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mercredi 24 février 2021

Un instrument de travail sur la Russie des Lumières

Nous recevions il y a quelques jours la lettre ci-dessous (cf texte en italiques), dans laquelle notre collègue et ami Monsieur Vladislas Rjeoutski, à Moscou, nous informe de la mise en ligne d’un très important instrument de travail sur la production imprimée russe à l’époque des Lumières.
Le XVIIIe siècle est le temps de l’acculturation de l’Empire russe, soit un phénomène impulsé d’en haut, par le tsar, et appuyé notamment sur l’introduction et les développements de la typographie en caractères mobiles, mais aussi sur une suite de réformes de grande ampleur (par ex., en 1707 l’abandon de l’ancien cyrillique, remplacé par un nouvel alphabet). Pour Pierre le Grand († 1725), qui initie le mouvement, le modèle est celui des puissances occidentales, d’où sont importés les institutions (comme l’Académie), les techniques et les pratiques (comme la typographie), et les textes (qu’il s’agisse d'importation ou de production locale). Dans un certain nombre de cas, les compétences aussi sont importées par de nouveaux venus (à l’image de Johann Caspar Taubert (1717-1753), fils d’un émigré saxon): ce sont longtemps des Allemands qui dirigent la Librairie Académique de Saint-Pétersbourg (1).

L’ouverture du marché russe se fait de plus en plus sensible sous Catherine II, à travers l’essor de la branche de la «librairie», la montée en puissance des professionnels d’origine russe (un personnage comme Novikov en 1779-1789), et la multiplication des traductions en russe. Pour autant, la conjoncture de la branche reste étroitement soumise aux aléas de la politique impériale, marquée par des alternances de fermeture (et de censure) et d’ouverture –à la fin de la période, le déclenchement de la Révolution française aura aussi pour effet de faire renforcer le contrôle, à Saint-Pétersbourg comme à Vienne.
On le verra en partant à la découverte du site élaboré par Monsieur Rjeoutski: des concepts aussi importants que ceux d’acculturation, d’appropriation, de transfert, d’intermédiaire et de frontière, voire de périphérie, sont engagés au fil de l’étude de la librairie russe des Lumières. Même si l’objectif premier de l’enquête est celui de contribuer à l’histoire des idées politique, c’est peu de dire que les informations remarquables compilées, réunies et très libéralement mises à disposition intéressent plus largement l’historien du livre et l’historien des Lumières. Le commentaire inspiré à Voltaire par l’invitation de Catherine II à d’Alembert resterait-il d’actualité: «Je me souviens que dans mon enfance je n’aurais pas imaginé qu’on écrirait un jour de pareilles lettres de Moscou à un Académicien de Paris (…). Ne remarquez-vous pas que les grands exemples et les grandes leçons nous viennent souvent du Nord?» (Lettre à d’Alembert, 4 fév. 1763. Cf cliché: Voyage... de Lady Craven, Londres [Paris], 1789, p. 184).

Note
(1) Nous ne disons rien ici de la problématique géographique, pourtant essentielle: à partir de Pierre le Grand, la Russie va faire se dilater le modèle politico-culturel occidental aux dimensions d’un continent, avec la «réunion» de l’Ukraine jusqu'à la côte de la mer Noire, et avec la progression de la «frontière» en Asie centrale et au-delà de l’Oural.


Cher Ami,
Je suis très content de pouvoir vous envoyer le lien vers une section de notre site internet consacré à la traduction de textes politiques en Russie, qui présente des données statistiques inédites sur le marché du livre en Russie pour tout le XVIIIe siècle.
Pour le moment, cette section, basée sur notre base de données qui répertorie toute la production publiée en Russie pendant cette période (à l'exception des périodiques), présente trois pages de graphiques:
- la part des traductions dans le corpus des livres publiés en russe, les langues d'origine des textes traduits et publiés en russe au XVIIIe siècle;
- l'évolution du marché du livre russe au cours du XVIIIe siècle;
- «dashboard» qui permet de chercher des informations selon quelques critères choisis par l'utilisateur.

On va introduire encore quelques critères ce qui va permettre avec le temps d'enrichir considérablement la palette des données statistiques présentées dans cette section.
Voici le lien vers la version de cette section en anglais:
https://krp.dhi-moskau.org/en/page/introduction
Je vous serais reconnaissant si vous pouviez diffuser cette annonce aux collègues travaillant sur l'histoire du livre.
En vous remerciant par avance, bien amicalement,
Vladislav Rjeoutski

Deutsches Historisches Institut Moskau
http://www.dhi-moskau.org/
https://dhi-moskau.academia.edu/VladislavRJEOUTSKI
https://www.researchgate.net/profile/Vladislav_Rjeoutski

samedi 18 juillet 2020

Nouvelles publications

La dernière livraison de la Revue d’histoire du protestantisme publie une partie des Actes de la journée d’études qui s’est déroulée à Paris à l’occasion du Cinq-centième anniversaire de la publication des Thèses contre les Indulgences et de la fondation du protestantisme.
Frédéric Barbier, «La bibliothèque de la Nation Germanique d’Orléans: quelques balises pour une histoire».
 

Sommaire
 István Monok, «Humanisme monacal et littérature de piété au début du XVIe siècle»
Andrea de Pasquale, «Tipografi- librai alle origini della Riforma in Italia»
Christoph Strohm, «La réception de Luther par le jeune Calvin»
Marianne Carbonnier-Burkard, «Luthériens et autres hérétiques à Lyon, dans la «danse des morts» des frères Frellon (1542)»

La revue de la Bibliothèque nationale centrale de Rome (Quaderni della Biblioteca nazionale centrale di Roma) publie, dans sa dernière livraison (23/ 2019), les Actes d’un colloque tenu en 2016 dans cet établissement sur le thème de « La bibliothèque comme musée ».
ISSN - 1723 – 9222
ISBN - 978-88-907996-8-6
Sommaire
Andrea De Pasquale, «Presentazione»
Frédéric Barbier, «Biblioteche e musei: qualche riflessione in una prospettiva storica»
István Monok, «Le musée de la bibliothèque ou la bibliothèque du musée?»
Angela Adriana Cavarra, «I musei nelle biblioteche conventuali: il caso di Roma tra XVI e XVIII secolo»
Doina Biro, «Les collections de la Bibliothèque Batthyaneum d'Alba Iulia (Roumanie). Intégrer les livres avec les objects museographiquesi»
János Orbán, «Biblioteca e collezioni di Sámuel Teleki a Marosvásárhely»
Fiammetta Sabba, «Le biblioteche italiane negli itinera erudita et bibliothecaria: riflessioni su turismo e Grand Tour»
Maria Luisa Lopez-Vidriero, «Un museo del libro per sostenere un re: Alfonso XIII e la Real Biblioteca»
Andrea De Pasquale, «La tradizione italiana dei musei nelle biblioteche»
Jean-François Delmas, «La bibliothèque-musée Inguimbertine de Carpentras: un concept ancien réactualisé au XXIe siècle»
Christophe Didier, «FabLab, terzo luogo... museale?: Strasbourg alla ricerca di un’identità complessa»
Eleonora Cardinale, «I musei della letteratura nelle biblioteche italiane: Spazi900»
Marisa Midori Deaecto, «Un exemple outre-mer. Une "Brasiliane" pour le lecteur du XXe siècle. De la salle de lecture à un projet muséologique pour la Bibliothèque de Saint Paolo du Brésil»
Jean-Michel Leniaud, «Supputations sur l’avenir de la salle Labrouste, à la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, Paris»
Enrica Pagella, «La Biblioteca, il Palazzo, il Museo: Il caso di Torino»
Martina Bagnoli, «La biblioteca nel museo: una grande opportunità per le collezioni storiche. Il caso dell’Estense di Modena»
Anna Manfron, «L'Archiginnasio: una biblioteca con vocazione museale»
Mariella Guercio, «Le biblioteche e i musei. E gli archivi?
»
Sauver les livres pendant l'incendie: fresque de la Haute École calviniste, Debrecen (H), 1938

La dernière livraison de la Revue de la BNU. Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
(21/ printemps 2020) est consacrée à une thématique malheureusement toujours d’actualité: «Sauver, conserver, reconstituer» les bibliothèques.
Sommaire
DESTRUCTION ET SAUVETAGE
Frédéric Barbier, «La bibliothèque en Occident: esthétique de la destruction»
Frédéric Alpi, «La bibliothèque de l’Institut d’archéologie de Beyrouth dans la guerre du Liban»
Carlo Federici, «Florence 1966: histoire de l’inondation, l’inondation dans l’histoire»
Joseph Belletante, «À propos du projet BibliOdyssées: l’odyssée des livres sauvés (2019) au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique»
RESTAURATION, RESTITUTION
Lucie Moruzzis, «La préservation matérielle des monuments de l’écrit: une histoire à construire»
Melania Zanetti et al., «La restauration des livres et documents endommagés par le feu : nouveaux matériaux et nouvelles méthodes, le projet CREMIB»
Malcolm Walsby, «La survie improbable: les livres sauvés par leur matérialité»
Luana Quattrocelli, «Des archives au secours d’un manuscrit, ou comment détruire un document pour en sauver un autre»
RECONSTITUTION ET MÉMOIRE
David Hamidovic, «L’odyssée des manuscrits de la mer Morte: des fragments au deep learning»
Marie-Luce Demonet, «Une reconstitution vraiment virtuelle de la bibliothèque de Montaigne»
Anne-Marie Turcan-Verkerk, «Biblissima et la reconstruction des bibliothèques anciennes: ses méthodes, ses données, ses outils et ses rêves»
L’OBJET
Daniel Bornemann, «Blessés de guerre»

samedi 11 juillet 2020

Nouvelle publication

Cette semaine, nous signalons, en deux temps, plusieurs parutions nouvelles susceptibles de retenir l’attention des historiens du livre.
D'abord, les Actes du colloque de Sárosparak viennent de sortir:
Les Bibliothèques et l’économie des connaissances / Bibliotheken und die Ökonomie des Wissens 1450–1850 : Colloque international – Internationale Tagung 9–13 avril/April 2019 Sárospatak,
dir. Frédéric Barbier, István Monok, Andrea Seidler,
Budapest, Magyar Tudományos Akadémia és Informaciós Központ, 2020,
384 p., ill., index locorum et nominum («L’Europe en réseaux. Contribution à l’histoire de la culture écrite, 1650-1918 / Vernetztes Europa. Beiträge zur Kulturgeschichte des Buchwesens, 1650-1918», VIII).
ISBN : 978-963-7451-57-7 
Table des matières
• Préface
• István Monok: Bibliothecae mutantur – Quare, quemadmodum et quid attinet? Transformations de la composition thématique des bibliothèques du royaume de Hongrie aux XVe–XVIe siècle
• Marianne Carbonnier-Burkard: Les bibliothèques des Églises réformées françaises au XVIIe siècle
• Max Engammare: De la bibliothèque de l’Académie de Calvin (1570) à la bibliothèque de l’Académie de Bèze (1612) à travers leur catalogue: continuités et ruptures jusqu’au troisième catalogue de 1620
• Róbert Oláh: Obsolescent Reformed Libraries in the seventeenth and eighteenth Century Carpathian Basin
• Ádám Hegyi: Moderner Zeitgeist – veraltete Lesestoffe. Bibliotheken reformierten Pfarrer um die Wende des 18. zum 19. Jahrhunderts im Königreich Ungarn
• Petr Mašek: Zierotin Library in Velké Losiny in Sixteenth and Seventeenth century
• Detlef Haberland: Schlesische Bibliotheken Zeichen der intellektuellen Vielfalt einer zentralen Bildungsregion in Europa
• Thomas Wallnig: Sebastian Tengnagel und Johann Seyfried – Österreichische Geschichtsschreibung zwischen Späthumanismus und Gegenreformation
• Elisabeth Engl et Ursula Rautenberg: Christoph Jacob Trew – Bibliothek und Sammeln in der Gelehrtengemeinschaft der ersten Hälfte des 18. Jahrhunderts
• Helwi Blom: Philosophie ou Commerce ? L’évolution des systèmes de classement bibliographique dans les catalogues de bibliothèques privées publies en France au XVIIIe siècle
• Maria Luisa López-Vidriero Abelló: Les meubles de la connaissance: façons de devenir sage à prix fixe
• Frédéric Barbier: Distinction, récréation, identité: la trajectoire des « romans » en France sous d’Ancien Régime
• Andrea Seidler: Die praktische Bedeutung ungarischer Sammlungen und Bibliotheken für führende Gelehrte des Königreichs Ungarn im späten 18. Jahrhundert am Beispiel des Jesuiten Georg Pray (1723-1801)
• Olga Granasztói: Se divertir: les enseignements de la bibliothèque d’une femme aristocrate hongroise à la fin du XVIIIe siècle
• Christophe Didier: La naissance du théâtre „des boulevards”, ou Comment la banlieue entre en bibliothèque (1780–1830) http://real-eod.mtak.hu/3683/
• Andrea De Pasquale: La nascita delle riserve di libri antichi in Italia

Nous profitons de cette occasion pour rappeler les titres des volumes précédemment parus dans notre série de «L'Europe en réseaux». Comme on le verra par les liens insérés ci-dessous, tous les articles publiés dans ce cadre sont librement disponibles sous forme de fichiers PDF: 
I- Libri prohibiti. La censure dans l’espace habsbourgeois, 1650-1850, Leipzig, 2005.
II- Est-Ouest. Transferts et réception dans le monde du livre en Europe (XVIIe-XXe s.), Leipzig, 2005.
III- Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, Leipzig, 2005.
IV- Contributions à l’histoire intellectuelle de l’Europe: réseaux du livre, réseaux des lecteurs, Budapest, 2008.
V- Cinquante ans d’histoire du livre, de L’Apparition du livre (1958) à 2008: bilans et projets, Budapest, 2009.
VI- «Ars longa, vita academica brevis». Studien zur Stammbuchpraxis des 16.-18. Jts, Budapest, 2009.
VII- Ex Oriente amicitia. Mélanges offerts à Frédéric Barbier à l’occasion de son 65e anniversaire, Budapest, 2017.
Les autres nouvelles publications seront annoncées prochainement!


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samedi 25 avril 2020

Une page d'anthropologie familiale

Nous avons évoqué dans un billet déjà ancien le rôle de la famille Reclam dans l’émergence de la librairie industrielle en Allemagne, à travers la figure emblématique de Anton Philipp Reclam, «inventeur» de la monumentale «Universal Bibliothek». Nous revenons, aujourd’hui, sur les deux points que sont, d’abord, les origines et la trajectoire de la famille, puis sa participation aux «secondes Lumières» (Spätaufklärung) de la fin du XVIIIe et du tournant du XIXe siècle. Comme on le verra, cette petite note nous amènera à évoquer plusieurs autres dynasties que celle des Reclam à proprement parler.
Dans la théorie et dans l’action de la Spätaufklärung, le petit monde du livre jouit en effet d’un statut très particulier, et il remplit un rôle-clé.
-1-
Mais d’abord, la famille. Les Reclam sont présentés comme étant issus du Refuge huguenot, et ils seraient originaires de Savoie. Le nom lui-même fait problème: il s’agirait à l’origine d'une famille Reclan, ou Reclant, qui viendrait d’une bourgade du Chablais, au-dessus de la rive méridionale du lac de Genève, Machilly. La région est alors dans une conjoncture troublée, Genève balançant entre le protectorat du duché de Savoie et le rapprochement avec les cantons de Fribourg et de Berne. Dès 1533, l’évêque de Genève (désigné par le duc de Savoie) Pierre de la Baume a transporté son siège à Gex, au pied du Jura, tandis que Genève adopte la Réforme en 1536.
Or, des Reclan sont connus à Genève dès avant 1517, et un Jean Reclan, boucher à Machilly, est admis à la bourgeoisie de Genève en 1532 : la question de l’appartenance religieuse ne se pose évidemment pas encore à cette date. Au XVIIe siècle, une branche des Reclan genevois se serait transportée en Allemagne, où leur nom d’usage deviendra celui de Reclam: ils sont probablement parents des Reclan, orfèvres travaillant entre autres pour les horlogers à Genève dans la seconde moitié du siècle. De fait, ils s’orientent vers des activités liées aux arts, mais aussi à la prédication, et sont désormais pleinement intégrés à la société du Refuge huguenot. Jean François (Johann Franz) Reclam exerce comme joailler au début du XVIIIe siècle, à Magdebourg puis à Berlin: il est probablement identique au personnage cité par Reiche comme «joaillier à Berlin» et travaillant pour Frédéric II, avec lequel il s’entretient régulièrement. D’autres sources témoignent de ce qu’il aurait été domicilié Breite Straße, dans le centre de la ville, et de ce qu’il aurait croisé les pas de Voltaire (1).
Le roi, monté sur le trône en 1740, favorise en effet les artisans français, et passe notamment commande de très nombreuses boîtes d’orfèvrerie et autres tabatières :
Tous les ans, [le roi] faisoit établir plusieurs tabatières d’or, enrichies de brillants & d’autres pierres précieuses, & qui demandoient le concours du joaillier, du bijoutier, du graveur du peintre (Erman, Reclam, V, 282).
Pour autant, ni le statut ni la fortune de Reclam ne sont en rien comparables à ceux d’Ephraim Veitel, alors joaillier de la cour de Berlin, et surtout banquier… 
Friedrich Tischbein, La famile Reclam, vers 1780 (?) (© DHM Berlin)
Nous connaissons deux fils à Jean François Reclam: l’aîné, Jean François le Jeune, né en 1732, travaille lui aussi pour la cour de Prusse. Il a épousé sa cousine, Élisabeth Marguerite (1737-?), recevra la patente de «Joaillier de la cour» en 1781 (Univ. Bibl. Hamburg, Campe Sammlung) et décèdera à Berlin en 1817. Le cadet, Jean Frédéric (Johann Friedrich), né en 1734, est peintre et graveur, et il réalise nombre de portraits pour des membres de la cour royale. Il est membre de l'Académie de Berlin, et décède dans cette ville dès 1774 (Haag, VIII, 397). Apparenté aux précédents, Pierre Christian Frédéric Reclam est lui aussi né à Magdebourg (1741), où son père est un négociant aisé. Il vient tout jeune à Berlin, où il est élève du Collège français, et exercera plus tard comme pasteur et comme enseignant, mais décède en 1789. Il est notamment connu pour avoir donné, avec J. P. Erman, les Mémoires pour servir à l’histoire des réfugiés françois dans les États du Roi publiés à Berlin, à partir de 1782 (1782-1799, 9 vol.) (Haag, VIII, 397-398).
C’est le fils de Jean François Reclam (cadet) qui oriente la famille vers une nouvelle branche d’activités. Charles Henri (Carl Heinrich) naît à Berlin en 1776, et fait son apprentissage à la «Librairie scolaire» (Schulbuchhandlung) de Campe à Brunswick. Il pénètre par là un milieu de la bourgeoisie luthérienne très aisée, marqué par son engagement en faveur des Lumières et par une sensibilité politique libérale. Le peintre  Friedrich Tischbein, ancien élève de Wille à Paris (où il est aussi un familier de David) donne, probablement dans les années 1780, un portrait de la famille Reclam (aujourd'hui conservé au Dtes Historisches Museum de Berlin).
-2-
Le futur beau-frère du libraire, Johann Heinrich Campe (1746-1818), est une personnalité majeure de la Spätaufklärung. Cet ancien précepteur des frères Humboldt à Berlin, grand lecteur de Rousseau, est surtout connu comme rénovateur de la pédagogie, et appelé comme tel par le duc à Brunswick en 1786. Il est, certes, un théoricien, mais qui se lance vigoureusement dans l’action: après avoir fondé sa maison de librairie, la Schulbuchhandlung, à Brunswick en 1788, il n’hésite pas, l’année suivante, à faire le voyage de Paris pour assister directement aux événements qui ouvrent la Révolution. Il quitte Brunswick le 17 juillet, en compagnie de son ancien élève, Wilhelm von Humboldt, alors âgé de vingt-deux ans (1767-1835). Son récit publié quelques mois plus tard sous la forme d’une correspondance fictive, s’ouvre par la description du voyage par Paderborn et Crefeld jusqu’à Aix-la Chapelle (où les nouvelles du 14 juillet viennent d’arriver) et à Spa. La route se poursuit de Liège, par Louvain, Bruxelles et Mons, jusqu’à la frontière française, atteinte à Quiévrain.
Arbre généalogique simplifié de la famille Campe
La première ville traversée dans le royaume est celle de Valenciennes, où les voyageurs se procurent une cocarde tricolore. Ils gagnent ensuite Cambrai avant de poursuivre vers la capitale par Pont-Ste-Maxence et Senlis —la description de l’approche de Paris est très intéressante (p. 34 et suiv.). Ils resteront un mois Hôtel de Moscovie, rue des Petits-Augustins, avant de prendre la route du retour (2).
Rien de surprenant s’ils sont frappés, certes, par la foule omniprésente, mais aussi par les pratiques nouvelles de la « publicité » dans une période aussi particulière que celle des premières semaines de la Révolution:
La première chose qui nous frappe (…), ce sont les nombreux groupes de gens poussés les uns sur les autres et qui (…) regardent les immeubles couverts d’affiches. On voit ces affiches ou ces billets dans toutes les rues, surtout aux maisons d’angle, sur les murs de tous les bâtiments publics sur les quais, et partout où il y a une place libre, en si grand nombre qu’un marcheur exercé et habitué à la lecture rapide pourrait aller (…) du matin au soir et lire, sans en finir même avec tout ce que l’on colle de nouveau chaque jour (…). Imaginez ce que cette publicité, cette participation de tous à chaque chose, peut avoir comme effet sur le développement des forces d’âme et en particulier sur la formation de la pensée et du bon sens (p. 43-44. Voir aussi, p. 63 et suiv., la description du Palais Royal).
Il est vrai que Campe manifeste une très grande sympathie pour le «peuple de la liberté» – son ancien élève, Humboldt, se révèle indiscutablement plus en retrait. Plus loin, Campe s’arrête sur les pratiques de ces lecteurs de rue, ou encore sur le rôle des colporteurs. Les voyageurs sont arrivés à temps pour assister à la mémorable séance de la nuit du 4 août (p 73 et suiv.). Campe rend aussi visite à Berquin, l’éditeur de l’Ami des enfans, dont le moins que l’on puisse dire est que l’opinion de Humboldt à son sujet est… réservée:
Un homme tout à fait insignifiant, qui semble se livrer à l’écriture comme à un travail d’artisan. Ses romans [Romanzen] lui sont tout au plus un moyen de vivre [Humboldt emploie ici le mot de Handwerk, artisanat).
Puis les voyageurs visitent la maison Didot, qui constitue comme l'un des passages obligés des étrangers cultivés.
Signalons que, par décret du 26 août 1792, la Législative décide de naturaliser dix-huit personnalités étrangères qui,
par leurs écrits et par leur courage, [ont] servi la cause de la liberté et préparé l’affranchissement des peuples, consacré leurs bras à défendre la cause des peuples contre le despotisme des rois, à bannir les préjugés de la terre et à reculer les bornes des connaissances humaines.
Campe figure dans la liste, à côté notamment de Klopstock, mais aussi de plusieurs Américains, dont George Washington. Il constitue un modèle de l’intellectuel allemand de la Spätaufklärung, dont le programme recouvre pratiquement celui défini par Wieland en 1792 dans le Historischer Calender für Damen de Schiller (Leipzig, Göschen) :
Dans presque toutes les parties de l’Empire, l’esprit bienfaisant de l’Aufklärung se diffuse, plus ou moins rapidement, mais partout irrésistible ; il emporte les erreurs et les préjugés, favorise des progrès continuels, détruit les anciens abus, allège la charge pesant sur le peuple, encourage (…) des entreprises de toutes sortes.
-3-
La Spätaufklärung voit en effet la réflexion abandonner la seule théorie pour s’élargir au domaine de l’organisation socio-politique, avec la volonté de promouvoir des réformes qui profitent au bien commun. Dans le même temps, la science politique commence à être enseignée à l'Université de Göttingen (3). Mais, dans une Allemagne toujours morcelée, l’idée s’impose aussi, selon laquelle l’unité de la nation sera d’abord d’ordre culturel: les intermédiaires qui assurent et qui permettent son élaboration sont d'abord les auteurs (les écrivains), mais aussi les professionnels du livre. La préface des Lettres de Paris insiste d’ailleurs sur le rôle de l’auteur (Schrifsteller), en tant qu’observateur, à la fois témoin et passeur.
Portrait de Charlotte Vieweg, née Campe
Appartenant au premier chef à la «bourgeoisie des talents» (Bildungsbürgertum), le groupe des professionnels liés à la famille Campe et aux libraires éditeurs libéraux d’Allemagne du nord (Brunswick, Hambourg, Berlin, mais aussi Leipzig) joue ici un rôle-clé, comme intellectuels, comme théoriciens (pensons à Friedrich Christoph Perthes), et comme acteurs engagés dans le négoce des productions de l’esprit.
Nous devons y intégrer encore les Vieweg: Friedrich Vieweg exerce comme libraire à Berlin, quand il épouse la fille unique de Joachim Campe, Charlotte (1795). Quatre ans plus tard, il transporte ses activités à Brunswick, où il reprend en outre la Schulbuchhandlung de son beau-père (le bâtiment devient celui de la Maison Vieweg, Vieweg Haus, en plein cœur de la ville) (4). Ce groupe s’emploiera à promouvoir le programme des patriotes, c'est-à-dire la défense d’un système politique libéral susceptible de déboucher sur une certaine forme d'unité allemande.
Deux mots encore, pour conclure ce billet.
1) Et d'abord, sur la réhabilitation d'une forme de  microanalyse, surtout pour les études de transferts culturels, pour l'histoire des idées et pour certaines analyses d'anthropologie ou de sociologie historique. La famille élargie, puis le réseau des amitiés et des solidarités, constituent bien évidemment les deux cadres privilégiés pour ce type d'approche. Ne croyons pas, pourtant, que ces phénomènes n'ont pas une dimension économique: les mariages, ou encore les réseaux d'apprentissage, démontrent l'intégration sociale et professionnelle, elle-même garante de crédit pour les affaires. 2) Bien entendu, l'habitus de nos personnages semble à nouveau correspondre au modèle wébérien qui combine appartenance religieuse et engagement dans la vie économique, voire dans la vie poitique. Toujours selon Max Weber, la réussite personnelle et sociale, qui se donne à voir dans la commande de portraits de groupe (la famille réunie) ou de portraits individuels, peut-elle être comprise comme une forme d'accomplissement de la vocation (Beruf).
Bien sûr, ces principes ne pourront jamais faire l’économie de tensions entre des idéaux de progrès, un système politique généralement conservateur et une société fonctionnant largement sur une logique de privilèges (notamment dans l’édition)…
Mais revenons une dernière fois aux Reclam: le futur neveu par alliance de Campe est donc Karl Heinrich Reclam, qui aurait poursuivi sa formation à Paris, où il aurait assisté à l’exécution de Robespierre, le 28 juillet 1794. En 1802, il reçoit l’autorisation d’ouvrir une librairie à Leipzig, et commence à se spécialiser dans la «librairie étrangère», française et anglaise, tout en s'orientant aussi vers la commission. L’année suivante, il épouse Wilhelmine Campe, fille du libraire éditeur Friedrich Heinrich et nièce de Joachim Heinrich: ils auront huit enfants, dont Anton Philipp Reclam (1807-1896). Retiré des affaires, Karl Heinrich  cède son entreprise à son gendre, Julius Friedrich Altendorff (1811-1872, marié à sa fille, Cäcilie), et il décède à l’âge de soixante-douze ans à Leipzig en 1844.

Notes
(1) Historisch-biographisches Lexicon der Schweiz. Dictionnaire historique et bibliographique de la Suisse, t. V, 403 (en ligne ici: https://www.digibern.ch/katalog/historisch-biographisches-lexikon-der-schweiz).
(2) Johann Heinrich Campe, Briefe aus Paris zur Zeit der Revolution, 3e éd., Braunschweig [Brunswick], in der Schulbuchhandlung, 1790. Campe a terminé la rédaction de son livre dès la mi-novembre 1789. Il faut également consulter le Journal de Humboldt: Tagebuch der Reise nach Paris und der Schweiz, 1789, dans Tagebücher, I, Berlin, B. Behr’s Verlag, 1916, p. 76 et suiv.
(3) Hans Erich Bödeker, «"Pour la vraie politique libre, allez donc à Göttingen". Les théories de la politique à Göttingen autour de 1800», dans Göttingen vers 1800: l'Europe des sciences de l'homme, Paris, Éditions du Cerf, 2010, p. 402-456.
(4) Rolf Hagen, «Die Gründung von Campes Schulbuchhandlung und die Übersiedlung des Vieweg-Verlages nach Braunschweig», dans Dea Vieweg-Haus in Braunschweig, éd. Hans Herbert Möller, Hannover, 1985, p. 7-20.

Note bibliographique
Carl von Reclam, Geschichte der Familie Reclam, Leipzig, Philipp Reclam jun., 1895.

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samedi 4 avril 2020

Un passeur culturel: "le plus grand des Hongrois" et l'imprimé

Le fils cadet de Ferenc Széchényi est István Széchenyi (avec un seul e accentué !), né à Vienne en 1791, et qui passe son enfance au château familial de Nagycenk, non loin de Sopron / Ödenburg. Il participe aux campagnes contre les Français à compter de 1808-1809, et est présent aux batailles de Leipzig (1813) et d’Arcis-s/Aube (1814). Cependant, dès la paix revenue, il entreprend une série de voyages de formation, d’abord en France et en Angleterre, puis en Italie, en Grèce et jusqu’à Constantinople. Il reviendra en France officiellement à l’occasion de la cérémonie du sacre de Charles X à Reims (1825).
Trois choses retiennent avant tout son attention en Angleterre, à savoir le régime politique, les prodromes de la révolution industrielle, et l’élevage des chevaux, dont il découvre les courses à Newmarket. L’année 1825 marque pour lui un tournant, lorsqu’il prend la tête du parti des réformes à la Diète de Presbourg. Il prononce, pour la première fois, un discours en hongrois (le latin est toujours langue officielle), tandis que son activité visant à la modernisation et à l’enrichissement de la Hongrie devient incessante.
Dans [la] salle de la diète et près de la porte se tient ordinairement debout le fameux comte Széchényi, agitant à la main son kalpack aux fourrures luisantes et au revers de pourpre, avec son regard perçant, ses gestes orientaux et cette animation fébrile de toute sa personne qui résulte de l’importance contemporaine que la politique révolutionnaire a donnée. C’est une âme de feu, un cœur d’or, une physionomie dévastée par l’amour dévorant de la patrie (…). C’est un homme prodigieux d’activité (André Delrieu, La Vie d’artiste, II, Paris, 1843, p. 205-207).
Cette action se développe sur trois axes. D’abord, dans la tradition des Lumières, le travail sur la sociabilité éclairée: Széchenyi prend l’initiative de la fondation de l’Académie des Sciences, pour laquelle il reçoit le soutien financier d’un certain nombre d’autres magnats. L’Académie est instituée en novembre 1825, avec comme objectif principal de développer la recherche linguistique sur le hongrois, de soutenir la production et la traduction d’ouvrages importants en hongrois, et de constituer une bibliothèque spécialisée. Le premier fonds de la bibliothèque est constitué par le don de sa bibliothèque par la famille Teleki, soit quelque 30 000 volumes. Le comte Széchényi fonde aussi, à Pest en 1828, le Casino national (Nemzeti Casino), sur le modèle d’un club anglais, pour promouvoir ses idées de réforme:
Pesth est le point de rendez-vous de la noblesse, dont le point de réunion central est un fort beau casino (Rey, p. 90). Le premier étage est réservé aux membres, le rez-de-chaussée reste accessible au public et, bien évidemment, le Casino national de la rue Dorotttya possède une bibliothèque, dont l’essentiel est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de l’Académie hongroise des sciences. La Casino est également abonné aux principaux périodiques européens, comme le Galingani's Messenger et le Times.
Le Casino national à Pest vers 1840
Le deuxième axe majeur, qui est probablement le principal, est celui de l’économie: le comte a voyagé, il a beaucoup lu, et il inaugure une politique systématique de transferts, fondant sur les modèles anglais un certain nombre d’entreprises stratégiques en vue de l’enrichissement et de la modernisation du pays. Après les encouragements à l’élevage des chevaux, les années 1830 voient ainsi sa participation active à la Compagnie de navigation à vapeur sur le Danube, et le début d’un service régulier de Vienne à Budapest. Cette même année, le Palatin (vice-roi) de Hongrie charge le comte de l’aménagement des Portes de fer, prélude au prolongement de la navigation jusqu’à la mer Noire. En 1836 enfin, c’est la gigantesque entreprise de régulation des cours d’eau de la grande plaine (le Danube, et surtout la Tisza / Theiss, en collaboration avec l’ingénieur Pál Vásárhelyi (1795-1846). On rappellera encore la participation de Széchényi à la fondation de la Banque commerciale de Hongrie (1841). Mais
le plus beau fleuron de sa couronne (…) est l’établissement d’un pont suspendu sur le Danube, entreprise dont Széchényi lance le projet au début de la décennie 1830 et le fait financer par un syndicat bancaire conduit par le baron Györgÿ Sina. Le principe est adopté, de rembourser l'investissement par un droit universel de péage. Après neuf années de travaux, le pont sera ouvert au tout début de 1849. Il vrai que cette question a soulevé des oppositions auxquelles nous n'aurions pas songé, notamment sur le fait que les nobles, en principe  exempts de toute taxe, devraient payer pour l'emprunter...
La dernière fois que j’'arrivai [à Pest], on voyait deux masses sombres s’élevant du sein des eaux et couvertes d’engins, de poutres et d’hommes ; il s’en échappait la respiration précipitée et sifflante de machines à vapeur à haute pression. Depuis lors, ces deux châteaux marins sont devenus les deux piles du pont suspendu de Pesth, le plus hardi du continent (Rey, p. 83-84, et la description des travaux p. 95 et suiv.).
Le Pont des chaînes (Lánchíd)
Le troisième axe intéresse tout particulièrement l’historien du livre, puisqu’il s’agit de la publicistique, et du recours par Széchényi au média de l’imprimé: il présente son programme et le défend systématiquement en s’appuyant sur des publications. L’une des premières est consacrée aux chevaux (Lovakrul, Pest, Trattner, 1828), et fait l’objet de traductions en allemand et en danois (1835). Mais les plus importants de ces titres datent des débuts de la décennie 1830. Le principal est constitué par Hitel (Le Crédit), donné à Pest par Trattner en 1830: l’objet est de réformer la société pour protéger davantage les  créanciers et favoriser par là les investissements profitables. Plusieurs rééditions sont aussitôt proposées, ainsi que des traductions allemandes (Über den Credit), d’abord par Joseph Vojdisek, à Leipzig et à Pest chez Wigand.
Le Crédit est suivi par Világ (Le Monde, Pest, Landerer, 1831 ), également traduit en allemand (par Michael von Paziazi), toujours chez Wigand (1832). Enfin, Stadium (1833) propose un véritable état des lieux (la situation de la Hongrie), débouchant sur un programme de rénovation législative: du coup, l’ouvrage est publié non pas en Hongrie mais à Leipzig (Lipcsében, Wigand Ottónál), à l’abri de la censure .
À [sa parution], en 1833, le Stadium, qui après 1840 devait déjà passer pour un livre conservateur et plus que timide, sembla si radical de ton et de pensée qu’il fut interdit (Angyal, p. 18)i.
Le choix de la langue hongroise pour ces publications est tout particulièrement signifiant, dans un environnement où le latin sert de langue officielle, et où l’allemand s’impose très largement au sein des élites. Le projet de pont suspendu sur le Danube fait aussi l’objet d’une publication en 1833 (Buda-Pesth Allóhid), également très vite traduite en allemand et publié à Presbourg par Paziazi.
Bien entendu, la publicistique s’articule très directement avec l’action politique, qui prend en Hongrie une forme d’urgence dans la décennie 1840. István Széchényi milite de longue date pour la réduction des droits prohibitifs de la noblesse: 
C’est le comte Széchényi auquel revient, en ceci comme pour toutes les autres réformes sérieuses, l’honneur d’avoir le premier élevé sa voix généreuse dans le pays (…). Il fut approuvé de la plupart des hommes éclairés (Rey, p. 127). Pourtant, la question est d’autant plus ambiguë que le Gouvernement de Vienne soutiendrait cette réforme. À l’inverse, les choix de l’opposition conduite par Lajos (Louis) Kossuth sont critiqués par Széchényi, qui y voit une forme de radicalisme irréaliste.
La crise atteint son paroxysme avec les révolutions de 1848, quand un cabinet réformateur est mis en place à Budapest, sous la direction du modéré Lajos Batthyány, cabinet auquel participent aussi bien Kossuth que Széchényi, ce dernier comme titulaire du portefeuille des Transports et travaux publics (23 mars). Mais l’échec des modérés, à l’automne 1848, prélude à l’écrasement sanglant de la révolte hongroise (été 1849), et à l’instauration par le nouvel empereur François-Joseph d’un système néo-absolutiste. Très profondément affecté, Széchényi s’est réfugié depuis le 5 septembre 1848 au sanatorium du Dr Görgen à Döbling (auj. Obersteinergasse, à Vienne).
Il publie encore la plaquette Blick (Coup d’œil, Londres, [s. n.], 1859), mais il se suicide de désespoir à Döbling, d’un coup de pistolet, dans la nuit du 7 avril 1860:
Rarement vit-on un deuil national se manifester d'une façon aussi spontanée, aussi générale, et ces manifestations bien senties durer aussi longtemps qu'on le voit en Hongrie pour la mort du patriote illustre dont nous venons d'écrire le nom [Étienne Széchényi]. Cinq mois ont passé sur cette mort tragique qui avait eu un grand retentissement dans l'Europe entière... (J. E. Horn, dans Journal des débats, 8 août 1860).
Sept ans plus tard, la défaite de l’Autriche dans la guerre contre la Prusse impose à Vienne d’adopter une politique nouvelle avec la Hongrie: par le Compromis de 1867, le royaume devient très largement autonome, et l’appellation traditionnelle d'Autriche laisse place à celle, nouvelle, de monarchie bicéphale d’Autriche-Hongrie. Quant à la manière dont, en définitive et malgré des succès spectaculaire, la Hongrie échouera à constituer un royaume cohérent dans ses limités historiques, c'est une autre histoire, tragiquement sanctionnée par la catastrophe de 1918.

Notice biographique (Dict. biogr. autrich.).
William Rey, Autriche, Hongrie et Turquie, trad. fr., Paris, Cherbulliez, 1849.
David Angyal, «Le comte Étienne Széchényi, 1926, p. 5-28 (utile, même si quelque peu vieilli...).
István Széchenyi, Napló (Journal), éd. Ambrus Oltányi, Budapest, Osiris Kiadó, 2002.

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Et, pour vous distraire quelques billets en particulier:
sur l'Abrégé chronologique du Président Hénault
sur Anvers à l'époque de Plantin
et nos trois billets de début d'année sur Raphaël et son École d'Athènes (premier billet, deuxième billet , troisième billet)
 

samedi 28 mars 2020

"Passeur culturel" et fondateur de bibliothèques

Il y a quelques années, nous abordions la problématique des «passeurs culturels», d’abord mise en exergue, en France, par le colloque consacré aux « Intermédiaires culturels» à Aix-en-Provence en 1978 (les Actes sont publiés trois ans plus tard). De même, avions-nous notamment traité du rôle de la noblesse à l’occasion d’un congrès à Bucarest. Nous voudrions aujourd’hui revenir sur ce thème, à travers un exemple qui semble particulièrement révélateur, celui des comtes Széchényi. Avouons-le aussi: à côté de leur dimension scientifique, l’un des précieux avantages de ces exempla réside dans le fait qu’ils nous permettent de voyager, même si, bien sûr, virtuellement…
Mais qui sont ces passeurs (un exemple ici)? Leurs statuts et leurs fonctions sont très variés: ce sont des négociants, des pèlerins ou des voyageurs plus ou moins fortunés (comme le comte de Choiseul), ou encore des administrateurs, des acteurs de la sociabilité de leur temps, voire des spécialistes de la «transmission» (au premier chef, les enseignants, mais aussi les libraires et autres acteurs du «petit monde du livre»). Dans un certain nombre de cas, leur objectif est celui de promouvoir la modernisation de la société, parfois aussi avec des visées politiques, comme l'illustre tout particulièrement bien l’exemple du Gabinetto Vieusseux de Florence: Gian'Pietro Vieusseux cherche à articuler le projet d’appropriation des «Lumières» et de la modernité (par le biais du livre et du périodique), et celui de promotion d’un système politique plus libéral (le libéralisme, soupçon éternel du pouvoir). Comme il est logique, le programme du Gabinetto intégrera à terme celui de l’unification politique de la péninsule. Bien sûr, les souverains aussi peuvent se faire «passeurs», comme dans le cas de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg au début du XVIIIe siècle.
Les Széchényi (1) sont l’une des plus grandes familles de la noblesse hongroise, originaire de la ville de Széchényi, aujourd’hui à la frontière de la République tchèque. Ils prennent depuis le XVIIe siècle rang parmi les magnats du royaume, comptant notamment parmi eux plusieurs prélats, et le titre comtal leur est attribué par l’Empereur Léopold Ier en 1697. Nous sommes résolument dans le camp des Habsbourg catholiques, alors même que la conjoncture change radicalement: avec le repli séculaire de l’Empire ottoman (depuis l’échec devant Vienne en 1683), les territoires soumis à la couronne de saint Étienne vont connaître une extension extraordinaire, d’abord dans la grande plaine du Danube, puis en Transylvanie. Peu à peu, la famille s’établira plus à l’ouest, non loin de Sopron / Ödenburg (cf carte), donc pratiquement sur la frontière austro-hongroise… et à proximité de la capitale impériale.
Né à Schlippach (Széplak), sur le lac de Neusiedel, le comte Férenc Széchényi (Ferenz = Franz, François) (1754-1820) fait ses études supérieures au prestigieux Theresianum de Vienne, où il reçoit notamment l’enseignement de Michael Denis (2). Il sera au cours de sa carrière titulaire des plus hautes charges du royaume de Hongrie, comme commissaire royal, administrateur de différents banats, etc. Pourtant, il se démet de l’ensemble de ses charges en 1786, officiellement pour raison de santé, en réalité par opposition à la politique de Joseph II visant à centraliser l’administration à Vienne et à promouvoir l’allemand comme langue officielle dans les États des Habsbourg.
Le comte profite alors de sa «retraite» pour voyager en Bohême, en Allemagne, aux Provinces-Unies et en Angleterre et en France, mais il participe aussi à la diète de Presbourg (1790), à laquelle assistait le roi Ferdinand de Naples, beau-frère de l’Empereur. À la suite de cet événement, il est désigné pour conduire l’ambassade de remerciements à Naples –ce qui lui permet  de découvrir aussi les grandes villes de la péninsule, au premier chef Rome et Florence (il fera  un second voyage vers le sud en 1818-1819).
Avant tout, Széchényi est un acteur résolument engagé pour les Lumières, et le média imprimé est pour lui le principal vecteur de leur diffusion. Il finance des éditions (notamment dans le domaine de la cartographie) et il participe à la fondation, à Vienne en 1789, du périodique Hadi és más nevezetes törtenek (Histoire remarquables tirées de la vie militaire), dirigé par Demeter Görög, précepteur dans des familles de la noblesse, et par Sámuel Kerekes, professeur au Theresianum. À l'époque, la famille est au palais Wilczek, dans la Herrengasse. L’année suivante (1790) voit les débuts de la Societas eruditorum (1790), qui est à l’origine de la future Académie des sciences de Hongrie. Enfin, très tôt entré dans la maçonnerie, le comte sera aussi l’un des fondateurs de l’Institut d’agronomie de Keszthély (le Georgikon), sur le lac Balaton (Plattensee), en 1797: le nom désigne l'initiateur principal du projet, le comte György Festetics, beau-frère de Széchényi (cf cliché: détail de la bibliothèque du Georgikon).
Un temps attiré par les penseurs radicaux du jacobinisme, Széchényi revient pourtant en définitive au service de l’Empereur, désormais François II, en 1797.
Mais sa grande œuvre concerne la bibliothèque qu’il réunit dans sa résidence du château de Nagycenk et dont il fait sans doute très tôt (1792?) le projet de la léguer à la Nation. Il s’agit d’un ensemble considérable, et surtout très original, puisqu’il est caractérisé par la proportion des titres récents et par l’objectif de constituer un fonds «national» axé sur la langue hongroise et sur la géographie, l’histoire et l’économie du pays. La bibliothèque, soit quelque 20 000 imprimés, outre des fonds de manuscrits, de gravures, de médailles et de sigillographie, est confiée à Józef Hainóczy (1750-1795) et à Mihály Tibolth (1765-1833).
En 1802, Ferenc Széchényi obtient le décret royal l’autorisant à fonder dans la capitale la nouvelle «Bibliothèque du royaume» (Bibliotheca Regnicolaris), dont le cœur est formé par sa propre collection. La bibliothèque est confiée à Jakab Ferdinánd Müller (Miller), qui est également en charge de la fondation d’un «Musée national» dont il prendra la direction: selon le modèle du British Museum, la Bibliothèque devient en 1808 un département du nouveau Musée. Ajoutons que, depuis 1799, Széchényi publie le catalogue en sept volumes de l’ensemble de ses collections livresques, catalogue qu’il enverra en don aux institutions et aux savants à travers l’Europe (3). Enfin, il enrichira encore en 1819 cette première collection par le don de sa propre bibliothèque de travail, soit quelque 10 000 volumes, outre un ensemble exceptionnel de cartes géographiques (cf cliché: article du Litterarischer Anzeiger, 1, Vienne, 1819, col. 200). La bibliothèque deviendra la Bibliothèque nationale de Hongrie, connue sous l'appellation de Bibliothèque Széchényi (OSZK).
À partir de 1810-1811, Széchényi s’est établi à demeure à Vienne, où il se met en retrait de la vie active. D'abord revenu au palais Wilczek, il se transporte en 1815 dans la Landstraße, où son salon littéraire s'impose comme l’un des plus fréquentés de la capitale impériale.
Avec Ferenc Széchényi, nous assistons ainsi à la conjonction de plusieurs caractéristiques que nous aurions a priori pu croire antinomiques: un membre de la plus haute noblesse dans un environnement encore largement féodal (4), et un catholique partisan de l’Empereur, mais un intellectuel engagé, et qui cherche dans le même temps à promouvoir une modernité passant par la connaissance –et par la reconnaissance– de la «patrie». Au tournant des années 1800, les livres et les périodiques s’imposent comme le premier vecteur de l'aggiornamento culturel, tandis que le périmètre de la science politique (la Kameralistik) inclut bien évidemment au premier chef le domaine de l’économie, à commencer par l’agronomie. Dans une période charnière, nous observons ainsi le glissement de la collection éclairée à la collection de Hungarica, à la promotion de la modernité, et, in fine, au «patriotisme».
Outre des ex libris gravés (cf cliché), nous conservons plusieurs portraits de Ferenc Széchényi, dont un très beau cuivre réalisé par Samuel Czetter à Vienne en 1798 (signé dans le coin inférieur gauche). Dans un cadre ovale, le buste du comte en grand uniforme est entouré d’une légende en latin («Com[es] Franc[iscus] Széchényi de Sárvári», etc.), qui précise qu’il est chevalier de saint Janvier (à la suite de son ambassade à Naples). En-dessous, les armoiries familiales, des livres (dont les titres se lisent sur la tranche : par ex. «Bibliotheca hungarica») et des médailles («Collectio numorum hungaris»), dont l’une à l’effigie du couple royal de Naples. Enfin, la légende: «Patriae commodis et honori se suaque» (il s’est consacré et a consacré ses biens pour les avantages et pour l’honneur de sa patrie).

Notes
(1) Au passage, rappelons que le hongrois est une langue agglutinante, dans laquelle le complément de nom se marque par le suffixe i, lequel correspond par conséquent au français de ou à l’allemand von.
(2) Johann Nepomuk Cosmas Michael Denis (1729-1800), ancien élève du collège jésuite de Passau, puis de l’Université de Graz, jésuite, professeur et bibliothécaire au Theresianum de Vienne, où il continue à exercer après la destruction de l'ordre (1773). Bibliothécaire de la Hofbibliothek (1784). Auteur notamment d’une Introduction à la science des livres (Einleitung in die Bücherkunde).
(3) Catalogus Bibliothecae hungaricae Francisci com[itis] Szechenyi. Tomus I scriptores hungaros et rerum hungaricarum typis editos complexus, pars I [II], Sopron, Typis Siessianis, 1799, 2 vol. Plusieurs suppléments et compléments sont donnés, avant un catalogue des manuscrits, publié en 1815: Catalogus manuscriptorum Bibliothecae nationalis hungaricae Szécényiano-regnicolaris, Sopron, Typis Haeredum Sissianorum, 1815.
(4) Ce n’est pas ici le lieu de développer une théorie du statut et du rôle de la noblesse en Hongrie autour de 1800. Gérard Lacuée, alors secrétaire de l’ambassade de France à Vienne, explique que la «nation hongroise» désigne les «100 000 nobles qui habitent ce royaume», et que le «peuple» des 7 millions de paysans ne joue aucun rôle.

István Monok, «Le projet de Ferenc Széchényi et la fondation de la Bibliothèque nationale hongroise», dans Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2005, p. 87-100 («L'Europe en réseaux», 3). Donne une importante bibliographie dans les notes.
Notice biographique sur Ferenc Széchényi dans: Biographisches Lexicon des Kaisersthums Österreich, 41, p. 246 et suiv.

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samedi 8 février 2020

Une nouvelle livraison de revue scientifique

Nous sommes tout particulièrement heureux de présenter sur ce blog la dernière livraison de
Livro – Revista do Núcleo de Estudos do Livro e da Edição (ISSN 2179-801X).
En quelques années, Livro, qui en est déjà à son numéro 7-8, s’est imposée comme la revue brésilienne de référence en matière d’histoire du livre. Née dans le cadre de l’Université fédérale de Sao Paulo, elle se définit comme un espace de rencontre pour les enseignants spécialisés, pour les chercheurs et pour les professionnels du livre. Le lecteur y trouvera des articles historiques, mais aussi des travaux à vocation plus anthropologique (par ex. sur les pratiques de lecture), sans oublier les contributions à l’histoire des bibliothèques, les recherches relevant de la bibliophilie contemporaine, ou encore les comptes rendus.
Chaque numéro de Livro inclut en outre un «dossier», dont celui ici intégré porte sur une question d’actualité: «Bibliothèques et Musées»...
Et nous ne pouvons que suivre les initiateurs du projet, lorsqu’ils écrivent, en référence à la situation politique actuelle au Brésil et dans certains autres pays:
Les pages de cette livraison rompent un long silence suscité par l'étonnement devant les vagues fascistisantes des temps nouveaux. Une interruption sans doute nécessaire, pour réévaluer notre rôle de propagateur de la culture imprimée, dans une conjoncture de révolutions et de changements de paradigme des systèmes de communication, mais aussi de destruction et de négligence vis-à-vis des institutions du livre et de la culture... (voir un exemple ici).
Concluons la présente note en soulignant le fait que la revue pêche par la pratique: non seulement les articles sont d’une qualité scientifique irréprochable, non seulement l’éventail des champs couverts et des approches envisagées est le plus large possible, mais les deux éditeurs responsables donnent tous leurs soins à la présentation matérielle de chaque volume –on appréciera le confort du format (18/24), ou encore la richesse des illustrations, qui sont pour une grande part en couleurs. Une place à part pour les intertitres sur papier de couleur, décorés ici (comme la couverture elle-même) de silhouettes créées par le graphiste et designer Gustavo Piqueira et rappelant les lettres de l’alphabet.
Chaque livraison de Livro a pour ambition de constituer un objet imprimé d’une qualité exceptionnelle: la sensibilité esthétique des deux éditeurs fait que la livraison de 2019 ne déroge certes pas à la règle.
NB: le lecteur intéressé pourra se reporter aux billets concernant les précédentes livraisons de Livro, et publiés sur ce blog (taper "Livro" à la rubrique "Rechercher", dans la colonne à droite de l'écran). 

Sommaire
Editorial, p. 7
Conversas de livraria
Lincoln Secco, «A Cidade e os Livros», p. 13
Leituras
Ana Cláudia Suriani da Silva, «Os Contos de Machado de Assis», p. 25
Thiago Lima Nicodemo, «Manual Bibliográfico de Estudos Brasileiros», p. 67
Dossiê : Museus/Bibliotecas
Andrea De Pasquale e Marisa Midori Deaecto, «Apresentação», p. 87
Andrea De Pasquale, «A Tradição Italiana dos Museus Inseridos nas Bibliotecas», p. 89
Frédéric Barbier, «Bibliotecas e Museus  Algunas Reflexões sobre Conjuntura Histórica», p. 111
Fiammetta Sabba, «As Bibliotecas nos Itinera Erudita et Bibliothecaria», p. 125
María Luisa López-Vidriero Abelló, «Propósitos Museográficos da Real Biblioteca (1913-1980): Um Exemplo de Arte Retórica Política», p. 143
Marisa Midori Deaecto, «A Biblioteca Nacional do Rio de Janeiro : Um Palácio para a República Brasileira (1905-1911)», p. 167
Jean-François Delmas, «A Biblioteca-Museu Inguimbertina de Carpentras: Um Conceito Antiguo Reavaliado no Século XXI», p. 18
Christophe Didier, «Hibridismo, Fab Lab, Terceiro Lugar… Museal? Strasbourg à Procura de uma Identidade Complexa», p. 197
Carlos Zeron, «Biblioteca Brasiliana Guita e José Mindlin: Futuro Pretérito e Pretérito Futuro», p. 213
Arquivo
Carolina Bednarek Sobral, «Suportes da Esquerda Católica no Arquivo do Deops (1970-1980)», p. 223
Fabiana Marchetti, «Plebeu Gabinete de Leitura», p. 231
Acervo
Marcos Antonio de Moraes, «Mário de Andrade, “Apaixonado Bibliófilo”», p. 237
Luís Pio Pedro, «O Implacável João e as Edições Condé», p. 257
Almanaque
Ubiratan Machado, «Escritores e Publicidade», p. 265
Cláudio Giordano, «Machado e Garnier», p. 279
Memória
Frédéric Barbier, «O Capucho, o Gato e os Loucos», p. 285
Stephan Füssel, «Gutenberg (c. 1400-1468): Um Esboço Biográfico», p. 299
Jacques Migozzi, «Le Carrosse de M. Aguado, de Pierre Leroux: Romance e Proeselitismo», p. 309
Bibliomania
Jean Pierre Chauvin, «Guilherme Mansur: Tipógrafo, Poeta, Editor», p. 321
Fabiana Marchetti, «Editora Plon», p. 325
Jean Pierre Chauvin, «Iconografia como Memória», p. 331
Jean Pierre Chauvin, «A Correspondência de Rubens Borba de Moraes», p. 335
Felipe Castilho de Lacerda, «“Cada Livro Tem uma História...”», p. 339
Felipe Castilho de Lacerda, «Livros Militantes», p. 341
Carlos Fernando de Quadros, «Octávio Brandão e as Origens do Marxismo Brasileiro», p. 353
Jean Pierre Chauvin, «A Órbita dos Livros», p. 361
Felipe Castilho de Lacerda, «Um Livro para se Ter na Biblioteca», p. 367
Marcelo Lachat, «Sobre a História das Bibliotecas Antigas», p. 371
Walnice Nogueira Galvão, «A Munificência das Bibliotecas», p. 377
Estante editorial, p. 383
Debate
István Monok, «Os Manuscritos de Georg Lukács. A Coleção Pública como Local de Memória», p. 395
Jean-Yves Mollier, «A Invasão das Fake News nas Democracias: Do Caso Dreyfus aos Conglomerados midiáticos», p. 401
Letra e arte
José de Paula Ramos Jr., «Nota Editorial», p. 415
Roberto Oliveira, «Nota Sobre “O Aprendiz de Feiticeiro”» [Goethe, «Der Zauberlehrling ], p. 417
Augusto Rodrigues, «Velhas Artes no Novo Mundo», p. 423
Colaboradores, 439

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Raphaël et les bibliothèques (trois billets)