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jeudi 5 janvier 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 9 janvier 2017
16h-18h
À propos du Narrenschiff de Sébastien Brant:
problèmes de sources et de comput 
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Calendrier des bergers, Paris, 1493 (détail d'une des tables. © Bibl. de Valenciennes)
 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). 

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

Et, puisque nous parlerons de calendriers, n'oubliez pas les vœux du blog! Nous avons voulu les présenter cette année sous la forme d'un hommage à la vie à Paris, surtout si les circonstances peuvent se révéler parfois difficiles.

samedi 9 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et les vendre

L’expansion rapide de la typographie en caractères mobiles dans les villes allemandes au cours de la seconde moitié du XVe siècle marque le temps d’une «révolution du livre» dans laquelle l’innovation touche tous les domaines. Revenons un moment sur la typologie de l'innovation.
Certes, la production imprimée prend une extension absolument inédite par rapport à ce qu’a pu être l’économie du manuscrit. Mais la mise au point de la technique a mobilisé des capitaux certainement importants: dans une logique qui s’apparente à celle du capital-risque (pensons au terme allemand de Aventur, que l'on retrouve en français dans la formule de la «grosse aventure»), les investisseurs financent la mise au point de techniques innovantes, pour l’exploitation desquelles ils exigent le secret et dont ils attendent des retours considérables. L’activité même de l’imprimerie supposera aussi de disposer d’un vaste crédit, pour la gravure et la fonte, ou pour l’achat des caractères typographiques, pour les livraisons de papier, pour le paiement des ouvriers, etc.
Les dépenses sont encore accrues pour des éditions spectaculaires, comme celle dont le Nurembergeois Koberger se fait une spécialité, avec la Bible allemande de 1483, avec surtout les Chroniques (Liber chronicarum) de 1493. Un des facteurs clés qui permet à des villes comme Nuremberg, Venise, Lyon ou encore Paris de s’imposer au premier plan dans la branche nouvelle d’activités réside précisément dans la disponibilité de capitaux considérables pour les investissements, auxquels on devra joindre la présence d’une clientèle nombreuse et parfois aisée, voire fortunée, et le contrôle sur des réseaux de commerce et de négoce étendus: les principaux acteurs jouent au niveau international, comme un Johannes de Colonia (Johann von Köln) entre la région rhénane et l’Italie (Gênes et Venise) à compter des années 1456.
Nous savons, bien sûr, depuis les travaux pionniers d’Henri-Jean Martin, que l’innovation concerne aussi la «mise en livre» elle-même – et on connaît le rôle essentiel d’un entrepreneur comme Koberger pour l’invention du «livre imprimé». Elle inclut aussi la mise en œuvre de politiques éditoriales différenciées, avec tout le travail de logistique que cette activité suppose, et celle de pratiques et de réseaux de diffusion permettant d’écouler la production et de faire circuler les valeurs en paiement. Bien entendu, des copistes et des revendeurs assuraient la diffusion du manuscrit auprès d’une certaine partie du lectorat potentiel (pensons à l'exemple de Haguenau), mais le changement d’échelle induit par le passage à l’imprimé suppose d’autres structures: c’est par rapport au marché que se conquiert le succès de la technique nouvelle, donc par la mise en place de nouvelles pratiques et de nouveaux systèmes de diffusion.
La souscription est connue dès la Bible à 42 lignes de 1455, tandis que les premiers «voyageurs» démarcheurs apparaissent dans la décennie 1470, et que des placards publicitaires commencent parallèlement à être imprimés, à Mayence ou encore à Augsbourg, en vue de leur diffusion. 
Catalogue de Peter Schoeffer, vers 1470 (BSB, Ink 207).
Le fait que les imprimeurs / éditeurs (pour employer la désignation moderne) diffusent eux-mêmes leur production est évidemment logique : la juxtaposition d’une imprimerie et d’un comptoir de «librairie» sur la gravure de la célébrissime Danse macabre des imprimeurs nous le confirme. Le fait que les éditeurs vendent eux-mêmes directement (à la clientèle de la ville et de la région) est aussi attendu, mais ils agissent en outre comme négociants «en gros», et disposent pour ce faire de réseaux de représentants et de revendeurs (Buchführer), qui se déploient au tournant des XVe-XVIe siècles.
Bientôt, ces revendeurs ne limiteront plus leur activité à un seul fonds éditorial, mais travaillent en commission pour plusieurs entrepreneurs. Dans cette conjoncture, les entrepreneurs les plus novateurs, comme un Peter Drach à Spire, établissent en outre des magasins de leurs éditions dans les villes les mieux placées sur le plan de la géographie de l’édition (Francfort, Leipzig, Cologne et Strasbourg). Le passage à la librairie de détail, au sens moderne du terme, n’est dès lors plus éloigné: encore resterait-il à définir les pratiques selon lesquelles le fonds d’un éditeur se trouvera proposé à la vente par un diffuseur donné. La spécialisation des firmes et l’organisation de la branche de la «librairie» selon les structures qu’elle conservera durant tout l’Ancien Régime et jusqu’au début du XIXe siècle date, globalement, de la première moitié du XVIe siècle. Et nous comprenons aussi l'erreur qui consiste à mesurer la pénétration de la civilisation du livre sur le seul critère de la localisation des presses typographiques...

vendredi 30 janvier 2015

Les archives des bibliothèques

Les archives des bibliothèques sont une source négligée, mais dont les richesses sont réellement très grandes. À la Bibliothèque de l’Université de Bâle, dont le détail des catalogues d’archives est en grande partie disponible en ligne, le fonds de la correspondance reçue est tout particulièrement intéressant, avec, entre autres, des lettres de libraires éditeurs attentifs à identifier les titres susceptibles d’être d’entrer dans leur catalogue (comme E. Augé à Rouen en 1880). Mais voici encore des lettres de personnalités du monde savant comme Karl Batsch (Heidelberg, 1879) ou encore Samuel Berger (Paris, 1879). Baudrier prépare son voyage de Lyon à Bâle, et il écrit au conservateur, Sieber, le 29 mai 1879:
Monsieur,
Mon compatriote et confrère en bibliophilie, M. Renard, a bien voulu vous demander si je ne vous serai [sic] pas importun en allant, vers le milieu de juin, étudier sous votre direction les précieux incunables de la Bibliothèque dont la surveillance vous est confiée. Vous avez eu l’obligeance de lui promettre pour moi le plus cordial accueil. Je ne veux pas attendre de l’avoir mis à l’épreuve pour vous en remercier. Il y avait au XVe siècle et au commencement du XVIe, entre nos deux villes, des relations bien plus intimes qu’elles ne le sont de nos jours. Je tiens pour certain que l’imprimerie nous est parvenue par l’intermédiaire de Bâle, et je tiens à examiner les monuments qui vous restent de ses débuts chez vous, pour les comparer avec les nôtres. Tel est le but principal du voyage dont, grâce à votre concours, j’espère revenir chargé de notes et de souvenirs précieux.
Je ne peux pas déterminer exactement l’époque de mon départ, étant obligé de faire coïncider mon absence avec les exigences de mes fonctions [Baudrier est président de la cour d'appel]. Je ne pense pas cependant me tromper de beaucoup en vous disant que j’aurai vraisemblablement le plaisir de vous voir dans quinze jours ou trois semaines.
Veuillez en attendant, Monsieur le Conservateur, agréer avec mes remerciements la bien vive expression de mes meilleurs sentiments (Archiv UB Basel, A-I 13a).
D’autres lettres suivront, en 1880, dans lesquelles Baudrier remercie le conservateur de son accueil… et lui demande de nouvelles précisions. Dans une lettre du 9 mars 1880, il le remercie de lui avoir déposé, lors de son passage à Lyon, un
délicieux plan de Bâle » : …Merci du Plan de Bâle. Il est parfait, et l’épreuve que vous me donnez est excellente. Je vois les cellules des anciens chartreux de la vallée de Sainte-Marguerite, et avec un peu d’imagination je pourrai me figurer que je distingue celle de Jean de la Pierre
Lettre du président Baudrier, 1879 (Univ. Bibl. Basel, Archiv)
Nos réseaux savants, qui recoupent des réseaux commerciaux (les livres aussi circulent) rassemblent des savants, mais aussi des bibliothécaires, des personnalités des différentes institutions universitaires ou autres (académies, sociétés savantes, etc.) et des libraires: à Francforts-s/Main, la grande librairie Baerntravaille notamment pour la Bibliothèque de Bâle, tandis qu’à Nancy Oscar Berger-Levrault poursuit sa collecte des éditions de thèses strasbourgeoises, et propose des échanges, et des services.
En somme, dans les bibliothèques, on trouve des livres, certes, et «bien d’autres choses», comme on me l’a un jour finement fait remarquer. Mais on trouve aussi ce que l’on y cherche trop peu, des archives, qu’il conviendrait d’abord de préserver en les conservant dans de bonnes conditions, en les classant, et en les cataloguant, avant de pouvoir les étudier. Nul doute que leurs apports seraient considérables s’agissant des pratiques du travail intellectuel, mais aussi de l’organisation et du fonctionnement des champs littéraire et scientifique parfois depuis le XVIIIe siècle –sans parler de l'archivistique elle-même, et des développements de la rationalité bureaucratique dans l'institution bibliothécaire.
Autant de fonds richissimes qui attendent d’être repérés, et exploités. 

Bibliogr.: Henri Baudrier, Une Visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, par un bibliophile lyonnais, Lyon, À la Librairie ancienne d'Aug. Brun, 1880.

jeudi 23 janvier 2014

Nouvelle publication: catalogue d'incunables

Aujourd’hui, où la norme est celle du catalogue (et du catalogue collectif) en ligne, la publication d’un catalogue «classique» d’incunables (nous voulons dire, un catalogue imprimé) se justifie-t-elle? Le tout récent Catalogue des incunables de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences nous démontre que oui, et cela d’autant plus que, avec ses quelque 1200 unités, la collection de l’Académie est la seconde du pays après celle de la Bibliothèque nationale.
Le Catalogue s’ouvre par une importante préface (en anglais) sur l’histoire de la collection. On sait en effet le rôle fondateur de l’Académie des sciences dans la construction de la nation hongroise. L’entreprise de réforme et de modernisation impulsée par le corégent, puis empereur Joseph II visait à instituer un Etat centralisé sur le modèle français, Etat organisé autour de sa capitale de Vienne, et dans lequel la  langue officielle serait l’allemand. Mais, avec la mort de l’empereur (1790) et le déclenchement de la Révolution française, la conjoncture se renverse: alors que toutes les forces du pays devront bientôt être rassemblées contre un ennemi extérieur très décidé, il faut se montrer d’autant plus prudent que les réformes éclairées du joséphisme ont suscité des oppositions dans l’Église, au sein de la haute noblesse et auprès des représentants des différentes «nationalités».
A côté de la Bibliothèque nationale (Bibliotheca Regnicolaris) fondée en 1802, l’Académie hongroise des sciences (1825) constituera la seconde institution savante centrale de la nation en construction, et, comme pour la Bibliothèque, l’initiative est prise non pas par le souverain (l’empereur de Vienne est aussi roi de Hongrie), mais par les représentants de la plus haute noblesse: le comte Istvan Széchényi est la figure centrale, et le premier président de la nouvelle Académie sera le comte Jozsef Teleki (1790-1855) (cliquer ici pour s'informer sur les bibliothèques des Teleki). L’institution s’adjoint bientôt une bibliothèque, dont la caractéristique est d’avoir été principalement constituée par les dons des grands magnats, membres de l’Académie et qui, en l'absence d'une cour royale, s'attribuent le rôle de fondateurs et d'organisateurs de la nation
Comme nous le rappelle la précieuse introduction au catalogue (p. 7-17), il s’agit d’abord des Teleki, avec quelque quatre cents incunables. Les bibliothèques de György Rath (1828-1905) et des comtes Antal, Sandor et Ferenc Vigyazo sont également à la base de la collection, tandis que d’autres dons sont aussi à noter (parmi lesquels Imre Jancso, et un certain nombre d'autres). L’introduction résume les caractéristiques du fonds actuel des incunables, mais elle donne surtout de très précieuses informations sur les sources d’archives qui peuvent s’y rapporter (anciens catalogues, et quelques factures correspondant à des achats plus ou moins spectaculaires, comme le montre l’illustration 1b).
Il y a quelques temps déjà (!) que l’intérêt majeur des incunabulistes s’est en effet déplacé, de la simple identification bibliophilique des éditions vers les particularités des exemplaires, particularités bien trop rarement reprises par les fiches catalographiques, et donc la plupart du temps par les catalogues numérisés. Pourtant, ce sont précisément ces particularités qui nous apportent le plus d'informations sur l'histoire sociale des livres et des textes. Le Catalogue des incunables de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences répond de la manière la plus heureuse à cette insuffisance, en donnant toutes les précisions possibles sur la provenance, etc., des exemplaires conservés, en décrivant le cas échéant la reliure avec la plus grande exactitude, et en publiant in fine un certain nombre d'excellentes reproductions en couleurs.
Exemplaire de Guy de Chauliac, provenant de la bibliothèque de Hartmann Schedel
Nous voici par conséquent devant un volume qui correspond aux critères les plus récents de la recherche scientifique, et qui attire l’attention sur un fonds trop souvent ignoré, notamment en Occident. Alors, oui, les catalogues «sur papier» constituent encore des outils irremplaçables, quand ils ont cette qualité et quand ils complètent notre information pour des points sur lesquels les données des catalogues informatisés sont très largement insuffisantes –au passage, nous nous permettrons de rappeler que nous attendons toujours la conclusion de l’entreprise pleine de promesses des Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques de France… 

Catalogue of Incunables of the Library and Information Centre of the Hungarian Academy of Sciences (…). INC-MTA,
éd. Marianne Rozsondai, Béla Rozsondai,
Budapest, Argumentum Publischinh House, 2013,
458 p., pl. en coul., rel.
ISBN 978-963-446-695-6

mercredi 11 septembre 2013

Un congrès sur les incunables en Italie du nord

Le récent congrès consacré aux incunables et tenu à Milan (à la Biblioteca Trivulziana, à l'Université catholique et à l'Université d'État) ne peut que nous réjouir, en ce qu’il permet de constater la richesse (un peu trop grande sans doute pour une manifestation de deux jours de travail effectif, mais qui prévoit au total vingt-cinq conférences…) et le dynamisme de la recherche sur un domaine pourtant bien particulier.
1- Cette recherche articule traditionnellement des approches différentes, dont la première concerne l’érudition: le congrès a été l’occasion de présenter des communications consacrées à des titres spécifiques publiés en Italie (Milan, Ferrare, Rome, etc.), à des ateliers d’imprimerie (à Brescia) et à des exemplaires remarquables. On sait toute l’attention traditionnellement donnée par les spécialistes du livre au XVe siècle aux attributions et aux datations les plus précises, ce qui nous confirme le fait (parfois négligé, voire oublié) que l’histoire du livre est d’abord un domaine d’études qui requiert une expertise poussée.
2- Mais nous sommes ici, d’une certaine manière, dans l’ordre des sciences auxiliaires de l’histoire –même si la formule classique semble malheureuse par la hiérarchisation qu’elle implique. Dans un texte célèbre, Lucien Febvre soulignait le fait que le travail d’érudition était effectivement conduit de longue date en histoire du livre, mais qu’il ne débouchait pas encore sur le travail d’historien qu’il appelait alors de ses vœux. On le sait, les choses ont complètement changé depuis lors, et le congrès de Milan nous montre que le travail d’historien se fait, y compris dans les domaines où l’érudition est traditionnellement la plus forte. C’est ainsi que des conférences concernent des problèmes de fond, mais longtemps négligés, comme la statistique bibliographique rétrospective et le passage du manuscrit à l’imprimé, la mise en place d’un régime de l’édition (avec la question des privilèges de librairie), le commerce et la diffusion du livre au XVe siècle, etc.
3- Par ailleurs, les conditions de la recherche ont profondément changé depuis une vingtaine d'années, notamment sur deux points, également abordés à Milan. Il s’agit bien évidemment, d’abord, de l’élaboration de catalogues nouveaux, de plus en plus riches, de mieux en mieux intégrés, et disponibles sur Internet. Non seulement la masse des données disponibles est de plus en plus grande, mais elles s’enrichissent dans le même temps, grâce aux bibliothèques virtuelles et grâce à la prise en compte de nouveaux éléments au niveau de la description (notamment les mentions de provenance et autres particularités d’exemplaires). Si ces éléments étaient à la base de l’information de nombreuses communications, certaines d’entre elles les ont directement pris en considération (par ex., sur le catalogage au XXIe siècle, sur la situation du GKW de Berlin, ou encore sur l’ISTC).
Le second point est aussi essentiel, qui concerne l’interdisciplinarité: nous avons coutume de dire que l’histoire du livre est une histoire «entre les histoires» et que, si elle suppose une expertise poussée, elle tire aussi tout son profit de l’approche combinant plusieurs disciplines. Le cas du roman de Mélusine, présenté à Milan, illustre l’intérêt d’un travail combinant étroitement histoire du livre, histoire de la littérature (et de la langue), et histoire de l’art.
4- Enfin, le congrès de Milan illustre une tendance qui se développe depuis quelques années, et qui confirme le fait que l’histoire du livre est aujourd’hui entrée dans sa phase de maturité. Il s’agit de l’approche historiographique, prise en considération par plusieurs conférences: c'est l’invention de l’incunable en tant que phénomène du collectionisme, c'est l’histoire des collections elles-mêmes (à Milan, à Padoue, etc.), ou encore l’affirmation précoce d’une «incunabulistique» et le rôle de certaines grandes figures (comme Leo Olschki, Luigi de Gregori et Marie-Louis Polain). Il s’agit là d’un domaine relativement nouveau, mais qui se révèle particulièrement riche, parce qu’il nous informe aussi sur les conditions dans lesquels les livres ont été conservés, et sur la manière dont ils ont été étudiés.
Milan s'impose ainsi comme un pôle majeur de la recherche et de l'enseignement dans le domaine de l'histoire du livre. Nous attendons, maintenant, la publication des Actes, qui constitueront un volume destiné à entrer dans les classiques de notre discipline.
Les participants, sous les arcades de la Rochetta, au Castello Sforza de Milan

vendredi 23 mars 2012

Innovation de produit et médiatisation

Au XVe siècle, l’innovation de produit se développe sous différentes formes dans le domaine de l'imprimé, dont nous retiendrons les trois principales:
1) D’une part, on commence à publier en langue vernaculaire, pour la première fois en Allemagne chez Albrecht Pfister à Bamberg à partir de 1461.
2) Second point: on publie des textes illustrés, et la corrélation édition illustrée / édition en langue vernaculaire semble positive (les imprimés en langue vernaculaire seraient plus souvent illustrés, et les premiers imprimés en langue vernaculaire sont précisément les premiers imprimés à être illustrés).
3) Enfin, l’innovation porte sur les contenus: des textes nouveaux (d’auteurs contemporains), des traductions (par exemple, le Voyage en Terre sainte, Peregrinatio in Terram Sanctam, de Breydenbach), des inédits (autrement dit, des textes existant en manuscrit et non encore édités). Les contenus textuels seront en outre enrichis par des éléments paratextuels, dont les pages de titre, les pièces liminaires, les tables, à terme aussi les index, etc. Rappelons d'ailleurs que l'illustration peut aussi être considérée comme un élément paratextuel.
Or, le Narrenschiff correspond exactement à ce modèle: l’ouvrage a été rédigé et publié pour la première fois, en langue vernaculaire (en allemand), à Bâle en 1494, bien que son auteur, Sebastian Brant, appartienne au monde des clercs.
Né à Strasbourg, Brant est en effet un ancien étudiant de Bâle, où il passe le doctorat utriusque juris avant de devenir professeur. Rien de plus étonnant pour les contemporains que de voir ce clerc, professeur d’université, publier un texte en langue vernaculaire, et non pas dans la langue des clercs, le latin. Le Narrenschiff est un texte de morale proposant, à travers la théorie des fous, un tableau de la condition humaine avec l’objectif d’amender celle-ci et de permettre à chacun de s’approcher autant que possible du salut. Rien de plus étonnant, et même de plus scandaleux, que de voir le clerc se mettre en scène lui-même en tête de la compagnie des fous, en la personne du célèbre bibliomane, le fou qui est entouré de livres mais qui se contente de les épousseter parce qu’il ne comprend rien à ce qu’ils contiennent (cliché 1).
Le fou bibliomane
Le deuxième argument est celui de l’illustration. Le texte du Narrrenschff est en vers et se subdivise en chapitres successifs, relativement courts, et dont chacun est introduit par le même dispositif: une analyse, puis un bois gravé, suivi du titre du chapitre (en plus gros corps) et, enfin, du texte lui-même. L’illustration est donc abondante, et de très bonne qualité: on sait d’ailleurs que le jeune Dürer y a collaboré alors qu’il séjournait à Bâle, mais aussi le «Maître de Haintz Nar», autre artiste de premier plan (cliché 2). La première édition (allemande) compte 114 gravures, dont 5 reprises (donc 109 différentes), ce qui correspond évidemment à un investissement très important.
Les chapitres commencent le plus souvent au verso d’une page. Chaque page est encadrée de deux bandeaux de bois gravés (cliché 1). Le texte est donné en typographie gothique (le Fraktur), et compte 30 lignes à la page. Les chapitres ont donc toujours à peu près le même nombre de vers, et le texte est conçu et rédigé en fonction de la forme du volume imprimé.
La répétitivité du dispositif démontre un point décisif, traité lors du colloque du Mans sur L’auteur et l’imprimeur: Brant a rédigé le Narrenschiff en fonction du dispositif du livre imprimé (la « mise en livre », pour reprendre la formule d’Henri-Jean Martin), et de la présence des éléments d’illustration et de décoration spécifiques. Il s’est représenté son texte de la manière la plus matérielle, comme devant être un texte illustré et disposé sur deux pages en vis-à-vis (c’est le dispositif que nous avons décrit comme celui de la pagina).
Le "Maître de Haintz Narr" met en scène le vieux "fou Haintz" qui, malgré son âge, ne se résigne pas à descendre dans la tombe (il descend à reculons). À droite, un thème proche est traité dans un autre chapitre: la mort rattrape le fou qui cherche à s'éloigner, en lui disant "du blibst" (toi, tu restes avec moi). Nous sommes dans l'inspiration des danses macabres fréquentes au XVe siècle, et dont on connaît des exemples de fresques à Strasbourg (chez les Dominicains) comme à Bâle. La légende est reprise d'une des traductions en français, par Jean Drouyn.
En relations constantes avec le libraire (Johann Bergmann, de Olpe), lequel est peut-être l’imprimeur, il apparaît ainsi comme un auteur très attentif à utiliser toutes les possibilités qui lui sont offertes par le média nouveau de la typographie. Quant au Narrenschiff, il ne s’agit pas d’un texte en soi, mais bien d’un texte qui est conçu a priori en fonction d’une mise en livre bien déterminée, et dans une forme matérielle très précise. Visant à toucher le plus grand nombre de lecteurs possible, il est un objet exceptionnel et profondément novateur, en ce qu’il manifeste la prise en compte en toute connaissance de cause par les professionnels –l’auteur et le libraire Johann Bergmann de Olpe– du processus de médiatisation désormais induit par la typographie en caractères mobiles.

jeudi 1 septembre 2011

Nouvelle publication: le Gutenberg Jahrbuch 2011

La livraison 2011 du très respectable Gutenberg Jahrbuch est sortie comme de coutume à Mayence au cours de l’été. Rappelons que la publication est dirigée par Stephan Füssel, titulaire de la chaire Gutenberg à l'université de Mayence:
Gutenberg Jahrbuch. Im Auftag der Gutenberg-Gesellschaft herausgegeben von Stephan Füssel, 86e année, 2011, Mainz [Mayence], 375 p., ill.
La jaquette (par Rosemarie Schöningh) est particulièrement réussie cette année (cf. cliché). Plusieurs articles apportent du nouveau, par exemple sur la première édition du Narrenschiff, et on se félicitera aussi de voir un périodique à la fois important et spécialisé effectivement multilingue.
Sommaire
«Grußwort zum Gutenberg Jahrbuch 2011» (Stephan Füssel)
«My journey into Type Design and Typography» (Mahendra Patel, lauréat du Gutenberg Preis 2010)
«Laudation» (Bruno Pfäffli)

[XVe siècle]
«Iconografia de las ilustraciones del Fasciculus temporum, de Werner Rolewinck», p. 27-55 (Francisco J. Cornejo)
«The Fifteenth Century Proof Shets with Manuscript Corrections from Nuremberg Presses», p. 56-76 (Randall Herz)
«Edizioni quattrocentine delle Facezie di Poggio in volgare (ed un apostilla su Leonardo lettore)», p. 77-80 (Adolfo Tura)
«Neue Fragmente mit der Postilla des Nikolaus von Lyra aus dem Duigsburger Stadtarchiv», p. 81-84 (Anette Löffler)
«Hier hefft an das Landrecht aver Ditmarschen: neue Fragmente des gedruckten Dithmarschen Landrechts (Lübeck : Steffen Arndes, 1487/88», p. 85-100 (Hans-Walter Stork)

[XVIe siècle]
«Zwei Auflagen von Michael Furters Psalterium im Jahr 1503», p. 102-109 (Siegfried Risse)
«Tridenti: per Mapheum de Fraçacinis, M.CCCCXI», p. 110-126 (Federica Fabbri)
«Ein wieder aufgefundener Erfurter Lutherdruck von 1523 mit einem Bildnis des Reformators», p. 127-130 (Gisela Möcke)
«A Manuscript Aldine Catalogue from the Mid-Sixteenth Centuty», p. 131-174 (H. George Fletcher)
«Willibald Pirckheimer and his Greek codices from Buda», p. 175-198 (András Németh)
«Universalis Cosmographiæ descriptio», p. 199-235 (Hermann Baumeister)
«Alexius Bresnicer – Humanist, Dramatiker, Theologe und Reformator. Eine Bibliothek gibt Auskunft über ein Leben», p. 216-245 (Anneliese Schmitt)

[XVIIe et XVIIIe siècles]
«Madame d’Aulnoy en Angleterre: la réception des Contes des fées», p. 247-260 (Daphné M. Hoogenboezem)
«Bibliotheca Windhagiana. Part II», p. 261-263 (Dennis E. Rhodes)
«Survey of pre-1801 Low Countries Imprints in Scottish Resaerch Librairies», p. 264-268 (William A. Kelly)
«On the Identity of the First Printers in Slavuta», p. 269-281 (Marvin J. Heller)
«The Social and Geographical Repositioning of a Minor Printer in Eighteenth Century Antwerp», p. 282-288 (Steven van Impe)

[XXIe siècle]
«Als die Bücher laufen lernten. Buchtrailer als Marketinginstrument in der Verlagsbranche», p. 290-298 (Katharina Ebenau)
«Kinder und Jugenliteratur», p. 299-305 (Christoph Kochhan)
«Digitale Edition und Forschungsbibliothek», p. 306-310 (Elmar Mittler, Christina Schmitz)

[Zur Diskussion gestellt = Débats]
«Albrecht Dürer, Sebastian Brant und Holzschnitte des Narrenschiff-Erstdrucks (Basel, 1494), p. 312-329 (Annika Rockenberger)
«Überlegungen zu einer Klassifikation der Aufzeichnungs-, Speicher-, Kopier- und Vervielfältigungssysteme aus fertigungstechnischer Sicht», p. 330-340 (Frieder Schmidt)

[Nachruf = Nécrologie]
«Der Bucharchivar: Nachruf auf Ludwig Delp (1921-2010)», p. 342-346 (Wolfgang Schmitz)