samedi 16 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et protéger son investissement

Restons encore, pour ce billet, sur la problématique de la «première révolution du livre» et de l’innovation. S’agissant du marché, nous sommes d’abord dans une logique de dérégulation à peu près complète: les productions ne font l’objet d’aucune protection, tandis qu’aucun contrôle ne s’exerce encore sur les contenus. Par suite, un titre à succès sera reproduit parfois très largement par des ateliers typographiques installés dans différentes villes –à commencer par la Bible, produite d’abord à Mayence (1455, 1458), puis à Bamberg et Strasbourg (1460), Bâle (1468), Rome et Venise (1471), etc. La question peut paraître secondaire pour des titres anciens, mais son acuité se fera plus sensible s'agissant d'œuvres d'auteurs contemporains.
L’innovation dans l’organisation juridique de la branche vient d’abord, une nouvelle fois, de la dimension capitaliste de l’activité d’imprimerie. Elle apparaît très tôt en Italie du nord: Venise est l’une des plus grandes villes européennes, avec une population de quelque 100000 habitants, elle constitue une puissance politique majeure, à la tête d’un véritable empire, et elle contrôle des routes de négoce qui s’étendent à travers toute l’Europe et jusqu’en Méditerranée orientale, voire au-delà. Si sa position est rendue plus difficile par la progression des Ottomans, les relations intellectuelles avec le monde grec, traditionnellement très denses, sont encore renforcées après la chute de Constantinople en 1453. Le point n’est pas sans importance pour les activités liées à l’imprimerie, dans la mesure où Venise apparaît comme un centre majeur dans la géographie des études grecques en Occident. Le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion, décédé à Ravenne en 1472, vise à en faire un conservatoire de la civilisation byzantine, en même temps qu’un fonds ouvert aux chercheurs (1).
Les réseaux allemands sont à l’origine de l’introduction de l’imprimerie à Venise, puisque celle-ci est le fait de Johann v. Speier (Johannes de Spira), lequel donne en 1469, deux éditions successives des Lettres (Epistolae familiares) de Cicéron (2). Chacune d’elles se clôt par un colophon en forme de petit poème, suivi de la date (M.CCCC.LVIIII) :
1ère édition:
Primus in Adriaca formis impressit aenis
Le premier dans la ville de l’Adriatique, Jean, né à Spire,
Urbe libros Spira genitus de stirpe Johannes.
a imprimé des livres, en usant de formes d’airain.
In reliquis sit quanta vides spes lector habenda
Pour la suite, lecteur, tu vois quel peut être ton espoir
Quom labor hic primus calami superaverit artem.
En considérant combien ce premier travail aura dépassé l’art de la plume
Deuxième édition
Hesperię quondam Germanus quosq. libellos
En Italie un Allemand a jadis apporté quelques
Abstulit. En plures ipse daturus adest.
livres. Et voilà qu’il est là pour en donner beaucoup d’autres.
Namq. vir ingenio mirandus & arte Ioannes
Car cet homme admirable par son génie et par son art, ce Jean,
Exscribi docuit clarius ęre libros.
Enseigna à retranscrire plus brillamment les livres grâce à l’airain.
Spira favet Venetiis: quarto nam mense peregit
Spire favorise Venise: car après quatre mois il a terminé
Hoc tercentenum bis Ciceronis opus.
Pour une deuxième fois cette œuvre de Cicéron à trois cents [exemplaires].
Derrière le maître-imprimeur et son frère (Johann et Wendelin v. Speier), nous repérons l’action d’un puissant réseau de négociants investisseurs actifs entre l’Allemagne et l’Italie (Johann v. Köln), bientôt aussi la France (en la personne de Nicolas Jenson). Venise s’imposera, à la fin du XVe siècle, comme le premier centre de production imprimée du monde, en concurrence avec Paris: environ 3500 éditions sont produites à Venise au XVe siècle, où Gedeon Borsa recense 271 imprimeurs ou libraires-imprimeurs en l’espace d’une génération (1468-1501) . 
© F Barbier
Ce puissant groupe de capitalistes négociants et de techniciens réussit aussi un «coup» remarquable sur le plan juridique, en faisant protéger ses investissements par un privilège d’exclusivité pour cinq ans, privilège obtenu du Sénat de la Sérénissime dès le 18 septembre 1469:
Inducta est in hanc nostram inclytam civitatem ars imprimendi libros, in diesque magis celebrior et frequentior fiet, per operam, studium et ingenium Magistri Johannis de Spira, qui ceteris aliis urbibus hanc nostram præelegit, ubi cum coniunge liberis et familia tota sua inhabitaret, exerceretque dictam artem librorum imprimendorum : iamque summa omnium commendatione impressit Epistolas Ciceronis et nobile opus Plini de Naturali historia in maximo numero, et pulcherrima litterarum forma, pergitque quotidie alia præclara volumina imprimere (…). Et quoniam tale inventum, ætatis nostræ peculiare et proprium, priscis illis omnino incognitum, omni favore et ope augendum atque favendum est, Domini Consiliarii ad humilem et devotam supplicationem prædicti Margistri Johannis (…) decreverunt (…) ut per annos quinque proxime futuros nemo omnino sit qui velit, possit, valeat audeatque exercere dictam artem imprimendorum librorum in hac inclyta civitate Venetiarum et districti suo nisi ipse Johannes…(3)
On devine très probablement, en arrière, le jeu des investisseurs. À la suite du siège de Mayence, les premiers compagnons de l'atelier de Gutenberg se sont dispersés. L'hypothèse serait celle selon laquelle, après avoir fait venir Johann v. Speier à Venise et  financé son installation, le réseau des associés a suffisamment d'entregent pour se garantir un véritable monopole.
La mort de Johann v. Speier, dès l’année suivante, rend malheureusement son privilège inopérant, dans le temps même où les responsables prennent probablement conscience de son caractère exorbitant: en effet, le monopole correspond plutôt à une pratique médiévale relevant le plus souvent de la contractualisation entre une collectivité publique et telle ou telle organisation professionnelle ou corporation. Bien au contraire, le fait que l’organisation des métiers du livre reste longtemps très lâche à Venise, au moins jusqu’à l’institution d’un arte spécifique, en 1567, constitue un facteur favorable à la multiplication des ateliers –mais il contribue aussi à la publication de titres d’une réalisation parfois médiocre.
Désormais, on n’accordera plus, à Venise, de privilèges assimilables à des monopoles, et l’installation de nouvelles presses sera libre. La protection éventuelle concernera chaque titre en particulier, ce qui permet de faire se rejoindre les intérêts des capitalistes et ceux de la collectivité politique. Pour autant, le fait que le privilège soit octroyé par les pouvoirs politiques limite bien évidemment son domaine d’application s’agissant de géographies comme celles de l’Italie ou de l’Allemagne, qui sont caractérisées par leur éclatement politique. Il n’en va évidemment pas de même dans les royaume plus vastes et mieux intégrés, au premier chef en France. 

1) Même si elle devient plus accessible à compter des années 1530, sous la direction de Pietro Bembo, elle ne sera réellement « ouverte » que pratiquement un siècle plus tard. L. Labowky, Bessarion’s library and the Biblioteca Marciana. Six early inventories, Roma, 1979.
2) La bibliographie sur la typographie vénitienne incunable est immense, depuis H. F. Brown, The Venetian printing press (London, 1891) et T. Dibdin, Early printers in the city of Venice (New York, etc.,) jusqu’aux travaux consacrés par Martin Lowry à Alde Manuce (trad. ital., Il Mondo di Aldo Manuzio: affari e cultura nella venezia del Rinascimento, Roma, 1984), et à Nicolas Jenson. 
3) «L’art d’imprimer des livres, de jour en jour plus célèbre et plus répandu, a été introduit dans notre illustre cité grâce au travail, à l’étude et à l’intelligence de maître Jean de Spire, qui préféra notre cité à toutes les autres pour s’y établir avec sa femme, ses enfants et toute sa famille, et y exercer ledit art d’imprimer des livres. Et déjà il imprima, à la parfaite recommandation de tous, les Lettres de Cicéron et le noble livre de Pline sur l’Histoire naturelle, en très grand tirage et avec la plus belle forme de caractères, et il continue tous les jours à imprimer d’autres livres particulièrement célèbres (…). Et puisque cette invention propre à notre époque et extraordinaire, absolument inconnue de tous ceux qui nous ont précédés, doit être développée et favorisée de toute l’aide et assistance possible, Messieurs les Conseillers décrétèrent, en réponse à l’humble et dévote supplique du susdit maître Jean (…) que, pour les cinq prochaines années, absolument personne ne puisse, veuille, essaie ou ose exercer ledit art d’imprimer des livres dans l’illustre cité des Vénitiens et dans ses territoires, sinon Jean lui-même».

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