lundi 25 août 2014

Jérémie Jacques Oberlin, ou Qu'est-ce qu'une biographie?

La biographie, exemple parfait de micro-histoire, est un genre souvent décrié par une certaine communauté universitaire «bien pensante», malgré le fait que certaines de nos biographies les meilleures aient effectivement été rédigées par des représentants des institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses –nous pensons nommément à notre très regretté confrère Jean Favier, tout récemment disparu.
Les biographies, pourtant, nous intéressent, d'abord parce qu’elles nous offrent l’image d’une destinée qui, toutes choses égales d’ailleurs, pourrait être parallèle à la nôtre. Et, sur un plan plus scientifique, les biographies nous intéressent aussi, parce qu’elles nous apprennent toujours quelque chose de la période à laquelle elles se réfèrent. De fait, la biographie, bien conduite, est un genre qui commence à être réhabilité, et qui, parce qu’il parle à chacun (chacun a, ou plutôt vit, une (auto)biographie), reste susceptible de toucher le plus grand nombre. Pour l’historien, la biographie permet, en outre, de revenir sur trois points importants. Nous illustrerons notre propos en évoquant ici le parcours de Jérémie Jacques Oberlin (1735-1806), professeur et bibliothécaire à Strasbourg.
Le premier point porte sur le fait que le caractère unique de la biographie se révèle parfois significatif –idéaltypique– d’un modèle plus général. Dans la construction de la sociologie wébérienne, l’idéaltype désigne la définition a priori de modèles sociologiques dont l’existence accomplie (en tant que modèle dans toutes ses parties) ne se rencontre jamais en réalité, mais qui sont posés comme tels par le chercheur. D’un côté, l’idéaltype est un concept (le modèle idéal), mais, de l’autre, on pourra considérer que tel ou tel exemple particulier constitue comme l’idéaltype d’un modèle plus large.
Oberlin: "Ayant embrassé la révolution dès son aurore avec transport..."
Jérémie Jacques Oberlin correspond bien à ce second cas: descendant d’une famille luthérienne, fils d’enseignants, il manifeste parfaitement, par sa biographie, le modèle wébérien d’une «éthique protestante» qui donne la primauté à la formation et à la responsabilisation individuelles, ainsi qu'à l’engagement au service de la communauté ou de la collectivité. Cet enseignant au Gymnase, puis à l’Université, est de fait un exemple de la méritocratie, que Schoepflin s’attachera comme élève après avoir reconnu ses dons remarquables. Surtout, Oberlin consacrera l’essentiel de ses soins à la gestion de la bibliothèque de Strasbourg, y compris pendant les années dramatiques qui sont celles de la Révolution. L’éthique de vie du savant est soulignée par tous les auteurs qui ont contribué à commémorer sa disparition. 
Nous avons trop souvent évoqué le second point pour qu’il soit nécessaire d’y revenir ici plus longuement: rien de plus simple, rien de plus naturel, que de tomber dans l’anachronisme, entendons, de plaquer sur un moment du passé des catégories ou des représentations du présent. L’exemple d’Oberlin illustre encore le fait. Strasbourg est, historiquement, partie de la géographie germanique et germanophone, mais elle est rattachée au royaume de France en 1681 et le discours historiographique insistera, dès lors, sur la distance qui s’établit entre une civilisation urbaine plus ouverte aux influences françaises, et un pays rural au sein duquel l’allemand prédomine encore très largement.
Or, la biographie d’Oberlin amène au moins à nuancer le tableau. Dans sa longue «Notice» publiée en 1807, Winckler explique en effet que le jeune homme, au moment d’entrer à l’Université de sa ville natale (1750), commence par séjourner huit mois durant à Montbéliard, à seule fin d’y apprendre le français, langue «alors fort peu répandue à Strasbourg et dont, à cette époque, on n’enseignoit pas même les élémens dans le Gymnase de cette ville». Soit une tradition germanophone beaucoup plus présente que ce que l’on aurait pu penser, surtout dans des milieux intellectuels. Les catégories d’appartenance, d’identité, etc., pour ne rien dire des choix politiques (on pense ici à l’abbé Grégoire) sont à reconsidérer en fonction des expériences de chacun, et la biographie constitue un excellent moyen pour en faire prendre conscience, et pour établir un certain nombre de distances. 
Dernière observation: si Oberlin n’a pas, contrairement à nombre de ses contemporains, accompli le cursus «allemand» qui lui aurait permis de séjourner pour un semestre dans telle ou telle université d’outre-Rhin, et s’il a encore moins effectué ce «tour d’Europe» qui constituait une étape de la formation des jeunes gens de l’époque, c’est avant tout faute de moyens financiers. Son cursus montre en effet combien il s'impose comme un intermédiaire culturel de premier plan, illustrant pleinement la problématique des «transferts» européens dans la seconde moitié du XVIIIe et au début du XIXe siècle: Winckler ne nous explique-t-il pas que, si la langue natale d’Oberlin était l’allemand, il privilégiera le français pour les domaines des relations sociales et de l’amitié, mais qu’il s’attachera à n’enseigner et à ne parler qu’en latin à ses étudiants de l’Université? Le catalogue de sa bibliothèque confirme que nous sommes pleinement intégrés au sein de ces réseaux européens de lettrés qui croisent enseignants et savants, mais aussi libraires et professionnels du livre, sans oublier les jeunes gens en cours d’étude ou, à l’inverse, les privilégiés susceptibles de soutenir, financièrement, telle ou telle entreprise à laquelle on les aura intéressés.
Oberlin est décédé trop tôt pour que la question des «nationalités» puisse lui être appliquée. Un dernier mot, pourtant: la recherche historique vise à une certaine connaissance du passé, dont elle voudrait transmettre la compréhension. Or, l’empathie aussi est, croyons-nous, une forme de connaissance, et la biographie d’Oberlin nous renforce, s’il en était besoin, dans cette opinion.

Théophile Frédéric Winckler, « Notice sur la vie et les écrits de Jérémie Jaqcues Oberlin, professeur et bibliothécaire de l’Académie de Strasbourg, correspondant de l’Institut… », dans Magasin encyclopédique, t. LXVIII, p. 70-140.

samedi 2 août 2014

Etudes classiques, travaux scientifiques et modernité politique: Matthias Bernegger

Nous avons évoqué il y a déjà quelques temps la problématique du don, laquelle, s’agissant d’histoire du livre, s’articule de manière plus générale avec la question des solidarités intellectuelles, de la constitution de réseaux et de la manifestation d’une certaine forme de distinction. Une personnalité comme celle de Matthias Bernegger nous en fournira l’illustration idéale, tout en nous introduisant à la compréhension de la conjoncture européenne entre la fin du XVIe siècle et la Guerre de Trente ans, à la modernité intellectuelle, et à une certaine forme d'habitus toujours caractéristique du protestantisme (avec la révérence, voire le culte, pour les grandes figures de la communauté).
La carrière de Bernegger illustre en outre le succès européen qui est celui de l’ancien Gymnase fondé par Sturm à Strasbourg en 1538, et devenu Académie en 1566: en 1602, alors même que l’institution n’a pas encore le statut d’université, elle accueille 303 étudiants, chiffre que l’on comparera au 240 étudiants alors inscrits à l’université de Heidelberg, ou au 250 étudiants de Fribourg –pour rester dans la géographie de l’Allemagne méridionale. L'Académie de Strasbourg recevra le statut d’université en 1621.
Gaspar Bernegger est un émigré, né à Hallstatt, dans le Salzkammergut autrichien, en 1582. Il commencera son cursus d’études à Wels, quand son père, membre pourtant du Magistrat, devra émigrer par suite de ses choix confessionnels, pour s’installer en 1603 à Ratisbonne. Le jeune Matthias est cependant alors déjà à Strasbourg (depuis 1599) pour y faire son cursus d’études, avant d’être nommé enseignant dès 1607, puis professeur d’histoire quatre ans plus tard –il accédera à la bourgeoisie en 1612.
À l’époque, on peut estimer le revenu annuel d’un professeur à 250 florins (Gulden), auxquels s’ajoutent les à côté représentés par les dons en nature, ou encore par les pensions versées par les étudiants qui logent chez lui. Bernegger est reçu  chanoine de Saint-Thomas en 1619, et il sera recteur de l'Université en 1622.
Même si Bernegger se fera un nom comme éditeur de classiques latins, il s’intéresse pourtant aussi aux mathématiques, à l'astronomie et aux sciences naturelles, soutenant (et traduisant!) Galilée et correspondant avec Kepler (1582-1640). Il est l’une des figures principales, qui travaille à la montée en puissance des matières modernes dans le cursus strasbourgeois, face aux conceptions plus traditionnelles héritées de Sturm et qui privilégiaient la rhétorique et la dialectique.
Sa carrière illustre, en elle-même, un certain nombre de points relatifs à la sociabilité des échanges et des dons. Bernegger participe en effet à un très grand nombre d’exercices académiques, la plupart du temps édités, mais il donne aussi des éditions ou travaux nouveaux sur des auteurs antiques, comme Tacite et Justin, articulant non seulement la tradition philologique allemande avec les perspectives historiques, mais aussi avec la réflexion sur les affaires du présent: il définit lui-même son enseignement comme «historico-politique» (lectiones historico-politicæ), et conçoit par exemple son travail sur Tacite comme introduisant à l’enseignement de la «prudence politique» (prudentia politica).
Si la sociabilité savante transparaît dans les intitulés des exercices auxquels il participe en tant que professeur, elle est aussi à l’œuvre dans les correspondances privées qui construisent alors la république européenne des lettres: lui-même est en relations avec Hugo Grotius (sa correspondance avec lui sera publiée en 1667), avec Kepler (correspondance publiée en 1672) et avec Wilhelm Schickard (1673) –ce dernier est notamment connu, aujourd’hui, comme astronome, mais aussi comme inventeur d’une première machine à calculer. On retrouve encore le nom de Bernegger dans la correspondance de Peiresc (Aix-en-Provence).
L’imprimé est presque toujours au principe de cette sociabilité, qu’il s’agisse de publier des exercices académiques, des éloges funèbres ou encore des pièces de paratexte de toutes sortes (lettres de dédicace, pièces liminaires, etc.). On s’offre et on reçoit des livres, tandis que Bernegger lui-même constitue une bibliothèque importante, passée après sa mort (1640) dans les collections de l’Université de Strasbourg. Enfin, il consacre une partie de ses dernières années d’activité à publier ses propres cours, en les munissant d’index particulièrement développés. Comme il est de règle dans les processus relevant de l’anthropologie du don, l’échange se fait toujours à double sens, et celui qui offre, ou qui dédie, reçoit en retour une forme de reconnaissance et de consécration. Il n’est pas anodin d’observer à cet égard que la publication de la correspondance de Bernegger se fera après son décès (cf supra), et que son fils, Johann Gaspard, éditera en outre ses réflexions inédites sur la constitution de Strasbourg (Delineatio formae reipublicae argentinensis, Strasbourg, 1667, 2e éd., 1673). De même, le chapitre de Saint-Thomas conserve un beau portrait de Bernegger, lequel figure aussi sur un cuivre de Peter Aubry, posant dans la posture traditionnelle du savant, devant une bibliothèque et entouré d'instruments scientifiques (cf cliché).
La carrière de Johann Gaspard Bernegger (1612-1675), précisément, marque un nouvel infléchissement dans le sens de la modernité. Après des études de droit, il s’oriente en effet vers le domaine de l’administration et de la politique –il décédera d’ailleurs comme Ammeister de sa ville natale, soit la plus haute charge municipale dans la vieille ville libre et impériale. Il joue par ailleurs un rôle important comme chargé de missions diplomatiques à Paris et à Vienne, alors même que la situation de la république indépendante devient plus difficile face aux événements de la Guerre de Trente ans, et encore plus face à la montée en puissance de la monarchie en France. Sans malheureusement donner ses sources, Sitzmann explique que, «pour se concilier la faveur de Mazarin, [il] accepta d’aider le bibliothécaire du cardinal [il s’agit donc de Gabriel Naudé] à classer les livres allemands; il acheta lui-même des livres, qu’il expédia par Langres en Franche-Comté, et de là, par Brisach, à Strasbourg...» (I, p. 135).

Hugonis Grotii et Matthiae Berneggeri Epistolae mutuae, Argentorati, Pauli, 1667.
Epistolae J. Keppleri & M. Berneggeri mutuae, Argentorati, sumptibus Josiae Staedelii, 1672.
Epistolae W. Schickarti et M. Berneggeri mutuae, Argentorati, Staedelius, 1673.

dimanche 20 juillet 2014

La loi de Moore

La matière de l’historien, c'est le temps qui passe, et les reconfigurations, parfois les innovations, que ce déroulement même induit dans les dispositifs de toutes sortes et dans l’éventail des différents niveaux d'analyse, du macro (par ex. l’histoire de l’environnement, du climat, etc.) au micro, l'histoire des individus.
Le terme de «loi» est, à notre sens, d’usage très périlleux, parce qu’il introduit a priori une dimension de nécessité qui n’existe pas toujours: la célèbre «loi de Moore», qui prédit le doublement annuel du nombre des transistors composant les microprocesseurs, n’est évidemment pas une loi, mais une extrapolation fondée sur l’expérience. De plus, l’innovation implique non pas le développement plus ou moins rapide de systèmes déjà existant, mais leur reconfiguration selon une logique radicalement nouvelle et selon de nouveaux équilibres. Dans le processus de la révolution gutenbergienne, ce n’est pas la presse à imprimer qui constitue l’innovation-clé, mais bien le principe (abstrait) d’analyser le discours en ses configurations minimales (les lettres), et la mise au point du procédé (concret) qui permettra de reproduire celles-ci en nombre, sous forme de caractères typographiques suffisamment résistants pour passer sous la presse.
Ne négligeons pas non plus les attendus de l’innovation: le fonctionnement de la branche de l'imprimerie s’appuie sur l’élaboration d’un protocole de fabrication nouveau, et d’autant plus complexe qu’il ne bénéficiait d’aucune expérience antérieure. De même, l’émergence d’une production de masse (15 millions d’imprimés mis en circulation en Europe en cinquante ans) implique de disposer de conditions de financement et de structures de distribution adaptées: bientôt, nous assisterons à la mise en place du réseau des librairies de détail, et de tous les autres canaux de diffusion.
Même si le coût global est très élevé, hors de proportions avec ce que pouvait «peser» l’économie du manuscrit, la filière technique ainsi élaborée se révèle pleinement efficace, c’est à dire viable sur le plan financier. Pourtant, Gutenberg et les premiers inventeurs n’ont pas pleinement conscience des changements de tous ordres induits par la logique typographique. Plus précisément, en voulant d’abord reproduire ce qu’ils connaissaient (des livres copiés à la main), ils n’ont nullement tiré toutes les conséquences du très puissant principe d’analyse fondé sur les éléments simples des lettres alphabétiques: ils ont produit des fontes beaucoup plus lourdes, comportant lettres abrégées, lettres liées, etc. Leur production  et leur utilisation par les compositeurs sont un facteur de surcoût évident, alors qu’elles ne correspondent, bien au contraire, à aucune nécessité rationnelle.
L'analyse historique montre que l’adaptation d’un secteur de production à des conditions nouvelles de fonctionnement (par ex. une demande en expansion) est ainsi d’abord obtenue par l’amélioration et par le renforcement des éléments préexistant, avant que n’intervienne la complète reconfiguration qui adaptera les procédures aux besoins. Pour autant, des précautions doivent encore être prises par le chercheur.
Ce que nous venons de dire ne signifie en effet pas qu’il n’y aurait aucun rapport entre amélioration technique et saut d’innovation: l'hypothèse serait absurde, et la production des fontes typographiques suppose, par ex., des techniques métallurgiques adaptées. L’histoire est une science expérimentale, qui ne connaît pas de «loi» au sens propre du terme mais qui s’attache à décrire, à analyser et à comprendre (sinon à expliquer) les interférences de toutes sortes à l’œuvre au sein des systèmes qu’elle étudie et dont l’un des plus complexes est celui des sociétés humaines et de leurs composantes. Pour en revenir à aujourd'hui, et à la «loi de Moore», l’innovation vient des progrès techniques dans le domaine des microprocesseurs, mais aussi, plus récemment et de manière plus décisive, dans celui des télécommunications. Chacun peut en effet disposer, sous forme d’un «portable» (ordinateur, tablette, voire téléphone), d’une machine dont l’encombrement est très réduit, mais les capacités très largement supérieures aux plus puissantes machines ayant existé une génération auparavant: il est donc possible de stocker sous forme embarquée les données et les programmes complexes les mieux adaptés à l’usage que l’on veut faire de sa machine.
Mais les développements de la logistique des télécommunications ouvrent aux nouvelles possibilités qui sont celles du stockage et de la consultation à distance, par le biais d’un réseau qui est le plus souvent celui d’Internet (le nuage, alias le cloud). Le paradigme du système informatique en est complètement rééquilibré, puisqu’il n’est plus besoin de disposer de machines réparties (le hard ware) pour accéder aux données ou aux utilisations qui rendaient jusque-là ces machines indispensables. C’est l’économie d’ensemble de la branche qui se repositionne, de même que doivent se repositionner toutes sortes d’activités peu ou prou impactées par les possibilités nouvelles ainsi offertes (par ex., dans le secteur de la presse périodique traditionnelle, voire, plus largement, dans le celui de la distribution...).
L'Institutio de Calvin, dans une ville de la Contre-Réforme: Dole
L’innovation, et le changement dans le champ des médias, ne relèvent pas de la seule technique au sens strict du terme: ce qui est en jeu, c’est la mise en rapports entre différents domaines comme, au XVe siècle, la métallurgie et la production de livres, ou encore, aujourd’hui, les microprocesseurs et les télécommunications. L’inventeur, c’est celui qui, plus ou moins consciemment, tirera un certain nombre de conséquences des progrès techniques à l’œuvre sous ses yeux, pour les adapter à un domaine qui n’était a priori pas le leur. Une autre dimension intervient aussi, celle relative aux pratiques et aux utilisations: l’innovation concerne aussi l’invention d’usages nouveaux, que rendent possibles les innovations de procédé et de produit.
Nous terminerons à cet égard sur un exemple: contrairement à ce qu’on a dit trop souvent, on ne peut pas reprocher à Elisabeth Eisenstein d’avoir développé l’idée d’un déterminisme qui ferait de la Réforme l’une des conséquences directes de l’invention de l’imprimerie. C’est l’utilisation (la lecture) des produits nouveaux diffusés par l’imprimerie, et la réflexion sur ces produits eux-mêmes, qui rendent possible la Réforme, et qui font son succès là où les réformateurs de Bohème avaient échoué un siècle auparavant. Les deux axes majeurs de la réflexion sur le média (le livre imprimé) concernent, le premier, l’idée selon laquelle sa technique serait un don de Dieu (puisqu’elle permet de porter Sa parole plus largement), et le deuxième, la découverte qu’il constitue un support pleinement adaptable pour répandre un certain discours (par ex. en langue vernaculaire, avec des illustrations, etc)., de manière à toucher un public qui n'est pas celui du lectorat traditionnel.
Pour conclure de manière peut-être polémique, et sur une hypothèse, nous pourrions même prolonger le raisonnement: lorsque, en effet, avec le concile de Trente, l’Église catholique fait son aggiornamento par rapport aux nouvelles conditions de fonctionnement de la culture induites par l’imprimerie, un puissant coup d’arrêt est porté à la Réforme dans une grande partie de la géographie européenne qui jusque là pouvait lui être favorable. Mais c'est là un autre problème, faisant intervenir des considérations de politique générale, et sur lequel nous ne saurions nous arrêter aujourd'hui.

vendredi 11 juillet 2014

Les frontières du savoir

Nous ne sommes certes pas des adeptes absolument convaincus d'une histoire des idées (Begriffsgeschichte) qui ne soit pas une histoire spécialisée, parce que celle-ci, tout comme certains autres domaines de la recherche historique, paraît souvent trop déconnectée par rapport aux conditions les plus générales de fonctionnement des sociétés: l’effort indispensable de contextualisation se limite à proposer d’entrée une analyse d’histoire généralement politique et sociale dont l’articulation avec l’histoire des idées et des productions intellectuelles ou artistiques reste très incertaine.
Par certains de ses choix, la cultural history aujourd’hui si fort à la mode, vise à remédier à cette insuffisance, tout en élargissant fort justement la perspective aux champs souvent négligés de l’anthropologie historique. Mais l’histoire du livre «revisitée» pour rester dans les anglicismes, répond aussi, et de longue date, aux désidérata de la recherche: la recherche a montré que les pratiques d’utilisation (lecture, etc.) et le contenu textuel lui-même dépendent fondamentalement des supports utilisés, entendons, des médias et de leur économie. Bien évidemment, l’étude des supports inclut la problématique de la «mise en livre» et de son articulation avec une «mise en texte» qui se déploie, quant à elle, sur toute la typologie des formes d’appropriation.
L’histoire des bibliothèques permet aussi d’approcher le système que nous avons ailleurs désigné comme celui de la «logistique de l’intelligence», et à l’importance duquel nous sommes d’autant plus sensibles que les sociétés occidentales des débuts du IIIe millénaire sont précisément engagées à cet égard dans des transformations absolument considérables. Posons l’axiome d’entrée: si, aujourd’hui, les mutations de l’économie de l’information et de la communication entraînent, facilitent et accélèrent le changement de notre système général de penser dans des proportions que nous avons du mal à nous représenter, il n’y a pas de raison d’imaginer que les choses se sont passées différemment, dans le principe, au cours des siècles écoulés.
Sur le plan historique, les bibliothèques ont un rôle décisif pour la formation et pour l’étude, mais aussi pour l’essor d’une recherche qui se limite de moins en moins à la théologie, pour toucher aux domaines de la littérature, mais aussi de la politique et de l’administration, des sciences (la médecine), ou encore de la géographie. Bornons-nous à deux exemples particulièrement révélateurs: nous savons que la bibliothèque royale organisée par Charles V (1338-1380) dans la tour de la librairie au Louvre avait aussi pour objectif de mettre à la disposition du roi et de ses proches la documentation susceptible de soutenir l’effort de théorisation du pouvoir monarchique. Deux générations plus tard, l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) organise au Cap Saint-Vincent, non loin de Lagos, un arsenal maritime et un véritable centre de recherche spécialisé dans la navigation hauturière: bientôt, ce seront les découvertes ou rédecouvertes des îles de la Macaronésie (Madère et Porto Santo) et des Açores, puis la descente de la côte d’Afrique occidentale en direction du cap de Bonne Espérance et de l’Océan indien…
Autant de phénomènes que l’invention de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, va puissamment dynamiser, dans la mesure où elle ouvre peu à peu à l’externalisation systématique de la mémoire dans les livres désormais imprimés, et où la masse de ceux-ci s’accroît dans des proportions spectaculaires. De nouvelles formes et de nouvelles pratiques de gestion et d’utilisation s’imposent bientôt, si l’on veut maîtriser des gisements de textes (nous parlerions aujourd’hui de data) qui deviennent de plus en plus riches: une collection de 2000 volumes, comme celle de la Sorbonne, était l’une des plus riches du monde dans la première moitié du XVe siècle. Un siècle plus tard, nous en sommes effectivement, dans les grandes bibliothèques (celle d’un Fernand Colomb à Séville), à compter par milliers, voire par dizaines de milliers de volumes.
Des techniques sont donc mises au point, qui optimisent la gestion des masses de données au niveau non seulement des collections, mais aussi des exemplaires. La désignation des textes est progressivement normalisée, sur la base d’une étiquette associant les deux indications, du titre et de l’auteur, puis, peu à peu, les données relatives à l’édition, à l’adresse (le libraire, chez lequel on se procurera le volume) et à la date, avec le cas échéant enfin des éléments complémentaires de description, tels que la présence d’un paratexte plus ou moins développé (« avec une préface de… », etc.), ou encore celle d’une table ou d’un index. Ces données sont reprises dans des catalogues de bibliothèque et dans des catalogues de livres, qui permettent d’identifier et de localiser les textes, voire, parfois, de descendre au niveau des contenus.
Le duc August dans sa bibliothèque de Wolfenbüttel
Mais les contenus sont aussi analysés au niveau des volumes eux-mêmes, par l’ensemble de procédures mises en place à partir de la fin du XVe siècle, et dont le Liber chronicarum de 1493 donne un exemple spectaculaire: la foliotation (puis la pagination) imprimée, les titres courants plus ou moins détaillés, les tables et les index alphabétiques. Le principe fondamental, complètement nouveau par rapport aux habitudes de la scolastique, est celui d’analyser le discours non plus en fonction de son contenu, mais par rapport à la série des éléments (les feuillets) constitutifs du support (voir ici sur le feuillet et la page).
De manière pratiquement conjointe, c’est l’élaboration et la publication des premiers usuels spécialisés visant à faciliter encore l’identification des textes et de leurs auteurs: il s’agit de bibliographies spécialisées imprimées, dont la première serait celle consacrée par Johann Tritheim aux auteurs ecclésiastiques (De scritporibus ecclesasticis, Basel, Johann Amerbach, 1494). Ici, l’acte de la publication est absolument stratégique, qui témoigne de l’existence d’un public dispersé de plusieurs centaines de lecteurs, ayant adopté les procédures nouvelles de travail intellectuel. Ces chercheurs souhaitent avoir à disposition un ouvrage de synthèse leur fournissant les connaissances de base sur les auteurs et sur les textes dont ils ont besoin, selon une logique qui est déjà celle d’une accessibilité sur le mode de la déconcentration.
Anticipons sur ce qui suivra: les pré-Réformateurs, les Réformateurs eux-mêmes et, à terme, les tenants de la Contre-Réforme catholique font de l’enseignement et de la bibliothèque un élément-clé de leur action: des bibliothèques modernes sont organisées dans les nouveaux établissements d’enseignement, comme la Haute Ecole de Strasbourg, et la question de leur ouverture se pose de plus en plus à la fin du XVIe au début du XVIIe siècle, à Leyde, à Oxford, ou encore à Milan et à Rome. Pour une part, c’est la modernité à l’œuvre sur la base des outils fournis par le média de l’imprimé, qui ouvre aux possibilité d'une innovation intellectuelle dont, avec Pierre Chaunu, nous situerions l’apogée avec la première génération du XVIIe siècle (le «miracle de 1630»).

vendredi 4 juillet 2014

Qu’est-ce qu’un «paysage culturel»?

A Bernkastel, sur un méandre de la Moselle... en hiver
Nous insistions, il y a quelques semaines, sur le rôle décisif tenu, dans le domaine de l’histoire des idées et des pratiques culturelles, par les grands conciles de la première moitié du XVe siècle, le concile de Constance d’abord (1414-1418), celui de Bâle ensuite (à partir de 1431). A une époque où la plupart des intellectuels et des savants sont peu ou prou liés à l’Eglise, ces conciles sont l’occasion de les réunir en nombre, et pour une durée relativement longue. Y viennent non seulement des prélats et leurs familiers, dont un certain nombre d’humanistes, mais aussi des clercs entrés dans la haute administration ou dans la diplomatie, et des enseignants, sans oublier des auteurs et autres professionnels du livre, copistes et «libraires».
A Constance et à Bâle, nous sommes intégrés dans un «paysage culturel» (kulturelle Landschaft) alors très favorable, celui des pays du Rhin moyen et de l’Allemagne du sud: une géographie caractérisée par la densité de sa population, par le nombre des villes souvent plus ou moins autonomes, voire indépendantes, par les développements de l’économie et du négoce, et par une richesse moyenne supérieure. Quelques très grandes villes dominent l’activité sur le plan économique, au premier chef Nuremberg, Augsbourg et Strasbourg, mais certaines villes moyennes, comme Bâle, réussissent aussi à s’imposer, notamment dans le domaine intellectuel et artistique, puis, rapidement, en matière de typographie. 
Les grandes cours épiscopales et archiépiscopales (de Besançon à Mayence, à Trèves et à Cologne) sont nombreuses, plus encore les maisons religieuses, donc les écoles –et les bibliothèques–, tandis que l’éclatement politique apporte un autre gage de vitalité, avec la présence de «villes de résidence», de cours et d’administrations, mais aussi des universités de Heidelberg (1386) et de Fribourg (1457), ou encore d’Ingoldstadt (1472), de Trèves (1473), de Mayence et de Tübingen (1477), sans oublier, à nouveau, Bâle (1459).
Diversité politique et intégration géographique se conjuguent avec l'ouverture sur l’extérieur: un facteur très important de réussite et de modernité concerne en effet la facilité des relations avec des géographies plus larges, et qui sont elles aussi des géographies avancées. L’Italie est accessible notamment par les cols alpins (Gotthard, Brenner), et par la vieille route romaine du Rhône, par Genève et Lyon; le Rhin constitue la principale voie de communication européenne et assure les communications avec les riches pays bourguignons «du Nord» et avec la mer; une «route royale» (via regia) conduit de Nuremberg à Leipzig ou à la ville royale de Prague; enfin, du côté du royaume de France, la métropole parisienne (et son université!) se profile toujours à l’arrière-plan.
La Bibliotheca Cusana
Dans cet espace intégré, les échanges sont constants, et les carrières facilitées. Les exemples de réussite sont légions: Nicolas de Cuse (1401-1464) est originaire de la petite ville de Kues, sur la Moselle (Nicolaus Cusanus), il est un ancien élève des Frères de la Vie commune à Deventer, et étudie à Heidelberg, Padoue et Cologne. Participant au concile de Bâle, il est envoyé à Constantinople, avant de devenir chanoine de Liège, et d'être fait cardinal et prince-évêque de Brixen. Le cardinal a connaissance de l’invention de Gutenberg, à Mayence, qu’il souhaiterait très probablement importer en Italie, et il rassemble une bibliothèque de 270 manuscrits, toujours conservés aujourd’hui dans l’hôpital par lui fondé à Bernkastel. L'assise financière de la fondation est d'abord apportée par la propriété de quelques-uns des vignobles les plus renommés de la Moselle.
Bien d’autres noms pourraient être ici évoqués, et il n’est que de rappeler le rôle de l’université de Bâle dans l’installation des premières presses parisiennes, avec des personnalités comme Johannes de Lapide, alias Johann Heynlin, originaire de Stein, une petite ville proche de Pforzheim. Johann Tritheim (1462-1516) est désigné d’après son lieu de naissance, la bourgade de Tritheim, sur la Moselle, et il étudie notamment à Heidelberg, avant de devenir abbé de Sponheim, non loin du coude du Rhin (1483). Il s’intéresse aux découvertes de Gutenberg et sera consulté par certains des plus grands personnages de son temps, il réunit à Sponheim une bibliothèque exceptionnelle, et il est regardé comme l’inventeur de la première bibliographie rétrospective imprimée, en l’occurrence le De scriptoribus ecclesisaticis édité par Johann Amerbach à Bâle en 1494. Tritheim dédie son livre à l’évêque de Worms Johann von Dalberg, lui-même ancien étudiant d’Erfurt et de Pavie, mais surtout chancelier de l’électeur palatin et l’un des représentants en vue d’une des plus grandes familles de la noblesse rhénane.  On le devine, la théorie des graphes et  des réseaux trouverait un champ privilégié d’application au sein de cette géographie novatrice.

A l’époque moderne, un «paysage culturel» se caractérise ainsi comme un espace dont les conditions générales de fonctionnement (sur le plan de la démographie comme sur celui de l’économie) sont plus favorables, au sein duquel s’équilibrent les éléments porteurs d’une certaine diversité (notamment en matière politique) et ceux qui sont facteurs d’intégration, et où, toujours, l’ouverture vers l’extérieur est assurée. L’ascension sociale restera toujours exceptionnelle, mais elle est effectivement possible, notamment par le biais des études et par le service des grands. Les réseaux de solidarités diverses s’entrecroisent, selon des logiques liées aux affaires et au commerce, mais aussi à la politique et aux intellectuels et aux des artistes, voire aux techniciens –comme l'illustre un Gutenberg.
D’autres «paysages culturels» pourraient être repérés en Europe à l’aube de l’époque moderne, par exemple celui des villes et des châteaux de la Loire, autour des cours des princes d’Orléans (Blois), de Berry (Bourges) et de Bretagne (Nantes), puis de la cour royale de France (à Amboise et dans les autres châteaux de la région). Mais une dernière remarque s'impose: dans un royaume comme la France, l’essentiel de la géographie fonctionne en dehors de ces «paysages culturels», puisque nous sommes enfoncés dans un plat-pays médiocrement peuplé, où les échanges restent difficiles et où, dans la plupart des cas, l’économie reste avant tout une économie de subsistance, souvent écrasée de droits féodaux et toujours à la merci d’une période de troubles ou d’une crise des d’approvisionnements. La faiblesse de la création de richesses se conjugue à l’étroitesse des horizons pour y rendre très problématique toute possibilité d’échapper à une destinée bornée d’avance…

jeudi 26 juin 2014

Anthropologie du don de livres (2): un ecclésiastique bibliothécaire… et politicien

Nous revenons aujourd’hui sur la question du don de livres et de son analyse: la reconstitution de la Bibliothèque de Strasbourg après 1870 constitue à cet égard, comme nous l’avions dit, un exemple paradigmatique.
Nous sommes en pleine phase d’invention de la médiatisation moderne: la Guerre de 1870 elle-même avait été déclenchée presque par surprise, grâce à la réécriture par Bismarck de la célèbre dépêche d’Ems et à la manipulation de l'opinion qu'elle a permise. La reconstitution des collections livresques de Strasbourg se donne à lire dans la même perspective, et l’on est surpris d’observer, chez le savant philologue et bibliothécaire des princes de Fürstenberg qui en prend l'initiative, un art certain du lobbying et une science consommée des campagnes d’opinion conduites au service de son projet.
Barack établit en effet des listes de personnalités qu’il conviendrait d’intéresser à l’entreprise, il multiplie les appels successifs aux dons, il s’emploie à relancer et à élargir sa campagne en faisant appel à la presse périodique, et il n’hésite pas à écrire personnellement à telle ou telle figure tout particulièrement en vue. Les donateurs potentiels sont d’abord des bibliothécaires et des professionnels de la librairie, mais aussi des écrivains et des universitaires (Akademiker). Barack ne manque pas non plus de se tourner vers les autorités en place, qu’il s’agisse de Kuß, alors maire de Strasbourg, ou du comte Friedrich von Luxburg (1829-1905), désigné comme président de Basse-Alsace (Bezirkspräsident) –ce qui correspond à l'ancien poste de préfet du Bas-Rhin.
La  majorité des correspondants sollicités accepte bien évidemment d’apporter son appui, et de faire un don. Certains pourtant refusent, à l’image d’Anton Ruland, directeur de la bibliothèque de Wurzbourg. Il faut dire que Ruland (1809-1874) est une personnalité au moins… remarquable. Cet ancien étudiant en théologie (il passera le doctorat en 1834) est ordonné prêtre en 1832, mais il est appelé dès 1838 comme bibliothécaire à l’Université de Wurzbourg. Alors qu’il est brièvement chargé de la direction de l'établissement, sa volonté de réorganiser le service se heurte à de telles oppositions qu’on préfère l'éloigner en le nommant curé à Arnstein. Il ne sera pas, à Arnstein non plus, sans avoir quelques difficultés avec son évêque, en l'occurrence pour son intervention fracassante à propos de l'installation des Rédemptoristes en 1846 (cliché 1)...
Député sans interruption au Landtag de Bavière, à Munich, à compter de 1848, Ruland reprend, en 1850, la direction de la bibliothèque de Wurzbourg. Dans ces différentes charges il se signale par son activité sans relâche, par sa conception intransigeante du devoir et de l'honnêteté, mais aussi par son patriotisme bavarois: il a détesté la guerre austro-prussienne de 1866, au cours de laquelle la Bavière était alliée à l’Autriche, et il est opposé à l’entrée de la Bavière dans l’Empire en 1870, au point de se présenter alors au Landtag avec une grenade prussienne ramassée dans sa bibliothèque lors du siège de Wurzbourg quatre ans auparavant…
Rien de surprenant, on l’imagine, si le bouillant ecclésiastique, politicien et bibliothécaire, ne se rallie pas à l’entreprise de son collègue de Donaueschingen: il répond en effet à Barack, dès le 13 octobre en lui demandant de ne pas inscrire son nom parmi ceux des signataires de l’appel (cliché 2).
D’une part, il est, en tant que directeur d’une bibliothèque royale, une personnalité publique, qui ne saurait s’engager sans engager peu ou prou sa fonction elle-même. Si les choses se concrétisent, il aurait en tout état de cause besoin d’une autorisation officielle. Mais, surtout, le projet envisagé ne cadre pas avec ses idées –et on ne peut certes pas dire que Ruland mâche ses mots, ni qu'il soit un ami de la Prusse:
…Si Strasbourg reste sous la domination française, alors je vous rappelle la lettre du ministère français, qui décrit la destruction de la bibliothèque comme une «éternelle infamie attachée au nom du général prussien» et qui promet au nom de la France: «la bibliothèque de Strasbourg renaîtra riche et glorieuse». Que faire alors, si la France venait plus tard à expliquer qu’elle a repoussée avec mépris une aide financière allemande? Quelle serait alors notre position?
Mais si Strasbourg passe de manière permanente à la Prusse, alors (et je vous parle franchement) puisse la Prusse se charger elle-même de réparer son «éternelle infamie»! L’état d’esprit est tel aujourd’hui à Strasbourg que notre appel serait pour l’instant accueilli seulement avec un mépris apitoyé… (cf infra le texte original allemand).
Source: Archives BnuS
Les allusions concernent la correspondance échangée entre le recteur de Strasbourg et le ministère parisien dans les tout premiers jours de septembre 1870, correspondance publiée en partie par le Journal officiel et par les Débats. Elle trace, quelques semaines avant Barack, comme le contrepoint du futur projet de celui-ci, et témoigne une fois encore de toute la charge symbolique qu'il y a à rétablir la collection détruite:
Monsieur le Ministre,
L'incendie de la bibliothèque de Strasbourg, l’une des plus précieuses et des plus utiles de l’Europe par la rareté et le nombre de ses volumes, paraît être un fait accompli. La France reconstruira la ville de Strasbourg. J'ai l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous prier de me mettre à même de pourvoir le plus tôt possible à la recomposition de sa bibliothèque.
Une ville qui possède cinq Facultés, des savants illustres, des étudiants nombreux, ne saurait rester sans bibliothèque dès qu'elle sera rentrée dans le calme. Je prends donc la liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander les pouvoirs et les moyens nécessaires pour solliciter, sous votre autorisation, l’aide, le concours et les sacrifices patriotiques:
1) des riches dépôts de l’Instruction publique, des Lettres et des arts, de la Guerre et de l’Intérieur;
2) Des bibliothèques publiques de Paris et de la province qui voudraient disposer de leurs exemplaires en double;
3) Des sommités de la science et des lettres en ce qui concerne les exemplaires de leurs propres ouvrages ou les livres de leur bibliothèque dont ils pourraient se défaire;
4) De la librairie française tout entière, et des souscriptions de tous ceux qui s’intéressent aux malheurs et à l’héroïsme d’une ville si haut placée dans l’estime et les sympathies de l’Europe civilisée.
Ne serait-il pas possible, Monsieur le Ministre, de solliciter également, à cet effet, le concours généreux des bibliothèques et des écrivains des nations qui voudraient panser ainsi les blessures de la science française?

Texte allemand
...Bleibt Strassburg unter Frankreich, so errinere ich Sie an das Schreiben des Französischen Ministeriums, welches die Vernichtung dieser Bibliothek als eine «éternelle infamie attachée au nom du général prussien» bezeichnete und im Namen Frankreichs versprach: «la bibliothèque de Strasbourg renaîtra riche et glorieuse». Wie nun, wenn Frankreich später erklären würde, das es eine deutsche Subvention mit Verachtung abweise? Wie steh’n wir dann da?
Fällt aber Strassburg bleibend an Preussen, dann –ich rede aufrichtig– möge es selbst zur Tilgung seiner «éternelle infamie» beitragen! Auch ist die augenblickliche Stimmung Strassburgs eine solche, dass es unsern Aufruf nur mit mitleidiger Verachtung in diesem Momente aufnehmen würde…

jeudi 19 juin 2014

Anthropologie du don de livres (1)

Le don de livres a récemment fait l’objet de plusieurs études, portant notamment sur les dons effectués en faveur des maisons religieuses, ou encore sur les dons et contre-dons autour desquels se sont structurés les réseaux de l’humanisme, puis la république européenne des lettres aux XVIIe et XVIIIe siècles. On connaît la théorie anthropologique, selon laquelle le don relève d’une logique symbolique articulant trois temps fondamentaux (donner, recevoir, rendre) et fondant une économie dans laquelle le contre-don attendu peut prendre différentes formes, et se révéler en définitive plus enrichissant que le don initial. Donner, c’est aussi une manière essentielle de se reconnaître comme semblables et de construire un lien sociétal qui n’a d’ailleurs pas toujours besoin d’être rendu explicite (autrement dit, l’évergétisme peut être publié, ou non).
Le cas de la destruction de la Bibliothèque de Strasbourg pendant le siège de la ville en août 1870, et de la création d’une nouvelle bibliothèque d’abord fondée sur un Appel aux dons constitue un exemple d’autant plus significatif du système du don, qu’il peut être remarquablement documenté à partir des archives de l’institution (aujourd’hui, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg).
Rappelons les faits: le déclenchement de la guerre a été voulu par le chancelier Bismarck, mais considérablement facilité par les maladresses et par l’aveuglement de la diplomatie française. La guerre est un événement qui surprend par sa rapidité: début juillet, on est encore en pleine paix, la guerre est déclarée par la France le 19, le siège de Strasbourg commence exactement un mois plus tard (l19 août), et le bombardement détruit –notamment– la bibliothèque du Temple Neuf dans la nuit du 24 au 25. Encore une dizaine de jours, et ce sera la chute du Second Empire (4 septembre).
Il est inutile de revenir ici sur les richesses bibliographiques extraordinaires qui ont irrémédiablement disparu dans cette nouvelle nuit de la Saint-Barthélemy (10 000 incunables, 2500 manuscrits…). La fondation d’une nouvelle bibliothèque à Strasbourg est envisagée par le recteur alors que la ville est encore assiégée, mais elle sera d’abord le résultat d’une initiative privée, celle de Karl August Barack (1827-1900), philologue de formation, et bibliothécaire en charge de la superbe collection des princes de Fürstenberg à Donaueschingen.
Dès le 5 octobre, Barack propose en effet à ses collègues de Heidelberg, Karlsruhe, Fribourg et Tübingen de le rejoindre pour lancer un appel aux dons qui puisse servir à reconstituer une collection significative de livres dans la ville qui vient à peine de se rendre (27 septembre). Avec leur accord, il peut lancer un appel imprimé diffusé par la poste et par voie de presse (Aufruf zur Neubegründung einer Bibliothek in Straßburg [= Appel pour la refondation d’une bibliothèque à Strasbourg]). En définitive, l’Appel est signé d’un nombre sensiblement plus élevé de responsables de grandes bibliothèques (d’Ausgsbourg à Wolfenbüttel), mais aussi d’éditeurs ou de libraires.
La première chose qui frappe à la lecture du texte, c’est l’incertitude: on en est aux conjectures, dans une situation confuse, mais les «premières informations» données par des «personnalités officielles» (bei amtlichen Personen) laissent à penser que «tout, absolument tout» à la bibliothèque, a effectivement été détruit. Ces conjectures sont de quasi-certitudes, et la deuxième chose qui frappe, c’est le caractère allemand de l’Appel: «par toute l’Allemagne, cette perte est déplorée de la manière la plus profonde» (durch ganz Deutschland wird dieser Verlust auf’s Tiefste beklagt). Les lignes qui suivent répètent à plusieurs reprises les termes de «Allemand» et d'«Allemagne»: Strasbourg a joué historiquement un rôle privilégié s’agissant de l’«esprit allemand», de l’«art allemand» et de la «science allemande» (nous n’insistons pas ici sur le fait que le nationalisme au sens étroit du terme se donnera surtout à comprendre comme une déviation de l’analyse philologico-historique).
Suit une théorie de grandes figures convoquées comme des références, mais qui constituent de fait comme un panthéon de la «Strasbourg allemande» : «Gotfried [von Straßburg], Erwin [von Steinbach], Zwinger, Tauler…» sans oublier «Guttenberg» et un certain nombre d’autres jusqu’à Goethe.
Puis l’Appel concède: la gloire de l’ancienne bibliothèque, ses manuscrits et ses incunables, ne sera pas remplacée. Mais il est possible de constituer, en réunissant les forces, les fondements d’un nouveau «trésor intellectuel» (Geistesschatz), qui permette de rétablir à leur meilleur niveau «la science et la culture allemandes» dans une ville qui a été séparée de l’Allemagne depuis quelque deux siècles. Et les signataires de s’adresser
«A tous les Allemands, et notamment aux responsables ou propriétaires de bibliothèques, aux savants, aux auteurs, aux éditeurs, aux libraires d’ancien, aux universités, aux académies et autres sociétés savantes, et aux cercles scientifiques»,
pour les prier de contribuer à la reconstruction par des dons en livres ou en espèces. Note intéressante: on publiera périodiquement le bilan des dons, lesquels ne seront donc pas totalement gratuits.
Nous poursuivrons l’analyse de cet épisode réellement idéaltypique, en revenant sur la théorie du don, mais il est évident que la dimension «nationale» de l’Appel sera ressentie comme insuffisante dès lors que l’on veut que celui-ci prenne une dimension mondiale. Mais terminons aujourd’hui par une simple remarque: pourquoi la constitution d'une nouvelle bibliothèque publique à Strasbourg résulte-t-elle d'une initiative privée?
Il convient de rappeler que nous sommes encore, en septembre 1870, en pleine guerre, que Strasbourg est une ville française occupée (elle ne sera cédée à l’Allemagne que par le traité de Francfort), que l’Allemagne elle-même n’est pas encore unifiée (Barack lui-même est sujet du grand-duché de Bade), et qu’il n’existe donc aucune structure ou institution publique susceptible de prendre en charge l’opération. Barack a agi très vite, et son entreprise sera bien entendu rapidement intégrée dans les institutions nouvelles mises en place au niveau de l’Empire et du Reichsland d’Alsace-Lorraine.
Et, pour finir en revenant à l’économie du don, Barack, qui n’a évidemment pas ménagé sa peine ni économisé son temps, reçoit en retour bien plus qu’il n’avait donné, puisqu’il est nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale installée d’abord au Palais Rohan, puis dans le nouveau bâtiment terminé en 1895 –et que nous ré-inaugurerons à l'automne 2014.