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jeudi 13 décembre 2012

À propos de Lens... de Delacroix et de Choiseul

Nous avons évoqué à plusieurs reprises le Voyage pittoresque de la Grèce, publié par le comte de Choiseul-Gouffier et qui a constitué le modèle du genre éditorial prolifique représenté par les «Voyages pittoresques» jusqu’au milieu du XIXe siècle. Or, la récente ouverture d’une antenne du Louvre à Lens nous amène à revenir sur un point plus particulier relatif au Voyage, et illustrant à la fois les formes de sociabilité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle, et le jeu des influences possibles dans le domaine artistique.
(© Musée du Louvre)
Parmi les tableaux en effet exposés à Lens figure la célébrissime «Liberté guidant le peuple», d’Eugène Delacroix -c'est d'ailleurs le tableau choisi pour la campagne publicitaire lancée à l'occasion de l'ouverture du nouveau musée. Nous voici sur les barricades parisiennes, dans les derniers jours de juillet 1830. Les cadavres s’amoncellent au premier plan de la composition, elle-même dominée par l’allégorie de la liberté: une jeune femme brandissant le drapeau tricolore, et qu'entourent un gamin en armes et un bourgeois à l’expression résolue qui serre son fusil entre ses mains. D’autres insurgés se pressent à l’arrière-plan d’une scène à la fois réaliste et allégorique, tandis que la silhouette des tours de Notre-Dame rappelle que la Révolution est au cœur de Paris.
Le tableau, réalisé à l’automne 1830, a été présenté au salon de 1831. Or, à l’occasion d’une conférence prononcée en 2010 sur Choiseul, certains auditeurs, historiens de l’art, m'ont suggéré l’hypothèse selon laquelle les illustrations du Voyage pittoresque auraient directement inspiré le jeune peintre, notamment pour sa Liberté.
Rien de surprenant a priori, si l’on considère que Delacroix, comme son aîné Choiseul-Gouffier, est un philhellène, qui a à plusieurs reprises mis en scène les épisodes de la guerre d’indépendance de la Grèce. La figure de la Grèce sur les ruines de Missolonghi, aujourd’hui au Musée de Bordeaux, peut être rapprochée de celle de la Grèce enchaînée qui a, lors de la parution, fait scandale au frontispice du Voyage pittoresque (cf. cliché).
Quant à l’allégorie de 1830, elle fait en effet penser au bandeau de tête du tome I, dont l'auteur explicite lui-même le sujet. Nous sommes à Coron (les murailles de la ville forment l'arrière-plan de la scène): «Bellone franchissant un amas d’armes et suivie des guerriers russes montre aux Grecs esclaves le symbole de la liberté qu’ils ont la lâcheté de fuir». Rappelons que, dans la première version de son «Discours préliminaire», le jeune comte de Choiseul appelait à la libération de la Grèce contre les Ottomans, avec le soutien actif de la tsarine. La gravure est de Choffard, d'après Monet, et datée de 1778.
Ces filiations sont non seulement possibles, mais vraisemblables. On sait que le jeune comte de Choiseul était, depuis ses années de collège, un ami très proche, peut-être le plus proche, de Talleyrand. Delacroix, quand à lui, est né à Charenton, tout près de Paris, le 26 avril 1798. Son père, Charles François Delacroix, ancien secrétaire de Turgot, avait été élu à la Convention avant de devenir ministre des Affaires extérieures de 1795 à 1797. Talleyrand, qui lui succédera à ce poste (Delacroix est alors envoyé comme ambassadeur à La Haye), est parfois considéré comme le père d’Eugène, dont il aurait apparemment beaucoup facilité les débuts. Quelques années plus tard, c'est Talleyrand qui intervient pour permettre à Choiseul de rentrer d'émigration.
Quoi qu’il en soit, le Voyage pittoresque est évidemment un livre que l’on rencontre dans ce milieu de réformateurs, à la fois libéraux et relativement conservateurs, de sorte qu’il est plausible que le jeune Delacroix  se soit à plusieurs reprises souvenu de certaines des gravures qui ont pu frapper son regard d’enfant. On rappellera simplement le témoignage de Chateaubriand, autre admirateur de la Grèce, expliquant qu’«il n’est personne qui ne connaisse les tableaux de M. de Choiseul». De même, le Musée de la Vallée-aux-Loups possède-t-il un remarquable paravent dont la décoration reprend le motif de l’une des planches du Voyage. Quant à la célèbre Liberté, elle aura à son tour plus que probablement inspiré un autre artiste, qui introduira, une trentaine d'années plus tard, dans ses Misérables la figure de Gavroche ramassant les cartouches sur les cadavres de la barricade -mais, signe des temps?, Gavroche était absent de la gravure de 1778.

Geneviève Lacambre, «La représentation du peuple dans la peinture du XIXe siècle», dans Le peuple existe-t-il?, dir. Michel Wieviorka? Auxerre, Éd. Sciences humaines, 2012, p. 179-193.

mercredi 1 février 2012

Histoire du livre au quotidien... en 1819

La publication du Voyage pittoresque de la Grèce s’est étendue presque sur un demi siècle: après le premier volume, terminé en 1782, la sortie du deuxième volume est considérablement retardée par le déclenchement de la Révolution française, puis par le départ du comte de Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur de France à Constantinople, pour se réfugier à Saint-Pétersbourg. Le travail reprend difficilement après le retour de l’émigré à Paris, un premier ensemble sort en 1809, mais tout est à nouveau interrompu par le décès du comte à Aix-la-Chapelle (1817).
On sait que, dans les mois qui suivent cette disparition, le libraire Jean-Jacques Blaise, originaire de Normandie (Falaise), rachète l’ensemble de la documentation relative à ce qui reste à publier («manuscrits, dessins, planches») et les droits du Voyage pittoresque. Entré dans la librairie probablement par son mariage avec Anne Mécquignon, elle-même parente d’une des principales familles actives dans la branche, Blaise est alors établi «À la Bible d’or», à Paris, 24 rue Férou, entre le palais du Luxembourg et l’église Saint-Sulpice.
Il donnera une réimpression du tome I, et publiera le tome II dans son intégralité, après avoir fait compléter autant que possible le texte, et graver de nouvelles planches. Pour ce véritable travail d’édition scientifique, il réussit à s’attacher la collaboration de l’académicien Barbié du Bocage (1760-1825), lequel avait déjà travaillé au tome I. Il précise en outre : «Je n’ai pas été moins heureux pour l’exécution des belles gravures qui terminent le Voyage pittoresque, puisque j’ai retrouvé M. Hilaire, artiste distingué, un des collaborateurs de M. de Choiseul, et M. Dubois, qui récemment fut chargé par l’auteur de faire le voyage de la Troade, pour y lever des plans et recueillir des renseignements…»
Une lettre inédite adressée par Barbié du Bocage à Blaise (datée de Paris, le 30 septembre 1819), précise la manière dont le travail s’est fait:
J’ai l’honneur d’envoyer à Monsieur Blaise les dessins pour la Carte de la Plaine de Troie afin de les donner à M. Bouclet. Je passerai chez celui-ci pour m’entendre avec lui. Je n’ai pas mis la lettre pour ces dessins, parce que ce n’est pas l’affaire de M. Bouclet. Je la mettrai sur une épreuve tirée sur papier collé lorsqu’il aura fait tous les changemens nécessaires. Il me reste encore quelques points à vérifier mais j’aurois eu besoin de deux des dessins que de M. Dubois qui sont entre les mains de M. Hilaire. Je donnerai ces petites corrections à M. Bouclet lorsque ces dessins seront revenus de chez M. Hilair.
Bien le bonjour.
Son serviteur
Barbié du Bocage
Ce 30 7bre 1819
[Au verso, p. 4 : M. Barbié 30 – 7bre – 1819]
Identifions les éléments mentionnés dans la lettre : la «Carte de la plaine de Troie» figure en effet au tome II du Voyage, et les signatures précisent qu’elle a d’abord été levée par Cassas en 1786-1787 (lors de son séjour au Palais de France), mais que Barbié du Bocage l’a «corrigée et augmentée» effectivement en 1819.
Apparemment, on a conservé le dessin initial, compris dans le lot cédé à l'éditeur. Il s’agit désormais de le faire graver, et c’est l’éditeur qui transmettra le dessin au graveur pour la confection de la planche. Fr. Bouclet est un professionnel installé à Paris, où on le rencontre déjà à l’époque de la Révolution: l’Almanach du commerce de Paris de l’an V (1805) le signale comme «graveur en géographie», domicilié 5 rue des Boulangers. Il s’agit donc d’un spécialiste de la confection des cartes.
Barbié du Bocage indique d’autre part qu’il passera lui-même chez le graveur, pour accélérer le travail et proposer quelques modifications (il est fait mention de «changements» à apporter avant le tirage de l’épreuve).
En revanche, Bouclet n’est pas «graveur en lettres», et les indications de légendes, etc., devront être reportées ensuite par un autre spécialiste: Barbié du Bocage, le moment venu, les indiquera sur l’épreuve. Il est probable que ce spécialiste est Beaublé, dont le nom figure comme «écrivain» (scripsit) sur d’autres plans publiés dans le Voyage à la même époque.
Enfin, nous voyons que le petit groupe des collaborateurs de Choiseul-Gouffier est reconstitué: certains des dessins préparés par Dubois en Troade se trouvent présentement chez Hilaire, et Barbié du Bocage attend leur restitution avant la mise au point définitive.
Au total, un petit document issue de la vie quotidienne, mais qui, mis en relations avec l’histoire d’un titre particulièrement complexe, nous éclaire efficacement sur les pratiques de la librairie parisienne en ces premières années de la Restauration, et, implicitement, sur les processus de continuité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 302 p., ill.

mardi 4 janvier 2011

Conférence d'histoire du livre / Lecture in the history of the book


Monsieur Régis Boyer,
président de la
Société des Amis de la Bibliothèque Sainte-Geneviève
vous prie de bien vouloir assister à la conférence prononcée par

Monsieur Frédéric Barbier

sur

Le comte de Choiseul-Gouffier et son Voyage pittoresque de la Grèce

le mardi 11 janvier 2011 à 18h15

Entrée libre

Salle de lecture du département de la Réserve
Bibliothèque Sainte-Geneviève
10 place du Panthéon, 75005 Paris

(métro et RER: stations Maubert-Mutualité et Luxembourg.
Bus: 21, 27, 38, 84, 89)
Tél. 01 44 41 97 61
courriel: josseabsg@free.fr et: mcpillet@univ-paris1.fr

Cliché: en Asie mineure, un caravansérail (détail) 

mercredi 6 octobre 2010

Histoire du livre: le Voyage pittoresque de la Grèce

Vient de paraître:
Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d'un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, 302 p., ill., index.

Voici un jeune comte, membre d'une des plus grandes familles de France, cousin du principal ministre de Louis XV et familier de la cour royale: mais ce mondain, élève de l'abbé Barthélemy, se passionne pour l'Antiquité grecque au point d'organiser lui-même un voyage de découverte de plusieurs mois en Grèce, en mer Égée et jusqu'à Constantinople.
Marié avec la fille unique d'un des hommes les plus riches de France, Choiseul, devenu Choiseul-Gouffier, se ruine en dépensant sans compter pour tenir son rang, mais aussi pour publier le récit de son voyage. Son Voyage pittoresque de la Grèce est un livre somptueux et très cher, et pourtant un remarquable succès de librairie: il figure dans toutes les grandes bibliothèques de l'époque. L'auteur a inventé une forme bibliographique nouvelle, dans laquelle le premier rang est donné à l'illustration. Il a lui-même réalisé un certain nombre des dessins ayant servi à la gravure des planches, et il fascine son lecteur en entremêlant le récit au quotidien d'un voyage extraordinaire et l'étude savante des vestiges de l'Antiquité découverts au fil de la route. Lui qui n'est évidemment pas un libraire crée pourtant, avec son livre, le genre bibliographique des "voyages pittoresques", qui se répandra dans toute l'Europe pendant un demi-siècle.
À peine âgé d'une trentaine d'années,  Choiseul-Gouffier, déjà membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, est élu au fauteuil de d'Alembert à l'Académie française. Sans aucune expérience diplomatique ni politique, et même partisan de l'indépendance de la Grèce, il est pourtant nommé à l'ambassade de Constantinople: un poste particulièrement difficile, mais où il compte surtout poursuivre ses études sur la Grèce et travailler à la continuation de son livre. Loin de sa famille, de ses amis et du monde parisien, il vivra rapidement son long séjour au Palais de France comme un exil de plus en plus pénible à supporter.
Représentant typique de la plus haute noblesse, camarade d'enfance de Talleyrand, l'ambassadeur n'en appelle pas moins de ses vœux une réforme profonde du système monarchique en France. Mais ce partisan de la réforme est bloqué à Constantinople par la Révolution, il ne pourra pas rentrer dans son pays et devra se réfugier auprès de Catherine II à Saint-Pétersbourg: de sorte que son long séjour sur les rives du Bosphore lui aura certainement sauvé la vie. L'un de ses fils se marie en Russie, et lui-même devient le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Russie.
Enfin rentré en France au tout début du XIXe siècle, largement ruiné et désormais séparé de sa femme, Choiseul-Gouffier abandonne la vie mondaine pour se consacrer tout entier aux études d'érudition et à la poursuite de son Voyage pittoresque, et pour créer à Paris, à partir des collections qu'il avait constituées avant la Révolution, l'un des premiers musées d'Antiquités. Il entreprend de faire construire à cet effet un bâtiment néo-grec sur les actuels Champs Élysées. La mort l'empêchera de conduire ces deux projets à leur terme.
Choiseul-Gouffier, ou l'histoire d'un rêve de savoir, de voyage et de livre, un rêve qui finit par envahir toute la vie de son auteur. Choiseul-Gouffier, ou l'itinéraire d'une vie individuelle, mais qui nous introduit de manière remarquable à une meilleurs compréhension de la situation en Europe au cours d'une période particulièrement complexe.

Ill.: le comte de Choiseul-Gouffier est bien entendu d'abord un "antiquaire", mais qui se découvre ethnologue lorsqu'il nous donne l'image la plus précise de la vie quotidienne des habitants des pays qu'il traverse. Ainsi d'un intérieur grec dans une île de l'Égée (2), ou de la cour du caravansérail sur une route d'Asie mineure (3). (Clichés F. Barbier).

vendredi 23 juillet 2010

Connexions tourangelles

En évoquant Gabriel de Choiseul et son Voyage pittoresque de la Grèce, nous touchons aussi à une géographie relativement inattendue, qui est celle de la région de la Loire.
En effet, l’entourage du jeune comte se trouve tout particulièrement lié à la Touraine. Allons d’abord au principal: le duc de Choiseul (Choiseul-Stainville) achète le domaine de Chanteloup, aux portes d’Amboise, en 1761. Avec l’exil du duc, en 1770, Chanteloup devient le lieu de séjour de nombre de personnalités : il y a un temps deux cours au royaume de France, dont la plus célèbre n’est pas nécessairement celle de Versailles. Le duc de Chartres (futur Philippe-Égalité), le prince de Beauvau, les ducs de Gontaut et de Lauzun, Sénac de Meilhan, mais aussi Beaumarchais, la maréchale de Luxembourg, Madame de Gramont (sœur de Stainville) et Madame Du Deffand viennent à Chanteloup pour des séjours plus ou moins longs, tandis que l’abbé Barthélemy s’y installe à demeure, profitant d’une « superbe bibliothèque » de 6 à 7000 volumes installée dans une galerie voûtée et dont il entreprend le catalogue.
Au centre des jardins, la célèbre pagode est élevée par Louis-Denis Le Camus de 1775 à 1778 : cette chinoiserie de fantaisie est conçue comme un temple à l’amitié. Le rez-de-chaussée adopte le modèle d’un sanctuaire antique, une sorte de tholos avec une colonnade dorique circulaire. Une inscription rédigée par l’abbé Barthélemy proclame, dans le petit salon de marbre qui occupe le premier étage :
Étienne François duc de Choiseul, pénétré des témoignages d’amitié, de bonté, d’attention dont il fut honoré pendant son exil par un grand nombre de personnes empressées à se rendre en ces lieux, a fait élever ce monument pour éterniser sa reconnaissance.
Gabriel de Choiseul aussi visitera Chanteloup. Et l’amateur d’histoire du livre se rappellera que Chanteloup a aussi accueilli des presses de château, étudiées notamment par A. Gabeau (« Note sur l’imprimerie à Amboise [et sur l’imprimerie particulière de Chanteloup] », dans Bull. de la Sté archéol. de la Touraine, X, 1895-1896, p. 60-62). Les Mémoires de Choiseul-Stainville ont d’abord été imprimés à Chanteloup, en un très petit nombre d’exemplaires.
Mais la connexion tourangelle se rencontre encore à travers un certain nombre d’autres personnages. Le principal est certainement François Cassas (1756-1827), fils d’un ingénieur géomètre des routes royales, né à Azay-le-Ferron, un petit bourg du Berry appartenant au baron de Breteuil. Lui aussi ingénieur des Ponts-et-Chaussées, il travaille d’abord au chantier du pont de Tours, avant de venir étudier le dessin à Paris. Pensionné par le duc de Chabot, il voyage en Flandre et en Suisse, mais aussi en Italie (où il visite la Sicile avec Vivant-Denon) et jusqu’en Dalmatie. En janvier 1784, un dîner chez l’ingénieur Cadet de Limay (1733-1802), gendre de l’Orléanais Aignan-Thomas Desfriches (1715-1800), va orienter sa vie dans une nouvelle direction.
Parmi les convives, on trouve en effet d’autres artistes et d’amateurs d’art, dont les peintres Claude Joseph Vernet (1714-1789) et Claude Henri Watelet (1718-1786). Ce dernier, également homme de lettres et académicien depuis 1760, est receveur des Finances de la généralité d’Orléans, ce qui lui assure des revenus considérables. Mais un autre convive est
Monsieur de Choiseul-Gouffier, l’amateur le plus zélé pour les beaux-arts, qui réunit à beaucoup de connoissances et de goût un talent agréable ; il dessine (…) avec beaucoup d’intelligence. »
Cassas présente certains de ses dessins d’Italie, Choiseul les apprécie, et les deux hommes sympathisent. Deux mois plus tard, alors que Choiseul a été nommé ambassadeur à Constantinople (1784), il s’attache l’artiste en lui versant une rente annuelle de 1500 livres Cassas expliquera avoir été « séduit » par les projets de son nouveau protecteur :
Je venois de passer six années tant en Italie qu’en Sicile, en Istrie et en Dalmatie (…). Telle étoit ma situation à Paris vers 1783, c’est à dire à l’époque où M. Choiseul-Gouffier fut nommé ambassadeur à Constantinople. Il alloit en Turquie avec des projets brillants pour les arts. Ils me séduirent (…), je sacrifiais tout au plaisir de m’y associer…
Lorsqu’il se mettra en route pour Toulon et Constantinople, quelques mois plus tard, il ne laissera à Paris chez Choiseul pas moins de 475 dessins concernant son voyage en Italie. Plus tard, il publiera son célèbre Voyage pittoresque de la Syrie, de la Phoenicie, de la Palaestine et de la Basse Ægypte (Paris, an VII).
Voici encore un autre destin remarquable: Alexandre Maurice Blanc d’Hauterive (1754-1830) a enseigné chez les Oratoriens de Tours, il est un familier de Chanteloup en même temps qu’un proche de l’abbé Barthélemy. C'est donc tout naturellement qu'il accompagne Choiseul à Constantinople lorsque celui-ci y est nommé ambassadeur, avant de devenir secrétaire de l’hospodar de Moldavie et pratiquement représentant de la France dans cette principauté (1785). Plus tard, nous le retrouvons comme consul de France à New York, où il accueille Talleyrand, qu’il avait d’abord rencontré en Touraine. Plus tard encore, lorsque l’ancien évêque d’Autun, à peine rentré d’émigration, devient ministre des Affaires étrangères du Directoire (1797), il ne tarde pas à appeler Alexandre d’Hauterive à Paris pour l’assister. La carrière de celui-ci se déroulera dès lors toute au ministère. 
Aux confins de la Touraine et du Berry, le château d’Azay-le-Ferron se visite toujours aujourd’hui, où le visiteur découvre un certain nombre de documents relatifs à Cassas et à son œuvre. Quant au château de Chanteloup, il a malheureusement disparu, à l’exception de sa célèbre pagode. Une exposition du Musée des Beaux Arts de Tours lui a pourtant été consacrée en 2008 («Un moment de grâce autour du duc de Choiseul»).

mercredi 21 juillet 2010

Voyages en Grèce

Les mois d’été sont propices aux voyages et, parmi les buts de vacances estivales, la Méditerranée orientale et la mer Égée occupent toujours une place de choix, avec notamment l’Égypte, la Grèce et la Turquie, pour nous en tenir aux destinations touristiques les plus fréquentées. Mais le voyage en Grèce aussi a une histoire, à laquelle sera pour partie consacré un titre à paraître cet automne chez Armand Colin : il s’agit du Rêve grec de Monsieur de Choiseul, sous-titré Les voyages d’un Européen des Lumières. Les premières épreuves viennent de nous en parvenir.
Issu d’une célèbre famille des Lumières et élève de l’abbé Barthélemy (l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis), le comte de Choiseul (Choiseul-Gouffier) renouvelle en effet l’étude de l’Antiquité grecque en organisant à vingt-quatre ans son célèbre voyage en Grèce (1776) qui le conduit à travers l'Archipel, puis le long de la côte d’Asie mineure jusqu’à Constantinople, avant de visiter la Athènes et la Grèce continentale.
Dès son retour à Paris, Choiseul lance la préparation de son Voyage pittoresque de la Grèce, un ouvrage qui fonde le genre éditorial des «voyages pittoresques» en même temps que la renommée de son auteur. Le premier volume, achevé avec la publication du Discours préliminaire en 1782, fait une large part aux rencontres du comte avec tel ou tel personnage «pittoresque» au fil des escales ou des étapes: ainsi du «moine voltairien» sur la grève de Patmos, ou encore de l’aga Hassan dans sa petite capitale d’Asie mineure.
L’ouvrage est aussitôt un succès européen et, à trente et un an, Choiseul est élu au fauteuil de d’Alembert à l’Académie française. Parallèlement, il commence à agir pour se faire nommer à l’ambassade de Constantinople, un poste à ses yeux idéal pour poursuivre son travail d’archéologue et d’historien antiquisant. Mais, au Palais de France, le comte découvre rapidement une réalité à laquelle il n’avait pas vraiment songé: le déclin de l’Empire ottoman et la montée en puissance de la Russie rendent singulièrement complexe et délicate la situation politique en Méditerranée orientale, et les «puissances» donnent libre cours à leurs ambitions pour contrôler des positions devenues stratégiques, à commencer par celles des «détroits».
À Constantinople, Choiseul est aussi rattrapé par la Révolution. Il remplit ses obligations de diplomate le plus longtemps possible, avant de quitter l’ambassade pour se réfugier en Russie, auprès de Catherine II. Bientôt, il sera nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. En 1802 enfin, il peut bénéficier des dispositions prises pour le retour des émigrés, et rentrer à Paris: il y poursuit la préparation de son livre, mais se lance aussi dans la réalisation d’un projet particulièrement innovant, celui d’un «musée d’antiquités» qui doit faire de la capitale française une sorte de nouvelle Athènes. La mort (1817) l’empêchera de concrétiser son projet, en même temps que de voir l’aboutissement de la publication de son Voyage pittoresque.
Gabriel de Choiseul a été l’homme d’un rêve, le rêve de la Grèce, et l’homme d’un livre, le Voyage pittoresque de la Grèce. Il s’impose comme une figure exceptionnelle pour prendre la mesure des aspirations, des tensions, des choix intellectuels et artistiques, mais aussi de l’évolution des sensibilités dans toute l’Europe au cours d’une période particulièrement complexe.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières, à paraître, Paris, Armand Colin, 2010.

Ill. : au Palais de France, au-dessus de Constantinople (cliché F. Barbier).

jeudi 11 février 2010

Éphéméride: à Chantilly

Aujourd'hui, Chantilly agréable-ment sous la neige, avec des vues inhabituelles du château et du parc. La Bibliothèque conserve un exemplaire du rarissime Discours préliminaire du Voyage pittoresque de la Grèce, de Choiseul-Gouffier (Paris, Philippe-Denis Pierres, 1783), mais, de manière curieuse, elle n'a pas le Voyage lui-même. Choix du bibliophile (l'ancien agent de change parisien Armand Cigongne) particulièrement attentif à la plus grande rareté de l'objet? Le catalogue de la bibliothèque d'Armand Cicongne, établi par Le Roux de Lincy, est publié en 1861: Catalogue des livres manuscrits et imprimés composant la bibliothèque de M. Armand Cicongne, membre de la Société des bibliophiles..., Paris, L. Pottier, 1861.