Affichage des articles dont le libellé est architecture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est architecture. Afficher tous les articles

dimanche 20 décembre 2020

Nouvelle publication

Le Siècle de Labrouste. Un élève, un ami, un maître,
éd. Jean-Philippe Garric, Marc Le Cœur,
Paris, Éditions des Cendres, 2020,
284 p., ill.
ISBN 978-2-86742-297-3

Voici les Actes d’un colloque tenu à Paris en 2012, et consacré à «Labrouste et son temps». Il semblera paradoxal à l’historien du livre que les deux réalisations emblématiques de Labrouste, à savoir la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la Bibliothèque impériale, ne figurent qu’à l’arrière-plan du présent volume. Mais la théorie des contributions lui permettra d’enrichir sa connaissance de l’architecte en pénétrant des milieux qui lui sont sans doute moins familiers –la villa Médicis, l’atelier, le maître et ceux qui l’entourent, sans oublier l’Institut de France.
Le plan du volume suit, en trois parties, la biographie de Labrouste (1801-1875). D’abord, les années de formation, où l’on retrouvera notamment le volet de la problématique patrimoniale, voire archéologique, entre l’intérêt pour les Étrusques, le travail sur le forum romain et celui sur Paestum. La seconde partie est celle de la carrière: alors que le jeune architecte est attaché à la Commission des monuments historiques, il retrouve la question du patrimoine, à propos notamment de la restauration de la collégiale de Mantes. La dernière partie est consacrée au «maître» et à son héritage.
Nous apprécions tout particulièrement, il va de soi, les passages où les bibliothèques apparaissent, même plus ou moins fugitivement: p. 10 et 141 (la salle de lecture de la BN), p. 29 (les «berceaux métalliques» de Sainte-Geneviève), ou encore p. 177 (les ornements de cette même bibliothèque). À l’automne 1857, et en prélude à ses travaux parisiens, Labrouste passe quelques jours à Londres, pour y découvrir la nouvelle bibliothèque du British Museum (p. 258). Mais nous retrouvons aussi, au passage, des personnalités connues, comme celle de Louis Fould, frère du ministre d’État (Louis Fould et son hôtel, p. 187 et 190) (1). Ajoutons qu'il n'est pas utile de signaler la parfaite venue d'un volume publié par les Éditions des Cendres... mais qu'il n'y a évidemment aucune raison de se priver de ce plaisir.

Sommaire

Introduction. Un élève, un ami, un maître, par Jean-Philippe Garric et Marc Le Cœur
Les années de formation
De maître à élève: Augustin Nicolas Caristie et Henri Labrouste. Correspondance, 1822-1826, pat Marie-Agnès Gilot
Henri Labrouste, l’Étrusque. De l’Antiquité rêvée à l’archéologie, par Natacha Lubtchansky
Le progrès vers le primitif: le mémoire de Labrouste sur Paestum en perspective, par Sigrid de Jong
Le monument à La Pérouse : Labrouste et le topos d’un tombeau face à la mer, par Jean-Philippe Garric
L’œuvre dans son époque
Labrouste et la prison, par Caroline Soppelsa
«Que nos constructions conservent le caractère d’étais». Labrouste, architecte attaché à la Commission des monuments historiques, par Corinne Bélier
Le monument funéraire comme paradigme du rapport au passé chez Labrouste, par Martin Bressani et Marc Grignon
Guillaume Abel Blouet et Labrouste, regards croisés, par Fabienne Doulat
«Un art nouveau complet». On Simon Claude Constant-Dufeux’s Project for a Chamber of Deputies, par Ralph Ghoche
Labrouste en partage
«Mon cher maître et ami…» Parcours croisés de Labrouste et de ses élèves, par Marc Le Cœur
Entre Labrouste et Viollet-le-Duc, Gustave Klotz architecte de l’œuvre Notre-Dame à Strasbourg, par Hervé Doucet
Labrouste dans la généalogie des maîtres. Voies divergentes du rationalisme et conflits de mémoire académique dans la rénovation de l’enseignement de l’architecture à la fin du XIXe siècle, par Guy Lambert
Le rationalisme des enfants de Labrouste, par Estelle Thibault
Chronologie
Bibliographie
Index nominum

Note
(1) Frédéric Barbier, Finance et politique: la dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1991.

dimanche 13 décembre 2020

Une promenade sur la Piazzetta

Que Venise constitue, sur le plan historique, un univers en soi, à bien des égards distinct de la péninsule italienne, nul ne pourra en douter. La future cité des doges naît lorsque l’invasion lombarde détruit Padoue et Aquilée, et repousse nombre de réfugiés vers les lagunes. Les origines de l’État vénitien remontent quant à elles au début du IXe siècle, sous l’autorité théorique de Byzance. Un siècle plus tard, les Vénitiens construisent leur empire adriatique, en occupant les principales «échelles» de la côté dalmate. Encore un siècle, et l’empereur Alexis Commène leur octroie de vastes privilèges commerciaux, leur permettant ainsi d’acquérir la domination économique de la Méditerranée orientale et de l’Égée, plus tard de la mer Noire. Le premier apogée de Venise serait à placer à la fin du XIIIe siècle, quand les institutions de la République se sont définitivement stabilisées: jusqu’en 1797, la ville sera gouvernée par le groupe très restreint de la Signoria, laquelle est composée du Petit Conseil (six conseillers et le doge) et des trois présidents du conseil des Quarante.
Ce n’est pas le lieu ici de discuter des transformations que subit la République, entre la progressive conquête de la Terre ferme (qui fait de Venise la capitale d’un État), la chute de Constantinople et la poussée ottomane (1453), mais aussi les concurrences nées de la réorientation du négoce à la suite des «Grandes découvertes» et de la montée en puissance de la France et de l’Empire habsbourgeois. Mais nous nous arrêterons encore une fois sur l’urbanisme: à Venise, une seule «rue» principale, le Canale Grande, débouchant sur une «immense place liquide» (1) et structurant tout un réseau de petites «rues-canaux» et de bassins (cliché 1). La place Saint-Marc constitue le cœur de la République, avec la basilique, la tour de l’Horloge, les Procuraties et le campanile; en retrait, la Piazzetta est bordée par le Palais des doges, la Librairie et le bacino de Saint-Marc.

La Librairie, précisément. Si Venise bénéficie depuis le XIVe siècle d’un statut très particulier dans le domaine culturel, le fait est à rapporter aux liens très étroits entre la Sérénissime et l’Empire grec d’Orient. En effet, dans la seconde moitié du XIVe siècle, les curiosités des Occidentaux pour l’Antiquité grecque se développent de plus en plus, tandis que le modèle de la bibliothèque privée devient celui d’une institution mise par son propriétaire à la disposition d’un groupe de savants, d’amateurs et d’amis. Pétrarque constitue la première figure sur laquelle s’élaborera la construction intellectuelle de l’Europe moderne. Or Pétrarque, mort en 1374, a prévu de léguer sa collection de manuscrits à la Sérénissime, comme point de départ d’une bibliothèque «publique». Les dispositions initiales du legs ne pourront pas être observées mais, un siècle plus tard, le cardinal Bessarion en reprendra les termes pour créer à Venise le conservatoire d’une civilisation désormais en voie de disparition, la civilisation grecque après la chute de Constantinople. La collection est d’abord abritée au Palais des doges.
Nous sommes à l’époque de l’architecture antiquisante triomphale: le Florentin Jacopo Sansovino (1486-1570) est nommé en 1529 surintendant des bâtiments de la République, et c’est à lui que sera confiée la charge d’édifier la Libreria Vecchia, dans une situation idéale, sur la Piazetta, face au pôle lui-même du pouvoir, le Palais des Doges (cliché 2). Le projet de bibliothèque date de 1515, mais il n’est mis en œuvre qu’avec retard, les travaux ne commençant qu’en 1537 –et il ne sera achevé que dans la dernière décennie du siècle, avec la mise en place de la balustrade et des trois obélisques au niveau supérieur.

Retenons-en quelques grandes lignes: le bâtiment est conçu comme une loggia à un étage, scandée de colonnes (cliché 3). Un escalier monumental à double rampe donne accès au vestibule. Nous sommes dans la perspective déjà présentée sur ce blog, du passage de l’obscurité à la lumière, symbolique de la montée vers la connaissance par les livres. Le vestibule est dominé par la représentation de la Sagesse par Le Titien (1560), elle-même insérée dans un dispositif en trompe-l’œil. Enfin, c’est la grande salle de bibliothèque, située, selon l’habitude, au premier étage. Elle est éclairée par deux rangées de fenêtres, et devait d’abord être voûtée avec d’être reprise avec un plafond bas à la suite d’un effondrement survenu au cours des travaux (1545).

Le bâtiment est de conception moderne, mais l’aménagement reste traditionnel, avec une allée centrale séparant les alignements de pupitres avec les livres enchaînés. Des armoires sont par ailleurs disposées le long des parois. La décoration picturale présente, sur les parois, deux cycles de portraits de philosophes, par Le Tintoret, Véronèse et un certain nombre d’autres artistes (1562-1572): selon la tradition, la théorie des personnages est ouverte par Platon et Aristote. Au plafond, vingt et un médaillon mettent en scène des allégories mêlant qualités (patience, honneur, etc.) et domaines des activités ou des connaissances humaines (mathématiques, agriculture, etc.).
Le programme bibliothécaire développé à Venise est d’abord un programme politique, qui vise à s’appuyer sur la culture humaniste pour conforter la virtù individuelle et l’assise du bon gouvernement, tout en mettant en scène la gloire de la République. Contrairement à la grande majorité des programmes picturaux conservés dans les bibliothèques du temps, il ne s’agit pas ici d’une personnalité, ni même d’une lignée –comme celle des Piccolomini à Sienne:
Les bibliothèques riches en livres choisis illustrent le plus les villes bien gouvernées; c’est ce dont les Romains, les Athéniens, et les citoyens d’autres villes anciennes et très florissantes avaient l’habitude. Car en dehors de l’apparence, les bibliothèques font accéder à la pensée judicieuse et à la science, d’où découlent les bonnes mœurs et les autres qualités (2).
Bien évidemment, au fil du temps, l’augmentation des collections de livres a nécessité de restructurer complètement l’ensemble des bâtiments de ce coin privilégié de la Piazzetta, et la Libreria, devenue Libreria antica, a aujourd’hui une fonction exclusivement muséale. Mais retenons la leçon: en ce début du XVIe siècle, la décision collégiale d'ouvrir une bibliothèque publique, le choix d'un bâtiment indépendant et sa localisation au cœur du pouvoir, autant d'indices qui montrent combien la question du livre sera désormais une question politique.

Notes
(1) Philippe Braunstein, Robert Delort, Venise: portrait historique d’une cité, Paris, Seuil, 1971 («Points», H 4).
(2) Bene institutas Civitates maxime illustrare ac celebrare solent Bibliothecae delectis voluminibus refertae ; quemadmodum habere consueverant Romae, Athenae aliaeque antiquae et florentissimae Civitates. Nam praeter ornatum, animos quoque ad doctrinam et eruditionem accendunt, ex quibus boni mores aliaeque virtutes provenire solent… (Jacopo Morelli, Operette di Jacopo Morelli, bibliothecario di San Marco, Venezia, Alvisopoli, 1820, t. I, p. 39).

Bibliographie
Marino Zorzi, La Libreria di San Marco. Libri, lettori, società nella Venezia dei Dogi, Milano, Mondadori, 1987.
Thomas Hirthe, «Zum Programm des Bibliothekssaals der Libreria Marciana in Venedig», dans Ikonographie der Bibliotheken, Wiesbaden, 1992, p. 108-158 («Wolfenbütteler Schriften zur Geschichte des Buchwesens», 17).
La présentation de l’historique de la Bibliothèque sur le site officiel de celle-ci est particulièrement intéressante et permet d'identifier précisément le détail des éléments de l’architecture et du décor. Nous nous permettons d'y renvoyer, notamment pour toutes les reproductions des peintures. Les clichés 1 et 2 illustrant le présent article ont été pris à l'occasion d'un mémorable colloque d'histoire du livre, tenu à Venise en octobre 2008 (merci à l'organisatrice, le professeur Barbara Marx, de l'université de Dresde!).

Retour au blog

jeudi 19 novembre 2020

Lumière des livres (2)

Poursuivons aujourd’hui notre visite virtuelle de la Bibliothèque royale elle-même virtuelle dont Étienne Louis Boullée trace le projet dans la décennie prérévolutionnaire. L’idée maîtresse de l'architecte consiste à couvrir la cour de l’ancienne bibliothèque, pour la transformer en salle de lecture servant aussi de magasins, les bâtiments préexistant étant libérés pour accueillir les collections spéciales, manuscrits, estampes, etc. Répondre aussi parfaitement que possible à la commande, tout en limitant les dépenses dans des proportions considérables, quel administrateur repousserait ce programme?
Le projet de l’architecte.
consiste à transformer la cour de la Bibliothèque actuelle, qui a trois cents pieds de long sur quatre-vingt-dix de large, en une immense Basilique, laquelle contiendra non seulement toutes nos richesses littéraires, mais encore celles que nous avons lieu d’attendre des temps à venir.

La salle, de quelque 100 m. sur 30, sera entourée de quatre niveaux de rayonnages en gradins, eux-mêmes surmontés d’une colonnade (dans la seconde variante du projet). Nous comptons, comme représenté sur l’illustration, 8 rayonnages par travée, soit 32 rayonnages en hauteur, ce qui correspond à un développement linéaire de 6400 m. sur les seuls grands côtés (soit de 160 000 à plus de 200 000 volumes, avec les petits côtés). Si l’ensemble n’est pas prévu en libre-accès, puisqu’un grillage est apparemment mis en place au niveau le plus bas, Boullée a réfléchi à la rapidité et à la sécurité du service. La métaphore de la « parole » évoque aujourd’hui pour nous l’immédiateté de l’information par les nouveaux médias :
Que (…) l’on se figure des personnes placées sur divers rangs et distribuées de manière à se passer de main en main les livres ; on conviendra que le service sera aussi prompt que la parole, sans que l’on ait d’ailleurs la crainte des dangers qui peuvent résulter des échelles.
La distinction entre le service du public et les magasins de rangement ne s’impose pas dans l’esprit de l’architecte, pour une salle que son ampleur permet de concevoir comme constituant elle-même le magasin central.
Après les considérations pratiques, à savoir le rangement et la conservation des collections, le principal objectif est celui de l’effet obtenu sur l’imaginaire collectif. La voûte à caissons «prendra sa naissance à partir de l’élévation des murs actuels», de sorte que l’ensemble constituera un «vaste amphithéâtre de livres». La conception est grandiose, à la fois parlante (le choix de la voûte en berceau symbolise l’univers) et fonctionnelle (l’éclairage zénithal dégage les murs): après la sombre entrée sur la rue de Richelieu, puis le «vestibule», un double escalier conduit à hauteur des murs de soutènement, d’où le visiteur pénètre dans cette immense caverne lumineuse. La lumière sera partout dispensée dans le «temple idéal» (on remarque l’emploi du terme de «basilique» par l’architecte) en vue de l’exercice d’un «culte nouveau», celui, bientôt, de la Raison. Bien sûr, les problèmes de conservation liés à un éclairage trop violent ne sont pas encore d'actualité...
Mais la représentation politique n’est pas oubliée par Boullée, et les deux petits côtés de la «basilique» de bibliothèque sont fermés par deux arcs de triomphe, dont l’un abrite une statue du roi, et l’autre, une statue de Minerve: le programme moral et éducatif mis en œuvre doit en effet se prolonger sur le plan de l’idéologie en mettant en exergue la figure du roi comme successeur de Ptolémée et comme souverain protecteur des Muses. Le choix d’un style antique sévère, qui fait penser au dorique, et la monumentalité grandiose de l’ensemble manifestent le fait que la capitale royale de l'époque moderne succède elle-même aux capitales intellectuelles et artistiques de l’Antiquité classique, d’Athènes à Alexandrie et à Rome. Les figures mises en scène par Boullée, et dont un groupe est éclairé par un rayon de soleil, reprennent d’ailleurs le modèle de celles de Raphaël dans son École d’Athènes. Pourtant,
ce ne sont plus les philosophes de l’Antiquité qui occupent les gradins de cette École d’Athènes, mais leurs ouvrages mêmes. (…) La bibliothèque ne propose pas une salle de lecture, mais une Académie à l’antique (…). Alors que l’Encyclopédie a échoué à articuler complètement les connaissances humaines, Boullée propose une bibliothèque susceptible d’englober visuellement ce qu’il n’est plus possible de totaliser par l’intellect (Pascal Griener, dans Les Académies, St-Nicolas, Pr. de l’université Laval, 2005, p. 117).
Le projet de Boullée avait déjà été repoussé par les administrateurs royaux, et la Bibliothèque ne sera en définitive jamais réalisée par suite des événements de la Révolution. Les conceptions de l’architecte, très modernes et spectaculaires, pêchent pourtant par des archaïsmes étonnants, dont le moindre réside dans le recours à l’idée ancienne de la salle de bibliothèque: même si la salle est immense, l’avenir résidera, au XIXe siècle, dans la distinction radicale entre les «espaces publics» et les espaces des nouveaux magasins à livres tels que Labrouste les concevra, précisément dans ce même espace de la Bibliothèque impériale. 

Bibliogr.: Étienne Louis Boullée, Mémoire sur les moyens de procurer à la Bibliothèque du Roi les avantages que ce monument exige, [Paris, s.n., 1788]. Id., Essai sur l’art, Paris, Hermann, 1968. 

À propos des «Renaissances»:
L’École d’Athènes: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/ouverture-de-lannee-raphael-1.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-2.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-3.html
Premier billet sur Boullée: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/11/lumiere-des-livres.html.
De l'obsurité à la lumière: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/10/une-histoire-descaliers.html

jeudi 12 novembre 2020

Lumière des livres

Nous avons évoqué il y a quelques jours la question des escaliers de bibliothèque, escaliers qui se donneraient souvent à interpréter comme symbolisant le passage de l’obscurité à la lumière que dispense la culture des livres. Nous reprenons aujourd’hui cette thématique à propos d’un exemple spécifique datant de 1788: il s’agit du projet de nouvelle Bibliothèque royale, à Paris, par un élève de Blondel, Étienne Louis Boullée (1728-1799) (1).
Les dernières décennies de l’Ancien Régime s’inscrivent dans une généalogie intellectuelle et artistique dans laquelle la référence à l’Antiquité classique s’impose très généralement, et s’étend aux domaines des arts majeurs (peinture, sculpture), mais aussi de la typographie (avec les caractères de Baskerville, de Bodoni et de Didot) et, bien sûr, de l’architecture. À Paris, Boullée est un théoricien plutôt qu’un praticien: il considère l’architecture comme un art, et prépare un certain nombre de projets dont la plupart ne seront pas réalisés, mais qui lui apporteront une très grande influence sur ses jeunes confrères. Pour lui, le bâtiment doit «parler» au spectateur, et contribuer à son éducation, tout en répondant aux nécessités de sa fonction. Parallèlement, s’il privilégie le style néo-classique, il se caractérisera surtout par l’utilisation de formes élémentaires, par ex. la sphère, auxquelles il donnera des proportions gigantesques.
La question de la ou des bibliothèque(s) est l’une de celles au cœur de la philosophie des Lumières, et de ses développements dans l’ordre de la politique: «Une bibliothèque est, sans contredit, le Monument le plus précieux d’une Nation, parce qu’il renferme toutes les connaissances acquises» (É. L Boullée). 

À la veille de la Révolution, la Bibliothèque royale fait de longue date l’objet de projets de réaménagement, dont le plus abouti consistait à la déplacer au Louvre, comme élément d’un programme qui rejoindrait celui du Musée d’Alexandrie (la bibliothèque, les Académies et le Museum réunis dans un même complexe): «depuis long-temps on parle de transporter ailleurs la Bibliothèque du roi» (Mémoires secrets, 27 déc. 1785). Boullée, membre de l’Académie d’architecture depuis 1762, juge le principe inopportun parce que, au Louvre, le service serait considérablement ralenti par les distances à parcourir, et parce que la surveillance du public est impossible dans des locaux disposés en «galeries qui ont divers sens».
Le choix sera donc celui d'une nouvelle bibliothèque, laquelle devra d'abord répondre
à un programme théorique: «il faut concevoir pour réaliser», et l’architecture sera d’abord «une production de l’esprit». Quant au modèle, il est donné par l’«École d’Athènes». La bibliothèque devra  apparaître comme «le siège physique de l'héritage spirituel des grands hommes de la culture du passé; ce sont ces mêmes hommes, avec leurs œuvres [entendons, les livres], qui [la] constituent».
À la représentation mentale, on apportera ensuite les réponses les plus efficaces possible: l’idée centrale développée par Boullée est celle de couvrir la cour du Palais Mazarin,
qui est immense, d’en disposer la décoration intérieure de manière qu’elle présente un superbe amphithéâtre de livres et de réserver les bâtiments actuels comme dépôts des manuscrits, des estampes, des médailles, de la géographie et autre. Ce qui rend ce projet plus recommandable, c’est que l’artiste effectue avec un million et demi au plus ce qui sur un autre emplacement coûterait quinze à dix-huit millions…
Mais revenons à notre questionnement, de l’opposition entre l’ombre et la lumière. L’architecte réalise notamment plusieurs modèles pour la façade de la Bibliothèque, dont l’un est particulièrement significatif pour notre objet (1788). Nous sommes rue Colbert: un gigantesque mur opaque est percé d’un portail encadré de deux atlantes et surmonté d’un globe terrestre. De part et d’autre, une inscription antiquisante (avec la date de 1788 en chiffres romains) et, sous le toit, une frise en corniche avec vingt médaillons (nous connaissons plusieurs variantes du projet). Pérouse de Montclos insiste à juste titre sur le rôle de la lumière intervenant comme un véritable matériau dans les conceptions de Boullée. La métaphore du passage à la lumière de la connaissance est en effet évidente: le spectateur quitte la rue que l’on imagine animée pour pénétrer le bâtiment monumental par une entrée gigantesque (les petits personnages donnent l’échelle) mais obscure, et pour  atteindre par un escalier droit à deux volées le sommet de la gigantesque salle voûtée, inondée de lumière, où les livres semblent comme constituer les murs. La Bibliothèque ne sera en définitive pas réalisée, par suite des événements de la Révolution, mais les conceptions de l’architecte auront une influence certaine sur ses successeurs... à commencer par Labrouste.

Notes
(1) Jean-Marie Pérouse de Montclos, Étienne-Louis Boullée, Paris, Arts et métiers graphiques, 1994. Une exposition virtuelle sur Boullée est disponible sur le site de la BnF : http://expositions.bnf.fr/boullee/indexpo.htm

jeudi 5 novembre 2020

Les enseignements de la topographie urbaine

Un colloque tenu dans les années 1980, sur la suggestion de Daniel Roche et d’Henri Jean Martin, abordait la problématique des «espaces du livre», ceux-ci envisagés dans le long terme, et selon les trois modalités, de la fabrication (les imprimeries de toutes sortes), de la circulation (les libraires de détail et autres intermédiaires) et de la «consommation» (les espaces de la lecture) (1). Nous nous arrêterons aujourd’hui, dans cette note, sur la chronologie des processus de changement, que nous aborderons à travers quelques exemples. Nous aurons l’occasion de constater que ces remarques nous conduisent, aussi, dans le champ de l’anthropologie, voire dans celui de la sociologie historique.
Voici, d’abord, le dispositif traditionnel, celui de la modernité gutenbergienne (du XVe au XVIIIe siècle), et qui perdure encore pendant une grande partie du XIXe siècle. Nous sommes en ville, et les espaces du travail et de la sphère privée restent entremêlés à l’intérieur d’un bâtiment ou d’un complexe immobilier intégré. C’est, comme on le sait, encore le cas dans la maison Plantin, que le Musée Plantin-Moretus permet de redécouvrir aujourd’hui. D’une manière générale, le développement en hauteur caractérise l’urbanisation ancienne, parce qu’il permet d’abriter une population croissante dans un espace réduit (pensons, en France, au centre de villes anciennes comme Rouen, ou encore Troyes). La règle est de consacrer le rez-de-chaussée aux activités du commerce (la boutique) et le cas échéant de l’imprimerie, et les étages aux appartements et autres pièces d’habitation. Au maître et à sa famille seront réservés le «bel étage» et les étages inférieurs, les employés, compagnons et apprentis, et les domestiques étant logés dans les étages supérieurs. Il faut aussi penser aux magasins de stockage (stockage du papier, des livres en feuilles, de certains matériels d’imprimerie, etc.). Enfin, quand c’est possible, il n’est pas interdit de louer les logements éventuellement disponibles dans l’immeuble.
Comme on l’a souvent dit, cette logique est celle de la «famille élargie», au sein de laquelle les rapports préfigurent le cas échéant de futurs rapports professionnels. S’il est logé sur place, le premier commis aura souvent sa place à la table familiale, tout comme il suivra la famille dans les «parties» à la campagne; plus tard, le maître aura à lui fournir un témoignage de compétence et de moralité au moment où il cherchera à s’établir. Pensons aussi, dans un tout autre registre, au mariage entre le premier commis et la fille du maître, mariage qui assurera la pérennité de l’entreprise après la disparition de ce dernier. D’une certaine manière, ces pratiques sous-tendent une forme de cooptation.
On le voit, l’organisation matérielle de l’espace recouvre des caractères relevant aussi bien de l’anthropologie sociale que de l’économie des affaires. Elle n’est d’ailleurs nullement propre au seul monde du livre, puisque nous retrouvons cette même organisation chez les artisans établis (par ex. un orfèvre), ou encore dans une profession comme la banque ancienne, voire chez les enseignants –il est par exemple courant, dans les pays allemands, de voir le professeur loger certains de ses élèves à son domicile. Ce dispositif traditionnel que nous pourrions qualifier de «compact», se fonde sur l’adaptation d’espaces non spécialisés à des activités qui peuvent en revanche être très spécialisées, comme l’imprimerie. Il se prolonge jusqu’au au XIXe siècle, même si avec des nuances, et en suivant des chronologies parfois divergentes.
À partir surtout du milieu du XIXe siècle en revanche, l’industrialisation impose aux imprimeries les plus importantes une restructuration de l’espace de production, dont la logique la plus aboutie sera, à terme, celle de se développer sur le plan horizontal des nouvelles «usines à livres». Dès lors, l’imbrication de la sphère du travail et de la sphère privée cesse, et la famille de l’entrepreneur s’installe dans un autre bâtiment, même si souvent à proximité immédiate de la «maison». Certains ateliers traditionnels conservent pourtant le modèle ancien, avec l’immeuble unique situé au cœur de la ville (le coût de l’immobilier!): c'est notamment le cas des maisons de librairie (librairies de détail), qui recherchent la proximité avec leur clientèle.

Au lendemain de l’annexion allemande (1871), le jeune Karl Ignaz Trübner, après son apprentissage à Londres, se lance de manière indépendante, en ouvrant sa librairie d’assortiment et d’antiquariat à Strasbourg, dans un local provisoire de la place Gutenberg (22 mai 1872), avant d’acheter, dès le 30 septembre suivant, l’immeuble du 9 place de la cathédrale, pour la somme de 145 000 f. L’immeuble (cliché 1) se dresse en plein centre de la ville, et se développe sur trois niveaux principaux, un quatrième étage et les combles. Un document de 1905 précise la destination de chaque étage: au rez-de-chaussée, comme il est logique, la librairie de détail et l’antiquariat; au premier étage, les bureaux de la maison d’édition (laquelle n’était pas prévue au départ, mais ne s’en est pas moins rapidement développée); au second, l’appartement des Trübner, consistant en quatre pièces principales (le couple n'a pas d'enfants); le troisième étage est constitué par un appartement de cinq pièces, peut-être loué. Nous n’avons pas de précisions quant à l’utilisation des étages supérieurs.

Avec les époux Trübner, le changement est datable: au moment où le libraire, qui a atteint la soixantaine et dont la santé est médiocre, se décharge de toute activité professionnelle, les deux époux font en effet construire, dans la «ville nouvelle» allemande (Neustadt), une villa d’habitation dont le dispositif se révèle très significatif (1904-1905), et qui est toujours en place aujourd’hui. Le choix est celui du régionalisme (style dit Heimatschutz), avec colombages, nombreux décrochements, et toiture à forte pente (cliché 2). Chose plus intéressante encore, les plans d’architecte nous dévoilent le dispositif intérieur de l’habitation, y compris la cave (2).
Au rez-de-chaussée, les pièces de réception: le hall d’entrée, la salle à manger (Speisezimmer), un grand salon, et une bibliothèque (sur laquelle nous ne savons malheureusement rien…), outre quelques pièces de service, dont la cuisine. Nous sommes au niveau des activités relevant de la sociabilité, et nous pouvons bien supposer que c’est là que l’éditeur expose l’essentiel de la superbe collection de tableaux qu’il a su réunir, et dont la pièce maîtresse est une Vierge de Botticcelli. L’étage supérieur est celui de la sphère privée: une chambre à coucher pour les époux Trübner, jouxtant la salle de bain, une double chambre d’ami, deux autres chambres plus petites et une pièce de dégagement. Le dernier étage, sous le toit, est destiné à la domesticité, à savoir un domestique et deux ou trois servantes, la disposition des pièces étant précisée selon le sexe (Zimmer der weiblichen Dienerschaft, etc.) (cliché 4). Malheureusement pour l’éditeur, il jouira trop peu de temps de sa confortable nouvelle habitation, puisqu’il décède dès le 2 juin 1907. Il y aurait encore beaucoup à dire, notamment sur la typologie du «capital» (financier, social et culturel) chez un personnage comme Trübner, et sur les processus de «distinction». Mais notre propos du jour se borne à observer les modalités du changement de régime, avec la dissolution, même partielle, des solidarités professionnelles anciennes entre les maîtres et leurs employés, et avec la différenciation croissante des conditions d’existence. La réorganisation des espaces de vie, et la séparation de la sphère professionnelle et de la sphère privée, sont l’un des indicateurs majeurs de cette mutation: la «distribution de l’espace géographique (…) n’est jamais neutre socialement» (Pierre Bourdieu).

Notes
(1) Les Espaces du livre, colloque organisé par par l’Institut d’Étude du Livre, Paris, 1979-1980, 2 vol. dactyl.
(2) La maison est chauffée au charbon, et les différents locaux du sous-sol sont clairement distingués, avec une cave à vins (Weinkeller), une cave pour les provisions (Wirtschaftskeller), etc
 

dimanche 11 octobre 2020

Une histoire d'escaliers

La topographie bibliothécaire nous enseigne que les anciennes bibliothèques sont plus volontiers établies au premier étage d’un bâtiment, que celui-ci soit autonome (construit pour abriter une bibliothèque) ou non. Nous ne nous arrêterons pas aujourd’hui sur la présence, documentée par plusieurs exemples, d’écuries à l’étage inférieur, comme, au XVIIe siècle, à Wolfenbüttel ou à la première Mazarine. Le choix du premier étage vient sans doute d’abord de ce que, dans les anciens monastères, nous sommes au-dessus des galeries du cloître, et à proximité du dortoir. Deux autres arguments interviennent aussi: d’une part, en hauteur, on sera plus à l’abri de l’humidité; de l’autre, on bénéficiera en principe d’un meilleur éclairage. Quoi qu’il en soit, les bibliothèques resteront très généralement localisées à l’étage, le premier exemple de nouvelle bibliothèque construite en France au rez-de-chaussée étant, à notre connaissance, celui de la ville d’Amiens au début du XIXe siècle.
Mais voici le fait: si les escaliers permettant d’accéder à la bibliothèque sont d’abord utilitaires, comme le montre aujourd'hui encore l’exemple de la bibliothèque capitulaire de Noyon, ils se trouveront progressivement investis d’une signification symbolique de plus en plus marquée. L’escalier monumental manifeste la puissance du maître d’ouvrage, et il symbolisera aussi le passage de l’obscurité de l’étage inférieur (assimilé à l’état d’ignorance) à la clarté de la bibliothèque –la clarté apportée par les livres. Parcourons maintenant quelques exemples paradigmatiques, qui illustreront le fait jusqu’à nos années 2000.
Notre premier exemple sera tout naturellement celui de la Medicea Laurenziana à Florence (cliché1). Nous sommes au cœur du pouvoir des Medici: le projet, initialement confié à Michel Ange, est celui d’une grande salle rectangulaire, abritant la bibliothèque au premier étage en arrière des cloîtres, salle à laquelle donnera accès un monumental escalier droit, en pierre (Ammannati, 1559). L’inscription placée à l’entrée exalte, sur le modèle de l’épigraphie antique, la figure du fondateur, la richesse de la bibliothèque et les deux objectifs classiques, du service apporté à ses concitoyens et de la gloire de la patrie. L’opposition entre l’obscurité relative du vestibule et la clarté de la salle de consultation a été très tôt interprétée comme symbolique de l’accession par le livre aux lumières du savoir.
De même, Sansovino installera-t-il la salle de la Marciana au premier étage (l’étage «noble») de son nouveau Palazzo della libreria. On y accède par un escalier à double rampe, dont l’iconographie est tout particulièrement signifiante –l’homme atteint à la vertu, puis à la sagesse, tandis que la connaissance par le livre domine l’ensemble. L’escalier débouche en effet sur un petit vestibule, avec la fresque allégorique de la Connaissance (Sapienza) par Le Titien (1560) (cliché 2).
Quelque trois générations plus tard, le palais de Brera, à Milan, désigne un complexe élaboré sur le modèle de l’Académie: un établissement d’enseignement, des espaces réservés à la conservation, des objets d’art (envisagés surtout comme modèles en vue de l’étude du dessin) et une bibliothèque, le tout organisé autour d’une cour à colonnades. Dans chaque angle, un escalier conduit à l’étage, où la grande salle de bibliothèque bénéficie d’un emplacement central (cliché 3). Même dispositif à la Hofburg de Vienne, où un escalier tournant à trois volées de marches donne accès à la grandiose (ici, le mot n’est pas trop fort) salle à coupole, élevée sur des plans de Johann Bernhard Fischer von Erlach (1665-1723) par son fils Joseph Emmanuel (1). La porte d’entrée est surmontée d’une inscription commémorative, tandis qu’une superbe grille porte en fer forgé et doré la mention «Bibliotheca Palatina». Nous retrouvons la même inscription, mais dans un dispositif néo-classique, à la bibliothèque de Parme, au premier étage du complexe de la Pilotta. Aujourd’hui encore, l’escalier de la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris, illustre ces mêmes choix.

La façade de la nouvelle Bibliothèque royale de Bavière (Bayerische Hof u. Staatsbibliothek) a été projetée par l’architecte Friedrich von Gärtner à partir de 1827, et elle se présente sur le modèle d’un palais florentin, avec les trois grands portiques d’entrée, auxquels donne accès un double escalier extérieur convergent (1843) (cliché 4). Après la relative obscurité du vestibule, nous découvrons le grand escalier monumental, à deux volées successives de marches (« escalier d’honneur»), largement éclairé et conduisant à la salle de lecture (cliché 5).
Mais revenons dans la capitale française: le premier programme de bibliothèque moderne est, à Paris, celui élaboré par Labrouste pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, et il suit le dispositif canonique que nous venons de présenter rapidement: la porte principale, au centre de la façade sur la place du Panthéon, est légèrement surélevée, et elle ouvre sur un large vestibule plongé à dessein dans une semi-pénombre. Au fond, l’escalier à volée de départ unique puis à dédoublement, permet d’accéder à l’étage. La grande salle de lecture, spectaculaire de par la légèreté de son architecture métallique, est comme tapissée de livres et baigne dans la lumière…
Terminons par quelques exemples très significatifs, même si plus récents: l’enrichissement de l’Allemagne au XIXe siècle (surtout après 1870), et l’attention portée à l’enseignement et à la recherche, conduisent à mettre en chantier des bâtiments de bibliothèque nouveaux et représentatifs –de véritables «palais pour les livres», pour reprendre la belle formule de Jean-Michel Leniaud (3). Le modèle est largement reproduit, que nous rencontrons, par exemple, à l’Albertina élevée en 1887-1891 Beethovenstraße à Leipzig: la volée de départ unique se dédouble jusqu’à déboucher sur une galerie circulaire (comme à Munich) (cliché 6. © Andreas Schmidt). Ce modèle est assez largement diffusé, du moins jusqu’à sa complète réinterprétation, à la «BNU Nouvelle» de Strasbourg en 2014 (cf cliché infra) (4).

Notes
(1) Hans Petschar, «Der Prunksaal der Österreichischen Nationalbibliothek. Zur Semiotik eines barocken Denkraums», dans Bibliothèques décors 1, p. 69-79.
(2) Auguste Vallet de Viriville décrit cet escalier qu'il découvre à l'occasion de son passage à Muniche en 1854: «Par delà le vestibule un escalier grandiose et monumental , comparable à celui du palais du Luxembourg ou à celui des Tuileries, donne accès à la bibliothèque proprement dite. Le arbre, le stuc, l'or et la peinture qui représente les écrivains les plus illustres depuis Virgile jusqu'à Schiller, depuis Hérodote jusqu'à Lichtenthaler,, le directeur actuel de l'établissement, sont prodigués...»
(3) Des palais pour les livres. Labrouste, Sainte-Geneviève et les bibliothèques, dir. Jean-Michel Leniaud, Paris, Maisonneuve et Larose, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2002.
(4) Notons cependant qu'il s'agit d'un escalier intérieur, donnant accès aux différents niveaux de la salle de lecture, et non pas de l'escalier d'entrée à la bibliothèque proprement dite. Ajoutons qu'il convient toujours de considérer la chronologie: à l'origine, le superbe escalier devenu emblématique de la bibliothèque Anna Amalia de Weimar (le Wendeltreppe) n'était pas destinée à celle-ci; de même à Paris, l'élégant escalier donnant accès à la Bibliothèque Mazarine a été élevé par l'architecte Léon Biet en 1824.



lundi 25 novembre 2019

Nouvelle publication sur l'histoire des bibliothèques

bibliothèques, décors, années-1780-années 2000
Nationalités, historicisme, transferts
[Actes du colloque de Budapest, 6-8 avril 2017],
dir. Frédéric Barbier, István Monok, Andrea De Pasquale,
Budapest, Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences, Bibliothèque du Parlement de Hongrie ; Roma, Bibliothèque nationale centrale, 2019,
246-[2] p., index, ill. en coul.
ISBN 978-963-7451-49-2

NB- Cet ouvrage constitue la seconde partie de la série consacrée à l’histoire du décor des bibliothèques. Le premier volume traitait de la période moderne : bibliothèques, décors, XVIIe-XIXe siècle, dir. Frédéric Barbier, Andrea De Pasquale, István Monok, Paris, Éditions des Cendres, 2016, 306 p., index, ill. en coul. (ISBN 978-2-86742-254-6).
Le volume de 2019 suit exactement la même mise en page, et il se signale pareillement par la richesse de l’illustration.

Table générale
En hommage aux Parlements, par Éric Fournier, ancien ambassadeur de France en Hongrie
Préface, par Frédéric Barbier
Construire et aménager
En France, les bibliothèques en révolution: abandonner, aménager, construire, 1789-années 1830, par Frédéric Barbier
La Bibliothèque Corsiana: parcours et événements au XIXe siècle, par Marco Guardo
Il riallestimento del Collegio romano per la Biblioteca Nazionale di Roma, par Andrea De Pasquale
Les aménagements de la bibliothèque-musée Inguimbertine de Carpentras aux XIXe et XXe siècles, par Jean-François Delmas
Illustrer
Bibliothèques, architecture et espaces urbains dans la capitale du royaume: un parcours de modèles espagnols du XIXe siècle, par Maria Luisa López-Vidriero
Les décors de la bibliothèque du Sénat, Palais du Luxembourg: classicisme contre identité nationale, par Jean-Michel Leniaud
Décorer une bibliothèque, embellir une ville: science, urbanisme et politique à Strasbourg, 1871-1918, par Christophe Didier
Expériences centre-européennes
Die k. u. k. Familien-Fideikommissbibliothek. Orte einer dynastischen Sammlung als Indikatoren des Wandels von Privatheit zu Öffentlichkeit, par Rainer Valenta
Library in the Country House": Social Representation and Use of Space in 19th Century Hungary, par Zsuzsa Sidó
The Houses of the Library of the Hungarian Academy of Sciences between 1827 and 1988: the Architectural Profile of an Institution, par Gábor György Papp
Between Modernity and Tradition: the Central Library of the Budapest University of Technology (formerly the Royal Joseph University) and the Mural of its Reading-room, par Bálint Ugry
La bibliothèque du Parlement hongrois, par József Sisa
Exporter
La Bibliothèque nationale de Rio de Janeiro: la construction d’un nouveau palais pour la république brésilienne (1905-1911), par Marisa Midori Deaecto

Index locorum et nominum
Les auteurs
Crédits photographiques
Tables
L’histoire des bibliothèques a traditionnellement été considérée comme une branche de l’histoire du livre, ou, pour mieux dire, de l’histoire des médias liés à l’écrit (schriftorientierte Medien), et les travaux parfois très érudits conduits dans ce cadre ont permis d’aboutir a des résultats scientifiques souvent de grande valeur. Pour autant, cette approche s’est heurtée à plusieurs limitations majeures.
Nous sommes en effet confrontés à une bibliographie écrasante, mais en majorité constituée de monographies factuelles portant sur des collections ou sur des établissements, et à partir desquelles il reste difficile de tirer des enseignements plus généraux (1). D’autre part, on a trop longtemps mis l’accent sur l’analyse des contenus, sans beaucoup s’inquiéter des pratiques de lecture, voire des pratiques bibliothécaires, et en privilégiant certaines périodes bien spécifiques, au premier chef celle des Lumières (2). Le recours aux catalogues et autres inventaires en tant que sources a conduit à ignorer, jusqu’à une époque récente, d’autres éléments pourtant très riches, à commencer par l’étude des exemplaires et de leurs particularités (3). Le troisième point concerne le discours lui-même, ou plutôt ses présupposés: le chercheur est confronté à une forme d’hagiographie plus ou moins naïve, soulignant par exemple la participation de telle ville ou de telle région à l’idéologie du progrès développée par les Lumières, pour ne rien dire des phénomènes liés au nationalisme à partir du XIXe siècle (4).
Pourtant, de nouvelles perspectives ont été progressivement ouvertes depuis les années 2000… [Extrait de la Préface, par Frédéric Barbier].
Pendant une pause du colloque, un petit tour sur les toits du Parlement
Notes
1) Il ne s’agit évidemment pas ici, bien au contraire, de condamner globalement les monographies, qui fournissent toujours des informations très précieuses, mais d’insister sur l’impératif de la contextualisation: dès lors qu’elle dépasse le cadre de l’érudition pure, la monographie ne prend sens que par sa mise en perspective, sur le plan aussi bien chronologique que géographique. Ajoutons que même les séries «nationales», comme l’Histoire des bibliothèques françaises (1ère éd., Paris, Promodis, Éditions du Cercle de la Librairie, 1989-1992, 4 vol.), posent des problèmes méthodologiques, dans la mesure où elles font appel à des épisodes qui n’ont en l’occurrence rien à voir avec la France (par ex. les bibliothèques de l’Antiquité hellénistique ou romaine), et où la définition même de la géographie envisagée (une géographie «nationale») est évidemment changeante.
2) En France, le texte fondateur est probablement celui de Daniel Mornet, «Les enseignements des bibliothèques privées, 1750-1780», dans Revue d’histoire littéraire de la France, 17, 1910, p. 449-496.
3) Un colloque  tenu à Wolfenbüttel attire l’attention sur ce point: Biographien des Buches, éd. Ulrike Gleixner [et al.], Göttingen, Wallstein Verlag, 2017 («Kulturen des Sammelns», 1).
4) Nous aurions aussi tort de négliger les effets négatifs induits par la structure des institutions universitaires: la non-reconnaissance de l’histoire du livre comme une discipline autonome (sauf rarissimes exceptions), la séparation généralement admise, au niveau des facultés, entre «Philologie» (voire «Philosophie» au sens allemand du terme) et «Histoire», ou encore la distinction des travaux concernant le Moyen Âge ou l’époque moderne. On ne peut que regretter, par exemple, que tant d’études excellentes concernant les bibliothèques du XVe siècle ne traitent que des manuscrits, y compris après 1460… 

Retour au blog

samedi 30 mars 2019

Exposition sur les livres d'architecture



Le château de Chantilly constitue un ensemble très remarquable depuis le XVIIe siècle, avec les travaux du Grand Condé, mais sa silhouette actuelle remonte en grande partie aux restaurations et reconstructions de Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), au XIXe siècle (cliquer ici). Passionné par l’époque de la Renaissance, celui-ci lègue, en 1886, son domaine, avec les collections muséales et la bibliothèque, à l’Institut de France. C’est l’origine d’un ensemble exceptionnel, facilement accessible à une quarantaine de kilomètres au nord de Paris.
Il suffira, pour situer l’importance de la collection dans le domaine des manuscrits, de mentionner les Très riches heures du duc de Berry. Mais cette richesse propre n’épuise pas le sujet, et les objets et livres aujourd’hui conservés au Musée Condé illustrent aussi certaines conceptions muséales et bibliophiliques qui étaient celles du XIXe siècle.
La visite du château donne toujours l’occasion de découvrir le «Cabinet des livres», au sein duquel est présentée, jusqu’au 30 mai 2019, une exposition consacrée à «Architecture et bibliophilie: trésors du Cabinet des livres du duc d’Aumale». De fait, le duc a su rassembler une collection très originale, dans laquelle s’affirme l’identité de l’art de bâtir «à la française» à partir des XVe et surtout XVIe siècles. Plus que dans aucun autre domaine, un modèle royal s’est imposé et adapté, sans se renier, aux modes baroque, rocaille ou néoclassique. À l’imitation de ministres comme Richelieu, ou des rois Louis XIV et Louis XV, grands connaisseurs, les élites aménagent de riches demeures et forment la clientèle fortunée qui sera, dans un deuxième temps, celle visée par les imprimeurs et les libraires.
Les livres d’architecture sont, à partir du XVIe siècle, un vecteur essentiel de la diffusion des formes dans toute l’Europe. Ils reflètent l’évolution des manières de vivre à travers la distribution changeante des pèces. Mêlant théorie et pratique, images et textes, art et histoire, ils favorisent l’émergence du métier nouveau d’architecte, avant d’être supplantés par une littérature plus technique.
De grande taille, abondamment illustrés et magnifiquement mis en page, les livres d’architecture nécessitent une grande maîtrise d’exécution et bénéficient de l’intervention des artistes les plus talentueux. Considérés d’emblée comme précieux et rares, ces ouvrages sont aussitôt appréciés et recherchés par les amateurs. Le Cabinet des livres du duc d’Aumale contient de spectaculaires exemplaires, tantôt acquis par le «prince des bibliophiles», tantôt à lui offerts, ou qui ont été postérieurement adjoints à l’ensemble par ses fidèles, comme l’architecte bibliophile Louis Bernier (1845-1919).
D’après un texte de Marie-Pierre Dion, Conservateur générale de la Bibliothèque du Musée Condé, commissaire de l’exposition.


lundi 3 décembre 2018

Soutenance de thèse de doctorat en histoire du livre

Avis de soutenance de thèse


Dom d'Inguimbert et J.-F. Delmas
Le vendredi 7 décembre 2018 à 9h,
Monsieur Jean-François Delmas,
archiviste-paléographe,
conservateur général des bibliothèques,
directeur de la Bibliothèque-Musée Inguimbertine (Carprentras)
soutiendra sa thèse de doctorat en histoire sur le sujet suivant:

Des collections de dom Malachie d’Inguimbert
à l’Inguimbertine: transferts et héritage culturel dans le Comtat Venaissin (XVIIIe-XXIe siècle)


Les travaux ont été dirigés par Madame Christine Bénévent,
professeur d’Histoire du livre et de bibliographie à l’École nationale des chartes

Le jury sera composé de Mmes et MM
Frédéric Barbier, directeur d’études honoraire à l’École pratique des Hautes Études (IVe Section), Christine Bénévent, directrice de la thèse,
Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome, docteur de l’EPHE,
Véronique Meyer, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Poitiers,
Didier Repellin, architecte en chef des Monuments historiques,
Gennaro Toscano, conseiller scientifique et culturel pour le projet Richelieu à la Bibliothèque nationale de France

La soutenance se tiendra à l’École nationale des chartes, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris,
salle Léopold Delisle.
La soutenance est publique, dans la limite des places disponibles.

NB- Le cliché ci-dessus met en scène la rencontre entre le fondateur de l'Inguimbertine et son dernier successeur. Il a été pris au cours de la visite de l'abbaye de Casamari (Latium).

mardi 28 mars 2017

Colloque d'histoire des bibliothèques

Colloque d'histoire du livre et des bibliothèques
 
ARCHITECTURE, DÉCOR ET ICONOGRAPHIE
DES BIBLIOTHÈQUES AU XIXe SIÈCLE
 
Budapest, 6-8 avril 2017
Parlement de Hongrie, Salle «Béla Varga»

 
 Jeudi 6 avril
15h-15h30
Discours d’accueil, par István Bellavics, directeur général du Musée, de la Bibliothèque et du Centre d’accueil du Parlement,
et Szilárd Markója, directeur de la Bibliothèque du Parlement  

15h30-18h
Visite guidée du Parlement, par Józef Sisa, directeur de recherche, ancien directeur de l’Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie 

18h Réception au Parlement 

Vendredi 7 avril
9h-9h15
Introduction,
par István Monok, directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie
 
9h15-10h
Delacroix et les décors peints de la Bibliothèque du Sénat, Palais du Luxembourg : classicisme contre identité nationale?, par Jean-Michel Leniaud, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études, ancien directeur de l’École nationale des chartes, Paris

10h-10h35
En France, les bibliothèques en révolution: abandonner, aménager, construire, 1789-années 1830, par Frédéric Barbier, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études, directeur de recherche au CNRS (IHMC/ENS Ulm), Paris 

10h35-11h
La bibliothèque de la nouvelle Sorbonne, par Christian Hottin, conservateur en chef du patrimoine, Institut national du patrimoine, Paris 

11h10-11h40 Pause

11h40-12h15 
The Fideikommissbibliothek of the House of Habsburg-Lorraine: structural, decorative and functional aspects of its location, par Rainer Valenta, chercheur du programme «Die Habsburg-lothringische Familien Fideikommissbibliothek. Metamorphosen einer Sammlung» 

12h15-12h50
Trois modèles espagnols du XIXe siècle: la Bibliothèque nationale, la Bibliothèque du Sénat et la Bibliothèque royale, par Maria Luisa López-Vidriero-Abelló, directrice de la Biblioteca Reale, Madrid

12h50-14h30 Déjeuner au Parlement

14h30-15h05 
The Houses of the Library of the Hungarian Academy of Sciences between 1827 and 1988: The Architectural Profile of an Institution, par Gábor György Papp, chercheur à l’Institut d’Histoire des arts du Centre de recherches en Sciences humaines de l’Académie des Sciences de Hongrie

15h05-15h40 Library in the Country House: Social Representation and Use of Space in 19th Century Hungary, par Zsuzsa Sidó, chercheur à l’Institut d’Histoire des arts du Centre de recherches en Sciences humaines de l’Académie des Sciences de Hongrie 

16h15-16h50 Le réaménagement du Collegio Romano pour accueillir la nouvelle Bibliothèque nationale centrale de Rome, par Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome 

16h15-16h50 Décorer une bibliothèque, embellir une ville: science, urbanisme et politique à Strasbourg, 1871-1918, par Christophe Didier, adjoint de l’Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

16h50-17h25 L’exportation d’un modèle: la Bibliothèque nationale du Brésil à Rio de Janeiro, par Marisa Midei Deaecto, membre de l’Institut d’études avancées de l’Université de Sao-Paulo (Brésil) 

18h Visite de la Bibliothèque métropolitaine Ervin Szábo, Budapest. Discours d’accueil par Péter Fodor, directeur général 

19h Réception à la Bibliothèque 

Samedi 8 avril
9h-9h40
La Biblioteca Corsiana, parcours et événements au XIXe siècle, par Marco Guardo, directeur de la Biblioteca Corsiana et de l’Academia dei Lincei, Rome

9h40-10h15
La bibliothèque du Parlement hongrois, par József Sisa, directeur de recherche, ancien directeur de l’Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie

10h15-10h50 
The Central Library of the Budapest University of Technology (formely König Joseph Universität), par Bálint Ugry, chercheur, Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie

10h50-11h30 Pause

11h30-12h05 
L’influence des grands travaux architecturaux des bibliothèques aux XIXe et XXe siècles en province: l’exemple de l’Inguimbertine à travers les projets de remaniements de ses bâtiments, par Jean-François Delmas, conservateur général de la Bibliothèque Inguimbertine, Carpentras 

12h05-12h40 
Les transformations du Batthyaneum, XIXe- débuts du XXe siècle: usage et architecture, par Doina Hendre Biró, conservateur de la Bibliothèque Batthyaneum, Alba Julia (Roumanie) 

12h40-13h
Conclusions, par Sándor Csernus, ancien directeur de l'Institut hongrois de Paris, directeur d’études à l’Université de Szeged 

13h-14h Déjeuner au Parlement 

14h-15h30
Visite guidée du Palais et de la Bibliothèque de l’Académie des Sciences de Hongrie, par Judith Faludy, chercheur, Institut d’histoire des Arts du Centre de recherche en Sciences humaines de l’Académie des sciences de Hongrie 

Le colloque est soutenu par le programme EFOP 3.6.1-16-2016-00001 de l’Université Esterházy de Eger