samedi 15 novembre 2014

Calendrier des conférences

École pratique des hautes études,
IVe Section (Sciences historiques et philologiques)
Conférence d’Histoire et civilisation du livre

Calendrier des conférences pour l’année universitaire 2014-2015
Monsieur Frédéric Barbier, directeur d’études, directeur de recherche au CNRS (IHMC/ ENS Ulm), membre de l’Institut d’études avancées de l’Université de Strasbourg
Monsieur Pedro M. Catedrá, professeur à l'Université de Salamanque, directeur d'études invité étranger
Madame Emmanuelle Chapron, maître de conférences à l’université de Provence, membre de l'Institut universitaire de France, chargée de conférences à l'EPHE
Monsieur Jean-Dominique Mellot, conservateur général à la Bibliothèque nationale de France

Attention:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Elle se déroule au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage).
Les conférences sont tenues par Monsieur Frédéric Barbier, sauf indication contraire. 

Le présent calendrier est donné à titre temporaire.
Il sera modifié en fonction des informations qui nous parviendront. 

2014
1er décembre 1- Ouverture de la conférence. Une histoire de la « librairie parisienne » (1)
8 décembre 2- Une histoire de la « librairie parisienne » (2)
15 décembre 3- Une histoire de la « librairie parisienne » (3)
22 décembre Pas de conférence (vacances de Noël)
29 décembre Pas de conférence (vacances de Noël) 
2015
5 janvier 4- Un libraire parisien de la seconde moitié du XVIIIe siècle rédige son Journal : Siméon Prosper Hardy (1753-1789), par Madame Sabine Juratic, chargée de recherche au CNRS (IHMC)
12 janvier 5- Bibliothèques et transferts culturels : l’exemple de Strasbourg, 1538-1918
19 janvier 6- Les hommes du livre : biographie, prosopographie
26 janvier 7- Histoire des corporations du livre (1), par Monsieur jean-Dominique Mellot
2 février 8- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
9 février 9- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
16 février Pas de conférence (vacances d’hiver)
23 février Pas de conférence (vacances d’hiver)
2 mars 10-  Histoire des corporations du livre (2), par Monsieur jean-Dominique Mellot
9 mars 11- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
16 mars 12- De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues de bibliothèques (prélude à la visite de l’exposition de la Bibliothèque Mazarine)
23 mars 13- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
30 mars 14- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
6 avril Pas de conférence (lundi de Pâques)
13 avril 15- Le texte se tait, c’est le typographe qui parle. Introduction et étapes de la typographie bodonienne, par Monsieur Pedro M. Catedrá
20 avril Pas de conférence (vacances de printemps)
27 avril Pas de conférence (vacances de printemps)
4 mai 16- Bodoni, l’éditeur et le "politicien", de l’Europe des Bourbon à la France napoléonienne., par par Monsieur Pedro M. Catedrá
11 mai 17- À la recherche de la perfection. Le point de vue technique: rivalité typographique et éditoriale avec Baskerville et conflit avec les Didot, par Monsieur Pedro M. Catedrá
18 mai 18- Une bibliophilie d’autrefois: Bodoni dans les bibliothèques européennes, par Monsieur Pedro M. Catedrá
25 mai 19-  Histoire des corporations du livre (3), par Monsieur jean-Dominique Mellot
1er juin 20- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
8 juin 21- Histoire d’un imprimeur, du XVe au début du XIXe siècle
15 juin 22- Conclusion de la conférence

Rappel
Le directeur d’études donnera trois conférences à l'Université de Montréal:

Lundi 24 novembre, 17h
L'abbaye d’Elnone / Saint-Amand et sa bibliothèque, VIIe-XVIe siècle
Centre d'études médiévales / Carrefour des arts et des sciences

Mardi 25 novembre, 12h
La Nef des fous au XVe siècle: programme éditorial, statut du texte et problématique de la réception
Bibliothèque des livres rares et des collections spéciales

Mercredi 26 novembre, 11h45
«De l'argile au nuage»: une archéologie du catalogue de bibliothèque
École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI)

Attention: les sujets à jour des conférences de l'EPHE et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog (http://histoire-du-livre.blogspot.fr/). Par ailleurs, les auditeurs sont invités à se faire connaître à l’adresse frederic.barbier@ens.fr, de manière à recevoir par courriel les annonces hebdomadaires correspondantes. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez.
Il est rappelé que l'assistance aux conférences suppose d'être régulièrement inscrit auprès de l'École.
Transports en commun:
Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare (250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand). 

dimanche 9 novembre 2014

Histoire du livre et histoire de la civlisation: le legs d'Aby Warburg

On parle beaucoup, en ce moment (disons, on parle… dans certains cercles quelque peu spécialisés) de l’Institut Warburg de Londres, dont le sort paraissait indécis il y encore quelques mois (et dont le sort reste d’ailleurs incertain, une décision de justice pouvant toujours en remplacer une autre).
L’Institut Warburg intéresse bien entendu au premier chef les spécialistes d’histoire de l’art et d’histoire de la civilisation, mais il intéresse aussi les historiens du livre et des bibliothèques. Plusieurs plans peuvent être privilégiés pour une brève présentation du dossier. Le personnage, d’abord: comme très souvent, l’étude micro-historique (une famille, une biographie, etc.) construit comme le miroir d’une époque, et nous informe très puissamment sur des phénomènes beaucoup plus larges. À la naissance d’Aby Warburg, en 1866, nous sommes à Hambourg quelques années avant l’unification allemande sous l’égide de la Prusse. L’environnement est celui de la plus puissante «ville libre et hanséatique», politiquement autonome, d’orientation protestante libérale, tournée vers la modernité et enrichie par une situation géographique au débouché de l’Elbe qui en fera à la fin du XIXe siècle le grand port de la seconde puissance mondiale, l’Allemagne wilhelminienne.
À Hambourg, nous sommes aussi sur une frontière, aux portes du royaume de Danemark (jusqu’à la Guerre des duchés, Altona est au Danemark), et en relations constantes avec les Pays-Bas, avec les Îles britanniques, et avec l’outre-mer. Les liens de toutes sortes entre Hambourg et Londres sont tout particulièrement denses (comme les administrateurs français ont pu s’en rendre compte, sous le Premier Empire, lorsqu’ils se sont employés à imposer la stratégie du blocus continental à ce qui était pour un temps devenu la nouvelle préfecture du nouveau département des Bouches-de-l’Elbe). Rapidement, les États-Unis deviennent aussi un partenaire privilégié.
Le milieu des Warburg est pleinement intégré à cet environnement transnational et polyglotte. C’est celui d’une famille fortunée de la communauté juive, dont l’activité est traditionnellement celle de la «haute banque», mais au sein de laquelle le capital culturel jouit toujours d’un statut privilégié (on pourrait évoquer une autre famille de banquiers juifs hambourgeois du premier XIXe siècle, celle des Heine). La tradition rapportée veut que, alors qu’il a treize ans, en 1879, le jeune Aby propose à son cadet de prendre plus tard les rênes de la banque, pendant qu’il se consacrerait quant à lui à l’étude, et qu’il constituerait une collection de livres que la banque, précisément, permettra de financer.
Sept ans plus tard, voici Aby étudiant, d’abord à Bonn et à Munich, mais surtout, en 1889, à la nouvelle Université impériale de Strasbourg –une institution au statut très particulier, puisqu’elle constitue la seule fondation d’un établissement d’enseignement supérieur général en Allemagne depuis les premières décennies du XIXe siècle, et qu’elle bénéficie, comme Université du nouveau Reichsland et comme vitrine de la réussite allemande, de moyens financiers et humains exceptionnels. C’est à Strasbourg que le jeune homme soutient en 1892 son doctorat, avec une thèse consacrée aux «Représentations de l’Antiquité dans la première Renaissance italienne d’après l’exemple de Botticelli» (Sandro Botticellis Geburt der Venus und Frühling. Eine Untersuchung über die Vorstellungen von der Antike in der italienischen Frührenaissance). La thèse, très innovante de par sa réflexion entièrement tournée vers la problématique des influences, des transferts et de l’interdisciplinarité, sera soutenue sous la direction de Hubert Janitschek (en place de Carl Justi, professeur à Bonn), et publiée en 1893, alors que l'auteur va bientôt entreprendre une série de voyages d’étude, d’abord à Florence, puis aux États-Unis.
La méthode de Warburg est directement liée au livre et à la bibliothèque. Selon la bonne tradition classique, la bibliothèque constitue pour lui comme la matérialisation d’une «Histoire littéraire» (Historia litteraria) qui se donne elle-même à comprendre comme une histoire de la civilisation (alld: Kultur) et de la construction de la pensée. La bibliothèque est, au sens premier du terme, le laboratoire du chercheur, et c’est dans cette perspective que Warburg entreprend de constituer à Hambourg sa propre collections de livres, collection qui sera bientôt transmuée en institut de recherche… avant d’être mise à l’abri à Londres à l’époque de la montée du nazisme.
Mais l’accumulation des livres n’est pas tout, et c’est dans l’environnement spécifique de la Bibliothèque universitaire et régionale (Universitäts-und Landesbibliothek) de Strasbourg que Warburg élabore l’essentiel de sa méthode de travail, qui se fonde d'abord sur une méthode de classement des livres. Après la destruction des richissimes bibliothèques de Strasbourg dans le bombardement du Temple Neuf en 1870, on entreprend très vite de reconstituer des collections livresques les plus importantes possible. L’opération est conduite sous la direction de Karl August Barack, nommé à la tête de la nouvelle institution, et la bibliothèque est d’abord abritée dans une partie de l’ancien Palais-Rohan, où s’installe aussi l’Université. Le cadre de classement systématique a été mis au point par le «premier bibliothécaire», le philologue et orientaliste Julius Euting, sur le modèle de la Bibliothèque universitaire de Tübingen où lui-même a exercé pendant quelques années.
Dans le Palais-Rohan, les pièces disponibles sont souvent relativement petites (on parlera de «cellules»), de sorte que la mise en place d’une topographie des volumes suivant leur systématique aboutit à réunir, dans chaque pièce, de petites collections organisées autour d’un certain thème, mais qui se prêtent à toutes sortes de mises en relations inattendues. Comme il est de règle en Allemagne, un point décisif réside dans la possibilité pour les enseignants et pour les étudiants les plus avancés d’accéder directement aux exemplaires (donc aussi, de changer de salle de consultation): à chacun de partir à la découverte, de construire son propre itinéraire de recherche, et d’expérimenter des associations d’idées et des hypothèses auxquelles il n’aurait jamais pensé a priori
La mise en place de la systématique, sa superposition à la topographie, et surtout l’accès direct aux rayons, sont les trois éléments que Warburg mettra en œuvre dans sa propre bibliothèque, transformée en centre de recherche en 1926, sur quatre étages, avec le choix d’un dispositif architectural qui prend la forme d’une élégante ellipse (cf cliché). La bibliothèque de Warburg constitue «l’expression la plus vivante et convaincante» (Ernst Gombrich) du rêve de son créateur, d’une Kulturwissenschaft (science de la civilisation) unitaire. Mais le temps n’est bientôt plus à la liberté de recherche et, quatre années à peine après la mort de Warburg, la bibliothèque sera discrètement transportée à Londres (1933). Souhaitons lui bon vent, et qu’en nos débuts du XXIe siècle nous ne défassions pas ce que les nazis n’ont pas pu détruire. Signalons aussi que la tradition de Warburg se retrouve dans quelques autres (trop rares) institutions comparables, notamment dans la Bibliothèque de Wolfenbüttel telle qu'elle a été conçue comme centre d'histoire du livre et de la civilisation par celui qui l'a réellement fondée une seconde fois, à savoir Paul Raabe.

Aby Warburg, Sandro Botticellis »Geburt der Venus« und »Frühling«. Eine Untersuchung über die Vor- stellungen von der Antike in der italienischen Frührenaissance
Positions : Inaugural-Dissertation, [Frankfurt a./M.], [s. n.], [1892].
Édition complète : Hamburg, Leipzig, Voss 1893.

mardi 4 novembre 2014

Trois conférences d'histoire du livre

Frédéric Barbier
directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études
(conférence d'Histoire et civilisation du livre)

Trois conférences d'histoire du livre

Montréal, Université de Montréal


Lundi 24 novembre, 17h
L'abbaye d’Elnone / Saint-Amand et sa bibliothèque, VIIe-XVIe siècle
Centre d'études médiévales / Carrefour des arts et des sciences

Mardi 25 novembre, 12h
La Nef des fous au XVe siècle:
programme éditorial, statut du texte et problématique de la réception
Bibliothèque des livres rares et des collections spéciales

Mercredi 26 novembre, 11h45
«De l'argile au nuage»: une archéologie du catalogue de bibliothèque
École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI)

jeudi 30 octobre 2014

Cours inaugural d'histoire du livre

Cours inaugural de Christophe Gauthier
Christophe Gauthier, professeur d'histoire de l'édition et des médias à l'époque contemporaine (XIXe-XXIe siècles) à l’École nationale des chartes, donne son cours inaugural intitulé
«Faire l’histoire des industries culturelles au temps de leur dématérialisation»
le mardi 4 novembre 2014, à 17 heures,
à l'École, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris (salle Léopold-Delisle).
La chaire d’histoire de l’édition et des médias à l’époque contemporaine procède d’une tradition bien établie à l’École nationale des chartes. Ses enseignements associent non seulement l’histoire du livre, mais aussi de la presse et des médias sous toutes leurs formes, ainsi que l’histoire de la photographie et du cinéma, en somme la plus grande part des industries culturelles des deux derniers siècles. Au moment où triomphe non point tant le numérique que la dématérialisation des supports, l’histoire de ces objets culturels, qui sont aussi des biens de consommation, se trouve investie d’enjeux convergents.
En premier lieu, le terme d’industries culturelles constitue un dénominateur commun tendant à inscrire dans un processus d’industrialisation et de massification des agents (inventeurs, fabricants, producteurs), des objets et des usages, dont la photographie, le journal, le roman et le cinéma sont partie prenante à l’orée du XXe siècle. Cent ans plus tard, la disparition progressive du support –ou plutôt sa contingence– affecte l’ensemble des objets qui dominent le champ des industries culturelles. Alors que le siècle précédent avait vu triompher la représentation publique et le spectacle de masse, cet effacement a pour corrélat la dissémination des écrans, une proximité nouvelle avec des images désormais omniprésentes, mais inscrites dans un environnement domestique qui révolutionne les pratiques culturelles et leur appréhension.
Enfin, la dématérialisation des industries culturelles pose la question de leur collecte et de leur conservation; elle contribue à l’édification de nouveaux objets patrimoniaux qui, par contrecoup, interrogent la notion même de patrimoine.

lundi 20 octobre 2014

À propos de la causalité

La causalité est un concept que son évidence apparente rend d’autant plus dangereux pour l’historien: la logique implicite est fondée sur la chronologie, et sur l’idée selon laquelle un phénomène est déterminé (causé?) par ce qui le précède. Idée bien entendu juste, et bien entendu en partie fausse. Signalons au passage que cette structure trouve comme son miroir dans la syntaxe linéaire d’un certain nombre de langues, dont le français: l’ordre normal des mots, qui place en tête le sujet (le chat), puis le verbe (mange) et enfin le ou les compléments (la souris), fonctionne comme une manière de paraphrase de la construction de la causalité.
Voici l’exemple, bien connu, de l’articulation entre l’imprimerie et la Réforme. En 1411 à Prague, Jan Hus condamne le commerce des Indulgences et la conception contractuelle de la religion (conception selon laquelle s'habiller d'une certaine manière, se conformer à un certain nombre d'interdits, par ex. en matière alimentaire, etc., offre des garanties quant au devenir après la mort).  En 1412, une bulle sur les Indulgences est brûlée publiquement à Prague, et la Réforme hussite tend à s’imposer: la référence ultime est celle de l’Écriture, à laquelle chacun devra avoir accès. Il faut par suite en favoriser la diffusion en vernaculaire, et travailler à étendre l’alphabétisation. Mais Hus est excommunié, il sera condamné à mort et exécuté lors du concile de Constance (1415). À Prague, la réaction est violente (1419): c’est la première défenestration, et la proclamation des Articles de Prague qui instituent la libre prédication, la pauvreté du clergé et la formation d’une armée populaire. La première Guerre de Bohème s’achèvera par l’écrasement des révoltés les plus radicaux à Lipany en 1434.
Un siècle plus tard, le besoin de réformer l’Église est encore plus répandu, tandis que la réflexion de Luther fait, par plusieurs de ses éléments, fortement penser à celle de Hus, jusqu’à sa condamnation des Indulgences par ses Thèses de 1517. Le parallèle pourtant s’arrête-là: alors que Jan Hus a été exécuté, et que la révolte hussite est finalement écrasée dans le sang, Luther trouvera sympathie, appui et protection auprès d’un certain nombre de grands personnages, et la Réforme se diffusera, sous ses différentes formes, dans une large partie de l’Europe.
Lettre d'Indulgences, 1480 (Archives municipales de Valenciennes)
La conséquence semble évidente, et a déjà été proclamée comme telle par les contemporains: si la Réforme de Luther s’impose là où le programme de Hus a échoué, c’est qu’elle a disposé d’un formidable outil de diffusion, en l’espèce de la typographie en caractères mobiles. L’imprimerie est un don de Dieu, et les professionnels du livre sont comparés aux apôtres travaillant à répandre la Parole du Christ –pour résumer d’une formule, la Réforme est la fille de l’imprimerie. L’historien pensera bien sûr au classique d’Elisabeth Eisenstein, The Printing Revolution in early modern Europe (Cambridge, 1983), et aux débats enflammés que ce livre a pu susciter entre des spécialistes plus ou moins bien informés.
C'est que, en histoire, la causalité n'est pas un concept, mais un paradigme qui doit s’analyser à la fois dans le temps et par rapport à un contexte donné. L’apparition de l’imprimerie se produit ainsi dans un espace bien déterminé (nous avons proposé la formule de «paysage culturel»), celui de  villes riches, actives, autonomes sur le plan politique, et qui fonctionnent largement en réseau, du Rhin et de l’Europe médiane (de l’Allemagne danubienne à la Bohème). Par un certain nombre de ses caractéristiques, cette géographie est celle d’une modernité sensible aussi bien dans les domaines de l’économie et de la société, que de la politique, de la réflexion intellectuelle –et du sentiment religieux. Rappelons simplement que la devotio moderna se développe tout particulièrement autour de Cologne et de Deventer, et que la mystique rhénane trouvera l’un de ses points d’appui majeurs à Strasbourg…
C’est dans ce même espace, où travaille un temps un personnage comme le Praguois Prokop Waldvogel, que les techniques dites prototypographiques connaissent leur premier essor. Le besoin d’innover qui y est ressenti concerne aussi bien l’Église et sa réforme souhaitable, que la formation intellectuelle et l’alphabétisation. Cet espace sera celui de l'apparition et de la première diffusion de la typographie en caractères mobiles.
Or, le changement du paradigme (la première révolution du livre) induit un certain nombre de conséquences qui ne pouvaient nullement être repérées d’abord: l’innovation dégage un nouvel horizon de possibilités, dont on ne mesurera qu’à terme combien il se trouve élargi et combien les problèmes désormais sensibles peuvent être difficiles. Ce qui nous amène à deux points, sur lesquels nous conclurons.
D’abord, la causalité n’induit jamais l’obligation, même si le glissement est très facile de l’une à l’autre –on peut expliquer comment les choses se sont passées, mais non pas démontrer qu’elles devaient nécessairement se passer ainsi. À chaque moment, un éventail de possibilités est ouvert, entre lesquelles des choix se font, choix qui eux-mêmes contribueront à réorienter le champ des possibles, et à reconfigurer plus ou moins en profondeur le dispositif d’ensemble. La métaphore du «ferment» de Febvre et Martin revient, d’une certaine manière, à décrire ce type de phénomènes articulant continuité et changement.
La seconde conséquence, propre à l’historien, concerne l’impératif de la contextualisation, notamment sur le plan géographique. Il y a ainsi une grande marge, entre la glorieuse capitale royale de Prague, en son temps l’une des plus riches villes d’Europe, et la petite Residenzstadt et ville universitaire de Wittenberg, avec ses trois ou quatre mille habitants vers 1510. Le mouvement hussite prend une dimension de révolte nationale et de révolution sociale, et il concerne l’électorat le plus riche du Saint-Empire –sur un certain nombre de plans, il est donc particulièrement dangereux. Les enjeux sont d’autant plus différents par rapport à ceux du luthéranisme que ce dernier, un siècle plus tard, trouvera l’appui de princes ou de villes alors intéressés à s’affranchir peu ou prou du joug impérial, et qu’il se prononcera précisément contre les révoltes paysannes de 1524-1525…
Alors, oui, l’imprimerie a rendu possible la Réforme et participé largement de son succès, mais elle n’en est évidemment pas la «cause».

dimanche 12 octobre 2014

Colloque: "Ouvrir les bibliothèques au public"

16-18 octobre 2014, Orléans
Ouvrir les bibliothèques au public
Colloque international à l’occasion du Tricentenaire de l’ouverture
de la Bibliothèque publique d’Orléans

Une bibliothèque "publique" qui se présente sous une autre appellation: la grille de la Bibliotheca Palatina, bibliothèque publique ouverte dans les murs de la Hofburg de Vienne
Jeudi 16 octobre 2014, au Studium, rue Dupanloup

9h30. Accueil des participants.
10h. Ouverture du colloque
1ère session. Le temps des lettrés (1)
10h45.Isabelle Pantin (ENS) «La Bodléienne d’Oxford, parangon des bibliothèques publiques?»
11h15. Dominique Varry (ENSSIB) «Trois bibliothécaires du XVIIIe siècle et leurs livres»
11h45-12h30. Discussion
12h30-14h30 Pause

14h30 Conférence d’Olivier Rey (CNRS/Paris 1) «Métamorphoses de la lecture»
15h30. Andrea De Pasquale (Biblioteca Nazionale Centrale, Rome) «L’ouverture au public des bibliothèques des anciens États italiens au siècles des Lumières»
16h. Frédéric Barbier (CNRS/EPHE) «L'esprit protestant et la bibliothèque: le cas de Strasbourg, 1789-1870» (cf résumé infra)
16h30.Thierry Dubois (Bibliothèque de Genève) «Le système de souscription de la bibliothèque publique de Morges»
17h-17h45. Discussion

Vendredi 17 octobre 2014, à la Médiathèque, place Gambetta

2e session. Le temps des lettrés (2)
9h30. Lecture du Livre de sable de Jorge Luis Borgès
10h. Emmanuelle Chapron (Université d'Aix) «Le catalogue imprimé: un surcroît de publicité?»
10h30-10h45. Pause
10h45-11h15. Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine) «Comment Mazarin a "donné sa bibliothèque au public" : les étapes méconnues du projet mazarino-naudéen»
11h15-11h45. Jean-Pierre Vittu (Université d'Orléans) «Du répertoire à l’instrument bibliographique: les catalogues imprimés de la bibliothèque d’Orléans au XVIIIe siècle»
11h45-12h30. Discussion
12h30-14h30. Pause

3e session. Vers la lecture pour tous
14h30. Patrick Latour (Bibliothèque Mazarine) «Un exemple de darwinisme bibliothéconomique : la Bibliothèque Mazarine au XIXe siècle»
15h. Jean-François Dubos (Service Historique de la Défense) «Quand la "Grande Muette" ouvre ses portes : le cas de la bibliothèque du Service Historique de la Défense»
15h30-15h45. Pause
15h45. Kmar Ben Dana (Université de la Manouba-Tunis) «D’un centre d’étude des Pères blancs à une bibliothèque de recherche: IBLA, Tunis»
16h15. Marie-Cécile Bouju (Université de Paris 8) «Du militant à l’usager: le PCF, les bibliothèques et leur public, 1920-1955»
16h45-17h30. Discussion

Samedi 18 octobre 2014, au Studium, rue Dupanloup
4è session. La lecture publique
9h30. Pierre Allorant (Université d'Orléans) «La bibliothèque d'Orléans au XIXe siècle entre la municipalité et l'État»
10h. Agnès Sandras (BNF) «Que se cache-t-il derrière les statuts des bibliothèques populaires?»
10h30-10h45. Pause
10h45-11h15. Hind Bouchareb (BNF) «Une lente conversion à la lecture publique: disparités et évolution des discours politiques locaux sur les bibliothèques dans l’entre-deux-guerres»
11h15-11h45. Antoine Prost (Université de Paris I) «De la bibliothèque à la Médiathèque» 11h45-12h30. Discussion

Organisation
Jean-Pierre VITTU, Université d’Orléans POLEN EA 4710
Corinne LEGOY, Université d’Orléans POLEN EA 4710
Olivier MORAND, Médiathèque d’Orléans

Lieux du colloque
Studium, 1 rue Dupanloup, Orléans;
Médiathèque, 1 place Gambetta, Orléans

Renseignements: Michelle Randimbiarison, Secrétariat recherche, Collegium LLSH
michelle.randimbiarison@univ-orleans.fr
00 33 (0)2 38 41 73 51

Résumé. Les analyses de Max Weber sur L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme ont marqué une avancée décisive dans la construction d’une théorie de la modernité: les principaux éléments présentés par l’auteur comme caractéristiques étaient le sens de la responsabilité, le privilège donné au service de la communauté ou de la collectivité, et le primat qui est celui de la formation et de la professionnalisation (éthique de la Beruf).
L’objet de la communication sera de montrer que ces caractéristiques s’appliquent non seulement à la problématique de la genèse du capitalisme, mais aussi à celle des bibliothèques. L’exemple de Strasbourg permettra de mettre en évidence les grandes étapes d’une politique inspirée par le protestantisme, de la saisie des biens d’Église par la Ville (1524) à la fondation de la Haute École et à l’organisation d’une bibliothèque publique modèle (1538). À la Révolution, les biens des Églises protestantes ne sont pas confisqués en Alsace, de sorte que le développement de la «Bibliothèque de Strasbourg», devenue la plus riche de province, peut se poursuivre sur les mêmes bases au fil du XIXe siècle... jusqu’à sa destruction complète lors du bombardement du 24 août 1870.

lundi 6 octobre 2014

Le choc des générations


Quelques jours passés à Mayence sont l'occasion de revoir le Musée Gutenberg et d'évoquer le souvenir de saint Boniface, mais aussi de découvrir quelques dessins affichés dans sa vitrine par un libraire qui ne manque certes pas d'humour (le cliché est médiocre, parce qu'il est pris à travers la vitre, et en plein soleil).
Le premier de ces dessins met en scène un monsieur d'un certain âge, assis au milieu de sa bibliothèque, en train de lire. Il s'adresse à son fils, et lui dit avec émotion, en désignant les livres: "Tout cela t'appartiendra un jour". Mais le monsieur d'un certain âge parle en réalité tout seul: le petit garçon, assis par terre, appuyé sur le fauteuil, est quant à lui fasciné par ce qu'il voit sur la tablette qu'il tient dans les mains (on ne sait pas s'il lit un "@book", ou s'il est plongé dans les méandres de quelque jeu électronique).
A l'heure où le commerce de la librairie de détail se fait plus problématique (il est loin, le temps où la substitution d'une enseigne de mode à la librairie PUF du boulevard Saint-Michel avait choqué), notre libraire ne manque pas non plus d'un certain courage, en affichant ainsi une manière de prédiction peu réjouissante quant à l'avenir de sa branche d'activités. Le dessin ne propose-t-il pas, encore plus largement, une réflexion sur le cours de la vie humaine, et sur la difficulté de transmettre, même à ceux que nous aimons, quelque chose de notre univers de choix et de préférences?