Affichage des articles dont le libellé est acculturation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est acculturation. Afficher tous les articles

vendredi 27 avril 2018

Le "système-livre"

Le modèle classique de la communication avait été élaboré en liaison avec l’essor du nouveau média représenté par le téléphone, et il s’organisait sur le modèle d’une chaîne déroulant les opérations successives: au départ, un émetteur qui conçoit le message à communiquer, puis un système d’interface, de codage et de transmission (les combinés et les câbles téléphoniques), et enfin, à l’arrivée, un récepteur. Ce schéma est repris et développé par les classiques de la sociologie de la littérature, comme le petit livre de Robert Escarpit dans l’ancienne collection «Que sais-je?»: les principales composantes du système sont constituées par l’auteur rédigeant le texte, les professionnels assurant sa reproduction et sa diffusion sous la forme d’un imprimé, et finalement le lecteur. Les travaux de recherche permettent de préciser un certain nombre de détails qui font que cette «chaîne du livre» peut effectivement fonctionner, et qui en enrichissent la compréhension –on pensera aux techniques de production, aux systèmes de diffusion, etc. Mais, globalement, le modèle de la chaîne n’est pas remis en cause, ni la causalité par lui induite et fondée sur le déroulement séquentiel du temps.
Toute modélisation relève d’une simplification plus ou moins poussée, et le modèle d’analyse de la «communication» a progressivement révélé un certain nombre de limites, dont une des plus sensibles concernait d’abord le rôle du lecteur et l’histoire de la lecture. De fait, les travaux d’histoire de la lecture insistaient de plus en plus sur la typologie de celle-ci et sur sa pratique: la lecture n’est évidemment pas un phénomène transparent ni univoque, qui se limiterait à une simple opération de décodage, mais elle met en jeu des capacités, des objectifs et des représentations extrêmement différents les uns des autres...
Sur un autre plan, les sociologues se sont attachés à montrer que les pratiques liées au livre ne relevaient pas du seul acte de lecture (avec notamment la théorie du «capital culturel» élaborée par Pierre Bourdieu), tandis que les historiens du livre, derrière Henri-Jean Martin, construisaient un modèle d’analyse fondé sur la «mise en livre»: un seul et même texte change, en tant que texte lu, selon la nature de son support et de son organisation matérielle. Pour l’historien, le texte imprimé n’existe pas en tant que donnée a priori, mais bien en tant qu'agent et que produit d’une construction et d’une réception par le biais d’un certain support – un média, au sens étymologique du terme et, pour ce qui nous intéresse ici, un livre.
Cornelis Engebrechtsze, Vocation de l'apôtre Mathieu, détail
En définitive, les interactions sont constantes à l’intérieur même de la chaîne: par exemple, l’élaboration du message (du texte) prendra de plus en plus évidemment en compte le comportement et les capacités supposés de son récepteur (le lecteur), tandis qu’elle ne relève même plus du seul auteur et que d’autres intermédiaires peuvent intervenir et interviennent effectivement, à commencer par le libraire-éditeur. La première conclusion amène donc à concevoir la chaîne non pas comme représentant un processus linéaire, mais bien comme intégrant un ensemble beaucoup plus complexe de relations entre ses différents acteurs et composantes.
Nous ne nous arrêterons pas sur le deuxième ensemble de phénomènes qu’il conviendrait de prendre en considération dans l’analyse: il s’agit de l’économie générale du «livre», laquelle a bien évidemment changé très en profondeur au fil d’une histoire qui se déroule sur des siècles et qui voit s’imposer des «révolutions» successives du livre. Pour nous limiter à l’histoire occidentale, il est bien évident que la structure et le fonctionnement de la chaîne ne seront pas les mêmes, dans l’économie du livre manuscrit, puis à l’époque de la «première révolution du livre», puis sous la «librairie d’Ancien Régime», et encore plus du XIXe au XXIe siècle.
Le fait d’abandonner l’analyse linéaire et la causalité directe au profit d’une analyse dans laquelle les différents acteurs interviennent conjointement ou successivement, et où les interactions sont constantes d’un acteur ou d’un niveau à l’autre, a poussé à substituer au syntagme classique de «chaîne du livre» celui de «système livre»: cette formulation semble mieux à même de rendre compte de la complexité des processus étudiés.
Mais, dans l’immédiat, nous nous bornerons à envisager quels sont les différents éléments constitutifs du «système-livre». Bien évidemment, l’auteur fait partie du schéma, de même que les professionnels du livre et que leurs pratiques: l’accent a traditionnellement été mis sur le rôle des imprimeurs, quand les problématiques plus récentes insistent davantage sur la double question, du financement (les investisseurs ne sont pas toujours, loin de là, des «hommes du livre»), et de la diffusion (il faut par exemple considérer aussi le cas de l’accès au livre par le biais des bibliothèques). Bien entendu, les objets aussi –les livres– interviennent aussi, de même que le public des lecteurs et sa typologie (un domaine qui fait l’objet de nombre de travaux récents concerne, par ex., l’histoire du genre). Enfin, nous n’aurions garde de négliger les institutions elles-mêmes, ce dernier mot étant à prendre dans son acception anthropologique la plus large : on pourra par ex. penser
- aux instances de validation des textes (le Journal des savants et les autres titres orientés vers la bibliographie courante, ou encore les institutions de sociabilité du type des académies, sans oublier les maisons d'édition); 
- au pratiques professionnelles qui permettent à la branche de la «librairie» de s'organiser et de fonctionner, pour des problèmes aussi importants que ceux de la formation professionnelle, du crédit, de la sociabilité, etc.;
- ou encore aux institutions d’ordre administratif, juridique ou autre, qui visent à encadrer et à réguler le fonctionnement de la «librairie» en tant que branche d’activités (la censure, les privilèges, etc.).
Nous étions devant un système compliqué, celui de la «chaîne du livre», mais nous passons désormais à un système complexe: entendons, à un système faisant intervenir un grand nombre d’acteurs et d’agents, entre lesquels les interactions multiples se développent dans le temps et à tous les niveaux... 

NB- Attention! La conférence de l'EPHE initialement prévue le 30 avril prochain n'aura pas lieu, par suite de problèmes relatifs à la gestion administrative des salles.

jeudi 4 mai 2017

Hier et aujourd'hui

Plusieurs ouvrages récents, et une masse de commentaires à propos des élections présidentielles qui se déroulent actuellement en France, attirent l’attention sur des lignes de fracture présentées comme nouvelles et qui parcourent la société.
La principale passerait entre une France, ouverte, informée et pour l’essentiel constituée d’urbains, et une France plus isolée qui serait d’abord celle du monde rural et des régions d’où la grande industrie a plus ou moins disparu. Cette ligne première en croise plusieurs autres, qui relèvent surtout de la sociologie: ceux qui participent à la France «ouverte» seraient relativement plus favorisés, par leurs diplômes, leurs revenus, leur mode de vie, etc. La France du repli serait en revanche celle des catégories plus fragiles, celle qui est plus touchée par le chômage, celle qui a un sentiment d’abandon, qui s’inquiète face au déclassement possible, à la marginalisation et aux risques de toutes sortes. Et, pour couronner le tout, les préférences politiques traditionnelles, les sympathies pour tel ou tel parti et les systèmes anciens de solidarité tendent parallèlement à s’affaisser. Nous voici devant une conjoncture où le slogan, l’affirmation gratuite, voire la fake news peuvent avoir des conséquences très grandes.
Les phénomènes du passé nous aident à analyser ceux du présent, notamment s’agissant d’histoire des communications et des médias. Que la rapidité des communication (jusqu’à l’instantanéité de la communication mondialisée) ne soit pas gage d’ouverture est montré dès la fin de l’Ancien Régime: le réseau des grandes routes royales est l’un des plus modernes d’Europe, et les circulations considérablement facilitées à travers le royaume. Pour autant, lorsqu’Arthur Young parcourt le pays, il s’étonne constamment de ne voir que des routes vides, une circulation inexistante et des moyens d’information absents. Il quitte Paris par la route d’Orléans, et le pays devient aussitôt «un désert, comparé avec les routes qui avoisinent Londres». Suivons le à Besançon, le 27 juillet 1789, alors même que les événements se précipitent, mais que les seules informations disponibles sont pour l'essentiel celles échangées à la table d’hôte –c’est, d’une certaine manière, l’information que nous aurions aujourd'hui, avec les périodiques abandonnés dans la salle d’attente d’un médecin:
Il n’est pas croyable combien la France est arriérée pour tout ce qui touche aux informations. De Strasbourg jusqu’ici, il ne m’a été impossible de lire un seul journal. Ici, j’ai demandé le Café littéraire. Il n’y en a pas. Les gazettes? Dans les cafés. C’est très vite répondu, mais ce n’est pas si facile à trouver. Rien que la Gazette de France, pour laquelle en ce moment un homme de bon sens ne donnerait pas un sol. J’ai été dans quatre autres cafés; dans quelques-uns, il n’y a pas du tout de journaux; au Café militaire, le Courrier de l’Europe, vieux de quinze jours; des gens bien habillés parlent de nouvelles qui datent de deux ou trois semaines, et leur conversation montre pleinement qu’ils ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de Besançon, pas trace du Journal de Paris ou d’un autre journal donnant le détail des délibérations des États; et cependant, c’est la capitale d’une province aussi grande que cinq ou six de nos comtés anglais, et qui contient vingt-cinq mille âmes; et chose étrange à dire, le courrier n’arrive que trois fois par semaine! (…) Aussi le pays croit-il tout le contraire de ce qui s’est passé… (la description de Dijon, quelques jours plus tard, est très proche).
Arthur Young attire notre attention sur le fait que les «temps caractéristiques» se juxtaposent sans se pénétrer entre plusieurs géographies à la typologie différente.
1) Les deux «capitales», de Paris et de Versailles, concentrent les moyens d’information qui font l’admiration de Koraÿs.
2) Au-delà, la circulation se fait d’abord dans un cadre privé, par le biais notamment des correspondances, bien plus rarement, de la presse périodique: c’est dans ce cadre seul que se vérifie le jugement de Georges Lefèbvre selon lequel «les grandes villes que touchaient les routes de poste recevaient des nouvelles tous les jours» (La Grande Peur, p. 79). Le public est par définition minoritaire, et les écarts se comptent en jours, voire en semaines, par rapport à la capitale.
3) Enfin, nous pénétrons dans le plat-pays, lequel constitue, sauf cas particulier, un environnement vide de circulations et d’informations fiables: comme l’a montré Dominique Julia à propos de la Champagne, les localités situées le long des grandes routes bénéficient de meilleurs taux d’alphabétisation. Mais, dans les villages, hors le curé, qui sait lire et écrire? C’est la géographie ancienne des «temps locaux», d’où l’écrit et l’imprimé sont pratiquement absents, et où le continuum de l’information est depuis toujours apporté par les bruits et par les rumeurs.
Le livre exemplaire consacré par Georges Lefèbvre à la Grande Peur (Paris, SEDES, 1932) suggère que le heurt entre des «temps caractéristiques» différents pourrait constituer en définitive un facteur propice à la naissance de bruits, et d'actions, sans contrôle ni fondements. La carte des p. 197-198 (cf cliché) montre que la panique du Clermontois (Clermont-de-l’Oise) prend sa source dans ce monde intermédiaire, celui de la ruralité, mais à proximité immédiate d’une grande route par où transitent courriers, nouvelles… et bruits. Une altercation entraperçue, un conflit ancien, et la peut naît, avant de se répandre, grossie par toutes sortes d’interprétations infondées. De même, la peur de Champagne méridionale naît dans quelques bourgades proches de Romilly-s/Seine, étape de la grande route de Paris à Troyes.
À l’inverse, des régions entières sont épargnées par le phénomène, qui sont souvent des régions de frontière mais aussi, parfois, des régions particulièrement isolées (la Sologne, le haut Morvan, ou encore la plus grande partie de la Bretagne). La Peur, la simplification abusive, sont ainsi l'effet à la fois d’une information médiocre et d’une assimilation problématique. Le modèle pourrait-il, mutatis mutandis, être transposé en notre début du IIIe millénaire, lorsqu'une partie de la population est soumise à l'irruption des nouveaux médias, mais ne sait pas toujours la maîtriser? Revenons-en pour finir à Arthur Young:
Comme si les lignes politiques et les cercles littéraires d’une capitale constituaient un peuple, et non l’universelle diffusion des connaissances agissant, par une rapide communication, sur des esprits préparés, grâce à une habituelle activité du raisonnement, à les recevoir, à les combiner et à les comprendre… 
Qui a dit que la question de l'école était, toujours aujourd'hui, l'une des questions fondamentales posées au responsable politique?

jeudi 27 avril 2017

Le temps caractéristique (4)

Poursuivons un instant sur le «temps caractéristique», pour attirer l’attention sur un phénomène apparemment contradictoire: le raccourcissement du temps caractéristique a pour effet, paradoxalement, de renforcer les inégalités spatiales –et sociales.
Nous avons évoqué dans le dernier billet les transformations qui se produisent dans l’Allemagne de la Réforme où, en quelques semaine, il est devenu possible non seulement de rédiger et de diffuser un texte imprimé, mais aussi d’y répondre et d’engager éventuellement une polémique par le biais du média. Lorsque le libraire-imprimeur de Bâle, Adam Petri, publie, sans doute dans les premiers mois de 1518, une édition des 95 Thèses innovant radicalement sur la forme (il s’agit non plus d’un placard, comme à Leipzig et à Nuremberg, mais d’un petit quarto de quelques feuillets), il précise, en tête du texte, l’objet qui est le sien :
Quare petit ut qui non possunt verbis praesentes nobiscum disceptare, agant id literis absentes [= C’est pourquoi il demande à ceux qui ne peuvent pas discuter directement en paroles avec nous, de le faire de loin, par le biais de l’écrit].
La circulation est très facilitée dans deux cas de figures et, d’abord, par la proximité des grands routes et des principaux itinéraires: c’est par leur biais que transitent les voyageurs, diplomates, négociants, étudiants et autres, c'est eux que suivent les correspondances et les nouvelles, mais aussi les marchandises (dont les livres) à travers l’Europe, par voie de terre ou de mer. Au début du XVIe siècle, la traversée de la côte espagnole à Naples peut ne demander que quatre jours, et les 600 km de la route postale de Malines à Augsbourg représentent vingt-trois relais, soit une distance qui peut être parcourue en moins d’une semaine.
Le second dispositif, évidemment lié au premier, distingue les géographies les plus avancées, celles où la densité de population est supérieure, où la richesse est plus grande et où le maillage du réseau des petites villes et des villes moyennes est plus serré –au premier chef, la géographie de la grande dorsale européenne conduisant des Pays-Bas à l’Italie du Nord par la vallée du Rhin et les cols des Alpes. Les échanges y sont renforcées, de nouvelles pratiques sont rendues possible, par ex. le développement des correspondances privées.
La nouvelle de la mort de Claude de France à Blois le 26 juillet 1524 arrive à Paris dès le 28 (190km: 95km/jour). De même, le désastre de Pavie (24 février 1525) est-il connu dans la capitale dès le 7 mars, soit onze jours après l’événement, pour un peu moins de 900km (82km/jour, malgré la traversée des Alpes).
A contrario, nous voici dans la géographie de l’écart, un mot digne d'être médité: la distance Paris-Cherbourg représente quelque 350km, qui peuvent être parcourus en quatre jours. Le sire de Gouberville, dans son manoir du Mesnil-au-Val, n’est guère éloigné que d’une douzaine de kilomètres de la capitale du Cotentin: pourtant, lorsque Henri II meurt brutalement à Paris, le 30 juin 1559, il n’apprend la nouvelle que fortuitement, par un proche allé à Cherbourg, le 17 juillet (les 350km ont donc été parcourus en 17 jours, soit à peine une vingtaine de kilomètres par jour, et un décrochage radical entre la ville centre et le plat-pays).
Bien évidemment, il faut prendre en considération le décalage entre le courrier le plus rapide (un courrier annonçant la défaite et la capture eu roi…) et le rythme des échanges ordinaires: pour autant, l’opposition entre géographies plus ou moins favorisées n’en reste pas moins très profonde. Cette opposition reste encore d’actualité en France à partir des années 1740, lorsque s’engage la «grande mutation» des routes avec la construction du réseau des nouvelles routes royales: en 1776, on a construit 14 000km de «nouvelles chaussées», qui rejoignent la capitale aux frontières du royaume et aux chefs-lieux des différentes généralités, mais aussi entre elles les grandes villes de province.
Le résultat est une accélération et une densification très sensibles des échanges, phénomène qui accompagne, pour Guy Arbellot, «le processus de libération physique et intellectuelle qui devait amener les Français au seuil de la Révolution». Si les échanges ordinaires suivent les rythmes anciens, soit au plus une cinquantaine de kilomètres par jour, les cartes isochrones publiées par Guy Arbellot montrent que, sur une période de quinze ans, les nouvelles diligences ont divisé par deux les durées des grands trajets et abouti à une intégration bien plus grande de la géographie du royaume (cf cliché).
Cartes isochrones des grandes routes du royaume, 1765 et 1780 (© Guy Arbellot, sur le site Persée)
Les changements sont immenses. Dans sa bourgade de La Fontaine-Saint-Martin, Louis Simon date la mutation du moment où il a «vu aligner la grande route du Mans à La Flèche à travers les champs les prés et les landes». Et d’ajouter :
Avant que les routes fussent faites, le peuple n’était habillé que de serge sur fil, encore les plus aisés. Les autres n’étaient habillés que de toile barrée noir et blanc et quelques uns de breluche. Ce sont les grandes routes qui ont facilité le commerce et qui nous ont procuré les marchandises étrangères attendu, que les transports n’étaient [plus] si chers…
P. A. Demachy, Vue de Tours depuis le pont de la Loire, 1787 (© Musée des Beaux-Arts)
La rupture est encore plus sensible dans les centre principaux, dont la configuration est fréquemment bouleversée par l’arrivée de la route. Celle-ci déboule en tranchée au-dessus de Tours, sur la rive droite de la Loire, en 1757, le pont sur le fleuve est achevé en 1779, et le nouvel axe majeur de la ville, la rue Royale, a été ouvert dans son prolongement dès 1777. En quelques années, l’urbanisation, jusque-là orientée sur le quai de Loire, pivote de 90°, l’axe de référence devenant celui de la route de Paris. On entre désormais en ville par le nord, où une  place monumentale est aménagée, avec le nouvel Hôtel-de-Ville élevé en 1776.
Pourtant, dès que l’on s’écarte des grands itinéraires, la situation change du tout au tout, quand nous quittons l’espace des échanges et de l’information modernes pour celui de l’oralité, de la rumeur, des fake news et des «peurs». La rupture est celle de la géographie: même si Arthur Young s'étonnera du «manque de circulation» qu'il observe en France par rapport à l'Angleterre, l'espace moderne fonctionne d'abord comme un système en réseau, quand l'espace traditionnel reste constitué par un emboîtement de surfaces plus ou moins fermées.

Guy Arbellot, « La grande mutation des routes de France au XVIIIe siècle », dans AESC, 1973 (28), p. 765-791.

samedi 26 mars 2016

Géographie historique et transferts culturels au Bas-Empire

La perspective historique permet de mieux comprendre la géographie qui est la nôtre aujourd’hui, et qui se trouve d’abord structurée par la mise en place des frontières. Des espaces qui avaient une unité ancienne se sont souvent trouvés dissociés –on pense par exemple aux «anciens Pays-Bas»–, d’autres ont été soumis à une conjoncture que l’instauration de nouvelles frontières a parfois très profondément infléchie. C’est peu de dire que l’histoire culturelle et l’histoire du livre en ont aussi subi les contrecoups. L’exemple de la vallée de la Moselle en donne une démonstration remarquable. Après l'échec de Varrus, Rome se préoccupe au premier chef de sa frontière à l’encontre de la Germanie, laquelle correspond de fait à une ligne de défense (le limes), suivant les deux vallées du Rhin et du Danube. La fondation de Trèves, à la fin du Ier siècle avant notre ère, répond à cette problématique: nous sommes en pays celte (les Trevires) un petit peu en retrait du limes, donc relativement à l’abri, et au croisement des deux routes essentielles de Reims au coude du Rhin (Bingen / Bingium et surtout Mayence / Mogontiacum), et de Lyon (donc de Méditerranée) à Cologne (Colonia Agrippina). 
Ces axes majeurs de la romanisation correspondent bien sûr à des axes commerciaux, auxquels sont aussi liés des processus comme la pénétration de l’écriture et de l’alphabétisation. La «stèle du cirque», au Musée archéologique de Trèves (vers 215 ap. J.-C.), illustre un thème largement repris dans les arts figuratifs jusqu’à l’époque moderne: il s’agit du lien entre le développement des affaires de finance et de négoce, et la maîtrise de technique d’écriture et de comptabilité. Un des petits côtés de la stèle présente en effet une scène fascinante, où nous voyons les employés apporter au patron ou à son intendant les rentrées d’argent résultant des activités conduites par celui-ci. Les sacs de pièces de monnaie sont déposés sur la table et le patron, registre en mains note le résultat des opérations.
On remarquera qu’il tient un codex, lequel est probablement constitué d’une série de tablettes de cire (ou de bois) réunies par un double lien et servant à prendre des notes avec un stylet. Détail intéressant, un deuxième personnage, debout, tient dans les mains un second codex: il peut s’agir d’un document sur lequel on a noté des opérations intermédiaires, ou d’une pièce tirée des archives comptables et à laquelle on souhaite se reporter. On sait que ces tablettes (caudex) existent à Rome au moins depuis la fin du Ier siècle, mais elles sont utilisés comme supports de documents n’ayant pas de valeur durable, des notes, des comptes, etc. La forme canonique du livre antique reste bien entendu, jusqu’au IVe siècle, celle du volumen, du rouleau, comme un très grand nombre de vestiges archéologiques en fait foi.
Les axes de pénétration sont donc aussi des axes de pénétration de l’écriture, de l’alphabétisation et des transferts culturels de toutes sortes. Le précédent billet présentait la stèle d’un ancien monument funéraire trouvé à Neumagen / Noviomagus, et mettant en scène des élèves avec leur maître (vers 180 ap. J.-C.). Nous sommes dans un milieu très fortuné, dans lequel un précepteur privé a été engagé pour former les trois fils de la maison. Or, on remarquera que le maître porte une barbe, ce qui laisse à penser qu’il s’agit d’un Grec que l’on a fait venir dans la capitale de l’Empire d’Occident. Sur un autre plan, ces voyageurs de Méditerranée orientale permettent aussi à une nouvelle religion de s’implanter plus rapidement, à savoir le christianisme. 
La Table de Peutinger donne le schéma des principaux axes de communication au Bas-Empire (cf supra). Vers le Rhin, la première étape est précisément Neumagen, dont nous avons dit la richesse des vestiges archéologiques. Vers le nord, la route de Trèves à Cologne ne suit pas les grands axes fluviaux –on pourrait imaginer de descendre la Moselle jusqu’à Coblence / Confluentes, et de poursuivre par le Rhin –, mais elle pique à travers une région longtemps laissée à l’écart et oubliée, celle de l’ancien massif volcanique de l’Eifel, par les villes actuelles de Bitburg, Marmagen / Marcomagus et Zülpich (fr. Tolbiac).
L’Eifel est alors profondément romanisé, et sert de grenier à blé non seulement pour les plus grandes villes, Trèves au premier chef (nous avons dit que la population de la ville romaine a peut-être culminé à 50 000 habitants), mais aussi pour les garnisons du limes. Ce sont des activités très variées (on pense par ex. à la construction du gigantesque aqueduc destiné à alimenter Cologne), des voies de communication, des postes de surveillance (Bitburg / Beda) et des relais de courrier, des bourgs actifs, de nombreuses exploitations rurales et des domaines (villae) parfois absolument somptueux (comme à Welschbillig et à Ahrweiler: cf cliché, un domaine rural du Bas-Empire). Un monde où les échanges sont constants, où l’alphabétisation n’est pas rare, et où l’on rencontrera aussi des temples et des églises, des écoles, des livres et des bibliothèques.
Bien évidemment, l’avantage qui était celui d’une position en retrait du limes devient un élément de plus en plus négatif au fur et à mesure que la frontière craque et que le pays est soumis aux vagues successives et aux destructions: les fortifications élevées au IVe siècle témoignent du danger. Après l’écroulement, les Celtes romanisés sont submergés par les Germains, qui ne connaissent pas l’écriture et qui ne sont pas christianisés. À titre d’exemple, la situation favorable d'une petite ville comme Zülpich devient un élément négatif, quand sa position sur de grandes voies de passage en fait un lieu de confrontation: c’est à Zülpich que Clovis écrase les Alamans à la fin du Ve siècle (496), dans une bataille à l’occasion de laquelle il se serait converti au christianisme. La conjoncture ne redeviendra meilleure, dans la région, qu’aux VIIIe-Xe siècles, avec le développement des missions d’évangélisation, avec la fondation de grandes maisons religieuses, et avec la mise en place de l’Empire carolingien autour d’Aix-la-Chapelle.

Billet suivant sur Trèves et sa région

Le voyageur historien remercie grandement les musées qui, comme le superbe Rheinisches Museum de Trèves, autorisent avec la plus grande libéralité de faire des clichés (tous les clichés ci-dessus, sauf celui relatif à la Table de Peutinger, ont été pris au Musée de Trèves).
Bibliographie très générale sur l'histoire du livre: Frédéric Barbier, Histoire du livre en Occident (3e édition rev., corr. et augm. de l'Histoire du livre), Paris, Armand Colin, 2012 (p. 31 et suiv.).

jeudi 24 mars 2016

À Rome... sur la Moselle: une page de l'histoire européenne et de l'histoire du livre

Nous parlions, dans un billet déjà ancien, de la définition de ce que peut être un «paysage culturel».
Nous voici, à Trèves, dans un environnement historique tout particulièrement lié à l’Antiquité romaine. À hauteur de la ville, la Moselle est franchissable par un gué, sur l’emplacement duquel les Romains lancent un premier pont, en bois, en 17 av. J.-C. –cette date est depuis lors considérée comme marquant la fondation de Trèves. Ville principale de la cité celte des Trevires, Trèves bénéficie de sa position en retrait du limes rhénan, mais au débouché du grand itinéraire conduisant de Rome vers la frontière de Germanie occidentale, par les vallées du Rhône et de la Saône.
Les premiers siècles de notre ère sont tout particulièrement brillants. Le pont de bois est remplacé par un pont de pierre pour partie conservé aujourd’hui (144), et une enceinte quadrangulaire de plus de 6km entoure la ville –la célèbre Porta Nigra est l’une de ses monumentales portes. La localisation stratégique de Trèves explique que, lorsque la pression des Germains se fait de plus en plus sensible, elle soit choisie pour être la ville de résidence de l’empereur romain d’Occident: Constantin († 337) y est régulièrement à compter de 306, et la monumentale «Basilique» que l’on découvre toujours aujourd’hui a été élevée comme la salle du trône de son palais.
De par sa situation géographique au débouché du grand itinéraire de la Méditerranée, Trèves est très tôt christianisée: la population chrétienne s’accroît dès le IIIe siècle, à la tête de laquelle se trouve un évêque, quand l’édit de Milan (313) institue la liberté religieuse dans l’Empire. L’Église des provinces romaines de la rive gauche du Rhin commence à être systématiquement organisée à partir précisément de Constantin, tandis qu’un immense complexe ecclésial s’élève à l’emplacement de l’actuelle cathédrale de Trèves.
La population de Trèves a alors pu culminer à quelque 50 000 habitants, et la ville rassemble, autour de la cour impériale, une pléiade de hauts fonctionnaires et de prélats. Voici Ambrosius, préfet du prétoire des Gaules: son fils, lui aussi prénommé Ambroise, naît à Trèves vers 340, et c’est là qu’il est d’abord formé. Il vient à Rome après la mort de son père, y achève sa formation, et est nommé à la tête de la province d’Émilie-Ligurie à Milan: on sait comment il sera élu évêque de Milan, en 374. Après avoir étudié auprès de Donat à Rome, Jérôme (347-420) vient à Trèves peut-être dans l’espoir d’y commencer une carrière à la cour. Il profite de son séjour pour visiter assidûment la bibliothèque, et pour y copier deux livres d’Hilaire de Poitiers qu’il destinait à son ami Rufin d’Aquilée. C’est à Trèves que, pour la première fois, la tradition du christianisme et de la Bible apparaît dans la vie du futur Père de l’Église.
Parmi les très hauts fonctionnaires et intellectuels qui séjournent plus ou moins longuement à Trèves, il faut citer Ausone (310-393/394), précepteur du fils aîné de l’empereur, en 365. Symmaque (vers 342-402/403) appartient à l’une des familles les plus puissantes de Rome, où son père est préfet de la Ville. Il reçoit une excellente formation, avant que le Sénat ne l’envoie en mission auprès de l’empereur Valentinien, à Trèves, en 369. Ses talents de rhéteur font une très grande impression à la cour.
Rien de surprenant si Trèves apparaît comme l’un des pôles majeurs de la culture et de la civilisation du livre sous le Bas-Empire: la ville accueille des écoles, les archives et la bibliothèque impériales y sont établies, tandis que l’Église aussi possède bientôt ses propres collections de livres. Les grandes villae rurales ont des bibliothèques. Nous connaissons par Merian la reproduction d’une sculpture trouvée près de Neumagen, à proximité immédiate de Trèves, et mettant en scène un lecteur en train de saisir ou de déposer un volumen sur un rayonnage –il s’agit probablement d’une bibliothèque, mais on a aussi évoqué l’hypothèse d’un commerce de livres. Le monument a malheureusement été perdu depuis sa publication.
Une visite au Rheinisches Museum donne l’occasion de découvrir quelques témoignages spectaculaires de la richesse de la civilisation écrite à Trèves aux premiers siècles de notre ère. Il s’agira de témoignages épigraphiques, mais aussi de matériel d’écriture (encriers, stylets, etc.). Mais voici surtout des pièces aussi exceptionnelles que le célèbre bas-relief représentant une scène d’école à la fin du IIe siècle. Au centre, le maître donne son enseignement, les deux jeunes gens assis de part et d’autre déroulent chacun un volumen, tandis qu’un troisième, peut-être plus jeune, les salue en sortant de la pièce.
Terminons avec la mosaïque mettant en scène la muse Euterpe expliquant à un élève, Agnis, l’art de se servir de la flûte (milieu du IIIe siècle). Notre attention est tout particulièrement attirée par la présence du panier à couvercle, posé par terre: il s’agit d’une capsa, autrement dit d’un panier dans lequel on rangeait les volumina alignés verticalement –la mosaïque permet de les distinguer très nettement–, pour les transporter plus commodément.
Comme on pouvait s’y attendre, la conjoncture devient beaucoup plus médiocre à Trèves après la chute de l’Empire. Les cadres de l’Église sont un temps les seuls à subsister, quand l’arrivée en nombre de Germains non christianisés et non alphabétisés change du tout au tout les conditions de fonctionnement de la vie religieuse et intellectuelle dans la région. On est saisi de vertige quand on prend la mesure de la destruction radicale qui a été celle du patrimoine livresque de l’Antiquité. Avouons-le, à Trèves, les conditions sont particulièrement défavorables: la ville, richissime, est détruite à plusieurs reprises. Par ailleurs, le papyrus se conserve, même si dans des cas exceptionnels, autour de la Méditerranée, au contraire de ce qui se passe sous le climat humide de la région de la Moselle.
Une certaine reprise date du VIIe siècle, lorsque la noblesse d’origine germanique tend à faire le choix du christianisme, que des institutions religieuses nouvelles sont fondées en ville et dans la région, tandis que les premiers missionnaires venus des îles anglo-saxonnes commencent à parcourir le pays. Les monuments les plus anciens aujourd’hui conservés par la Bibliothèque de Trèves remontent précisément à cette époque. Ceux qui n'ont pas la chance de pouvoir visiter le Trésor de la Bibliothèque, alias la présentation permanente d'une centaine de pièces exceptionnelles lui appartenant, pourront s'en faire faire une idée dans la somptueuse (et savante) galerie dans laquelle Michael Embach les a publiés (réf. infra).
Notre billet suivant, sur Trèves et sa région.

Michael Embach, Hundert Highlights. Kostbare Handschriften und Drucke der Stadtbibliothek Trier, Regensburg, Schnell & Steiner, 2013, 231 p., ill.

dimanche 31 janvier 2016

Au début du XVIe siècle: la révolte, les clercs et le "commun"

Nous évoquions il y a quelques jours la figure des grandes dynasties de financiers dans l’Europe des années 1500, à travers l’exemple des Fugger. Mais nous rencontrons, à la même époque, des Fugger «au petit pied», comme les Volland à Grüningen (auj. Markgröningen), dans le Wurtemberg. Ce sont, eux aussi, des négociants, mais ils sont formés à l’université, et ils occupent les postes de responsabilité tant dans leur ville de résidence que dans l’administration du duché. Au début du XVIe siècle, les Volland constitueraient la plus riche famille du Wurtemberg.
Le cœur du duché de Wurtemberg, autour de la vallée du Neckar. Nous avons souligné la localisation des trois villes dont il est question dans le billet.
Mais laissons pour aujourd’hui cette approche, pour nous pencher sur une problématique qui lui est étroitement liée, à savoir celle des révoltes et autres processus «révolutionnaires» à l’aube de la Réforme. Le Wurtemberg est touché, entre 1514 et 1516, par une série de révoltes très graves, généralement désignées sous le terme de «révoltes du Pauvre Conrad» –entendons, des paysans sans fortune, qui sont poussés à se soulever par leurs conditions de vie de plus en plus difficiles. Le Pauvre Conrad, c’est l’homme du commun, et la «révolte des paysans» désigne la révolte de la majorité de la population contre ceux qui accaparent l’essentiel de la richesse et des positions lucratives.
Pourtant, l’homme du commun n’y occupe par le premier rôle: bien au contraire. Comme nous l'enseignent les théories de la révolte et de la révolution (Crane Brinton), ce sont les clercs, ceux qui sont formés aux instruments intellectuels nouveaux, qui prennent la tête de mouvements que l’on considèrerait comme a priori spontanés.
Une figure emblématique est celle de Reinhard Geisser. Il est né à Fellbach, non loin de Stuttgart, vers 1474, dans une famille qui était à coup sûr assez privilégiée. Nous le retrouvons en effet comme étudiant à la faculté des Arts de Tübingen en 1490, et comme magister artium trois ans plus tard. Il s’oriente alors vers un cursus de théologie, qui le conduira au doctorat en 1504. Le voici professeur à Tübingen, et doyen de la faculté.
Tübingen est une faculté certes récente (1477), mais que l’on pourrait dire «progressiste», où nous rencontrons aussi bien Gabriel Biel que Conrad Summenhart, et où Mélanchton viendra bientôt. C'est probablement sous cette influence que Geisser va quitter l’université, pour réintégrer la vie du siècle, et cela précisément à Grüningen: en 1513, il prend dans cette ville le poste de doyen de l’église Saint-Barthélemy.
Il est difficile de penser que le choix de Grüningen est dû au seul hasard, et on a bien évidemment l’idée que Geisser a voulu, ici, frapper un grand coup en s’opposant directement à l'establishment. Il s’élève bientôt contre la répartition inégale des richesses, attaquant même le prévôt, Philipp Volland, du haut de sa chaire (7 mai 1514). La ville se soulève, et  la révolte du «commun» se propage rapidement à travers le duché. Geisser, homme de l’écrit, organise la concertation des agitateurs, par des réunions secrètes et des messages portés par pigeons voyageurs...
Wer wissen wöll wie die Sach stand, Mainz, Johann Schöffer, 1514 (VD16, W 1964). On notera la présence de l’illustration de tête, avec la représentation de la fourche à fumier (Mistgabel), qui peut aussi servir d'arme (exemplaire de la Staatsbib. de Berlin).
Nous sommes dans une logique révolutionnaire, qui ne vise à rien moins qu’à mettre en œuvre des principes universels (l’égalité…), à défendre ceux qui se trouvent menacés, et à proposer les grandes lignes d’une reconstruction fondatrice d’un nouveau système socio-politique. L’épilogue est connu: le duc Ulrich, fin politique, joue la montre, et convoque une diète provinciale (Landtag) en juin à Stuttgart, puis à Tübingen. Tandis que les paysans sont écartés de la discussion, l’accord passé le 8 juillet à Tübingen consacre l’alliance du prince, dont les dettes seront très largement remboursées, et des privilégiés, en vue du rétablissement de l’ordre.
Le duc, qui a désormais les moyens nécessaires à la réunion d’une petite armée, est dès lors en mesure de réprimer par la force la révolte du Pauvre Conrad: c’est le temps de l’expulsion de la majorité hors du champ politique –elle n’aura plus son mot à dire sur les affaires du duché. Quant à Geisser, il doit un temps s’exiler –mais nous ne savons pas où il passe les dernières années de sa vie.
Que conclure? Les paysans sont, en effet, poussés à la révolte par une succession de mauvaises récoltes, par la tension démographique plus sensible, par une forme de réaction nobiliaire, par les efforts aussi qui sont ceux des privilégiés en vue de les maintenir en dehors du groupe dirigeant. Mais le rôle du Pauvre Conrad, tout comme celui des paysans de 1524, est  plus ambigu qu'il n'y paraît. Dans les petites villes du Wurtemberg, et à Grüningen en particulier, existe un réseau d’écoles latines (Lateinschule), qui correspondent à une forme d’enseignement primaire, et qui expliquent qu’une partie non négligeable de la population urbaine soit alors passée du côté de l'alphabétisation.
Or, les artisans interviennent en nombre dans le mouvement de protestation, dont la tête est désormais prise par des clercs. Comme pour Geisser, la formation universitaire leur a ouvert des possibilités d’ascension sociale, mais ils se sont aussi rendu compte de ce que la cité de Dieu telle qu’ils pouvaient la rêver ne correspondait pas nécessairement à ce qu’ils avaient sous les yeux. La formule de Guy Rocher serait, mutatis mutandis, en partie applicable au problème des troubles des premières décennies du XVIe siècle, et de l'émergence de la Réforme:
On observe, dans toutes les sociétés pré-révolutionnaires, un changement d'allégeance de la part des intellectuels [entendons: de certains intellectuels], qui deviennent les plus dangereux opposants de l'autorité [et] de la classe dominante et possédante.
Quelques années à peine plus tard, et un autre ecclésiastique, membre de l’ordre des Augustins devenu professeur à la nouvelle université de Wittenberg, affichera sur les portes de l’église de cette ville les 95 thèses, prodrome de la Réforme. Quelques années encore, et la Guerre des paysans (Bauernkrieg), à nouveau en Allemagne du sud-ouest, illustrera de manière paradigmatique le hiatus désormais béant, entre les conceptions du théologien et les revendications à caractère socio-politique, visant à instituer la cité de Dieu dans notre monde terrestre.
NB- Signalons que Grüningen est aussi la ville d'origine du grand imprimeur strasbourgeois Johann Reinhard dit Grüninger, lequel aurait précisément reçu sa première formation à l'école latine de sa ville natale.  

samedi 23 janvier 2016

Des hommes nouveaux pour une nouvelle économie des médias et de l'information

Quelques familles de la Renaissance ont laissé un nom dans l’histoire de l’Europe, qui n’appartiennent pas aux dynasties souveraines, mais bien aux milieux d'affaires. On pensera moins aux Médicis, qui seront les maîtres de Florence et qui feront plusieurs mariages royaux, qu'aux Fugger d’Augsbourg. Ceux-ci se révèlent être des personnalités tout à fait conscientes de la nouvelle économie des médias dans laquelle l’Europe est entrée depuis le dernier quart du XVe siècle.
Trachtenbüchlein de Matthäus Schwarz: Jakob Fugger au travail
L’ancêtre, Hans Fugger, vient s’établir à Augsbourg en 1367, où il délaisse peu à peu les activités liées au tissage pour s’orienter vers le grand négoce et la banque. L’un de ses descendants, Jakob l’Ancien (der Ältere) est à l’origine de la gloire des Fugger: après sa mort (1469), les affaires sont reprises par trois de ses fils, Ulrich († 1510), directeur général à Augsbourg, Georg († 1506), chargé de la succursale de Nuremberg, et Jakob († 1525), auquel est confié le domaine des affaires internationales. Ce dernier sera plus tard surnommé «le Riche» (der Reiche).
La tradition veut que, dans ses familles de grands négociants fortunés, les fils fassent d’abord un apprentissage pratique des affaires: le jeune Jakob vient notamment à Venise, où il est initié à la comptabilité en parties doubles. Il va asseoir sa fortune sur une maîtrise accomplie de toutes sortes de techniques liées à l’écrit: une correspondance d’affaires écrasante lui assure la maîtrise de l’information, c’est à dire la clé de la réussite dans des opérations liées aux différences des cours d’une place à l’autre, mais aussi aux rapports de forces et aux besoins des princes et des souverains. Le célèbre «Livre des costumes» (Trachtenbüchlein) de son secrétaire Matthäus Schwarz illustre parfaitement ce qui fait la fortune du magnat.
Dans la «Chambre d’or» du Palais Fugger d'Augsbourg (die goldene Schreibstube), le jeune secrétaire et comptable principal et son maître sont réunis pour travailler. Il s’agit de dépouiller la correspondance, et de reporter les mouvements de valeurs dans le Grand livre que Schwarz a sous les yeux: les lettres dépouillées sont jetées sous la table, tandis que, autre nouveauté de la comptabilité bientôt adoptée par Jakob Fugger, le Grand livre fait apparaître les comptes ouverts aux différents correspondants. En arrière, un «meuble de notaire», dont les tiroirs abritent les pièces relatives aux affaires conduites avec un certain nombre de villes principales, Rome, Venise, Ofen (Buda) et Cracovie d’abord, puis Milan Innsbruck, Nuremberg, Antorff (Anvers) et Lisbonne. La fortune des Fugger est bâtie sur la construction d'un réseau enserrant les principales places européennes d'affaires, et dont le cœur se situe dans la petite pièce de leur palais d'Augsbourg.
Arrêtons-nous sur un second point, également caractéristique de la modernité: toujours savoir s’entourer des meilleures garanties, et surtout des collaborateurs les mieux formés. On remarque ainsi, dans notre liste de villes, les noms d’Innsbruck, de Buda(pest) et de Cracovie. Nous sommes là devant un autre complexe majeur sur lequel se déploie la fortune familiale, celui des mines et des opérations sur les métaux –un secteur dans lequel l'innovation technique joue un rôle fondamental autour de 1500 au et XVIe siècle. Or, à la fin du XVe siècle, les trois frères commencent à prêter des sommes de plus en plus considérables à l’archiduc Sigismond de Tyrol, sommes pour lesquelles ils reçoivent des remboursements sous forme de livraisons d’argent produit par les mines de Tyrol autour d'Innsbruck.
Puis, en 1494, c’est le lancement des grandes opérations sur les «affaires de Hongrie», dans lesquelles les frères Fugger sont représentés par un correspondant de Breslau, Kilian Auer: il s’agit notamment de reprendre les mines de Neusohl, et surtout de s’attacher les services d’un technicien de haut vol, en la personne de l’ingénieur Hans Thurzo et de son fils Georg. En quelques années, ils mettent en place trois usines de retraitement du minerai, à Hohenkirchen (Thuringe), à Neusohl (Bistritz) et à Fuggerau (près de Villach), assurant une production de cuivre et d’argent écoulée à Cracovie, à Nuremberg et à Venise. Les bénéfices sont énormes: plus de 2 millions de florins entre 1494 et 1526…
Le fait de pouvoir s’assurer les services des techniciens les plus compétents, et de les associer aux affaires, se révèle être un facteur absolument décisif. La réussite des opérations réside dans la qualité de l’information (y compris dans le domaine politique), et dans l'efficacité de leur traitement. Jakob Fugger traite avec les plus grands personnages de son temps, à commencer par l’empereur Maximilien, et par son successeur Charles Quint. Lorsque Dürer assiste à la diète d’Augsbourg, en 1518, le vieux banquier lui commande son portrait: un portrait étonnant par la simplicité de celui qui est alors l’homme le plus riche d’Europe, mais qui est assuré que sa fortune vient de ses seules compétences, et qui ne ressent pas le besoin d’un quelconque apparat pour porter témoignage de sa réussite. On notera d'ailleurs, sur le portrait ci-dessus, la différence de mise entre le jeune et élégant secrétaire, et le richissime banquier, dont la mise est beaucoup plus simple avec sa confortable robe d'intérieur...
Les Chroniques de Nuremberg dans l'exemplaire de l'auteur, acquis par Fugger avec l'ensemble de la bibliothèque de Hartmann Schedel (© Bayerische Staatsbibliothek, Munich)
L’intérêt pour les curiosités artistiques et intellectuelles ressort chez le neveu de Jakob, Raymund Fugger (1489-1535), le fils de son frère Georg: Jakob l’envoie notamment à Cracovie, où il épousera Katharina Thurzó et d’où il dirigera l’ensemble des affaires liées aux métaux en Hongrie. Mais Raymund se consacre beaucoup au domaine des beaux arts et de l’humanisme, il connaît Érasme, Beatus Rhenanus et Mélanchton, et il se constitue une bibliothèque célèbre. Son fils Johann Jakob (1516-1575) poursuit dans cette voie: son bibliothécaire est l’helléniste Hieronymus Wolf, il acquiert en 1552 toute la bibliothèque de l’humaniste nurembergeois Hartmann Schedel, mais les difficultés financées nées des banqueroutes successives de Philippe II l’obligeront en 1571 à liquider sa collection de plus de 10 000 volumes au profit du duc Albrecht V de Bavière.
L’ensemble, qui a constitué la base de la Bibliothèque royale de Bavière, est aujourd’hui toujours conservé à Munich. Signalons que d’autres branches de la famille constituent alors aussi des bibliothèques de plusieurs milliers de volumes.

samedi 19 décembre 2015

En Allemagne "moyenne" (1)

L’historien en général, et l’historien du livre en particulier, a tout intérêt à avoir quelques notions de géographie: lorsque nous donnons à des étudiants un cours sur l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, des noms de villes reviennent régulièrement. En France, une certaine proportion des étudiants sait, du moins devrait-elle savoir, où se trouve Strasbourg. Si nous parlons de Mayence, nous voici sans doute déjà dans un monde plus incertain, pour ne rien dire de la troisième ville d’imprimerie, Bamberg. Seule une minorité d’étudiants saura situer Bamberg comme une ville aux confins de la Bohème, mais sans guère plus de précisions.
Il faut le reconnaître, cet espace qui est celui du bassin du Main est un espace compliqué, même si le concept de «paysage culturel», sur lequel nous sommes déjà revenus à plusieurs reprises, s’applique aussi à la géographie de l’Allemagne moyenne et de ses prolongements. Nous sommes dans un pays de massifs anciens, fermé vers l’est par une ligne de hauteurs assez médiocres, mais dont la traversée est difficile: la Forêt de Bohème au sud (max. inférieur à 1000m), le Fichtelgebirge au centre (1053m), les Monts métallifères (Erzgebirge) au nord (max. 1250m). Les hautes vallées sont sinueuses et souvent étroites, la forêt omniprésente, le climat rude pendant une large partie de l'année.
--> Trois grands bassins fluviaux s’y rencontrent, le Rhin à l’ouest, le Danube au sud et l’Elbe à l’est. Nous sommes aussi, rappelons-le, à la frontière historique de deux grands blocs de population, les Germains et les Slaves, ces derniers s’établissant au VIe siècle dans le bassin supérieur de l’Elbe (l’actuelle République tchèque). 
En venant de l’Ouest, la principale voie d’accès est celle du Main. La rivière se fraie difficilement un chemin depuis les hauteurs de la Forêt de Bohème en direction de son confluent –légèrement en aval de Francfort. À une vingtaine de kilomètres de Bayreuth, l’une de ses sources est toute proche des sources de la Saale, qui coule vers le nord, et de l’Eger, qui se dirige vers la Bohème. Rien de surprenant si la vallée du Main est dominée depuis le Xe siècle par des villes de négoce puissantes, devenues sièges d’évêchés, et qui abritent en outre un artisanat très développé: Bamberg, précisément, mais aussi Wurtzbourg –sans négliger d’autres centres moins importants, mais toujours actifs, Schweinfurt, Kitzingen, Aschaffenburg ou encore Offenbach.
La présence de ces villes, et de nombreuses autres, est essentielle, parce qu’elles constituent en elles-mêmes des espaces d’acculturation, parce qu’elles possèdent des institutions d’enseignement bientôt relativement développées, et parce qu’elles innervent et enrichissent leur plat pays. Nous n’en voudrons ici que deux exemples: à Amorbach, sur un tout petit affluent du Main (la Mud), Johann Welcker, né autour de 1440, est très probablement le fils du bourgmestre de la ville. Il fera ses études à Paris, avant de gagner Bâle en 1478, et d’y entreprendre, sous le nom de sa ville de naissance (Amerbach), une carrière d’imprimeur libraire –on connaît la suite. À l’autre extrémité de notre géographie, et une génération plus tard, nous voici à Kronach, légèrement à l’est de Cobourg, aux pieds de la Forêt de Thuringe: c’est là que naît en 1472 Lucas, fils d’un bourgeois établi dans cette petite ville. Il la quittera bientôt, pour gagner Vienne, puis Wittenberg, et pour faire, lui aussi sous le nom de sa ville de naissance (Cranach), la carrière que l’on sait, de plus en plus en articulation avec les industries du livre.
Bamberg n’est pas exactement sur le Main, mais bien sur son principal affluent, la Regnitz, qui descend des massifs de Franconie, et qui ouvre un passage vers le bassin du Danube. Nous sommes ici devant une autre frontière, historique celle-là: en Rhétie (l’Allemagne méridionale romaine) le limes se calait peu ou prou sur la vallée du Danube, avec Ratisbonne (Regensburg) comme principal point d’appui et, en arrière, Augsbourg. La grande ville contrôlant cette route est celle de Nuremberg, qui tient aussi la route de Pilsen et de Prague (par la Berounka, affluente de la Moldau, et donc sous-affluente de l’Elbe).
Ne nous attardons pas sur la complexité de cette géographie sur le plan politique: elle est dominée, à la fin du Moyen Âge, par les deux puissances majeures que sont le roi de Bohème et l’empereur, mais le pouvoir effectif appartient bien plutôt aux princes-évêques, aux villes libres et impériales, et à quelques grandes dynasties nobiliaires, dont les margraves de Bayreuth. Soulignons plutôt combien nous sommes dans un espace ouvert aussi bien sur les pays du nord que sur le Rhin et l’Europe occidentale, sur la Bohème sur la géographie du Danube, et sur l’Italie: richesses, influences et sensibilités de toutes sortes s’y entrecroisent et s’y retrouvent. Est-il besoin de dire que le «voyageur bibliographe» d’aujourd’hui s’y trouve lui aussi dans un monde béni des dieux: les bibliothèques richissimes se succèdent, de Wurtzbourg à Nuremberg, à Erlangen et à Bamberg, avec son fabuleux fonds de manuscrits et ses quelque 3500 incunables…

mardi 25 août 2015

Barcelone, terre de frontière

En visitant Barcelone, nous pensons aux lignes de fracture chères aux géomorphologues: ces lignes le plus souvent invisibles, mais qui sont celles où les plaques tectoniques se rencontrent, et dans la proximité desquelles se produisent, encore aujourd’hui, les phénomènes volcaniques et les tremblements de terre dont certaines régions sont coutumières. Le concept est-il transposable en histoire, dès lors que nous explorons la succession des siècles? Nous aurions tendance à répondre «oui», mais en ajoutant immédiatement un codicille selon lequel, si lignes de fracture il y a, elles doivent être contextualisées: autrement dit une ligne de fracture pourra être observée dans un certain contexte et à une certaine époque, qui aura disparu quand les conditions d’observation auront elles-mêmes changées. À l’intérieur du royaume de France, et de la France contemporaine, combien de frontières, matérialisées par la présence de fortifications parfois impressionnantes (comme dans notre paisible Touraine, sur les frontières du duché d'Anjou), ou dont le souvenir perdure à travers la géographie institutionnelle (notamment la géographie ecclésiastique), et qui sont aujourd'hui bien éloignées d’une quelconque frontière au sens géographique usuel du terme?
À Barcelone, nous sommes pourtant sur une double frontière, dont la visite du remarquable Musée d’histoire de la ville (MUHBA) permet de se faire une idée: frontière de l'acculturation (la ville fonctionne selon des modalités économiques, sociales, culturelles et autres très différentes de son plat pays), et frontière à proprement parler politique. Nous ajouterons qu’il est d’autant plus intéressant de suivre ces phénomènes, qu’ils s’accompagnent de changements parallèles dans les modalités et dans les pratiques de l’écriture.

Le site de Barcelone a d’abord été occupé par les Ibères, un peuple alphabétisé dont l’écriture combine signes syllabiques et signes alphabétiques (Ve s. av. J.-C.): cette  écriture serait dérivée d'un alphabet de la Méditerranée orientale, soit le phénicien, soit le grec. Apparue au Ve siècle, elle cède la place à l'écriture latine au Ier siècle avant notre ère.
Graffiti ibère, sur un fragment de vase du IIe siècle av. J-C. (on distingue un nom propre: UATINAR). (Coll. MUHBA)
Les Romains, qui succèdent aux Ibères au IIIe siècle avant notre ère, importent toutes sortes de pratiques d’écriture et de lecture, que nous reconstituons en partie par l’archéologie. Plus que par les témoignages nombreux relatifs à la vie quotidiennes, nous sommes frappés par le regard à la fois triste et détaché de ce Barcelonais du Bas-Empire qui semble nous dévisager par delà le silence des siècles (même impression que devant certains portraits du Fayoum).
Scène de chasse, IVe s. (détail. Coll MUHBA)
Le christianisme s’implante à Barcino (Barcelone) au début du IVe siècle de notre ère, et son souvenir perdure à travers la présence de saint Cucufat, martyr originaire d’Afrique du Nord exécuté en 304. Une dizaine d’années plus tard, et le christianisme devient religion d’État (313): une tombe chrétienne du Ve siècle nous fait sentir la tristesse, en même temps que la confiance, de parents frappés par la disparition de leur fils âgé seulement de trois ans mais dont ils recommandent l'âme à Dieu…
Hic requiescit Magnus puer fidelis in pace qui vixit anni III (coll. MUHBA)
Peu à peu, alors que la domination de Rome se fait plus incertaine, le pouvoir de l’évêque tend à s’imposer dans la ville. Le prélat est établi dans son palais, à proximité de la cathédrale et du baptistère, dont une inscription du VIe siècle témoigne de l’implantation des formules chrétiennes. 
O IUBET RENUNCIARE [IN]IMCUM DOMINI (inscription du VIe s., baptistère de Barcelone. Coll. MUHBA)
Après la chute de l’Empire romain, Barcelone passe sous la domination des Wisigoths, mais ceux-ci  ne représentent jamais qu’une minorité romanisée de la population. Au VIIIe siècle, ce sont les Arabes qui entrent en scène, mais ils ne restent qu’un siècle à peine sur le site de Barcelone: avec la reconquête carolingienne, le fleuve Llobregat marque pour plusieurs siècles la frontière entre deux mondes, et le comté de Barcelone est réellement un territoire de marche frontalière.
Inscription arabe (coll. MUHBA)
La marche d’Espagne est organisée par Charlemagne au début du IXe siècle, avec les deux acteurs-cléfs de l’administration carolingienne, celui du comte (comes), représentant l’empereur, et celui de l’évêque, pasteur de la communauté chrétienne. On connaît la suite: avec l’affaissement du pouvoir impérial, les comtes de Barcelone se constituent en dynastie de souverains autonomes, tandis que leur alliance avec la dynastie royale d’Aragon prélude paradoxalement à un certain effacement du comté sur le plan politique (sous Raymond Bérenger IV, 1131-1162).
Mais, dans l’intervalle, un nouveau pouvoir émerge et s’impose: celui des grandes dynasties bourgeoises, dont la fortune est liée à l’activité du port et au grand négoce, et qui obtiennent en 1284 le privilège de pouvoir pratiquement gérer leur ville de manière autonome. La fortune de Barcelone se jouera désormais du côté de la mer… jusqu’à la rencontre de Christophe Colomb et des rois catholiques, précisément à Barcelone, en 1493. L’avenir se tourne désormais, pour un temps, du côté de l’Atlantique, tandis que l’union de la Castille et de l’Aragon repousse la Catalogne et sa capitale de Barcelone à un rôle politique plus secondaire. Pour autant, la frontière perdure toujours, et les prochaines élections législatives espagnoles auront aussi, en Catalogne, la valeur d’un test sur le choix éventuel de l’indépendance….

La catégorie de la frontière est bien évidemment l'une de celles qui s'articulent le plus étroitement avec la catégorie des transferts. 

samedi 22 août 2015

Acculturation et appropriation: à propos de Tarragone

De Ségovie à Tarragone, le voyageur découvre des ensembles médiévaux très remarquables, qu’il s’agisse du monastère cistercien de Poblet ou de la charmante petite ville ancienne de Montblanc. Mais nous voici, à Tarragone (Tarraco), dans la capitale d’une province romaine de première importance, depuis que Cneius Cornelius Scipion en a choisi le port comme base de ses opérations contre les Carthaginois (218 av. J.-C.): la première garnison romaine s’établit sur les hauts de la ville actuelle. Il s’agit, pour Rome, de s’assurer de la suprématie maritime, donc commerciale et politique, à l’encontre de Carthage, et la gens des Scipion joue en l’occurrence un rôle essentiel: l’oncle de Cneius Cornelius obtient la construction de la première flotte romaine, et son père s’empare des îles de Corse et de Sardaigne.
Après la destruction de Carthage, au milieu du IIe siècle avant notre ère, la mer Tyrrhénienne et la Méditerranée occidentale seront romaines pour plusieurs siècles. Cette unité se retrouvera, dans une certaine mesure, lorsque les rois d’Aragon domineront successivement les Baléares (1229), le royaume de Valence (1238), la Sicile (1282) et la Sardaigne (1329). Nous avons souligné l’importance de cette petite «mer intérieure», trop négligée des historiens du livre, dans la première diffusion de l’imprimerie au XVe siècle. À l’époque romaine, la traversée d’Italie en Espagne peut ne prendre que quatre jours…
La décadence de l’Aragon, au début de l’époque moderne, sera due paradoxalement à l’union avec la Castille, qui éloigne les grands centres politiques de la côte, et à la découverte de l’Amérique, qui repousse le commerce de Méditerranée à une position secondaire. 
Mais revenons à Rome. Les monuments et vestiges archéologiques aujourd’hui conservés à Tarragone souligne le rôle de la ville comme capitale de la province d’Hispanie citérieure (la province la plus étendue de l’empire), mais ils montrent toute l’importance de la représentation politique dans l’ordre établi par Rome: Tarraco servira de modèle pour un certain nombre d’autres capitales de province.
César fait du camp militaire (castrum) une colonie romaine, où Auguste lui-même réside en 26 et 25 av. J.-C., quand le réseau routier est réorganisé: depuis Narbonne, la Via Augusta rejoint l’Espagne méridionale (Gadès), en passant par Tarraco. Mais le changement principal date du Ier siècle de notre ère, lorsque la ville est dotée d’un ensemble impressionnant de bâtiments publics: avec Vespasien (70), les Hispaniques reçoivent le droit de citoyenneté latine, et on entreprend à Tárraco la construction d’un forum provincial, sur deux terrasses surplombant la mer. Les bâtiments en sont dévolus, en haut, au culte impérial (avec le temps d'Auguste, à l'emplacement de l'actuelle cathédrale), et en bas aux services de l’administration (probablement abrités dans de gigantesques galeries voûtées: cliché 1). Une vingtaine d’années plus tard, l’ensemble est complété, en contrebas, par la construction du cirque (cliché 1). Deux aqueducs, dont l’un de quarante kilomètres, alimentent alors la ville en eau. 
Deux villes se dégagent ainsi du nouveau dispositif, la ville officielle, en haut, les quartiers d’habitation en contrebas –et jusqu’au port, lequel se situe en dehors des murailles. Le monumental cirque de Tarraco, que l’on visite toujours, est lui aussi construit un petit peu à l’écart des anciennes murailles. Le Musée archéologique propose peu de vestiges relatifs à ce qui intéresse au premier chef l’historien du livre, en dehors des vestiges épigraphiques (inscriptions honorifiques, rituelles ou funéraires de toute sorte). Mais il n’y a rien de surprenant à ce que Tarraco soit très tôt touchée par le christianisme (déjà par l’apôtre Paul?), ni à ce que les admirables vestiges de villae suburbaines (avec leurs bibliothèques?) rendent témoignage à la fois d’une civilisation particulièrement raffinée (cf les mosaïques: cliché 3), et d’une ouverture précoce à la foi nouvelle. L’évêque de Tarraco se substituera un temps aux pouvoirs séculiers entrés en pleine décadence à l’époque des invasions. 
À l’heure où la question de «l’héritage de l’Europe» est constamment posée, la visite de Tarragone nous donne ainsi un certain nombre de clés qui viennent éclairer notre propre histoire... dont il paraît difficile de prétendre qu’elle n’a à voir ni avec l’antiquité classique (romaine au premier chef), ni avec le christianisme.