mercredi 29 juillet 2015

Werther: mise en scène du drame

Un petit mot, aujourd’hui, au sujet de l’illustration.
Le Werther de Goethe est un roman pour l’essentiel composé de lettres, et divisé en deux parties. Sa traduction française donnée à Maestricht en 1776 se présente de manière élégante, dans le format courant de l’époque (in-douze), chaque partie étant introduite par une page de titre elle--même décorée d’une vignette sur cuivre de Daniel Nikolaus Chodowieki. Issu d’une famille de négociants de Danzig /Gdansk en 1726, Chodowiecki réussit pourtant à éviter la carrière à laquelle il était destiné, pour se lancer dans la peinture, le dessin et la gravure. À l’âge de cinquante ans (1776), il s’est imposé comme l’un des artistes les plus renommés d’Allemagne, auquel les principaux libraires éditeurs font appel pour illustrer leurs nouveautés. Parmi eux, le parisien Jean-Edme Dufour, associé à Maestricht avec son confrère suisse, Philippe Roux, pour leur édition du Werther en français.
Les deux petits cuivres nous donnent l’occasion de revenir un instant sur la question de l’illustration des textes imprimés. Les scènes représentées, d'une manière qui évoque le théâtre, sont emblématiques du roman de Goethe. En tête, voici Charlotte, dans une robe de bal pourtant relativement simple (on annonce en fait une sorte de partie de campagne). Elle est entourée de six enfants auxquels elle distribue des tartines de pain beurré (p. 51-52), mais lève les yeux dans l’instant même où Werther se présente à la porte pour l’accompagner au bal. C’est là la scène initiale de leur amour: Werther passe un petit peu par hasard dans la «maison de chasse» du «bailli S.», dont il a fait la connaissance, et il découvre à l’improviste «le trésor caché dans cette retraite» (p. 48). 
En tête de la seconde partie, Chodowiecki a représenté, dans un cadre plus sombre, la scène même du drame final, à savoir la chambre de Werther. On devine, à la présence d’une main, le cadavre allongé sur le lit dont les rideaux sont tirés. À gauche du lit, une «silhouette» de Charlotte découpée sur le mur et, entre les deux fenêtres, un bureau ouvert, avec une lettre et un pistolet; un deuxième pistolet est posé sur le fauteuil devant le bureau.
Nous approchons de Noël, la fête familiale par excellence, et Charlotte veut rompre avec Werther, faute d'avoir avec lui des relations moins passionnées. Le soir, Werther écrit à Albert, le mari de Charlotte, pour lui demander de lui prêter ses pistolets en vue d’un voyage qu’il doit faire. C’est la scène la plus célèbre du roman (2e partie, p. 184): Albert lit la lettre, déclare «Je lui souhaite un bon voyage», et se tourne vers Charlotte pour qu’elle remette les pistolets au domestique. Charlotte pressent le drame, et se retire, bouleversée, dans sa chambre. Werther, de son côté, rédige une dernière lettre à celle qu’il aime, et se suicide, assis à son bureau, seul au cœur de la nuit.
Les deux illustrations de Chodowiecki encadrent ainsi exactement l’histoire de la malheureuse passion de Werther, de l’instant de sa naissance à celui de sa destruction brutale. L’opposition la plus sensible est celle de la mise en scène: à la première partie, la pièce est nue, et tout l’intérêt se concentre sur les personnages. Nous voyons, d’une certaine manière, par les yeux des amoureux, pour lesquels le monde extérieur n’existe soudainement plus, hors les liens d’affection de Charlotte pour ses jeunes frères et sœurs. Pour la seconde partie en revanche, l’artiste nous donne la représentation précise de la chambre de Werther, avec un certain nombre de détails liés au drame (les pistolets, le fauteuil et le bureau, la lettre, la fenêtre): le monde des amoureux est désormais vide, la présence humaine ne peut qu’être devinée à la petite silhouette de la main tombée sur le lit, en arrière-plan.
Au moment crucial où l’on découvre le drame, l’esprit enregistre paradoxalement avec une précision d’autant plus grande les détails de son cadre. Pour autant, la mise en scène achoppe ici sur l’essentiel: dans le roman, Werther n’est pas allongé sur son lit lorsqu’il se suicide. On peut supposer que l’artiste a renoncé à l’image par trop tragique du suicide: Werther, « baigné dans son sang » (p. 197), le crâne brisé, effondré après les « mouvements convulsifs » causés par le douleur. Il préfère une représentation abstraite de la mort, et s’écarte ainsi de la lecture littérale du texte de Goethe. Paradoxalement, cette représentation détaillée d’une chambre en définitive très ordinaire acquiert une force de suggestion extraordinaire par le fait que le lecteur y reconnaît immédiatement le cadre du drame passionnel –et l’universalité possible de celui-ci : le cadre de la vie quotidienne est celui du drame que chacun pourrait vivre à l’heure du Sturm und Drang (le grand fauteuil à l'avant-plan restera désormais inoccupé). L’historien du livre ajoutera simplement que l’absence de toute légende qui accompagnerait les images témoigne de ce que l’histoire de Werther est, deux ans à peine après la première publication, assez universellement connue pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en expliciter la représentation. 

Bibliographie: Rudolf Schenda, «La lecture des images et l’iconisation du peuple», trad. Frédéric Barbier, dans RFHL, 114-115, 2002, 1ère livr., p. 13-30 (trad. de l’allemand). Klaus Laermann, «Werther auf der Schwelle: Überlegungen zu einer Werther-Illustration von Daniel Schodowiecki», dans Wechsel der Orte..., Göttingen, Wallstein, 1997, p. 84 et suiv.
Les vignettes de Chodowiecki sont répertoriées dans le catalogue dressé par Johann Adam Freiherr von Aretin, sous les numéros 151 et 152, et sous les mêmes deux numéros dans le catalogue de Wilhelm Engelmann.

lundi 27 juillet 2015

Le Werther de Goethe

Nous avons déjà évoqué Goethe, avec la traduction de Hermann et Dorothée, nous avons aussi souligné (encore tout récemment à Chaumont-sur/Loire) l’intérêt croissant pour l’Allemagne sensible en France à compter des années 1770. Dans ce mouvement qui se développera sur plusieurs générations, un milieu transnational en partie orienté vers la Suisse et les pays rhénans joue un rôle privilégié: nous y retrouvons à la fois des intellectuels (comme Madame de Staël) et des libraires éditeurs (comme Treuttel et Würtz). Voici, aujourd’hui, un autre personnage remarquable de ce groupe d’«intermédiaires culturels» de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle, en la personne du Lausannois Georges Deyverdun, l’un des premiers traducteurs du Werther de Goethe (rappelons que l'édition originale allemande date de 1774):
Goethe, Johann Wolfgang
Werther, traduit de l’allemand. Première [Seconde] partie [trad. Georges Deyverdun],
À Maestricht; chez Jean-Edme Dufour et Philippe Roux, imprimeurs & libraires, associés, M.DCC.LXXXVI [1776],
[2-] VIII-201 p., [1] p. bl., + [2-]230 p., [2] p. bl., 12°, vignettes en t. d. aux deux p. de titre, par Daniel Chodowiecki.
Il s’agit de la deuxième traduction du roman de Goethe en français: une première traduction, faite par le baron von Seckendorf, a été donnée à Erlangen en 1776, mais elle est très médiocre. L’édition de Maestricht propose donc au lecteur la première traduction française de bonne qualité. Celle-ci a été réalisée par une figure paradigmatique des Lumières, Georges Deyverdun (Lausanne, 1734-Aix-les-Bains, 1789). Issu d’une famille de négociants lausannois dont la fortune a été en partie dilapidée par son père, Deyverdun rencontre Edward Gibbon à Lausanne en 1753, et il s’intéressera toujours de près au mouvement des idées, à la littérature et au théâtre.
C’est en définitive pour des raisons financières qu’il quitte Lausanne pour Berlin et la Prusse en 1761: il est d’abord gouverneur des princes de Holstein à Koswig (1761), mais le poste est difficile. Il réussit alors, grâce à l’intervention de sa cousine germaine Louise Deyverdun auprès de Samuel Formey à Berlin, à venir à Stettin comme gouverneur des jeunes Friedrich (1754-1816) et surtout Ludwig (1756-1817) von Württemberg, les deux fils du duc Friedrich Eugen et de son épouse Friederike Sophia Dorothea von Brandenburg-Schwedt. Cette place correspond à une véritable promotion, puisque Deyverdun doit diriger quatre «maîtres et leurs assistants», et remplir en outre la charge de bibliothécaire de la duchesse.
À la suite apparemment d’un amour malheureux (selon ce que rapportera Gibbon: s’agirait-il de la cousine susnommée?), Deyverdun rejoint en 1765 Gibbon à Londres et à Buriton. D'abord employé au secrétariat d’État de Hume, il est engagé comme précepteur de Sir Richard Wosley (1751-1805) et de plusieurs autres jeunes gens. Il les accompagne au cours de leurs voyages sur le continent, où Sir Richard se rend en 1769-1770 ; en 1772, il sert pareillement de mentor au jeune Philipp Stanhope, qui doit visiter l’université de Leipzig. Dans le même temps, il publie à Londres, toujours avec Gibbon, le périodique des Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne (1768-1769).
Mais Deyverdun rentre définitivement à Lausanne (Ouchy) en 1772, et y fonde une «Société littéraire», contribuant efficacement «à la formation de ce milieu libéral et cosmopolite où l'on retrouvera les Crousaz, les Constant de Rebecque, Necker, Mme de Charrière, etc.» (Alain Juillard). Nous le retrouvons qui accompagne Alexander Hume à Göttingen en 1775, mais c’est toujours à Lausanne qu’il travaille à partir de 1774 à sa traduction du Werther –il fait lui-même allusion au fait qu'il aurait alors lui aussi souffert d'un chagrin d'amour (p. II). Nous ignorons malheureusement tout des conditions de la publication, et des rapports éventuels entre Deyverdun et les grands libraires imprimeurs associés à Maestricht.
Avec Deyverdun, nous touchons réellement à l’un de ces «intermédiaires culturels» qui ont joué un rôle capital dans les transferts au sein de la République européenne des lettres à l’époque des Lumières. Son cursus met en évidence le rôle des réseaux de parenté, d’amitié et de connaissances, mais aussi celui des académies (surtout celle de Berlin). Il illustre la dimension transnationale de ces personnages qui cherchent à faire carrière grâce à leur formation, le cas échéant à leurs connaissances linguistiques (Deyverdun sait le français, l’allemand et l’anglais), à leurs compétences intellectuelles –et à leur plume. Même si la situation financière de Deyverdun s'améliore après son retour à Lausanne, il préfigure lui aussi ces «prolétaires en jaquette» que seront les enseignants, précepteurs et autres plumitifs en Europe occidentale au XIXe siècle.
On sait que le roman de Goethe est médiocrement accueilli par la critique française, ce qui n’empêche nullement qu’il ne connaisse un très grand succès: on considère que la publication du Werther marque symboliquement les débuts du romantisme –le jeune Bonaparte, comme Chateaubriand, en fait l’une de ses lectures favorites. Goethe lui-même dira avoir été surpris par le phénomène, et par l’épidémie de suicides provoquée par la lecture du livre: «L'effet de ce petit livre fut grand, monstrueux même, mais surtout parce qu'il est arrivé au bon moment» (Conversations avec Eckermann). Notre exemplaire provient de la bibliothèque du château de La Rivoire à Vanosc (Ardèche) dans la première moitié du XIXe siècle: il illustre en effet la permanence de l’intérêt pour le romantisme allemand chez certains petits nobles de la province française (ici, la famille de Canson) à l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet.

Christian Helmreich, «La traduction des Souffrances du jeune Werther en France (1776-1850). Contribution à une histoire des transferts franco-allemands», dans Revue germanique internationale, 1999, 12, p. 179-193. Cet article se concentre cependant sur l’étude comparée des différentes traductions, sans envisager le point de vue de l’histoire du livre.
Daniel Roche, «Le précepteur, éducateur privilégié et intermédiaire culturel», dans Les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Fayard, 1988, p. 331-349.
André Bandelier, Des Suisses dans la République des Lettres. Un réseau savant au temps de Frédéric le Grand, Genève, Slatkine, 2007.

mardi 7 juillet 2015

Excursion à Chaumont-s/Loire

Comme dans le rêve du Grand Meaulnes, le château surgit au-dessus du jardin
Une promenade à Chaumont (Chaumont-s/Loire) est l’occasion d’une véritable coupe sur plusieurs siècles dans la logique des systèmes de domination «à la française».
1) Nous sommes, d’abord, dans l’orbite des plus grands princes territoriaux, et de la monarchie elle-même. Sur son éperon au-dessus du fleuve, Chaumont a en effet été élevé au tournant de l’an mille, en tant que forteresse des comtes de Blois face à leurs puissants voisins d’Anjou. Mais la forteresse passe bientôt aux mains de la richissime famille d’Amboise –le cardinal Georges d’Amboise sera le propre ministre de Louis XII, et François Ier lui-même est accueilli à Chaumont.
2) Après bien des péripéties, nous voici, au XVIIIe siècle, dans une tout autre logique: château et domaine sont acquis, en 1750/1751, par les Leray, qui sont des financiers originaires de Nantes. Mais les Leray sont aussi des personnalités idéaltypiques des Lumières: grand-maître des Eaux-et-Forêts du Berry, Jacques Donatien Leray (1726-1803) est un familier du duc de Choiseul, ce qui lui permet d’être nommé gouverneur des Invalides. Il est surtout connu comme un partisan des Insurgents américains, qui à ce titre a accueilli Benjamin Franklin lui-même dans sa demeure de Passy. Parallèlement, il confie la direction de ses deux manufactures de Chaumont (poterie et cristallerie) à l'Italien Giovanni-Battista Nini, lequel réalise un ensemble extraordinaire de portraits en médaillons moulés en terre cuite. Dès 1785, le fils de Leray, dit James Leray, émigre aux États-Unis –mais il séjournera encore à plusieurs reprises à Chaumont.
3) Le troisième temps est celui de l’alliance entre la vieille noblesse –en l’occurrence, les princes de Broglie– et la nouvelle grande bourgeoisie la plus fortunée –les Say, célèbres industriels sucriers. Marie Charlotte Constance Say, l’une des plus riches héritières de France, achète le château de Chaumont en 1875, quelques mois avant que d’épouser le prince Amédée de Broglie. La jeune mariée saura faire de son domaine un des pôles les plus brillants de la vie mondaine de la Belle Époque, mais sa gestion déplorable sera à l’origine de la cession définitive de Chaumont à l’État en 1937-1938 – l’État, et aujourd’hui les autres collectivités publiques, dernier avatar des propriétaires de Chaumont…
Un mot s’impose encore, s’agissant de Chaumont: il touche, de manière paradoxale, la problématique des transferts culturels entre la France et l’Allemagne. Lorsque Madame de Staël cherche, en effet, à publier De l’Allemagne, elle se heurte à la rancœur de Napoléon: exilée hors de Paris, elle s'installe un temps chez Leray à Chaumont, où elle reçoit les épreuves de son livre, et où elle est visitée par des personnalités comme Schlegel. Mais toutes les précautions n’empêchent pas le ministre de la Police générale, Savary, de faire pilonner à Paris tout le premier tirage de l’édition de 1810 (14-15 octobre). L’auteur expliquera, en 1814:
Benjamin Franklin... en bonnet de nuit (Château de Chaumont)
Au moment où l'on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne l'ordre de livrer la copie sur laquelle on l'avait imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en voyage; j'écrivis donc au ministre de la police qu'il me fallait huit jours pour faire venir de l'argent et ma voiture (Préface de 1814, p. III-IV).
Madame de Staël ne cherche désormais plus d’issue du côté de la France: elle s'arrête d'abord à Coppet, puis elle vient à Vienne (1812), avant de gagner Saint-Pétersbourg et Stockholm, et enfin Londres (1814). Elle a emporté, en quittant Chaumont, un (peut-être deux) jeu(x) d’épreuves de l’édition de 1810, et un exemplaire du manuscrit, tandis que Friedrich Schlegel en avait déjà mis un autre jeu en sûreté à Vienne. La première édition de De l’Allemagne sera donnée à Londres en 1813, et la première édition française à Paris l’année suivante (avec la mention explicite de «seconde édition»).
La visite de Chaumont, et celle des somptueux jardins, est aujourd'hui à tous égard remarquable. On ne peut que d'autant plus regretter que le château n’expose que le fac-similé d’un exemplaire d’une édition de 1820 de De l'Allemagne (mais laquelle?), en indiquant qui plus est que ladite édition a été imprimée à Tours –hypothèse absurde dès lors que l’exil de Madame de Staël est alors terminé de longue date, mais hypothèse que l’on peut expliquer par l’intervention des grands imprimeurs-libraires Mame, pourtant établis à Paris… Quelques corrections s’imposent, y compris s'agissant du fait que la Bibliothèque nationale de France ne conserve évidemment pas le seul exemplaire connu de De l'Allemagne

Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, De l’Allemagne, seconde édition, Tome premier [troisième], À Paris, chez H. Nicolle, à la Librairie stéréotype, rue de Seine n° 12; chez Mame frères, imprimeurs-libraires, rue du Pot-de-fer n° 14 (Imprimerie de Mame), MDCXIV (1814), 3 vol., [4-]XVI-348 + 387 p., [1] p. bl., [4-]415 p., [1] p. bl., 8°.

samedi 4 juillet 2015

Soutenance de thèse sur Descartes et ses livres

La soutenance de thèse de Madame Julia Roger, à Caen le 2 juillet dernier, a donné lieu à des discussions qui intéressent directement l’historien du livre. Le travail de Madame Roger portait sur Descartes et ses livres. L’édition comme geste philosophique. Il s’agissait de montrer comment la volonté d’être publié est essentiellement liée à la construction même de la pensée cartésienne. Selon un topos classique, Descartes se présente comme un ennemi des livres, parce que ceux-ci sont critiquables, voire néfastes, en tant que ne transmettant pas la vérité ultime. Dans le même temps, l’énoncé même du propos montre que, pour Descartes, le livre bénéficie d’un statut tout particulier: c’est précisément parce qu’il se présente sous la forme accomplie du livre imprimé que le texte devrait toujours rendre compte d'une vérité fondamentale.

On sait les choix spécifiques faits par le philosophe pour sa première publication, celle du Discours de la méthode à Leyde, chez Jan Mairé, en 1637: publier à l’étranger, mais avec un privilège royal accordé à l’auteur, et par celui-ci rétrocédé au libraire hollandais. Bornons-nous simplement à observer que la conjoncture éditoriale des années 1620-1630 est quelque peu spécifique en France, avec le procès contre Théophile de Viau et la reprise en mains des années 1623-1625: les auteurs en vue suivent des stratégies d’écriture et de publication susceptibles de les mettre à l’abri de la censure et de l’interdit.
Mais ce qui est le plus remarquable, chez Descartes, c’est le rôle qu’il adopte en tant qu’intellectuel, entendons en tant que philosophe et que penseur, et dans le même temps en tant qu’auteur attentif à toucher son public de la manière la plus efficace possible. Il donne en effet toute son attention aux conditions de publication de ses textes: choix de la langue et du titre (celui de Discours est à cet égard remarquable), jeu des caractères typographiques les uns par rapport aux autres (par ex. l’italique), préférence pour une certaine mise en pages, organisation des alinéas, développements du paratexte, dispositions prises pour l’illustration, etc. La particularité de Descartes est, en l’occurrence, celle d’attacher une grande importance moins à l’ampleur de son lectorat (toucher le plus de lecteurs possible), qu’au principe d’encadrer la lecture pour interdire toutes les interprétations erronées de ses textes.
Il est très intéressant d’observer que Descartes, lorsqu’il veut transmettre sa pensée en tant que pensée logique, développe sa démonstration selon la logique même de l’écriture alphabétique et selon l’organisation du discours: il illustre ainsi pleinement l'idée selon laquelle la rationalité «n’apparaît (…) que dans l’exercice langagier, et donc dans l’acte communicationnel» (Jürgen Habermas). La thèse développée par Madame Roger est celle selon laquelle la publication successive de ses différents titres par l’auteur (ordo edendi) reproduit le développement de la pensée cartésienne (ordo conoscendi) en tant que pensée-à-communiquer: même si l’argument nous semble trop radical, sa démonstration est l’occasion de présenter nombre d’observations et de remarques qui intéressent au premier chef l’historien du livre –sur le statut d’un auteur (d’abord anonyme) et sur le statut du public, sur les pratiques de lecture, sur la stratégie des éditions, rééditions, traductions et éventuellement contrefaçons, etc.
Le seul aspect qui fait presque complètement défaut à la thèse (mais auquel auquel l’historien du livre ne peut qu'être sensible...) concerne la problématique de la réception: les dispositifs complexes mis en œuvre par Descartes et par ses éditeurs ont-ils, en définitive, fonctionné, et dans quelle mesure? Avec Descartes, la démonstration est faite, selon laquelle l’écrit, plus encore l’imprimé, reçoit le rôle de premier forum sur lequel se développe la discussion savante: la question reste celle moins de savoir si cette discussion a effectivement eu lieu à propos de ses travaux, que de déterminer dans quelle mesure la réception des œuvres de notre auteur a été, ou non, orientée par les choix éditoriaux qu’il avait faits.
Voici donc une thèse au sens plein du terme –entendons, une thèse qui se présente, phénomène beaucoup trop rare, comme ayant effectivement une «thèse» à défendre, et qui procède sur la base d’une enquête très approfondie et conduite avec une parfaite honnêteté intellectuelle. Terminons en soulignant le fait que nous sommes, ici, devant un travail qui correspond à la définition même de l’herméneutique: considérer les énoncés (les discours) comme l’expression des intentions du locuteur / auteur ; mais aussi comme construits en vue de l’établissement d’une certaine relation entre le locuteur / auteur et l’auditeur / lecteur ; et, in fine, comme voulant exprimer et transmettre un discours à propos de quelque chose existant dans le monde. L’herméneutique, c’est l’étude du «langage au travail, c’est-à-dire [du langage] tel qu’il est utilisé par les participants pour accéder à la compréhension commune d’une chose, ou pour atteindre une même manière de voir» (Jürgen Habermas).
Une définition idéalement illustrée par l’exemple de Descartes –et par cette thèse exemplaire.

Julia Roger, Descartes et ses livres. L’édition comme geste philosophique, thèse de doctorat en philosophie, Caen, 2015, 2 vol. dactyl.
La thèse a été préparée sous la direction conjointe de Vincent Carraud, professeur de philosophie à l’Université de Paris IV, et de Gilles Olivo, professeur de philosophie à l’Université de Caen. Le jury était composé, outre les deux directeurs de thèse, de Messieurs Igor Agostini, professeur d’histoire de la philosophie moderne à l’Université du Salento (Lecce), Jean-Robert Armogathe, directeur d’études honoraire à l’EPHE, et Frédéric Barbier, directeur d’études à l’EPHE.

samedi 27 juin 2015

Projet de colloque sur les éphémères

Université de Cergy-Pontoise
Programme de recherche PatrimEph

Colloque Les éphémères et l’événement (XVIe-XXIe siècle)
12 et 13 février 2016 

Appel à communication
(Texte communiqué par Mme Florence Ferran)

Programme de recherche pluriannuel (2014-2016), PatrimEph (Patrimonialisation des Ephémères) propose d’interroger la place des éphémères dans notre patrimoine. Il s’agit non seulement d’analyser le paradoxe que constitue la patrimonialisation de ces petits documents du quotidien (libelles, pamphlets, tracts, étiquettes, affiches, prospectus) mais aussi d’interpréter le rôle de ces imprimés dans la construction de notre histoire culturelle, dans une perspective diachronique large et comparatiste (avec une dimension européenne).
PatrimEph entend ainsi contribuer non seulement à une approche critique du patrimoine mais aussi à l’exploration de ce continent méconnu de nos disciplines de lettres et sciences humaines, particulièrement en France où, contrairement à la Grande-Bretagne, on ne bénéficie ni d’un répertoire pour localiser les fonds d’éphémères, ni d’une nomenclature de référence pour les identifier, les nommer et les classer.
Deux premières rencontres ont d’ores et déjà permis:
1/ de rassembler des collectionneurs, conservateurs et chercheurs en lettres, histoire, histoire de l’art pour dresser un état des connaissances sur les éphémères: nomination et caractérisation de ces documents, identification des acteurs de leur patrimonialisation (éditeurs, imprimeurs, collectionneurs, conservateurs), histoire de quelques fonds d’éphémères caractéristiques, problèmes soulevés par leur exploitation, perspectives de recherches dont ils sont porteurs (Journées d’étude des 17 et 18 janvier 2014, UCP et BNF - Estampes).
2/ d’aborder les éphémères d’un double point de vue taxinomique et épistémologique. Il s’agissait de comparer les typologies adoptées en Europe, de confronter le traitement des éphémères par les Bibliothèques, Musées, et Archives, mais aussi d’interroger les différents usages que pouvaient faire nos disciplines de cet objet encore largement impensé (Journées d’étude des 3 et 4 octobre 2014, BNF-Estampes et Archives Nationales).
Après une première phase lexicale, méthodologique et théorique, valorisée par une publication sur le site Fabula.org prévue cet été 2015, le projet entre dans une seconde phase thématique et historique, avec l’organisation d’un colloque sur les liens entre «Les éphémères et l’événement» qui fera l’objet d’une nouvelle publication.
L’attention portée à la définition, à la nomination, et au classement de ces imprimés a confirmé la nécessité d’un tel effort de conceptualisation et de catégorisation en l’absence d’une typologie de référence en France (et cet effort doit se poursuivre par la tenue d’un séminaire de travail). Elle a également révélé ses limites: d’une part, les éphémères ne sauraient être ramenés à une nomenclature, aussi raisonnée soit-elle, sans prise en compte –et donc connaissance– de leur aspect matériel, des modes singuliers de fabrication, d’utilisation, et de manipulation de ces objets. Matérialité qui, associée à une mémoire des usages, permet seule parfois l’intercompréhension culturelle des éphémères, lorsqu’on se risque à une démarche comparatiste à l’égard d’un champ qui pourrait peut-être bien relever de celui des «concepts nomades».
D’autre part, on saurait difficilement aborder les éphémères hors contexte, ces imprimés étant de fait intrinsèquement attachés aux circonstances, ordinaires ou extraordinaires, qui les ont fait naître. Le colloque «Les éphémères et l’événement» entend par conséquent procéder à une recontextualisation des éphémères, pour étudier leur rôle dans la construction de l'histoire –ou d'histoires–, comprendre la dialectique qu'ils peuvent faire jouer entre l'événement et le quotidien, mais aussi plus largement, réfléchir à leur rapport au temps, ouvrant sur une perception à la fois immédiate et différée de l’événement. En effet, les éphémères parvenus jusqu’à nous s’inscrivent nécessairement dans une double temporalité: d’un côté, ils se caractérisent par leur contingence, un rapport étroit à l’actualité; de l’autre, un éphémère n’est tel que parce qu’il est archivé, patrimonialisé, valorisé, à rebours de son origine; tout simplement parce qu’à l’origine, au moment de l’émission et de la circulation de tels documents, il n’y a pas d’éphémères en tant que catégorie constituée et consciente, mais une multitude de supports voués à des contextes et à des fonctions très différents, et qui tirent précisément leur efficace du fait qu’ils se coulent bien souvent dans une histoire du quotidien voire dans le silence des usages : étiquettes, emballages, tracts, timbres, tickets…
Comment les éphémères s’articulent-ils à l’événement (politique, artistique, culturel)? En sont-ils la trace, le reflet, ou ce qui contribue à le construire comme tel? Dans quelle mesure les éphémères nous permettent-ils de mettre en rapport une histoire de l’événement et une histoire du quotidien? Quelle valeur peuvent prendre hors de leur contexte d’origine ces documents qui en sont si fortement tributaires? Telles sont les questions qui pourront être évoquées.
Stable, accidentel, anecdotique, historique, trivial, fantastique, privé, public, individuel ou collectif…: «l’événement» est une notion diverse, pour ne pas dire fuyante, qui gagne à être repensée en rapport avec les éphémères. La définition des éphémères qu’a donnée Maurice Rickards, «the minor transient documents of everyday life» situe ces documents à l’horizon d’une histoire non factuelle, une histoire du long terme et de la vie quotidienne, ou encore d’une sociologie des usages voire d’une anthropologie. «L’événement» ici peut s’étendre à «tout ce qui arrive»: nombreux sont les éphémères qui scandent ainsi les événements traversés par l’individu au cours de sa vie personnelle ou sociale. Pensons à titre d’exemple, sur le plan de la spiritualité, aux images pieuses (communion, images de pèlerinage, etc.); sur le plan scolaire, aux bons points ou aux diplômes; aux menus, faire-part, affichettes ou autres documents par lesquels se lisent des rites sociaux importants (mariage, deuil…). L’éphémère serait la ponctuation imprimée d’une vie; pour l’analyser et le comprendre, il faut alors le replacer dans le contexte non seulement d’une biographie, mais d’une anthropologie qui restitue les rituels d’une communauté, dans lesquels les éphémères peuvent devenir des jalons essentiels.
Pourtant les éphémères portent aussi la trace des événements collectifs, qu’il s’agisse de manifestations officielles, de phénomènes politiques et religieux (rapportés par les livrets, brochures, opuscules, libelles, pamphlets) ou bien de simples faits divers: on retrouve là toute la tradition des canards de l’Ancien Régime, étudiés en France dans les années 1960 par Jean-Pierre Seguin, et plus largement des occasionnels et autres pièces de circonstances, auxquels Nicolas Petit consacre un chapitre de son étude des éphémères de la bibliothèque Sainte Geneviève en 1997. Les éphémères participent ainsi à la construction de l’événement à travers plusieurs phénomènes:
- un effet d’officialisation ou de publicité, quand les éphémères sont produits pour faire événement;
- un effet de prolifération, qui s’intensifie à partir du XIXe siècle, lorsque ces documents sont susceptibles d’être fabriqués en masse;
- un effet de politisation et d’appropriation de l’espace public, avec l’ambition d’agir sur l’opinion;
- un effet de patrimonialisation quand les éphémères sont précocement (parfois au moment même de leur diffusion) collectés, conservés et archivés, par des acteurs privés ou publics qui leur attribuent une valeur de témoignage, en lien avec une actualité jugée historique (cas des journaux de tranchée). L’éphémère devient ainsi une archive du présent, au présent;
- un effet diffusion et la transmission d’une mémoire collective à travers la perpétuation de personnages, de faits, de représentations iconiques qui deviennent plus ou moins des stéréotypes (voir l’illustration des canards ou occasionnels, souvent interchangeable);
- un effet de démocratisation, partagé avec la presse périodique: «transformé en fait divers, l’événement est sorti de l’histoire ou plutôt, il a réduit celle-ci à la dimension du quotidien, achevant ainsi un étrange processus de démocratisation qui passe par la désacralisation et la réduction de l’événement au banal, à l’ordinaire, ce qui est la fonction de l’étalage du sang à la Une dans les quotidiens».
Le rapport entre éphémères et événements pourra ainsi être abordé sous l’angle de l’histoire de l’imprimé, des sciences de l’information et de la communication, de la médiologie, de l’anthropologie. Il bénéficiera aussi des modes de questionnement propres aux disciplines, lettres, histoire de l’art, histoire, représentées dans le projet PatrimEph:
- Quelles formes d’écritures (narration, satire, merveilleux, controverse…) sont mobilisées par les éphémères pour représenter l’événement, l’interpréter, mais aussi « faire événement », non sans ambition performative? Comment ces instruments de l’action sont-ils destinés à être lus? Christian Jouhaud a ouvert la voie en 1986 avec son étude littéraire des Mazarinades publiées pendant la Fronde, leurs modes d’énonciation et de réception, les liens qu’elles établissent entre l’écrit et l’oral, les textes et les images .
- Qu’est-ce qu’une image éphémère –associée ou non à un texte–, son format, ses choix graphiques et typographiques, traduisent de l’événement? À quel public s’adressent ces représentations, dans quels espaces?
- Quelle place donner aux éphémères dans la reconstitution historique d’un événement? L’éphémère a ceci de particulier que, produit et consommé au moment des faits, il garde la trace intacte de leurs caractères. Mais quelle lisibilité, quelle intelligibilité conserve-t-il a posteriori, et faut-il absolument ou à quelles conditions lui conférer le statut de source? Que ressort-il de sa confrontation avec d’autres types de supports? Autrement dit les éphémères répondent-ils, au même titre que d’autres documents, à la demande de sens suscitée par l’événement?
Comme l’a écrit Jean-Yves Mollier dans le cadre d’une réflexion sur la presse, «(…) [Des événements], il n’en exista que des perceptions, des représentations, diverses et fragmentaires, souvent opposées les unes aux autres, qu’elles aient été fantasmées ou embellies, et il est difficile, même en croisant la totalité des sources disponibles, de les cerner avec précision. Pour y parvenir, la comparaison des supports de communication et de la transmission à la mémoire de ce qui s’est, un jour, produit, est essentielle….» Un questionnement s’est engagé de longue date sur les rapports entre la presse et l’événement. La réflexion que nous souhaitons mener sur les éphémères bénéficiera de la réflexion engagée à propos des périodiques (Jean-Pierre Seguin mettait déjà en relation les deux) tout en se donnant pour objectif d’interroger le mode de saisie spécifique de l’événement par les imprimés éphémères, quitte à confronter, autour d’un même événement, le traitement opéré par ces deux types de supports, chacun d’eux étant de surcroît caractérisé par la grande diversité et l’extrême porosité des nombreux genres qu’ils recouvrent.
On évitera les contributions monographiques et on veillera à ce que les communications portent bien sur les interactions entre les éphémères et l’événement, en s’intégrant aux quatre axes de réflexion suivants:
1/ Dimensions
Événements privés et publics, individuels et collectifs: quelles articulations, quels glissements permettent d’opérer les éphémères?
2/ Actions
Production, diffusion, circulation des éphémères: comment les éphémères contribuent-ils à construire l’événement?
3/ Effets
Démocratisation, désacralisation, vulgarisation: quelle lisibilité, quelle intelligibilité l’éphémère donne-t-il de l’événement?
4/ Temporalités
Statuts, valeurs, relativité des corpus: comment les régimes de temporalité agissent et sur la valeur de l’éphémère et sur la perception de l’événement? 

Merci d’adresser vos propositions de communication avant le 10 juillet aux adresses électroniques suivantes : olivier.belin@u-cergy.fr et florence.ferran@u-cergy.fr 

Comité scientifique de PatrimEph : Lise Andriès (Sorbonne-CNRS), Olivier Belin (Université de Cergy-Pontoise), Annie Duprat (Université de Cergy-Pontoise), Florence Ferran (Université de Cergy-Pontoise), Julie Anne Lambert (Oxford, Bodleian Library), Corinne Le Bitouzé (BNF), Jean-Yves Mollier (UVSQ), Philipphe Nieto (AN), Denise Ogilvie (AN), Romain Thomas (UPONLD), Bertrand Tillier (Université de Bourgogne), Michael Twyman (University of Reading).

samedi 20 juin 2015

La librairie et les colonies sous l'Ancien Régime (2)

Nous poursuivons un instant le précédent billet consacré au comparatisme entre les colonies d'Amérique dans le domaine du livre. S'agissant de la «librairie», le rôle du cadre réglementaire reste bien évidemment essentiel: la «librairie» espagnole est enfermée dans le carcan des contrôles de l’administration royale et de l’inquisition, au point que l’Espagne elle-même tend à devenir dès le XVIe siècle une géographie d’importation pour les autres productions européennes. À Séville, Fernand Colomb (Hernando Colón), le fils du découvreur, ne peut réunir sa monumentale bibliothèque que parce qu’il dispose d’un réseau de correspondants qui lui permettent de faire venir jusqu'en Andalousie les nouvelles éditions qui l’intéressent.
L'essor des nouvelles puissances maritimes, les Provinces Unies et l’Angleterre, s’accompagne au contraire, au XVIIe siècle, d’un système beaucoup plus libéral, dominé non pas par les contraintes réglementaires ni par la surveillance, mais bien par les conditions générales du fonctionnement capitaliste et par la liberté d’entreprendre. On devine comment, en deçà de ces données d’ensemble, l’appartenance religieuse peut jouer un rôle important –et on pense à nouveau, bien évidemment, à l’Éthique protestante de Max Weber.

Barthélemy Vimont, Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle France en l'année M.DC.XL. envoyée au R.P. provincial de la Compagnie de Jésus de la province de France par le P. Barthélemy Vimont, de la mesme Compagnie, Supérieur de la Résidence de Kébec, À Paris, Chez Sébastien Cramoisy, imprimeur ordinaire du roy, 1641. Exemplaire de la BN du Canada, Ottawa (mais venant apparemment des Jésuites, puis de la Bibliothèque municipale d’Alençon ?).

Dans le royaume de France, le contrôle se fait moins par le biais de l’Église que par celui de la centralisation monarchique. La «Nouvelle France» s’est déployée à partir du XVIe siècle sur un territoire immense, en remontant le Saint-Laurent jusqu'aux Grands lacs, puis en descendant par le bassin du Mississippi jusqu’au golfe du Mexique, mais le peuplement y reste extrêmement lâche. La ville de Québec est fondée en 1608 et les nouveaux venus colonisent dès lors plus systématiquement les rives du Saint-Laurent (Ville-Marie de Montréal, 1642): pourtant, les imprimés sont exclusivement importés d'Europe jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment par le biais de Sébastien Cramoisy, libraire et fondé de pouvoirs des Jésuites et des Augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec. La première presse typographique ne sera en définitive introduite qu'après le passage de la colonie sous le régime britannique, lorsque William Brown et Thomas Gilmore viennent de Philadelphie pour s’établir à Québec (1764). Montréal suit seulement en 1776. Les mêmes logiques se déploient dans les îles d'Amérique centrale, que se sont partagées l'Espagne, les Provinces-Unies, l'Angleterre et la France.
Quant à la trajectoire brésilienne, elle nous permet de conclure sur un dernier point, qui concerne le rôle des événements. La première imprimerie n’est établie, et de manière très temporaire, à Rio de Janeiro qu’en 1747, par un typographe, Fonseca, venu de Lisbonne, mais la statistique douanière met en évidence un développement rapide des entrées de livres par Bahia et par Rio dans les années 1790. L’événement fondateur date effectivement de la fuite de la cour de Portugal devant les Français de Junot, en 1808, et du transfert de la capitale de Lisbonne à Rio. Qu’il s’agisse du Brésil, ou de l’ensemble des colonies espagnoles, l’une des conséquences les plus inattendues, et les plus considérables, de l’intervention française dans la péninsule ibérique concerne, en définitive, l’autonomie plus grande de ces dernières par rapport à leurs métropoles, et leur passage progressif à l’indépendance (par exemple en Argentine)… C’est, aux Amériques aussi, la fin de l’Ancien Régime, et l’entrée dans une nouvelle ère.

Un petit peu de bibliographie, tirée de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale 
Canada (et Québec):
Marcel Lajeunesse, «Le livre en Nouvelle-France et au début du régime britannique au Canada (XVIIe et XVIIIe siècles)», t. III, 2007.
Jacques Michon, «L’histoire du livre en Amérique du Nord», t. VIII, 2012.
Et une référence plus ancienne, que l'on trouvera d'ailleurs sur Internet: Antonio Drolet, «La bibliothèque du collège des Jésuites [à Québec]», dans Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 14, n° 4, 1961, p. 487-544.

Colonies espagnoles, Brésil:
Eliana Regina De Freitas Dutra, «L’Espace atlantique et la civilisation mondialisée: histoire et évolution du livre en Amérique latine», t. VIII, 2012.
Rafael Rodriguez Marín, «Le Dictionnaire de l’Académie espagnole, sa réception critique et la norme linguistique d’Espagne et d’Amérique», t. IV, 2008.
Mateus H. F. Pereira, «L’Almanaque Abril (Almanach Avril), 1974-2004: histoire d’un best-seller brésilien», t. III, 2007.
Sandra Guardini Teixeira Vasconcelo, «Romans et commerce de librairie à Rio de Janeiro au XIXe siècle», t. VIII, 2012. 

Diana Cooper-Richet, «Paris, carrefour des langues et des cultures: édition, presse et librairie étrangères à Paris au XIXe siècle», t. V, 2009. Id., «Paris et la présence lusophone dans la première moitié du XIXe siècle», t. VIII, 2012.

mardi 16 juin 2015

La librairie et les colonies sous l'Ancien Régime

L’histoire devrait être définie comme une science expérimentale: au sens strict du terme, elle nous permet notamment, toutes choses égales d'ailleurs, d’avoir une certaine connaissance des expériences déjà faites par les sociétés humaines dans telles ou telles conditions plus ou moins comparables à celles devant lesquelles nous nous trouvons. La mondialisation, dont nous avons déjà traité à plusieurs reprises, est un processus souvent questionné aujourd’hui. Or il s’agit précisément d’un phénomène historique, et d’un processus qui se développe depuis plusieurs siècles (Raynal y consacrait déjà son Histoire des deux Indes), même s’il reste partiel avant que d’atteindre le niveau actuel d’une intégration planétaire.
Cette problématique intéresse aussi l’historien du livre: elle engage en effet des travaux sur la géographie de la production et de la diffusion des imprimés, sur la question de l’acculturation et de l’identité, sur l’équilibre changeant entre les langues d’édition, ou encore sur le système colonial et sur les rapports de forces entre colonies et métropoles. Depuis le XVe siècle en effet, la mondialisation passe, et d’abord aux Indes occidentales (aux Amériques), par le biais d’un modèle d’organisation spécifique, qui est celui de la colonie: colonies espagnoles et portugaises (qui correspondent peu ou prou à la géographie de l’Amérique latine), puis colonies françaises et anglaises (dans certaines îles des Antilles et en Amérique du nord), sans parler des colonies néerlandaises et françaises.
La chronologie et les modèles de développement des activités du livre se déploient outre-Atlantique selon des systèmes et des rythmes très différents, que le comparatisme met bien en évidence. Les premières universités sont créées par les Espagnols à Mexico et à Lima dès le milieu du XVIe siècle, tandis que les presses «gémissent» dans ces deux mêmes villes respectivement dans la décennie 1530 et en 1584. Vers le nord, la première presse anglaise ne fonctionne que deux générations plus tard, en 1640 à Cambridge (Mass.), tandis que les colonies françaises du Saint-Laurent restent sur la logique de la seule importation des imprimés depuis la métropole. Le Brésil des Portugais reste lui aussi en retard, jusqu'à l'installation de la cour de Lisbonne à Rio, en 1807. Conséquence principale, et souvent ignorée: jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle, l’Amérique développée désigne d’abord l’Amérique espagnole. Le rattrapage de l’Amérique anglaise à partir de la fin du XVIIe et au cours du XVIIIe siècle en sera d’autant plus spectaculaire, et cela vaut aussi dans le domaine de l’imprimé.
La Salle des Actes à l'Université de Cordóba (Ar.) en 2015
Il est possible de proposer une typologie très sommaire de ces différents modèles. La conquête espagnole se caractérise d’abord par son ampleur: en quelques décennies à partir de la fin du XVe siècle, des territoires immenses sont saisis par Madrid, qui les organise, même si très difficilement, en vice-royaumes (Nouvelle-Espagne et Pérou, plus tard La Plata: cliquer ici pour lire les billets successifs), et qui y installe des institutions permettant la poursuite du travail d’évangélisation et la formation d’une partie des élites locales. Pour autant, la production locale d’imprimés reste minime, la majeure partie de la «librairie» étant importée d’Europe: les presses actives dans les différentes capitales ne répondent qu’à des besoins «locaux» d’ordre administratif et religieux.
Vers le nord, les Treize colonies anglaises émergent seulement dans le deuxième quart du XVIIe siècle, mais selon un modèle tout différent. C’est une colonie de peuplement et d’exploitation, qui approfondit son installation sur place sans d’abord chercher à s’étendre –à la fin du XVIIIe siècle, la limite des Appalaches sera à peine atteinte, et la saisie du continent nord-américain ne se fait, comme on sait, qu’au XIXe siècle, grâce au chemin de fer. Les conditions des activités de l’imprimé y sont rapidement tout autres. En un siècle, les Treize colonies voient leur population multipliée par vingt (de 55 000 hab. vers 1670 à deux millions à la veille de l’indépendance). La production imprimée s’accroît parallèlement, et conquiert son autonomie par rapport à celle de la métropole: on estime que, de 1639 à 1799, quelque 50 000 titres sont publiés, tandis que le processus de la publicité (Öffentlichkeit) s’appuie sur un média spécifique, véritable forum des nouvelles communautés, celui de la presse périodique (dès 1695 à Boston). Benjamin Franklin en sera bientôt une icône planétaire (car la mondialisation ne va pas sans une forme de médiatisation elle-même mondialisée)...
Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, le temps de la rupture est atteint, et l’on entre, d’abord à Boston et à Philadelphie, dans la phase de déclenchement de la « révolution atlantique » –laquelle se prolongera d’abord en France et en Europe, puis en Amérique du Sud au début du XIXe siècle…