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mardi 12 avril 2016

Libraires et savants à l'âge de Gutenberg

C’est un lieu commun, et correspondant à une vérité, que d’expliquer qu’un texte publié au XVe siècle n’est pas nécessairement muni d’une «étiquette» destinée à indiquer le nom de l’auteur, ni même le titre. Le statut des catégories très générales que sont les catégories de texte, d’auteur, voire éventuellement d’éditeur scientifique, mais aussi de «producteur» (l’atelier typographique ou le libraire ayant commandé le travail) se trouve pourtant très profondément modifié dans le sens de la modernisation à l’époque de la «première révolution du livre». Avec les premières annonces et les premiers catalogues de libraires (Buchhändleranzeige), la nécessité s’impose de produire un ensemble de métadonnées qui permettront d’identifier le texte éventuellement disponible à la vente. Ces métadonnées font assez vite l’objet d’une normalisation, jusqu’à prendre la forme canonique que nous connaissons toujours, et qui associe Auteur, Titre et Adresse géographique et chronologique.
Le processus, s’il est effectivement engagé, n’est nullement généralisé, et il se trouve bien des éditions qui, encore à la fin du XVe siècle, voire plus tard, ne précisent pas le nom de l’auteur éventuel. Rappelons, à titre d’exemple, que les célébrissimes Chroniques de Nuremberg de 1493, qui présentent une mise en livre remarquablement moderne (avec titre courant, foliotation imprimée, index des sujets, etc), n’ont pourtant pas de page de titre, et que le nom de l’auteur, Hartmann Schedel, ne s’y trouve indiqué qu’une fois, au hasard du texte. Un exemplaire de l’édition conservé à la Bibliothèque municipale de Bourges témoigne pourtant de ce que, au début du XVIe siècle, il semble naturel de connaître le nom de l’auteur. Lorsque Schedel, s’exprimant à la première personne, en vient, dans son texte, à préciser dans quelles conditions il a fait ses études en Italie, le lecteur anonyme a souligné le passage, et porté en marge la note manuscrite: Autor hujus libri
Épitaphe de Hartmann Schedel, Musée germanique de Nuremberg
Notre théorie est celle du glissement d’une pratique d’identification, de la branche économique d’activités (l’imprimerie et la librairie, voire les bibliothèques) au champ plus large des pratiques culturelles et savantes du temps. De fait, le mouvement enclenché va se généraliser peu à peu, et les métadonnées bientôt sortir de la sphère du marché pour pénétrer le monde des savants et des bibliographes: l’édition du De scriptoribus ecclesiasticis de Johann Tritheim (1494) constituerait à cet égard le premier répertoire bibliographique faisant l’objet d’une publication.
Le De scriptoribus ecclesasticis consiste en une succession de fiches biobibliographiques autant que possible normalisées. Comme les notices sont présentées dans l’ordre chronologique des auteurs des œuvres, l’ouvrage s’ouvre par un index alphabétique des noms (plus exactement, des prénoms) des auteurs, avec renvois à la foliotation imprimée. Tritheim, qui insère sa propre notice en fin de série, qualifie d’ailleurs l’ensemble de «catalogue» (f. 139v°). Dans la lettre liminaire, Johann Heynlin loue particulièrement les attributions faites par Tritheim tout en signalant que certaines des erreurs corrigées par lui peuvent aussi venir, s’agissant de livres imprimés, de l’«ignorance des libraires» (liberariorum ignorantia). Heynlin est tout particulièrement sensible à tout ce qui touche l’imprimerie, dont on se rappelle qu’il a contribué, avec Guillaume Fichet, à l’introduire à Paris. Il fait d’ailleurs une deuxième allusion à l’imprimerie à la fin de sa lettre.
Tritheim est un savant d’expérience, qui met en œuvre une critique de ses sources: il ne signale que les œuvres dont il a eu une connaissance à peu près assurée tandis que, pour d’autres, il précise que l’on n’en a que peu, voire très peu d’exemplaires, ou bien qu’il ne les a pas eues en mains (par ex. f. 121v°, notice de Nicolaus Perrotus: Ad manus nostras non venerunt). Pourtant, il ne dit rien des éditions imprimées éventuelles, à de très rares exceptions près, alors que l’imprimerie ouvre bien évidemment la possibilité d’une diffusion très élargie d’œuvres jusque-là difficiles à se procurer. Parmi ces mentions, on notera par ex. celle donnée au titre du Manipulus curatorum de Guy de Montrocher (f. 84v°), l’un des best sellers de l’édition au XVe siècle, et dont Tritheim indique, sans plus de précisions, qu’il en existe nombre d’exemplaires imprimés.
L’année suivante, il enrichira considérablement la notice par lui consacrée à Hartmann Schedel dans son Catalogue des hommes illustres d’Allemagne (Catalogus illustrium virorum Germaniam exornantium), en précisant cette fois que la publication des Chroniques e été financée par deux «citoyens nurembergeois», Sebald Schreyer et Sebastian Kamermeyster.
La source du travail de Tritheim, c’est d'abord une correspondance certainement considérable (par ex. avec Wimpheling, dont il mentionne les lettres reçues de lui au f. 135r°), ce sont les rencontres et les échanges savants, ce sont les envois de livres, mais ce sont aussi les bibliothèques où Tritheim a pu travailler, à commencer par celle de son propre monastère, Sponheim. On appréciera en conséquence la mention portée par lui à la notice consacrée à Bessarion (f. 118v°):
Fundavit etiam Venetiis insignem bibliothecam multis libris tam graecis quam latinis ornatissimam ; cui praefectus est non parvo stipendio Marcus Antonius Sabellicus, vir doctissilus de quo postea dicimus.
Sous la sobriété de la formulation, on devine tout l’intérêt qui aurait été le sien s’il avait pu dépouiller les exemplaires légués par le cardinal à la Sérénissime…

samedi 19 mars 2016

Conférences d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 21 mars 2016
14h-16h
Géographie de la production éditoriale scolaire au XVIIIe siècle
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)
Fondation de la Bibliothèque Vaticane par Sixte IV (1475)

16h-18h
Entre manuscrits et imprimés. Les bibliothèques des XVe et XVIe siècles
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).

Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

jeudi 14 janvier 2016

L'économie des Indulgences

Les Indulgences… Le terme est très généralement connu, mais que désigne-t-il exactement, et dans quelle mesure les Indulgences intéressent-elles l’historien du livre, notamment aux XVe et XVIe siècles?
Les Indulgences relèvent à la fois du droit canon (le statut et le rôle de l’Église) et de l’opération financière: il s’agit d’obtenir, grâce à l’action de l’Église dispensatrice de la rédemption, une rémission des peines dues pour les péchés dont on se repend. Elles se présentent sous la forme de documents écrits ou imprimés émanant des autorités ecclésiastiques dispensatrices, documents que l’on vendra aux fidèles moyennant un certain prix. Le schéma le plus courant est celui dans lequel une Église cherche à attirer les fidèles, mieux encore, les pèlerins, en obtenant l’autorisation de distribuer des Indulgences attachées à la visite de son sanctuaire (où l’on conserve, par exemple, des reliques particulièrement précieuses, etc.).
Les Indulgences s’obtiennent à Rome: les prélats intercéderont auprès de la Curie pour obtenir l’autorisation d’émettre les Indulgences qu’ils souhaitent pouvoir distribuer. Si leur demande est favorablement accueillie, ils peuvent, ensuite, faire procéder à la copie ou à l’impression des documents en question. Un autre modèle est celui des Indulgences pontificales faisant l’objet de véritables «campagnes» dans des provinces ecclésiastiques déterminées –c’est le cas des Indulgences contre lesquelles Luther s’élèvera dans les célébrissimes 95 Thèses dont la tradition veut qu'elles aient été placardées le 31 octobre 1517 à Wittenberg. Dans ce cas, le prélat concerné, en l’occurrence l’archevêque de Mayence (lequel cumule le siège archiépiscopal de Magdebourg et agit aussi comme administrateur de l’évêché de Halberstadt…), nomme un commissaire général et des sous-commissaires qui parcourent le pays en prêchant les Indulgences.
Bien évidemment, les manipulations financières se déploient à tous les niveaux du dispositif: l’obtention d’une autorisation à Rome ne va pas sans quelques présents, les Indulgences sont elles-mêmes vendues aux fidèles, et le montant en retour, qui peut réellement atteindre des sommes très considérables, est réparti entre différents bénéficiaires sur place et à Rome –sans oublier les financiers qui assurent le transfert des fonds. Le tarif change selon le type d’Indulgences, l’Indulgence plénière étant celle qui libère totalement de la peine temporelle due pour le péché.
Formulaire imprimé d'Indulgences, 1480. Exemplaire identifié à la Bibliothèque de Valenciennes, d'une édition par ailleurs inconnue des bibliographies. Le lecteur curieux pourra lire ici une note relative à la publication du catalogue (attendu!) des incunables du Nord de la France.
À plusieurs niveaux, l’économie des Indulgences joue un rôle décisif dans le processus d’invention de la typographie en caractères mobiles. Le document se présente sous la forme d’un placard anapistographique (imprimé d’un seul côté): il s’agit donc de quelque chose de facile et de rapide à réaliser en nombre, qui ne demande pas d’investissements trop importants, et qui correspond à une commande assurée de la part d’un prélat. C’est le modèle même de ces «travaux de ville», dont on sait le rôle décisif pour l’équilibre financier d’un certain nombre d’ateliers d’imprimerie à partir du XVe siècle (par ex. à Montserrat) et jusqu'à l'époque contemporaine.
Par ailleurs, la fabrication des premières Indulgences a sans doute aidé Gutenberg à progresser dans la mise au point de sa technique nouvelle: elles permettaient de «rôder» l’invention sur des documents simples dont, en outre, le montant de la commande apportait une partie de la «cavalerie» financière indispensable à la poursuites des recherches –comme nous l’avons montré dans L’Europe de Gutenberg, nous sommes devant un processus classique de recherche-développement.
Cf légende infra
Les premières Indulgences imprimées conservées sont des Indulgences contre les Turcs, émises à la demande du roi de Chypre Jean II de Lusignan et datées de 1454, mais il n’est pas exclu que d’autres aient été réalisées antérieurement, comme le suggère Karl-Michael Sprenger dans un article de 1999. L’ampleur du phénomène est évidente si l’on considère que la simple requête «Indulgentia» comme mot du titre donne instantanément 528 références dans l’ISTC, alors même qu’il s’agit de documents à la fois mal conservés et qui n’ont parfois même pas été identifiés (cf cliché supra). Avec l’hypothèse d’un tirage moyen de 2000, nous voici d’emblée devant une masse qui a dépassé le million d’exemplaires. Le lancement d’une «campagne» aussi ambitieuse que celle de 1516-1517 est l’occasion, pour les ateliers typographiques bénéficiaires, de produire non seulement des stocks de formulaires en masse, mais aussi tous les documents normatifs précisant les détails d'une opération très complexe.
Le dernier point, non le moindre, par lequel l’économie des Indulgences s’articule avec celle du livre et des médias, intervient avec la Réforme. De longue date, on a critiqué, voire publiquement brûlé les Indulgences, comme c’est le cas avec Jean Huss à Prague en 1411 –Huss sera condamné et exécuté à Constance en 1415. Un petit peu plus d’un siècle plus tard, le sentiment général et l’action du média nouveau donnent au geste de Luther un retentissement tout autre. Le titre d’une petite plaquette produite à Augsbourg en 1520 illustre le thème: dans une église d’architecture gothique, un franciscain est en chaire et lit le texte de l’Indulgence qu’il tient entre les mains et qui est munie de cinq sceaux. Au centre de l’image, au pied de la croix (surmontée d’une couronne d’épines...), le grand coffre dans lequel un fidèle fait son versement, sous l’œil approbateur d’un moine. À l’avant-plan, le bureau où l’on remplit les formulaires: il est couvert de pièces de monnaie. En arrière, les armes pontificales (le pape, et les Médicis) dominent l’ensemble...
Voir aussi ici un billet sur la production de travaux de ville et le processus de mondialisation à partir du XVe siècle.

Karl-Michael Sprenger, «Volumus tamen, quod expressio fiat ante finem mensis Maii presentis. Sollte Gutenberg 1452 im Auftrag Niikolaus von Kues’ Ablassbriefe drucken?», dans Gut. Jb., 1999, p. 42-57. Frédéric Barbier, L'Europe de Gutenberg. Le livre et l'invention de la société moderne occidentale (XIIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006.
On Aplas von Rom kan man wol selig werden durch anzeigung der götlichen hailigen geschryfft, [Augsburg, Melchior Raminger, 1520] (VD16, 0 527). Exemplaire de la SuStBAugsbg, 4° Th. H. 1700n N° 1a.

samedi 29 août 2015

À Montserrat au XVe siècle

Nous retrouvons l’histoire du livre (et l’histoire de la Renaissance) à Montserrat, monastère bénédictin dont l’origine remonte à l’époque carolingienne mais qui ne devient autonome qu’en 1409. Son influence est considérable pendant pratiquement trois siècles, de la fin du XVe siècle jusqu’à l’époque des guerres napoléoniennes. Montserrat possède anciennement des manuscrits, et son scriptorium est très actif aux XIVe et XVe siècles. La bibliothèque aussi est très riche, mais elle est en grande partie détruite en 1811. Les fonds aujourd’hui conservés proviennent donc pour l’essentiel de la reconstitution faite au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle (sous le règne de l’abbé Antoni M. Macet), ainsi que dans la période la plus récente. Il s’agit d’un ensemble exceptionnel: quelque 1500 manuscrits, près de 400 incunables (dont certains rarissimes) et 3700 titres du XVIe siècle. Le site Internet (et le catalogue) de la bibliothèque est particulièrement intéressant. 
(Cliché Monastère de Montserrat)
Montserrat est aussi remarquable, parce qu’il illustre une nouvelle fois un ensemble de phénomènes que nous avons observés ailleurs, notamment à Ségovie. Les historiens du livre connaissent évidemment le cardinal de Cisneros (Francisco Jimenez de Cisneros, 1436-1517). Le futur cardinal, qui a fait son droit à Salamanque, s’intéresse aussi puissamment à l’exégèse biblique, se formant au grec et à l’hébreu, et rassemblant une riche bibliothèque privée. Cisneros est aussi connu comme le fondateur de l’université de Alacalá de Henares (qui fonctionne de manière régulière à compter de 1509) et comme le promoteur de la célébrissime Bible polyglotte d’Alcalá (dite Complutense). François Ier visita l’université au cours de sa captivité espagnole, ce qui lui inspirera peut-être certains aspects du programme du futur Collège royal à créer à Paris.
Or, le cardinal avait un frère sensiblement plus jeune, García Jiménez de Cisneros, né lui aussi à Cisneros en 1455 ou 1456 et décédé à Monserrat en 1510. García entre chez les Bénédictins de Valladolid en 1475, mais l’essentiel de sa carrière se passera à Montserrat, où il est prieur en 1493, et qu’il gouvernera ensuite comme abbé jusqu’à sa mort. Il est l’organisateur et le réformateur de la maison, ce qui suppose de disposer de moyens financiers considérables: une source importante de revenus réside dans les Indulgences obtenues en faveur de Monserrat, pour l’impression et la diffusion desquelles l’abbé s’adresse d’abord à des ateliers de Barcelone, surtout celui de Johann Rosenbach, avant de faire venir un imprimeur au monastère.

Enfoncée au cœur de montagnes ruiniformes, l'abbaye de Montserrat: ill. tirée de Bonaventura, s., De Triplici via, Montserrat, Johann Luschner, 27 mai 1499 (Bib. Bodléienne, Oxford). Le commentaire du cliché indique que le portrait serait celui de Parsifal, mais nous ne voyons pas la raison de cette identification: la figure couronnée est évidemment celle de la Vierge (la Vierge de Montserrat), tandis que le jeune garçon dans ses bras semble tenir une scie, ce qui est peut-être une allusion à la profession de charpentier qui est celle de Joseph, le "père" du Christ?
Cet imprimeur est, une nouvelle fois, un émigré venu d’Allemagne, puisqu’il s’agit de Johann Luschner, originaire de Saxe, et dont nous savons qu’il travaille à Montserrat au moins à compter de la fin de l’année 1498 –nous conservons en effet alors un remarquable formulaire d’Indulgences en catalan (ISTC, ix 00020400: cf cliché, et le site de la Bibliothèque royale de Madrid). Suivront notamment des traités de saint Bonaventure ou du pseudo-Bonaventure (De triplici via et Opus contemplationis, 27 mai 1499), une Règle de saint Benoît, les traités rédigés par l’abbé lui-même pour la réforme du monastère (Directorium horarum canonicarum et Exercitatorium vitae spiritualis, ce dernier en latin et en espagnol), un Bréviaire bénédictin, etc., outre un certain nombre de lettres d’Indulgences en latin. Luschner rentrera plus tard à Barcelone, et il décède probablement au début de 1512. 
Coll. Bib. Catal., Barcelone
Aux thèmes déjà signalés celui des transferts et celui de la diffusion de l’innovation vient, une nouvelle fois se joindre, comme à Ségovie et dans une conjoncture finalement assez proche, la problématique de la commande. Dans l’un comme dans l’autre cas, l’initiative est prise par un prince de l’Église, ici un évêque et là un abbé, qui souhaite s’appuyer sur l’imprimerie pour introduire un certain nombre de réformes, et, s'agissant de Cisneros, pour les financer. Luschner, avec lequel il était déjà en relations à Barcelone, abandonne donc pour un temps la clientèle et le marché du grand port catalan, pour venir à une quarantaine de kilomètres, en pleine montagne, répondre aux désidérata de l’abbé.
Nous savons le rôle des lettres d’Indulgences pour permettre à Gutenberg à la fois de définitivement mettre au point sa technique, mais aussi de se financer: ces petites pièces (un simple placard) peuvent être réalisées très rapidement, elles ne demandent pas (hors la fourniture du parchemin ou du papier) un investissement très lourd, elles sont produites en nombre et leur débit est assuré, puisqu’il s’agit de commandes de tel ou tel prélat.

À ce propos, les chiffres cités par Elisabeth Eisenstein au sujet de Montserrat ne peuvent qu’étonner par leur importance: en 1499-1500, Luschner imprimerait à Montserrat plus de 140 000 exemplaires de ce type (l’ISTC signale six éditions d’Indulgences produites au monastère avant le 1er janvier 1501). Des chiffres étonnants, qui donnent une idée de l’ampleur des opérations à conduire (on imagine les problèmes liés à la fourniture du papier, dans une maison isolée et très difficile d’accès); des chiffres qui permettent aussi de prendre la mesure d’un phénomène que Luther, une quinzaine d’années plus tard, assimilera à un véritable trafic… 
Aujourd’hui, il reste peu de choses des anciens bâtiments de Montserrat, et l’affluence sur le site ne donne pas vraiment l’idée d’être retiré du monde… Mais le cadre de la montagne est réellement exceptionnel, et une brève excursion jusqu’à l’un des multiples petits ermitages qui la parsèment permet de renouer avec le sentiment des anciens anachorètes à la recherche d’un «désert» qui les rapprocherait de Dieu.

lundi 17 août 2015

Une excursion à Ségovie

Ségovie, ville moyenne de l’Espagne contemporaine, a pourtant joué un rôle majeur du point de vue de l’histoire du livre. Au pied de la Sierra de Guadarrama, un éperon rocheux très étroit se dresse au confluent de l’Eresma et du Clamores, et une fortification est établie déjà par les Celtibères sur ce site facilement défendable et disposant de ressources en eau. Cette position du futur Alcázar, à l’extrémité de la vieille ville, est particulièrement spectaculaire (cliché 1). La première cathédrale avait été élevée face à lui, avant qu’elle ne soit abandonnée à la suite des troubles du début du XVIe siècle. L’emplacement est aujourd’hui occupé par un jardin public.
Les Romains, qui se sont emparés de la péninsule Ibérique à la suite des guerres puniques, font de Ségovie une des villes importantes de la province d’Espagne citérieure. Le célèbre aqueduc donne une idée des travaux colossaux entrepris par eux non seulement pour des nécessités pratiques, mais aussi pour mettre en scène le nouvel ordre politique. Un fragment de près de 800m en subsiste, remarquablement conservé, à l’entrée même de la vieille ville, et l’aqueduc se continue sous terre sur toute la longueur de celle-ci.
Aux Romains succèdent les Wisigoths, puis les Arabes, mais Ségovie ne conserve que peu de vestiges visibles de ces époques. Le site est reconquis par Alphonse VI «le Brave» à la fin du XIe siècle. La cour de Castille reste longtemps ambulante, mais à côté de Valladolid, Ségovie s’impose dès lors peu à peu comme une des résidences favorites des rois. Jean II († 1454) fera profondément transformer l’Alcázar, sur le modèle d’une résidence royale. Les difficultés dynastiques s’accumulent pourtant sur la tête de son successeur, Henri IV, de plus en plus contesté: sa demi-sœur, la future Isabelle de Castille, a épousé à Valladolid son cousin, Ferdinand d’Aragon (1469), et le nouveau pape, Sixte IV, donne son approbation au mariage. Après la mort du roi (1474), c’est à l’Alcázar de Ségovie qu’Isabelle sera proclamée reine de Castille.
Ancien étudiant en droit à Salamanque, Juan Arias Dávila est d’abord l’administrateur du studium generale de Ségovie, avant d’être nommé évêque de la ville en 1466. Ce juriste et théologien est un aussi un humaniste, qui souhaite engager un processus de profondes réformes dans son diocèse. Nous le retrouvons, en 1470, à Rome, en même temps que le doyen du chapitre cathédral de Ségovie, Juan López. Pour ce dernier, il s’agit d’obtenir des indulgences plénières en vue du financement de la nouvelle cathédrale, mais il a aussi pu être en charge d’une autre mission, peut-être à la demande du prieur du monastère dominicain de Sainte-Croix de Ségovie (la première maison dominicaine dans la péninsule), Tomás de Torquemada lui-même: s’informer sur l’art nouveau de la typographie, avec l’objectif éventuel de l’établir dans la péninsule ibérique.
On sait en effet que les premiers typographes, tous venus d’Allemagne, sont installés en Italie au plus tard depuis 1464, d’abord à Subiaco (dont le cardinal Juan de Torquemada, l’oncle de Tomás, était précisément abbé), puis à Rome. Le cardinal est une personnalité très intéressé par l’art nouveau de la typographie, et le premier auteur contemporain à voir imprimer ses propres écrits (Meditationes vitae Christi, 1467). Or, du 1er au 10 juin 1472, un synode diocésain se tient dans l’église Ste-Marie d’Aguilafuente, une bourgade à une quarantaine de kilomètres au nord de Ségovie. Pour Dávila, il s’agit de mettre en œuvre un ensemble de réformes concernant aussi bien le clergé que les laïcs, et une grande attention est donnée à la publicité des décisions prises. Le premier livre imprimé en Espagne que nous conservions est précisément constitué par le Synodal d’Aguilafuente, qui donne le détail de celles-ci (cliché 2: fac-similé)
Ce travail de commande a été effectué par un technicien allemand, Juan (Johann) Párix, qui indique lui-même dans ses colophons être originaire de Heidelberg. Párix a peut-être appris l’imprimerie à Mayence, voire à Strasbourg ou encore à Bâle, mais il vient certainement de Rome lorsqu’il arrive à Ségovie –comme le suggèrent un certain nombre de caractéristiques formelles du Synodal. Il aurait travaillé dans l’un des premiers ateliers typographiques romains, et il est possible qu’il se soit établi, à Ségovie, dans la maison que la tradition désigne comme la «maison de l’imprimeur», à l’entrée de l’actuelle rue Velarde, face à l’Acázar et à la cathédrale (cliché 3).
Pourquoi Ségovie, et non pas une des grandes villes de la côte méditerranéenne, comme Valence ou Barcelone? D’une part, il s’agit pour l’imprimeur de répondre à une commande, et, d’autre part, Ségovie est alors une ville riche, un centre politique majeur et le siège d’un studium generale important assurant la propédeutique aux études supérieures. Párix réalise au moins huit, peut-être neuf, éditions à Ségovie (d’après l’ISTC), avant d’abandonner la ville en 1474-1475. Nous le retrouvons bientôt comme le prototypographe de Toulouse, où il continuera à travailler, publiant notamment des titres en espagnol ou d’auteurs espagnols. Il décède à Toulouse en 1502. Il est possible qu'il ait dû quitter la péninsule après avoir imprimé le De confessione de Pedro de Osma, titre condamné par l’Inquisition à Saragosse en 1478, et à nouveau condamné en 1479.
La richissime bibliothèque de la cathédrale de Ségovie conserve toujours, aujourd’hui, un certain nombre de livres légués par l’évêque Dávila, outre le seul exemplaire connu du célébrissime Synodal, le manuscrit du Codex canonum ayant apparemment servi pour le travail d’impression, et cinq autres exemplaires des éditions anciennes du prototypographe. Pratiquement tous les exemplaires incunables attribués à l’atelier de Párix à Ségovie et aujourd’hui conservés se trouvent dans les bibliothèques espagnoles, celle de la cathédrale de Ségovie au premier chef. 
Voici en définitive une excursion qui nous aura fait retrouver presque à l’improviste un certain nombre de thèmes majeurs: celui des transferts, d'abord, avec cet exemple qui nous conduit d’Allemagne en Italie, puis d’Italie en Espagne, et finalement en France –nous avons présenté ailleurs le rôle de la mer Tyrrhénienne dans les premiers développements de l’imprimerie. Les thèmes aussi des réseaux, par lesquels s’opèrent précisément les transferts, et de l’innovation. Nous ne croyons en revanche pas une seconde, s'agissant de cet exemple, à la pertinence de la problématique opposant centre et périphérie: Ségovie est certes une ville périphérique par rapport à la vallée du Rhin, et elle est une ville d’importance secondaire par rapport à d'autres grandes villes européennes ; elle n’en est pas moins la première ville d’Espagne où l’on ait imprimé, précisément parce que, à ce niveau, ce sont certains facteurs spécifiques qui jouent le rôle principal –ceux que nous avons essayé de présenter dans le billet d’aujourd’hui. Enfin, au passage, le dossier Párix permet de souligner un point souvent négligé, et qui concerne le rôle essentiel de Rome dans la première diffusion de l'art nouveau de la typographie.

Aimé Lambert, « Jean Parix. Imprimeur en Espagne (1472?-1478?), puis à Toulouse », dans Annales du Midi, t. 43, n° 172, 1931, p. 377-391.
Fermín De Los Reyes Gómez, « Segovia y los orígenes de la imprenta española », dans Revista General de Información y Documentación, vol. XV, n° 1, 2005, p. 123-148 (et les autres travaux de cet auteur).
À Toulouse, Parix a aussi travaillé sur un autre dossier emblématique des transferts, dossier que nous avons déjà évoqué, à savoir celui de la Mélusine traduite de français en castillan: voir à ce sujet Laura Baquedano, « Le pouvoir du livre : stratégies des imprimeurs dans les seuils de l'Historia de la linda Melosina (1489) », dans Cahiers d’études hispaniques médiévales, 2012, n° 35, p. 233-242.

samedi 27 décembre 2014

Gutenberg et Lamartine

La «Bibliothèque des chemins de fer» est la collection emblématique par laquelle est entériné, en France, le rôle nouveau de l’éditeur en tant qu’acteur central du champ littéraire à l’époque de l’industrialisation de la «librairie». Son projet est élaboré par Louis Hachette, sur le modèle anglais, à la suite de sa visite à l’exposition de Londres de 1851: il s’agit de produire des volumes standardisés, tirés à 3000 exemplaires, tous à un prix modéré (de 0,50f. à 2,50f.), et qui soient aisément reconnaissables grâce à la couverture homogène de chaque série (rouge pour les «Guides», etc., et verte pour la série «Histoire et voyages»). Leur format doit en faire la lecture privilégiée des nouveaux voyageurs et autres «touristes». Hachette travaille sur la base de contrats d’exclusivité signés avec les compagnies ferroviaires: les premiers sont passés en 1852 avec la Compagnie du Nord, les autres suivent progressivement avec les autres compagnies.
Mais Hachette institue aussi, avec sa «Bibliothèque», le principe selon lequel l’éditeur est le donneur d’ordres: c’est lui qui passe commande à l’auteur, dont il encadre l’écriture dans un format préétabli (nombre de pages, etc.). À la même époque, Lamartine (1790-1869) se trouve précisément confronté à de difficiles problèmes d’argent: Hachette, qui vient de lancer sa «Bibliothèque», est attentif à se constituer un fonds de titres, et souhaite s’attacher une figure très connue sur le plan littéraire. Il offre 6000f. à Lamartine pour plusieurs titres à intégrer dans la nouvelle collection –parmi les autres titres achetés, celui d’un Christophe Colomb, le second grand « découvreur » du XVe siècle. Avec sa «Bibliothèque», Hachette réoriente en profondeur sa maison qui, de spécialisée dans l’édition scolaire, s’imposera désormais aussi en tant que maison «littéraire».
Le texte du Gutenberg a déjà été publié dans Le Civilisateur, publication lancée par Lamartine l’année précédente: le projet d’une Histoire de l’humanité par les grands hommes vise un objectif d’éducation populaire, et sa première année présente les figures de Jeanne d’Arc, Homère, Bernard Palissy, Christophe Colomb et Gutenberg. Quant au texte lui-même, il n’a aucune valeur historique, mais reprend, sur un mode lyrique, une manière d’histoire des idées (la parole, l’écriture, etc.) aboutissant à l’entrée en scène du héros –ce que signale d’ailleurs la critique de la Bibliothèque universelle de Genève (t. XXV, 1854, p. 283-284: «M. de Lamartine nous est apparu plutôt en poète qu’en historien»). Pour Lamartine, Gutenberg a découvert à Harlem la technique de l’imprimerie xylographique, dont il s’inspire pour son invention faite à Strasbourg. Sa figure est celle d’un prophète, qui non seulement met au point l’imprimerie, mais en connaît immédiatement toutes les conséquences:
Dans son sommeil troublé et imparfait il eut un rêve. Ce rêve, il le raconta lui-même ensuite à ses amis. Ce rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu’on peut douter, en le lisant, si ce n’était pas autant le pressentiment réfléchi d’un sage éveillé que le songe fiévreux d’un artisan endormi.
Voici le récit ou la légende de ce rêve, telle qu’elle est conservée dans la bibliothèque du conseiller aulique Beck:
Dans une cellule du cloître d’Arbogaste, un homme au front pâle, à la barbe longue, au regard fixe, se tenait devant une table, la tête dans sa main ; cet homme s’appelait Jean Gutenberg. Parfois il levait la tête, et ses yeux brillaient comme illuminés d’une clarté intérieure. Dans ces instants, Jean passait ses doigts dans sa barbe, avec un mouvement rapide de joie. C’est que l’ermite de la cellule cherchait un problème dont il entrevoyait la solution. Soudain Gutenberg se lève, et un cri sort de sa poitrine: c’était comme le soulagement d’une pensée longtemps comprimée.
Comme pour Claude Frollo dans Notre Dame de Paris, Gutenberg prend chez Lamartine la figure romantique du docteur Faust. 

Alphonse de Lamartine, Gutenberg inventeur de l’imprimerie, par A. de Lamartine (1400-1469),
Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre Sarrasin, n° 14, 1853,
[4-]49 p., [3] p. bl., in-16 (Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet), rue de Vaugirard, 9, près de l’Odéon).
(«Bibliothèque des chemins de fer. Deuxième série : Histoire et voyages»).
Vicaire, IV, col. 1017.

lundi 20 octobre 2014

À propos de la causalité

La causalité est un concept que son évidence apparente rend d’autant plus dangereux pour l’historien: la logique implicite est fondée sur la chronologie, et sur l’idée selon laquelle un phénomène est déterminé (causé?) par ce qui le précède. Idée bien entendu juste, et bien entendu en partie fausse. Signalons au passage que cette structure trouve comme son miroir dans la syntaxe linéaire d’un certain nombre de langues, dont le français: l’ordre normal des mots, qui place en tête le sujet (le chat), puis le verbe (mange) et enfin le ou les compléments (la souris), fonctionne comme une manière de paraphrase de la construction de la causalité.
Voici l’exemple, bien connu, de l’articulation entre l’imprimerie et la Réforme. En 1411 à Prague, Jan Hus condamne le commerce des Indulgences et la conception contractuelle de la religion (conception selon laquelle s'habiller d'une certaine manière, se conformer à un certain nombre d'interdits, par ex. en matière alimentaire, etc., offre des garanties quant au devenir après la mort).  En 1412, une bulle sur les Indulgences est brûlée publiquement à Prague, et la Réforme hussite tend à s’imposer: la référence ultime est celle de l’Écriture, à laquelle chacun devra avoir accès. Il faut par suite en favoriser la diffusion en vernaculaire, et travailler à étendre l’alphabétisation. Mais Hus est excommunié, il sera condamné à mort et exécuté lors du concile de Constance (1415). À Prague, la réaction est violente (1419): c’est la première défenestration, et la proclamation des Articles de Prague qui instituent la libre prédication, la pauvreté du clergé et la formation d’une armée populaire. La première Guerre de Bohème s’achèvera par l’écrasement des révoltés les plus radicaux à Lipany en 1434.
Un siècle plus tard, le besoin de réformer l’Église est encore plus répandu, tandis que la réflexion de Luther fait, par plusieurs de ses éléments, fortement penser à celle de Hus, jusqu’à sa condamnation des Indulgences par ses Thèses de 1517. Le parallèle pourtant s’arrête-là: alors que Jan Hus a été exécuté, et que la révolte hussite est finalement écrasée dans le sang, Luther trouvera sympathie, appui et protection auprès d’un certain nombre de grands personnages, et la Réforme se diffusera, sous ses différentes formes, dans une large partie de l’Europe.
Lettre d'Indulgences, 1480 (Archives municipales de Valenciennes)
La conséquence semble évidente, et a déjà été proclamée comme telle par les contemporains: si la Réforme de Luther s’impose là où le programme de Hus a échoué, c’est qu’elle a disposé d’un formidable outil de diffusion, en l’espèce de la typographie en caractères mobiles. L’imprimerie est un don de Dieu, et les professionnels du livre sont comparés aux apôtres travaillant à répandre la Parole du Christ –pour résumer d’une formule, la Réforme est la fille de l’imprimerie. L’historien pensera bien sûr au classique d’Elisabeth Eisenstein, The Printing Revolution in early modern Europe (Cambridge, 1983), et aux débats enflammés que ce livre a pu susciter entre des spécialistes plus ou moins bien informés.
C'est que, en histoire, la causalité n'est pas un concept, mais un paradigme qui doit s’analyser à la fois dans le temps et par rapport à un contexte donné. L’apparition de l’imprimerie se produit ainsi dans un espace bien déterminé (nous avons proposé la formule de «paysage culturel»), celui de  villes riches, actives, autonomes sur le plan politique, et qui fonctionnent largement en réseau, du Rhin et de l’Europe médiane (de l’Allemagne danubienne à la Bohème). Par un certain nombre de ses caractéristiques, cette géographie est celle d’une modernité sensible aussi bien dans les domaines de l’économie et de la société, que de la politique, de la réflexion intellectuelle –et du sentiment religieux. Rappelons simplement que la devotio moderna se développe tout particulièrement autour de Cologne et de Deventer, et que la mystique rhénane trouvera l’un de ses points d’appui majeurs à Strasbourg…
C’est dans ce même espace, où travaille un temps un personnage comme le Praguois Prokop Waldvogel, que les techniques dites prototypographiques connaissent leur premier essor. Le besoin d’innover qui y est ressenti concerne aussi bien l’Église et sa réforme souhaitable, que la formation intellectuelle et l’alphabétisation. Cet espace sera celui de l'apparition et de la première diffusion de la typographie en caractères mobiles.
Or, le changement du paradigme (la première révolution du livre) induit un certain nombre de conséquences qui ne pouvaient nullement être repérées d’abord: l’innovation dégage un nouvel horizon de possibilités, dont on ne mesurera qu’à terme combien il se trouve élargi et combien les problèmes désormais sensibles peuvent être difficiles. Ce qui nous amène à deux points, sur lesquels nous conclurons.
D’abord, la causalité n’induit jamais l’obligation, même si le glissement est très facile de l’une à l’autre –on peut expliquer comment les choses se sont passées, mais non pas démontrer qu’elles devaient nécessairement se passer ainsi. À chaque moment, un éventail de possibilités est ouvert, entre lesquelles des choix se font, choix qui eux-mêmes contribueront à réorienter le champ des possibles, et à reconfigurer plus ou moins en profondeur le dispositif d’ensemble. La métaphore du «ferment» de Febvre et Martin revient, d’une certaine manière, à décrire ce type de phénomènes articulant continuité et changement.
La seconde conséquence, propre à l’historien, concerne l’impératif de la contextualisation, notamment sur le plan géographique. Il y a ainsi une grande marge, entre la glorieuse capitale royale de Prague, en son temps l’une des plus riches villes d’Europe, et la petite Residenzstadt et ville universitaire de Wittenberg, avec ses trois ou quatre mille habitants vers 1510. Le mouvement hussite prend une dimension de révolte nationale et de révolution sociale, et il concerne l’électorat le plus riche du Saint-Empire –sur un certain nombre de plans, il est donc particulièrement dangereux. Les enjeux sont d’autant plus différents par rapport à ceux du luthéranisme que ce dernier, un siècle plus tard, trouvera l’appui de princes ou de villes alors intéressés à s’affranchir peu ou prou du joug impérial, et qu’il se prononcera précisément contre les révoltes paysannes de 1524-1525…
Alors, oui, l’imprimerie a rendu possible la Réforme et participé largement de son succès, mais elle n’en est évidemment pas la «cause».

samedi 27 septembre 2014

Modernité urbaine autour de 1500: la gloire de Bâle

La géographie historique (et la cartographie!) est toujours très riche en enseignements pour l’historien. Ainsi, au XVe siècle, une ville moyenne occupe une position exceptionnelle dans l’histoire de l’Europe: Bâle, au coude du Rhin, compte peut-être quelque 10 000 habitants dans la première moitié du siècle, mais elle est une Ville d’Empire (depuis 1025), qui contrôle à la fois la vallée et le pont (depuis 1226) du grand fleuve, la route de Genève et de France (Lyon), et les débouchés d’Italie par le lac des Quatre Cantons et par le Saint-Gothard. Rappelons qu’une Ville d’Empire bénéficie du privilège de se donner le régime politique qu’elle souhaite, et de s’administrer de manière autonome.
À partir de 1431 et pendant près de deux décennies, la tenue du deuxième (après Constance) concile œcuménique fait de Bâle la capitale de la chrétienté occidentale –Æneas Sylvius Piccolomini, le futur pape Pie II, est le secrétaire du concile. Non seulement les prince de l’Église, mais leurs familiers, les savants et les clercs, les fournisseurs de matières premières (papetiers…) et de services (copistes…), se rassemblent à Bâle, où une quantité d’initiatives sont prises, qui vont dans le sens d’une modernité fondée sur la lecture et sur la méditation. En 1460, la ville devient siège d’université et, peut-être une dizaine d’années plus tard, elle accueille ses premières presses à imprimer, celles de Berthold Ruppel, un ancien ouvrier de Gutenberg: l’ISTC recense quelque 860 titres publiés à l’adresse de Bâle avant 1501, soit une production globale que l’on peut estimer à 4 à 500.000 exemplaires mis en circulation en moins de cinquante ans.
L’université, et la richesse de l’environnement intellectuel de Bâle, jouent, comme on le sait, un rôle décisif dans l’installation des premières presses parisiennes. Johann Heynlin (1430/1433-1496) vient de Stein (Königsbach-Stein), près de Pforzheim, d’où il tire son surnom usuel: Jean de la Pierre, alias Johannes de Lapide. Après ses études à Leipzig, il entre en 1453 au collège de Sorbonne –dont la bibliothèque est alors une des plus riche, sinon la plus riche d’Europe. Nous le retrouvons à Bâle en 1464-1466. Guillaume Fichet, recteur de la Sorbonne, revient d’une mission diplomatique à Milan (1469-1470) convaincu de l’importance du nouveau média de l’imprimé, et il se rapproche de Heynlin pour mettre à exécution son projet d’installer des presses à Paris. L’Atelier de la Sorbonne commence à travailler cette même année grâce aux ouvriers recrutés par Heynlin à Bâle et dans la région du Rhin supérieur (Constance, Colmar et Stein). On sait en outre que Heynlin, après son doctorat en théologie soutenu à Paris, sera un temps enseignant à Bâle: il se retirera en définitive à la Chartreuse de Bâle, à laquelle il léguera sa bibliothèque personnelle de 257 volumes (dont 204 incunables). Parmi ses familiers, nous rencontrons Sébastien Brant, lui-même docteur utriusque juris de Bâle et professeur à l’université de cette ville.
Bâle sera surtout connue pour posséder un certain nombre d’ateliers majeurs, au premier chef ceux d’Amerbach et de Froben, célèbre dans toute l’Europe humaniste comme l’ami d’Érasme, et l’éditeur de son Nouveau Testament. Dans l’intervalle, en 1501, la ville est entrée officiellement dans la nouvelle confédération des cantons suisses, et elle passe officiellement à la Réforme en 1528-1529. Nous reviendrons sur la cas exceptionnel de la bibliothèque des Chartreux de Bâle, mais concluons pour aujourd'hui: aux antipodes d’un modèle centralisé à la française, Bâle offre, jusqu’à aujourd’hui, un exemple idéaltypique de la modernité impulsée par une forme d’autonomie administrative, par la richesse capitaliste, et par le contrôle de réseaux multifonctionnels qui s’étendent à la plus grande partie de l’Europe occidentale. 

Johann Helmrath, Das Basler Konzil, 1431-1449: Forschungsstand und Probleme, Köln, Wien, Böhlau Verlag, 1987 («Kölner historische Abhandlungen»).
Frédéric Barbier, «Émigration et transferts culturels : les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie en France au XVe siècle», dans Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Comptes rendus, janv.-mars 2011, p. 651-679.

dimanche 20 juillet 2014

La loi de Moore

La matière de l’historien, c'est le temps qui passe, et les reconfigurations, parfois les innovations, que ce déroulement même induit dans les dispositifs de toutes sortes et dans l’éventail des différents niveaux d'analyse, du macro (par ex. l’histoire de l’environnement, du climat, etc.) au micro, l'histoire des individus.
Le terme de «loi» est, à notre sens, d’usage très périlleux, parce qu’il introduit a priori une dimension de nécessité qui n’existe pas toujours: la célèbre «loi de Moore», qui prédit le doublement annuel du nombre des transistors composant les microprocesseurs, n’est évidemment pas une loi, mais une extrapolation fondée sur l’expérience. De plus, l’innovation implique non pas le développement plus ou moins rapide de systèmes déjà existant, mais leur reconfiguration selon une logique radicalement nouvelle et selon de nouveaux équilibres. Dans le processus de la révolution gutenbergienne, ce n’est pas la presse à imprimer qui constitue l’innovation-clé, mais bien le principe (abstrait) d’analyser le discours en ses configurations minimales (les lettres), et la mise au point du procédé (concret) qui permettra de reproduire celles-ci en nombre, sous forme de caractères typographiques suffisamment résistants pour passer sous la presse.
Ne négligeons pas non plus les attendus de l’innovation: le fonctionnement de la branche de l'imprimerie s’appuie sur l’élaboration d’un protocole de fabrication nouveau, et d’autant plus complexe qu’il ne bénéficiait d’aucune expérience antérieure. De même, l’émergence d’une production de masse (15 millions d’imprimés mis en circulation en Europe en cinquante ans) implique de disposer de conditions de financement et de structures de distribution adaptées: bientôt, nous assisterons à la mise en place du réseau des librairies de détail, et de tous les autres canaux de diffusion.
Même si le coût global est très élevé, hors de proportions avec ce que pouvait «peser» l’économie du manuscrit, la filière technique ainsi élaborée se révèle pleinement efficace, c’est à dire viable sur le plan financier. Pourtant, Gutenberg et les premiers inventeurs n’ont pas pleinement conscience des changements de tous ordres induits par la logique typographique. Plus précisément, en voulant d’abord reproduire ce qu’ils connaissaient (des livres copiés à la main), ils n’ont nullement tiré toutes les conséquences du très puissant principe d’analyse fondé sur les éléments simples des lettres alphabétiques: ils ont produit des fontes beaucoup plus lourdes, comportant lettres abrégées, lettres liées, etc. Leur production  et leur utilisation par les compositeurs sont un facteur de surcoût évident, alors qu’elles ne correspondent, bien au contraire, à aucune nécessité rationnelle.
L'analyse historique montre que l’adaptation d’un secteur de production à des conditions nouvelles de fonctionnement (par ex. une demande en expansion) est ainsi d’abord obtenue par l’amélioration et par le renforcement des éléments préexistant, avant que n’intervienne la complète reconfiguration qui adaptera les procédures aux besoins. Pour autant, des précautions doivent encore être prises par le chercheur.
Ce que nous venons de dire ne signifie en effet pas qu’il n’y aurait aucun rapport entre amélioration technique et saut d’innovation: l'hypothèse serait absurde, et la production des fontes typographiques suppose, par ex., des techniques métallurgiques adaptées. L’histoire est une science expérimentale, qui ne connaît pas de «loi» au sens propre du terme mais qui s’attache à décrire, à analyser et à comprendre (sinon à expliquer) les interférences de toutes sortes à l’œuvre au sein des systèmes qu’elle étudie et dont l’un des plus complexes est celui des sociétés humaines et de leurs composantes. Pour en revenir à aujourd'hui, et à la «loi de Moore», l’innovation vient des progrès techniques dans le domaine des microprocesseurs, mais aussi, plus récemment et de manière plus décisive, dans celui des télécommunications. Chacun peut en effet disposer, sous forme d’un «portable» (ordinateur, tablette, voire téléphone), d’une machine dont l’encombrement est très réduit, mais les capacités très largement supérieures aux plus puissantes machines ayant existé une génération auparavant: il est donc possible de stocker sous forme embarquée les données et les programmes complexes les mieux adaptés à l’usage que l’on veut faire de sa machine.
Mais les développements de la logistique des télécommunications ouvrent aux nouvelles possibilités qui sont celles du stockage et de la consultation à distance, par le biais d’un réseau qui est le plus souvent celui d’Internet (le nuage, alias le cloud). Le paradigme du système informatique en est complètement rééquilibré, puisqu’il n’est plus besoin de disposer de machines réparties (le hard ware) pour accéder aux données ou aux utilisations qui rendaient jusque-là ces machines indispensables. C’est l’économie d’ensemble de la branche qui se repositionne, de même que doivent se repositionner toutes sortes d’activités peu ou prou impactées par les possibilités nouvelles ainsi offertes (par ex., dans le secteur de la presse périodique traditionnelle, voire, plus largement, dans le celui de la distribution...).
L'Institutio de Calvin, dans une ville de la Contre-Réforme: Dole
L’innovation, et le changement dans le champ des médias, ne relèvent pas de la seule technique au sens strict du terme: ce qui est en jeu, c’est la mise en rapports entre différents domaines comme, au XVe siècle, la métallurgie et la production de livres, ou encore, aujourd’hui, les microprocesseurs et les télécommunications. L’inventeur, c’est celui qui, plus ou moins consciemment, tirera un certain nombre de conséquences des progrès techniques à l’œuvre sous ses yeux, pour les adapter à un domaine qui n’était a priori pas le leur. Une autre dimension intervient aussi, celle relative aux pratiques et aux utilisations: l’innovation concerne aussi l’invention d’usages nouveaux, que rendent possibles les innovations de procédé et de produit.
Nous terminerons à cet égard sur un exemple: contrairement à ce qu’on a dit trop souvent, on ne peut pas reprocher à Elisabeth Eisenstein d’avoir développé l’idée d’un déterminisme qui ferait de la Réforme l’une des conséquences directes de l’invention de l’imprimerie. C’est l’utilisation (la lecture) des produits nouveaux diffusés par l’imprimerie, et la réflexion sur ces produits eux-mêmes, qui rendent possible la Réforme, et qui en 1517 font son succès là où les réformateurs de Bohème avaient échoué un siècle auparavant. Les deux axes majeurs de la réflexion sur le média (le livre imprimé) concernent, le premier, l’idée selon laquelle sa technique serait un don de Dieu (puisqu’elle permet de porter Sa parole plus largement), et le deuxième, la découverte qu’il constitue un support pleinement adaptable pour répandre un certain discours (par ex. en langue vernaculaire, avec des illustrations, etc)., de manière à toucher un public qui n'est pas celui du lectorat traditionnel.
Pour conclure de manière peut-être polémique, et sur une hypothèse, nous pourrions même prolonger le raisonnement: lorsque, en effet, avec le concile de Trente, l’Église catholique fait son aggiornamento par rapport aux nouvelles conditions de fonctionnement de la culture induites par l’imprimerie, un puissant coup d’arrêt est porté à la Réforme dans une grande partie de la géographie européenne qui jusque là pouvait lui être favorable. Mais c'est là un autre problème, faisant intervenir des considérations de politique générale, et sur lequel nous ne saurions nous arrêter aujourd'hui.

vendredi 20 avril 2012

Histoire du livre aux Pays-Bas (XVe-XVIIe siècles)

C’est faute de compétences linguistiques suffisantes que les historiens du livre négligent trop souvent le cas pourtant très important des «anciens Pays-Bas», et plus particulièrement de leur partie nord, qui correspond à la géographie politique des actuels Pays-Bas. Rappelons que nous sommes, au bas Moyen Âge, dans l’espace privilégiée de la piété nouvelle, la devotio moderna, dont tous les auteurs ont souligné le lien qu’elle entretient avec l’essor de l’alphabétisation, avec le passage à des pratiques individuelles de lecture et, in fine, avec les développements de l’économie du livre en général. Les Frères de la Vie commune, qui sont les initiateurs du mouvement, s’établissent d’abord à Deventer (où Gert Groote naît en 1340) et à Zwolle. Le recueil de l’Imitation de Jésus-Christ, le plus grand succès de la librairie occidentale après la Bible, naît dans leur obédience, et il sera très rapidement (et très longtemps) diffusé partout.
De manière pratiquement concomitante, la poussée de la demande en livres provoque l’apparition, dans cette même géographie, de techniques «proto-typographiques» permettant de reproduire les textes: il s’agit certainement de xylographies, peut-être de caractères et groupes de caractères gravés dans le bois et combinés entre eux, voire parfois de procédés mal aboutis faisant déjà appel au métal. Sur la place principale de Haarlem, la statue de Laurent Coster commémore toujours celui qui est proclamé le véritable inventeur de la typographie en caractères mobiles, une vingtaine d’années avant Gutenberg… (cliché 1).
On sait d’autre part que les Pays-Bas se caractérisent à la fois, dans la seconde moitié du XVe siècle, par la pénétration précoce de l’imprimé et par la place globalement tenue dans la production par les textes en langue vernaculaire, en l’occurrence le flamand. La ville hanséatique de Deventer prend rang parmi les dix premiers pôles d’impression dans l’Europe des incunables: son école latine accueille successivement Thomas a Kempis, le futur pape Adrien VI, Érasme, et beaucoup d’autres (cliché 2).
Le second XVIe siècle pourrait être qualifié de «siècle de fer» s’il n’était déjà pour partie le «siècle d’or»: les Pays-Bas sont intégrés à l’empire de Charles Quint, mais, après l’abdication de l’empereur (1555), ils passent sous l’obédience de Philippe II d’Espagne. Or, si Charles Quint, né à Gand, était attaché aux anciens territoires bourguignons, Philippe II résidera pratiquement toujours en Espagne et, surtout, sa politique vise avant tout à préserver l’orthodoxie catholique quand la pénétration de la Réforme se fait de plus en plus sensible dans la géographie des Pays-Bas.
Le pays confié en 1558 par le roi au stathouder (gouverneur) Guillaume d’Orange, dit le Taciturne (la Hollande, la Zélande et Utrecht), bascule progressivement dans la révolte, et la noblesse locale (les «Gueux») joue un rôle décisif dans l’essor du mouvement. Par ailleurs, les Pays-Bas, qui disposent d'États provinciaux, sont peu disposés à obéir à une monarchie absolutiste lointaine. La révolte ouverte est déclarée en 1568, et l’Union d’Utrecht scelle en 1579 l’alliance de cinq provinces (Hollande, Zélande, Utrecht, Groningue et Gueldre): la lutte contre l’Espagne ne prendra fin qu’au terme de la «Guerre de quatre-vingts ans», avec les traités de Westphalie (1648) par lesquels est définitivement reconnue l’indépendance des Provinces-Unies.
Or, la crise religieuse, la guerre et la conquête de l’indépendance sont des temps forts pour la publicistique, donc a posteriori pour l’histoire du livre. Nous ne ferons que mentionner ici la fondation de l’université de Leyde par Guillaume le Taciturne, en 1575, fondation qui fera bientôt de la ville un pôle éditorial de première importance –il n’est que de penser à la dynastie des Elsevier.
Arrêtons-nous plutôt aujourd’hui sur l’essor d’une production de pièces de circonstances, textes réglementaires, nouvelles et canards, attaques des uns et des autres, polémiques de toutes sortes, sans oublier les caricatures –le duc d’Albe figuré en hydre, mangeant un enfant et agitant, de ses multiples bras, les pantins de Guise, de Granvelle (un étranger...) et de plusieurs autres, tout en piétinant des cadavres. L’économie des pièces de polémique s’impose certes d’abord en Allemagne avec la Réforme luthérienne, mais les Pays-Bas de la Guerre de quatre-vingts ans constituent aussi une de leur géographie de prédilection: la présence de colporteurs et de marchands ambulants en porte éloquemment témoignage (cliché 3).
Légendes des clichés: 1) Statue de Laurent Coster, sur la grande place de Haarlem; 2) Production imprimée en vernaculaire dans les dix premiers centres éditoriaux d'Europe au XVe siècle (source: Philippe Niéto, dans Mélanges Aquilon; 3) Colporteurs des Pays-Bas au XVIIe siècle (Prinsenshof, Delft).

vendredi 28 octobre 2011

Histoire du livre: Condorcet et les Idéologues

L’organisation des bibliothèques françaises sous la Révolution est largement inspirée par ceux que l’on appelle les Idéologues. Ce petit groupe, dont Claude Jolly est aujourd’hui le spécialiste, est constitué de personnalités âgées d’une quarantaine d’années à la fin du siècle. Ce sont des rationalistes libéraux, favorables à la Révolution (mais pas à la Terreur): Cabanis, Destutt, Say, Volney, Lakanal, Condorcet, Daunou, et d’autres. Sieyès en est relativement proche.
Leur fidélité aux idéaux de 1789 contribuera à les faire mettre à l’écart dès lors que le pouvoir absolu s’imposera de plus en plus sous le Consulat et sous l’Empire.
Mais pourquoi cet intérêt pour le livre? L’idée de progrès organise la théorie de l’histoire telle qu’exposée dans le traité posthume de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (Paris, Agasse, an III. Imprimerie de Boiste).
À l’origine, le langage articulé est la condition de la pensée, et l’utilisation systématique de signes, surtout oraux ou écrits, l’outil rendant possible le progrès. Par suite, celui-ci s’appuiera notamment sur les transformations du média.
L’écriture seule autorise la conservation et la diffusion des connaissances. Condorcet distingue les écritures idéographiques, phonographiques et alphabétiques: les premières suivent le principe de la «peinture», chaque objet étant désigné par sa représentation. Elles sont plus difficiles à maîtriser, et caractériseraient des sociétés organisées en castes (comme en Orient, et notamment en Chine). L’écriture phonographique n’est pas directement analysée. Elle introduit un double niveau de codage: à la manière d’un rébus, les signes écrits désignent non pas l’objet, mais le signe oral désignant cet objet (par exemple le dessin d’un chat signifiera le son cha dans un mot comme chapeau).
Condorcet met surtout l’accent sur l’écriture alphabétique, la plus efficace, puisqu’un très petit nombre de signes permet de transcrire tous les énoncés. Plus facile à apprendre, elle autorise une éducation plus largement partagée, et les sociétés qui l’utilisent sont des sociétés ouvertes et participatives. Pour Condorcet d'autre part, la décadence des civilisations de l’Antiquité classique est due à l’essor de l’Église de Rome, et à la destruction des manuscrits et des bibliothèques:
Les sciences auroient pu [être préservées de la décadence] si l’art de l’imprimerie eût été connu; mais les manuscrits d’un même livre étoient en petit nombre: il falloit, pour se procurer des ouvrages qui formoient le corps entier d’une science, des soins, souvent des voyages et des dépenses auxquelles [sic] les hommes riches pouvoient seuls atteindre. Il étoit facile au parti dominant [l’ Église] de faire disparoître les livres qui choquoient ses préjugés ou démasquoient ses impostures. Une invasion des barbares pouvoit, en un seul jour, priver pour jamais un pays entier des moyens de s’instruire. La destruction d’un seul manuscrit étoit souvent, pour toute une contrée, une perte irréparable (…). Il étoit donc impossible que les sciences (…) pussent se soutenir d’elles-mêmes et résister à la pente qui les entraînoit rapidement vers leur décadence. Ainsi l’on ne doit pas s’étonner que le christianisme, qui dans la suite n’a point été assez puissant pour les empêcher de reparoître avec éclat, après l’invention de l’imprimerie, l’ait été alors assez pour en consommer la ruine (p. 136-138).
L’histoire universelle est divisée par Condorcet en dix époques, dont la septième se clôt avec l’invention de l’imprimerie. Elle seule permet à l’«esprit de liberté et d’examen» de «devenir assez puissant pour délivrer une partie de l’Europe du joug de la cour de Rome» (p. 167-168). Sans s’attarder à l’invention elle-même, la huitième époque en présente les conséquences:
L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. Dès lors, la faculté d’avoir des livres, d’en acquérir suivant ses goûts et ses besoins, a existé pour tous ceux qui savent lire; et cette facilité de la lecture a augmenté et propagé le désir et les moyens de s’instruire (…). Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel (p. 186).
Elle permet de former une «opinion publique» puissante, facilite la diffusion la plus large des lumières et instaure le règne de la raison triomphante: il est en effet impossible de contraindre absolument le média, ou, comme le dit Condorcet, de « fermer assez exactement toutes les portes par lesquelles la vérité cherche à s’introduire » (p. 191). C'est l'imprimerie qui assure le succès de la Réforme luthérienne: 
Les livres allemands des nouveaux apôtres pénétroient en même-temps dans toutes les bourgades de l’empire, tandis que leurs livres latins arrachoient l’Europe entière au honteux sommeil où la superstition l’avoit plongée (p. 199).
La formule même de « martyrs de la liberté de penser » est par ailleurs appliquée aux défenseurs de l’athéisme et du rationalisme (p. 204). Mais le terme de l’histoire est atteint avec la Révolution, lorsque les lumières ont acquis une diffusion telle que la majorité de la population a basculé de leur côté, d’abord en Amérique avec la Guerre d’indépendance (p. 271 et suiv.), puis en France. Le moteur du changement réside à nouveau dans le média:
L’art de l’imprimerie s’étoit répandu sur tant de points, il avoit tellement multiplié les livres, on avoir su les proportionner si bien à tous les degrés de connoissance, d’application et même de fortune ; on les avoit plié avec tant d’habileté à tous les goûts, à tous genres d’esprit ; ils présentoient une instruction si facile, souvent même si agréable ; ils avoient ouvert tant de portes à la vérité, qu’il étoit devenu presque impossible de les lui fermer toutes, qu’il n’y avoit plus de classe, de profession à laquelle on pût l’empêcher de parvenir… (p. 263).
L’attention des idéologues arrivés aux affaires à l’époque de la Révolution sera tout particulièrement consacrée à l’économie du média et aux conditions de la diffusion la plus large des lumières, par l’enseignement et par la mise à disposition de livres. S’ils distinguent soigneusement l’éducation des élites intellectuelles et celle du peuple, la double question, de l’école, du livre et des bibliothèques, est pour eux absolument stratégique. Quant à la question de savoir dans quelle mesure les nouveaux «livres nationaux» saisis notamment sur le clergé sont adaptés à ces objectifs, elle reste bien posée.