samedi 4 avril 2020

Un passeur culturel: "le plus grand des Hongrois" et l'imprimé

Le fils cadet de Ferenc Széchényi est István Széchenyi (avec un seul e accentué !), né à Vienne en 1791, et qui passe son enfance au château familial de Nagycenk, non loin de Sopron / Ödenburg. Il participe aux campagnes contre les Français à compter de 1808-1809, et est présent aux batailles de Leipzig (1813) et d’Arcis-s/Aube (1814). Cependant, dès la paix revenue, il entreprend une série de voyages de formation, d’abord en France et en Angleterre, puis en Italie, en Grèce et jusqu’à Constantinople. Il reviendra en France officiellement à l’occasion de la cérémonie du sacre de Charles X à Reims (1825).
Trois choses retiennent avant tout son attention en Angleterre, à savoir le régime politique, les prodromes de la révolution industrielle, et l’élevage des chevaux, dont il découvre les courses à Newmarket. L’année 1825 marque pour lui un tournant, lorsqu’il prend la tête du parti des réformes à la Diète de Presbourg. Il prononce, pour la première fois, un discours en hongrois (le latin est toujours langue officielle), tandis que son activité visant à la modernisation et à l’enrichissement de la Hongrie devient incessante.
Dans [la] salle de la diète et près de la porte se tient ordinairement debout le fameux comte Széchényi, agitant à la main son kalpack aux fourrures luisantes et au revers de pourpre, avec son regard perçant, ses gestes orientaux et cette animation fébrile de toute sa personne qui résulte de l’importance contemporaine que la politique révolutionnaire a donnée. C’est une âme de feu, un cœur d’or, une physionomie dévastée par l’amour dévorant de la patrie (…). C’est un homme prodigieux d’activité (André Delrieu, La Vie d’artiste, II, Paris, 1843, p. 205-207).
Cette action se développe sur trois axes. D’abord, dans la tradition des Lumières, le travail sur la sociabilité éclairée: Széchenyi prend l’initiative de la fondation de l’Académie des Sciences, pour laquelle il reçoit le soutien financier d’un certain nombre d’autres magnats. L’Académie est instituée en novembre 1825, avec comme objectif principal de développer la recherche linguistique sur le hongrois, de soutenir la production et la traduction d’ouvrages importants en hongrois, et de constituer une bibliothèque spécialisée. Le premier fonds de la bibliothèque est constitué par le don de sa bibliothèque par la famille Teleki, soit quelque 30 000 volumes. Le comte Széchényi fonde aussi, à Pest en 1828, le Casino national (Nemzeti Casino), sur le modèle d’un club anglais, pour promouvoir ses idées de réforme:
Pesth est le point de rendez-vous de la noblesse, dont le point de réunion central est un fort beau casino (Rey, p. 90). Le premier étage est réservé aux membres, le rez-de-chaussée reste accessible au public et, bien évidemment, le Casino national de la rue Dorotttya possède une bibliothèque, dont l’essentiel est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences. La Casino est également abonné aux principaux périodiques européens, comme le Galingani's Messenger et le Times.
Le Casino national à Pest vers 1840
Le deuxième axe majeur, qui est probablement le principal, est celui de l’économie: le comte a voyagé, il a beaucoup lu, et il inaugure une politique systématique de transferts, fondant sur les modèles anglais un certain nombre d’entreprises stratégiques en vue de l’enrichissement et de la modernisation du pays. Après les encouragements à l’élevage des chevaux, les années 1830 voient ainsi sa participation active à la Compagnie de navigation à vapeur sur le Danube, et le début d’un service régulier de Vienne à Budapest. Cette même année, le Palatin (vice-roi) de Hongrie charge le comte de l’aménagement des Portes de fer, prélude au prolongement de la navigation jusqu’à la mer Noire. En 1836 enfin, c’est la gigantesque entreprise de régulation des cours d’eau de la grande plaine (le Danube, et surtout la Tisza / Theiss, en collaboration avec l’ingénieur Pál Vásárhelyi (1795-1846). On rappellera encore la participation de Széchényi à la fondation de la Banque commerciale de Hongrie (1841). Mais
le plus beau fleuron de sa couronne (…) est l’établissement d’un pont suspendu sur le Danube, entreprise dont Széchényi lance le projet au début de la décennie 1830 et le fait financer par un syndicat bancaire conduit par le baron Györgÿ Sina. Le principe est adopté, de rembourser l'investissement par un droit universel de péage. Après neuf années de travaux, le pont sera ouvert au tout début de 1849. Il vrai que cette question a soulevé des oppositions auxquelles nous n'aurions pas songé, notamment sur le fait que les nobles, en principe  exempts de toute taxe, devraient payer pour l'emprunter...
La dernière fois que j’'arrivai [à Pest], on voyait deux masses sombres s’élevant du sein des eaux et couvertes d’engins, de poutres et d’hommes ; il s’en échappait la respiration précipitée et sifflante de machines à vapeur à haute pression. Depuis lors, ces deux châteaux marins sont devenus les deux piles du pont suspendu de Pesth, le plus hardi du continent (Rey, p. 83-84, et la description des travaux p. 95 et suiv.).
Le Pont des chaînes (Lánchíd)
Le troisième axe intéresse tout particulièrement l’historien du livre, puisqu’il s’agit de la publicistique, et du recours par Széchényi au média de l’imprimé: il présente son programme et le défend systématiquement en s’appuyant sur des publications. L’une des premières est consacrée aux chevaux (Lovakrul, Pest, Trattner, 1828), et fait l’objet de traductions en allemand et en danois (1835). Mais les plus importants de ces titres datent des débuts de la décennie 1830. Le principal est constitué par Hitel (Le Crédit), donné à Pest par Trattner en 1830: l’objet est de réformer la société pour protéger davantage les  créanciers et favoriser par là les investissements profitables. Plusieurs rééditions sont aussitôt proposées, ainsi que des traductions allemandes (Über den Credit), d’abord par Joseph Vojdisek, à Leipzig et à Pest chez Wigand.
Le Crédit est suivi par Világ (Le Monde, Pest, Landerer, 1831 ), également traduit en allemand (par Michael von Paziazi), toujours chez Wigand (1832). Enfin, Stadium (1833) propose un véritable état des lieux (la situation de la Hongrie), débouchant sur un programme de rénovation législative: du coup, l’ouvrage est publié non pas en Hongrie mais à Leipzig (Lipcsében, Wigand Ottónál), à l’abri de la censure .
À [sa parution], en 1833, le Stadium, qui après 1840 devait déjà passer pour un livre conservateur et plus que timide, sembla si radical de ton et de pensée qu’il fut interdit (Angyal, p. 18)i.
Le choix de la langue hongroise pour ces publications est tout particulièrement signifiant, dans un environnement où le latin sert de langue officielle, et où l’allemand s’impose très largement au sein des élites. Le projet de pont suspendu sur le Danube fait aussi l’objet d’une publication en 1833 (Buda-Pesth Allóhid), également très vite traduite en allemand et publié à Presbourg par Paziazi.
Bien entendu, la publicistique s’articule très directement avec l’action politique, qui prend en Hongrie une forme d’urgence dans la décennie 1840. István Széchényi milite de longue date pour la réduction des droits prohibitifs de la noblesse: 
C’est le comte Széchényi auquel revient, en ceci comme pour toutes les autres réformes sérieuses, l’honneur d’avoir le premier élevé sa voix généreuse dans le pays (…). Il fut approuvé de la plupart des hommes éclairés (Rey, p. 127). Pourtant, la question est d’autant plus ambiguë que le Gouvernement de Vienne soutiendrait cette réforme. À l’inverse, les choix de l’opposition conduite par Lajos (Louis) Kossuth sont critiqués par Széchényi, qui y voit une forme de radicalisme irréaliste.
La crise atteint son paroxysme avec les révolutions de 1848, quand un cabinet réformateur est mis en place à Budapest, sous la direction du modéré Lajos Batthyány, cabinet auquel participent aussi bien Kossuth que Széchényi, ce dernier comme titulaire du portefeuille des Transports et travaux publics (23 mars). Mais l’échec des modérés, à l’automne 1848, prélude à l’écrasement sanglant de la révolte hongroise (été 1849), et à l’instauration par le nouvel empereur François-Joseph d’un système néo-absolutiste. Très profondément affecté, Széchényi s’est réfugié depuis le 5 septembre 1848 au sanatorium du Dr Görgen à Döbling (auj. Obersteinergasse, à Vienne).
Il publie encore la plaquette Blick (Coup d’œil, Londres, [s. n.], 1859), mais il se suicide de désespoir à Döbling, d’un coup de pistolet, dans la nuit du 7 avril 1860:
Rarement vit-on un deuil national se manifester d'une façon aussi spontanée, aussi générale, et ces manifestations bien senties durer aussi longtemps qu'on le voit en Hongrie pour la mort du patriote illustre dont nous venons d'écrire le nom [Étienne Széchényi]. Cinq mois ont passé sur cette mort tragique qui avait eu un grand retentissement dans l'Europe entière... (J. E. Horn, dans Journal des débats, 8 août 1860).
Sept ans plus tard, la défaite de l’Autriche dans la guerre contre la Prusse impose à Vienne d’adopter une politique nouvelle avec la Hongrie: par le Compromis de 1867, le royaume devient très largement autonome, et l’appellation traditionnelle d'Autriche laisse place à celle, nouvelle, de monarchie bicéphale d’Autriche-Hongrie. Quant à la manière dont, en définitive et malgré des succès spectaculaire, la Hongrie échouera à constituer un royaume cohérent dans ses limités historiques, c'est une autre histoire, tragiquement sanctionnée par la catastrophe de 1918.

Notice biographique (Dict. biogr. autrich.).
William Rey, Autriche, Hongrie et Turquie, trad. fr., Paris, Cherbulliez, 1849.
David Angyal, «Le comte Étienne Széchényi, 1926, p. 5-28 (utile, même si quelque peu vieilli...).
István Széchenyi, Napló (Journal), éd. Ambrus Oltányi, Budapest, Osiris Kiadó, 2002.

Retour au blog
Et, pour vous distraire quelques billets en particulier:
sur l'Abrégé chronologique du Président Hénault
sur Anvers à l'époque de Plantin
et nos trois billets de début d'année sur Raphaël et son École d'Athènes (premier billet, deuxième billet , troisième billet)
 

samedi 28 mars 2020

"Passeur culturel" et fondateur de bibliothèques

Il y a quelques années, nous abordions la problématique des «passeurs culturels», d’abord mise en exergue, en France, par le colloque consacré aux « Intermédiaires culturels» à Aix-en-Provence en 1978 (les Actes sont publiés trois ans plus tard). De même, avions-nous notamment traité du rôle de la noblesse à l’occasion d’un congrès à Bucarest. Nous voudrions aujourd’hui revenir sur ce thème, à travers un exemple qui semble particulièrement révélateur, celui des comtes Széchényi. Avouons-le aussi: à côté de leur dimension scientifique, l’un des précieux avantages de ces exempla réside dans le fait qu’ils nous permettent de voyager, même si, bien sûr, virtuellement…
Mais qui sont ces passeurs (un exemple ici)? Leurs statuts et leurs fonctions sont très variés: ce sont des négociants, des pèlerins ou des voyageurs plus ou moins fortunés (comme le comte de Choiseul), ou encore des administrateurs, des acteurs de la sociabilité de leur temps, voire des spécialistes de la «transmission» (au premier chef, les enseignants, mais aussi les libraires et autres acteurs du «petit monde du livre»). Dans un certain nombre de cas, leur objectif est celui de promouvoir la modernisation de la société, parfois aussi avec des visées politiques, comme l'illustre tout particulièrement bien l’exemple du Gabinetto Vieusseux de Florence: Gian'Pietro Vieusseux cherche à articuler le projet d’appropriation des «Lumières» et de la modernité (par le biais du livre et du périodique), et celui de promotion d’un système politique plus libéral (le libéralisme, soupçon éternel du pouvoir). Comme il est logique, le programme du Gabinetto intégrera à terme celui de l’unification politique de la péninsule. Bien sûr, les souverains aussi peuvent se faire «passeurs», comme dans le cas de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg au début du XVIIIe siècle.
Les Széchényi (1) sont l’une des plus grandes familles de la noblesse hongroise, originaire de la ville de Széchényi, aujourd’hui à la frontière de la République tchèque. Ils prennent depuis le XVIIe siècle rang parmi les magnats du royaume, comptant notamment parmi eux plusieurs prélats, et le titre comtal leur est attribué par l’Empereur Léopold Ier en 1697. Nous sommes résolument dans le camp des Habsbourg catholiques, alors même que la conjoncture change radicalement: avec le repli séculaire de l’Empire ottoman (depuis l’échec devant Vienne en 1683), les territoires soumis à la couronne de saint Étienne vont connaître une extension extraordinaire, d’abord dans la grande plaine du Danube, puis en Transylvanie. Peu à peu, la famille s’établira plus à l’ouest, non loin de Sopron / Ödenburg (cf carte), donc pratiquement sur la frontière austro-hongroise… et à proximité de la capitale impériale.
Né à Schlippach (Széplak), sur le lac de Neusiedel, le comte Férenc Széchényi (Ferenz = Franz, François) (1754-1820) fait ses études supérieures au prestigieux Theresianum de Vienne, où il reçoit notamment l’enseignement de Michael Denis (2). Il sera au cours de sa carrière titulaire des plus hautes charges du royaume de Hongrie, comme commissaire royal, administrateur de différents banats, etc. Pourtant, il se démet de l’ensemble de ses charges en 1786, officiellement pour raison de santé, en réalité par opposition à la politique de Joseph II visant à centraliser l’administration à Vienne et à promouvoir l’allemand comme langue officielle dans les États des Habsbourg.
Le comte profite alors de sa «retraite» pour voyager en Bohême, en Allemagne, aux Provinces-Unies et en Angleterre et en France, mais il participe aussi à la diète de Presbourg (1790), à laquelle assistait le roi Ferdinand de Naples, beau-frère de l’Empereur. À la suite de cet événement, il est désigné pour conduire l’ambassade de remerciements à Naples –ce qui lui permet  de découvrir aussi les grandes villes de la péninsule, au premier chef Rome et Florence (il fera  un second voyage vers le sud en 1818-1819).
Avant tout, Széchényi est un acteur résolument engagé pour les Lumières, et le média imprimé est pour lui le principal vecteur de leur diffusion. Il finance des éditions (notamment dans le domaine de la cartographie) et il participe à la fondation, à Vienne en 1789, du périodique Hadi és más nevezetes törtenek (Histoire remarquables tirées de la vie militaire), dirigé par Demeter Görög, précepteur dans des familles de la noblesse, et par Sámuel Kerekes, professeur au Theresianum. À l'époque, la famille est au palais Wilczek, dans la Herrengasse. L’année suivante (1790) voit les débuts de la Societas eruditorum (1790), qui est à l’origine de la future Académie des sciences de Hongrie. Enfin, très tôt entré dans la maçonnerie, le comte sera aussi l’un des fondateurs de l’Institut d’agronomie de Keszthély (le Georgikon), sur le lac Balaton (Plattensee), en 1797: le nom désigne l'initiateur principal du projet, le comte György Festetics, beau-frère de Széchényi (cf cliché: détail de la bibliothèque du Georgikon).
Un temps attiré par les penseurs radicaux du jacobinisme, Széchényi revient pourtant en définitive au service de l’Empereur, désormais François II, en 1797.
Mais sa grande œuvre concerne la bibliothèque qu’il réunit dans sa résidence du château de Nagycenk et dont il fait sans doute très tôt (1792?) le projet de la léguer à la Nation. Il s’agit d’un ensemble considérable, et surtout très original, puisqu’il est caractérisé par la proportion des titres récents et par l’objectif de constituer un fonds «national» axé sur la langue hongroise et sur la géographie, l’histoire et l’économie du pays. La bibliothèque, soit quelque 20 000 imprimés, outre des fonds de manuscrits, de gravures, de médailles et de sigillographie, est confiée à Józef Hainóczy (1750-1795) et à Mihály Tibolth (1765-1833).
En 1802, Ferenc Széchényi obtient le décret royal l’autorisant à fonder dans la capitale la nouvelle «Bibliothèque du royaume» (Bibliotheca Regnicolaris), dont le cœur est formé par sa propre collection. La bibliothèque est confiée à Jakab Ferdinánd Müller (Miller), qui est également en charge de la fondation d’un «Musée national» dont il prendra la direction: selon le modèle du British Museum, la Bibliothèque devient en 1808 un département du nouveau Musée. Ajoutons que, depuis 1799, Széchényi publie le catalogue en sept volumes de l’ensemble de ses collections livresques, catalogue qu’il enverra en don aux institutions et aux savants à travers l’Europe (3). Enfin, il enrichira encore en 1819 cette première collection par le don de sa propre bibliothèque de travail, soit quelque 10 000 volumes, outre un ensemble exceptionnel de cartes géographiques (cf cliché: article du Litterarischer Anzeiger, 1, Vienne, 1819, col. 200). La bibliothèque deviendra la Bibliothèque nationale de Hongrie, connue sous l'appellation de Bibliothèque Széchényi (OSZK).
À partir de 1810-1811, Széchényi s’est établi à demeure à Vienne, où il se met en retrait de la vie active. D'abord revenu au palais Wilczek, il se transporte en 1815 dans la Landstraße, où son salon littéraire s'impose comme l’un des plus fréquentés de la capitale impériale.
Avec Ferenc Széchényi, nous assistons ainsi à la conjonction de plusieurs caractéristiques que nous aurions a priori pu croire antinomiques: un membre de la plus haute noblesse dans un environnement encore largement féodal (4), et un catholique partisan de l’Empereur, mais un intellectuel engagé, et qui cherche dans le même temps à promouvoir une modernité passant par la connaissance –et par la reconnaissance– de la «patrie». Au tournant des années 1800, les livres et les périodiques s’imposent comme le premier vecteur de l'aggiornamento culturel, tandis que le périmètre de la science politique (la Kameralistik) inclut bien évidemment au premier chef le domaine de l’économie, à commencer par l’agronomie. Dans une période charnière, nous observons ainsi le glissement de la collection éclairée à la collection de Hungarica, à la promotion de la modernité, et, in fine, au «patriotisme».
Outre des ex libris gravés (cf cliché), nous conservons plusieurs portraits de Ferenc Széchényi, dont un très beau cuivre réalisé par Samuel Czetter à Vienne en 1798 (signé dans le coin inférieur gauche). Dans un cadre ovale, le buste du comte en grand uniforme est entouré d’une légende en latin («Com[es] Franc[iscus] Széchényi de Sárvári», etc.), qui précise qu’il est chevalier de saint Janvier (à la suite de son ambassade à Naples). En-dessous, les armoiries familiales, des livres (dont les titres se lisent sur la tranche : par ex. «Bibliotheca hungarica») et des médailles («Collectio numorum hungaris»), dont l’une à l’effigie du couple royal de Naples. Enfin, la légende: «Patriae commodis et honori se suaque» (il s’est consacré et a consacré ses biens pour les avantages et pour l’honneur de sa patrie).

Notes
(1) Au passage, rappelons que le hongrois est une langue agglutinante, dans laquelle le complément de nom se marque par le suffixe i, lequel correspond par conséquent au français de ou à l’allemand von.
(2) Johann Nepomuk Cosmas Michael Denis (1729-1800), ancien élève du collège jésuite de Passau, puis de l’Université de Graz, jésuite, professeur et bibliothécaire au Theresianum de Vienne, où il continue à exercer après la destruction de l'ordre (1773). Bibliothécaire de la Hofbibliothek (1784). Auteur notamment d’une Introduction à la science des livres (Einleitung in die Bücherkunde).
(3) Catalogus Bibliothecae hungaricae Francisci com[itis] Szechenyi. Tomus I scriptores hungaros et rerum hungaricarum typis editos complexus, pars I [II], Sopron, Typis Siessianis, 1799, 2 vol. Plusieurs suppléments et compléments sont donnés, avant un catalogue des manuscrits, publié en 1815: Catalogus manuscriptorum Bibliothecae nationalis hungaricae Szécényiano-regnicolaris, Sopron, Typis Haeredum Sissianorum, 1815.
(4) Ce n’est pas ici le lieu de développer une théorie du statut et du rôle de la noblesse en Hongrie autour de 1800. Gérard Lacuée, alors secrétaire de l’ambassade de France à Vienne, explique que la «nation hongroise» désigne les «100 000 nobles qui habitent ce royaume», et que le «peuple» des 7 millions de paysans ne joue aucun rôle.

István Monok, «Le projet de Ferenc Széchényi et la fondation de la Bibliothèque nationale hongroise», dans Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2005, p. 87-100 («L'Europe en réseaux», 3). Donne une importante bibliographie dans les notes.
Notice biographique sur Ferenc Széchényi dans: Biographisches Lexicon des Kaisersthums Österreich, 41, p. 246 et suiv.

Retour au blog

mardi 24 mars 2020

À la Bibliothèque nationale, vers 1912

Madame Annika Hass, docteur de l’EPHE et de l’université de Sarrebruck, nous communique un texte peu connu mais très significatif s’agissant de la situation des bibliothèques au début du XXe siècle, du statut des femmes, de l’anthropologie des pratiques et du comparatisme franco-allemand. Nous remercions très vivement Madame Hass pour sa communication. Voici son courriel:
"Je lis le journal intime de Victor Klemperer (1), où il décrit comment il travaille à la Bibliothèque nationale rue de Richelieu vers 1912. Il décrit les toilettes, et les femmes qui se remettent du rouge à lèvre dans la salle de consultation, ce qu’il trouve très étrange. Il compare constamment la situation des bibliothèques françaises à celles en Allemagne:
«In unseren Bibliotheken gab ein nüchternes Klingelzeichen das Schlußsignal. In der Bibliothèque nationale sang ein alter Aufsichtsbeamter – wirklich, es war ein Sprechgesang, halb cri de Paris, halb kirchliches Psalmodieren – laut und feierlich vom Katheder herab mit großen Atempausen: `Messieurs – on va – bientôt – fermer.‘ Wobei die Ausschließlichkeit der maskulinen Anrede das hohe Alter der Formel bezeugte.
[Dans nos bibliothèques, un simple son de cloche annonçait la fermeture. À la Bibliothèque nationale, un gardien âgé chantait à haute voix et solennellement depuis la chaire –c’était vraiment un récitatif, moitié cris de Paris, moitié psalmodie religieuse–, avec de grandes pauses pour respirer: «Messieurs –on va –bientôt –fermer». L'exclusivité de la forme masculine de l'annonce témoignait de l'ancienneté de la formule]. 

Ehe die Dunkelheit allzu katastrophal früh eintrat, wurde ich auf die Bibliothek am linken Ufer, die Sainte Geneviève dicht bei Odéon, aufmerksam. Es war ein sehr einfacher Arbeitssaal, im wesentlichen eine Handbibliothek für studentische und populäre Zwecke, ganz ohne die unermeßlichen Schätze der Bibliothèque nationale, aber manches notwendige Nebenbei ließ sich hier, wo es bis zehn Uhr Gasglühlicht gab, sehr wohl erledigen. Tagsüber stand die Geneviève jedem offen; abends durfte sie von Frauen nur mit Erlaubnis der Direktion betreten werden, und sie erhielten diese Erlaubnis nur unter der Androhung des sofortigen Widerrufs bei ungebührlichem Betragen.
[Avant que l'obscurité ne tombe bien trop tôt, j'avais repéré la bibliothèque de la rive gauche, Sainte Geneviève, près de l'Odéon. C'était une salle de travail très simple, essentiellement une bibliothèque d’usuels pour les besoins des étudiants et du grand public, sans les incommensurables trésors de la Bibliothèque nationale, mais une partie du travail secondaire indispensable pouvait très bien y être effectuée, et il y avait l’éclairage au gaz jusqu'à dix heures. Pendant la journée, Sainte-Geneviève était ouverte à tous; le soir, les femmes n'étaient autorisées à y entrer que sur permission de la direction, et elles ne recevaient cette permission qu’accompagnée de la menace d’une suppression immédiate en cas de comportement inapproprié (1)].
Klemperer décrit aussi comment il est allé chercher une lettre de recommandation à l’ambassade d’Allemagne rue de Lille, pour pouvoir avoir accès à la Bibliothèque nationale. Quand je lis ce genre de choses, cela me paraît vraiment drôle et beaucoup de ces pratiques se retrouvent toujours aujourd’hui dans nos sociabilités universitaires et dans notre travail.
Klemperer est quelqu’un de relativement connu, mais surtout pour son journal intime décrivant la situation pendant la période des Nazis en Allemagne. C’est aussi à ce moment-là qu’il écrit ses mémoires sur le début de sa vie et sur son parcours académique. J’ai l’impression que c’est moins connu, mais c’est amusant et intéressant à lire, par exemple quand il explique comment il a écrit sa thèse en huit semaines, etc.
Bonne journée à tous et bon courage pour cette semaine! "

Note
(1) Victor Klemperer, Curriculum vitae. Erinnerungen, 1881-1918, t. II, éd. Walter Nowojski, Berlin, 1996.
(2) Des palais pour les livres, dir. Jean-Michel Leniaud, Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, Maisonneuve et Larose, 2003, notamment p. 55 à paropos des toilettes, des séances du soir et de l'admission des femmes à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

Retour au blog

dimanche 22 mars 2020

Une exposition virtuelle d'histoire du livre sur l'agronomie

Pierre de Crescens, Le Livre des prouffits champestres, Lyon, 1539 (© BmLyon)
En ces temps d’expositions virtuelles, je voudrais vous signaler celle que la Bibliothèque de Lyon (Part-Dieu) a consacré au
«Ménage des champs: du savoir agricole antique aux livres d’agriculture de la Renaissance».
Le site Internet de l’exposition est accessible ici:
https://www.bm-lyon.fr/expositions-en-ligne/agriculture_antique_renaissance/
Vous verrez que la présentation se décline en cinq thèmes principaux, qui tous intéressent l’historien du livre et de sa civilisation:
1- Transmettre le savoir agricole antique: la constitution d’un corpus (les Scriptores rei rusticae); les manuscrits; les premiers imprimés (à partir de 1472); la philologie des XVe et XVIe siècles (la problématique de la «mise en livre» apparaît notamment sous cette rubrique).
2- Traduire (à travers l’exemple du De re rustica de Columelle, traduit en allemand à la fin du XVe siècle, et en français au XVIe).
3- Créer: de nouveaux textes sont rédigés, sur le modèle des Anciens, à partir du XVIe siècle, et publiés le plus souvent en langue vernaculaire. L’Agriculture et maison rustique, donnée par Charles Estienne en 1564, s’impose rapidement comme un classique à travers toute l’Europe, jusqu’au renouvellement de l’époque des Lumières.
4- Enquêter: la connaissance agronomique à la croisée des savoirs. Il s’agit d’abord des «herbes» et des Herbiers (nous touchons aussi à la médecine), puis de la constitution d’un savoir botanique et agronomique spécialisé, des outils (serpes, etc.) et des pratiques. Cette quatrième section aborde notamment la problématique de l’iconographie.
5- Lire et pratiquer: les livres d’agronomie sont d’abord utilisés pour la pratique, et l’examen de leurs particularités d’exemplaires informe sur la typologie de leurs publics et de leurs lecteurs, et sur les usages que ceux-ci en font. La Bibliothèque de Lyon a reçu la collection de Mathieu Bonafous (1793-1852), soit 57 manuscrits et 5600 imprimés traitant notamment d’agronomie et de botanique.
Terminons en félicitant nos collègues pour cette réalisation réellement très aboutie, et en reprenant la présentation de l’exposition faite par le responsable du Fonds ancien de la bibliothèque de Lyon, lié au projet:
«Réalisée dans le cadre du projet AgroCCol, cette exposition prend appui sur les livres d’agronomie conservés à la bibliothèque municipale de Lyon. Elle recourt également à des documents extérieurs (manuscrits médiévaux ou modernes, livres imprimés, films). Elle montre comment les écrits des agronomes de l’Antiquité ont influencé l’œuvre des auteurs de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance (transmission, traduction, création). Elle explore la manière dont le savoir agronomique s’est construit à travers les siècles et l’apport des études modernes et contemporaines (philologie, archéologie…) pour la connaissance des pratiques agricoles de l’Antiquité. Enfin, cette exposition virtuelle aborde la question de la lecture des livres d’agriculture et de leur impact sur les pratiques culturales».
Bref, promenez-vous dans les livres, et profitez-en pour vous promener, même si virtuellement, au jardin ou dans la campagne. Vous pouvez aussi, bien sûr, profiter de cette étrange période de confinement (en Europe notamment) pour vous promener dans le blog, où plus de 800 billets relatifs à l’histoire du livre ont été publiés depuis dix ans (on peut utiliser la fonction "Recherche" ou les mots-clés figurant dans la colonne de droite, par ex. "Agriculture", ). N'hésitez pas à intervenir, à donner votre avis, à compléter, à corriger et à informer les autres lecteurs...
Retour au blog

mardi 3 mars 2020

Musées de l'imprimerie

Du plomb au pixel est l’intitulé sous lequel se présentent cinq Musées de Belgique qui se consacrent à l’histoire de la typographie. Bien évidemment, la visite commence par le musée Plantin-Moretus d'Anvers.
La maison du Vrijdagmarkt, 22, a l’apparence d’un élégant palais urbain – mais il faut l’imaginer à l’aune des extensions successives rendues nécessaires par le développement des affaires, et bruissant de la vie de dizaines de personnes. La marque au compas surmonte l’entrée monumentale. L’ensemble illustre cette topographie particulière aux entreprises d’imprimerie-librairie sous l’Ancien Régime: à la fois lieu de vie, avec les appartements et les chambres des employés; espace de travail, avec les différents ateliers, bureaux et autres locaux de stockage etc.; enfin, lieu de sociabilité, avec la mise en scène de la réussite et la recherche d’une «distinction» apportée aussi par les collections d’art – dont les portraits réalisés par Rubens. Le Musée Plantin apparaît comme un lieu d’exception pour appréhender l’activité d’imprimerie-librairie traditionnelle dans sa dimensoin anthropologique. 
À Gand, le Musée de l’Industrie (Minnemeers, 10) propose une riche section consacrée à l’histoire de la typographie, avec non seulement un remarquable ensemble de matériel ancien, presses à bras et presses lithographiques, mais aussi de machines plus récentes, et une attention toute particulière portée aux développements les plus récents dans le domaine graphique.
Un petit objet banalissime a pourtant joué un rôle absolument clé dans l’innovation de procédé, entendons, dans l’invention de la typographie en caractères mobiles au milieu du XVe siècle: il s’agit de la carte à jouer. Que le jeu de cartes soit très (trop?) largement répandu dans l’Europe de la fin du Moyen Âge, il n’est que de voir les litanies de l’Église le condamnant. Mais notre objet est autre: la carte est un petit morceau de carton, qui suppose donc la superposition de plusieurs couches de papier «chiffon». Par ailleurs, la carte doit toujours être neuve: le moindre signe, trait de crayon, corne ou autre, permettrait de la repérer et déqualifie donc l’ensemble du jeu. On comprend que la consommation, non pas de cartes individuelles, mais bien de jeux de cartes, soit considérable au XVe siècle: le regretté Wolfgang v. Stromer a bien montré l’importance du phénomène dans le domaine de la papeterie, préalable nécessaire au passage à la typographie, en même temps que modèle pour une production proto-industrielle. Le Musée de la carte à jouer, qui traite de périodes plus tardives, est établi à Turnhout (Druiventraat, 28), premier centre de production de jeux de cartes dans l’actuel Bénélux depuis le XIXe siècle.
À La Louvière (rue des Amours, 10), le Centre de la gravure et de l’image imprimée présente un atelier de gravure et de typographie, ainsi qu’une belle collection d’œuvres contemporaines. Terminons par la Maison de l’imprimerie, à Thuin (rue Verte, 1b), qui fonctionne d’abord comme un atelier de démonstration (fabrication du papier, composition et impression typographiques, fonderie, gravure, lithographie, reliure…) (http://www.maison-imprimerie.net/). Alors que le printemps pointe son nez (voyez les crocus et les narcisses), pourquoi ne pas en profiter pour une petite excursion proustienne sur l’une de ces routes historiques qui quadrillent notre vieille Europe, et qui, par un biais ou par un autre, intéressent aussi l’historien du livre?

mercredi 26 février 2020

Le Président Hénault

L’Abrégé chronologique de l’histoire de France, du «Président Hénault», est connu de tous les historiens du livre mais, comme souvent, cette universalité masque une certaine ignorance… Pourtant, l’ouvrage présente nombre de caractéristiques qui semblent très significatives: il mériterait une étude de fond, que nous ne pouvons qu'amorcer dans le cadre d'un billet de ce blog.
L’auteur, d’abord: Charles Jean-François Hénault nous fait pénétrer une de ces familles en pleine ascension sociale, et qui sont composées de grands commis et de financiers d’Ancien Régime. Le grand-père, François Hénault († 1709), bourgeois de Paris a été commissaire ordinaire de l’artillerie (1676), puis secrétaire du roi à la Chancellerie du Parlement de Besançon. Le père, Jean Rémy Hénault (1648-1737) était quant à lui fermier général des aides et domaines: témoignage de sa réussite , c’est lui qui fait construire, en 1706, le superbe Hôtel Hénault de Cantobre, à Paris non loin de l’église Saint-Paul (cf cliché 1).
Hôtel Hénault de Cantobre, par Atget (© Musée Carnavalet)
Charles Jean-François Hénault naît à Paris en 1685. Ancien élève des Jésuites à Louis le Grand, puis étudiant au Collège des Quatre Nations, le jeune homme se tourne d’abord vers la Congrégation de l’Oratoire, avant de se réorienter, selon la tradition familiale, vers le droit. Dès 1705, il est conseiller au Parlement de Paris. Cinq ans plus tard, son accession à la présidence de la Première chambre des Enquêtes fait de lui, pour toute sa vie, «le Président Hénault».
Sa fortune lui permettra pourtant de se lancer très vite dans une vie de salonnier très active, à Paris comme chez la duchesse du Maine à Sceaux, pour collectionner et pour écrire – sans négliger la gestion de ses intérêts financiers. Son hôtel accueille chaque samedi en fin d’après-midi l’Académie que l’on désignera plus tard comme le «Club de l’entresol», fondée par l’abbé Alary –parmi ses membres, Helvétius et Montesquieu. Hénault est d'abord un intellectuel, et un mondain, connu de tout Paris, reçu à a cour et qui sera réputé très proche de la reine Marie Leczinska. Membre de l’Académie française dès 1723 (il est le successeur de l’abbé Dubois), il entretient une longue liaison avec Madame du Deffand à compter de 1731. On peut dire que, en trois générations, la famille répond pleinement au modèle de réussite défini par Pierre Bourdieu, en regroupant capital financier, capital social et capital culturel.
Il jouit d'un revenu considérable ; il a une jolie maison (…), il donne à souper très-souvent, fait fort bonne chère à grand nombre d'amis, et vit avec tout ce qu'il y a de plus considérable et de plus aimable en hommes et en femmes (Mémoires de Charles d’Albert de Luynes).
Cet écrivain surtout apprécié pour ses poésies et pour ses madrigaux, donne pourtant, à Paris chez Prault Père en 1744, un ouvrage tout différent, en l’espèce de l’Abrégé chronologique de l’histoire de France, préparé avec le concours de Pierre Jean Boudot (1). L’ouvrage sort en petit format (in-8°), et est illustrée de trois gravures de Cochin, outre la vignette de titre. Le duc de Luynes porte un jugement très favorable –tout en nous éclairant sur la pratique toujours vivace des extracta:
M. le président Hénault, qui a toujours vécu dans la très-bonne compagnie, et qui a toujours paru se livrer beaucoup aux plaisirs de la société, a cependant infiniment lu, et ayant toujours eu pour objet de travailler à ce qui regarde le droit public et l'histoire depuis grand nombre d'années, il a fait continuellement des extraits qui sont le fondement de l'ouvrage qu'il vient de donner. C'est l'homme du monde qui sait le plus dans presque tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société. La galanterie, les grâces dans l'esprit, les charmes de sa conversation, le talent de paraître s'occuper avec plaisir, même avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis, celui de savoir choisir dans une histoire les faits intéressants et les plus dignes de curiosité, de beaucoup dire en peu de paroles, l'élégance, l'éloquence, les traits, les portraits, c'est le caractère de M. le président Hénault, et il sera aisé d'en juger par son livre (Mémoires, V, p. 444-445 : 24 mai 1744).
La longue recension qui en est faite par le Journal des savants dès mai 1744 souligne la nouveauté du projet :
Nous avions déjà plusieurs Abrégez de l’histoire de France. Dix colonnes in folio de la Bibliothèque historique du père Lelong suffisent à peine pour contenir les simples titres des ouvrages de ce genre (…) publiés jusqu’à présent. Celui dont nous allons rendre compte, si l’on en considère le plan, la forme, l’exécution, n’a presque rien de commun avec tous ces recueils, connus sous le nom de Fastes, de Journaux, d’Abrégez et de Sommaire…
La mise en livre innove en effet dès cette première édition, et l’auteur de la notice parle d’ailleurs d’une « méchanique générale de l’ouvrage », avec notamment l’introduction d’un dispositif par colonnes.
Dans l’état actuel des choses, nous ignorons le niveau des chiffres de tirage, mais la succession des éditions, progressivement enrichies, à échéance de deux ou trois années (1744, 1746, 1749, etc.) témoigne de ce que la demande est là, qui permet d’écouler rapidement les stocks. De Lunéville, à l’automne 1748, Voltaire lui-même apporte son suffrage… tout en semblant  mettre sur le même plan les «soupers» et les livres:
Hénault, fameux par vos soupés, / Et par votre Chronologie,
Par des vers au bon coin frappés, / Pleins de douceur et d’harmonie;
Vous qui dans l’étude occupez /L’heureux loisir de votre vie (2).
En définitive, le Président ayant marqué quelque dépit, Voltaire modifiera son texte.
Hénault lui-même s’étonne du succès de son travail, dans son «Avertissement» à la troisième édition :
Je ne songeois point du tout à donner une troisième édition; mais la vente précipitée de la seconde, qui est épuisée depuis près d’un an, l’a rendu nécessaire (…). Je compte bien que cette édition sera la dernière pour ne point abuser de l’honneur que le public a bien voulu faire à cet Abrégé (p. VI).
Circonstance très remarquable, Charles Chais, pasteur de l’Église wallonne de La Haye, publie chez Aillaud en 1747 une nouvelle édition de l’Abrégé, et Hénault n’hésitera pas à se féliciter de cette initiative :
Je dois dire un mot de l’édition que l’on a faite à La Haye sur la seconde édition de cet ouvrage. Il n’y point de témoignage moins suspect de l’utilité il a paru, & j’en dois marquer ici ma reconnoissance à l’éditeur (Mr. Chais, ministre de l’église Françoise à La Haye), dont le mérite est reconnu par toute l’Europe, qui a bien voulu y apporter tous ses soins, & à qui je n’ai à reprocher que des éloges trop flatteurs. Il eut la bonté de me prévenir de son projet avant que l’on ne commençât à imprimer, & je ne pus mieux répondre à sa confiance qu’en l’avertissant que je me préparois à donner une troisième édition plus correcte que la seconde, & beaucoup plus étendue… (Avertissement de la 3e éd., 4°, p. VII-VIII).
Nous en serons à la cinquième édition en 1756, année où les éditeurs prendront l’initiative de publier un volume de Supplément permettant de compléter le texte des 3e et 4e éditions, sans nécessairement acheter la cinquième… Quelques années encore, et le renom de l’Abrégé chronologique est tel que certains titres y font expressément référence: c’est ainsi que l’Abrégé chronologique des grands fiefs de la couronne (de Pierre Nicolas Brunet) sort en 1759 à l’adresse de Desaint et de Jean Thomas Hérissant, et le titre précise que «l’ouvrage (…) peut servir de supplément à l’Abrégé chronologique de l’Histoire de France, par M. le Président Hénault». Quelques années encore, et le «Président Hénault» lui-même prête son nom à la publication d’un nouvel Abrégé chronologique, cette fois consacré à l’Espagne et au Portugal (3): on peut cependant imaginer que l’essentiel du travail vient des deux co-auteurs, Jacques Lacombe et Philippe Macquer – deux personnalités sur lesquelles il serait intéressant de s’arrêter.
 La spéculation libraire qui se développe autour de l'Abrégé chronologique apparaît encore dans une autre opération éditoriale caractéristique, qui s’était déroulée à l’occasion de la publication de la troisième édition  (1749). Cette année 1749 en effet, les libraires associés, Prault père (qui assure aussi l’impression des volumes), Prault fils et Desaint et Saillant sortent une nouvelle édition in-8°, mais ils innovent en donnant parallèlement une édition in-4°, destinée à une clientèle d’amateurs plus fortunés, augmentée d’une table et surtout enrichie d’une importante illustration et décoration. Cette édition double est annoncée par une brève notice publiée par le Journal des savants, dans sa livraison d’octobre (p. 699), et l’auteur lui-même explicite son projet dans l’«Avertissement»:
Le désir de rendre cet ouvrage plus commode l’avoit fait réduire en un seul volume, mais on s’est plaint que le caractère étoit trop fin: il a fallu de conformer sur cela à la volonté du plus grand nombre, ce qui m’a engagé, malgré moi, à donner deux volumes in-8°, dont on a aussi fait un volume in-4° (p. IV).
Le titre de l’édition in-4° (4) insiste sur le fait que l’on a inséré au fil du texte un grand nombre d’éléments de décoration et d’illustration. Et, encore une fois, le Président fait lui-même sa propre publicité, en précisant, dans son Avertissement:
On a pris beaucoup de soin pour embellir cette édition, dont on [n’] a tiré qu’un petit nombre d’exemplaires. Les figures en taille-douce sont toutes historiques, excepté la dernière, qui est allégorique: c’est Anchise qui, dans le sixième livre de Virgile, entretient Énée aux Champs Élisées [sic], & qui invite le plus illustre de ses descendants à ne plus faire la guerre (p. VII).
L’objectif est clairement non plus celui du manuel de référence, voire du livre scolaire, mais bien du  marché de la bibliophilie. Christian Michel explique :
Nous avons ici la 3e édition de l’Abrégé chronologique et la première édition in-4°. Le texte a été complété sur l’édition de 1746 annotée par le président Hénault. Deux éditions ont été publiées en même temps: l’une en deux volumes in-8°, avec trois vignettes copiées par Sornique, vendue 10 livres, l’autre en un volume in-4° abondamment illustré, coûtant 27 livres.
Cochin a dessiné un frontispice (non gravé), un fleuron, trois vignettes (une pour chaque race) et trente-et-un culs-de-lampe: deux pour les Mérovingiens, six pour les Carolingiens, et vingt-trois pour les Capétiens, à la fin de chaque règne lorsque la place est suffisante. Il y a en plus quatre culs-de-lampe et trois lettres grises de Chedel, et deux culs-de-lampe de Babel.
Sur les trente-six dessins, cinq ont été gravés par Chedel (…), un par Aveline (…) et les vingt-neuf autres ont été gravés en partie par Cochin, en partie sous sa direction… (5).
L’historien du livre note tout particulièrement le sujet de deux des culs-de-lampe, gravés à l’eau-forte, et qui sont de véritables petites miniatures (voir clichés 2 et 3).
D’abord, à la p. 229, le chapitre sur Charles V se clôt sur un paragraphe consacré à la fondation de la Bibliothèque royale, dont le cul-de-lampe (signé C. N. Cochin f.) propose une vue plus ou moins imaginaire de bibliothèque au milieu du XVIIIe siècle, dans un encadrement d’arabesques (dim. 11 x 118mm : Michel, p. 256, z. Jombert, p. 75, n° 25 (6): Vue d’une Bibliothèque, dessein allégorique à la fondation de la Bibliothèque du Roy, sous Charles V, en 1380, petit fleuron extrêmement bas, de 8 lignes de hauteur, gravé par Cochin fils). 
Le second cul-de lampe figure à la p. 268, à la fin du chapitre consacré à Louis XI, et illustre l’invention de l’imprimerie (92 x 125 mm). Il représente un important atelier d’imprimerie au milieu du XVIIIe siècle (signé C. N. Cochin filius inv. et direxit) (Michel, p. 256, ab, et ill. 81 et 82. Jombert, p. 75, n° 27 : Découverte de l’Imprimerie à Francfort, en 1440 ; on n’en a fait usage à Paris qu’en 1470, sous le règne de Louis XI, fleuron quarré gravé à l’eau-forte par Cochin fils). Certains auteurs voient dans cette image la seule représentation connue de l’Imprimerie royale, alors établie au Louvre. Michel signale une «esquisse préparatoire à la sanguine» représentant une presse typographique (Fondation Custodia, Paris), et un autre dessin (non localisé) avec la presse centrale vue sous un angle différent. Parmi les autres sujets retenus par Cochin, certainement de concert avec l’auteur, on note encore un cul-de-lampe consacré à la Conjuration d’Amboise (p. 334), et un autre à l’assassinat de l’amiral de Coligny (p. 353)...
Bien d'autres approches devraient être explorées, s'agissant de l'Abrégé du «Président Hénault», notamment sur le statut de l'auteur (Hénault n'a évidemment pas réalisé tout le travail rédactionnel), sur le rôle du libraire (il apparaît clairement que la publication réussie de 1744 se mue très vite en opération de librairie), ou encore sur la problématique des transferts (non seulement les éditions contrefaites, mais surtout les traductions), pour ne rien dire, in fine, de la problématique de la réception.

Notes
(1) Pierre Jean Boudot, 1689-1771, fils d’un imprimeur-libraire (DIL, Paris, t. I, n° 219-221), attaché à la Bibliothèque royale et censeur royal. Il travaillera aussi un temps pour le duc de La Vallière.
(2) Voir sa lettre à Hénault, datée de Cirey, 3 janvier 1749.
(3) Charles-Jean-Franc̜ois Hénault, Jacques Lacombe, Philippe Macque, Abrégé chronologique de l'histoire d'Espagne et de Portugal, divisé en huit périodes : avec des remarques... sur le génie, les mœurs, les usages (...) ; ensemble la notice des princes contemporains, & un précis historique sur les savans & illustres, Paris, Jean-Thomas Herissant fils, 1765.
(4) Hénault, Charles Jean François – d’Amorezan, dit le Président Hénault, Nouvel abrégé chronologique de l’histoire de France, contenant les événemens de notre Histoire depuis Clovis jusqu’à la mort de Louis XIV, les guerres, les batailles, les sièges, &c., Troisième édition, revûe, corrigée, augmentée, & ornée de vignettes & fleurons en taille-douce, À Paris, chez Prault père, quai de Gêvres, au Paradis; Prault fils, quai de Conti, à la Charité; Desaint & Saillant, rue Saint Jean de Beauvais, M.DCC.XLIX [1749], [4-]VIII-636-[56] p., 4° (imprimerie de Prault père). Avec approbation et privilège du roi. Réf.: Michel, n° 84 (voir aussi p. 63). Jombert, n° 193.
(5) Christian Michel, Charles-Nicolas Cochin et le livre illustré au XVIIIe siècle. Avec un catalogue raisonné des livres illustrés par Cochin,, 1735-1790, Genève, Librairie Droz, 1987, p. 253 («École pratique des Hautes Études», IVe Section; VI, 18).
(6) Charles Antoine Jombert, Catalogue de l’œuvre de Ch. Nic. Cochin fils, Paris, de l’imprimerie de Prault, 1770.

vendredi 21 février 2020

Conférence d'histoire du livre

ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES
Sciences historiques et philologiques
Conférence d’«Histoire et civilisation du livre» 

Madame Emmanuelle Chapron,
directrice d’études, professeur à l’université d’Aix-Marseille 

Vendredi 28 février 2020, 14h.


Des «papiers» dans les bibliothèques
La prochaine séance de la conférence aura lieu, comme prévu, le vendredi 28 février, de 14 à 18h, dans la salle 26 de la Maison des sciences de l'homme, 54 boulevard Raspail.  
-->

La séance se déroulera en deux temps:
14h. «Les papiers de l’inspection de la librairie dans les collections du directeur de l’Imprimerie royale, Anisson-Duperron», par Madame Sabine Juratic  (IHMC-CNRS.
Joseph d'Hémery, né à Stenay, de père inconnu, mais dans l'entourage du prince de Condé
La Collection Anisson sur l’histoire de l’imprimerie et la librairie, aujourd’hui conservée au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, a été en grande partie réunie, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, par l’inspecteur de la librairie, Joseph d’Hémery. En dépit de sa richesse, cette collection ne représente qu’un élément parmi bien d’autres dans la bibliothèque que s’était constituée son dernier propriétaire, Étienne Alexandre Jacques Anisson-Duperron, titulaire de la direction de l’Imprimerie royale à la veille de la Révolution et mort guillotiné en 1794.
 À la croisée de l’histoire des confiscations révolutionnaires, de celle des pratiques bibliophiliques et de l’histoire du développement d’une science des livres et de l’imprimerie, nous nous intéresserons à la façon dont ces archives de la librairie ont été intégrées dans la bibliothèque Anisson, aux vicissitudes qu’elles ont connues après la condamnation de leur propriétaire et aux modalités de leur intégration au Cabinet des manuscrits.

16h. «L'histoire du livre mise en images» par Monsieur Frédéric Barbier, directeur d'études émérite à l'EPHE
À l'occasion de la préparation de la quatrième édition de l'Histoire du livre en Occident, l'éditeur a décidé d'enrichir considérablement l'illustration du volume. La conférence abordera successivement
- la définition d'une "histoire du livre" comme partie de l'histoire générale des médias; 
- le choix d'un plan qui permette d'en présenter la trajectoire des origines à nos jours;
- la théorie de l'illustration: de quoi sert d'illustrer, quelles images seraient plus pertinentes, le rôle des légendes, etc.,
- enfin, la pratique de l'art d'illustrer: la connaissance des fonds documentaires, la couleur, le détail, le problème des droits
 
-->
Communiqué par Madame Emmanuelle Chapron 

vendredi 14 février 2020

Aux bouches de l'Escaut au XVIe siècle

Certes, Anvers est la ville de Plantin, et nous reviendrons sur le sujet, en cette année commémorative de la naissance du célèbre imprimeur. Mais, en dehors du Musée Plantin, et de la superbe Bibliothèque de la Ville, nous rencontrons toujours des livres, dans nos pérégrinations ici et là à travers la métropole de l’Escaut, et parfois dans des endroits ou sous des formes parfois quelque peu inattendus.
La cathédrale Notre-Dame est située au cœur de la vieille ville, et non loin du fleuve. Son bâtiment nous fait ressouvenir de la conjoncture particulièrement complexe qui est celle d’Anvers au XVIe siècle: la construction en est lancée au milieu du XIVe siècle, et elle se trouve pratiquement achevée au début du règne de Charles Quint, alors même que la ville entre dans sa période la plus brillante (pour E. Sabbe, elle s’impose alors comme la «métropole de l’Occident» (1952) (1)).
La réorganisation administrative et religieuse culmine dans les années 1550: l’édit de 1549 (Pragmatique) proclame l'indivisibilité des Dix-sept provinces des Pays-Bas, tandis que l’abdication de Charles Quint (1556) porte sur le trône d’Espagne et des Pays-Bas espagnols son fils Philippe II. Une nouvelle hiérarchie religieuse est bientôt mise en place en «Germanie inférieure»: l’évêché de Cambrai, dont dépendait Anvers, se trouve démembré, tandis que Malines est érigé en archevêché, dont relèvera désormais le nouvel évêché d’Anvers –où Notre-Dame devient dès lors cathédrale.
La chaire de St-Charles-Borromée (anciennement Saint-Ignace)
Pour le pouvoir espagnol, il s’agit non seulement de réformer l’Église pour mieux répondre à l’essor de la Réforme dans la région, mais aussi de jeter les bases d’une structure qui soit indépendante vis-à-vis du royaume de France, et qui corresponde mieux aux frontières linguistiques (bulle Super universas, 1559)..., et cela même si, dans le même temps, le Magistrat d’Anvers reste toujours attentif à maintenir une forme de liberté et de tolérance évidemment favorable aux affaires. La ville sert de refuge aux Sépharades portugais depuis 1526, et la Réforme protestante progresse en outre rapidement dans les milieux négociants.
La crise iconoclaste qui éclate dans la région de Flandre occidentale en 1566 touche Anvers à l’été de la même année, et la cathédrale est alors dévastée. Deux ans plus tard, c’est la révolte ouverte des provinces du Nord contre Madrid, et le début de la Guerre de Quatre-vingts ans (jusqu’aux traités de Westphalie, en 1648). Encore dix ans, et la ville est mise à sac par des mercenaires espagnols qui n’avaient pas reçu leur solde (4-7 novembre 1576).
L’événement la poussera à se rapprocher des provinces révoltées et à rejoindre l’Union d’Utrecht (signée en 1579), dont elle devient de fait la capitale: en 1579, Guillaume d’Orange visite le «Compas d’or», siège de l’imprimerie-librairie de Christophe Plantin. Marquant la rupture définitive avec Madrid, la République des Provinces-Unies est fondée en 1581. Peu après, Plantin suit les conseils de Juste Lipse et transporte ses affaires à Leyde (1583), siège d’une université fondée par le stathouder, avant de gagner brièvement Cologne.
Mais Alexandre Farnèse, futur duc de Parme, conduit avec brio la reconquête des provinces du sud pour le roi d’Espagne: celle-ci se conclut par la chute d’Anvers, après un siège de plus de un an (1585). Désormais, les Pays-Bas méridionaux resteront dans le giron de l’Église de Rome, mais les fondements mêmes de la fortune d'Anvers tendent à s'effacer: les bouches de l’Escaut sont sous contrôle des Provinces-Unies, et une grande partie de la population se réfugie au nord. Pourtant, Christophe Plantin rentre alors dans sa patrie d’adoption, où il décède quatre ans plus tard et où il est inhumé dans la galerie circulaire du grand chœur de la cathédrale.
À Anvers même, nous entrons dans l’ordre de la «communication visuelle» développée dans le cadre de la reconquête catholique:
En 1585, lorsque les troupes espagnoles s’emparèrent de la cité qui avait été le moteur de la révolution conduite par les calvinistes contre le roi Philippe II, la matrice de signes, de symboles et d’institutions qui avait auparavant nourri la foi catholique avait été arrachée. Les monastères étaient fermés, les églises paroissiales dépouillées de leurs images et remises aux prêches calvinistes, les rues vidées des croix et des statues de la Vierge qui, jadis, avaient veillé sur elles, les processions en l’honneur des saints avaient disparu, le Saint-Sacrement avait été foulé aux pieds par les iconoclastes qui voulaient ainsi prouver que Dieu ne résidait pas dans les choses et que tout l’édifice de la foi catholique n’était rien d’autre que superstition idolâtrique. [Mais] à la fin du XVIIe siècle, Anvers s’était métamorphosée en une cité saturée des signes visuels du catholicisme romain, ceux-ci étant plus nombreux et déployés d’une manière plus systématique que tout ce qui avait pu exister au XVIe siècle (2).
Chaire de Saint-Charles Borromée (détail)
La reconquête s’appuie tout particulièrement sur l’ordre des Jésuites, installés à Anvers dès 1562, et qui y élèvent leur grande maison professe de Saint-Ignace en 1615-1621 –signalons que celle-ci abritera la société des Bollandistes jusqu’à la destruction des Jésuites, en 1773. Saint-Ignace d’Anvers marque, par sa magnificence même, le triomphe de l’Église de Rome sur l’hérésie, et le thème est plus particulièrement repris par la chaire de vérité, œuvre du sculpteur Jan Pieter Van Baurscheit l’Ancien au début du XVIIIe siècle (1718-1721): dans un superbe style baroque, la figure féminine personnifiant l’Église triomphante soutient la chaire. À ses pieds, un petit angelot frappe des foudres de la vérité le dragon de l’hérésie, entourés par ses livres condamnés…: une thématique qui se rencontre à plusieurs reprises à l’époque même des Lumières dans les territoires des Habsbourg, par exemple à la voûte d'une autre célébrissime église baroque, la Karlskirche de Vienne (achevée en 1737), ou encore dans la fresque décorant la bibliothèque de la nouvelle Haute École de Eger, en Hongrie. 

Note
(1) Étienne Sabbe, Anvers, métropole de l’Occident (1492-1566), Bruxelles, La Renaissance du livre, 1952 («Notre passé»).
(2) Jeffrey M. Muller, «Communication visuelle et confessionnalisation à Anvers au temps de la Contre-Réforme», dans Dix-septième siècle, 240 (2008/3), p. 441-482. 

Derniers billets publiés
Histoire du livre au Brésil (Livro, 2019)
Livraison 2019 de Histoire et civilisation du livre
Annonce de colloque
Raphaël et les bibliothèques (trois billets)