jeudi 14 mars 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 mars 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (3)

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

La troisième conférence de notre cycle poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, et se consacrera tout particulièrement au problème de l'innovation de produit. Alors que l'imprimerie est pratiquement mise au point au milieu du XVe siècle, le marché traditionnel du livre est couvert bientôt couvert, de sorte que, dans les années 1470, une crise de surproduction menace. Or, l'imprimerie est une activité hautement capitalistique, ce qui signifie qu'un investissement en règle générale important ne pourra être rémunéré qu'à moyen terme: il faut non seulement produire les exemplaires requis, mais aussi en assurer la distribution (or, il n'existe pas encore de structures spécialisées pour ce faire), et contrôler les paiements en retour. Autant de motifs qui expliquent que la "librairie" soit d'abord prise en charge par les grands négociants-banquiers, eux qui disposent des circuits de correspondants indispensables (on pensera aux Buyer de Lyon).
"Ci finist li Roman de la rose / Où tout l'art d'amour est enclose" (© Bibl. de Bourges)
Mais la solution viendra d'une autre direction: il s'agit de l'innovation de produit, autrement dit, de l'invention d'un produit nouveau, jusque là pratiquement absent de l'offre, mais qui permettra d'élargir le marché du livre dans des proportions inattendues, et, peut-être, d'en réorienter la logique. De quoi s'agit-il, plus précisément? Ce seront d'abord les contenus: des contenus nouveaux, souvent en langue vernaculaire, et qui correspondent pour partie à des œuvres d'auteurs contemporains. Mais ce sera aussi la "mise en livre", avec notamment l'invention du livre illustré, avec surtout l'essor de toutes sortes de dispositifs paratextuels qui vont désormais encadrer un nouveau mode de lecture (on pense à la foliotation, aux titres courants, mais aussi aux pièces liminaires, etc.). La production imprimée change de contenu, elle change de forme matérielle, et elle s'accroît dans des proportions toujours plus grandes. Ces phénomènes correspondent à une mutation fondamentale; c'est l'invention du "marché" désormais anonyme, sur lequel on spécule (qu'est-ce qui est susceptible d'avoir du succès?) et que l'on entreprend de contrôler et d'élargir... ou de contrôler, par toutes sortes de procédures et de pratiques novatrices. C'est, au sens large, toute l'économie moderne du média qui se met en place à travers l'Europe entre les années 1480 et les années 1530.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

samedi 9 mars 2019

Annonce de Congrès et d'exposiitions


18e congrès international de l’association
DANSES MACABRES D’EUROPE
Paris, 19-23 mars 2019

PROGRAMME 
Mardi 19 mars 
École du Louvre, amphithéâtre Michel-Ange (Palais du Louvre, Place du Carrousel, Porte Jaujard, 75001 Paris) 
18h00: Séance inaugurale. Les couleurs de la mort en Occident (de la Rome antique au siècle des Lumières). Michel PASTOUREAU, Directeur d’études émérite à l’École pratique des hautes études 

Mercredi 20 mars 
Institut de France, Grande salle des séances
(23 quai de Conti, 75006 Paris)
9h00-10h00: Accueil des participants
10h00: Mot de bienvenue, par Ilona HANS-COLLAS, présidente de l’association Danses macabres d’Europe & Yann SORDET, directeur de la Bibliothèque Mazarine
10h15: Ouverture du congrès, par Michel ZINK, de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

Session 1: LITTÉRATURE MÉDIÉVALE
Présidence : Thierry Claerr (Ministère de la Culture)
10h30: Au-delà de la mort ici-bas : les funérailles des chevaliers chrétiens dans la Chanson de Roland. Gérard GROS (Université de Picardie-Jules Verne)
11h00: L’architecture funèbre dans la littérature du XVe siècle: la décomposition mémoriale. Helen SWIFT (St Hilda’s college, Oxford)
11h30: "Après laquelle odeur et flaireur, tous les petis enfans... courroient par les rues…": la vie et les miracles de Pierre de Luxembourg (1369-1387). Marco PICCAT (Université de Trieste, DME)
12h00: Discussion
12h30 – 14h30: Pause 

Session 2: IMAGES DE LA MORT, DU MANUSCRIT À L'IMPRIMÉ
Bibliothèque Mazarine (23 quai de Conti, 75006 Paris)
Présidence : Cristina Bogdan (Université de Bucarest)
14h30: Le voyage de l’homme vers la mort : le Pas de la mort d’Amé de Montgesoie. Danielle QUÉRUEL (Université de Reims Champagne-Ardenne, DME)
15h00 : Les Figures de la vie de l’homme de Gillet Hardouyn. Denis HÜE (Université Rennes 2)
15h30: Chorea ab eximio Macabro: appropriation, traduction et diffusion d’un thème macabre. Hélène COLLEU (Université d’Orléans, DME)
16h00: Discussion et pause
16h30: L’image de la mort dans l’illustration des livres d’heures sortis des presses de Thielman Kerver, imprimeur-libraire à Paris de 1497 à 1522 : reprise ou renouvellement iconographique? Thierry CLAERR (Ministère de la Culture, Centre Jean Mabillon – École nationale des chartes, DME)
17h00: La Mort dans le livre : formes et répertoires (plaidoyer pour une exposition). Yann SORDET (Bibliothèque Mazarine)
17h30: Discussion

18h30: Inauguration de l’exposition Le livre & la Mort (Bibliothèque Mazarine, Bibliothèque Sainte-Geneviève, 21 mars - 21 juin 2019) 

Jeudi 21 mars
École du Louvre, amphithéâtre Michel-Ange
(Palais du Louvre, Place du Carrousel, Porte Jaujard, 75001 Paris)
Session 3 : LA MORT FIGURÉE DU XIXe AU XXe SIÈCLE
Présidence : Georges Fréchet (DME)
9h00: Accueil
9h30: Mort obligée mais libre pensée…, du cimetière religieux au cimetière laïc. André CHABOT (La Mémoire Nécropolitaine, DME)
10h00: "Trois p’tits tours et puis s’en vont". Spectacles contemporains avec marionnettes macabres. Marie-Dominique LECLERC (Université de Reims Champagne-Ardenne, DME)
10h30: La Danse macabre dans la ville (France et Europe, fin du XXe-XXIe siècle) : affichage, installations, street art. Tradition et éléments novateurs. Nathalie PINEAU-FARGE
11h00: Discussion et pause
11h30: Une Danse macabre de guerre: satire, morale et réalisme dans les arts graphiques autour du premier conflit mondial. Franck KNOERY (Bibliothèque des Musées de Strasbourg)
12h00: La Danse macabre de Jean Virolle. Cécile COUTIN (Bibliothèque nationale de France, DME)
12h30: Discussion
13h00 – 14h30: Pause

Session 4: LA MORT ET L'HISTOIRE DES MENTALITÉS
Présidence : Marco Piccat (Université de Trieste)
14h30: Images de la mort dans les tableaux de missions bretons, XVIIe-XXe siècle. Yann CELTON (Bibliothèque diocésaine de Quimper et Léon)

15h00: L’« exil des morts » à Toulouse (1775-1780). Jean-Luc LAFFONT (Université de Perpignan)
15h30: Danse macabre architecturale: Funerary Architecture, Performance, and the Gothic at the Court of Savoy. Tommaso ZERBI (University of Edinburgh)
16h00: Discussion et pause 

Session 5 : PRATIQUES FUNÉRAIRES
Présidence : Bertrand Utzinger (DME)
16h30: Guillaume d’Harcourt et la fondation de la collégiale funéraire Saint-Louis de La Saussaye (XIVe siècle): un lieu de mémoire à caractère ostentatoire sous les derniers Capétiens. Sabine BERGER (Sorbonne Université)
17h00: L’épigraphie funéraire féminine à l’Âge Moderne: la Cathédrale Magistrale de Alcalá de Henares. Marina AGUILAR SALINAS (Université d’Alcalá de Henares)
17h30: Défunts du Moyen Âge, dessins des temps modernes: les tombeaux de la collection Gaignières. Anne RITZ-GUILBERT (École du Louvre)
18h00: Discussion

Vendredi 22 mars
École du Louvre, amphithéâtre Michel-Ange
(Palais du Louvre, Place du Carrousel, Porte Jaujard, 75001 Paris)
Session 6: DANSES MACABRES
Présidence: Ilona Hans-Collas (DME, Groupe de Recherches sur la Peinture Murale (GRPM))
9h00: Accueil
9h30: Déconstruction d’une Danse macabre. Vers un modèle original, antérieur à 1424. Didier JUGAN (Groupe de Recherches sur la Peinture Murale, DME).
10h00: La Danse macabre de la collégiale Saint-Salvi à Albi (France). Lannie ROLLINS (Université de Toulouse)
10h30: Discussion et Pause
11h00: Una danza tira l’altra. I linguaggi della morte nella danza macabra di Pinzolo. Cristina NOACCO (Université Toulouse - Jean Jaurès)
11h30: Morbid morality. The Danse macabre motif in Dutch art of the Golden Age. Sophie OOSTERWIJK (University of St Andrews, DME)
12h00: La Mort en gondole: le thème de la Danse macabre à travers la ville dans l’œuvre de Fabio Glissenti. Georges FRÉCHET (DME)
12h30: Discussion
13h00 – 14h30: Pause 

Session 7 : LE CADAVRE ET LES FINS DERNIÈRES, APPROCHES ICONOGRAPHIQUES
Présidence : Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine)
14h30: Saint Michel et la mort (France, fin du Moyen Âge-Renaissance). Romain DOUCET (Sorbonne Université)
15h00: Devant le cadavre et la sépulture : saint Sisoès se lamentant sur la tombe d’Alexandre le Grand. Cristina BOGDAN (Université de Bucarest, DME)
15h30: Mors, Iudicium, Infernus, Gaudia Caeli: les quatre Fins dernières et leurs représentations. Francesc MASSIP (Université de Tarragone)
16h00: Discussion et pause 

Session 8: DIALOGUES & RENCONTRES LITTÉRAIRES
Présidence: Didier Jugan (DME, Groupe de Recherches sur la Peinture Murale (GRPM)) 
16h30: "Nel fèr pensier, là dov’io trovo Morte". Cino da Pistoia: experiencia poética y símbolo. Antonia VIÑEZ SÁNCHEZ (Université de Cadiz)
17h00: L’au-delà comme lieu de mémoire ? Projection, jugement et gloire dans Les Nouveaux dialogues des morts de Fontenelle. Jessica GOODMAN (St Catherine’s College, Oxford).
17h30: Variations iconographiques autour de l’Élégie écrite dans un cimetière de campagne de Thomas Gray. Jean-Louis HAQUETTE (Université de Reims Champagne-Ardenne)
18h00: Discussion
18h30: Conclusions du congrès, par Catherine Vincent (Université Paris Nanterre) 

Samedi 23 mars
Bibliothèque Sainte-Geneviève (10 place du Panthéon, 75005 Paris)
9h00-10h00: Visite de l'exposition Le livre & la mort (volet 2), sur inscription
12h00: Déjeuner [sur inscription, à la charge des participants]
14h00-16h30: Visite-conférence du Panthéon, guidée par Jean-François DECRAENE (historien, DME) [sur inscription, à la charge des participants]
16h30-18h30: Visite de l'exposition Memento mori - Vanités contemporaines, Galerie Jour et Nuit, 9 place Saint-Michel, 75006 Paris [sur inscription]

Accès gratuit sur inscription aux sessions du congrès, dans la limite des places disponibles.
Réservation : contact@bibliotheque-mazarine.fr  (précisez les demi-journées auxquelles vous souhaitez assister). Dans le cadre du plan Vigipirate/attentats, valises et sacs volumineux ne sont pas acceptés. Merci de votre compréhension. Voir aussi ici: https://www.bibliotheque-mazarine.fr/fr/evenemets/actualites/
Cliché: lors de la Résurrection, la "Danse macabre" du Liber chronicarum, Nürnberg, 1493 (© Bibliothèque de Bourges, cliché F. Barbier) 

vendredi 22 février 2019

Le "Lazarillo de Tormes" et Juan de Luna

Nous évoquions, dans un précédent billet, le dossier exemplaire du Lazarillo de Tormes, mais voici que nous voyons y intervenir un personnage très remarquable, en l’espère de Juan de Luna. Son cursus est idéaltypique de phénomènes majeurs: les transferts culturels (en l’occurrence entre l’Espagne, la France et l’Europe), mais aussi la problématique des appartenances religieuses, sans oublier le statut et le rôle de l’auteur et de l’intermédiaire culturel.
Luna (1575-1644) est probablement originaire de Tolède, il commence ses études en Espagne, mais il quitte le royaume en 1612 pour raison de religion (1). D’abord inscrit à la faculté de Théologie protestante de Montauban, il souhaite gagner la Hollande, mais, peut-être faute d'argent pour poursuivre le voyage, il s’installe à Paris au plus tard l’année du «mariage espagnol» entre Louis XIII et Anne d’Autriche (1615). Dans la capitale française, il se lance dans une activité d’interprète, de traducteur et d’enseignant, tout en essayant de s’assurer des appuis dans l’entourage de la cour royale. Il publie très vite, probablement en 1615-1616 (avec privilège), deux éditions successives d’un Arte breve y compendiossa para aprender a leer, pronunciar, escrevir y hablar la lengua Española dédié à Anne de Montafié comtesse de Soissons. C’est encore à Paris qu’il donnera ensuite des Dialogos familiares (1619), dédiés à Louis de Bourbon.
Enfin, c’est la nouvelle édition du Lazarillo, publiée «en casa Rolet Boutonné» en 1620 (avec privilège), cette fois avec une dédicace à Henriette de Rohan († 1629) (Losada Goya, 39). Qu’il s’agisse de la comtesse de Soissons, de son fils Louis de Bourbon ou de Henriette de Rohan, nous sommes clairement dans un environnement de très grands seigneurs qui penchent vers la Réforme (2).
Le libraire semble bien jouer un rôle décisif dans l’opération, puisque le texte du Lazarillo est celui de l’anonyme sorti à Anvers en 1554, mais avec une nouvelle «Continuation» rédigée par Luna lui-même: Secunda parte de la vida de Lazarillo de Tormes (…) por J. de Luna, castellano, intérprete de la lengua española. Contrairement à la première «Continuation», celle-ci recueille un franc succès, au point d’être la plus souvent éditée jusqu’au XIXe siècle. Losada Goya souligne que l’auteur y développe tout particulièrement sa critique à l’encontre du clergé, ce qui n’est en rien surprenant si l’on considère ses préférences confessionnelles. Signalons que la première partie porte par erreur le millésime de 1520, ce qui a induit bien des errements dans plusieurs catalogues et autres OPAC…
Mais le libraire parisien cherche à exploiter davantage le filon, et il sort, cette même année 1620, une traduction française de son Lazarillo (La Vie de Lazarillo de Tormes: Losada Goya, 39, p. 64 et suiv.). Il reprend pour ce faire la traduction de Pierre Bonfons («M.P.B.P.») pour la première partie, et fait traduire la seconde, à savoir la «Continuation» de Juan de Luna, par Vital d’Audiguier le Jeune.
L’édition parisienne en espagnol de 1620 a apparemment été bien diffusée dans le royaume, puisque nous en connaissons des exemplaires conservés non seulement à Paris, mais aussi à Amiens, Dijon, Lyon, Nancy, Troyes (prov. Hennequin) et Versailles (prov. Morel-Fatio). Les bibliothèques de Besançon et de Rouen en conservent chacune un exemplaire à l’adresse de Saragosse, Pedro Destar, 1620 – très certainement une fausse adresse, destinée en principe à faciliter la diffusion de l'édition parisienne au-delà des Pyrénées. D’autres exemplaires sont signalés dans les bibliothèques allemandes (Berlin, Halle, Wolfenbüttel, etc.) et italiennes, ainsi qu’à Londres.
La carrière internationale du Lazarillo ne se limite pas au seul royaume de France, mais il circule, voire il est imprimé en langue espagnole à l’extérieur de la Péninsule, comme nous l’avons dit pour l’Italie (à Milan). Madame Kasparova, qui a étudié la présence de la littérature espagnole dans les bibliothèques de Bohême à l’époque moderne, signale ainsi:
La bourgeoisie aussi appréciait cette littérature, puisque l'on trouve dans l'inventaire du maire de la Vieille ville de Prague Jiři Jan Reissmann, en 1694, la notice en tchèque Hystorye o Lasarylovi – Histoire de Lazarille. La Vida de Lazarillo se trouve aussi dans la bibliothèque des Lobkowicz de Roudnice dans une édition plantinienne de 1595 [Netherlandisch Books, 18259] (3).
De même, le Lazarillo est aussi traduit dans les principales langues européennes, parfois à partir non pas de l’original, mais du français comme langue source.
La conjoncture de la librairie est très porteuse en France au lendemain des Guerres de religion, tandis que la littérature espagnole jouit d’une influence considérable dans le royaume: un réfugié sans moyens, comme Juan de Luna à Paris, saura mettre à profit cet environnement pour s’assurer, en remplissant un rôle d’«intermédiaire culturel», les ressources indispensables à sa survie. Dans le même temps, il cherche, par ses dédicaces, à se mettre sous la protection de plusieurs très hauts personnages de la cour royale susceptibles de pencher du côté protestant. 
Quant à Juan de Luna, il se marie à Paris, où il poursuit une carrière de publiciste en même temps que d’agent diplomatique. En définitive pourtant, des personnages comme Luna, qui sont très profondément croyants, finissent probablement par réaliser que, chez les grands à l’ombre desquels ils cherchent à faire carrière, la foi n’est pas toujours le premier argument déterminant telle ou telle prise de parti: en France notamment, les rapports avec la monarchie et la recherche de la faveur princière, la compétition entre les grandes familles, les intrigues de cour continuelles (nous sommes sous une régence) et les complots avec l’étranger finissent par pousser notre émigré espagnol vers d’autres rives, qu’il imagine plus accueillantes. Le Luna à Londres en 1621, où il finit par s’établir à demeure, où il cherche à obtenir un poste de pasteur dans l’Église wallonne (au sein de laquelle se regroupent les francophones issus de l’émigration)… et où il continue à publier. Il décèdera dans la capitale anglaise en 1645.

Notes
(1) Sabina Collet Sedola, «Juan de Luna et la première édition de l’Arte breve», dans Bulletin hispanique, 79 (1977/1), p. 147-154 (avec d’importantes informations biographiques).
(2) Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay, Henriette de Rohan est la sœur de Henri de Rohan (1574-1638): les Rohan sont alliés aux Albret, et les Parthenay sont une puissante famille du Poitou ayant fait le choix de la Réforme. Cousin de Henri IV, Henri de Rohan épouse la fille de Sully, et poursuit une brillante carrière militaire. Il est de fait le chef du parti protestant après 1610, mais devra s’exiler, et trouvera la mort au service du duc de Saxe-Weimar à la bataille de Rheinfelden (1638). La fille de Juan de Luna naît à Paris en 1618, elle est baptisée par le pasteur Samuel Durand (Durant), tandis que son parrain est François comte d'Orval (le propre fils de Sully) et sa marraine Anne de Rohan.
(3) Jaroslava Kasparová, «La littérature espagnole du XVIe siècle et ses lecteurs tchèques des XVIe et XVIIe siècles», dans Revue française d’histoire du livre, 112-113 (2001), p. 73-105. L’auteur publie (p. 101) une ill. de la page de titre de l’éd. en fr. du Lazarillo (Paris, Antoine Coulon, 1637), dans l’exemplaire ayant appartenu à la bibliothèque des Jésuites de Cheb (Eger) en 1672. Pour la première trad. en alld, cf E. Herman Hespelt, « The first german translation of Lazarillo de Tormes », dans Hispanic Review, 4-2 (1936), p. 170-175. La première éd. cataloguée par le VD17 date cependant de 1617 (VD17, 23:271778H).

jeudi 14 février 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 février 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (2)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite 

La deuxième conférence poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, en envisageant d'abord rapidement les deux systèmes innovants induits par l'invention de Gutenberg:
La machine à fondre (© Musée Gutenberg, Mainz/ Mayence)
1) D'une part, l'innovation de procédé, autrement dit la mise au point de la nouvelle technique de la typographie en caractères mobiles. Au cœur du système, on trouve la mise en œuvre du "multiplicateur" à tarevrs la technique de la fonderie, et son articulation étroite avec la logique alphabétique: les signes alphabétiques sont reproduits sous la forme de quelques dizaines de poinçons (a,b, c, etc.). Chaque poinçon permet de frapper x matrices, et chaque matrice permet de couler x caractères. Mais le développement du multiplicateur ne s'arrête pas là: les caractères assemblés en pages, puis en formes, permettent d'imprimer x exemplaires d'un certain texte, dont chacun sera disponible pour un nombre x de lecteurs...
2) D'autre part, et dans un second temps, c'est l'innovation de produit, dont l'émergence et l'essor sont induits par la saturation du marché traditionnel du livre: les tensions se font sentir dès la décennie 1470, et certains entrepreneurs innovateurs commencent explorer les voies qui leur permettront peu à peu de proposer un produit nouveau, en l'espèce du livre imprimé moderne, lequel assurera l'essor de la branche par la conquête de nouveaux lecteurs et d'un nouveau marché.
Ces mutations radicales du processus de production sont nécessairement accompagnées de la définition non seulement du protocole très complexe présidant à la fabrication des livres imprimés (le travail dans l'atelier, etc.), mais aussi des pratiques professionnelles de la branche nouvelle d'activités qui, en quelques décennies, s'est imposée à travers le monde occidental, à savoir la branche des "industries polygraphiques". Aux libraires de fonds (alias éditeurs) de faire connaître leur production, dont la diffusion sera assurée par la mise en place d'un vaste réseau spécialisé – celui de la distribution par les librairies de détail, mais aussi les démarcheurs, les foires et "la" foire européenne du livre, à Francfort-s/Main. Les informations, les savoirs pratiques, les hommes, les marchandises et les valeurs financières circulent de manière de plus en plus dense à travers ces réseaux enchevêtrés qui couvrent peu à peu le monde occidental. Un des indicateurs les plus efficaces de la modernité réside précisément dans la montée en puissance du software dans l'économie de la branche: le savoir technique, les procédures de fabrication et autres, sans oublier l'identification, la rédaction et la préparation des textes à publier.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

samedi 9 février 2019

Conférences d'histoire du livre

N. T. d'Érasme (© Bibl. de Dole)

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

 4 février 2019     Du XVe siècle à aujourd’hui: encore les révolutions du livre (1)
18 fév.     Du XVe siècle à aujourd’hui: encore les révolutions du livre (2)
18 mars  Du XVe siècle à aujourd’hui: encore les révolutions du livre (3)
1er avril  Aux XVe et XVIe siècles: la critique du nouveau média
15 avril    La trajectoire des romans dans la librairie d’Ancien Régime (1)
6 mai       La trajectoire des romans dans la librairie d’Ancien Régime (2)
20 mai     Séance foraine (cette date pourra être modifiée)

Ce calendrier est donné sous toute réserve et pourra être adapté en cours d’année. Les informations récentes sont annoncées une semaine avant la conférence sur ce site (http://histoire-du-livre.blogspot.com/), libellé "Conférences EPHE".

Horaire: 16h-18h.
Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice. 
L'entrée est  libre, dans la limite des places disponibles.

dimanche 3 février 2019

Une "case study" très signifiante: le "Lazarillo de Tormes" (mi XVIe-XVIIe s.)

La publication de l’anonyme Vie de Lazarillo de Tormes, sortie en Espagne en 1554, est véritablement pour l’historien du livre un cas idéaltypique, en ce qu’elle permet d’illustrer de manière assez fascinante un certain nombre de points importants touchant ce domaine d'études –sans oublier l’histoire des littératures, puisque le Lazarillo est considéré comme le texte fondateur du «roman picaresque», que la discussion se poursuit s’agissant de l’identité de l’auteur tout comme de la chronologie de la rédaction et du premier mode de circulation du texte (par des copies manuscrites?), et que le titre a très vite connu une diffusion européenne.
Premier point: le petit texte (quelques dizaines de feuillets) bouge, et d’une manière sensible, d’une édition à l’autre. Donné en langue vernaculaire, il est publié à quelques mois d’intervalle, avec des variantes, dans quatre villes des territoires espagnols, Alcalá de Henares (Losada Goya, 38) (1), Burgos (chez J. De Junta), Medina del Campo et Anvers –cette dernière édition étant la seule munie d’un privilège, en l'occurrence un privilège impérial (cf cliché).
Lazarillo, Anvers, 1554
Plusieurs autres éditions sont données dès l’année suivante, notamment à Anvers, dans laquelle le texte primitif est augmenté d’une «continuation»: celle-ci semble cependant n’avoir recueilli qu’un médiocre succès, de sorte que seul son premier chapitre sera généralement reproduit, en manière de conclusion à la première partie du Lazarillo (aboutissant à un ensemble de huit chapitres au total).
Deuxième point: cette problématique du texte interfère avec celle de son contrôle. Dans les royaumes d’Espagne en effet, le rôle du Conseil de l’Inquisition suprême et générale monte en puissance à partir de 1483, et le Conseil multiplie les édits d’interdiction après 1521, décisions regroupées dans le premier Index espagnol de 1551. Or, le Lazarillo de Tormes présente nombre de passages critiques envers l’Église, par ex. à propos des Indulgences: rien de surprenant à ce qu’il figure comme tel dans le grand Cathalogus librorum qui prohibentur de Fernando Valdés de 1559.
Comme des exemplaires continuent pourtant d’en être importés, une nouvelle édition expurgée  sortira dans la capitale de Madrid en 1573 (Lazarillo de Tormes castigado). Elle est l’œuvre de López de Velasco (vers 1534-1598), lequel explique avoir corrigé le texte initial pour le rendre acceptable par l’Église, et en avoir retiré l’essentiel de ce qui avait été introduit par la «Continuation»:
«Quoique l’ouvrage fût prohibé en ces royaumes, on le lisait et imprimait constamment au dehors. C’est pourquoi, avec la permission du Conseil de la Sainte Inquisition et du Roi notre Sire, nous y avons corrigé certaines choses pour lesquelles il avait été prohibé, et en avons enlevé toute la seconde partie, laquelle n’étant point du premier auteur, a paru fort impertinente et insipide» (trad. de Valentine Castellarin).
La présence espagnole en dehors de la Péninsule ibérique explique que des éditions en espagnol soient aussi données à l’extérieur, par exemple à Milan en 1587 (La Vida de Lazarillo de Tormes), et à Bergamo dix ans plus tard. On notera une particularité significative: la Bibliothèque de Nîmes conserve un exemplaire de l’édition italienne de 1587, provenant de la bibliothèque de l’érudit protestant Guillaume Ranchin (1559-1605): nous retrouverons bientôt cette problématique propre à un livre toujours sulfureux et à son rapport à la Réforme.
Enfin, le troisième point concerne la question des transferts culturels, pour un titre qui devient très vite un succès européen, peut-être aussi grâce au rôle central joué par la place d’Anvers. En 1560, l’ouvrage est en effet traduit en français, probablement par Jean Garnier de Laval, et publié à Lyon par Jean Pullon, dit de Trin, pour le libraire Jean Saugrain. La traduction a été établie sur une édition sortie en 1555 chez Guillermo Simon à Anvers, mais A. Rumeau a montré que les compositeurs lyonnais avaient très probablement travaillé sur le manuscrit du traducteur et que, en cas de difficulté, ils ne s’étaient pas reportés au texte original (2). Une deuxième édition, donnée à Paris chez Jean Longis et Robert Le Magnier l’année suivante, fait quant à elle l’objet d’un privilège royal : or, elle reprend le texte de Lyon, mais en camouflant plus ou moins habilement le piratage de manière à se faire passer faussement pour l’édition originale protégée…
D’autres éditions du texte en espagnol ou en français sortiront, notamment à Paris chez les Bonfons à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, avec une montée en puissance des présentations bilingues publiés dans une perspective d’apprentissage de la langue. La première est donnée en 1601 par «M.P.B. Parisien», un cryptonyme que l’on identifie très généralement avec le nom de Pierre, fils du libraire Nicolas Bonfons, et elle se présente précisément sous forme de traduction bilingue –donc, dans une perspective d’apprentissage de la langue. Elle sera reproduite chez Bonfons en 1609, tandis que sort en 1615, chez Jean Corrozet, une nouvelle édition bilingue, beaucoup plus soignée que la précédente, édition reprise dès 1616.
Une nouvelle édition sort encore, avec privilège du roi, à Paris chez R. Boutonné en 1620 (Losada Goya, n° 39). Cette édition, reprise en 1623 et en 1628, est aussi diffusée sous la fausse adresse de Saragosse (P. Destar), très certainement pour échapper aux contrôles des importations de librairie étrangère en Espagne. Elle a été préparée par une personnalité très remarquable, celle de Juan de Luna, sur laquelle nous nous réservons de revenir dans notre prochain billet. Une édition en français paraît la même année, à la même adresse, dans laquelle la première partie du Lazarillo reprend la traduction de M.P.B.P., tandis que la seconde est signé «L.S.D.», un cryptonyme que l’on a proposé d’attribuer à Vital d’Audignier.

Note
(1) Les numéros de notices renvoient au manuel de José Manuel Losada Goya, Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle: présence et influence, Genève, Droz, 1999. Donne la bibliographie complémentaire. L'hypothèse reste ouverte, de savoir s'il a éventuellement existé des éditions du Lazarillo antérieures à 1554.
(2) Losada Goya, ibid., p. 59. A. Rumeau, «La première traduction du Lazarillo: les éditions de 1560 et 1561», dans Bulletin hispanique, 82 (1980/2), p. 362-379.

dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle publication

Renaud Adam,
Vivre et imprimer dans les Pays-Bas méridionaux (des origines à la Réforme),
préf. Alexandre Vanautgaerden,
Turnhout, Brepols, 2018, 2 vol., XXXIII-349 + IX-235p.
(«Nugae humanisticae»)
ISBN 978-2-503-55015-2

Voici un livre qui honore son auteur, son éditeur et son directeur de collection. Les deux volumes publiés par notre collègue et ami Renaud Adam (plus de 600 pages au total) représentent «la version remaniée de [la] thèse soutenu à l’université de Liège» en juin 2011.
Nous dirons, d’abord, que l’ouvrage se place au point de rencontre de deux expériences historiographiques: d’une part, la richissime tradition bibliographique, bibliophilique et érudite des Pays-Bas en général et des Pays-Bas du sud en particulier; de l’autre, le renouveau de l’histoire du livre engagé par la publication de L’Apparition du livre en 1958. Nous saluons ici la tradition initiée par Henri-Jean Martin, et qui combine l’approche érudite (Martin avait été formé à l’École des chartes) et les perspectives nouvelles de l’«École des Annales», privilégiant d’abord l’histoire économique et sociale.
Le cadre géographique est posé: les «Pays-Bas du sud» désignent un ensemble de territoires pour l’essentiel issu du démembrement de l’ensemble bourguignon après la mort du Téméraire (1477), et qui se distinguent des «Pays-Bas du nord», les futurs Provinces-Unies depuis la révolte de 1568. Nous dirons, par commodité, qu’il s’agit de la géographique de la Belgique actuelle, y compris les territoires placés sous la domination du prince-évêque de Liège et la région du nord de la France (Flandre française et Hainaut). Le Prologue de l’ouvrage trace avec précision un tableau historiographique de l’histoire du livre dans cet espace essentiel, tableau dans lequel Prosper Marchand est toujours une figure-clé. La chronologie de l’étude s’étend, quant à elle, aux deux premières générations de la typographie en caractères mobiles, soit les décennies 1470-1520 –le terminus ad quem reste cependant relativement indécis.
Valenciennes, Jehan de Liège, [1500]
Disons au passage que nous sommes tout particulièrement heureux de voir réhabilitées deux habitudes qui n’auraient jamais dû être perdues.
D’abord, la description des phénomènes du passé n’a pas à s’insérer dans les catégories géographiques du présent, autrement dit à respecter les frontières politiques actuelles. À l’historien de faire le choix –et de justifier ce choix– de la géographie spécifique de ce qu’il souhaite étudier. Que la France du nord appartienne, au XVe siècle et même plus tard, aux «Pays-Bas du sud» ne pose aucun problème, de même que Strasbourg et l’Alsace appartiennent alors évidemment au monde germanique. Nous avons déjà évoqué cette question, mais  profitons du présent billet pour y revenir.
Ensuite, nous disposons, en français, d’un riche vocabulaire qui permet de désigner les pays et les localités de l’étranger, mais ce vocabulaire tend à tomber en désuétude, face à la montée en puissance de versions censées être plus respectueuses des identités locales, de leur politiquement correct –et de leurs errements. Avouons que nous avons plaisir à retrouver les toponymes de «Malines», de «Bois-le-Duc» ou encore d’«Audenarde», quand ce n’est pas celui de «Louvain»… Autant d’usages qui n’ont rien à voir avec un quelconque nationalisme borné, mais qui témoignent de la culture historique de l’auteur et de celui qui le lit.
Nous reviendrons plus longuement sur le contenu de la somme exemplaire publiée par Renaud Adam, mais nous bornerons à dire, aujourd’hui, que ces deux volumes devraient être intégrés dans les usuels de références non seulement des bibliothèques patrimoniales situées dans le Nord- Pas-de-Calais, mais aussi des principales bibliothèques patrimoniales de la capitale et des autres départements de la France «de l’intérieur».


Sommaire abrégé des deux volumes
Tome I : Des hommes, des ateliers et des villes
[Pièces liminaires : Préface, Avant-Propos]
Prologue
1ère partie: Le métier d’imprimeur
1) L’organisation du métier; 2) L’atelier, espace de fabrication; 3) Distribution et consommation
2e partie: L’espace social [var.: Le groupe social]
1) Les imprimeurs, une communauté homogène?
2) Le capital économique
3) La production intellectuelle
Conclusions
Annexes: carte de la diffusion des impressions du XVe siècle, plans d’Anvers, de Bruxelles et de Louvain Bibliographie
Index [nominum]

Tome II: Bilan historiographique et dictionnaire prosopographique
1ère partie: Les premiers établissements
1) Alost; 2) Louvain; 3) Bruges; 4) Bruxelles; 5) Audenarde et Gand; 6) Anvers; 7) Bois-le-Duc; 8) Essai comparatif: la production imprimée en 1473 et 1493
2e partie: Les débuts du XVIe siècle. Le calme avant la tempête: les anciens Pays-Bas avant le Réforme
1) Anvers; 2) Bruges, Bois-le-Duc, Bruxelles et Gand; 3) Valenciennes, Liège et Hesdin; 4) Louvain; 5) Essai comparatif: la production imprimée avant 1520
Conclusions
Dictionnaire prosopographique
Annexes (Bibliographie, Liste des graphiques, Index [nominum]).