samedi 23 juillet 2016

Géographie et généalogie de la culture

Le Polyhistor de Daniel Georg Morhof, publié à partir de 1688, est un ouvrage qui nous introduit dans un paysage culturel original, celui de l’Europe septentrionale, Allemagne du nord, espace de la Baltique et Scandinavie. Son exemple permet de présenter plusieurs cercles d’organisation. Notre objet sera, aujourd’hui, celui de proposer une introduction historique au Polyhistor, tout en montrant quelle place peut être tenue, dans les itinéraires individuels, par les strates d’une géologie culturelle remontant parfois à plusieurs siècles.
Le premier cercle est celui de la bourgeoisie urbaine. Morhof est né en 1639 dans l’ancienne ville hanséatique de Wismar, et dans un milieu dont le statut social est éminemment lié à l’écrit. Son père exerce en effet la charge de notaire, et de secrétaire du Magistrat. Il convient de souligner l’ancienneté d’une tradition qui lie la présence d’une puissante bourgeoisie négociante et la fondation d’institutions communautaires d’enseignement: les villes d’Allemagne du nord, de Hambourg à Brunswick, à Lubeck, à Wismar, à Rostock et surtout à Stralsund, sont parmi les premières à mettre en place, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, des collèges urbains, pour la formation de leurs futures élites marchandes et administratives. Même si les conditions de développement varient en fonction des rapports entretenus par les villes avec les pouvoirs concurrents, l’Église (comme à Hambourg) ou les princes territoriaux, la tendance est partout la même, qui amènera les Magistrats urbains à prendre à terme pleinement le contrôle de ces institutions.
Bientôt, ces mêmes Magistrats interviennent dans la fonction des premières universités de l’Europe septentrionale: l’université de Rostock est fondée en 1419, sur l’initiative conjointe des ducs de Mecklembourg et des villes hanséatiques de Hambourg, Lunebourg, Lubeck, Wismar et Rostock, tandis que l’université de Greifswald, en 1459, apparaît davantage comme une création de la bourgeoisie urbaine. Une quinzaine d’années plus tard, les royaumes du nord se dotent, eux aussi, d’universités, d’abord à Uppsala (1477), puis à Copenhague (1479). Enfin, la première université du Brandebourg sera celle fondée à Francfort-s/Oder au tournant du XVe siècle (1506): dans ces trois derniers cas, l’initiative est celle du prince, attentif à former des cadres compétents pour les services de son administration. Elle n’exclut évidemment pas l’appui des élites urbaines, notamment à Francfort-s/O.
Le royaume de Danemark dans la seconde moitié du XVIIe siècle, par Guillaume Sanson (détail) (© Gallica)
Le deuxième cercle est celui de la Réforme. Morhof étudie dans les écoles de Wismar et de Stettin, avant de venir à l’université de Rostock (1657), et de passer le doctorat en droit à Franeker. Sa carrière d’enseignant se déroulera quant à elle à Kiel et à Rostock, jusqu’à son décès à Lubeck en 1691. Nous voici dans un espace bien déterminé, qui s’ouvre vers l’ouest jusqu’aux Provinces Unies et à l’Angleterre, pays que Morhof visite à deux reprises. Bien évidemment, cette géographie correspond pleinement, depuis le XVIe siècle, à celle de la Réforme.
Ne préjugeons pas du rôle des problématiques socio-politiques à l’absence du sentiment religieux: l’exemple du duc Julius de Brunswick démontrerait au contraire l’importance de choix personnels qui sont aussi des choix existentiels. Mais, pour en revenir à la question politique, le début du XVIe siècle est un temps de lutte entre le pouvoir impérial qui tente de se renforcer, et les multiples puissances locales et régionales constitutives du Saint-Empire. L’irruption de la Réforme constitue un facteur d’évolution décisif: l’empereur est, avec le pape, à la tête de la chrétienté, la lutte à son encontre sera donc renforcée dès lors que les opposants passeront à la Réforme. La géographie du nord est plus éloignée des pôles du pouvoir catholique tandis que, dans les villes hanséatiques, le choix de la Réforme facilite aussi l’indépendance par rapport aux seigneurs locaux, laïcs ou ecclésiastiques.
Des Églises luthériennes sont bientôt fondées à Hambourg (à partir de 1527), à Brunswick (1528) et à Lunebourg (1529/1530). Les princes territoriaux aussi penchent vers la Réforme: en Prusse (territoire extérieur à l’Empire) dès 1525, en Poméranie (1534/1535), dans les duchés de Mecklembourg (1534-1549) et dans ceux de Schleswig et de Holstein (1536), dans l’électorat de Brandebourg (1538/1539) et, enfin, en Brunswick-Wolfenbüttel (1568). Dans les royaumes du nord aussi, l’instauration de la Réforme a une dimension politique majeure: la Suède de Gustav Vasa passe à la Réforme en 1527/1529, tandis que le roi de Danemark fait le choix du luthéranisme en 1530. La diète de Copenhague, en 1537, prélude à la mise en place d’une Église nouvelle. Partout, la confiscation des biens du clergé renforce considérablement la richesse, donc la puissance, des pouvoirs en place.
Lunebourg et sa place du marché, nov. 2009 (© F. Barbier)
Le troisième cercle est lié à la conjoncture politique de la seconde moitié du XVIIe siècle: en Europe du nord, le rôle dominant va d'abord peu à peu passer du Danemark à la Suède, tandis que nous assistons à la montée en puissance des nouvelles «puissances du nord», le Brandebourg-Prusse, bientôt aussi la Russie. Christian IV, qui règne à Copenhague pratiquement durant toute la première moitié du XVIIe siècle (1588-1648), est le maître des détroits du Sund, et contrôle le commerce de la Baltique. Ses revenus lui permettent de conduire une politique étrangère indépendante de la diète, et son royaume intègre le Danemark proprement dit, le Holstein et le Schleswig, la Norvège et la Scanie, partie méridionale de la Suède, sans oublier les îles de l’Atlantique nord et le Groenland. Pourtant, la fin de son règne voit la montée en puissance de la Suède, tandis que la révolution de 1665 met en place au Danemark une monarchie absolue assez proche du modèle français. L’université de Dorpat/ Tartu est fondée dans le duché de Livonie par le roi de Suède en 1632, et celle de Kiel est une création du comte de Holstein en 1665.
Donc, une conjoncture politique en plein bouleversement. Les puissances du nord apparaissent successivement comme des acteurs clés sur le champ politique européen, le Danemark, la Suède, bientôt le Brandebourg et la Russie: longtemps suédoise, la Poméranie passera en définitive sous la domination du Brandebourg-Prusse. Le modèle de l’absolutisme politique s’impose, et les princes sont attentifs à organiser leurs États selon les catégories de la rationalité politico-administrative moderne. Le rôle de l’imprimé est à tous égard regardé comme fondamental.
Au-delà des réseaux et des solidarités, il nous reste à revenir sur le Polyhistor lui-même, et sur son auteur: ce sera l’objet d’un prochain billet.

samedi 16 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et protéger son investissement

Restons encore, pour ce billet, sur la problématique de la «première révolution du livre» et de l’innovation. S’agissant du marché, nous sommes d’abord dans une logique de dérégulation à peu près complète: les productions ne font l’objet d’aucune protection, tandis qu’aucun contrôle ne s’exerce encore sur les contenus. Par suite, un titre à succès sera reproduit parfois très largement par des ateliers typographiques installés dans différentes villes –à commencer par la Bible, produite d’abord à Mayence (1455, 1458), puis à Bamberg et Strasbourg (1460), Bâle (1468), Rome et Venise (1471), etc. La question peut paraître secondaire pour des titres anciens, mais son acuité se fera plus sensible s'agissant d'œuvres d'auteurs contemporains.
L’innovation dans l’organisation juridique de la branche vient d’abord, une nouvelle fois, de la dimension capitaliste de l’activité d’imprimerie. Elle apparaît très tôt en Italie du nord: Venise est l’une des plus grandes villes européennes, avec une population de quelque 100000 habitants, elle constitue une puissance politique majeure, à la tête d’un véritable empire, et elle contrôle des routes de négoce qui s’étendent à travers toute l’Europe et jusqu’en Méditerranée orientale, voire au-delà. Si sa position est rendue plus difficile par la progression des Ottomans, les relations intellectuelles avec le monde grec, traditionnellement très denses, sont encore renforcées après la chute de Constantinople en 1453. Le point n’est pas sans importance pour les activités liées à l’imprimerie, dans la mesure où Venise apparaît comme un centre majeur dans la géographie des études grecques en Occident. Le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion, décédé à Ravenne en 1472, vise à en faire un conservatoire de la civilisation byzantine, en même temps qu’un fonds ouvert aux chercheurs (1).
Les réseaux allemands sont à l’origine de l’introduction de l’imprimerie à Venise, puisque celle-ci est le fait de Johann v. Speier (Johannes de Spira), lequel donne en 1469, deux éditions successives des Lettres (Epistolae familiares) de Cicéron (2). Chacune d’elles se clôt par un colophon en forme de petit poème, suivi de la date (M.CCCC.LVIIII) :
1ère édition:
Primus in Adriaca formis impressit aenis
Le premier dans la ville de l’Adriatique, Jean, né à Spire,
Urbe libros Spira genitus de stirpe Johannes.
a imprimé des livres, en usant de formes d’airain.
In reliquis sit quanta vides spes lector habenda
Pour la suite, lecteur, tu vois quel peut être ton espoir
Quom labor hic primus calami superaverit artem.
En considérant combien ce premier travail aura dépassé l’art de la plume
Deuxième édition
Hesperię quondam Germanus quosq. libellos
En Italie un Allemand a jadis apporté quelques
Abstulit. En plures ipse daturus adest.
livres. Et voilà qu’il est là pour en donner beaucoup d’autres.
Namq. vir ingenio mirandus & arte Ioannes
Car cet homme admirable par son génie et par son art, ce Jean,
Exscribi docuit clarius ęre libros.
Enseigna à retranscrire plus brillamment les livres grâce à l’airain.
Spira favet Venetiis: quarto nam mense peregit
Spire favorise Venise: car après quatre mois il a terminé
Hoc tercentenum bis Ciceronis opus.
Pour une deuxième fois cette œuvre de Cicéron à trois cents [exemplaires].
Derrière le maître-imprimeur et son frère (Johann et Wendelin v. Speier), nous repérons l’action d’un puissant réseau de négociants investisseurs actifs entre l’Allemagne et l’Italie (Johann v. Köln), bientôt aussi la France (en la personne de Nicolas Jenson). Venise s’imposera, à la fin du XVe siècle, comme le premier centre de production imprimée du monde, en concurrence avec Paris: environ 3500 éditions sont produites à Venise au XVe siècle, où Gedeon Borsa recense 271 imprimeurs ou libraires-imprimeurs en l’espace d’une génération (1468-1501) . 
© F Barbier
Ce puissant groupe de capitalistes négociants et de techniciens réussit aussi un «coup» remarquable sur le plan juridique, en faisant protéger ses investissements par un privilège d’exclusivité pour cinq ans, privilège obtenu du Sénat de la Sérénissime dès le 18 septembre 1469:
Inducta est in hanc nostram inclytam civitatem ars imprimendi libros, in diesque magis celebrior et frequentior fiet, per operam, studium et ingenium Magistri Johannis de Spira, qui ceteris aliis urbibus hanc nostram præelegit, ubi cum coniunge liberis et familia tota sua inhabitaret, exerceretque dictam artem librorum imprimendorum : iamque summa omnium commendatione impressit Epistolas Ciceronis et nobile opus Plini de Naturali historia in maximo numero, et pulcherrima litterarum forma, pergitque quotidie alia præclara volumina imprimere (…). Et quoniam tale inventum, ætatis nostræ peculiare et proprium, priscis illis omnino incognitum, omni favore et ope augendum atque favendum est, Domini Consiliarii ad humilem et devotam supplicationem prædicti Margistri Johannis (…) decreverunt (…) ut per annos quinque proxime futuros nemo omnino sit qui velit, possit, valeat audeatque exercere dictam artem imprimendorum librorum in hac inclyta civitate Venetiarum et districti suo nisi ipse Johannes…(3)
On devine très probablement, en arrière, le jeu des investisseurs. À la suite du siège de Mayence, les premiers compagnons de l'atelier de Gutenberg se sont dispersés. L'hypothèse serait celle selon laquelle, après avoir fait venir Johann v. Speier à Venise et  financé son installation, le réseau des associés a suffisamment d'entregent pour se garantir un véritable monopole.
La mort de Johann v. Speier, dès l’année suivante, rend malheureusement son privilège inopérant, dans le temps même où les responsables prennent probablement conscience de son caractère exorbitant: en effet, le monopole correspond plutôt à une pratique médiévale relevant le plus souvent de la contractualisation entre une collectivité publique et telle ou telle organisation professionnelle ou corporation. Bien au contraire, le fait que l’organisation des métiers du livre reste longtemps très lâche à Venise, au moins jusqu’à l’institution d’un arte spécifique, en 1567, constitue un facteur favorable à la multiplication des ateliers –mais il contribue aussi à la publication de titres d’une réalisation parfois médiocre.
Désormais, on n’accordera plus, à Venise, de privilèges assimilables à des monopoles, et l’installation de nouvelles presses sera libre. La protection éventuelle concernera chaque titre en particulier, ce qui permet de faire se rejoindre les intérêts des capitalistes et ceux de la collectivité politique. Pour autant, le fait que le privilège soit octroyé par les pouvoirs politiques limite bien évidemment son domaine d’application s’agissant de géographies comme celles de l’Italie ou de l’Allemagne, qui sont caractérisées par leur éclatement politique. Il n’en va évidemment pas de même dans les royaume plus vastes et mieux intégrés, au premier chef en France. 

1) Même si elle devient plus accessible à compter des années 1530, sous la direction de Pietro Bembo, elle ne sera réellement « ouverte » que pratiquement un siècle plus tard. L. Labowky, Bessarion’s library and the Biblioteca Marciana. Six early inventories, Roma, 1979.
2) La bibliographie sur la typographie vénitienne incunable est immense, depuis H. F. Brown, The Venetian printing press (London, 1891) et T. Dibdin, Early printers in the city of Venice (New York, etc.,) jusqu’aux travaux consacrés par Martin Lowry à Alde Manuce (trad. ital., Il Mondo di Aldo Manuzio: affari e cultura nella venezia del Rinascimento, Roma, 1984), et à Nicolas Jenson. 
3) «L’art d’imprimer des livres, de jour en jour plus célèbre et plus répandu, a été introduit dans notre illustre cité grâce au travail, à l’étude et à l’intelligence de maître Jean de Spire, qui préféra notre cité à toutes les autres pour s’y établir avec sa femme, ses enfants et toute sa famille, et y exercer ledit art d’imprimer des livres. Et déjà il imprima, à la parfaite recommandation de tous, les Lettres de Cicéron et le noble livre de Pline sur l’Histoire naturelle, en très grand tirage et avec la plus belle forme de caractères, et il continue tous les jours à imprimer d’autres livres particulièrement célèbres (…). Et puisque cette invention propre à notre époque et extraordinaire, absolument inconnue de tous ceux qui nous ont précédés, doit être développée et favorisée de toute l’aide et assistance possible, Messieurs les Conseillers décrétèrent, en réponse à l’humble et dévote supplique du susdit maître Jean (…) que, pour les cinq prochaines années, absolument personne ne puisse, veuille, essaie ou ose exercer ledit art d’imprimer des livres dans l’illustre cité des Vénitiens et dans ses territoires, sinon Jean lui-même».

samedi 9 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et les vendre

L’expansion rapide de la typographie en caractères mobiles dans les villes allemandes au cours de la seconde moitié du XVe siècle marque le temps d’une «révolution du livre» dans laquelle l’innovation touche tous les domaines. Revenons un moment sur la typologie de l'innovation.
Certes, la production imprimée prend une extension absolument inédite par rapport à ce qu’a pu être l’économie du manuscrit. Mais la mise au point de la technique a mobilisé des capitaux certainement importants: dans une logique qui s’apparente à celle du capital-risque (pensons au terme allemand de Aventur, que l'on retrouve en français dans la formule de la «grosse aventure»), les investisseurs financent la mise au point de techniques innovantes, pour l’exploitation desquelles ils exigent le secret et dont ils attendent des retours considérables. L’activité même de l’imprimerie supposera aussi de disposer d’un vaste crédit, pour la gravure et la fonte, ou pour l’achat des caractères typographiques, pour les livraisons de papier, pour le paiement des ouvriers, etc.
Les dépenses sont encore accrues pour des éditions spectaculaires, comme celle dont le Nurembergeois Koberger se fait une spécialité, avec la Bible allemande de 1483, avec surtout les Chroniques (Liber chronicarum) de 1493. Un des facteurs clés qui permet à des villes comme Nuremberg, Venise, Lyon ou encore Paris de s’imposer au premier plan dans la branche nouvelle d’activités réside précisément dans la disponibilité de capitaux considérables pour les investissements, auxquels on devra joindre la présence d’une clientèle nombreuse et parfois aisée, voire fortunée, et le contrôle sur des réseaux de commerce et de négoce étendus: les principaux acteurs jouent au niveau international, comme un Johannes de Colonia (Johann von Köln) entre la région rhénane et l’Italie (Gênes et Venise) à compter des années 1456.
Nous savons, bien sûr, depuis les travaux pionniers d’Henri-Jean Martin, que l’innovation concerne aussi la «mise en livre» elle-même – et on connaît le rôle essentiel d’un entrepreneur comme Koberger pour l’invention du «livre imprimé». Elle inclut aussi la mise en œuvre de politiques éditoriales différenciées, avec tout le travail de logistique que cette activité suppose, et celle de pratiques et de réseaux de diffusion permettant d’écouler la production et de faire circuler les valeurs en paiement. Bien entendu, des copistes et des revendeurs assuraient la diffusion du manuscrit auprès d’une certaine partie du lectorat potentiel (pensons à l'exemple de Haguenau), mais le changement d’échelle induit par le passage à l’imprimé suppose d’autres structures: c’est par rapport au marché que se conquiert le succès de la technique nouvelle, donc par la mise en place de nouvelles pratiques et de nouveaux systèmes de diffusion.
La souscription est connue dès la Bible à 42 lignes de 1455, tandis que les premiers «voyageurs» démarcheurs apparaissent dans la décennie 1470, et que des placards publicitaires commencent parallèlement à être imprimés, à Mayence ou encore à Augsbourg, en vue de leur diffusion. 
Catalogue de Peter Schoeffer, vers 1470 (BSB, Ink 207).
Le fait que les imprimeurs / éditeurs (pour employer la désignation moderne) diffusent eux-mêmes leur production est évidemment logique : la juxtaposition d’une imprimerie et d’un comptoir de «librairie» sur la gravure de la célébrissime Danse macabre des imprimeurs nous le confirme. Le fait que les éditeurs vendent eux-mêmes directement (à la clientèle de la ville et de la région) est aussi attendu, mais ils agissent en outre comme négociants «en gros», et disposent pour ce faire de réseaux de représentants et de revendeurs (Buchführer), qui se déploient au tournant des XVe-XVIe siècles.
Bientôt, ces revendeurs ne limiteront plus leur activité à un seul fonds éditorial, mais travaillent en commission pour plusieurs entrepreneurs. Dans cette conjoncture, les entrepreneurs les plus novateurs, comme un Peter Drach à Spire, établissent en outre des magasins de leurs éditions dans les villes les mieux placées sur le plan de la géographie de l’édition (Francfort, Leipzig, Cologne et Strasbourg). Le passage à la librairie de détail, au sens moderne du terme, n’est dès lors plus éloigné: encore resterait-il à définir les pratiques selon lesquelles le fonds d’un éditeur se trouvera proposé à la vente par un diffuseur donné. La spécialisation des firmes et l’organisation de la branche de la «librairie» selon les structures qu’elle conservera durant tout l’Ancien Régime et jusqu’au début du XIXe siècle date, globalement, de la première moitié du XVIe siècle. Et nous comprenons aussi l'erreur qui consiste à mesurer la pénétration de la civilisation du livre sur le seul critère de la localisation des presses typographiques...

samedi 2 juillet 2016

Congrès SHARP

Conférence internationale SHARP
Paris, 18 au 21 juillet 2016 
Les Langues du livre

La 24e Conférence annuelle de SHARP (Society for the History of Authorship, Reading and Publishing) se déroulera à Paris du 18 au 21 juillet 2016. Elle aura pour thème "Les Langues du livre" et fera se rencontrer étudiants, chercheurs et passionnés d'Histoire du livre venus du monde entier.
Les conférences plénières et ateliers (sur inscriptions payantes), présentation de projets numériques (ouverte à tous) ainsi que la majorité des événements proposés auront lieu à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et à la Bibliothèque Universitaire des Langues et Civilisations (BULAC), institutions organisatrices de la Conférence avec le Comité Français International Bibliothèques et Documentation (CFIBD) et les enseignants-chercheurs de plusieurs établissements.
Des visites sont prévues dans d'autres lieux liés à l'histoire de l'imprimé à Paris et dans ses environs.
Communiqué par Marie Galvez (BnF). Le texte n'a pas été modifié par la rédaction.
www.sharpparis2016.com
Au Clementinum de Prague (© nkp.cz)
Bibliographie: Les Langues imprimées, dir. Frédéric Barbier, Genève, Librairie Droz, 2008 (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2008, IV).

samedi 25 juin 2016

Confession, mémoire et décor des bibliothèques

La question de l’organisation de nouvelles bibliothèques et du choix de leur décor peut à bon droit être articulée, à l’époque moderne, avec certaines orientations confessionnelles. «L’éthique protestante» (Max Weber) n’oriente évidemment pas le seul domaine économique, à travers notamment l’essor du capitalisme. Il s’agira en réalité du fonctionnement politique (au sens large) de la collectivité, et du rapport à celle-ci de chacun de ses membres.
On sait la théorie de Max Weber: dans une logique de gratuité de la Grâce (la Grâce de Dieu est accordée selon des critères qui nous échappent), la perfection de l’œuvre accomplie témoigne pourtant de la reconnaissance du parcours de chacun.
Mais nous voici dans la Haute École (Hochschule), future université, fondée par Jakob Sturm (1489-1553) à Strasbourg en 1538. La ville est passée à la Réforme, et la bibliothèque sera essentiellement décorée par trois ordres de portraits et de bustes. Ce sont, d’abord, ceux que nous appellerons les «héros universels» de l’humanité, comme Gutenberg, en tant que l’inventeur de l’imprimerie, Luther, en tant qu’initiateur de la Réforme, et Kepler, en tant qu’inventeur (ou l’un des inventeurs) de la scientificité moderne. Viennent ensuite les héros de l’institution, la Haute École, où sont formées les élites dirigeantes de la ville: et c’est, par exemple, la figure d’un Johann Schoepflin, savant et enseignant reconnu, qui lègue à collectivité ses propres collections, dont sa bibliothèque. Enfin, ce sont héros de la collectivité (la république urbaine de Strasbourg), dont le souvenir est commémoré à travers les portraits d’un certain nombre de ses responsables, à commencer par le fondateur de la Haute École et rénovateur du système scolaire dans la première moitié du XVIe siècle, Sturm lui-même.
Nous sommes devant un processus de métamorphose, par lequel la «personne représentée» se trouvera immortalisée de différentes manières à la bibliothèque. Nous venons d’évoquer les portraits et les bustes, mais ce sont aussi les écrits commémoratifs conservés dans les collections: dès le début du XVIe siècle, la Vie de Geiler de Kaysersberg, l’ancien prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, est publiée par Beatus Rhenanus à la suite de l’édition de sa Navicula, et elle figurera bien évidemment à la bibliothèque. Les discours funèbres et leur publication sont à inscrire dans la même perspective, de même que les cérémonies commémoratives, qui elles aussi donnent fréquemment lieu à une publication.
Portrait de Kepler
La présence de collections de manuscrits, d’imprimés et autres (instruments scientifiques, gravures, pièces d'antiques, etc.) léguées par tel ou tel et venues enrichir la collection «publique», s’analyse de la même manière, surtout lorsque, malgré leur changement de statut (du privé au public), certaines d’entre elles conservent leur identité propre sous la forme d’un «fonds» autonome, intégré comme tel à la collection générale.
Enfin, pour ne pas quitter Strasbourg, la figure du héros sera immortalisée à travers l’érection d’un tombeau au sein de l’église Saint-Thomas, véritable cathédrale en même temps que nécropole de la Réforme –et de la République– strasbourgeoises.
Terminons en observant que l’éthique religieuse n’est pas seule à devoir être convoquée s’agissant de la causalité des commémoration. Il faudrait bien sûr aussi faire appel, plus prosaïquement, à la sociologie des organisations. En reconnaissant la réussite exemplaire d’un parcours individuel, l’institution concernée démontre sa propre pertinence, selon une logique que la Nation elle-même mettra en évidence lorsqu’elle inscrira au fronton du Panthéon la formule lapidaire portée en caractères romains: «AUX GRANDS HOMMES, LA PATRIE RECONNAISSANTE». De fait, comme l’expose Max Weber et comme l’exemple de Strasbourg l’illustre de manière idéaltypique, la sociologie s’articule très vite avec la politique, et avec l’action politique. 

Bibliothèques, Strasbourg, origines-XXIe siècle, dir. Frédéric Barbier, Paris, Éditions des Cendres ; Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2015. Louis Schneegans, L’Église de Saint-Thomas à Strasbourg et ses monuments. Essai historique et descriptif, Strasbourg, impr. de Gottlob Louis Schuler, 1842. Jean Arbogast, Épitaphes et monuments funéraires. Église Saint-Thomas de Strasbourg, Strasbourg, Éditions du Signe, 2013.

samedi 18 juin 2016

Un Ars moriendi inconnu à Leipzig à la fin du XVe siècle?

L’historiographie des années 1950-1970 a donné une grande place à l’étude des «Arts de mourir» (Ars moriendi), en tant que titre largement diffusé par le manuscrit, puis par l’imprimé au XVe siècle, et en tant que texte ouvrant à de riches questionnements dans les domaines de l’anthropologie historique, de l’histoire du sentiment religieux, ou encore de celle des pratiques de lecture. Philippe Ariès a montré comment cette littérature témoignait de l’individualisation croissante d’une mort ressentie comme «mort de soi»: le jugement dernier n’est plus collectif, entraîné par le pêché originel, mais il devient individuel.
Il est possible que le texte de l’Art de mourir ait été composé sous sa forme originelle au début du XVe siècle dans l’environnement du concile de Constance: en tous les cas, il s'agit d'un texte relevant de la littérature de piété, et dont le succès a été considérable. Pour l’historien de l'imprimé, les «Arts de mourir» sont publiés sous forme de livrets xylographiques ou de petites plaquettes typographiées, ils sont rédigés en latin ou en vernaculaire, et toujours illustrés de xylographies ou parfois de gravures sur cuivre. Le texte ici rapidement présenté correspond à la formule «courte» de l’Art de mourir, identifiable à son incipit «Quamvis».
Une visite récente à la Bibliothèque d’histoire du protestantisme français à Paris nous a en effet permis de découvrir fortuitement un exemplaire du texte latin. Il s’agit d’une édition peut-être inconnue des répertoires (en tous les cas très proche de GW 2578), et qui a été donnée par Konrad Kachelofen à Leipzig dans les dernières années du XVe siècle :
Ars moriendi. «Quamvis secundum philosophum tertio Ethicorum...», [Leipzig: Conrad Kachelofen, s. d.].
Titre: Ars morie[n]di ex va // riis scripturarū sentētiis collecta // cū figuris. ad resistendum in mor // tis agone dyabolice sugestiōi va=// lens. cuilibet christi difeli utilisa ac // multum necessaria.
A(8)-B(6). Très proche de GW 2578. 
BSHPF, André 1008
Tentatio dyaboli de desperacione (feuillet A(6)r°). Le mourant est entouré de figures lui rappelant les pêchés qu'il a pu accomplir, et que résume encore l'affreux démon à tête de chien brandissant son panneau.
Kachelofen, peut-être originaire de la Lorraine du Nord, s’établit à Leipzig comme négociant de papier et d’autres marchandises en 1476, avant de commencer à imprimer autour de 1480, certainement en 1485. Il cessera de travailler en 1517, année où l’officine passe à son gendre, Melchior Lotter. Dans les dernières années du XVe siècle, il a donné plusieurs éditions de l’Ars moriendi qui sont aujourd’hui conservées. Notre exemplaire compte quatorze feuillets (sig. A(8)-B(6)) portant le texte latin et des illustrations xylographiées que l’on retrouve dans les autres éditions du même imprimeur. Le cœur est constitué par les cinq tentations diaboliques (impiété, désespoir, impatience, orgueil, amour des biens temporels), auxquelles répondent les cinq inspirations angéliques. Quatre scènes ont été ajoutées: en tête, la confession et l’extrême-onction; à la fin, l’image de la bonne mort et celle de l’archange procédant à la pesée des âmes.
Alberto Tenenti propose une analyse iconographique de ces planches, en soulignant notamment le fait que la mort en tant que telle n’y apparaît jamais. Le mourant lui-même semble bien plus le témoin que l'acteur de la lutte qui l’entoure: lorsque son âme est saisie par les mains des anges, c’est non pas à cause de son mérite, mais par la seule miséricorde de Dieu –soit une perspective bien proche de celle associant la prédestination et la justification par la foi. Les motifs sont souvent les mêmes d’une édition à l’autre, par ex. entre les livrets xylographiques et les éditions typographiques proprement dites. Parmi les caractéristiques remarquables de la mise en image, on notera encore la fréquence d’une présentation en biais, dans laquelle la scène s’organise autour du lit du mourant. Nous sommes dans une mise en scène qui intègre la perspective moderne, mais qui est très différente du modèle du cube scénographique théorisé par Pierre Francastel.
L’exemplaire de la Société d’histoire du protestantisme français se signale non seulement par sa rareté, mais aussi par sa provenance. Il porte en effet un ex libris manuscrit datable du XVIIIe siècle et provenant des Franciscains d’Erfurt –la ville même de Luther. Les Franciscains ont été les premiers mendiants à s’établir à Erfurt, en 1224, où leur maison perdure jusqu'à la fin du XVIe siècle. On rappellera ici que, si Erfurt appartient aux territoires soumis à l'archevêque-électeur de Mayence, la ville se signale par une nette préférence en faveur de la Réforme...
L’exemplaire a été acquis dans des conditions dont nous ignorons tout par Yemeniz, dont il figure dans le catalogue de vente de la bibliothèque (n° 297), non identifié plus précisément et sans autres notes que celles relatives à la reliure moderne («maroquin bleu, filets et compartiments en or, dentelle à froid, tr. dor.»). Le libraire indique en outre : «Curieuses figures d’après les xylographes» (autrement dit, les gravures ont été réalisées en s’inspirant des éditions xylographiques). L’exemplaire a été vendu en 1867 pour 70 f. à Alfred André (1827-1893), avec la collection duquel il est entré à la Bibliothèque de la Société d’histoire du protestantisme français.
Il resterait bien d'autres choses à mettre en évidence à propos de cet ouvrage réellement très remarquable, par exemple sur sa mise en livre selon le système de la pagina. On ne peut que d'autant plus regretter qu'il ne figure pas (s'il y a lieu) dans le Catalogue des incunables de la SHPF, intégré au tome XX de la série des Catalogues régionaux des incunables, lequel vient précisément de sortir… (Genève, Droz, 2016).

Alberto Tenenti, « Ars moriendi. Quelques notes sur le problème de la mort à la fin du XVe siècle », dans AESC, 1951, n° 4, p. 433-446.

lundi 13 juin 2016

Rencontre avec un éditeur

Librairie de la BNF (© Livres hebdo)
Mercredi 15 juin à 18 h 30

Rencontre autour des
Éditions des Cendres
chez
Tschann 13 / Librairie de la BnF

avec
André Jammes (auteur)
Christiane et Marc Kopylov (éditeurs)
Hélène Leroy (auteur)
Isabel Michel (peintre)
Rencontre animée par Éric Dussert

Tschann 13
Librairie de la BnF
Hall Est de la BnF
Quai François Mauriac Paris 13e
01 45 83 39 81
librairiedelabnf@orange.fr

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Durant tout l'été un choix de titres du catalogue de l'éditeur sera présenté à la librairie.
Site de l'éditeur : www.lescendres.com