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mercredi 31 mars 2021

Économie de l'information (2)


Nous avons, il y a déjà quelques semaines, abordé la problématique de l’économie de l’information à l'époque de la deuxième révolution du livre, à savoir au XIXe siècle. Le moteur de la mécanisation et de l'industrialisation réside d'abord dans la presse périodique, à laquelle les transformations des réseaux de communication permettent de devenir une presse périodique de masse: les grands titres de quotidiens tirent à des centaines de milliers, voir à plus d'un million d'exemplaires. Mais, comme toujours, la configuration nouvelle des structures de production et de diffusion implique que l'innovation touche aussi le public: il ne s'agit plus de quelques milliers de privilégiés, comme chez Champy en 1796, mais bien d'un public de masse, et d'un public qui n'aura certes plus la patience d'attendre pour être informé jour par jour, et bientôt heure par heure. Les «nouvelles» font désormais l'objet d'un commerce qui concerne non plus le seul domaine financier, mais bien ses attendus (on pense à la publicité), et bientôt les attendus qui le sous-tendent (la presse d'opinion).
Une caractéristique moderne de cette manière de consommation de nouvelles, caractéristique qui induit, indirectement, la sensation d’un manque insupportable, réside dans l’impatience à être informé, surtout si l’on est dans une période plus incertaine. Les grands journaux parisiens paraissent plusieurs fois par jour et on les diffuse aussi vite que possible, mais l'impatience interdit, le cas échéant, d’attendre la sortie des dernières éditions. Ainsi, le 8 mai 1870, a lieu le plébiscite sur l’Empire libéral et, si Ludovic Halévy s’abstient (ancien orléaniste, il ne veut pas voter contre un projet libéral, sans pour autant approuver le plébiscite), il se refuse à quitter Paris avant 22 heures, parce qu’il veut être au plus près des événements et des nouvelles. Il ne rentre à Ville-d’Avray, où il réside (petite commune proche de Sèvres, à l'ouest de Paris), qu’au milieu de la nuit par des «petits sentiers déserts» et «la plus belle nuit du monde», mais ne peut y tenir, et, dès le lendemain matin, retourne en ville:
J’ai un besoin de savoir les chiffres vrais de Paris, ceux de la province (…). Pourquoi ne pas attendre les journaux, qui m’arrivent ici à deux heures [14h] ? Non, non, passer la moitié de la journée sans nouvelles, impossible. En route pour les nouvelles du plébiscite (Carnets, II, p. 123-124).
Le statut du journal change encore plus vite avec les développements de l’Affaire Dreyfus: il faut des nouvelles au plus vite, il faut pouvoir suivre précisément les développements de la polémique, mais il faut aussi manifester son soutien à la cause de Dreyfus. Durant l’été 1899, Geneviève Straus, tante de Ludovic Halévy, est à Trouville, dans sa somptueuse villa du «Clos des Mûriers», où un vieil ami, le journaliste Eugène Dufeuille (1842-1911), vient séjourner trois jours, mais lui non plus ne peut pas, en définitive, y tenir –et pourtant, il est originaire de Normandie:
Dufeuille a passé trois jours ici la semaine dernière, mais il est reparti pour être plus près des journaux et des nouvelles. Nous n’en manquons pourtant pas. Hier, onze dépêches de Rennes ou Paris! Néanmoins je comprends sa fièvre, puisque je la partage (17 août 1899).
Tandis que Ludovic s’abonne au New York Herald Tribune pour avoir sur l’«Affaire» des nouvelles, non seulement américaines, mais reprises «de journaux du monde entier», Geneviève s’inquiète de ce que son cousin souffre des yeux, ce qui pourraient l’empêcher de lire –au passage, on voit le souci d’avoir à Trouville Le Figaro du jour :
Ah oui ! Je comprends ce que ce serait de ne pas lire ces jours-ci !… Nous avons Le Figaro le soir à 9 heures. Nous l’envoyons chercher à la gare (1er septembre 1899).

Deux photographies illustrent le thème : sur la première (cf supra), Geneviève Straus, Madeleine Bizet et Paul Hervieu, à Trouville, sont plongés dans la lecture des journaux. Le cliché a été pris de telle sorte que l’on puisse lire les différents titres, L’Aurore, Le Siècle, et le Radical. La Libre parole est abandonnée sur un guéridon. Sur le second cliché, on reconnaît Ludovic, Daniel et Marianne Halévy, en compagnie de Mme Darmesteter (1), tous quatre plongés dans la lecture du seul Figaro. Le journal est devenu, en période d’incertitudes politiques, une manière d’afficher son choix –celui du Figaro, de Dreyfus et de la justice, et non pas des titres opposés à la révision.
L’Affaire Dreyfus est avant tout un affaire d’opinion. À tous les stades de son déroulement, on retrouve, peu ou prou, la presse. Non pas la presse, fidèle écho d’un drame qui demeure extérieur, mais la presse partisane, provoquante, agressive, de bonne et de mauvaise foi (Pierre Miquel). 

Note
(1) Mary Robinson veuve de James Darmesteter, professeur de persan au Collège de France, directeur de l’École pratique des hautes études (1849-1894 : voir Annuaire de l’E.P.H.E., 1895). Les Darmesteter sont originaires de Château-Salins, où le père de James et de son frère aîné, Arsène, était relieur et appartenait à la communauté juive.

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mardi 16 mars 2021

Histoire d'un éditeur

La disparition toute récente d’un grand éditeur parisien, Jean-Claude Fasquelle, nous amène à revenir sur l’itinéraire d’une maison qui s’identifie, comme toujours, à un patronyme familial et, parfois (c'est le cas ici), à la figure d’un fondateur. Rappelons-le en effet: Henri-Jean Martin a sous-titré la partie de l’Histoire de l’édition française consacrée au XIXe siècle «Le temps des éditeurs», faisant de ce «baron de la féodalité industrielle» la cheville-ouvrière de la seconde révolution du livre, celle de la mécanisation et de la librairie de masse. C’est l’éditeur qui prend l’initiative, qui élabore et qui conduit une politique de publication, qui organise et qui entretient les relations avec les auteurs, qui assure le financement et qui alimente la diffusion, avant, in fine, de balancer les comptes de chaque opération.
Si un certain nombre d’éditeurs conserve dans le même temps les deux activités traditionnelles de l’imprimerie, voire de la librairie d’assortiment et de commission,  la fonction éditoriale est désormais clairement identifiée et isolée –n’est-elle pas retenue, comme telle, en tant que l’un des «types» les plus célèbres de la grande série des Français peints par eux-mêmes? Et l’éditeur, souvent croqué de manière au moins... peu favorable, n’apparaît-il pas dans nombre de titres de la littérature du temps, comme chez Flaubert et chez Maupassant?
Nous pourrions poser par hypothèse que se lancer comme éditeur (éditeur de revue, ou éditeur d’ouvrages proprement dits) est facilité par le fait que l’installation ne nécessite pas de capital important –contrairement par ex. à l’imprimerie. Pour autant, la dimension financière est au cœur de la fonction , entre le financement du projet et, à moyen terme, le retour sur investissements: nul doute que, des capacités financières et du crédit du responsable de la maison, dépendent en grande partie le succès et la pérennité de celle-ci. C’est une stratégie tout entière qui doit être déployée en arrière-plan, du choix des textes et de la forme matérielle de leur publication à la mobilisation la plus efficace possible d’un système de distribution (où la publicité monte de plus en plus en puissance) et au suivi comptable qui doit accompagner les différentes étapes.
Nous voici maintenant dans la France du Second Empire, dans une société en pleine mutation et dans une ville, Paris, qui connaît alors les bouleversements les plus profonds. C'est réellement la grande époque des banquiers, des investisseurs et des architectes, mais aussi des hommes des médias, qu’il s’agisse de l’édition ou des spectacles. Comme tant d’autres (les Fayard), les Fasquelle «montent» à Paris: ils viennent en effet du petit village d’Antilly, à la lisière du Valois et de la Picardie, où Léon Alfred Fasquelle naît le 14 janvier 1835 de Romain Victor Fasquelle et de Marie Anne Honorine Filliatre (Ad60, 5Mi2091). Le jeune homme épousera à Paris en 1868 Joséphine Charlot, mais leur fils, Noël Eugène, le futur éditeur, est né dès 1863 rue de Mazagran. La tradition pieusement recopiée d’une notice à l’autre selon laquelle ce dernier serait originaire d’Asnières-s/Seine est donc controuvée, comme on peut le vérifier par la consultation de l’état civil aux Archives des Hauts-de-Seine.
Quoi qu’il en soit, le père est désormais bien établi comme architecte, il conduira la construction d’un certain nombre de grands immeubles des «beaux quartiers» parisiens (1), depuis son cabinet du 31 rue de Londres. En 1906, il est fait chevalier de la Légion d’honneur (sur l’introduction de son fils, alors officier (2)), et il décédera le 24 avril 1917, à son domicile du 92 bd Hausmann. Signalons que sa succession professionnelle sera prise par son fils, également prénommé Alfred. C’est sans doute par l’intermédiaire de ce père que le jeune Eugène débute comme commis chez Tavernier, agent de change (7 rue Drouot), mais il s’oriente bientôt vers la librairie en entrant d’abord chez Georges Charpentier (1886). Il épouse, à l’automne 1887, «Jeanne Marpon, la fille de l’éditeur bien connu» (Le Figaro, 2 oct. 1887). Les témoins du marié sont Arsène Houssaye et Charpentier, ceux de la mariée, Flammarion et Pichery, ce dernier «contrôleur en chef de l’Opéra» (Le Figaro, 26 oct. 1887). La dot de Jeanne Marpon, fille unique, est de 50 000f., outre 25 000f. en espèces (3).

Deux ans plus tard, la mort de Charles Marpon prélude à l’association de Fasquelle et de Charpentier dans une nouvelle société en nom collectif (Charpentier et Fasquelle), fondée en 1890 au capital de 1Mf., toujours au 11 rue de Grenelle, l’adresse de Charpentier depuis quinze ans. Mais, après la disparition de son fils unique, Charpentier souhaite se retirer, et Fasquelle reste seul propriétaire de l’entreprise à compter de 1896, année qui marque par conséquent la naissance des Éditions Fasquelle (cf cliché: annonce publiée dans la Bibliographie de la France). Nous sommes désormais de plain pied dans le «monde», soit à Paris, soit dans la «campagne» de l’éditeur, «Les Clématites», à Houlgate –Fasquelle vient aussi pour la saison d’été à Évian (avec Flammarion, Ollendorf, Firmin-Didot, et un certain nombre d’autres...).
La politique de la maison, et les bons rapports entretenus avec les principaux quotidiens, donnent une place nouvelle à la publicité, appuyée sur l’identification de différentes collections, de la «Bibliothèque Charpentier» à la «Petite Bibliothèque Charpentier», à la «Collection parisienne illustrée» et à la «Collection polychrome» et à ses illustrations. On pourra, bien sûr, considérer que le style des «réclames» est quelque peu naïvement emphatique, mais du moins ne peut-on pas leur retirer le mérite d’être le plus clairement explicites:
Pour être au courant des livres en vogue les plus récents, il suffit de parcourir, à notre dernière page, le gracieux panorama des dernières publication de la librairie Charpentier et Fasquelle, qui fait preuve d’un goût et d’un éclectisme le plus heureux dans le choix de ses éditions (Le Gaulois, 8 févr. 1897).

L’éclectisme est bien là, en effet. Se souvenant de son passage rue Drouot, Fasquelle est le principal informateur de Zola lorsque celui-ci rassemble sa documentation en vue de rédiger L’Argent (Paris, Charpentier, 1891). Bien évidemment, il continuera à publier l’auteur le plus important de la maison, et c’est d’ailleurs Zola qui, en 1896, lui remet les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. Il assiste, à côté de Clémenceau et de Me Labori, au procès de 1898, où sa présence est toujours relevée par la presse (il sera aussi l’exécuteur testamentaire de l’écrivain). Pour autant, l’éditeur publie aussi des auteurs comme Léon Daudet et Maurice Barrès... À côté de textes de qualité (le Cyrano, d’Edmond Rostand, qui est très vite un succès de librairie) et d’auteurs importants (comme Maurice Maeterlinck), d’autres publications ne sont pas toujours de très haut vol...
À titre plus anecdotique, on se souvient que, comme plusieurs de ses confrères, Fasquelle refuse, à la veille de la Guerre, le manuscrit de Du côté de chez Swann, de Proust, lequel a été introduit par Calmette rue de Grenelle. Jacques Madeleine (pseud. de Jacques Normand) est alors secrétaire de la maison, et son commentaire est demeuré célèbre:
Au bout de sept cent douze pages de ce manuscrit (sept cent douze au moins, car beaucoup de pages ont des numéros ornés d'un bis, ter, quater, quinque), après d'infinies désolations d'être noyé dans d'insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais remonter à la surface, on n'a aucune, aucune notion de ce dont il s'agit. Qu'est-ce que tout cela vient faire? Qu'est-ce que tout cela signifie? Où tout cela veut-il mener? Impossible d'en rien savoir! Impossible d'en pouvoir rien dire! (…) Il ne se trouvera pas un lecteur assez robuste pour suivre un quart d'heure, d'autant que l'auteur n'y aide pas par le caractère de sa phrase, qui fuit de partout (4).
Comme un certain nombre d'autres, de Hachette à Flammarion ou à Fayard, Fasquelle illustre ce moment bien particulier de la conjoncture du livre et du périodique (parmi lesquels La Revue blanche) où le rôle des solidarités familiales et du capitalisme familial était central. La maison entrera dans un certain déclin dans la période de l'entre deux guerres, avant d'être reprise par Grasset. Aujourd'hui, les adresses éditoriales fonctionnent généralement d'abord en tant que références historiques, qui ont surtout valeur d'affichage à l'heure des grands conglomérats emboîtés à la manière de poupées russes et structurant la branche nouvelle des médias –et des nouveaux médias.

Notes
(1) Par ex. 45 rue de Courcelles (1881); 101 ave Henri Martin (1891); 60 ave Foch (1893), etc. Il est aussi l’architecte du nouvel immeuble des 26-28 rue Racine, où la Librairie Flammarion s’installe en janvier 1900.
(2) AN, AN, LH 934/67, disponible sur la base Léonore (où l’on consultera aussi le dossier d’Eugène Fasquelle, avec le duplicata de son acte de naissance).
(3) AN, MCNP, LXXXV, 1503 (d’ap. Jean-Yves Mollier, L’Argent et les lettres).
(4) Jacques Madeleine, «Rapport de lecture» dans Du côté de chez Swann, éd. Antoine Compagnon, Paris, Gallimard, 1999 («Folio classique»), p. 446.

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dimanche 7 mars 2021

Économie de l'information (1)

Le XIXe siècle est en France et notamment pour l’historien du livre, le siècle de la presse périodique, et au premier chef du quotidien à très grand tirage. Sans nous arrêter aujourd’hui sur l’économie même du phénomène (on sait le rôle du quotidien dans la mise en point des nouvelles machines d’imprimerie, par exemple à Paris chez Marinoni), nous en analyserons une composante plus discrète, et d’autant plus prégnante: il s’agit de l’économie (de la consommation) des nouvelles –ce que l’on désigne aujourd’hui par l’anglicisme de news. Nous nous appuierons pour cela sur deux citations qui nous semblent plus particulièrement significatives.
Bien sûr, la consommation des «nouvelles» a changé d’ampleur, et de nature, en notre aube du IIIe millénaire, avec les nouveaux médias et l’utilisation systématique d’Internet –ce sont les «notifications» dont les téléphones portables sont désormais bombardés. Pour autant des mutations a priori comparables se sont produites dans le passé.
Notre première citation date de la fin du XVIIIe siècle, et elle vient aussi nous éclairer sur le changement dans la sociologie du lectorat. Nous sommes encore dans l’économie traditionnelle des «gazettes» d'Ancien Régime, quand Louis Daniel Champy, devenu propriétaire des Forges de Framont, demande à son correspondant strasbourgeois, le libraire Levrault, de lui faire suivre ses abonnements:
On a souvent oublié de renouveller [sic] mon abonement [sic] pour le Moniteur. Dans le cas qu’on ne l’ait pas fait, qu’on ne le renouvelle pas, car c’est une gazette assez [barré: mauvaise] stérile (…). Peut-être aura-t-on aussi oublié de renouveller celui pour le Courier françois. Si on l’a oublié, qu’on ne le renouvelle pas non plus, j’aime mieux le Courier de l’Égalité, et en place du Moniteur, veuillez m’abonner pour toute autre [feuille] à votre choix. Comme il s’écoulera quelques semaines avant que je n’en reçoive, si après avoir lu vos gazettes, vous vouliez m’en envoyer une, vous me feriez bien plaisir, car à la campagne on ne peut selon moi vivre sans gazette (1).
Nous sommes en 1796, et dans un environnement assez particulier: les forges de Framont-Grandfontaine, exploitées depuis le XVIe siècle, font la richesse de la principauté de Salm (Salm-Salm), jusqu’à l’annexion de celle-ci par la France (1793). Originaire de Bourgogne, Champy a dix-neuf ans lorsqu’il vient à Framont, comme adjoint de son oncle, lequel est alors régisseur des Forges au nom du prince. Lui-même en devient directeur en 1786. Au début de la Révolution, il sera favorable aux réformes, tout en se tenant longtemps en retrait de la vie politique active: il ne sera élu député de Vosges qu’en 1820, siégeant parmi les Constitutionnels, puis parmi les Libéraux (cf notice de Robert Lutz, dans Nouv. Dict. de biogr. alsacienne).

Résumons maintenant notre propos sur le commentaire de la citation en trois temps:
1- D’abord, le besoin de s’informer. «On ne peut (…) vivre sans gazette», ce qui répond à un véritable impératif, savoir ce qui se passe. Pour autant, nous noterons que Champy distingue explicitement la ville (où l'information est disponible) de la campagne (où il faut la faire venir), et qu'il garde le choix de ses lectures (il préfère un certain titre à un autre).
2- L’échange épistolaire se déploie dans le cadre qui est celui de la «librairie d’Ancien Régime»: l’espace pèse de tout son poids à l’encontre d’une circulation rapide des «nouvelles», et Champy, pourtant privilégié par la fortune, sait qu’il lui faudra attendre des jours, voire des semaines, avant de recevoir ses gazettes parisiennes au fond de sa petite vallée sous-vosgienne (notre cliché, même si quelque peu romantique, en donne l'illustration dans la décennie 1830).
3- Pour finir, il n’est pas possible d’occulter la problématique sociologique: Champy est une personnalité fortunée, et qui sera en mesure de payer non seulement le prix de l’abonnement, mais aussi le port jusqu’à son hameau de la nouvelle municipalité de Grandfontaine. L’abonnement reste un indicateur sociologique très efficace, surtout dès lors que l’on sort de Paris et des villes principales. Au demeurant, Champy sait qu'il peut se livrer en toute confiance à ses amis Levrault pour le choix d'un titre auquel s'abonner: nous sommes bien dans le même monde, celui des réformateurs libéraux, appartenant à la grande bourgeoisie urbaine, et partisans de l'ancien maire de Dietrich.
Sur ces trois points, la nouvelle économie de l’information apportera, en France à compter surtout de la monarchie de Juillet, un changement complet de paradigme. L’intégration de l’espace par la révolution des transports, permettra de diffuser de plus en plus largement les titres de périodiques, tandis que la nouvelle économie de la presse à grand tirage se fondera sur l’articulation entre la multiplication des exemplaires, la baisse radicale du prix de vente, et le rôle nouveau dévolu à la publicité dans le maintien d’un équilibre financier toujours indispensable. À terme, la conquête du monde rural deviendra un enjeu stratégique pour la presse quotidienne, y compris sur le plan politique.
Avec notre seconde citation, nous verrons comment, à échéance de deux générations, le phénomène se donne directement à lire dans une économie nouvelle de l’information, c’est-à-dire dans un autre rapport au temps.

Note
(1) Archives du Bas-Rhin, Fonds Berger-Levrault. Cité par Frédéric Barbier, Trois cents ans de librairie et d’imprimerie…, Genève, Droz, 1979, note 924 p. 446.

mercredi 17 février 2021

Les catalogues régionaux d'incunables (3)

L’apport des Catalogues régionaux d’incunables (les CRI, auxquels nous avons récemment consacré deux billets) à la connaissance historique pourrait en principe figurer dans les «Introductions générales» présentées en tête de chaque volume. Pourtant, un certain glissement s’est opéré, le contenu de l’introduction prenant de plus en plus la forme d’une manière de récapitulatif des exemplaires les plus exceptionnels, des provenances les plus remarquables – par ex., une provenance Martin Gering dans le CRI XXI– et des reliures les plus significatives. Inversement, la dimension proprement historique de l’enquête s’est trouvée  plus occultée, même si les notices consacrées à la présentation de certains fonds se distinguent par leur précision et par leur intérêt (par ex. Rouen, dans le CRI XVII).
L’exploitation des enquêtes et des recensements pourra prendre deux formes, dont la première porte sur des présentations plus ou moins savantes proposées au public sous forme d’expositions. La sortie du CRI I (ancienne région Champagne-Ardennes) a ainsi été suivie d’une exposition consacrée aux incunables («Les Incunables: la naissance du livre imprimé», 27 novembre 1981-28 février 1982). L’achèvement des travaux consacrés au Nord- Pas-de-Calais (Artois, Flandre, Hainaut français) a aussi permis d’organiser une exposition de 54 pièces, dont certaines réellement exceptionnelles: des documents d’archives datant de la seconde moitié du XIVe siècle illustrent d’abord la pénétration rapide du nouveau support constitué par le papier dans les villes bourguignonnes; ils sont suivis par un exemplaire très remarquable de la Bible à 42 lignes, très probablement acquis peu après sa publication par les Bénédictins de Saint-Bertin et aujourd’hui toujours conservé à Saint-Omer (1); puis c'est un livret xylographique de la Biblia pauperum (apparemment un unicum) retrouvé à Douai (2); enfin, un Speculum humanae salvationis imprimé avec une technique prototypographique, probablement aux Pays-Bas (Bibliothèque de Lille) (3). Nous aurions pu y ajouter une Lettre d’indulgences pour l’expédition contre les Turcs, antérieure au 5 avril 1500, et dont un exemplaire a été identifié dans les Archives municipales de Valenciennes (anciennes Archives hospitalières. Cf cliché ci-contre).

L’exploitation générale du fichier bibliographique a été envisagée par un article des Mélanges Louis Trénard (4). Dans cette même perspective, il a paru intéressant de proposer des sujets de thèse relatifs à l’histoire du livre dans la région: Madame Hélène Servant a consacré son très remarquable travail à l’exploitation des très riches fonds des Archives municipales de Valenciennes s’agissant de à l’histoire socio-culturelle de la ville (y compris la première presse typographique de la région) dans la seconde moitié du XVe siècle (5).

L’exploitation des Catalogues amène à souligner tout particulièrement deux ensembles de problèmes, dont le premier est relatif aux sources. Pierre Aquilon écrivait, en 1996:
Puisqu’il s’agit de mesurer (…) la diffusion de l’imprimé dans l’Europe du XVe siècle en identifiant les exemplaires parvenus jusqu’à nous, ne serait-il pas souhaitable, comme l’ont déjà fait certains rédacteurs, de signaler non seulement les ouvrages détruits au cours des deux Guerres mondiales (Arras, Tours, Vire et Chartres (…)), mais aussi d’exploiter les inventaires, dressés du XVe au XVIIIe siècles par les bibliothécaires des communautés religieuses, hospitalières [et] universitaires, et de solliciter les répertoires des dépôts littéraires et ceux des écoles centrales établis à l’époque révolutionnaire, pour y retrouver la trace de quantité d’autres incunables disparus (art. cité, p. 37).
Avouons- le, la deuxième partie de la proposition, le dépouillement systématique de sources d’archives écrasantes, relève encore de l’utopie, quand des catalogues déjà constitués peuvent au contraire exister pour certains fonds disparus –il conviendrait d’ajouter notamment Strasbourg à la liste proposée par Pierre Aquilon, il est vrai pour la seule région du Centre.Val-de-Loire. Pour nous en tenir au seul exemple d’Arras, les incunables alors conservés sur place figuraient déjà dans les trois volumes publiés du Catalogue de Marie Pellechet (lettres A à GRE), mais la préparation du volume du CRI IX a permis d’identifier un jeu d’épreuves typographiques du nouveau catalogue préparé par le conservateur à la veille de 1914…, alors même que la collection serait détruite peu après et que par suite l’idée d’en publier le catalogue ait été bien évidemment abandonnée. Nous avons cependant décidé d’intégrer les exemplaires détruits dans le manuscrit du Catalogue régional tel que remis à l’éditeur en 1982: il s'agissait sans doute en partie de l'héritage de l'abbaye de Saint-Waast (une partie est aujourd'hui conservée à Boulogne-s/Mer), et par ailleurs, la structure des fonds arrageois s'est révélée radicalement différente de celle des fonds aujourd'hui toujours conservés dans les villes plus septentrionales, même très proches, Douai, Lille et Valenciennes.
La question de la géographie est encore plus intéressante pour nous. Le choix du cadre régional, s’il a le mérite de l’efficacité, reste discutable sur le plan historique –du moins son emploi suppose-t-il de prendre quelques précautions: même sans considérer l’histoire des collections sur près de six siècles (depuis 1450), il faut tenir compte du fait que la géographie de la France a très profondément changé au cours de la période et que, d’une manière générale, les régions administratives françaises se superposent bien moins souvent à des entités historiques que ne le font, par ex., les Länder allemands. Par ailleurs, la concentration parisienne a évidemment modifié la répartition géographique des fonds de livres anciens...
L’approche historique sera bien sûr la plus pertinente dans le cas de régions correspondant elles-mêmes à une réalité historique ancienne –l'essentiel du Nord- Pas-de-Calais, l’Alsace, la plus grande partie de la Lorraine, la Franche-Comté (la «comté de Bourgogne»)… On notera au passage que ces géographies régionales sont en majorité extérieures au royaume proprement dit dans son périmètre du XVe siècle. D'autres problèmes peuvent se poser à l'intérieur même du royaume: parmi les grandes principautés lui appartenant, le cas de la Bretagne apparaît pourtant comme problématique, parce que la capitale ducale, Nantes, ne fait aujourd’hui plus partie de la région de Bretagne, mais bien de celle des Pays-de-Loire.
En définitive, l’exploitation des informations réunies par la collection des CRI suppose ainsi de maîtriser à la fois la géographie historique, et l’histoire des bibliothèques recensées. Bien évidemment, la mise à disposition sur Internet des résultats compilés du travail de catalogage (dans le cadre notamment du programme Biblissima)  ouvre peu à peu des perspectives nouvelles à cette dimension de la recherche. C'est peu de dire que nous nous en réjouissons.

Notes
(1) Frédéric Barbier, «Saint-Bertin et Gutenberg» [sur la Bible à 42 lignes de Saint-Omer], dans Le Berceau du livre: autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis [dir. Frédéric Barbier], Genève, Librairie Droz, 2003, p. 55-78, ill.
(2) Frédéric Barbier, «Une édition xylographique à la Bibliothèque municipale de Douai», dans Revue française d'histoire du livre, n° 35 (1982), p. 187-188.
(3) Les Débuts du livre imprimés. Éditions du XVe siècle conservées dans les Bibliothèques de la région Nord- Pas-de-Calais [réd. Frédéric Barbier], Arras, Imprimerie centrale de l’Artois, 1982, 44 p., ill.
(4) Frédéric Barbier, «Le Livre imprimé au XVe siècle dans la France du Nord», dans Mélanges Louis Trénard, Lille, 1984, (Revue du Nord, t. LXVI, n° 261-262), p. 633-651.

(5) Hélène Servant, Artistes et gens de lettres à Valenciennes à la fin du Moyen Âge (vers 1440-1507), Paris, Librairie Klincksieck, 1998.

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mardi 9 février 2021

Les Catalogues régionaux d'incunables (2)

Nous avons évoqué il y a quelques jours le recensement des incunables conservés dans les bibliothèques publiques de France. Il s’agit en réalité d’un dossier ouvert depuis plus d’un siècle, puisque le premier volume du Catalogue général des incunables des bibliothèques publiques de France, par Marie Pellechet, a été publié en 1897. Le projet est poursuivi par Louis Marie Polain, mais la publication s’interrompt au tome III (lettre G), en 1909. Un certain nombre de bibliothèques publiques disposent par ailleurs de catalogues imprimés parfois anciens, comme celles de Besançon, de Dijon ou encore de Versailles (1889), voire, bien plus tard, de Bordeaux (1974), tandis que certains grands établissements entreprennent, enfin, de publier les leurs, à commencer par l’ancienne Bibliothèque nationale, aujourd’hui Bibliothèque nationale de France (1).
Après trois générations, il est apparu nécessaire de reprendre le projet d’un recensement coordonné des incunables, aussi bien pour tenir compte des pertes (plus rarement des enrichissements des collections), que pour faire entrer en ligne de compte les modifications des normes de catalogage, et, pour finir, pour exploiter autant que possible les capacités offerts par les nouvelles techniques informatiques dans le domaine du catalogage des livres anciens (des travaux préliminaires, mais très novateurs, avaient à cet égard déjà été réalisés par Henri-Jean Matin, alors directeur de la Bibliothèque de Lyon). Le dossier du Catalogue général des incunables est désormais impulsé par Louis Desgraves (1921-1999), ancien directeur de la Bibliothèque municipale de Bordeaux et, depuis 1970, inspecteur général des bibliothèques (2).
Le programme élaboré suivra le cadre des régions, et le premier volume sort en 1979, sous la responsabilité de Jean-Marie Arnoult, directeur de la Bibliothèque municipale de Châlons-s/Marne (auj. Châlons-en-Champagne), avec plus de 1500 éditions répertoriées (3). Plusieurs volumes suivent bientôt, sur les régions Languedoc-Roussillon (Montpellier), Midi-Pyrénées (Toulouse) et Pays de la Loire (Nantes). Le format bibliographique alors adopté est celui, classique, des grands catalogues d’incunables: des notices à titres courts, sauf dans le cas d’unica; les renvois aux catalogues de références (depuis Hain); de brèves observations sur les particularités d’exemplaires, et sur les variantes observées par rapport aux descriptions canoniques. Le catalogue lui-même est complété par un jeu de tables: table des adresses typographiques (imprimeurs et libraires, villes), tables de concordances avec les grands catalogues (H, HC, HCR; GW; Pell.), table des provenances. L’ensemble est accompagné par un cahier d’illustrations, et introduit par une introduction générale et par une présentation sommaire des différents fonds classés par institutions de conservation.

Le devenir de la collection des CRI (Catalogues régionaux des incunables) est étroitement lié à son histoire éditoriale: les cinq premiers volumes (4) ont été publiés sous l’égide de la Société des Bibliophiles de Guyenne, à Bordeaux. Les difficultés de la Société entraînent pourtant des retards, avant que la publication ne passe en co-édition avec la maison parisienne «Aux amateurs de livres» (t. VI à VIII, X et XI). Le rachat de Klincksieck par ce dernier éditeur fait que l’adresse devient celle de Klincksieck pour les t. XII et XIV, avant que la faillite de Klincksieck n’entraîne une nouvelle crise: à la suite d’une rencontre organisée à Paris dans les locaux de l’École normale supérieure, la publication est confiée par le ministère de la Culture à la Librairie Droz, le premier volume paraissant sous la nouvelle adresse étant celui de la Haute-Normandie (Caen), en 2005. Les volumes paraissent désormais sous l’égide de l’École pratique des Hautes Études, et sont intégrés dans la série de publication fondée par Henri-Jean Martin sous l’intitulé d’«Histoire et civilisation du livre». Ils sont préparés sous la responsabilité scientifique de Pierre Aquilon et du Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) à Tours (CNRS et Université François Rabelais).
Les aléas et la lenteur relative de la publication sont pourtant à l’origine d’un certain nombre de difficultés, dont la première réside dans l’évolution des normes de description. La plus grande partie de la production incunable conservée dans le monde est aujourd’hui connue, de sorte que l’intérêt des chercheurs porte toujours, certes, sur l’identification de nouveaux exemplaires d’éditions déjà répertoriées, ou d’unica, mais aussi, et de plus en plus, sur les particularités d’exemplaires. Par suite, la collection des CRI se révèle relativement hétérogène, entre ses premiers volumes (où, par ex., la présence d’une reliure remarquable, ou simplement ancienne, était notée par la simple mention de «Reliure»), et les volumes plus récemment publiés (à titre d'exemple, cf cliché ci-contre: l'Hypnerotomachia de la Bibliothèque de Reims, avec une importante mention d'appartenance). Inversement, les renvois aux séries de catalogues de référence ne s’imposent plus dans les mêmes conditions qu’autrefois, non plus que la publication de tables de concordances développées.
Un second phénomène fait aussi sentir ses effets, après presque un demi siècle de publication: les premiers volumes ont été en effet préparés et publiés à l’ère «pré-informatique», alors que les instruments de travail aujourd’hui disponibles sur Internet n’existaient évidemment pas, et que seules quelques-unes parmi les bibliothèques des départements disposaient des usuels nécessaires à la préparation d’un catalogue scientifique de livres anciens. Depuis lors, les développements de l’informatique ont complètement modifié les conditions du travail de catalogage et de bibliographie, au point que la question même de la publication d’un «catalogue papier» a été posée –mais nous laisserons ici de côté cette dimension de la problématique.
Bien évidemment, les aléas relatifs à l’histoire éditoriale de la collection ne sont pas restés sans influer sur le rythme de publication, au point que les retards accumulés atteignent jusqu’à quarante ans (!) pour certains volumes. C'est la cas du t. IX, consacré à l’ancienne région du Nord- Pas-de-Calais (Lille), dont le manuscrit a été remis par l’auteur (Frédéric Barbier) à l’éditeur bordelais en 1982, mais pour lequel les difficultés de l'éditeur ont retardé la publication. Dans le même temps, la richesse et l’importance des fonds catalogués poussaient les responsables de la collection à reprendre le dossier de ce volume pour en enrichir notamment la partie «particularités d’exemplaires», et à le traiter par informatique, décision heureuse mais qui a été à l’origine de nouveaux retards... Sur un autre plan, la multiplication des responsables de volumes s’accompagne d’une qualité de travail qui peut varier, ce qui est par ex. illustré à travers le cas du catalogue relatif au département du Rhône.
L’apport des Catalogues concerne d’abord le plan de la recherche bibliographique et bibliothéconomique, mais il touche aussi la recherche proprement historique, s’agissant d’histoire des collections et des bibliothèques, d’histoire du livre au sens le plus large, d’histoire culturelle (y compris histoire des pratiques culturelles), voire d'histoire religieuse, d'histoire politique, etc. L'importance de ce troisième pan de la réflexion justifiera de lui consacrer un billet indépendant.

Notes
(1) La Bibliothèque nationale (aujourd’hui BnF) a enfin publié son propre catalogue, le CIBN, en deux tomes mais huit volumes: t. I, fascicule 1, Xylographes et lettre A, 1992; fasc. 2, B, 1996; fasc. 3, C-D, 2006; fasc. 4, E-G et suppl., 2014; t. II, fascicule 1, H-L, 1981; fasc. 2, M-O, 1982; fasc. 3, P-R, 1983; fasc. 4, S-Z et Hebraica, 1985. Un troisième tome est en préparation, qui contiendra les index, les concordances et les addenda et corrigenda. Le fonds de la Bibliothèque de l'Arsenal ne figure pas dans le CIBN.
(2) Denis Pallier, «Louis Desgraves (1921-1999)», dans BEC, 157/2 (1999), p. 675-677. Rappelons ici que Louis Desgraves est l’auteur du Rapport sur le patrimoine des bibliothèques remis au directeur du Livre au ministère de la Culture, en 1981. Cf Pierre Aquilon, «Les Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques de France», dans Gazette du livre médiéval, 28 (1996), p. 33-37.
(3) Jean-Marie Arnoult, Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques publiques de France, 1, Bibliothèques de la Région Champagne-Ardennes, Bordeaux, Société des Bibliophiles de Guyenne, 1979, XII-458-XXX p. («CRI», I).
(4) Après la Champagne-Ardennes, il s’agit des régions Languedoc-Roussillon (1981), Midi-Pyrénées (1982), Basse-Normandie (Rouen) et Pays de Loire (Nantes) (resp. 1984 et 1987).

dimanche 27 décembre 2020

Le canal, les banquiers et les médias

L’antisémitisme est comparable à ce que l’on pourrait qualifier de «longue maladie», une maladie dont il est possible de guérir, avec le temps, mais dont on s’attend toujours à ce qu’elle revienne, et parfois dans des circonstances absolument inattendues (en France par ex., à l'occasion du récent concours de Miss France). Un coup d’œil sur le passé confirme la banalité d’une affection bien trop courante, tout en nous permettant de faire un petit peu d’histoire du livre.
Emmanuel Poiré (1858-1909) descend d’une famille lorraine (Montigny-lès-Metz). Son grand-père est blessé lors de la campagne de Russie de 1812, à laquelle il participait comme chef d’escadron aux chasseurs de la Garde. Resté sur place, ce grand-père se marie, et il deviendra maître d’armes de la couronne impériale. Emmanuel quant à lui rentre en France en 1877, où il se lance avec succès dans le dessin satirique, même si dans son esprit il s'agit d'un simple prélude à une carrière de peintre. Il choisit comme pseudonyme la transcription du russe «Karandach», crayon.
Caran d’Ache travaille beaucoup comme peintre militaire, mais il est surtout connu comme un caricaturiste de grand talent. Sur le plan politique, c’est un réactionnaire, partisan du Général Boulanger, nationaliste et antisémite. Il se signalera bien évidemment aussi comme anti-dreyfusard, notamment en tant que co-fondateur de l’hebdomadaire Psst. Caran d'Ache est notamment célèbre pour son excellent dessin du «Dîner en famille», dessin qui ne présente d'ailleurs aucun caractère d'antisémitisme, et qui est publié dans Le Figaro du 14 février 1898 : «Surtout ! Ne parlons pas de l’affaire Dreyfus!» et, à la case suivante, «Ils en ont parlé…».

Après le suicide de Boulanger à Bruxelles en 1891, la vie parlementaire redevient plus calme à Paris, quand le scandale de Panama, qui éclate dès l’année suivante, semble donner l’occasion à ses adversaires d’abattre la République (1). Ici, il convient de rappeler brièvement les faits. La Compagnie de Panama a été fondée à l’initiative de Ferdinand de Lesseps en 1880. On a prévu un coût total de 1,2Md f.-or, pour lequel les emprunts sont aussitôt lancés. Mais les difficultés ont été largement sous-estimées, les plus grandes banques ne s’engagent pas réellement, et la gestion financière est mal conduite. Devant l’impossibilité de couvrir la première émission (400M f., dès 1879), «la communication prend le relais de la finance». L’essentiel des fonds sera en définitive apporté par les petits épargnants français, mais une grande partie en sera aussi consacrée à la publicité dans la presse, et au trafic d’influences.
Les études prévisionnelles n’ont pas été suffisamment poussées et, toujours à la recherche de nouveaux capitaux, la Compagnie s’engage à partir de 1885 dans une véritable fuite en avant, qui culmine avec le projet de lancer pour 600M f. d’obligations à lots: les remboursements se feraient par tirage au sort, et la prime (le «lot») serait variable. Or, les loteries sont alors interdites en France, et il faut donc une loi autorisant l’opération. Des parlementaires sont achetés, et la loi effectivement votée (9 juin 1888), sans pour autant que la faillite puisse être évitée (1889): le passif approche 1,5Md f., pour un actif de seulement 163 millions… Quelque 80 000 souscripteurs perdent leur investissement.

Le scandale éclate au grand jour, et une instruction est ouverte contre les administrateurs: des parlementaires sont compromis tandis que, la veille de sa comparution, le principal intermédiaire, le baron Jacques de Reinach, meurt de manière suspecte dans son hôtel «si élégant, si aimable et si accueillant» (Le Figaro, 21 nov. 1892) du 20 rue Murillo (nuit du 19-20 nov. 1892). On soupçonne alors, non sans vraisemblance, un suicide par empoisonnement.
Notre propos n’est évidemment pas de reprendre ici l’affaire du Panama pour elle-même, mais de souligner combien elle peut être liée à la question de la «publicistique» et au monde des médias, au premier rang desquels la presse périodique. Les Reinach appartiennent au groupe des émigrés juifs venus de l’Est, installés à Paris en plusieurs vagues à partir de la Révolution, et dont la plupart n’ont aucune fortune mais qui parfois réussissent de manière spectaculaire dans les affaires de banque (on pense évidemment d’abord aux Rothschild, aux Fould (2), et à quelques autres, que Balzac nous croque sous la figure de Frédéric Nucingen). La famille Reinach est quant à elle originaire de Mayence, où le bisaïeul était rabbin; une branche s’établit à Francfort, où Adolph, futur baron von Reinach (1814-1879), exerce comme banquier –il est aussi consul du royaume de Belgique. Sa femme, Clementine Oppenheim, appartient en effet à la grande famille de banquiers actifs entre Cologne, Bruxelles et Londres, mais aussi Paris.
Paris, précisément, au temps de la «fête impériale»: né à Francfort en 1840, le jeune Jakob Adolph (Jacques) se lance dans la capitale française, y épouse sa cousine Fanny Emden, et y fonde la même année (1863), avec son nouveau beau-frère, Eduard Elias Kohn, une maison de banque (Kohn, Reinach et Cie) (3). Le baron de Reinach est un homme d’argent, mais qui sait aussi à la perfection jouer de ses multiples relations et de son appartenance au «monde». Il a sa loge à l’avant-scène des Italiens, il est un habitué de Trouville, tandis que les quinze loges du Casino de Nice donnent encore, à la «fête musicale» du 12 février 1892, la revue des personnalités en vue, avec le prince Stirbey, le prince de Prusse, M. Krupp, le baron de Rothschild, le baron de Reinach, et d'autres (Le Figaro, 18 fév., p. 3).
Dans les années 1879, Reinach lui-même, à titre personnel, et la banque Kohn, Reinach et Cie sont engagés au premier plan dans les affaires de Panama (cf Le Figaro, 6 janv. 1879). La crise consécutive à la mise en cessation de paiements culminera avec la démission du cabinet Loubet (28 nov. 1892): le maître-chanteur Cornelius Hertz s’est réfugié à Londres, Clémenceau est inquiété, plus de cent députés sont accusés «d’avoir touché», de même que des ministres (jusqu’à 300 000f. pour Baïhaut), sans oublier les principaux titres de la presse périodique (pour la publicité)… Le néologisme de «chéquard» est alors créé, mais le procès, ouvert le 10 janvier 1893, n’aboutira en définitive qu’à trois condamnations.

Mais revenons à Caran d'Ache: le format de la publication choisi par lui, de manière assez géniale, est celui… d’un carnet de chèques. Chaque feuillet porte de un à trois dessins satiriques: la série s’ouvre avec un personnage très digne, très certainement un parlementaire, qui se présente devant la commission d’enquête et qui, d'un chèque à l'autre, développera les procédés douteux dont l’agioteur l’a assailli, chaque fois avec une offre au montant plus élevé. L’ensemble des feuillets est subdivisé en trois séries: «Le chèque-obsession»; «L’art de donner et de recevoir le chèque»; «Variations sur le verbe: toucher le chèque». Au fil des dessins, le suborneur présente des traits caricaturaux du Juif (nez proéminent, etc.), tandis que l’orthographe de certaines notes reproduites sur les talons évoque de manière grotesque l’accent allemand: par ex., au talon du premier chèque, «NB Il vaut ezayer, on tit qu’il est tifficile. Envin on ferra» –on ne peut, à nouveau, que penser au Nucingen de Balzac. Le cliché dont nous publions la reproduction témoigne bien de ce que nous sommes pratiquement aux antipodes de ce qui constitue aujourd'hui le politiquement correct, non seulement s'agissant des Juifs, mais aussi du statut des femmes (le racolage n'aurait rien que de normal)... Ajoutons encore, pour conclure, que le dispositif formel du chèque ouvre la voie, promise à de très vastes développements, de ce qui pourrait prendre la forme d’une petite bande dessinée.

Notes
(1) Jean-Yves Mollier, L’Argent et les lettres. Histoire du capitalisme d’édition, 1880-1920, Paris, Fayard, 1988, notamment p. 64 et suiv.
(2) Frédéric Barbier, Finance et politique: la dynastie des Fould, XVIIIe-XXe s., Paris, Armand Colin, 1991.
(3) Jacques de Reinach épouse le 6 mai 1863 sa cousine Fanny Emden, dont la sœur s’est mariée avec Eduard Elias Kohn (originaire quant à lui de Bohême, Neuwallisdorf, auj. Nová Ves, non loin de Kolin, Rép. tchèque).

Emmanuel Poiré, dit Caran d’Ache, Carnet de chèques par Caran d’Ache, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, [1892 ou 1893], 20 f., oblong à l’italienne, 12 x 28 cm.

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samedi 18 juillet 2020

Nouvelles publications

La dernière livraison de la Revue d’histoire du protestantisme publie une partie des Actes de la journée d’études qui s’est déroulée à Paris à l’occasion du Cinq-centième anniversaire de la publication des Thèses contre les Indulgences et de la fondation du protestantisme.
Frédéric Barbier, «La bibliothèque de la Nation Germanique d’Orléans: quelques balises pour une histoire».
 

Sommaire
 István Monok, «Humanisme monacal et littérature de piété au début du XVIe siècle»
Andrea de Pasquale, «Tipografi- librai alle origini della Riforma in Italia»
Christoph Strohm, «La réception de Luther par le jeune Calvin»
Marianne Carbonnier-Burkard, «Luthériens et autres hérétiques à Lyon, dans la «danse des morts» des frères Frellon (1542)»

La revue de la Bibliothèque nationale centrale de Rome (Quaderni della Biblioteca nazionale centrale di Roma) publie, dans sa dernière livraison (23/ 2019), les Actes d’un colloque tenu en 2016 dans cet établissement sur le thème de « La bibliothèque comme musée ».
ISSN - 1723 – 9222
ISBN - 978-88-907996-8-6
Sommaire
Andrea De Pasquale, «Presentazione»
Frédéric Barbier, «Biblioteche e musei: qualche riflessione in una prospettiva storica»
István Monok, «Le musée de la bibliothèque ou la bibliothèque du musée?»
Angela Adriana Cavarra, «I musei nelle biblioteche conventuali: il caso di Roma tra XVI e XVIII secolo»
Doina Biro, «Les collections de la Bibliothèque Batthyaneum d'Alba Iulia (Roumanie). Intégrer les livres avec les objects museographiquesi»
János Orbán, «Biblioteca e collezioni di Sámuel Teleki a Marosvásárhely»
Fiammetta Sabba, «Le biblioteche italiane negli itinera erudita et bibliothecaria: riflessioni su turismo e Grand Tour»
Maria Luisa Lopez-Vidriero, «Un museo del libro per sostenere un re: Alfonso XIII e la Real Biblioteca»
Andrea De Pasquale, «La tradizione italiana dei musei nelle biblioteche»
Jean-François Delmas, «La bibliothèque-musée Inguimbertine de Carpentras: un concept ancien réactualisé au XXIe siècle»
Christophe Didier, «FabLab, terzo luogo... museale?: Strasbourg alla ricerca di un’identità complessa»
Eleonora Cardinale, «I musei della letteratura nelle biblioteche italiane: Spazi900»
Marisa Midori Deaecto, «Un exemple outre-mer. Une "Brasiliane" pour le lecteur du XXe siècle. De la salle de lecture à un projet muséologique pour la Bibliothèque de Saint Paolo du Brésil»
Jean-Michel Leniaud, «Supputations sur l’avenir de la salle Labrouste, à la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, Paris»
Enrica Pagella, «La Biblioteca, il Palazzo, il Museo: Il caso di Torino»
Martina Bagnoli, «La biblioteca nel museo: una grande opportunità per le collezioni storiche. Il caso dell’Estense di Modena»
Anna Manfron, «L'Archiginnasio: una biblioteca con vocazione museale»
Mariella Guercio, «Le biblioteche e i musei. E gli archivi?
»
Sauver les livres pendant l'incendie: fresque de la Haute École calviniste, Debrecen (H), 1938

La dernière livraison de la Revue de la BNU. Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
(21/ printemps 2020) est consacrée à une thématique malheureusement toujours d’actualité: «Sauver, conserver, reconstituer» les bibliothèques.
Sommaire
DESTRUCTION ET SAUVETAGE
Frédéric Barbier, «La bibliothèque en Occident: esthétique de la destruction»
Frédéric Alpi, «La bibliothèque de l’Institut d’archéologie de Beyrouth dans la guerre du Liban»
Carlo Federici, «Florence 1966: histoire de l’inondation, l’inondation dans l’histoire»
Joseph Belletante, «À propos du projet BibliOdyssées: l’odyssée des livres sauvés (2019) au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique»
RESTAURATION, RESTITUTION
Lucie Moruzzis, «La préservation matérielle des monuments de l’écrit: une histoire à construire»
Melania Zanetti et al., «La restauration des livres et documents endommagés par le feu : nouveaux matériaux et nouvelles méthodes, le projet CREMIB»
Malcolm Walsby, «La survie improbable: les livres sauvés par leur matérialité»
Luana Quattrocelli, «Des archives au secours d’un manuscrit, ou comment détruire un document pour en sauver un autre»
RECONSTITUTION ET MÉMOIRE
David Hamidovic, «L’odyssée des manuscrits de la mer Morte: des fragments au deep learning»
Marie-Luce Demonet, «Une reconstitution vraiment virtuelle de la bibliothèque de Montaigne»
Anne-Marie Turcan-Verkerk, «Biblissima et la reconstruction des bibliothèques anciennes: ses méthodes, ses données, ses outils et ses rêves»
L’OBJET
Daniel Bornemann, «Blessés de guerre»

samedi 11 juillet 2020

Nouvelle publication

Cette semaine, nous signalons, en deux temps, plusieurs parutions nouvelles susceptibles de retenir l’attention des historiens du livre.
D'abord, les Actes du colloque de Sárosparak viennent de sortir:
Les Bibliothèques et l’économie des connaissances / Bibliotheken und die Ökonomie des Wissens 1450–1850 : Colloque international – Internationale Tagung 9–13 avril/April 2019 Sárospatak,
dir. Frédéric Barbier, István Monok, Andrea Seidler,
Budapest, Magyar Tudományos Akadémia és Informaciós Központ, 2020,
384 p., ill., index locorum et nominum («L’Europe en réseaux. Contribution à l’histoire de la culture écrite, 1650-1918 / Vernetztes Europa. Beiträge zur Kulturgeschichte des Buchwesens, 1650-1918», VIII).
ISBN : 978-963-7451-57-7 
Table des matières
• Préface
• István Monok: Bibliothecae mutantur – Quare, quemadmodum et quid attinet? Transformations de la composition thématique des bibliothèques du royaume de Hongrie aux XVe–XVIe siècle
• Marianne Carbonnier-Burkard: Les bibliothèques des Églises réformées françaises au XVIIe siècle
• Max Engammare: De la bibliothèque de l’Académie de Calvin (1570) à la bibliothèque de l’Académie de Bèze (1612) à travers leur catalogue: continuités et ruptures jusqu’au troisième catalogue de 1620
• Róbert Oláh: Obsolescent Reformed Libraries in the seventeenth and eighteenth Century Carpathian Basin
• Ádám Hegyi: Moderner Zeitgeist – veraltete Lesestoffe. Bibliotheken reformierten Pfarrer um die Wende des 18. zum 19. Jahrhunderts im Königreich Ungarn
• Petr Mašek: Zierotin Library in Velké Losiny in Sixteenth and Seventeenth century
• Detlef Haberland: Schlesische Bibliotheken Zeichen der intellektuellen Vielfalt einer zentralen Bildungsregion in Europa
• Thomas Wallnig: Sebastian Tengnagel und Johann Seyfried – Österreichische Geschichtsschreibung zwischen Späthumanismus und Gegenreformation
• Elisabeth Engl et Ursula Rautenberg: Christoph Jacob Trew – Bibliothek und Sammeln in der Gelehrtengemeinschaft der ersten Hälfte des 18. Jahrhunderts
• Helwi Blom: Philosophie ou Commerce ? L’évolution des systèmes de classement bibliographique dans les catalogues de bibliothèques privées publies en France au XVIIIe siècle
• Maria Luisa López-Vidriero Abelló: Les meubles de la connaissance: façons de devenir sage à prix fixe
• Frédéric Barbier: Distinction, récréation, identité: la trajectoire des « romans » en France sous d’Ancien Régime
• Andrea Seidler: Die praktische Bedeutung ungarischer Sammlungen und Bibliotheken für führende Gelehrte des Königreichs Ungarn im späten 18. Jahrhundert am Beispiel des Jesuiten Georg Pray (1723-1801)
• Olga Granasztói: Se divertir: les enseignements de la bibliothèque d’une femme aristocrate hongroise à la fin du XVIIIe siècle
• Christophe Didier: La naissance du théâtre „des boulevards”, ou Comment la banlieue entre en bibliothèque (1780–1830) http://real-eod.mtak.hu/3683/
• Andrea De Pasquale: La nascita delle riserve di libri antichi in Italia

Nous profitons de cette occasion pour rappeler les titres des volumes précédemment parus dans notre série de «L'Europe en réseaux». Comme on le verra par les liens insérés ci-dessous, tous les articles publiés dans ce cadre sont librement disponibles sous forme de fichiers PDF: 
I- Libri prohibiti. La censure dans l’espace habsbourgeois, 1650-1850, Leipzig, 2005.
II- Est-Ouest. Transferts et réception dans le monde du livre en Europe (XVIIe-XXe s.), Leipzig, 2005.
III- Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, Leipzig, 2005.
IV- Contributions à l’histoire intellectuelle de l’Europe: réseaux du livre, réseaux des lecteurs, Budapest, 2008.
V- Cinquante ans d’histoire du livre, de L’Apparition du livre (1958) à 2008: bilans et projets, Budapest, 2009.
VI- «Ars longa, vita academica brevis». Studien zur Stammbuchpraxis des 16.-18. Jts, Budapest, 2009.
VII- Ex Oriente amicitia. Mélanges offerts à Frédéric Barbier à l’occasion de son 65e anniversaire, Budapest, 2017.
Les autres nouvelles publications seront annoncées prochainement!


Quelques billets récents
Histoire et civilisation du livre: articles en libre accès
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mardi 23 juin 2020

Les origines de la Maison Fayard

Une notice à rédiger sur un volume de la célèbre collection du «Livre populaire», collection fondée en 1905 par Arthème Fayard (II), nous ouvre les portes d’un tout autre monde, et d’une histoire que l’on pourrait dire balzacienne.
Nous voici au début du XIXe siècle, dans un bourg à la limite méridionale du département du Puy-de-Dôme: Brassac (canton de Jumeaux), qui deviendra en 1886 Brassac-les-Mines par la grâce de l’exploitation du charbon. Brassac, que l’on connaît depuis le haut Moyen Âge, est situé sur la rivière d’Allier, ce qui explique l’importance de l’activité de batellerie qui se déploie au port de Brassaget –avec les différents corps de métier traditionnels que sont les charpentiers, les cordiers, et, bien évidemment, les mariniers et autres passeurs (il n’y a encore qu’un très petit nombre de ponts sur l’Allier, surtout en amont de Pont-du-Château), sans oublier les fabricants, propriétaires de bois et négociants, qui sont les donneurs d’ordres. 
[Aux] ports de Brassac et de Brassaget, on construit un grand nombre de bateaux et on charge les charbons de terre du département de la Haute-Loire. (…) Ces bateaux sont construits à Brassac, Brassaget, Vézezoux et environs, avec des sapins débités par les nombreuses scieries des cantons de La Chaise-Dieu, de Crapone et de St-Germain-l’Herm. (…) On en construit par an environ 1600, dont 1000 servent au transport des houilles (1).
Carte des localisations: Brassac, Brioude, Saint-Germain-l'Herm (© IGN)
À la fin du XVIIIIe siècle, Brassac ne compte en effet pas moins de 300 mariniers, et les ateliers de construction fournissent des «sapinières»: ces embarcations sommaires ont un tirant d’eau suffisamment faible pour leur permettre de naviguer sur les hauts fonds. Celles de Brassac, dites «Recettes», font le plus souvent 18m sur 3,50m, et chargent en moyenne 280q. Par l’Allier, les péniches navigant en flottille gagnent la Loire, les unes descendant ensuite le fleuve vers Tours et vers Nantes, les autres empruntant le canal de Briare puis la Seine vers Paris. Le fret le plus usuel est composé de charbon, de vin, de bois ou de pierre. Une fois le périple accompli (quatre semaines jusqu’au port du quai de la Râpée à Paris), les barges sont déchargées et démantelées («déchirées»), et leur bois vendu en bois de chauffage, tandis que les mariniers rentrent à pied au pays –il n’y a pas de fret de retour.
Outre les difficultés de la navigation, le petit monde de la batellerie est soumis au risque d’inondation, comme à l’automne 1846:
L’Allier a généralement balayé (…) en Auvergne les produits industriels et agricoles destinés à l’exportation et attendant sur les ports le moment d’être embarqués : vins, charbons, bois de construction, bateaux au chantier etc., et en plusieurs endroits des ponts, des moulins, des maisons mêmes et des fermes entières (…). À Brassage [sic], quelques maisons ont été emportées (…). Sur trente-quatre bateaux amarrés au Pont-du-Château, trois seulement ont résisté. Jumeaux et Brassac ont éprouvé des pertes semblables, et non loin de là une belle verrerie a été détruite (Journal des débats, 16 oct. 1846).
Comme on le sait, certains mariniers auvergnats réussissent pourtant à s’établir dans la capitale, d’abord pour distribuer les marchandises débarquées des péniches, puis pour ouvrir des commerces de «bougnats» (< franco-prov. charbognats, = charbonniers) «Vins, bois et charbons». L’arrivée du chemin-de-fer à Brassac (1855) engagera l’ère du replis, puis du déclin de ces activités.
Une société rude, ne plaignant pas sa peine, et sans moyens financiers, donc. C’est devant le maire de Brassac que, le 8 avril 1818, se présente Jean Fayard (1783-1860), marinier et fils de marinier, pour déclarer la naissance de son fils Antoine, la veille à 22h. Les deux témoins sont eux aussi mariniers à Brassac et, tout comme le père, ils déclarent ne pas savoir signer (2).
Généalogie sommaire: les origines de la Maison Fayard
Mais nous entrons peu à peu dans un tout autre environnement, lorsque nous retrouvons Antoine Fayard loin des péniches de l’Allier, comme employé au service de l’octroi de Brioude (Haute-Loire). Et nous changeons encore plus d’environnement lorsque le jeune homme épouse, le 18 novembre 1845, toujours à Brioude, Joséphine Élisabeth Lemerle, la fille du notaire de Saint-Germain-l’Herm –quelques mois à peine après le décès de celui-ci… (3) La déclaration de mariage, étrangement enregistrée à «dix heures du soir», nous apprend au passage que le jeune marié, «âgé de vingt-sept ans», est alors caporal au 52e régiment de ligne en garnison à Clermont-Ferrand. La fin de l’acte est constituée par la reconnaissance par les deux époux d’un enfant de sexe masculin «né d’eux» à Saint-Germain l’Herm neuf ans auparavant, et qui porte les prénoms de Jean-François –dit Arthème, du nom d'un saint auvergnat, il est notre futur éditeur.
Naissance de Jean-François Lemerle, dit Arthème Fayard, St-Germain-l'Herm, 5 mars 1836 (Ad63, 63 372/7)
Les signatures au mariage témoignent de ce que le père du marié ne sait toujours pas signer, mais bien sa femme; quant à la signature du marié, avec son élégant paraphe, elle manifeste le changement radical désormais intervenu. Le régime du mariage est celui de la communauté totale, d’après le contrat passé par devant Me Philippe Roumilhac, notaire à Brioude le 27 septembre précédent (4), et la mariée est qualifiée de «propriétaire» à Brioude (cf cliché ci-dessous). 
Reconnaissance de paternité, Brioude, 18 nov. 1845 (Ad43, 6E 40/51, extrait)
On ne peut qu’être frappés par la distance sociale entre les familles des nouveaux époux. Saint-Germain-l’Herm est un bourg d’une certaine importance, à quelque 1000m. d’altitude, petite capitale des Monts du Livradois, où le notaire, Jean Lemerle (1785-1845), successeur de son père (lequel officiait depuis 1782) exerce de 1818 à 1844 et compte bien évidemment parmi les notabilités locales (5). Il a épousé en 1808 Marie-Thérèse Miramont, d’une famille originaire de Cistrières (Hte-Loire), et elle-même déjà veuve d’un premier mariage. Nous sommes dans un monde de robins, dont plusieurs membres sont notaires, puis titulaires d’offices et autres charges diverses dans les diocèses de Mende et de Clermont. Pour autant, Maître Lemerle ne semble pas avoir laissé une grande fortune, puisque la déclaration ne fait mention que de 8300f. au titre des «mobilier, argent, rentes et créances», et d’un revenu immobilier de 45,60f., tout en précisant que «la veuve a renoncé à l’usufruit par acte du 21 juillet 1845». Ces dispositions expliquent peut-être qu’elle se soit alors retirée à Brioude, où elle décède en 1853, au domicile d’une fille issue de son premier mariage et de son mari, Isidore Laroche, confiseur rue de la Boucherie (6).
Et, apparemment en 1855, le couple Fayard-Lemerle prend, à leur tour, la route de Paris, mais il est bien difficile de le suivre: c’est ainsi que nous connaissons, parmi les homonymes, un Fayard établi en 1856 comme négociant de «bois à ouvrer» sur le quai d’Austerlitz, tandis qu’une «veuve Lemerle» aurait tenu un hôtel meublé rue Lamartine. Jean-François entre quant à lui au ministère des Finances, une place qu’il abandonnera bientôt (1857), pour se lancer dans l’édition, avec le succès que l’on sait. Il décède en 1895, apparemment en son hôtel du 66 avenue de Marigny à Fontenay-sous-Bois, et est inhumé au cimetière du Montparnasse.

Bibliographie
Histoire de la librairie Arthème Fayard, Paris, Fayard, 1952, réed. 1961.
Sophie Grandjean, La Maison d’édition Fayard de 1855 à 1939, thèse de doctorat d’Histoire sous la direction de Jean-Yves Mollier, Université de Saint-Quentin en Yvelines, 1996.
Jean-Étienne Huret, "Le Livre de demain" de la Librairie Arthème Fayard: étude bibliographique d'une collection illustrée par la gravure sur bois, 1923-1947, Tusson, Éditions du Lérot, 2011 (avec notices bio-bibliographiques des artistes p. 162-220).

NB- Nous nous permettons de recommander la notice consacrée par le blog du «Bibliophile Rhemus» à l’historique de la Maison Fayard. Bien des questions restent ouvertes, qui demanderaient pour certaines à poursuivre l'enquête sur place, notamment dans les minutes notariales... Si notre ami Le Bibliophile dispose d’informations complémentaires susceptibles notamment de préciser les origines de la famille et son installation à Paris, qu’il n’hésite surtout pas!
Enfin, le lecteur voudra bien excuser le fait que notre billet de ce jour s'éloigne apparemment du monde des livres et de l'édition, peut-être par goût du pittoresque: pour autant, la trajectoire familiale des Fayard illustre bien les mutations très profondes qui sont celles de l'environnement culturel, même dans une province relativement isolée, autour de la monarchie de Juillet, en même temps que la dynamique très favorable de l'édition parisienne à partir du Second Empire.

Notes
(1) L’Allier est flottable (pour les bois) depuis Saint-Arcons, et navigable à partir de Fontanes. H. E. de la Tynna, C. P. Rousseau, Boussole du commerce des bois de chauffage, Paris, Au bureau de commerce de bois flotté en trains, 1827, p. 67 et 70-71.
(2) Ad63, 6E 50/7. Jean Fayard s’est marié le 16 août 1815 avec Jeanne Prunière, de dix ans sa cadette.
(3) Acte de mariage: Ad43 6E 40/51 (voir aussi Ad43, 6E 78/3). Acte de décès: Ad63, 6E 372/17 (enregistrement, 8 juill.: Ad43, 3Q 21194).(4) Ad43, 3Q 1275 (table des contrats de mariage). Les minutes du notaire sont conservées sous la cote Ad43, 3E 537/69-117.
(5) Ad63, 5E 8 617-644.
(6) Ad43, 6E 40/59.

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