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vendredi 9 juin 2017

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
 
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 12 juin 2017
16h-18h
Les origines de la Réforme en France:
transferts culturels et histoire du livre
(1517-1523)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!

La conférence, la dernière de l'année universitaire, sera suivie du pot de fin d'année.
La conférence sera également l'occasion de présenter le programme  de la séance foraine de l'année universitaire 2016-2017, séance qui devrait se tenir à Strasbourg le mercredi 21 juin prochain (voir le programme ici).
 
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



dimanche 18 décembre 2016

Histoire du livre et histoire du droit: le privilège en 1516

Nous voici au cœur de l'Europe, autour de 1500.
La situation politique du Saint-Empire est très particulière, dans la mesure où il s’agit d’une manière de confédération de territoires soumis à des entités variées: des principautés, des villes libres, des institutions ecclésiastiques (abbayes ou autres), etc., le tout «coiffé» par une instance supérieure, celle de l’Empereur… lequel est à la fois un souverain théoriquement élu, mais aussi dans le même temps un prince territorial.
Hérité de l’époque carolingienne, le statut de l’Empereur est unique, en ce qu’il est la seconde «tête» de la chrétienté. En principe, le pape a le pouvoir spirituel (ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un prince territorial) et l’empereur, le pouvoir temporel. Pour autant, dans une conjoncture générale combinant territorialisation (le pouvoir politique doit être assis sur un territoire déterminé) et modernisation des structures de l’État, la suprématie impériale est contestée non seulement à l’extérieur, mais aussi dans l’Empire même. L’Empereur cherche à mettre en place une administration plus unifiée, mais il se heurte souvent à l’opposition des «États» (Reichsstände) participant à la Diète (Reichstag) et comme tels constitutifs de l’Empire.
Cette problématique joue aussi dans le domaine du livre et de l’imprimé, lorsque les professionnels cherchent à obtenir des autorités les privilèges qui protégeront peu ou prou leurs investissements. Bien évidemment, ces privilèges n’ont de valeur que sur le territoire soumis à l’autorité qui les émet: d’où l’intérêt, dans une structure aussi dispersée que peut l’être l’Allemagne à la Renaissance (en même temps le premier producteur de livres en Europe), de faire appel à une autorité supérieure, celle de l’Empereur, dont certains actes s’appliquent partout à l’intérieur des frontières de l’Empire. Le privilège de librairie y daterait du tournant du XVe au XVIe siècle, avec celui accordé à la Sodalitas rhenana Celtica pour l’édition de Hroswitha von Gandersheim par Conrad Celtis à Nuremberg. Les privilèges impériaux se multiplient dans les premières décennies du XVIe siècles mais, si leur octroi fait partie des droits propres (Reservatrechte) de l’Empereur, les princes territoriaux, voire certains Magistrats urbains ne tardent pas à imiter celui-ci: ainsi, après l’évêque de Bamberg, du duc de Bavière, du duc et de l’électeur de Saxe, ou encore du Magistrat de Leipzig.
Le privilège est octroyé au libraire, à l’imprimeur ou à l’auteur. Or, l’édition du Nouveau Testament (Novum Instrumentum) par Érasme chez Johann Froben à Bâle en 1516 permet de revenir sur cette problématique. Deux exemplaires de l’ouvrage sont précisément présentés dans le cadre de la superbe exposition «Impressions premières» organisée par la Bibliothèque municipale de Lyon, tandis qu’un colloque passionnant tenu à la Sorbonne vient de lui être consacré.
Il est logique que Johann Froben, qui a donné l’édition, ait voulu protéger son investissement en prenant un privilège impérial: le grand libraire-imprimeur a mis des moyens considérables à la disposition d’Érasme pour réaliser la préparation du texte, et il a dû engager des sommes importantes tant pour la composition (les fontes latines, et surtout grecques) que pour le papier (les 1200 exemplaires auxquels aurait été tirée notre première édition). Rappelons en outre que Froben lui-même est sujet impérial: il est né vers 1460 dans la petite ville de Hammelburg, au nord de Wurtzbourg (sur les territoires de l’abbaye de Fulda). Il vient d’abord à Bâle comme étudiant, avant de s’y établir à demeure, et la ville elle-même de Bâle, ralliée à la Confédération des cantons suisses en 1501, restera pourtant formellement partie du Saint-Empire jusqu’aux traités de Westphalie (1648). Or, le libraire pense que l’essentiel de son marché est situé dans cette géographie.
Le privilège octroyé par Maximilien vaut pour quatre ans, et interdit aussi bien la publication d’éditions concurrentes à l’intérieur de l’Empire que l’importation d’éventuelles contrefaçons venant de l’étranger. Le privilège est mentionné au titre, dans un dispositif calqué sur celui de l'épigraphie romaine, mais le texte lui-même n’en est pas imprimé dans le volume. On remarquera que la deuxième édition bâloise (1519) ne porte plus de privilège impérial, mais qu’elle s’ouvre par la lettre de recommandation du pape Léon X. Il est au demeurant possible que la décision de Froben de donner une nouvelle édition du texte précisément en 1519 relève, certes, de la volonté d’y inclure les améliorations apportées par l’auteur et de barrer la concurrence, mais aussi du souci de se protéger alors même que le privilège impérial arrive à son terme…
Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’édition de 1516, notamment sur sa «mise en livre», sur les éléments du paratexte et sur les rapports entre le texte principal (sur deux colonnes) et les Annotationes (le commentaire, qui se présente à longues lignes). Signalons que les richesses considérables conservées par la Bibliothèque de Lyon lui permettent précisément d'exposer deux exemplaires de cette édition en vis-à-vis, mettant ainsi en regard le texte et le commentaire correspondant... Nous pourrions aussi revenir sur les éditions successives du Nouveau Testament d'Érasme publiées jusqu’à la mort de celui-ci (1536), voire sur la réception de l’ouvrage, à travers notamment certaines particularités des exemplaires aujourd'hui conservés. Mais attendons, en l’occurrence, la publication prochaine des Actes du colloque Le Nouveau Testament d’Érasme: regards sur l’Europe des humanistes

lundi 19 septembre 2016

De Bâle à Lyon, à Paris et à Burgos: les transferts culturels à l'œuvre

Nous restons encore, pour ce présent billet, en Espagne, et dans l’environnement de la devotio moderna, de la morale, et de la rénovation de la foi caractéristique des années 1500.
Le thème du Narrenschiff (La Nef des fous) constitue en effet un véritable cas d’école pour illustrer la problématique des transferts culturels à l’époque de la révolution gutenbergienne. On se souvient que la première édition du texte de Brant est donnée à Bâle par Johann Bergmann en 1494. L’étude des éditions et adaptations successives permet de reconstruire une partie des réseaux d’affaires et d’influences par lesquels circulent la marchandise –le livre– et son contenu –les textes proposés et leurs illustrations.
Outre les éditions du texte de Brant lui-même, un autre personnage intervient dans ce complexe, en l’espèce de Josse Bade. Né très probablement à Gand en 1462, celui-ci fait ses premières études chez les Frères de la Vie commune établis dans cette ville, avant de venir à Louvain, puis à Ferrare et à Mantoue: c’est là notamment qu’il s’initie au grec. Sur la route du retour, remontant la vallée du Rhône, il exerce d’abord comme enseignant à Valence, puis à Lyon (1492). Il entre bientôt comme éditeur scientifique et «directeur littéraire» chez le grand imprimeur libraire Johann Trechsel, dont Claudin pense qu’il était lui-même originaire de Bâle (t. IV, p. 51 et suiv., notamment p. 65). Il épousera sa fille, Thalie.
Mais, un an après la mort de son beau-père (mai 1498), nous retrouvons Bade à Paris (été 1499), travaillant d’abord pour le plus important libraire-éditeur de la rue Saint-Jacques, Jean Petit. Quatre ans plus tard, il est installé de manière indépendante. Ne poursuivons pas sur la carrière de Bade, lequel mourra en 1535, après avoir publié plusieurs centaines de titres, mais arrêtons-nous sur son travail comme adaptateur et continuateur de Brant, à travers son petit traité des Naves stultiferae.
C’est à Lyon, où lui-même vient d’arriver, qu’il a découvert le texte de Brant, auquel il s’adresse en vers – on rappellera que les échanges sont particulièrement denses entre Lyon, Genève et Bâle:
Ecce Ararim praeceps Rhodani qua concipit unda 
Là où le flot précipité du Rhône rejoint la Saône
Nota est ingenii splendida vena tui.
Le talent splendide de ton esprit est connu.
Mais c’est à Paris que se fera le premier transfert: de passage dans la ville dès 1497, Bade entre en contact avec les frères de Marnef, alors même que ceux-ci travaillent à leurs éditions de Brant en français et en latin. Josse Bade
dut en voir les épreuves [de la traduction française] et discuter avec eux de la portée philosophique de l’œuvre; l’idée vient d’y ajouter un petit supplément à l’usage des femmes; [Bade] se chargea du travail, et promit de se mettre à l’ouvrage dès son retour à Lyon. Le 10 septembre 1498, il leur en adressait le manuscrit, rappelant dans sa préface que l’idée venait d’Angilbert de Marnef (Renouard, I, p. 13. Voir aussi p. 158 et suiv., et II, p. 73 et suiv.).
Marque typographique de Fadrique de Basilea à Burgos: le modèle est
évidemment celui de Johann Bergmann à Bâle (d'ap. Vindel, 1951, n° 70).
Les Naves stultiferae sont traduites en français (pour être plus facilement accessibles à un lectorat féminin…) par Jean Drouyn et publiées à Paris peu après, le texte latin ne sortant, quant à lui, qu’au tout début de 1500 (v. st.).
Il est très remarquable que la première reprise de cette édition latine soit donnée dans une tout autre géographie, à savoir celle de l’Espagne du Nord –alors que Brant ne sortira quant à lui jamais dans la péninsule. C’est en effet un imprimeur libraire d’origine suisse, Fadrique Biel, qui publie les Stultiferae naves à Burgos, probablement au tout début du XVIe siècle :
Jodocus Badius Ascensius, Stultiferae naves, [Burgos], Fadrique de Basilea (Friedrich Biel), [post 18 févr. 1500], 4°. a-b (8)-c(4). Goff B5; C 795; Haebler 39; BMC X 64; GW III, col. 264a; Renouard, II, p. 80, n° 3.
Et nous voici à nouveau devant les connexions bâloises. De fait, Fadrique Biel est identifié avec Friedrich Biel, imprimeur à Bâle dans les années 1472, notamment en association avec Michael Wenssler, avant de passer en Espagne. Plus tard, Wenssler lui aussi quittera Bâle pour exercer successivement à Cluny et à Mâcon (1493), puis à Lyon, sous le nom de Michael de Basilea (1494). La connexion bâloise apparaît renforcée par le fait que l’imprimeur de Burgos conclut son petit opuscule en insérant une marque typographique calquée sur le modèle bâlois de Johann Bergmann, le premier éditeur du Narrenschiff de Brant: autour du lion portant l’écu (avec un chiffre «4»), le phylactère indique la devise et la date «Nihil sine causa 1499» au dessus du nom «F[redericus]. A[lemanus]. de Basilea». Biel, prototypographe de Burgos, est alors une personnalité connue: son premier titre conservé date de 1485, mais il travaille dans cette ville sans doute depuis quelques années déjà, à la demande du chapitre cathédral –son atelier est d’ailleurs tout proche de la cathédrale. Jusqu’à son décès dans les années 1519, il s’imposera comme le principal imprimeur de la ville. L’atelier passe alors à son gendre, Alonso de Melgar († 1526), puis à Juan de Junta (Giunta). Cette dernière famille, on le sait, illustre le renouvellement de la connexion lyonnaise: le Florentin Jacques Giunta qui s’installe à Lyon dans les années 1520, avant que les affaires familiales ne tissent un vaste réseau entre l’Italie du nord (Venise), Lyon et l’Espagne.
La carte comparative des réseaux des imprimeurs-libraires lyonnais et parisiens au XVe siècle est très éclairante. Pour autant, la méthode employée se fonde sur les déplacements des imprimeurs eux-mêmes. Si, pour Lyon, la route de Bâle est  plus importante que celle d'Italie, le rôle de la ville comme tête de réseau en direction de la péninsule ibérique n'apparaît pourtant pas ici: il faudrait pouvoir creuser les logiques de réseaux, et prendre en considération les données relatives au cursus de chacun, à sa famille, à ses associés, etc., de manière à éclairer davantage des systèmes qui sont par nature multipolaires (Philippe Niéto, «Géographie européenne des incunables lyonnais: deux approches cartographiques», dans Histoire et civilisation du livre, II (2006), ici p. 44).
Très peu d’exemplaires sont conservés de l’édition espagnole des Stultiferae naves: l’ISTC ne donne, en Europe, que les localisations de Londres (BL), de l’Escurial, de la Bibliothèque nationale d’Espagne et de l’ancienne bibliothèque de l’université Complutense (deux autres exemplaires sont aussi signalés à New York). C’est l’exemplaire de la Complutense que nous avons pu examiner, grâce à l’obligeance de nos collègues madrilènes: le petit opuscule figure dans un recueil, sous une reliure de parchemin du XVIe siècle, et avec un ex libris manuscrit du Colegio Mayor d’Alcalá. Il est malheureusement incomplet du dernier cahier (exemplaire numérisé).
Voici donc un livre rarissime, qui vient illustrer un système de transferts triangulaires articulant Bâle (et le modèle du Narrenschiff allemand), Lyon et Paris (avec la reprise par les Français), pour finir à Burgos. Dans le même temps, notre dossier nous fait revenir sur le paradigme de l’innovation en matière d’édition: celle-ci est élaborée, certes, dans les grands ateliers –on pense tout particulièrement à Koberger–, mais elle est aussi portée par les petits, ces typographes itinérants, souvent d’origine allemande, qui sont partis chercher fortune au loin et dont certains finissent dans la misère (un Johann Neumeister) tandis que d’autres, comme Friedrich Biel, réussissent en définitive à s’imposer.

Bibliogr. : Josefina Cantó Bellod, Aurora Huarte Salves, Catálogo de incunables de la Biblioteca de la Universidad Complutense, Madrid, Editorial Complutense, 1998.
Philippe Renouard, Bibliographie des impressions et des œuvres de Josse Badius Ascensius, imprimeur et humaniste, 1462-1535, Paris, É. Paul et fils et Guillemin, 1908, 3 vol.

jeudi 2 juin 2016

Une Disputatio académique en 1512

Une scène toujours intéressante pour les historiens du livre est celle de la rencontre entre le Christ et les docteurs. Hans Fries (vers 1460- après 1523) nous en donne en 1512 une interprétation fascinante, sur un volet d’un retable: le tableau est aujourd'hui conservé au Musée des Beaux-Arts de Bâle.
Nous sommes en réalité devant l’image d’une disputatio universitaire, dont la scène est dominée par la figure presque caricaturale du président, dans sa chaire surélevée. Son bonnet rouge témoigne de son rang universitaire (serions-nous chez les juristes, ou peut-être devant un tribunal?), et son lorgnon désigne, comme nous l’avions souligné, sa qualité d’intellectuel. Au premier plan, le Christ est en robe noire: est-ce le noir des origines, qui ouvrira à la lumière du monde (mais on rappellera aussi l’association du noir et de l’austérité réformée)? Surtout, le Christ est pratiquement le seul membre de l’assemblée à ne pas avoir de livre entre les mains: les docteurs au contraire suivent son argumentation «texte en mains», et un personnage à l’arrière plan montre même à son voisin le passage auquel il faut se référer. Les uns et les autres se plient à la gestuelle codifiée qui est celle de l’argumentation rhétorique (l’index droit levé).
On peut s’interroger sur la position du personnage représenté à droite au premier plan, le seul à se tourner vers le spectateur: peut-être dépose-t-il son livre en arrière, parce qu’il abandonne la «lettre morte», emporté qu’il est par la «parole vivante» qui est celle du Christ? (Ne porterait-il pas, en outre, un bonnet de fou?). Au fond de la salle, Joseph et Marie sont pratiquement dans la position des père et mère venus assister à la soutenance de leur fils…
Né vers 1460, le peintre lui-même, Hans Fries, est fils d’un boulanger de Fribourg (Suisse), mais il a fait son apprentissage à Berne, avant d’exercer à Bâle, à Fribourg et à Berne. Ce superbe tableau provient quant à lui du «Museum Faesch». C’est un étonnant coup d’œil qui nous est ainsi lancé, et qui ouvre une perspective à laquelle nous n’aurions certes pas pensé: les Faesch en effet sont en effet une famille originaire de la région de Fribourg-en-Brisgau. Établis à Bâle au tournant du XIVe au XVe siècle, ils s’imposent rapidement parmi les plus importantes lignées de notables de la ville. Au XVIIe siècle, Remigius Faesch (1595-1667) est surtout attiré par les études, et par le droit. Il est étudiant à Genève, puis à Bourges, à Paris, à Marbourg et à Bâle, il voyage en Italie, et passe le doctorat en droit (1628). Faesch enseignera à Bâle, assurera à plusieurs reprises la charge de recteur, et il sera conseiller du duc de Wurtemberg et du margrave de Bade. Mais, pour notre propos, il est surtout un collectionneur particulièrement fortuné et actif. Son «musée» (Faeschisches Kabinett), auquel notre tableau appartient, entrera dans les collections de l’Université, puis du Musée des Beaux-Arts, en 1823.
Rappelons incidemment qu’un membre de la famille, Franz Faesch, sert comme officier la république de Gênes en Corse, où il épouse Angela Maria Pietrasanta, veuve Ramolino (1757). Ce mariage en définitive assez obscur se révélera particulièrement brillant: Laetizia, fille du premier mariage, épouse en effet l’avocat Charles (Carlo) Bonaparte (1767), et elle sera la mère de Napoléon. Le fils du second mariage, Joseph, est connu en France comme le «cardinal Fesch», oncle de l’empereur et archevêque de Lyon –une transition spectaculaire s’il en fut, de la tradition réformée au catholicisme romain, pour un personnage qui décédera prince pontifical (1839).
Mais l’essentiel n’est pas là, pour aujourd’hui du moins. Le tableau de Fries nous fait ressouvenir d’une scène banale dans les villes universitaires, comme l’est précisément Bâle, et il est pour nous d’autant plus précieux que l'artiste est un tenant de la représentation la plus objective possible. Les disputes académiques, les examens, les soutenances et les exercices de toutes sortes constituent des spectacles ouverts à toute personne intéressée et qui sont parfois appréciés à la manière de véritables tours de force. D’autres «disputes» que celle du Christ se rencontrent dans l’iconographie, comme notamment la dispute de saint Étienne. Cinq année encore et la publication, dans la nouvelle université de Wittenberg, des 95 thèses du moine augustin Martin Luther va ouvrir pour la chrétienté occidentale une période radicalement nouvelle, d’innovations et de troubles très profonds: à défaut de savoir si les Thèses de Luther ont été effectivement disputées à Wittenberg, force est de constater que leur reproduction et leur diffusion très rapides par le biais de l’imprimerie constituent un phénomène radicalement nouveau, qui nous fait entrer de plain pied dans la logique de la publicistique moderne. 

Dictionnaire historique de la Suisse
Musée des Beaux-Arts de Bâle

dimanche 17 janvier 2016

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 1er février 2016

16h-18h
Les principales ressources numériques mobilisables
pour l'histoire du livre des XVe et XVIe siècles
par
Monsieur István Monok,
professeur à l'Université de Szeged,
directeur général des Bibliothèques et des Archives
de l'Académie des sciences de Hongrie

En clin d'œil: sur un vase grec du Ve siècle av. J.-C., le professeur travaille avec son ordinateur portable



Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 10 janvier 2016

Conférences d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 11 janvier 2016
14h-16h
Les livres du "pays latin":
collèges et librairie  au XVIIIe siècle (1)
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)

16h-18h
Le Novum instrumentum d'Érasme (1516)
par
Madame Christine Bénévent,
professeur d'Histoire du livre et de Bibliographie
à l'École nationale des chartes,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)

Novum Instrumentum d'Érasme (1516) (© Universitätsbibliothek Basel, BibG B 3)
 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


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vendredi 30 janvier 2015

Les archives des bibliothèques

Les archives des bibliothèques sont une source négligée, mais dont les richesses sont réellement très grandes. À la Bibliothèque de l’Université de Bâle, dont le détail des catalogues d’archives est en grande partie disponible en ligne, le fonds de la correspondance reçue est tout particulièrement intéressant, avec, entre autres, des lettres de libraires éditeurs attentifs à identifier les titres susceptibles d’être d’entrer dans leur catalogue (comme E. Augé à Rouen en 1880). Mais voici encore des lettres de personnalités du monde savant comme Karl Batsch (Heidelberg, 1879) ou encore Samuel Berger (Paris, 1879). Baudrier prépare son voyage de Lyon à Bâle, et il écrit au conservateur, Sieber, le 29 mai 1879:
Monsieur,
Mon compatriote et confrère en bibliophilie, M. Renard, a bien voulu vous demander si je ne vous serai [sic] pas importun en allant, vers le milieu de juin, étudier sous votre direction les précieux incunables de la Bibliothèque dont la surveillance vous est confiée. Vous avez eu l’obligeance de lui promettre pour moi le plus cordial accueil. Je ne veux pas attendre de l’avoir mis à l’épreuve pour vous en remercier. Il y avait au XVe siècle et au commencement du XVIe, entre nos deux villes, des relations bien plus intimes qu’elles ne le sont de nos jours. Je tiens pour certain que l’imprimerie nous est parvenue par l’intermédiaire de Bâle, et je tiens à examiner les monuments qui vous restent de ses débuts chez vous, pour les comparer avec les nôtres. Tel est le but principal du voyage dont, grâce à votre concours, j’espère revenir chargé de notes et de souvenirs précieux.
Je ne peux pas déterminer exactement l’époque de mon départ, étant obligé de faire coïncider mon absence avec les exigences de mes fonctions [Baudrier est président de la cour d'appel]. Je ne pense pas cependant me tromper de beaucoup en vous disant que j’aurai vraisemblablement le plaisir de vous voir dans quinze jours ou trois semaines.
Veuillez en attendant, Monsieur le Conservateur, agréer avec mes remerciements la bien vive expression de mes meilleurs sentiments (Archiv UB Basel, A-I 13a).
D’autres lettres suivront, en 1880, dans lesquelles Baudrier remercie le conservateur de son accueil… et lui demande de nouvelles précisions. Dans une lettre du 9 mars 1880, il le remercie de lui avoir déposé, lors de son passage à Lyon, un
délicieux plan de Bâle » : …Merci du Plan de Bâle. Il est parfait, et l’épreuve que vous me donnez est excellente. Je vois les cellules des anciens chartreux de la vallée de Sainte-Marguerite, et avec un peu d’imagination je pourrai me figurer que je distingue celle de Jean de la Pierre
Lettre du président Baudrier, 1879 (Univ. Bibl. Basel, Archiv)
Nos réseaux savants, qui recoupent des réseaux commerciaux (les livres aussi circulent) rassemblent des savants, mais aussi des bibliothécaires, des personnalités des différentes institutions universitaires ou autres (académies, sociétés savantes, etc.) et des libraires: à Francforts-s/Main, la grande librairie Baerntravaille notamment pour la Bibliothèque de Bâle, tandis qu’à Nancy Oscar Berger-Levrault poursuit sa collecte des éditions de thèses strasbourgeoises, et propose des échanges, et des services.
En somme, dans les bibliothèques, on trouve des livres, certes, et «bien d’autres choses», comme on me l’a un jour finement fait remarquer. Mais on trouve aussi ce que l’on y cherche trop peu, des archives, qu’il conviendrait d’abord de préserver en les conservant dans de bonnes conditions, en les classant, et en les cataloguant, avant de pouvoir les étudier. Nul doute que leurs apports seraient considérables s’agissant des pratiques du travail intellectuel, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement des champs littéraire et scientifique parfois depuis le XVIIIe siècle –sans parler de l'archivistique elle-même, et des développements de la rationalité bureaucratique dans l'institution bibliothécaire.
Autant de fonds richissimes qui attendent d’être repérés, et exploités. 

Bibliogr.: Henri Baudrier, Une Visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, par un bibliophile lyonnais, Lyon, À la Librairie ancienne d'Aug. Brun, 1880.

samedi 27 septembre 2014

Modernité urbaine autour de 1500: la gloire de Bâle

La géographie historique (et la cartographie!) est toujours très riche en enseignements pour l’historien. Ainsi, au XVe siècle, une ville moyenne occupe une position exceptionnelle dans l’histoire de l’Europe: Bâle, au coude du Rhin, compte peut-être quelque 10 000 habitants dans la première moitié du siècle, mais elle est une Ville d’Empire (depuis 1025), qui contrôle à la fois la vallée et le pont (depuis 1226) du grand fleuve, la route de Genève et de France (Lyon), et les débouchés d’Italie par le lac des Quatre Cantons et par le Saint-Gothard. Rappelons qu’une Ville d’Empire bénéficie du privilège de se donner le régime politique qu’elle souhaite, et de s’administrer de manière autonome.
À partir de 1431 et pendant près de deux décennies, la tenue du deuxième (après Constance) concile œcuménique fait de Bâle la capitale de la chrétienté occidentale –Æneas Sylvius Piccolomini, le futur pape Pie II, est le secrétaire du concile. Non seulement les prince de l’Église, mais leurs familiers, les savants et les clercs, les fournisseurs de matières premières (papetiers…) et de services (copistes…), se rassemblent à Bâle, où une quantité d’initiatives sont prises, qui vont dans le sens d’une modernité fondée sur la lecture et sur la méditation. En 1460, la ville devient siège d’université et, peut-être une dizaine d’années plus tard, elle accueille ses premières presses à imprimer, celles de Berthold Ruppel, un ancien ouvrier de Gutenberg: l’ISTC recense quelque 860 titres publiés à l’adresse de Bâle avant 1501, soit une production globale que l’on peut estimer à 4 à 500.000 exemplaires mis en circulation en moins de cinquante ans.
L’université, et la richesse de l’environnement intellectuel de Bâle, jouent, comme on le sait, un rôle décisif dans l’installation des premières presses parisiennes. Johann Heynlin (1430/1433-1496) vient de Stein (Königsbach-Stein), près de Pforzheim, d’où il tire son surnom usuel: Jean de la Pierre, alias Johannes de Lapide. Après ses études à Leipzig, il entre en 1453 au collège de Sorbonne –dont la bibliothèque est alors une des plus riche, sinon la plus riche d’Europe. Nous le retrouvons à Bâle en 1464-1466. Guillaume Fichet, recteur de la Sorbonne, revient d’une mission diplomatique à Milan (1469-1470) convaincu de l’importance du nouveau média de l’imprimé, et il se rapproche de Heynlin pour mettre à exécution son projet d’installer des presses à Paris. L’Atelier de la Sorbonne commence à travailler cette même année grâce aux ouvriers recrutés par Heynlin à Bâle et dans la région du Rhin supérieur (Constance, Colmar et Stein). On sait en outre que Heynlin, après son doctorat en théologie soutenu à Paris, sera un temps enseignant à Bâle: il se retirera en définitive à la Chartreuse de Bâle, à laquelle il léguera sa bibliothèque personnelle de 257 volumes (dont 204 incunables). Parmi ses familiers, nous rencontrons Sébastien Brant, lui-même docteur utriusque juris de Bâle et professeur à l’université de cette ville.
Bâle sera surtout connue pour posséder un certain nombre d’ateliers majeurs, au premier chef ceux d’Amerbach et de Froben, célèbre dans toute l’Europe humaniste comme l’ami d’Érasme, et l’éditeur de son Nouveau Testament. Dans l’intervalle, en 1501, la ville est entrée officiellement dans la nouvelle confédération des cantons suisses, et elle passe officiellement à la Réforme en 1528-1529. Nous reviendrons sur la cas exceptionnel de la bibliothèque des Chartreux de Bâle, mais concluons pour aujourd'hui: aux antipodes d’un modèle centralisé à la française, Bâle offre, jusqu’à aujourd’hui, un exemple idéaltypique de la modernité impulsée par une forme d’autonomie administrative, par la richesse capitaliste, et par le contrôle de réseaux multifonctionnels qui s’étendent à la plus grande partie de l’Europe occidentale. 

Johann Helmrath, Das Basler Konzil, 1431-1449: Forschungsstand und Probleme, Köln, Wien, Böhlau Verlag, 1987 («Kölner historische Abhandlungen»).
Frédéric Barbier, «Émigration et transferts culturels : les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie en France au XVe siècle», dans Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Comptes rendus, janv.-mars 2011, p. 651-679.

vendredi 4 juillet 2014

Qu’est-ce qu’un «paysage culturel»?

A Bernkastel, sur un méandre de la Moselle... en hiver
Nous insistions, il y a quelques semaines, sur le rôle décisif tenu, dans le domaine de l’histoire des idées et des pratiques culturelles, par les grands conciles de la première moitié du XVe siècle, le concile de Constance d’abord (1414-1418), celui de Bâle ensuite (à partir de 1431). A une époque où la plupart des intellectuels et des savants sont peu ou prou liés à l’Eglise, ces conciles sont l’occasion de les réunir en nombre, et pour une durée relativement longue. Y viennent non seulement des prélats et leurs familiers, dont un certain nombre d’humanistes, mais aussi des clercs entrés dans la haute administration ou dans la diplomatie, et des enseignants, sans oublier des auteurs et autres professionnels du livre, copistes et «libraires».
A Constance et à Bâle, nous sommes intégrés dans un «paysage culturel» (kulturelle Landschaft) alors très favorable, celui des pays du Rhin moyen et de l’Allemagne du sud: une géographie caractérisée par la densité de sa population, par le nombre des villes souvent plus ou moins autonomes, voire indépendantes, par les développements de l’économie et du négoce, et par une richesse moyenne supérieure. Quelques très grandes villes dominent l’activité sur le plan économique, au premier chef Nuremberg, Augsbourg et Strasbourg, mais certaines villes moyennes, comme Bâle, réussissent aussi à s’imposer, notamment dans le domaine intellectuel et artistique, puis, rapidement, en matière de typographie. 
Les grandes cours épiscopales et archiépiscopales (de Besançon à Mayence, à Trèves et à Cologne) sont nombreuses, plus encore les maisons religieuses, donc les écoles –et les bibliothèques–, tandis que l’éclatement politique apporte un autre gage de vitalité, avec la présence de «villes de résidence», de cours et d’administrations, mais aussi des universités de Heidelberg (1386) et de Fribourg (1457), ou encore d’Ingoldstadt (1472), de Trèves (1473), de Mayence et de Tübingen (1477), sans oublier, à nouveau, Bâle (1459).
Diversité politique et intégration géographique se conjuguent avec l'ouverture sur l’extérieur: un facteur très important de réussite et de modernité concerne en effet la facilité des relations avec des géographies plus larges, et qui sont elles aussi des géographies avancées. L’Italie est accessible notamment par les cols alpins (Gotthard, Brenner), et par la vieille route romaine du Rhône, par Genève et Lyon; le Rhin constitue la principale voie de communication européenne et assure les communications avec les riches pays bourguignons «du Nord» et avec la mer; une «route royale» (via regia) conduit de Nuremberg à Leipzig ou à la ville royale de Prague; enfin, du côté du royaume de France, la métropole parisienne (et son université!) se profile toujours à l’arrière-plan.
La Bibliotheca Cusana
Dans cet espace intégré, les échanges sont constants, et les carrières facilitées. Les exemples de réussite sont légions: Nicolas de Cuse (1401-1464) est originaire de la petite ville de Kues, sur la Moselle (Nicolaus Cusanus), il est un ancien élève des Frères de la Vie commune à Deventer, et étudie à Heidelberg, Padoue et Cologne. Participant au concile de Bâle, il est envoyé à Constantinople, avant de devenir chanoine de Liège, et d'être fait cardinal et prince-évêque de Brixen. Le cardinal a connaissance de l’invention de Gutenberg, à Mayence, qu’il souhaiterait très probablement importer en Italie, et il rassemble une bibliothèque de 270 manuscrits, toujours conservés aujourd’hui dans l’hôpital par lui fondé à Bernkastel. L'assise financière de la fondation est d'abord apportée par la propriété de quelques-uns des vignobles les plus renommés de la Moselle.
Bien d’autres noms pourraient être ici évoqués, et il n’est que de rappeler le rôle de l’université de Bâle dans l’installation des premières presses parisiennes, avec des personnalités comme Johannes de Lapide, alias Johann Heynlin, originaire de Stein, une petite ville proche de Pforzheim. Johann Tritheim (1462-1516) est désigné d’après son lieu de naissance, la bourgade de Trittenheim, sur la Moselle, et il étudie notamment à Heidelberg, avant de devenir abbé de Sponheim, non loin du coude du Rhin (1483). Il s’intéresse aux découvertes de Gutenberg et sera consulté par certains des plus grands personnages de son temps. Tritheim réunit à Sponheim une bibliothèque exceptionnelle, et il est regardé comme l’inventeur de la première bibliographie rétrospective imprimée, en l’occurrence le De scriptoribus ecclesisaticis édité par Johann Amerbach à Bâle en 1494. Il dédie son livre à l’évêque de Worms Johann von Dalberg, lui-même ancien étudiant d’Erfurt et de Pavie, mais surtout chancelier de l’électeur palatin et l’un des représentants en vue d’une des plus grandes familles de la noblesse rhénane.  On le devine, la théorie des graphes et  des réseaux trouverait un champ très privilégié d’application au sein de cette géographie novatrice.

A l’époque moderne, un «paysage culturel» se caractérise ainsi comme un espace dont les conditions générales de fonctionnement (sur le plan de la démographie comme sur celui de l’économie) sont plus favorables, au sein duquel s’équilibrent les éléments porteurs d’une certaine diversité (notamment en matière politique) et ceux qui sont facteurs d’intégration, et où, toujours, l’ouverture vers l’extérieur est assurée. L’ascension sociale restera toujours exceptionnelle, mais elle est effectivement possible, notamment par le biais des études et par le service des grands. Les réseaux de solidarités diverses s’entrecroisent, selon des logiques liées aux affaires et au commerce, mais aussi à la politique et aux intellectuels et aux des artistes, voire aux techniciens –comme l'illustre un Gutenberg.
D’autres «paysages culturels» pourraient être repérés en Europe à l’aube de l’époque moderne, par exemple celui des villes et des châteaux de la Loire, autour des cours des princes d’Orléans (Blois), de Berry (Bourges) et de Bretagne (Nantes), puis de la cour royale de France (à Amboise et dans les autres châteaux de la région). Mais une dernière remarque s'impose: dans un royaume comme la France, l’essentiel de la géographie fonctionne en dehors de ces «paysages culturels», puisque la grande majorité de la population est établie dans un plat-pays médiocrement peuplé, où les échanges restent difficiles et où, dans la plupart des cas, l’économie consiste avant tout en une économie de subsistance, souvent écrasée de droits féodaux et toujours à la merci d’une période de troubles ou d’une crise des d’approvisionnements. La faiblesse de la création de richesses se conjugue à l’étroitesse des horizons pour y rendre très problématique toute possibilité d’échapper à une destinée bornée d’avance…