mardi 30 décembre 2014

Là-bas... Les merveilleux nuages

La richesse des informations de toutes sortes disponibles sur Internet s’accroît tous les jours, au point que les problèmes de logistique (maîtriser les masses de données de manière à pouvoir les utiliser judicieusement) deviennent réellement stratégiques. L’économie d’un blog comme celui-ci est originale, puisqu’il s’agit de publier soit des billets d’information (annonçant une nouvelle publication, un séminaire, un colloque, etc.), soit des billets plus généraux, traitant, dans un format réduit (en général moins de 5000 signes) mais souvent avec une ou plusieurs illustrations, de tel ou tel sujet au choix. Il y a, dans cette économie de l’écriture, quelque chose qui fait penser à la tactique de la cavalerie légère: on se porte rapidement sur un point, avant de se replier et de se porter sur un autre. Liberté et rapidité en sont les deux caractéristiques principales.
L’inconvénient est connu: il n’y a pas de suivi dans les thématiques de publication, de sorte que le lecteur ne peut pas savoir si tel ou tel sujet susceptible de l’intéresser a été ou non abordé par le blog. Les anciens «libellés» que nous utilisions étaient trop généraux pour servir pratiquement à quelque chose, tandis que la fonction «Recherche» (disponible dans la colonne de droite) ne répond pas pleinement à cette problématique. C'est pourquoi nous avons entrepris de mettre en place un nouvel outil, sous la forme d’un «nuage de tags».
Puisque les nuages et autres cloud sont à la mode... quelques nuages estivaux dans la campagne de Touraine
Le vocabulaire des informaticiens est relativement imprécis: dans la pratique, le tag (qui désigne en principe un graffiti servant de signature) correspond ici à une étiquette, ou mieux, à ce que nous appellerions un «mot matières». Il s’agira donc pour nous d’affecter au contenu de chaque billet un ou plusieurs descriptifs (désignés comme des «libellés» dans le logiciel utilisé) susceptibles de le décrire. Le classement des tags par ordre alphabétique (en réalité, plus ou moins alphabétique) aboutit à fournir une sorte d'index des matières, dans lequel le module de chaque terme augmente en fonction de sa fréquence de citation. En définitive, une procédure très efficace, mais qui nécessite bien évidemment de balayer l’ensemble des billets pour affecter à chacun les tags correspondants, et qui suppose, pour l’administrateur du blog, de prendre un certain nombre de précautions.
La question, classique en bibliothéconomie, est celle du thesaurus: comment choisir les descriptifs de la manière la plus cohérente et la plus efficace? Certaines remarques sont de bon sens: il est inutile que les descriptifs soient trop nombreux, de manière à ce que le nuage reste d’utilisation assez facile; inversement, il ne faut pas se limiter à un nombre trop réduit, sauf à ne rien décrire qui soit pratiquement utilisable. L'intérêt du procédé est de ne pas se limiter au lexique utilisé dans les textes du blog: on peut notamment inclure certains intitulés généraux, qui permettent, peut-être, de regrouper plusieurs textes disjoints mais abordant des problématiques ou des sujets analogues (par ex. «Anthropologie»).
Nous revendiquons la subjectivité de nos choix, qui correspond à une forme de liberté, mais qui ne va pas sans inconvénients: tel descriptif pourrait s’appliquer aussi à un texte auquel il n’est pas attribué, etc. (les choses peuvent se corriger selon qu’on les repère). C’est par souci de la cohérence que nous avons fait entrer dans le thesaurus (alias le nuage) des descriptifs que l’on trouverait aussi bien par la fonction «Recherche» (par ex.: «Strasbourg»): le «nuage» ne renvoie pas à toutes les occurrences du mot «Strasbourg» dans tous les textes, mais seulement aux textes dans lesquels «Strasbourg» apparaît comme le ou l’un des sujets principaux.
Le procédé lui-même pourrait être amélioré: par ex., il est apparemment impossible de poser des questions associant plusieurs tags, comme «bibliothèque» et «XVIIIe siècle»;  de même, on ne peut pas insérer de renvois d’une vedette à l’autre (par ex. de «Renaissance» à «XVe siècle»); ou encore : les lettres accentués (éditeurs) sont rejetées par le classement alphabétique. Pourtant, tel qu’il est aujourd’hui disponible, le nuage constitue à nos yeux un précieux outil permettant de mieux maîtriser une information par nature très dispersée (rien n’empêche d’ailleurs de l’utiliser parallèlement à la fonction classique «Rechercher dans ce blog»).

NB- Nous procédons par rétroconversion (selon la bonne pratique bibliothéconomique!). À ce jour (12 janv. 2015), le nuage concerne les billets publiés depuis le 1er janvier 2011.

samedi 27 décembre 2014

Gutenberg et Lamartine

La «Bibliothèque des chemins de fer» est la collection emblématique par laquelle est entériné, en France, le rôle nouveau de l’éditeur en tant qu’acteur central du champ littéraire à l’époque de l’industrialisation de la «librairie». Son projet est élaboré par Louis Hachette, sur le modèle anglais, à la suite de sa visite à l’exposition de Londres de 1851: il s’agit de produire des volumes standardisés, tirés à 3000 exemplaires, tous à un prix modéré (de 0,50f. à 2,50f.), et qui soient aisément reconnaissables grâce à la couverture homogène de chaque série (rouge pour les «Guides», etc., et verte pour la série «Histoire et voyages»). Leur format doit en faire la lecture privilégiée des nouveaux voyageurs et autres «touristes». Hachette travaille sur la base de contrats d’exclusivité signés avec les compagnies ferroviaires: les premiers sont passés en 1852 avec la Compagnie du Nord, les autres suivent progressivement avec les autres compagnies.
Mais Hachette institue aussi, avec sa «Bibliothèque», le principe selon lequel l’éditeur est le donneur d’ordres: c’est lui qui passe commande à l’auteur, dont il encadre l’écriture dans un format préétabli (nombre de pages, etc.). À la même époque, Lamartine (1790-1869) se trouve précisément confronté à de difficiles problèmes d’argent: Hachette, qui vient de lancer sa «Bibliothèque», est attentif à se constituer un fonds de titres, et souhaite s’attacher une figure très connue sur le plan littéraire. Il offre 6000f. à Lamartine pour plusieurs titres à intégrer dans la nouvelle collection –parmi les autres titres achetés, celui d’un Christophe Colomb, le second grand « découvreur » du XVe siècle. Avec sa «Bibliothèque», Hachette réoriente en profondeur sa maison qui, de spécialisée dans l’édition scolaire, s’imposera désormais aussi en tant que maison «littéraire».
Le texte du Gutenberg a déjà été publié dans Le Civilisateur, publication lancée par Lamartine l’année précédente: le projet d’une Histoire de l’humanité par les grands hommes vise un objectif d’éducation populaire, et sa première année présente les figures de Jeanne d’Arc, Homère, Bernard Palissy, Christophe Colomb et Gutenberg. Quant au texte lui-même, il n’a aucune valeur historique, mais reprend, sur un mode lyrique, une manière d’histoire des idées (la parole, l’écriture, etc.) aboutissant à l’entrée en scène du héros –ce que signale d’ailleurs la critique de la Bibliothèque universelle de Genève (t. XXV, 1854, p. 283-284: «M. de Lamartine nous est apparu plutôt en poète qu’en historien»). Pour Lamartine, Gutenberg a découvert à Harlem la technique de l’imprimerie xylographique, dont il s’inspire pour son invention faite à Strasbourg. Sa figure est celle d’un prophète, qui non seulement met au point l’imprimerie, mais en connaît immédiatement toutes les conséquences:
Dans son sommeil troublé et imparfait il eut un rêve. Ce rêve, il le raconta lui-même ensuite à ses amis. Ce rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu’on peut douter, en le lisant, si ce n’était pas autant le pressentiment réfléchi d’un sage éveillé que le songe fiévreux d’un artisan endormi.
Voici le récit ou la légende de ce rêve, telle qu’elle est conservée dans la bibliothèque du conseiller aulique Beck:
Dans une cellule du cloître d’Arbogaste, un homme au front pâle, à la barbe longue, au regard fixe, se tenait devant une table, la tête dans sa main ; cet homme s’appelait Jean Gutenberg. Parfois il levait la tête, et ses yeux brillaient comme illuminés d’une clarté intérieure. Dans ces instants, Jean passait ses doigts dans sa barbe, avec un mouvement rapide de joie. C’est que l’ermite de la cellule cherchait un problème dont il entrevoyait la solution. Soudain Gutenberg se lève, et un cri sort de sa poitrine: c’était comme le soulagement d’une pensée longtemps comprimée.
Comme pour Claude Frollo dans Notre Dame de Paris, Gutenberg prend chez Lamartine la figure romantique du docteur Faust. 

Alphonse de Lamartine, Gutenberg inventeur de l’imprimerie, par A. de Lamartine (1400-1469),
Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre Sarrasin, n° 14, 1853,
[4-]49 p., [3] p. bl., in-16 (Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet), rue de Vaugirard, 9, près de l’Odéon).
(«Bibliothèque des chemins de fer. Deuxième série : Histoire et voyages»).
Vicaire, IV, col. 1017.

jeudi 18 décembre 2014

L' "Esquisse" de Condorcet

L’Esquisse de Condorcet (1743-1794) est un texte dont la rédaction et la publication sont étroitement liées à la fois à l’histoire des idées, mais aussi à l’histoire politique générale et à la biographie même de l’auteur. Né en Picardie (Ribémont, auj. dép. de l’Aisne) en 1743, ancien élève des jésuites de Reims et de Paris, le marquis de Condorcet est d’abord un mathématicien, reçu à l’Académie des Sciences en 1769, puis à l’Académie française en 1782. C’est lui qui, à ce titre, recevra son cadet le comte de Choiseul-Gouffier. Considéré comme le chef du parti des « Philosophes » et partisan affirmé de réformes libérales, Condorcet est élu député de Paris à l’Assemblée Législative en septembre 1791. Il devient membre du Comité d’Instruction publique (28 octobre 1791), et préside l’Assemblée en 1792. La discussion sur le projet présenté les 20 et 21 avril 1792 par le Comité pour réorganiser le département de l’instruction est cependant ajournée.

À nouveau élu à la Convention, Condorcet s’impose comme l’une des figures du parti girondin. Membre du Comité de Constitution, il est le rapporteur du projet présenté le 15 février 1793: mais, début juin, vingt-neuf représentants des Girondins sont arrêtés, et un projet différent de Constitution est adopté par l’Assemblée le 24. Condorcet, qui a publié une adresse Aux citoyens français sur le projet de nouvelle Constitution, est décrété d’arrestation (8 juillet). Après avoir refusé de se réfugier chez son ami le ministre de l’Intérieur Joseph Garat, il se cache plusieurs mois durant à Paris, chez la veuve du peintre Joseph Vernet, rue des Fossoyeurs (actuelle rue Servandoni). Alors que l’habitation de Madame Vernet doit être perquisitionnée, Condorcet réussit à sortir de la capitale. Il cherche vainement de l’aide auprès de Suard à Fontenay-aux-Roses (5 germinal an II, 25 mars 1794), mais il est arrêté à Clamart (Clamart-le Vignoble) et incarcéré à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine) le 27 mars. Il meurt le lendemain, selon toute probabilité par suicide.
Le texte de l’Esquisse a été préparé par Condorcet pendant sa fuite, et il est considéré comme «un testament des Lumières» (Pierre Crépel): le philosophe caressait de longue date le projet d’une histoire de la pensée, mais ce dernier n’aboutit à un texte fini qu’après une vingtaine d’années de travaux et de réflexions. Le problème du média, l’imprimerie, y tient une place centrale, puisque le premier essai de Condorcet dans cette direction traitait précisément de ce sujet (1772). Le plan finalement adopté sera chronologique, avec neuf époques historiques, le dixième chapitre étant consacré aux «progrès futurs de l’esprit humain».
L’invention de l’imprimerie marque la transition de la septième à la huitième époque, et Condorcet explique qu’elle a eu pour conséquence première la diffusion des Lumières : L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. (…) Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non seulement les faits, les découvertes, acquièrent une publicité plus étendue, mais elles l’acquièrent avec une plus grande promptitude. Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel (p. 186).
Le second argument est d’ordre politique, et s’appuie sur l’universalité de la raison : grâce à l’imprimerie en effet,
il s’est formé une opinion publique, puissante par le nombre de ceux qui la partagent, énergique, parce que les motifs qui la déterminent agissent à la fois sur tous les esprits, même à des distances très éloignées. Ainsi l’on a vu s’élever, en faveur de la raison et de la justice, un tribunal indépendant de toute puissance humaine, auquel il est difficile de rien cacher et impossible de se soustraire (p. 187).
Robespierre tombe le 9 thermidor an II (27 juillet 1794). La veuve de Condorcet, Sophie de Grouchy († 1822), aidée, peut-être, par Pierre Claude François Daunou, prépare alors l’édition posthume de l’Esquisse qui doit apparaître comme le testament du «philosophe infortuné»: nous sommes face à une opération concertée de publicistique qui vise, au lendemain de la chute des Montagnards, à ramener le groupe des Idéologues à la tête des affaires.
Une première édition sort à Paris à l’adresse de Agasse (le gendre de Panckoucke): elle est annoncée dans le Mercure français du 25 mars 1795. Une semaine plus tard, le 13 germinal (2 avril), Daunou propose à la Convention de souscrire pour 3000 exemplaires (Condorcet, 2004, p. 1125 et suiv.) que l’on distribuera aux administrations des départements et des districts. Le délai est suffisamment bref pour que les formes typographiques aient très probablement pu être conservées: la seconde édition, pour laquelle une page de titre différente est préparée (avec la mention «SECONDE EDITION»), sort le 27 thermidor (14 août 1795), toujours à l’adresse de Agasse. Elle contient le «portrait de l’auteur, pour les lecteurs qui le désiraient» (Condorcet, 2004, p. 48, note 104).
Laissons de côté les solidarités familiales ou simplement amicales qui parcourent la petite société des Idéologues à partir de 1795 (le neveu de Garat, Mailla-Garat, sera l’ami de Sophie de Condorcet, tandis que la sœur de celle-ci a épousé Cabanis, etc.), et terminons en soulignant que nous devinons toujours, en arrière-plan, la force du discret réseau des Panckoucke: Garat a commencé sa carrière parisienne dans la presse de Panckoucke; Agasse, gendre de ce dernier, est par ce biais le neveu par alliance de Suard; et c’est à Fleury Panckoucke que Boiste cédera son brevet d’imprimeur, en 1812, pour se consacrer à la lexicographie.

Condorcet, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de –, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Ouvrage posthume de Condorcet, [éd. Sophie de Condorcet, P. C. F. Daunou?], À Paris, chez Agasse, rue des Poitevins, n° 18, l’an III de la République une et indivisible [1795], VIII-389 p., 8° (de l’imprimerie de Boiste, rue Hautefeuille, n° 21). La notice de la BnF datant cette édition de 1794 est erronée.
Condorcet, Tableau historique des progrès de l’esprit humain. Projets, esquisse, fragments et notes (1772-1794), éd. Jean-Pierre Schandeler, Pierre Crépel [et al.], Paris, INED, 2004 (sur l’histoire des éditions, p. 45 et suiv.).
CR de Ginguené, dans la Décade philosophique, n° 41, 20 prairial an III (26 mai 1795), p. 475-488.
Printing and the Mind of Man, 246. En français dans le texte, 196.

samedi 13 décembre 2014

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 15 décembre 2014
16h-18h

Une histoire du livre et de la librairie à Paris (3):
l'Ancien Régime (1)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études


Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
Accès les plus proches (250 m. à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mercredi 10 décembre 2014

En 2014, un catalogue de libraire

La trajectoire des livres et des textes change d’une époque à l’autre: tel texte en langue vernaculaire, par exemple un roman (le Tristan) ou encore le Calendrier des bergers, les contes de fées, etc., s’adresse d’abord, aux XVe et XVIe siècles, à la clientèle distinguée de la cour et des grands; mais la modernité se déplace et, au XVIIe siècle, notre texte intégrera les collections dites «populaires» qui sont celles de la Bibliothèque bleue. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les curiosités se déplacent à nouveau, et le voici qui devient susceptible d’intéresser un lectorat plus recherché, voire, parfois, d’intégrer la problématique d’élaboration de la «littérature nationale» et faire l’objet d’études philologiques, codicologiques et autres plus ou moins poussées.
Pourquoi cet exorde? Parce que ce que nous disons des textes littéraires concerne aussi d’autres domaines, dont celui, bien plus spécialisé, des catalogues et autres instruments du travail bibliographique. Une bibliographie courante (les catalogues des foires de Francfort, qui sont assimilables à des recensements des livres disponibles), un catalogue de libraire (les différents catalogues de Debure au XVIIIe siècle), un catalogue de ventes aux enchères, intègrent parfois presque dès leur parution le corpus des usuels bibliographiques de références dans les collections privées et publiques. Il en va de même avec un catalogue de bibliothèque, à commencer par celui de la Bodléienne en 1605, dont l’objectif est, a priori, de fournir l’information sur les ouvrages disponibles dans le fonds, mais  servira aussi à fixer à travers toute l'Europe savante le corpus canonique d’une bibliothèque savante.
Une enseigne, proche de Saint-Germain-des-Prés
Le dernier catalogue de la Librairie Paul Jammes, à Paris (n° 291, automne 2014) répond pleinement à ce modèle: sous le titres Les Livres, il nous propose 328 notices savantes décrivant un corpus à la fois exemplaire (de Gesner (n° 314) au Code de la librairie de 1744 (n° 283 et 284), etc.) et par essence éphémère –puisque le propre de cette collection sera d’être dispersée au plus vite. Le catalogue est divisé en neuf sections thématiques (de l’écriture… à la censure, à la suppression et à la destruction des livres), munies d’un index nominum destiné à faciliter identification et localisation. S’il est inutile de préciser que les notices se signalent par leur caractère de précision érudite, il convient pourtant de signaler que notre fascicule est introduit par une note («Primauté du livre») dans laquelle André Jammes lui-même insiste sur l’indispensable complémentarité entre les médias numériques, extraordinaire outil de travail, et le recours à l’exemplaire imprimé lui-même.
Nul doute que ce catalogue ne soit conservé par les amateurs, bibliophiles, bibliographes et bibliothécaires au titre d’instrument de travail, et ne rejoigne sur leurs rayonnages la série des catalogues antérieurs de la même librairie, dont nous retrouvons d’ailleurs certains ici-même (cf n° 308). Lorsqu’Henri-Jean Martin évoquait, devant de jeunes élèves quelque peu interloqués, les grandes figures de «libraires érudits» des XVIIIe et XIXe siècles (un Debure, un Née La Rochelle, et bien d’autres, sans oublier le «Père France»), il n’ajoutait pas, par discrétion sans doute, que cet idéaltype du grand connaisseur à la fois savant et obligeant se rencontrait toujours aujourd’hui, même si peut-être plus rarement.
Il n'est pas inutile de répéter certaines choses: alors même qu'une partie croissante du commerce du livre tend à se faire par la voie électronique, la publication de catalogues imprimés reste, s'agissant de livres anciens, le moyen idéal d'identifier tel ou tel titre, et de s'instruire. Rappelons en outre les travaux proprement scientifiques du même André Jammes, depuis l'étude sur le caractère Grandjean d’abord publiée en 1961 jusqu’au catalogue exemplaire de l’exposition Didot de 1998, au travail sur le «dossier Libri» et à la monographie récente (2012) consacrée à L’Imprimerie polytype (Paris, Éditions des Cendres, 67 p., ill.).

samedi 6 décembre 2014

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 8 décembre 2014
16h-18h

"Une histoire du livre et de la librairie à Paris (2) :
les XIVe-XVIe siècles"

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

A l'Hôtel de Saint-Pol, Pierre Salmon remet au roi un exemplaire de son livre des Dialogues (1409) (BnF, fr 23279)

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
Accès les plus proches (250 m. à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 30 novembre 2014

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 1er décembre 2014
16h-18h

"Une histoire de la librairie parisienne (1)"

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
Accès les plus proches (250 m. à pied):Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

Conférences d'histoire du livre

École pratique des Hautes Études, IVe Section
Conférence d’Histoire et civilisation du livre 

Conférence de Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior) 

Année universitaire 2014/2015
«Histoire de l’édition pédagogique au XVIIIe siècle» 

lundi 2 mars 2015, 14h-16h
lundi 16 mars 2015, 14h-16h
lundi 30 mars 2015, 14h-16h
lundi 4 mai 2015, 14h-16h

Les thèmes précis des conférences seront le moment venu annoncés sur ce blog.

Les conférences ont lieu dans les locaux de l’EPHE,
190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 124).

vendredi 28 novembre 2014

Le "First Folio" audomarois

Nos grandes bibliothèques possèdent encore bien des ouvrages, entrés le plus souvent à l’époque de la Révolution et plus ou moins bien conservés et identifiés depuis lors. Sans revenir sur les pertes survenues à l’occasion des saisies, l’histoire chaotique des bibliothèques françaises pendant une quarantaine d’années au moins, de 1789 à la Monarchie de juillet, explique que bien des découvertes restent aujourd'hui à y faire. Les plus grandes villes, qui disposaient de professionnels ayant les compétences indispensables, ont bien évidemment été favorisées: pour autant, les plus prestigieux établissements réservent toujours des surprises au chercheur, comme avec cette identification récente, à la Mazarine, d’un exemplaire de la Bibliographie de Gesner portant une mention d’acquisition de Gabriel Naudé…
Mais dans beaucoup de cas, les compétences nécessaires pour l’identification et le catalogage des titres n’étaient pas disponibles, et la décision prise, d’ouvrir, dans chaque École centrale, un cours de bibliographie (entendons, la science des livres et des textes), n’a été appliquée que de manière exceptionnelle. Le travail d’identification est compliqué parce que l’on n’a pas toujours les usuels de références qu'il faudrait (surtout lorsque l’exemplaire à cataloguer est incomplet), même si la documentation aujourd’hui accessible par Internet a considérablement amélioré les choses. Là où les bibliothèques allemandes disposent de répertoires collectifs qui tendent à l’exhaustivité pour les exemplaires des XVe, XVIe, XVIIe et aujourd’hui XVIIIe siècles, nous en sommes encore à attendre l’achèvement des catalogues régionaux d’incunables (déposé depuis plus de trente ans, le catalogue du Nord- Pas-de-Calais n’a jamais été publié...), et le travail sur certaines richissimes collections du XVIe siècle reste pratiquement tout à faire.
Confier les collections anciennes à des spécialistes compétents, auxquels on donnera autant que possible les moyens de travailler, constitue la meilleure manière non seulement de valoriser ces fonds, mais même de les sécuriser. C’est donc avec le plus grand plaisir que nous saluons la découverte faite par notre collègue Rémy Cordonnier, conservateur à Saint-Omer, d’un exemplaire de l’édition des Œuvres de Shakespeare dite «First Folio» de 1623 conservé dans son fonds mais qui n’avait jamais été identifié.
Shakespeare est décédé depuis sept ans, quand un groupe réunissant des acteurs et des professionnels du livre (Edward Blount et Isaac Jagard) décide de s’engager dans une édition réunissant trente-six de ses pièces. Le tirage sera de l’ordre de 750, mais la mise en livre est remarquable, avec le portrait de l'auteur en frontispice, et le choix du format in-folio: il s'agit de manifester une volonté de distinction, pour un recueil de pièces de théâtre assimilées à des amusements plus ou moins «populaires». Apparemment, le prix de vente à l’exemplaire ne dépassait pas 1£. L’importance du First Folio apparaît si l’on considère que dix-huit des titres qu’il contient ne sont connus que par la tradition de cette édition. Pourtant, il ne deviendra un objet de collection et de bibliophilie que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
L’exemplaire de Saint-Omer, qui est incomplet du début (la page de titre et le portrait de l’auteur font notamment défaut), a certainement appartenu à un catholique anglais réfugié en France à l’époque de la Réforme. Saint-Omer a accueilli une communauté anglaise active, pour laquelle fonctionne un temps le «Collège des jésuites anglais» (où on crée aussi une imprimerie). Il est hautement vraisemblable que le Shakespeare de 1623 est entré, peut-être par legs, dans leur bibliothèque. Lors du départ des Jésuites, en 1762, les activités du collège se poursuivent plus ou moins, jusqu’à sa fermeture trente ans plus tard: les collections de livres confisquées sous la Révolution sont alors réunies dans les nouveaux dépôts littéraires (à Saint-Omer, au Collège français). L’étude des particularités d’exemplaire du First Folio audomarois pourra, peut-être, nous éclairer sur sa provenance, d’autant plus que l’oubli dans lequel il est resté depuis plusieurs siècles lui a évité certaines restaurations bibliophiliques qui ont aussi eu pour effet de détruire les sources éventuelles.
Terminons sur une note plus ironique: si nous sommes gré à la presse périodique de nous avoir informés de cette précieuse découverte, bien des informations données par les articles de journaux ici ou là dénotent une méconnaissance remarquable du monde du livre. La Révolution n’a pas confisqué la bibliothèque des jésuites, puisque ceux-ci avaient été chassés du royaume trente ans plus tôt; un «ouvrage» (entendons, un exemplaire) n’est pas une «deuxième édition originale»; Saint-Omer, ni même l’abbaye de Saint-Bertin, ne possédait probablement pas la «quatrième bibliothèque d’Occident» à la fin du Moyen Âge, etc. Mais il ne faut pas bouder notre plaisir: le travail des bibliothécaires contribue à enrichir le patrimoine national, comme le montre l’odyssée du Shakespeare audomarois, lequel serait le 233e exemplaire connu aujourd’hui conservé de cette édition réellement exceptionnelle. 

NB- La lecture de H. Piers, Notice historique sur la Bibliothèque publique de la ville de St-Omer (Lille, 1840) donne une idée de la situation chaotique qui a été celle des collections audomaroises, notamment à l'époque de la Révolution.

lundi 24 novembre 2014

Histoire du livre et histoire des langues

Cf légende infra, à la fin du texte
Les premières décennies du XVIIe siècle sont un temps de rupture dans l’histoire de l’érudition, du livre et des bibliothèques en Europe. Nous avons trop insisté pour qu’il soit pertinent de revenir encore une fois sur l’émergence, à Leyde comme à Oxford, à Milan, à Rome et à Paris, d’un nouveau modèle de bibliothèque, où les livres sont disposés sur les rayonnages d’une grande salle de travail, et qui est libéralement accessible au public des lecteurs. La bibliothèque s’impose comme le laboratoire où une connaissance rationnelle peut s’élaborer, et la publication de l’Advis pour dresser une bibliothèque, de Gabriel Naudé, à Paris en 1627, marque à cet égard une date emblématique. Dans le même temps, on s’inquiète de faire circuler les informations: des catalogues sont imprimés, soit catalogues de bibliothèque (à Leyde), soit catalogues collectifs (comme le catalogue des manuscrits de Belgique publié par Sanderus, en 2 volumes, à Lille en 1643).
La ville de Strasbourg, encore pour quelque temps une petite république indépendante membre du Saint-Empire romain germanique, s’insère elle aussi dans cette chronologie, avec la construction et l'organisation d’une bibliothèque moderne dans le cadre de la Haute École (Académie). Quelques années plus tard, l’Académie reçoit de l’empereur le privilège d’université de pleins droits.
À Paris, les Mauristes se lancent parallèlement dans leur gigantesque travail de collecte et de critique des sources: l’animateur de l’enquête est Dom Luc d’Achery (1609-1683), le savant bibliothécaire de Saint-Germain des Prés. C’est lui qui, en 1664, appelle Dom Jean Mabillon, et le forme à la recherche. Huit ans plus tard, en 1672, Mabillon entreprend un premier voyage d’étude et de collecte dans les grandes bibliothèques des maisons religieuses des «anciens Pays-Bas». Il gagne Lille, d’où il continue, d’abord à pied, vers Tournai, puis Saint-Amand et Saint-Ghislain, avant de poursuivre vers le nord jusqu’à Louvain. Il reviendra à Paris par Saint-Bertin, Saint-Riquier et Beauvais.
L’abbaye de Saint-Amand est précisément alors dirigée par Dom Jacques Dubois, qui travaille notamment à en enrichir la bibliothèque, et qui la fait reconstruire. Le fonds des manuscrits est déjà en partie connu, puisque son catalogue préparé par Dom Ildephonse Goetghebuer (285 manuscrits) avait été publié dans le premier volume de Sanderus. Mabillon, qui ne reste certainement que quelques jours à Saint-Amand, y découvre pourtant un manuscrit du IXe siècle, figurant d’ailleurs dans Sanderus (n° 112 F): il s'agit de sermons de Grégoire de Naziance, à la fin desquels le savant bénédictin a l’attention attirée par quelques feuillets portant une suite de textes plus courts, les uns en latin, les autres en langue vernaculaire, roman et vieil haut-allemand. Il a certainement remarqué le texte de la Cantilène de sainte Eulalie, aujourd’hui célèbre pour constituer le plus ancien texte connu en langue française, mais son attention se porte aussi, sur le même feuillet, par ce qui semble être un poème en vieil haut-allemand. N’étant pas lui-même germaniste, il ne peut le publier, mais en prend rapidement la copie.
Dom Mabillon, à St-Germain-des-Prés
Presque vingt ans plus tard, en 1689, Mabillon confie celle-ci à Christian Wilhelm von Eyben, alors conseiller du duc de Brunswick-Lunebourg, lequel la transmettra pour expertise à un correspondant strasbourgeois, Johann Schilter (1632-1705). Ce dernier est né à Pegau, aux portes de Leipzig, et a fait ses études à Iéna et à Leipzig, avant de venir d’abord à Francfort-s/Main, puis à Strasbourg, comme juriste et spécialiste de l’histoire du droit germanique (1686). Également professeur à l’Université, c’est lui qui, en définitive, publie pour la première fois le Ludwigslied de Saint-Amand, un des monuments de la littérature allemande, à Strasbourg en 1696 (deuxième éd. augm., Ulm, 1727).

Les pièces liminaires, deux lettres de Schilter à Mabillon et plusieurs autres documents, permettent de reconstituer le cheminement du dossier –ce qui est toujours de bonne méthode archivistique. Dans l’intervalle en effet, Mabillon avait souhaité reprendre son étude et disposer pour ce faire d’une collation précise du manuscrit, collation qu’il ne lui avait certainement pas été possible de prendre lors de son trop bref passage de 1672. Il s’adresse pour ce faire à Dom de Loos, qui se rend de Tournai à Saint-Amand au début de 1693: malheureusement, une voûte de la nouvelle bibliothèque s’est effondrée, les volumes sont restés en désordre (apparemment, les religieux manifestent moins d’intérêt pour leur bibliothèque…), et le manuscrit reste introuvable – comme Dom de Loos, le déplore, dans sa lettre du 9 mars à son savant confrère parisien.
Si la publication de 1696 donne par conséquent l’état de la question à cette date,  elle constitue aussi un exemple emblématique de la collaboration engagée au sein des réseaux savants européens, pour approfondir un problème scientifique. Par ailleurs, la plaquette illustre pleinement la mise en œuvre de la méthode historico-critique dans le champ de la philologie allemande: après les pièces liminaires, Schilter publie en effet le texte d’origine, et en propose une traduction latine suivie de commentaires  détaillés. De plus, le texte est enrichi de deux planches en dépliant, la première donnant un fac-similé d’inscription en vieil haut-allemand, et la seconde, une généalogie de la dynastie carolingienne. On rappellera, à titre ici plus anecdotique, que le manuscrit de Saint-Amand, avec la Cantilène de Sainte-Eulalie, ne sera redécouvert qu’après son transfert au dépôt littéraire de Valenciennes sous la Révolution, et par un autre philologue allemand, Hoffmann von Fallersleben (1837).
Quand au libraire qui a financé la publication, Johann Reinhold Dulsecker (parfois orthogr. Dulssecker, 1667-1737), il mériterait certainement une étude plus poussée, comme étant l’un de ces acteurs discrets, mais réellement importants, ayant travaillé à la diffusion de connaissances scientifiques parfois très novatrices à Strasbourg au tournant du XVIIIe siècle. On ne peut que souligner le soin donné à la qualité matérielle de la plaquette, avec notamment la présence d'un cuivre gravé censé illustrer la bataille de Saucourt-en-Vimeu dont il est question dans le texte (cf cliché).

Epinikion rythmo teutonico Ludovico regi acclamatum, cum Morthmannon anno 881 vicisset, per Jo. Mabillon descriptum, interpretatione latina et commentatione historia illustravit Jo. Schilter, Argentorati, Sumptibus Joh. Reinholdi Dvlsseckeri, 1696, ill., 2 tabl. dépl.
Mangeart, n° 143 (ancien B-5-15). Molinier, n° 150.

samedi 15 novembre 2014

Calendrier des conférences

École pratique des hautes études,
IVe Section (Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre

Calendrier des conférences pour l’année universitaire 2014-2015
Monsieur Frédéric Barbier, directeur d’études, directeur de recherche au CNRS (IHMC/ ENS Ulm), membre de l’Institut d’études avancées de l’Université de Strasbourg
Monsieur Pedro M. Catedrá, professeur à l'Université de Salamanque, directeur d'études invité étranger
Madame Emmanuelle Chapron, maître de conférences à l’université de Provence, membre de l'Institut universitaire de France, chargée de conférences à l'EPHE. Calendrier des conférences de Madame Chapron.
Monsieur Jean-Dominique Mellot, conservateur général à la Bibliothèque nationale de France

Attention:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Elle se déroule au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage).
Les conférences sont tenues par Monsieur Frédéric Barbier, sauf indication contraire. 

Le présent calendrier est donné à titre temporaire.
Il sera modifié en fonction des informations qui nous parviendront. 

2014
1er décembre 1- Ouverture de la conférence. Une histoire de la « librairie parisienne » (1)
8 décembre 2- Une histoire de la « librairie parisienne » (2)
15 décembre 3- Une histoire de la « librairie parisienne » (3)
22 décembre Pas de conférence (vacances de Noël)
29 décembre Pas de conférence (vacances de Noël) 
2015
5 janvier 4- Une histoire de la « librairie parisienne » (4)
12 janvier 5- Une histoire de la « librairie parisienne » (5)
19 janvier 6- Un libraire parisien de la seconde moitié du XVIIIe siècle rédige son Journal : Siméon Prosper Hardy (1753-1789) (1), par Madame Sabine Juratic, chargée de recherche au CNRS (IHMC) 
26 janvier 7- Histoire des corporations du livre (1), par Monsieur Jean-Dominique Mellot
2 février 8- Un libraire parisien de la seconde moitié du XVIIIe siècle rédige son Journal : Siméon Prosper Hardy (1753-1789) (2), par Madame Sabine Juratic, chargée de recherche au CNRS (IHMC)
9 février 9- Les papiers dominotés, par Monsieur Marc Kopylov
16 février Pas de conférence (vacances d’hiver)
23 février Pas de conférence (vacances d’hiver)
2 mars 10-  Histoire des corporations du livre (2), par Monsieur Jean-Dominique Mellot
9 mars 11- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle (1) 
16 mars 12- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle (2)
23 mars 13- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle (3)
30 mars-  Cette séance est reportée au 1er avril
1er avril 14- Visite guidée de l'exposition De l’argile au nuage: une archéologie des catalogues de bibliothèques (Bibliothèque Mazarine)  
6 avril Pas de conférence (lundi de Pâques)
Attention! 14 avril 15- Le texte se tait, c’est le typographe qui parle. Introduction et étapes de la typographie bodonienne, par Monsieur Pedro M. Catedrá. Cette séance aura lieu à la Bibliothèque Mazarine
20 avril Pas de conférence (vacances de printemps)
27 avril Pas de conférence (vacances de printemps)
4 mai 16- Bodoni, l’éditeur et le "politicien", de l’Europe des Bourbon à la France napoléonienne, par Monsieur Pedro M. Catedrá
11 mai 17- À la recherche de la perfection. Le point de vue technique: rivalité typographique et éditoriale avec Baskerville et conflit avec les Didot, par Monsieur Pedro M. Catedrá
18 mai 18- Une bibliophilie d’autrefois: Bodoni dans les bibliothèques européennes, par Monsieur Pedro M. Catedrá
25 mai 19-  Histoire des corporations du livre (3), par Monsieur Jean-Dominique Mellot
1er juin 20- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle (4)
8 juin 21- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle (5)
15 juin 22- Conclusion de la conférence: Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle (6)


Rappel
Le directeur d’études donnera trois conférences à l'Université de Montréal:

Lundi 24 novembre, 17h
L'abbaye d’Elnone / Saint-Amand et sa bibliothèque, VIIe-XVIe siècle
Centre d'études médiévales / Carrefour des arts et des sciences

Mardi 25 novembre, 12h
La Nef des fous au XVe siècle: programme éditorial, statut du texte et problématique de la réception
Bibliothèque des livres rares et des collections spéciales

Mercredi 26 novembre, 11h45
«De l'argile au nuage»: une archéologie du catalogue de bibliothèque
École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI)

Attention: les sujets à jour des conférences de l'EPHE et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog (http://histoire-du-livre.blogspot.fr/). Par ailleurs, les auditeurs sont invités à se faire connaître à l’adresse frederic.barbier@ens.fr, de manière à recevoir par courriel les annonces hebdomadaires correspondantes. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez.
Il est rappelé que l'assistance aux conférences suppose d'être régulièrement inscrit auprès de l'École.
Transports en commun:
Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare (250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand). 

dimanche 9 novembre 2014

Histoire du livre et histoire de la civlisation: le legs d'Aby Warburg

On parle beaucoup, en ce moment (disons, on parle… dans certains cercles quelque peu spécialisés) de l’Institut Warburg de Londres, dont le sort paraissait indécis il y encore quelques mois (et dont le sort reste d’ailleurs incertain, une décision de justice pouvant toujours en remplacer une autre).
L’Institut Warburg intéresse bien entendu au premier chef les spécialistes d’histoire de l’art et d’histoire de la civilisation, mais il intéresse aussi les historiens du livre et des bibliothèques. Plusieurs plans peuvent être privilégiés pour une brève présentation du dossier. Le personnage, d’abord: comme très souvent, l’étude micro-historique (une famille, une biographie, etc.) construit comme le miroir d’une époque, et nous informe très puissamment sur des phénomènes beaucoup plus larges. À la naissance d’Aby Warburg, en 1866, nous sommes à Hambourg quelques années avant l’unification allemande sous l’égide de la Prusse. L’environnement est celui de la plus puissante «ville libre et hanséatique», politiquement autonome, d’orientation protestante libérale, tournée vers la modernité et enrichie par une situation géographique au débouché de l’Elbe qui en fera à la fin du XIXe siècle le grand port de la seconde puissance mondiale, l’Allemagne wilhelminienne.
À Hambourg, nous sommes aussi sur une frontière, aux portes du royaume de Danemark (jusqu’à la Guerre des duchés, Altona est au Danemark), et en relations constantes avec les Pays-Bas, avec les Îles britanniques, et avec l’outre-mer. Les liens de toutes sortes entre Hambourg et Londres sont tout particulièrement denses (comme les administrateurs français ont pu s’en rendre compte, sous le Premier Empire, lorsqu’ils se sont employés à imposer la stratégie du blocus continental à ce qui était pour un temps devenu la nouvelle préfecture du nouveau département des Bouches-de-l’Elbe). Rapidement, les États-Unis deviennent aussi un partenaire privilégié.
Le milieu des Warburg est pleinement intégré à cet environnement transnational et polyglotte. C’est celui d’une famille fortunée de la communauté juive, dont l’activité est traditionnellement celle de la «haute banque», mais au sein de laquelle le capital culturel jouit toujours d’un statut privilégié (on pourrait évoquer une autre famille de banquiers juifs hambourgeois du premier XIXe siècle, celle des Heine). La tradition rapportée veut que, alors qu’il a treize ans, en 1879, le jeune Aby propose à son cadet de prendre plus tard les rênes de la banque, pendant qu’il se consacrerait quant à lui à l’étude, et qu’il constituerait une collection de livres que la banque, précisément, permettra de financer.
Sept ans plus tard, voici Aby étudiant, d’abord à Bonn et à Munich, mais surtout, en 1889, à la nouvelle Université impériale de Strasbourg –une institution au statut très particulier, puisqu’elle constitue la seule fondation d’un établissement d’enseignement supérieur général en Allemagne depuis les premières décennies du XIXe siècle, et qu’elle bénéficie, comme Université du nouveau Reichsland et comme vitrine de la réussite allemande, de moyens financiers et humains exceptionnels. C’est à Strasbourg que le jeune homme soutient en 1892 son doctorat, avec une thèse consacrée aux «Représentations de l’Antiquité dans la première Renaissance italienne d’après l’exemple de Botticelli» (Sandro Botticellis Geburt der Venus und Frühling. Eine Untersuchung über die Vorstellungen von der Antike in der italienischen Frührenaissance). La thèse, très innovante de par sa réflexion entièrement tournée vers la problématique des influences, des transferts et de l’interdisciplinarité, sera soutenue sous la direction de Hubert Janitschek (en place de Carl Justi, professeur à Bonn), et publiée en 1893, alors que l'auteur va bientôt entreprendre une série de voyages d’étude, d’abord à Florence, puis aux États-Unis.
La méthode de Warburg est directement liée au livre et à la bibliothèque. Selon la bonne tradition classique, la bibliothèque constitue pour lui comme la matérialisation d’une «Histoire littéraire» (Historia litteraria) qui se donne elle-même à comprendre comme une histoire de la civilisation (alld: Kultur) et de la construction de la pensée. La bibliothèque est, au sens premier du terme, le laboratoire du chercheur, et c’est dans cette perspective que Warburg entreprend de constituer à Hambourg sa propre collections de livres, collection qui sera bientôt transmuée en institut de recherche… avant d’être mise à l’abri à Londres à l’époque de la montée du nazisme.
Mais l’accumulation des livres n’est pas tout, et c’est dans l’environnement spécifique de la Bibliothèque universitaire et régionale (Universitäts-und Landesbibliothek) de Strasbourg que Warburg élabore l’essentiel de sa méthode de travail, qui se fonde d'abord sur une méthode de classement des livres. Après la destruction des richissimes bibliothèques de Strasbourg dans le bombardement du Temple Neuf en 1870, on entreprend très vite de reconstituer des collections livresques les plus importantes possible. L’opération est conduite sous la direction de Karl August Barack, nommé à la tête de la nouvelle institution, et la bibliothèque est d’abord abritée dans une partie de l’ancien Palais-Rohan, où s’installe aussi l’Université. Le cadre de classement systématique a été mis au point par le «premier bibliothécaire», le philologue et orientaliste Julius Euting, sur le modèle de la Bibliothèque universitaire de Tübingen où lui-même a exercé pendant quelques années.
Dans le Palais-Rohan, les pièces disponibles sont souvent relativement petites (on parlera de «cellules»), de sorte que la mise en place d’une topographie des volumes suivant leur systématique aboutit à réunir, dans chaque pièce, de petites collections organisées autour d’un certain thème, mais qui se prêtent à toutes sortes de mises en relations inattendues. Comme il est de règle en Allemagne, un point décisif réside dans la possibilité pour les enseignants et pour les étudiants les plus avancés d’accéder directement aux exemplaires (donc aussi, de changer de salle de consultation): à chacun de partir à la découverte, de construire son propre itinéraire de recherche, et d’expérimenter des associations d’idées et des hypothèses auxquelles il n’aurait jamais pensé a priori
La mise en place de la systématique, sa superposition à la topographie, et surtout l’accès direct aux rayons, sont les trois éléments que Warburg mettra en œuvre dans sa propre bibliothèque, transformée en centre de recherche en 1926, sur quatre étages, avec le choix d’un dispositif architectural qui prend la forme d’une élégante ellipse (cf cliché). La bibliothèque de Warburg constitue «l’expression la plus vivante et convaincante» (Ernst Gombrich) du rêve de son créateur, d’une Kulturwissenschaft (science de la civilisation) unitaire. Mais le temps n’est bientôt plus à la liberté de recherche et, quatre années à peine après la mort de Warburg, la bibliothèque sera discrètement transportée à Londres (1933). Souhaitons lui bon vent, et qu’en nos débuts du XXIe siècle nous ne défassions pas ce que les nazis n’ont pas pu détruire. Signalons aussi que la tradition de Warburg se retrouve dans quelques autres (trop rares) institutions comparables, notamment dans la Bibliothèque de Wolfenbüttel telle qu'elle a été conçue comme centre d'histoire du livre et de la civilisation par celui qui l'a réellement fondée une seconde fois, à savoir Paul Raabe.

Aby Warburg, Sandro Botticellis »Geburt der Venus« und »Frühling«. Eine Untersuchung über die Vor- stellungen von der Antike in der italienischen Frührenaissance
Positions : Inaugural-Dissertation, [Frankfurt a./M.], [s. n.], [1892].
Édition complète : Hamburg, Leipzig, Voss 1893.

mardi 4 novembre 2014

Trois conférences d'histoire du livre

Frédéric Barbier
directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études
(conférence d'Histoire et civilisation du livre)

Trois conférences d'histoire du livre

Montréal, Université de Montréal


Lundi 24 novembre, 17h
L'abbaye d’Elnone / Saint-Amand et sa bibliothèque, VIIe-XVIe siècle
Centre d'études médiévales / Carrefour des arts et des sciences

Mardi 25 novembre, 12h
La Nef des fous au XVe siècle:
programme éditorial, statut du texte et problématique de la réception
Bibliothèque des livres rares et des collections spéciales

Mercredi 26 novembre, 11h45
«De l'argile au nuage»: une archéologie du catalogue de bibliothèque
École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI)

jeudi 30 octobre 2014

Cours inaugural d'histoire du livre

Cours inaugural de Christophe Gauthier
Christophe Gauthier, professeur d'histoire de l'édition et des médias à l'époque contemporaine (XIXe-XXIe siècles) à l’École nationale des chartes, donne son cours inaugural intitulé
«Faire l’histoire des industries culturelles au temps de leur dématérialisation»
le mardi 4 novembre 2014, à 17 heures,
à l'École, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris (salle Léopold-Delisle).
La chaire d’histoire de l’édition et des médias à l’époque contemporaine procède d’une tradition bien établie à l’École nationale des chartes. Ses enseignements associent non seulement l’histoire du livre, mais aussi de la presse et des médias sous toutes leurs formes, ainsi que l’histoire de la photographie et du cinéma, en somme la plus grande part des industries culturelles des deux derniers siècles. Au moment où triomphe non point tant le numérique que la dématérialisation des supports, l’histoire de ces objets culturels, qui sont aussi des biens de consommation, se trouve investie d’enjeux convergents.
En premier lieu, le terme d’industries culturelles constitue un dénominateur commun tendant à inscrire dans un processus d’industrialisation et de massification des agents (inventeurs, fabricants, producteurs), des objets et des usages, dont la photographie, le journal, le roman et le cinéma sont partie prenante à l’orée du XXe siècle. Cent ans plus tard, la disparition progressive du support –ou plutôt sa contingence– affecte l’ensemble des objets qui dominent le champ des industries culturelles. Alors que le siècle précédent avait vu triompher la représentation publique et le spectacle de masse, cet effacement a pour corrélat la dissémination des écrans, une proximité nouvelle avec des images désormais omniprésentes, mais inscrites dans un environnement domestique qui révolutionne les pratiques culturelles et leur appréhension.
Enfin, la dématérialisation des industries culturelles pose la question de leur collecte et de leur conservation; elle contribue à l’édification de nouveaux objets patrimoniaux qui, par contrecoup, interrogent la notion même de patrimoine.

lundi 20 octobre 2014

À propos de la causalité

La causalité est un concept que son évidence apparente rend d’autant plus dangereux pour l’historien: la logique implicite est fondée sur la chronologie, et sur l’idée selon laquelle un phénomène est déterminé (causé?) par ce qui le précède. Idée bien entendu juste, et bien entendu en partie fausse. Signalons au passage que cette structure trouve comme son miroir dans la syntaxe linéaire d’un certain nombre de langues, dont le français: l’ordre normal des mots, qui place en tête le sujet (le chat), puis le verbe (mange) et enfin le ou les compléments (la souris), fonctionne comme une manière de paraphrase de la construction de la causalité.
Voici l’exemple, bien connu, de l’articulation entre l’imprimerie et la Réforme. En 1411 à Prague, Jan Hus condamne le commerce des Indulgences et la conception contractuelle de la religion (conception selon laquelle s'habiller d'une certaine manière, se conformer à un certain nombre d'interdits, par ex. en matière alimentaire, etc., offre des garanties quant au devenir après la mort).  En 1412, une bulle sur les Indulgences est brûlée publiquement à Prague, et la Réforme hussite tend à s’imposer: la référence ultime est celle de l’Écriture, à laquelle chacun devra avoir accès. Il faut par suite en favoriser la diffusion en vernaculaire, et travailler à étendre l’alphabétisation. Mais Hus est excommunié, il sera condamné à mort et exécuté lors du concile de Constance (1415). À Prague, la réaction est violente (1419): c’est la première défenestration, et la proclamation des Articles de Prague qui instituent la libre prédication, la pauvreté du clergé et la formation d’une armée populaire. La première Guerre de Bohème s’achèvera par l’écrasement des révoltés les plus radicaux à Lipany en 1434.
Un siècle plus tard, le besoin de réformer l’Église est encore plus répandu, tandis que la réflexion de Luther fait, par plusieurs de ses éléments, fortement penser à celle de Hus, jusqu’à sa condamnation des Indulgences par ses Thèses de 1517. Le parallèle pourtant s’arrête-là: alors que Jan Hus a été exécuté, et que la révolte hussite est finalement écrasée dans le sang, Luther trouvera sympathie, appui et protection auprès d’un certain nombre de grands personnages, et la Réforme se diffusera, sous ses différentes formes, dans une large partie de l’Europe.
Lettre d'Indulgences, 1480 (Archives municipales de Valenciennes)
La conséquence semble évidente, et a déjà été proclamée comme telle par les contemporains: si la Réforme de Luther s’impose là où le programme de Hus a échoué, c’est qu’elle a disposé d’un formidable outil de diffusion, en l’espèce de la typographie en caractères mobiles. L’imprimerie est un don de Dieu, et les professionnels du livre sont comparés aux apôtres travaillant à répandre la Parole du Christ –pour résumer d’une formule, la Réforme est la fille de l’imprimerie. L’historien pensera bien sûr au classique d’Elisabeth Eisenstein, The Printing Revolution in early modern Europe (Cambridge, 1983), et aux débats enflammés que ce livre a pu susciter entre des spécialistes plus ou moins bien informés.
C'est que, en histoire, la causalité n'est pas un concept, mais un paradigme qui doit s’analyser à la fois dans le temps et par rapport à un contexte donné. L’apparition de l’imprimerie se produit ainsi dans un espace bien déterminé (nous avons proposé la formule de «paysage culturel»), celui de  villes riches, actives, autonomes sur le plan politique, et qui fonctionnent largement en réseau, du Rhin et de l’Europe médiane (de l’Allemagne danubienne à la Bohème). Par un certain nombre de ses caractéristiques, cette géographie est celle d’une modernité sensible aussi bien dans les domaines de l’économie et de la société, que de la politique, de la réflexion intellectuelle –et du sentiment religieux. Rappelons simplement que la devotio moderna se développe tout particulièrement autour de Cologne et de Deventer, et que la mystique rhénane trouvera l’un de ses points d’appui majeurs à Strasbourg…
C’est dans ce même espace, où travaille un temps un personnage comme le Praguois Prokop Waldvogel, que les techniques dites prototypographiques connaissent leur premier essor. Le besoin d’innover qui y est ressenti concerne aussi bien l’Église et sa réforme souhaitable, que la formation intellectuelle et l’alphabétisation. Cet espace sera celui de l'apparition et de la première diffusion de la typographie en caractères mobiles.
Or, le changement du paradigme (la première révolution du livre) induit un certain nombre de conséquences qui ne pouvaient nullement être repérées d’abord: l’innovation dégage un nouvel horizon de possibilités, dont on ne mesurera qu’à terme combien il se trouve élargi et combien les problèmes désormais sensibles peuvent être difficiles. Ce qui nous amène à deux points, sur lesquels nous conclurons.
D’abord, la causalité n’induit jamais l’obligation, même si le glissement est très facile de l’une à l’autre –on peut expliquer comment les choses se sont passées, mais non pas démontrer qu’elles devaient nécessairement se passer ainsi. À chaque moment, un éventail de possibilités est ouvert, entre lesquelles des choix se font, choix qui eux-mêmes contribueront à réorienter le champ des possibles, et à reconfigurer plus ou moins en profondeur le dispositif d’ensemble. La métaphore du «ferment» de Febvre et Martin revient, d’une certaine manière, à décrire ce type de phénomènes articulant continuité et changement.
La seconde conséquence, propre à l’historien, concerne l’impératif de la contextualisation, notamment sur le plan géographique. Il y a ainsi une grande marge, entre la glorieuse capitale royale de Prague, en son temps l’une des plus riches villes d’Europe, et la petite Residenzstadt et ville universitaire de Wittenberg, avec ses trois ou quatre mille habitants vers 1510. Le mouvement hussite prend une dimension de révolte nationale et de révolution sociale, et il concerne l’électorat le plus riche du Saint-Empire –sur un certain nombre de plans, il est donc particulièrement dangereux. Les enjeux sont d’autant plus différents par rapport à ceux du luthéranisme que ce dernier, un siècle plus tard, trouvera l’appui de princes ou de villes alors intéressés à s’affranchir peu ou prou du joug impérial, et qu’il se prononcera précisément contre les révoltes paysannes de 1524-1525…
Alors, oui, l’imprimerie a rendu possible la Réforme et participé largement de son succès, mais elle n’en est évidemment pas la «cause».