vendredi 24 avril 2015

Les passeurs argentins

À plusieurs reprises, nous avons évoqué dans ce blog la question des «passeurs», autrement dit des individus et des groupes qui prennent en charge l’acculturation et la modernisation d’une société donnée, notamment dans la seconde moitié du XVIIIe et au XIXe siècle. Dans une Allemagne très dispersée sur le plan politique, on sait que le rôle des intellectuels, mais aussi des libraires, est essentiel. La modernisation est, à Vienne, prise en charge de manière spectaculaire par la monarchie elle-même, à l'époque du joséphisme, tandis que la dépendance du royaume de Hongrie par rapport à la capitale impériale explique que ce rôle y soit d’abord rempli par un certain nombre de grands magnats, dont plusieurs membres de la famille Széchényi.
Autre schéma encore dans les colonies espagnoles d’outre-Atlantique, où ce sont les créoles qui prennent l’initiative. Peu de mots sont aussi ambigus, en français, que celui de créole: cet ancien terme espagnol désigne en fait, dans la colonie, les descendants d’émigrés autrefois venus de la métropole mais qui sont eux-mêmes nés outre-mer. C’est en ce sens que la future impératrice des Français, Joséphine de Beauharnais, est, en effet, une créole.
Dans le vice-royaume de La Plata, l’actuelle Argentine, l’élite créole contrôle l’activité économique, dispose de fortunes importantes, et a le plus souvent reçu une formation intellectuelle de qualité dans les écoles et les universités sur place, ou en Europe. Elle est favorable à la liberté de commerce, pratiquement acquise en 1778 mais bientôt remise en cause. À la même époque, la Guerre d’indépendance américaine de 1776 offre un modèle pour les projets de libération des «Indes», tandis que la Révolution de 1789 a aussi une influence certaine. Pour autant, les créoles ne sont pas admis aux charges principales: le vice-roi Liniers est un français au service de l’Espagne, même s’il se marie dans une riche famille créole de Buenos Aires. Son successeur, Baltasar Hidalgo de Cisneros, est quant à lui un espagnol né à Carthagène, et ancien élève de l’Académie de marine de Cadix.
Le "Première Junte" à Buenos Aires.
On sait que les événements européens ont une influence décisive sur le passage de l’Argentine à l’indépendance: or, ce sont les représentants de la bourgeoisie créole qui prennent l’initiative sur place. L’entrée des Français à Lisbonne en 1807 suit de peu le départ de la famille royale de Portugal pour Rio de Janeiro. L’année suivante, c’est l’abdication du roi d’Espagne, son remplacement par Joseph Bonaparte à Madrid, et le déclenchement de la Guerre d’Espagne. La Junte de Séville se substitue au pouvoir empêché, tandis que les colonies espagnoles affirment leur loyalisme: Buenos Aires accepte de recevoir Cisneros, le nouveau vice-roi désigné par Séville. Quant à l’héritier du trône, le futur Ferdinand VII, il est envoyé par Napoléon en résidence à Valençay, avec son oncle et son frère, avant que le traité de décembre 1813 ne lui rende son trône.
Dans l’intervalle, les choses se sont précipitées sur les rivages du Rio de la Plata, où, en 1810, le vice-roi Cisneros est déposé et une Junte temporaire de neuf membres mise en place (la Junte prétend exercer le pouvoir au nom de Ferdinand VII, empêché). Ces «hommes de mai» sont pratiquement les représentants de la bourgeoisie créole qui prend ainsi le pouvoir. Tous sauf deux sont nés dans les vices-royaumes du Pérou ou de La Plata, et la plupart ont fait des études poussées: le président de la Junte, Cornelio Saavedra (1759-1829), est un ancien élève du Collège San Carlos, où ont aussi étudié Mariano Moreno (1778-1811), secrétaire à la Guerre, et Juan José Castelli (1764-1812). Juan José Paso (1750-1833) est le fils d’un émigré venu de Galice, et un ancien élève du Collège de Montserrat à Córdoba, où Castelli terminera ses études secondaires après Buenos Aires.
Une formation supérieure est souvent de règle: Moreno fait son droit à l’université de Chuquisaca, fondée par les Jésuites à Sucre en 1624, et l’un des pôles du mouvement pour l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. Depuis 1775, l’Academia Carolina est la principale institution de formation dans le domaine juridique en Amérique du Sud. Nous y retrouvons précisément Castelli, qui a préféré Chuquisaca aux universités espagnoles de Salamanque ou d’Alacalá de Henares auxquelles ses parents pensaient... D’autres membres de la Première Junte sont d’anciens étudiants de Córdoba: Juan José Paso (1750-1833), qui y passe le doctorat en droit, sera secrétaire de la Junte en charge des Finances; le P. Manuel Alberti (1763-1811) y est, quant à lui, reçu docteur en théologie, avant d’être ordonné prêtre.
Plusieurs autres se sont, bien évidemment, formés en Espagne: c’est le cas de Miguel de Azcuénaga (1754-1833), à Malaga et à Séville, et de Manuel Belgrano (1770-1820), cousin de Castelli et étudiant en droit à Salamanque. En définitive, seuls deux membres de la Junte sont des Espagnols de souche: il s’agit des Catalans Dominigo Matheu (1765-1831) et  Juan Larrea (1782-1847). Tous deux installés à Buenos Aires en 1793, ils ont fait fortune dans le négoce, et leur participation à la  Junte semble surtout répondre au besoin de s'assurer de l’appui des élites économiques et financières de la capitale, appui décisif à l’aube du nouveau régime politique. Au total, c’est peu de dire que ces intellectuels «révolutionnaires» sont des hommes de la presse périodique et du livre –mais c’est là un autre sujet, sur lequel nous nous réservons de revenir.

lundi 20 avril 2015

La ville idéale et sa bibliothèque

Córdoba est une ville historique, Buenos Aires est la capitale fédérale, mais La Plata correspond à un troisième modèle urbanistique, qui est celui de la cité idéale. La ville de La Plata a en effet été créée de toutes pièces dans les années 1882, pour être la capitale de la province de Buenos Aires –dans la mesure où Buenos Aires, désormais capitale du pays, constitue un territoire autonome ne dépendant pas de la province. Ce choix marque la pleine intégration, jusqu’alors problématique, de la capitale fédérale dans la nation, de sorte que la fondation d’une nouvelle capitale provinciale entérine une étape politiquement décisive pour la construction de l’État.
C’est le gouverneur de la province, Dardo Rocha, qui conduit le dossier, et le plan de la ville est confié à l’architecte Pedro Benoit, fils d’un émigré français (1836-1897): un plan en damier, sur un carré de cinq kilomètres de côté, les rues et les avenues étant numérotées à la manière nord-américaine. La Plata est une cité idéale: au centre, la plaza San Martin réunit les institutions du pouvoir, la «Maison du Gouvernement» et le Parlement régional (Palacio de la Legislatura). La deuxième grande place est la place Mariano Moreno, où l’on trouve la municipalité et la cathédrale. Plusieurs importants musées sont établis dans la ville, dans laquelle une Université nationale (UNLP) est aussi créée en 1897-1905: elle s’est imposée aujourd’hui comme l’une des principales du pays. Le programme de la ville idéale ne va pas sans un théâtre (le Teatro Argentino), ni sans un parc public: La Plata est réellement une ville verte, avec un grand jardin public, dans lequel on trouve l’hippodrome, le zoo, le remarquable Musée des Sciences naturelles, l’observatoire, etc. Au demeurant, le programme de la ville nouvelle de La Plata remportera la médaille d’or pour la section «Ville du futur» à l’Exposition universelle de Paris en 1889.
Comme c’est la règle en Argentine, l’Université contrôle toujours certains établissements d’enseignement secondaire et même, à La Plata, des établissements pour l’enseignement primaire. Le remarquable Musée des Sciences naturelles, tout comme l’observatoire, sont intégrés aux facultés correspondantes. Ajoutons, à titre de curiosité symbolique de la volonté de modernité qui était celle des fondateurs, que La Plata est la première ville sud-américaine à avoir bénéficié de l’éclairage électrique publique. 
Bibliothèque de La Plata: grande salle de lecture
Mais le programme d’une ville idéale comprend aussi une bibliothèque. Celle-ci, d’abord fondée en tant que bibliothèque publique (par Francisco Moreno en 1887), s’est trouvée intégrée à l’Université après sa création. Mais surtout, la Bibliothèque a bénéficié d’un spectaculaire bâtiment construit à partir de 1934, sur la Plaza Rocha: il s’agit du premier bâtiment spécifiquement destiné à abriter une bibliothèque en Argentine. Derrière la façade néo-classique, l’homogénéité du style art nouveau donne à l’ensemble une très grande qualité de réalisation. Le hall permet d’accueillir des expositions (en ce moment même, une exposition sur la Colección Cerventina conservée par l’institution: cf infra note bibliographique), et débouche directement sur la grande salle de lecture, laquelle a gardé son mobilier d’origine. La salle des catalogues, qui la jouxte, est la seule partie réaménagée récemment dans tout l’établissement. Toujours au rez-de-chaussée, la salle de La Plata est réservée à l’histoire et la géographie de la région, à l’histoire du livre et à la bibliographie. Une salle de lecture est également réservée à la presse périodique. En arrière du bâtiment principal, qui se déploie sur deux étages, se trouvent les cinq niveaux de magasins.
La Bibliothèque conserve notamment un certain nombre de pièces, proclamations et titres de périodique imprimés à Buenos Aires à l’époque de la première Junte (1810), mais aussi un grand nombre de titres du XIXe et du début du XXe siècle, permettant de se faire une idée de la complexité des influences culturelles qui ont joué dans l’histoire récente de l’Argentine: un des meilleurs exemples est donné par le périodique satirique du «Moustique» (El Mosquito), dont le rôle est important à l’époque des discussions sur le concept d’identité de la jeune nation. 
Bibliothèque de La Plata: le bureau de Joaquín Víctor González

La Bibliothèque de l’Université de La Plata se signale en outre par l’intégration dans ses collections d’un certain nombre de bibliothèques privées particulièrement riches, pour certaines avec leur mobilier ancien (collections Farini, Korn, etc.). Parmi celles-ci, nous retiendrons celle de Joaquín Víctor González, juriste et homme politique, avec un remarquable meuble de bureau dont les deux «ailes» articulées permettent de ranger, l’une, des dossiers et des livres de petit format, et l’autre, des documents d’archives, correspondance, etc.

Don Quixote de la Mancha. Aventuras del Quichote en la UNLP. 75 joyas de la colección cervantina de la Biblioteca publica. Catalogo, La Plata, UNLP, 2015, 117 p., ill.

jeudi 16 avril 2015

Une bibliothèque, deux bibliothèques, trois bibliothèques

Le Contrat social, traduit par Moreno et publié à Buenos Aires en 1810, "Pour l'instruction des jeunes Américains"

Il est difficile de trouver à la manzana de Buenos Aires le même charme qu’à celle de Córdoba –le cadre de la très grande ville moderne y est évidemment pour quelque chose. Nous sommes en plein centre, dans le quartier de Montserrat, une zone aux constructions très denses, et où la circulation automobile se fait bien difficilement oublier.

La Manzana de las Luces, selon son appellation traditionnelle, se développe autour de l’église Saint-Ignace et de l’ancien collège jésuite, ancien collège San Carlos et aujourd’hui Collège national de Buenos Aires: comme à Córdoba, le collège dépend administrativement de l’Université, mais il est installé dans des bâtiments qui datent des années de la Première Guerre mondiale. Parmi les autres institutions un temps abritées dans cet ensemble de bâtiments figure aussi la première Bibliothèque nationale d’Argentine, au coin des rues Perú et Alsina. Dite Biblioteca Pública de Buenos Aires, elle a été instituée par la Junte de 1810, mais elle ouvre en réalité deux ans plus tard. Il convient de citer encore l’Université de Buenos Aires, fondée quant à elle en 1821. 
De la Loterie... à la Bibliothèque
La Bibliothèque s’enrichit surtout par l’intégration des fonds de l’ancien collège royal, et par les dons de particuliers: l’évêque de Buenos Aires, Manuel Azamor y Ramírez (1733-1796), était venu d’Espagne avec une collection de quelques mille volumes, qu’il lègue à sa mort à une future bibliothèque publique. Le Père Luis Chorroarín (1757-1823), lui-même ancien professeur, puis recteur du Collège, donne aussi ses livres, et soutient financièrement la Bibliothèque à ses débuts. Manuel Belgrano (1770-1820) fait de même, tandis que l’on transporte à Buenos Aires les exemplaires de l’ancienne bibliothèque jésuite de Córdoba –ils ont été «restitués» il y a quelques années, du moins pour ceux qui avaient une marque de provenance.
L’institution de la Bibliothèque est d’abord confiée à une personnalité remarquable, Mariano Moreno (1778-1811), lui-même ancien élève du Collège San Carlos, et avocat. Mais Moreno est surtout un homme politique: ce secrétaire d’État à la guerre à l’époque de la Première Junte est le principal théoricien du nouveau Gouvernement, et le fondateur du premier périodique argentin, la Gazeta de Buenos Aires. La Bibliothèque nationale porte aujourd’hui son nom, même si Moreno meurt au cours d’une traversée de l’Atlantique pour se rendre en Angleterre, quelques mois avant l’ouverture officielle de l'institution. La vétusté et le caractère inadapté des locaux, de même que l’absence de budget régulier, rendent difficiles les premières années de fonctionnement, Chorroarín assurant la direction jusqu’au début des années 1820. Pourtant, on estime le fonds alors disponible à quelque 17 000 volumes.
La Bibliothèque prend l’appellation officielle de Bibliothèque nationale en 1884, et elle connaît un développement considérable pendant la longue période (plus de quarante ans!) où le Toulousain Paul Groussac en est  directeur (1885-1929). L’institution déménage alors pour un bâtiment nouveau, de style néo-classique, élevé initialement pour les bureaux de la loterie nationale et réaménagé par l’architecte italien Carlos Mora pour accueillir la Bibliothèque. C’est Jorge Luis Borges, directeur de 1955 à 1973, qui obtiendra en 1960 le vote d’une loi en vue d’installer la Bibliothèque dans un troisième bâtiment, plus vaste et mieux adapté, situé dans l’ancien quartier des Récollets (Recoleta): mais la nouvelle Bibliothèque ne sera en définitive inaugurée qu’en 1992, soit cent quatre-vingts après la première fondation à la manzana… Quant à son style architectural, c’est peu de dire qu'il est aux antipodes de celui des Jésuites!
Bibliothèque nationale d'Argentine
Que conclure d’une note aussi brève, sur une histoire qui nous est trop peu familière? On ne peut qu’être frappé, d’abord, par la chronologie: c’est toute une génération d’hommes relativement jeunes, nés le plus souvent dans les années 1770 et ayant généralement reçu une éducation poussée, qui s’engage, au début du XIXe siècle, dans la lutte pour l’indépendance et qui prend les rênes du nouvel État, dans des conditions particulièrement problématiques (une autre «époque des fondateurs», pour reprendre la formule allemande). Pour eux, les Lumières, donc le progrès et la modernité passent par l’imprimé: ils traduisent (Le Contrat social: cf cliché, exemplaire de la Biblioteca Mayor de Córdoba), ils écrivent, ils lancent des journaux… et ils fondent des bibliothèques. Quant à la Bibliothèque nationale, à travers ses métamorphoses de la Manzana de las Luces au quartier de Recoleta, elle fonctionne avant tout comme une institution clé de l’identité nationale. La présence, dans le petit parc en contrebas, de statues du couple Perón rappelle que le site est celui de l’ancienne résidence où Évita Perón est décédée, en 1952, et témoigne de ce que la symbolique des lieux est toujours restée sensible. 
NB- L'amateur d'histoire du livre admira, en face de l'église Saint-Ignace, le bâtiment historique de la librairie Ávila, que l'on pourrait appeler la librairie du Collège, et qui marque toujours un haut lieu du patrimoine historique et culturel de la ville.
Billet suivant: la ville idéale et sa bibliothèque (La Plata)
Librairie Ávila

dimanche 12 avril 2015

Au pays des jésuites

Une trop brève visite de l’Argentine pousse d’entrée à prendre la mesure de l’espace. Après la découverte de Saint-Domingue par Christophe Colomb en 1492, les navigateurs progressent le long de la côte atlantique vers le sud. En 1516, Juan Diaz de Solis atteint le Rio de la Plata, et quatre ans plus tard, le détroit de Magellan est reconnu, l’objectif étant toujours celui d’ouvrir la «route des Indes». Mais la signature du traité de Tordesillas (1494) aboutira à octroyer une grande partie de la façade atlantique du sous-continent au roi de Portugal. L’empire espagnol, qui s’organise à partir de Mexico et de Lima, sera, en dehors de l’Amérique centrale, davantage orienté vers le Pacifique, de sorte que les relations de la métropole sont particulièrement compliquées avec les territoires de l’actuelle Argentine. Malgré le site admirable du Rio de la Plata, le pays progressivement conquis dépend administrativement de la vice-royauté du Pérou (à Lima), tandis que les conflits perdurent avec les indigènes: l’Argentine reste un espace géo-politique marginal, dont la situation retarde sensiblement la mise en valeur.
Entrée du collège de Montserrat, manzana jésuite de Córdoba
Alors que Buenos Aires, fondée par Pedro de Mendoza en 1536, a dû être un temps abandonnée face à l’hostilité des Indiens, Córdoba, à 700 km à l’intérieur des terres, est fondée par Cabrera sur la route de Bolivie en 1574 –mais ce n'est à l'origine qu'un hameau de quelques dizaines d'habitants. Son essor ne date en effet que de l’arrivée de l'ordre des Jésuites...
Les deux premiers Pères, Angulo et Burzana, ont débarqué au Rio de la Plata en 1587, avant que l’ordre de saint Ignace ne s’établisse officiellement en 1599. Son premier objectif concerne bien évidemment l’activité missionnaire, mais il s'investit aussi dans le domaine de l'éducation et de l’enseignement. L'organisation administrative de l'ordre se déploie, elle aussi, d'abord à partir du Pérou, avant que ne soit fondée, en 1607, la nouvelle province du Paraguay (Paraquaria): il s’agit d’un territoire immense, puisqu'il inclut le sud du Brésil, la Bolivie, le Paraguay, l’Uruguay, le Chili et la partie colonisée de l’Argentine. Sa capitale est située à Córdoba.
Ce véritable renversement de la géographie institutionnelle encadrant les colonies espagnoles de l'Atlantique sud constitue un événement d'importance stratégique pour leur développement futur. Le renversement sera couronné par la création de la vice-royauté du Rio de la Plata, détachée de la vice-royauté du Pérou, en 1776. 
À Córdoba, les Pères fondent un collège en 1610/1613, avec le programme d’une université, et qui sera effectivement reconnu comme telle dix ans plus tard (1622): l’institution fonctionne sous l’appellation de Haute École (Colegio Máximo), et c’est la seconde fondation de ce type en Amérique du Sud. Aujourd’hui, la «manzana jésuite» de Córdoba désigne un complexe de bâtiments comprenant l’église, la résidence des Pères, les établissements d’enseignement et la bibliothèque. L’Université de Córdoba a conservé ce siège historique, par ailleurs inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sur le modèle d’une Haute École, elle incorpore d’ailleurs toujours deux collèges d’enseignement secondaire, dont celui de Montserrat, fondé en 1687 et qui reste abrité dans ses superbes bâtiments de 1782.
La Biblioteca Mayor aujourd'hui
Dès les origines, les Pères veulent créer une bibliothèque, qui sous-tendrait leurs activités pédagogiques. Sans doute plus que par des achats directs, lesquels sont rendus particulièrement difficiles par l’éloignement, la bibliothèque de l’Université s’accroît par des legs et par des dons: le fondateur de l’Université, le frère Hernando de Trejo y Sanabria (1554-1614), évêque du Tucumán, donnera sa bibliothèque personnelle, de même que le premier évêque de Buenos Aires, Mgr Pedro Carranza, en 1625. Un catalogue des fonds est dressé en 1757, sous le titre de Index librorum bibliothecae Collegii Maximi, catalogue qui dénombre quelque 3000 titres en 6000 volumes (il a été récemment et savamment publié par Alfredo Fraschini). L’étude statistique du fonds montre que, comme on pouvait s’y attendre, environ 60% des titres relèvent du domaine de la religion au sens large. La Libreria Grande, alias Biblioteca mayor, a succédé à l’ancienne bibliothèque des Jésuites après une période de confusion survenue lors la destruction de l’ordre en Amérique du Sud (1767): outre une partie des fonds de livres, les archives de la bibliothèque sont aujourd’hui toujours conservées.
Estancia de Alta Gracia: façade de l'église
Mais la présence jésuite dans la géographie de l’actuelle Argentine ne se limite bien évidemment pas à la manzana de Cordoba. Il existe aussi une manzana à Buenos Aires, et des témoignages de l'activité des jésuites dans beaucoup d'autres villes. On sait que, entre les Pères et les indigènes, les relations sont beaucoup plus équilibrées que dans le reste du pays où règne le système quasi-esclavagiste de l’encomienda, de sorte que les Jésuites peuvent commencer à organiser de manière efficace l’exploitation des terres. Les six estancias fondées par eux autour de Córdoba constituent chacune le centre de domaines agricoles spécialisées, dont les revenus abondent le budget de l’ordre. Parmi elles, celle d’Alta Gracia, fondée en 1643 et orientée vers la production textile (laine), a été remarquablement restaurée, et permet de se représenter le rôle économique, mais aussi culturel et religieux, de ces pôles d’activités combinant à la fois auto-subsistance et intégration très efficace dans un réseau de structures spécialisées.
Rappelons pour finir que les Jésuites avaient aussi établi les célèbres «Réductions» du pays guarani, et que la première presse à imprimer ayant fonctionné en Argentine était précisément localisée dans la réduction de Loreto, fondée en 1631 et devenue progressivement l’une des plus importantes du pays. On comprend facilement, non seulement que la position dominante des Jésuites leur valait beaucoup de concurrences et d’inimitiés, voire de franche hostilité, par ex. de la part des trafiquants d’esclaves contre lesquels ils luttaient. On comprend aussi que leur emprise sur des territoires considérables, et même que leur réussite, ont pu pousser le roi Charles III d’Espagne à les chasser, et à confisquer leurs biens, en 1767… 
PS- Une note, en passant. Je suppose que la traduction française de Cordoue ne vaut que pour la ville espagnole de ce nom. Je conserve donc Córdoba pour désigner son homonyme argentine. 
Billet suivant: Buenos Aires et les métamorphoses de la Bibliothèque nationale

mercredi 8 avril 2015

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Mardi 14 avril 2015
16h-18h

Le texte se tait, c'est le typographe qui parle
(à propos de Giambattista Bodoni)
par
Monsieur Pedro M. Catedrá,
professeur à l'Université de Salamanque,
directeur d'études invité étranger

Prof. Pedro M. Catedrá
Attention! 
Cette séance se déroulera à la Bibliothèque Mazarine, Salle Franklin. Des exemplaires d'éditions de Bodoni conservées à la Bibliothèque Mazarine pourront ainsi être présentées et commentées.
Pour des raisons de sécurité, les auditeurs qui souhaitent participer à cette visite sont invités à s'inscrire à l'avance auprès de la Bibliothèque.
Le rendez-vous est fixé à 16h à la Bibliothèque.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115).
 

Accès les plus proches (250 m. à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mardi 7 avril 2015

Conférences d'histoire du livre

Au cours d'un voyage d'études en Argentine,
Monsieur Frédéric Barbier donnera les conférences d’histoire du livre suivantes:

9 avril 2015   19h. 
Alliance française de Buenos Aires, Avenue Córdoba 936/946 (1054), Auditorium
Dialogue sur «Les révolutions du livre: de Gutenberg au livre digital»
 
10 avril   18h.
Auditorium de l’Académie nationale des Sciences, Córdoba
Conférence: De l’argile au nuage : une archéologie des catalogues de bibliothèqu

du 13 au 15 avril Bibliothèque nationale d’Argentine (Buenos Aires)
13 avril, 11h   Conférence: Le Narrenschiff de Sébastien Brant: un programme éditorial
14 avril, 12h   Conférence: Le Narrenschiff de Sébastien Brant: problématique de la réception
15 avril, 12h   Conférence: À propos du statut des incunables et de leurs catalogues
 
16 avril   10h30
Lycée franco-argentin « Jean Mermoz ». Rencontre avec les élèves (10h30-12h30)

 17 avril   17h
Bibliothèque de l’Université nationale de La Plata
Conférence: De l’argile au nuage: une archéologie des catalogues de bibliothèqu

La "Grande Bibliothèque" (Biblioteca mayor) de l'Université nationale de Cordoba (Ar)

dimanche 29 mars 2015

Conférences d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 30 mars 2015
14h-16h

En France au XVIIIe siècle:
les bibliothèques publient leur catalogue
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences

La Bibliothèque Mazarine accueille jusqu'en mai 2015 une très belle exposition sur les catalogues de bibliothèques. C'est l'occasion de revenir sur un épisode de cette histoire. En France, au XVIIIe siècle, une trentaine de catalogues de bibliothèques sont publiés. Le corpus bouscule d’emblée l'idée reçue d'une relation évidente entre la publication (du catalogue) et la publicité (de la bibliothèque) : la moitié des collections qui font l’objet de catalogues ne sont pas publiques, quand la plupart de celles qui le sont s’épargnent cet investissement coûteux et rapidement obsolète. La question des enjeux de l’opération est donc posée: que publie le catalogue ?

La conférence ordinaire de 16h à 18h est remise au mercredi 1er avril à la même heure. Elle se tiendra à la Bibliothèque Mazarine, où nous visiterons l'exposition De l'argile au nuage consacrée aux catalogues de bibliothèque. La présentation sera assurée par Monsieur Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine, et par Monsieur Frédéric Barbier, directeur d'études, tous deux commissaires de l'exposition.
Pour des raisons de sécurité, les auditeurs qui souhaitent participer à cette visite sont invités à s'inscrire à l'avance (frederic.barbier@ens.fr). Le rendez-vous est fixé à 16h à la Bibliothèque.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 115).
 

Accès les plus proches (250 m. à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).