en latin en 1635.
Un article consacré à la révolution scientifique du premier tiers du XVIIe siècle (ce que Pierre Chaunu appelait le «miracle de 1630») et aux réseaux de Johann Kepler reprend la problématique du rôle du média dans cette invention. La recherche s’appuie sur l’organisation de réseaux savants au sein desquels ce sont non seulement les hommes qui circulent, mais aussi les informations (par le biais de la correspondance) et les livres. Les bibliothèques réunies par certains princes ou très grands personnages, à Munich comme plus tard à Wolfenbüttel et, bien sûr aussi, à Paris, fonctionnent effectivement comme les laboratoires de la recherche. Une ville comme Strasbourg tient une place notable dans le dispositif, par ses établissements d’enseignement (la Haute École, devenue Université), par les recherches qui y sont conduites, par les collections de livres qui y sont disponibles, et par l’activité de ses professionnels de l’édition: on rappellera que c’est à Strasbourg que Galilée est pour la première fois traduit et publié en latin (1635), pour répondre à une commande des Elzevier de Leyde.
Stephan Waldhoff revient sur le rôle de «Leibniz bibliothécaire», en montrant comment les conceptions et les pratiques mises en place au début du XVIIe siècle s’approfondissent et se systématisent deux générations plus tard. Le projet de Leibniz (1646-1716) est celui de s’employer à accroître «le bien-être général», en entrant au service d’un prince et en construisant pour celui-ci l’instrument le plus accompli possible de rationalisation de l’action politique –entendons, une bibliothèque universelle, à laquelle serait appliquée un plan de classement systématique qui en ferait le «cosmos du savoir». Leibniz a commencé sa «carrière de bibliothécaire» à Mayence, au service de Johann Christian von Boineburg (1622-1672), principal ministre de l’électeur primat; mais Leibniz est surtout connu comme le bibliothécaire du duc de Hanovre, et surtout du duc de Wolfenbüttel (1691). La reconstruction de la bibliothèque selon le célèbre plan ovale qui fera l’admiration de Montesquieu date précisément de sa gestion –mais aucun document n'est connu à l'appui de la thèse selon laquelle Leibniz aurait joué un rôle quelconque dans ce programme architectural. 
Les conceptions de Leibniz associent le cabinet de curiosités, les archives et les «archives imprimées»,  la bibliothèque, pour construire l’instrument de travail intellectuel le plus complet et le plus efficace possible. C’est le même projet que suit le naturaliste et professeur d’université Jean Hermann (1738-1800) dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’article que lui consacre Dorothée Rusque développe cette pratique consistant à mettre en regard la bibliothèque (avec ses imprimés, mais aussi ses planches d’histoire naturelle) et la «collection de spécimens issus des trois règnes de la nature». L’étude des exemplaires conservés permet de suivre le travail du savant au quotidien, qui n’hésite pas à couvrir notes les marges de ses livres, voire à les interfolier pour y intégrer ses propres observations.
Un article d’Isabelle Laboulais est encore consacré à la bibliothèque de l’École des mines: l’auteur présente non seulement la genèse et les enjeux de la constitution et de l’organisation d’une collection spécialisée, mais aussi la problématique, bien plus rarement abordée, de l’espace de la bibliothèque (la salle de lecture) et de son mobilier (dont les boîtes du premier catalogue sur fiches). Un entretien avec Catherine Kounelis, responsable de la bibliothèque de l’École supérieure de physique et de chimie industrielle, un article sur le statut et le rôle de la bibliothèque scientifique à l’heure de la révolution numérique, et un autre entretien avec Jules Hoffmann, Prix Nobel de physiologie, complètent cette très intéressante livraison de la Revue de la BNU.
Il est sans doute logique, d’une certaine manière, que la réflexion sur les modalités du travail intellectuel soit plus particulièrement poussée dans les périodes de mutation du système des médias –en l’occurrence, la «troisième révolution du livre», celle qui nous fait passer dans le monde des médias numériques. Dans le même ordre d’idées, nous signalons ici l’ouverture prochaine de l’exposition De l’argile au nuage: une archéologie des catalogues [de bibliothèque], à la Bibliothèque Mazarine, le 12 mars prochain. De longue date, les historiens du livre sont attentifs au rôle du média dans la construction du texte et du sens: les travaux actuels sur ce que nous avons désigné comme la «logistique de l'intelligence» ne peuvent que les réjouir, et les conforter dans leur entreprise.

Patrick Boner, Miguel Granada, Édouard Mehl, «L’impulsion bibliothécaire de la révolution scientifique : livres et réseaux autour de Johannes Kepler». Stephan Waldhoff, «Leibniz bibliothécaire». Dorothée Rusque, «Construire et organiser le savoir naturaliste au XVIIIe siècle: la collection de livres de Jean Hermann». Isabelle Laboulais, «La bibliothèque de l’École des mines, lieu de savoir et lieu de mémoire pour les ingénieurs». «Un fonds patrimonial dans une bibliothèque d’ingénieurs : entretien avec Catherine Kunelis». Jean-Pierre Elloy, Morgan Magnin, «Le numérique: une bibliothèque universelle pour la création scientifique?». «La science se fait-elle encore dans les livres? Un entretien avec Jules Hoffmann, de l’Académie française, Prix Nobel de physiologie».

vendredi 30 janvier 2015

Les archives des bibliothèques

Les archives des bibliothèques sont une source négligée, mais dont les richesses sont réellement très grandes. À la Bibliothèque de l’Université de Bâle, dont le détail des catalogues d’archives est en grande partie disponible en ligne, le fonds de la correspondance reçue est tout particulièrement intéressant, avec, entre autres, des lettres de libraires éditeurs attentifs à identifier les titres susceptibles d’être d’entrer dans leur catalogue (comme E. Augé à Rouen en 1880). Mais voici encore des lettres de personnalités du monde savant comme Karl Batsch (Heidelberg, 1879) ou encore Samuel Berger (Paris, 1879). Baudrier prépare son voyage de Lyon à Bâle, et il écrit au conservateur, Sieber, le 29 mai 1879:
Monsieur,
Mon compatriote et confrère en bibliophilie, M. Renard, a bien voulu vous demander si je ne vous serai [sic] pas importun en allant, vers le milieu de juin, étudier sous votre direction les précieux incunables de la Bibliothèque dont la surveillance vous est confiée. Vous avez eu l’obligeance de lui promettre pour moi le plus cordial accueil. Je ne veux pas attendre de l’avoir mis à l’épreuve pour vous en remercier. Il y avait au XVe siècle et au commencement du XVIe, entre nos deux villes, des relations bien plus intimes qu’elles ne le sont de nos jours. Je tiens pour certain que l’imprimerie nous est parvenue par l’intermédiaire de Bâle, et je tiens à examiner les monuments qui vous restent de ses débuts chez vous, pour les comparer avec les nôtres. Tel est le but principal du voyage dont, grâce à votre concours, j’espère revenir chargé de notes et de souvenirs précieux.
Je ne peux pas déterminer exactement l’époque de mon départ, étant obligé de faire coïncider mon absence avec les exigences de mes fonctions [Baudrier est président de la cour d'appel]. Je ne pense pas cependant me tromper de beaucoup en vous disant que j’aurai vraisemblablement le plaisir de vous voir dans quinze jours ou trois semaines.
Veuillez en attendant, Monsieur le Conservateur, agréer avec mes remerciements la bien vive expression de mes meilleurs sentiments (Archiv UB Basel, A-I 13a).
D’autres lettres suivront, en 1880, dans lesquelles Baudrier remercie le conservateur de son accueil… et lui demande de nouvelles précisions. Dans une lettre du 9 mars 1880, il le remercie de lui avoir déposé, lors de son passage à Lyon, un
délicieux plan de Bâle » : …Merci du Plan de Bâle. Il est parfait, et l’épreuve que vous me donnez est excellente. Je vois les cellules des anciens chartreux de la vallée de Sainte-Marguerite, et avec un peu d’imagination je pourrai me figurer que je distingue celle de Jean de la Pierre
Lettre du président Baudrier, 1879 (Univ. Bibl. Basel, Archiv)
Nos réseaux savants, qui recoupent des réseaux commerciaux (les livres aussi circulent) rassemblent des savants, mais aussi des bibliothécaires, des personnalités des différentes institutions universitaires ou autres (académies, sociétés savantes, etc.) et des libraires: à Francforts-s/Main, la grande librairie Baerntravaille notamment pour la Bibliothèque de Bâle, tandis qu’à Nancy Oscar Berger-Levrault poursuit sa collecte des éditions de thèses strasbourgeoises, et propose des échanges, et des services.
En somme, dans les bibliothèques, on trouve des livres, certes, et «bien d’autres choses», comme on me l’a un jour finement fait remarquer. Mais on trouve aussi ce que l’on y cherche trop peu, des archives, qu’il conviendrait d’abord de préserver en les conservant dans de bonnes conditions, en les classant, et en les cataloguant, avant de pouvoir les étudier. Nul doute que leurs apports seraient considérables s’agissant des pratiques du travail intellectuel, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement des champs littéraire et scientifique parfois depuis le XVIIIe siècle –sans parler de l'archivistique elle-même, et des développements de la rationalité bureaucratique dans l'institution bibliothécaire.
Autant de fonds richissimes qui attendent d’être repérés, et exploités. 

Bibliogr.: Henri Baudrier, Une Visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, par un bibliophile lyonnais, Lyon, À la Librairie ancienne d'Aug. Brun, 1880.

jeudi 18 décembre 2014

L' "Esquisse" de Condorcet

L’Esquisse de Condorcet (1743-1794) est un texte dont la rédaction et la publication sont étroitement liées à la fois à l’histoire des idées, mais aussi à l’histoire politique générale et à la biographie même de l’auteur. Né en Picardie (Ribémont, auj. dép. de l’Aisne) en 1743, ancien élève des jésuites de Reims et de Paris, le marquis de Condorcet est d’abord un mathématicien, reçu à l’Académie des Sciences en 1769, puis à l’Académie française en 1782. C’est lui qui, à ce titre, recevra son cadet le comte de Choiseul-Gouffier. Considéré comme le chef du parti des « Philosophes » et partisan affirmé de réformes libérales, Condorcet est élu député de Paris à l’Assemblée Législative en septembre 1791. Il devient membre du Comité d’Instruction publique (28 octobre 1791), et préside l’Assemblée en 1792. La discussion sur le projet présenté les 20 et 21 avril 1792 par le Comité pour réorganiser le département de l’instruction est cependant ajournée.

À nouveau élu à la Convention, Condorcet s’impose comme l’une des figures du parti girondin. Membre du Comité de Constitution, il est le rapporteur du projet présenté le 15 février 1793: mais, début juin, vingt-neuf représentants des Girondins sont arrêtés, et un projet différent de Constitution est adopté par l’Assemblée le 24. Condorcet, qui a publié une adresse Aux citoyens français sur le projet de nouvelle Constitution, est décrété d’arrestation (8 juillet). Après avoir refusé de se réfugier chez son ami le ministre de l’Intérieur Joseph Garat, il se cache plusieurs mois durant à Paris, chez la veuve du peintre Joseph Vernet, rue des Fossoyeurs (actuelle rue Servandoni). Alors que l’habitation de Madame Vernet doit être perquisitionnée, Condorcet réussit à sortir de la capitale. Il cherche vainement de l’aide auprès de Suard à Fontenay-aux-Roses (5 germinal an II, 25 mars 1794), mais il est arrêté à Clamart (Clamart-le Vignoble) et incarcéré à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine) le 27 mars. Il meurt le lendemain, selon toute probabilité par suicide.
Le texte de l’Esquisse a été préparé par Condorcet pendant sa fuite, et il est considéré comme «un testament des Lumières» (Pierre Crépel): le philosophe caressait de longue date le projet d’une histoire de la pensée, mais ce dernier n’aboutit à un texte fini qu’après une vingtaine d’années de travaux et de réflexions. Le problème du média, l’imprimerie, y tient une place centrale, puisque le premier essai de Condorcet dans cette direction traitait précisément de ce sujet (1772). Le plan finalement adopté sera chronologique, avec neuf époques historiques, le dixième chapitre étant consacré aux «progrès futurs de l’esprit humain».
L’invention de l’imprimerie marque la transition de la septième à la huitième époque, et Condorcet explique qu’elle a eu pour conséquence première la diffusion des Lumières : L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. (…) Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non seulement les faits, les découvertes, acquièrent une publicité plus étendue, mais elles l’acquièrent avec une plus grande promptitude. Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel (p. 186).
Le second argument est d’ordre politique, et s’appuie sur l’universalité de la raison : grâce à l’imprimerie en effet,
il s’est formé une opinion publique, puissante par le nombre de ceux qui la partagent, énergique, parce que les motifs qui la déterminent agissent à la fois sur tous les esprits, même à des distances très éloignées. Ainsi l’on a vu s’élever, en faveur de la raison et de la justice, un tribunal indépendant de toute puissance humaine, auquel il est difficile de rien cacher et impossible de se soustraire (p. 187).
Robespierre tombe le 9 thermidor an II (27 juillet 1794). La veuve de Condorcet, Sophie de Grouchy († 1822), aidée, peut-être, par Pierre Claude François Daunou, prépare alors l’édition posthume de l’Esquisse qui doit apparaître comme le testament du «philosophe infortuné»: nous sommes face à une opération concertée de publicistique qui vise, au lendemain de la chute des Montagnards, à ramener le groupe des Idéologues à la tête des affaires.
Une première édition sort à Paris à l’adresse de Agasse (le gendre de Panckoucke): elle est annoncée dans le Mercure français du 25 mars 1795. Une semaine plus tard, le 13 germinal (2 avril), Daunou propose à la Convention de souscrire pour 3000 exemplaires (Condorcet, 2004, p. 1125 et suiv.) que l’on distribuera aux administrations des départements et des districts. Le délai est suffisamment bref pour que les formes typographiques aient très probablement pu être conservées: la seconde édition, pour laquelle une page de titre différente est préparée (avec la mention «SECONDE EDITION»), sort le 27 thermidor (14 août 1795), toujours à l’adresse de Agasse. Elle contient le «portrait de l’auteur, pour les lecteurs qui le désiraient» (Condorcet, 2004, p. 48, note 104).
Laissons de côté les solidarités familiales ou simplement amicales qui parcourent la petite société des Idéologues à partir de 1795 (le neveu de Garat, Mailla-Garat, sera l’ami de Sophie de Condorcet, tandis que la sœur de celle-ci a épousé Cabanis, etc.), et terminons en soulignant que nous devinons toujours, en arrière-plan, la force du discret réseau des Panckoucke: Garat a commencé sa carrière parisienne dans la presse de Panckoucke; Agasse, gendre de ce dernier, est par ce biais le neveu par alliance de Suard; et c’est à Fleury Panckoucke que Boiste cédera son brevet d’imprimeur, en 1812, pour se consacrer à la lexicographie.

Condorcet, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de –, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Ouvrage posthume de Condorcet, [éd. Sophie de Condorcet, P. C. F. Daunou?], À Paris, chez Agasse, rue des Poitevins, n° 18, l’an III de la République une et indivisible [1795], VIII-389 p., 8° (de l’imprimerie de Boiste, rue Hautefeuille, n° 21). La notice de la BnF datant cette édition de 1794 est erronée.
Condorcet, Tableau historique des progrès de l’esprit humain. Projets, esquisse, fragments et notes (1772-1794), éd. Jean-Pierre Schandeler, Pierre Crépel [et al.], Paris, INED, 2004 (sur l’histoire des éditions, p. 45 et suiv.).
CR de Ginguené, dans la Décade philosophique, n° 41, 20 prairial an III (26 mai 1795), p. 475-488.
Printing and the Mind of Man, 246. En français dans le texte, 196.

vendredi 11 juillet 2014

Les frontières du savoir

Nous ne sommes certes pas des adeptes absolument convaincus d'une histoire des idées (Begriffsgeschichte) qui ne soit pas une histoire spécialisée, parce que celle-ci, tout comme certains autres domaines de la recherche historique, paraît souvent trop déconnectée par rapport aux conditions les plus générales de fonctionnement des sociétés: l’effort indispensable de contextualisation se limite à proposer d’entrée une analyse d’histoire généralement politique et sociale dont l’articulation avec l’histoire des idées et des productions intellectuelles ou artistiques reste très incertaine.
Par certains de ses choix, la cultural history aujourd’hui si fort à la mode, vise à remédier à cette insuffisance, tout en élargissant fort justement la perspective aux champs souvent négligés de l’anthropologie historique. Mais l’histoire du livre «revisitée» pour rester dans les anglicismes, répond aussi, et de longue date, aux désidérata de la recherche: la recherche a montré que les pratiques d’utilisation (lecture, etc.) et le contenu textuel lui-même dépendent fondamentalement des supports utilisés, entendons, des médias et de leur économie. Bien évidemment, l’étude des supports inclut la problématique de la «mise en livre» et de son articulation avec une «mise en texte» qui se déploie, quant à elle, sur toute la typologie des formes d’appropriation.
L’histoire des bibliothèques permet aussi d’approcher le système que nous avons ailleurs désigné comme celui de la «logistique de l’intelligence», et à l’importance duquel nous sommes d’autant plus sensibles que les sociétés occidentales des débuts du IIIe millénaire sont précisément engagées à cet égard dans des transformations absolument considérables. Posons l’axiome d’entrée: si, aujourd’hui, les mutations de l’économie de l’information et de la communication entraînent, facilitent et accélèrent le changement de notre système général de penser dans des proportions que nous avons du mal à nous représenter, il n’y a pas de raison d’imaginer que les choses se sont passées différemment, dans le principe, au cours des siècles écoulés.
Sur le plan historique, les bibliothèques ont un rôle décisif pour la formation et pour l’étude, mais aussi pour l’essor d’une recherche qui se limite de moins en moins à la théologie, pour toucher aux domaines de la littérature, mais aussi de la politique et de l’administration, des sciences (la médecine), ou encore de la géographie. Bornons-nous à deux exemples particulièrement révélateurs: nous savons que la bibliothèque royale organisée par Charles V (1338-1380) dans la tour de la librairie au Louvre avait aussi pour objectif de mettre à la disposition du roi et de ses proches la documentation susceptible de soutenir l’effort de théorisation du pouvoir monarchique. Deux générations plus tard, l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) organise au Cap Saint-Vincent, non loin de Lagos, un arsenal maritime et un véritable centre de recherche spécialisé dans la navigation hauturière: bientôt, ce seront les découvertes ou rédecouvertes des îles de la Macaronésie (Madère et Porto Santo) et des Açores, puis la descente de la côte d’Afrique occidentale en direction du cap de Bonne Espérance et de l’Océan indien…
Autant de phénomènes que l’invention de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, va puissamment dynamiser, dans la mesure où elle ouvre peu à peu à l’externalisation systématique de la mémoire dans les livres désormais imprimés, et où la masse de ceux-ci s’accroît dans des proportions spectaculaires. De nouvelles formes et de nouvelles pratiques de gestion et d’utilisation s’imposent bientôt, si l’on veut maîtriser des gisements de textes (nous parlerions aujourd’hui de data) qui deviennent de plus en plus riches: une collection de 2000 volumes, comme celle de la Sorbonne, était l’une des plus riches du monde dans la première moitié du XVe siècle. Un siècle plus tard, nous en sommes effectivement, dans les grandes bibliothèques (celle d’un Fernand Colomb à Séville), à compter par milliers, voire par dizaines de milliers de volumes.
Des techniques sont donc mises au point, qui optimisent la gestion des masses de données au niveau non seulement des collections, mais aussi des exemplaires. La désignation des textes est progressivement normalisée, sur la base d’une étiquette associant les deux indications, du titre et de l’auteur, puis, peu à peu, les données relatives à l’édition, à l’adresse (le libraire, chez lequel on se procurera le volume) et à la date, avec le cas échéant enfin des éléments complémentaires de description, tels que la présence d’un paratexte plus ou moins développé (« avec une préface de… », etc.), ou encore celle d’une table ou d’un index. Ces données sont reprises dans des catalogues de bibliothèque et dans des catalogues de livres, qui permettent d’identifier et de localiser les textes, voire, parfois, de descendre au niveau des contenus.
Le duc August dans sa bibliothèque de Wolfenbüttel
Mais les contenus sont aussi analysés au niveau des volumes eux-mêmes, par l’ensemble de procédures mises en place à partir de la fin du XVe siècle, et dont le Liber chronicarum de 1493 donne un exemple spectaculaire: la foliotation (puis la pagination) imprimée, les titres courants plus ou moins détaillés, les tables et les index alphabétiques. Le principe fondamental, complètement nouveau par rapport aux habitudes de la scolastique, est celui d’analyser le discours non plus en fonction de son contenu, mais par rapport à la série des éléments (les feuillets) constitutifs du support (voir ici sur le feuillet et la page).
De manière pratiquement conjointe, c’est l’élaboration et la publication des premiers usuels spécialisés visant à faciliter encore l’identification des textes et de leurs auteurs: il s’agit de bibliographies spécialisées imprimées, dont la première serait celle consacrée par Johann Tritheim aux auteurs ecclésiastiques (De scritporibus ecclesasticis, Basel, Johann Amerbach, 1494). Ici, l’acte de la publication est absolument stratégique, qui témoigne de l’existence d’un public dispersé de plusieurs centaines de lecteurs, ayant adopté les procédures nouvelles de travail intellectuel. Ces chercheurs souhaitent avoir à disposition un ouvrage de synthèse leur fournissant les connaissances de base sur les auteurs et sur les textes dont ils ont besoin, selon une logique qui est déjà celle d’une accessibilité sur le mode de la déconcentration.
Anticipons sur ce qui suivra: les pré-Réformateurs, les Réformateurs eux-mêmes et, à terme, les tenants de la Contre-Réforme catholique font de l’enseignement et de la bibliothèque un élément-clé de leur action: des bibliothèques modernes sont organisées dans les nouveaux établissements d’enseignement, comme la Haute École de Strasbourg, et la question de leur ouverture se pose de plus en plus à la fin du XVIe au début du XVIIe siècle, à Leyde, à Oxford, ou encore à Milan et à Rome. Pour une part, c’est la modernité à l’œuvre sur la base des outils fournis par le média de l’imprimé, qui ouvre aux possibilité d'une innovation intellectuelle dont, avec Pierre Chaunu, nous situerions l’apogée avec la première génération du XVIIe siècle (le «miracle de 1630»).

jeudi 6 février 2014

Publication de la thèse de Claire Madl: histoire du livre et des Lumières en Bohème

Claire Madl,
«Tous les goûts à la fois». Les engagements d’un aristocrate éclairé de Bohême,
Genève, Droz, 2013,
X-467 p., ill., cartes, graph.
(«Histoire et civilisation du livre», 33)
ISBN 9 782600 013574


Nous tenons en main, avec quelques années de retard, le livre de Claire Madl, livre qui correspond à la publication d’une thèse de doctorat soutenue en 2007 à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. La thèse était consacrée à un noble éclairé de Bohème, le comte Franz Anton von Hartig (1758-1797), et à son rapport au livre et à l’écrit. Le titre a évolué pour devenir celui que nous découvrons aujourd’hui, l’information a été actualisée en fonction des recherches les plus récentes, mais la base de la recherche est bien la même.
Les historiens du livre et les spécialistes de l’Europe des Habsbourg connaissent de longue date le nom de Claire Madl (voir par ex. sur ce blog): Claire Madl s’est imposée à la fois comme une spécialiste de l’histoire socio-politique de l’Europe centrale, et comme une «intermédiaire culturelle» très efficace entre la République tchèque, l’Autriche, l’Allemagne et la France. Elle a organisé ou co-organisé un grand nombre de manifestations scientifiques tenues à Prague, ses compétences linguistiques lui ont permis de donner des travaux de traduction appréciés, tandis qu’elle a conduit parallèlement une activité discrète, mais d’autant plus utile, en tant qu’éditrice.
Parfaitement informée sur l’historiographie tchèque, allemande et française concernant les Lumières et l’histoire du livre des Lumières, Madame Madl est d’abord une historienne du livre, qui dispose de toutes les connaissances d’expertise de ce champ (bibliographie matérielle, étude des particularités d’exemplaires, construction de la documentation par la critique des sources –par exemple s’agissant des catalogues de bibliothèque, etc.). Elle conjugue ainsi un ensemble très rare de compétences précieuses, qui font qu'elle s’impose comme une figure aujourd'hui reconnue dans un domaine difficile de la recherche historique.
Le volume qui vient de sortir, et qui est destiné à  brève échéance à devenir un classique, donne une parfaite illustration de ce que devrait être la recherche fondamentale en histoire: un texte précis, détaillé, mais efficace et toujours élégant, par lequel l’auteur conduit le lecteur nécessairement moins informé tout au long de son raisonnement. Après une quinzaine de pages d’introduction, trois grandes parties, et neuf chapitres équilibrés, organisent l’ensemble, selon un plan chronologique qui se déroule au fil de la biographie du comte:
1) Dans Ouverture par les savoirs: le cosmopolitisme comme tradition familiale et principe d’éducation, l’auteur reprend l’itinéraire d’une famille qui s'engage dans la diplomatie et dans le service de l’Etat –à une époque et dans une géographie où le modèle politique de l’Empire se trouve de fait concurrencé par la montée en puissance de la logique de territorialisation (les Etats héréditaires de la Maison de Habsbourg). L’écrit et le livre sont constamment présents au fil des pages, mais le chapitre consacré à la bibliothèque familiale constitue réellement un modèle d’étude d’un type de sources trop souvent malmenées: Madame Madl y associe une approche statistique globale avec l’histoire de la collection, et avec l’étude fine des exemplaires eux-mêmes et des pratiques et représentations dont ils portent témoignage.
2) La deuxième partie, Un espace à sa mesure: l’Europe des lettrés, l’Europe des diplomates, constitue pour nous, à nouveau, un ensemble d’une qualité remarquable. Les grands thèmes et les pratiques de l’Europe éclairée y sont présentés en suivant le fil de la biographie du comte. L’auteur y traite d’abord de la problématique des réseaux lettrés, et de l’insertion de Hartig comme l’un de leurs acteurs, par le biais de l’écriture (avec une étude de l’intertextualité et des lectures préliminaires, p. 166-175). Puis c’est le temps des «affaires» et du «service», pour lesquels les compétences et l’efficacité s’appuient sur la qualité de la formation et de l’information, c’est-à-dire à nouveau sur l’écrit et sur l’imprimé.
3) La dernière partie (Terrains d’action restreints pour un accès à l’universel) nous dévoile une autre échelle de l’engagement social de Hartig: il s’agit non plus de l’Europe cosmopolite, mais de la Bohème, et des domaines et propriétés que la famille y possède. Le comte se lance dans l’agronomie et dans l’économie rurale, mais il s’intéresse aussi aux jardins, tandis que des perspectives nouvelles pénètrent ses préoccupations, avec les sciences et les techniques, mais aussi avec la question de l’identité tchèque. Hartig meurt alors qu’il n’a pas quarante ans: le neuvième et dernier chapitre que nous propose Madame Madl présente le temps de la maladie, les réflexions de Hartig sur sa propre expérience, et les voies qu’il s’ouvre pour se survivre à lui-même –notamment par le recueil des Moralische Gedichte qu’il s’emploie à constituer.
L’ouvrage est complété par un état des sources et de la bibliographie, qui prouve, s’il en était besoin, l’ampleur de l’information réunie pour l’enquête; par un jeu d’annexes (généalogie, bibliographie des publications et des écrits de Franz von Hartig); par un index nominum; enfin, par une trentaine d’illustrations signifiantes et tout particulièrement exploitées dans le texte.
Une grande thèse, qui prend la forme d’un livre exemplaire, parce que l’auteur y combine étude de cas et souci constant de la contextualisation; parce qu’il associe la précision du discours scientifique à des qualités constantes de finesse et de sensibilité (nous avons coutume de souligner le fait que l'empathie est aussi une modalité de la connaissance); et parce que l’écriture efficace rend partout et toujours aisément accessible les résultats d’une recherche fondamentale à tous égards exceptionnelle.