mercredi 21 novembre 2012

Leipzig, ville du livre

Leipzig, capitale de la librairie allemande, a été très durement touchée par le bombardement du 4 décembre 1943, qui a détruit la plus grande partie du «Quartier du livre» (Buchviertel). Après 1945, l’instauration du communisme a amené la plupart des grands éditeurs à s’installer à l’ouest. Parmi d’autres, le bâtiment de la Maison Reclam a été touché, et la firme elle-même s’est établie à Stuttgart. 
Le "Reclam-Carrée", ancienne librairie imprimerie Reclam à Leipzig
Pourtant, habiter quelques temps dans le Quartier du livre permet de retrouver beaucoup de traces d’une histoire très étroitement liée à celle de la ville. Les Reclam descendent de huguenots originaires de Savoie, et ils s’établissent en Brandebourg, à Magdebourg, puis à Berlin, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes (1685): par l’édit de Potsdam, l’électeur a en effet ouvert ses États aux réfugiés. Un membre de la famille sera prédicateur à l’église française, sur le Gendarmenmarkt de Berlin, un autre, joaillier de Frédéric II. Frédéric Reclam et Jean-Pierre Erman rédigent d’ailleurs et publient, à partir de 1782, des Mémoires pour servir à l’histoire des réfugiés françois dans les États du roi.
Les Reclam s’orientent vers la librairie avec Karl Heinrich Reclam, qui s’installera à Leipzig en 1802, après s’être allié son mariage à la grande famille des libraires et intellectuels Campe, elle-même liée aux Vieweg. Le fils, Anton Philipp, fera son apprentissage dans ces mêmes réseaux libéraux, avant de s’établir à son tour, d’abord comme libraire, puis comme éditeur et imprimeur. Ce sont ces choix politiques (notamment en tant qu’un opposant résolu à la censure) qui expliquent, probablement, son intérêt pour la problématique du «livre pour tous». Cependant, ses tentatives pour élaborer un programme éditorial échouent devant la protection des droits des auteurs, jusqu’à la complète réorganisation de celle-ci en 1867. C’est à cette date que Reclam invente le produit qui fera sa fortune, la Universal Bibliothek.
Le programme éditorial est ambitieux:
On travaillera sans relâche à la poursuite de cette collection, dont l'ampleur dépendra du débit qu'elle rencontrera dans le public. On promet la parution de toutes les œuvres classiques de notre littérature qui peuvent avoir un intérêt général, et dont l'importance matérielle le permet. Que l'on ne comprenne pas par là que des œuvres auxquelles le qualificatif de «classiques» ne s'applique pas, mais qui n'en jouissent pas moins d'une popularité générale, se trouveraient exclues. Il se trouve d'autres œuvres qui seront pour la première fois présentées au public dans la collection de la Universal Bibliothek, dans laquelle trouveront également leur place de bonnes traductions allemandes des meilleures œuvres des littératures étrangères ou anciennes.
Comme les volumes sont vendus au public séparément, chacun se trouve en position de se constituer une bibliothèque d'après son propre goût et ses propres besoins, sans être obligé, à côté des œuvres qu'il désire, d'en acheter d'autres qui lui sont absolument indifférentes…
Publicité pour les distributeurs de Reclam
Le choix du «classique pour le peuple» est affiché dès le tome I, le Faust de Goethe, en deux volumes. La volonté de maintenir un prix très bas (20 Pf./vol.) guide la définition matérielle de la collection: le petit format (in-16) et la densité d'impression permettent, sans modifier les textes, de réduire le volume sans nuire à sa lisibilité. Le papier obtenu à partir du bois coûte moins cher, tandis que le principe de la collection engage d’intéressantes économies d’échelle (publicité, balance financière calculée sur l’ensemble, etc.). Le tirage usuel est de 5000, mais l'emploi de la stéréotypie autorise de fréquents retirages dont les prix de revient sont moindres que pour celui de tête: ainsi, les 5000 exemplaires du Faust étant épuisés en quatre semaines, on procède dès décembre 1867 à un second tirage, puis à un troisième en février 1868…
Le succès est immédiat: la collection s’accroîtra de 140 numéros par an en 1890, et atteindra le numéro 3470 en 1896, puis le numéro 5000 en 1910. La faiblesse des marges bénéficiaires est cependant à l’origine d’une difficulté pour la librairie de détail, dans la mesure où le détaillant ne touche plus qu’une somme réellement minime pour chaque exemplaire vendu. Reclam y répond par la mise en place rapide d’une politique publicitaire efficace, et par une innovation particulièrement remarquable, celle du distributeur automatique.
La Universal Bibliothèque au XXIe siècle
Le caractère normalisé de la collection (avec un prix et un format constants) permet en effet de mettre en place, en 1912, les premiers distributeurs de livres, des machines dessinées par Peter Behrens. Chaque distributeur propose une douzaine de titres, et fonctionne avec deux pièces de 10 Pfennigs. Ils sont installés dans les principaux bâtiments publics (gares, hôpitaux, etc.), mais aussi sur les paquebots transatlantiques etc., leur gestion étant confiée aux détaillants locaux. L'opération est rapidement un succès puisque, dès 1914, plus de mille distributeurs automatiques sont répartis dans toute l'Allemagne, écoulant annuellement quelque 1,5 million de volumes pour un chiffre d'affaires de l'ordre de 300 000 Marks.
 Les distributeurs automatiques de Reclam symbolisent pleinement le changement de logique dans la librairie industrielle, le passage du livre plus ou moins rare et cher au produit d'usage courant, et l'inversion nécessaire d'une distribution qui, jusque là tournée vers un public relativement limité, doit inventer les procédés nouveaux adaptés à la masse. En 1887, la maison est entièrement reconstruite, aux numéros 22 à 26 de la Inselstraße. Le bâtiment est encore en partie conservé aujourd’hui, notamment les locaux de l’ancienne imprimerie industrielle.
Quant à la Universal Bibliothek, elle est toujours publiée (en plusieurs sous-séries), et constitue même un modèle dont pourraient s’inspirer d’autres maisons d’édition: nous y trouvons d’ailleurs des textes qui intéressent… l’historien du livre, comme le manuel d’histoire des bibliothèques de Uwe Jochum, en 280 pages, très solidement encollées et pour le prix vraiment très accessible de 6,80 euros («UB», n° 17667).

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