samedi 25 avril 2020

Une page d'anthropologie familiale

Nous avons évoqué dans un billet déjà ancien le rôle de la famille Reclam dans l’émergence de la librairie industrielle en Allemagne, à travers la figure emblématique de Anton Philipp Reclam, «inventeur» de la monumentale «Universal Bibliothek». Nous revenons, aujourd’hui, sur les deux points que sont, d’abord, les origines et la trajectoire de la famille, puis sa participation aux «secondes Lumières» (Spätaufklärung) de la fin du XVIIIe et du tournant du XIXe siècle. Comme on le verra, cette petite note nous amènera à évoquer plusieurs autres dynasties que celle des Reclam à proprement parler.
Dans la théorie et dans l’action de la Spätaufklärung, le petit monde du livre jouit en effet d’un statut très particulier, et il remplit un rôle-clé.
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Mais d’abord, la famille. Les Reclam sont présentés comme étant issus du Refuge huguenot, et ils seraient originaires de Savoie. Le nom lui-même fait problème: il s’agirait à l’origine d'une famille Reclan, ou Reclant, qui viendrait d’une bourgade du Chablais, au-dessus de la rive méridionale du lac de Genève, Machilly. La région est alors dans une conjoncture troublée, Genève balançant entre le protectorat du duché de Savoie et le rapprochement avec les cantons de Fribourg et de Berne. Dès 1533, l’évêque de Genève (désigné par le duc de Savoie) Pierre de la Baume a transporté son siège à Gex, au pied du Jura, tandis que Genève adopte la Réforme en 1536.
Or, des Reclan sont connus à Genève dès avant 1517, et un Jean Reclan, boucher à Machilly, est admis à la bourgeoisie de Genève en 1532 : la question de l’appartenance religieuse ne se pose évidemment pas encore à cette date. Au XVIIe siècle, une branche des Reclan genevois se serait transportée en Allemagne, où leur nom d’usage deviendra celui de Reclam: ils sont probablement parents des Reclan, orfèvres travaillant entre autres pour les horlogers à Genève dans la seconde moitié du siècle. De fait, ils s’orientent vers des activités liées aux arts, mais aussi à la prédication, et sont désormais pleinement intégrés à la société du Refuge huguenot. Jean François (Johann Franz) Reclam exerce comme joailler au début du XVIIIe siècle, à Magdebourg puis à Berlin: il est probablement identique au personnage cité par Reiche comme «joaillier à Berlin» et travaillant pour Frédéric II, avec lequel il s’entretient régulièrement. D’autres sources témoignent de ce qu’il aurait été domicilié Breite Straße, dans le centre de la ville, et de ce qu’il aurait croisé les pas de Voltaire (1).
Le roi, monté sur le trône en 1740, favorise en effet les artisans français, et passe notamment commande de très nombreuses boîtes d’orfèvrerie et autres tabatières :
Tous les ans, [le roi] faisoit établir plusieurs tabatières d’or, enrichies de brillants & d’autres pierres précieuses, & qui demandoient le concours du joaillier, du bijoutier, du graveur du peintre (Erman, Reclam, V, 282).
Pour autant, ni le statut ni la fortune de Reclam ne sont en rien comparables à ceux d’Ephraim Veitel, alors joaillier de la cour de Berlin, et surtout banquier… 
Friedrich Tischbein, La famile Reclam, vers 1780 (?) (© DHM Berlin)
Nous connaissons deux fils à Jean François Reclam: l’aîné, Jean François le Jeune, né en 1732, travaille lui aussi pour la cour de Prusse. Il a épousé sa cousine, Élisabeth Marguerite (1737-?), recevra la patente de «Joaillier de la cour» en 1781 (Univ. Bibl. Hamburg, Campe Sammlung) et décèdera à Berlin en 1817. Le cadet, Jean Frédéric (Johann Friedrich), né en 1734, est peintre et graveur, et il réalise nombre de portraits pour des membres de la cour royale. Il est membre de l'Académie de Berlin, et décède dans cette ville dès 1774 (Haag, VIII, 397). Apparenté aux précédents, Pierre Christian Frédéric Reclam est lui aussi né à Magdebourg (1741), où son père est un négociant aisé. Il vient tout jeune à Berlin, où il est élève du Collège français, et exercera plus tard comme pasteur et comme enseignant, mais décède en 1789. Il est notamment connu pour avoir donné, avec J. P. Erman, les Mémoires pour servir à l’histoire des réfugiés françois dans les États du Roi publiés à Berlin, à partir de 1782 (1782-1799, 9 vol.) (Haag, VIII, 397-398).
C’est le fils de Jean François Reclam (cadet) qui oriente la famille vers une nouvelle branche d’activités. Charles Henri (Carl Heinrich) naît à Berlin en 1776, et fait son apprentissage à la «Librairie scolaire» (Schulbuchhandlung) de Campe à Brunswick. Il pénètre par là un milieu de la bourgeoisie luthérienne très aisée, marqué par son engagement en faveur des Lumières et par une sensibilité politique libérale. Le peintre  Friedrich Tischbein, ancien élève de Wille à Paris (où il est aussi un familier de David) donne, probablement dans les années 1780, un portrait de la famille Reclam (aujourd'hui conservé au Dtes Historisches Museum de Berlin).
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Le futur beau-frère du libraire, Johann Heinrich Campe (1746-1818), est une personnalité majeure de la Spätaufklärung. Cet ancien précepteur des frères Humboldt à Berlin, grand lecteur de Rousseau, est surtout connu comme rénovateur de la pédagogie, et appelé comme tel par le duc à Brunswick en 1786. Il est, certes, un théoricien, mais qui se lance vigoureusement dans l’action: après avoir fondé sa maison de librairie, la Schulbuchhandlung, à Brunswick en 1788, il n’hésite pas, l’année suivante, à faire le voyage de Paris pour assister directement aux événements qui ouvrent la Révolution. Il quitte Brunswick le 17 juillet, en compagnie de son ancien élève, Wilhelm von Humboldt, alors âgé de vingt-deux ans (1767-1835). Son récit publié quelques mois plus tard sous la forme d’une correspondance fictive, s’ouvre par la description du voyage par Paderborn et Crefeld jusqu’à Aix-la Chapelle (où les nouvelles du 14 juillet viennent d’arriver) et à Spa. La route se poursuit de Liège, par Louvain, Bruxelles et Mons, jusqu’à la frontière française, atteinte à Quiévrain.
Arbre généalogique simplifié de la famille Campe
La première ville traversée dans le royaume est celle de Valenciennes, où les voyageurs se procurent une cocarde tricolore. Ils gagnent ensuite Cambrai avant de poursuivre vers la capitale par Pont-Ste-Maxence et Senlis —la description de l’approche de Paris est très intéressante (p. 34 et suiv.). Ils resteront un mois Hôtel de Moscovie, rue des Petits-Augustins, avant de prendre la route du retour (2).
Rien de surprenant s’ils sont frappés, certes, par la foule omniprésente, mais aussi par les pratiques nouvelles de la « publicité » dans une période aussi particulière que celle des premières semaines de la Révolution:
La première chose qui nous frappe (…), ce sont les nombreux groupes de gens poussés les uns sur les autres et qui (…) regardent les immeubles couverts d’affiches. On voit ces affiches ou ces billets dans toutes les rues, surtout aux maisons d’angle, sur les murs de tous les bâtiments publics sur les quais, et partout où il y a une place libre, en si grand nombre qu’un marcheur exercé et habitué à la lecture rapide pourrait aller (…) du matin au soir et lire, sans en finir même avec tout ce que l’on colle de nouveau chaque jour (…). Imaginez ce que cette publicité, cette participation de tous à chaque chose, peut avoir comme effet sur le développement des forces d’âme et en particulier sur la formation de la pensée et du bon sens (p. 43-44. Voir aussi, p. 63 et suiv., la description du Palais Royal).
Il est vrai que Campe manifeste une très grande sympathie pour le «peuple de la liberté» – son ancien élève, Humboldt, se révèle indiscutablement plus en retrait. Plus loin, Campe s’arrête sur les pratiques de ces lecteurs de rue, ou encore sur le rôle des colporteurs. Les voyageurs sont arrivés à temps pour assister à la mémorable séance de la nuit du 4 août (p 73 et suiv.). Campe rend aussi visite à Berquin, l’éditeur de l’Ami des enfans, dont le moins que l’on puisse dire est que l’opinion de Humboldt à son sujet est… réservée:
Un homme tout à fait insignifiant, qui semble se livrer à l’écriture comme à un travail d’artisan. Ses romans [Romanzen] lui sont tout au plus un moyen de vivre [Humboldt emploie ici le mot de Handwerk, artisanat).
Puis les voyageurs visitent la maison Didot, qui constitue comme l'un des passages obligés des étrangers cultivés.
Signalons que, par décret du 26 août 1792, la Législative décide de naturaliser dix-huit personnalités étrangères qui,
par leurs écrits et par leur courage, [ont] servi la cause de la liberté et préparé l’affranchissement des peuples, consacré leurs bras à défendre la cause des peuples contre le despotisme des rois, à bannir les préjugés de la terre et à reculer les bornes des connaissances humaines.
Campe figure dans la liste, à côté notamment de Klopstock, mais aussi de plusieurs Américains, dont George Washington. Il constitue un modèle de l’intellectuel allemand de la Spätaufklärung, dont le programme recouvre pratiquement celui défini par Wieland en 1792 dans le Historischer Calender für Damen de Schiller (Leipzig, Göschen) :
Dans presque toutes les parties de l’Empire, l’esprit bienfaisant de l’Aufklärung se diffuse, plus ou moins rapidement, mais partout irrésistible ; il emporte les erreurs et les préjugés, favorise des progrès continuels, détruit les anciens abus, allège la charge pesant sur le peuple, encourage (…) des entreprises de toutes sortes.
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La Spätaufklärung voit en effet la réflexion abandonner la seule théorie pour s’élargir au domaine de l’organisation socio-politique, avec la volonté de promouvoir des réformes qui profitent au bien commun. Dans le même temps, la science politique commence à être enseignée à l'Université de Göttingen (3). Mais, dans une Allemagne toujours morcelée, l’idée s’impose aussi, selon laquelle l’unité de la nation sera d’abord d’ordre culturel: les intermédiaires qui assurent et qui permettent son élaboration sont d'abord les auteurs (les écrivains), mais aussi les professionnels du livre. La préface des Lettres de Paris insiste d’ailleurs sur le rôle de l’auteur (Schrifsteller), en tant qu’observateur, à la fois témoin et passeur.
Portrait de Charlotte Vieweg, née Campe
Appartenant au premier chef à la «bourgeoisie des talents» (Bildungsbürgertum), le groupe des professionnels liés à la famille Campe et aux libraires éditeurs libéraux d’Allemagne du nord (Brunswick, Hambourg, Berlin, mais aussi Leipzig) joue ici un rôle-clé, comme intellectuels, comme théoriciens (pensons à Friedrich Christoph Perthes), et comme acteurs engagés dans le négoce des productions de l’esprit.
Nous devons y intégrer encore les Vieweg: Friedrich Vieweg exerce comme libraire à Berlin, quand il épouse la fille unique de Joachim Campe, Charlotte (1795). Quatre ans plus tard, il transporte ses activités à Brunswick, où il reprend en outre la Schulbuchhandlung de son beau-père (le bâtiment devient celui de la Maison Vieweg, Vieweg Haus, en plein cœur de la ville) (4). Ce groupe s’emploiera à promouvoir le programme des patriotes, c'est-à-dire la défense d’un système politique libéral susceptible de déboucher sur une certaine forme d'unité allemande.
Deux mots encore, pour conclure ce billet.
1) Et d'abord, sur la réhabilitation d'une forme de  microanalyse, surtout pour les études de transferts culturels, pour l'histoire des idées et pour certaines analyses d'anthropologie ou de sociologie historique. La famille élargie, puis le réseau des amitiés et des solidarités, constituent bien évidemment les deux cadres privilégiés pour ce type d'approche. Ne croyons pas, pourtant, que ces phénomènes n'ont pas une dimension économique: les mariages, ou encore les réseaux d'apprentissage, démontrent l'intégration sociale et professionnelle, elle-même garante de crédit pour les affaires. 2) Bien entendu, l'habitus de nos personnages semble à nouveau correspondre au modèle wébérien qui combine appartenance religieuse et engagement dans la vie économique, voire dans la vie poitique. Toujours selon Max Weber, la réussite personnelle et sociale, qui se donne à voir dans la commande de portraits de groupe (la famille réunie) ou de portraits individuels, peut-elle être comprise comme une forme d'accomplissement de la vocation (Beruf).
Bien sûr, ces principes ne pourront jamais faire l’économie de tensions entre des idéaux de progrès, un système politique généralement conservateur et une société fonctionnant largement sur une logique de privilèges (notamment dans l’édition)…
Mais revenons une dernière fois aux Reclam: le futur neveu par alliance de Campe est donc Karl Heinrich Reclam, qui aurait poursuivi sa formation à Paris, où il aurait assisté à l’exécution de Robespierre, le 28 juillet 1794. En 1802, il reçoit l’autorisation d’ouvrir une librairie à Leipzig, et commence à se spécialiser dans la «librairie étrangère», française et anglaise, tout en s'orientant aussi vers la commission. L’année suivante, il épouse Wilhelmine Campe, fille du libraire éditeur Friedrich Heinrich et nièce de Joachim Heinrich: ils auront huit enfants, dont Anton Philipp Reclam (1807-1896). Retiré des affaires, Karl Heinrich  cède son entreprise à son gendre, Julius Friedrich Altendorff (1811-1872, marié à sa fille, Cäcilie), et il décède à l’âge de soixante-douze ans à Leipzig en 1844.

Notes
(1) Historisch-biographisches Lexicon der Schweiz. Dictionnaire historique et bibliographique de la Suisse, t. V, 403 (en ligne ici: https://www.digibern.ch/katalog/historisch-biographisches-lexikon-der-schweiz).
(2) Johann Heinrich Campe, Briefe aus Paris zur Zeit der Revolution, 3e éd., Braunschweig [Brunswick], in der Schulbuchhandlung, 1790. Campe a terminé la rédaction de son livre dès la mi-novembre 1789. Il faut également consulter le Journal de Humboldt: Tagebuch der Reise nach Paris und der Schweiz, 1789, dans Tagebücher, I, Berlin, B. Behr’s Verlag, 1916, p. 76 et suiv.
(3) Hans Erich Bödeker, «"Pour la vraie politique libre, allez donc à Göttingen". Les théories de la politique à Göttingen autour de 1800», dans Göttingen vers 1800: l'Europe des sciences de l'homme, Paris, Éditions du Cerf, 2010, p. 402-456.
(4) Rolf Hagen, «Die Gründung von Campes Schulbuchhandlung und die Übersiedlung des Vieweg-Verlages nach Braunschweig», dans Dea Vieweg-Haus in Braunschweig, éd. Hans Herbert Möller, Hannover, 1985, p. 7-20.

Note bibliographique
Carl von Reclam, Geschichte der Familie Reclam, Leipzig, Philipp Reclam jun., 1895.

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