dimanche 7 octobre 2018

Encadrer et censurer le média

Le récent colloque de Tours, Lost in Renaissance (cliquet ici), nous amène à rouvrir brièvement un dossier ancien: celui-ci porte sur «la peur et le livre» –selon l’usage, nous entendons ce dernier terme dans son sens le plus large, soit un support faisant appel aux techniques de l’écrit (à l’exclusion des écrans). La peur et le livre ne constituent d'ailleurs qu’un exemple d’un sujet beaucoup plus large, et que l’on pourrait définir comme celui e «la peur et les médias» (cliquer ici).
Nous ne pouvons pas nous arrêter sur la typologie de la peur, qui opposera la peur immédiate (par ex., la peur de tomber), à la peur à moyen ou à plus long terme (la peur de la ruine, de la maladie, ou autre) et à la peur essentielle (la peur de la mort et de ce qui peut s’ensuivre). Par rapport à cette question, les usages du média seront de différents ordres: la peur existentielle, celle de mourir, ne peut être envisagée que dans une spécifique, celle de la morale ou d'une forme de dévotion, quand les autres types de peur pourront faire l’objet de spéculations diverses relatives au média. Selon les époques et les circonstances,
- on garde sous les yeux l’image de la mort et on s’inquiète de son salut en se référant à des livres de piété ou autre (dans le monde occidental, l’Imitation de Jésus Christ est le best seller de l’époque moderne);
-ou bien on «joue à se faire peur» en apprenant l’existence d’une catastrophe qui s’est produite au loin (ce sont les «canards»), ou en lisant un roman effrayant (un roman «gothique», une histoire de fantôme…), mais que l’on sait être une fiction;
-ou bien encore on se laisse aller à une forme de millénarisme annonçant la fin du monde (à l'époque contemporaine, il s'agit de la guerre, de la subversion des États organisés, des migrations incontrôlées, de la destruction de l'environnement naturel et des conséquences que cette destruction peut entraîner…).
Cette typologie interfère avec une sociologie et une anthropologie de la peur, elles-mêmes liées à la médiatisation: nous avons déjà évoqué, pour la France, la Grande Peur de 1789, soit la peur du plus grand nombre dans un environnement rural très majoritairement analphabète, mais en même temps ouvert à la circulation des bruits et autres fausses nouvelles. Au XIXe siècle, à la peur des bourgeois parisiens devant les «banlieues rouges» telles que présentées par Zola (1) succède aujourd’hui la peur face à des «quartiers» censés être dominés par le communautarisme et abandonnés par la République. Les enquêtes de Le Play donnent des séries d’exemples de ce type, comme celui des «paysans déracinés» qui peuplent Saint-Junien (Hte-Vienne), et parmi lesquels l’auteur s'arrête sur la figure de la gantière, seule dans son atelier et qui coud fébrilement: «paysanne hier, elle sera pétroleuse demain à la prochaine grève».
Mais nous retiendrons aujourd’hui le schéma inverse: c'est le livre, ou le média, qui fait peur par lui-même, et surtout par les usages qui peuvent en être faits. Le colloque de Tours a permis de revenir sur les conséquences entraînées par l’irruption, au XVe siècle, de la nouvelle technologie des médias, celle de la typographie en caractères mobiles. Bien entendu, la première réaction est universellement positive, face à un outil qui permettra la multiplication des textes, l’accélération de leur circulation, et une accessibilité considérablement plus grande grâce à la baisse des prix. Mais les disfonctionnements apparaissent progressivement plus graves: comment protéger les investissements des libraires éditeurs, comment contrôler la qualité des textes publiés et surtout, à plus long terme, comment contrôler leur circulation (2)?
Bien sûr, la peur n’entre pas seule en ligne de compte: l’économie intervient aussi (il faut réguler, pour protéger ses droits), de même que la sociologie du pouvoir (il faut contrôler, pour conserver l’exclusivité de la médiation ou de la prescription, notamment s’agissant du premier ordre et du rapport à l'Écriture sainte).
Le risque fondamental est celui selon lequel un nombre croissant de lecteurs potentiels pourra se procurer les textes qu’il souhaite ou qui seront à sa disposition, alors même que ces textes ne lui sont pas toujours réellement accessibles. Selon les lecteurs, les conséquences pourront être tragiques pour l’individu, pour sa famille, ou pour la collectivité: ce lecteur trop naïf est intoxiqué par le texte qu’il découvre et qui le fascine, à l’image d’Emma Bovary «empoisonnée» par ce qu’elle emprunte au cabinet de lecture de Rouen. La crédulité pousse cet autre à croire à des chimères (la bourse…), qui entraîneront sa ruine et celle de sa famille. Quant aux paysans révoltés, ils ont pris au sens littéral ce qu'ils croyaient avoir été annoncé par les Réformateurs, sur le royaume de Dieu et sur l’égalité universelle…
Bref, l’imprimerie est un don de Dieu, mais elle doit être utilisée à bon escient. Dès avant 1517, la réaction se fait à Rome, quand le pape Léon X promulgue les décisions du concile de Latran relatives à la publication des livres imprimés (26 mai 1515): il est interdit d'imprimer un texte qui n'aura pas été approuvé par les autorités ecclésiastiques (Prohibitio imprimendi libris, absque examine approbatione Vicarii Papæ, & Magistri Sacri Palatii Apostolici in Urbe. Et episcoporum hæreticæque pravitatis inquisitorum il aliis locis»). L'imprimerie a été découverte par la grâce de Dieu et elle apporte des avantages considérables (3), mais il est de la responsabilité de l'Église de veiller à ce qu'elle ne soit employée qu'à la gloire de Dieu, à l'essor de la foire et à la diffusion des connaissances utiles (4). Encore quelques années, et Cochlaeus résumera les inquiétudes de la part des catholiques:
Le Nouveau Testament de Luther a été tellement multiplié et tellement répandu par les imprimeurs que des tailleurs et des cordonniers, (…), des femmes, des ignorants, qui ont accepté ce nouvel évangile luthérien et qui savent un peu lire l’allemand l’ont étudié avidement comme la source de toute vérité…
De fait, tout un chacun n’a pas été formé pour interpréter les Écritures saintes, et il convient toujours de prendre des précautions. À terme, ce sera, au concile de Trente, la mise en place de la censure en tant qu’institution de surveillance et de régulation de la circulation des livres.
Ne croyons pas pourtant que les idées des Réformateurs soient plus ouvertes, s’agissant de la pratique de lecture. Luther ne déclare-t-il pas:
«Il ne faudrait pas lire beaucoup, mais lire de bonnes choses et les lire souvent» (Martin Luther, À la noblesse chrétienne, dans Œuvres, I, p. 662).
Inutile de souligner combien ce programme supposerait de revenir sur la théorie de la «Leserevolution», laquelle serait caractérisée par le passage, plus précoce dans l'environnement réformé, de la lecture intensive à la lecture extensive…

1) Alain Faure, «Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet», dans Genèses, 51-2 (2003), Les Mots de la ville, p. 48-69.
2) Jean-François Gilmont, «Les humanistes face à l’ars impressoria», dans Id., Le Livre et ses secrets, Louvain, Presses universitaires de Louvain; Genève, Librairie Droz, 2003, p. 45-57. L’auteur exploite notamment le petit opuscule de Hans Widmann, Vom Nutzen und Nachteil der Erfindungdes Buchdrucks, aus der Sicht der Zeitgenossen des Erfinders, Mainz, Gutenberg Gesellschaft, 1973. Voir aussi : Orietta Rossini, «La stampa a Roma : entusiasmi e riserve nei circoli umanistici», dans Gutenberg e Roma. Le origini della stampa nella città dei papi (1467-1477) [catalogue de l’exposition du Mueso Barracco, Rome, 1997], éd. Massimo Miglio, Orietta Rossini, Napoli, Electa Napoli, 1997, p. 97-112. La question de la protection des œuvres de l'esprit et de la rémunération des auteurs à partir de leur travail reste longtemps en retrait.
3) «Ars imprimendi libros, temporibus potissimum nostris, divino favente numiner, inventa seu aucta & perpolita, plurima mortablibus attulerit commodæ, cum parva impensa, copia librorum maxima habeatur». 
4) «Nos itaque ne id quod ad Dei gloriam & fidei augmentum ac bonorum artium propagationem salubriter est inventum, in contrarium convertatur». Le texte complet est édité dans: Magnum bullarium romanum a beato Leone Magno usque ad S.D.N. Benedictum XIII opus absolutissimum, t. I, Luxemburgi, sumptibus Andreæ Chevalier, 1727, p. 554 et suiv.

samedi 29 septembre 2018

Les Fables de La Fontaine

Nous évoquions il y a peu la question des «produits dérivés», à propos du Voyage pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier, et d’un paravent particulièrement spectaculaire, récemment restauré et présenté au Musée de la Vallée aux loups (Maison de Châteaubriand).
Le château de Vaux, ou la mise en scène des trompe-l'œil
Une nouvelle visite du superbe château de Vaux-le-Vicomte permet de revenir sur un ouvrage très célèbre, et qui répond lui aussi à une spéculation: il s’agit des Fables de La Fontaine, illustrées d’après des cartons du peintre Jean-Baptiste Oudry. En même temps, le dossier souligne le fait que l’exploitation d’un filon peut se faire dans les deux sens: dans le cas du Choiseul, le volume imprimé précède la déclinaison des objets dérivés, alors que, dans le cas du La Fontaine, c’est le titre qui devient lui-même un produit dérivé.
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient  a priori sembler totalement hors de sa portée.
Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755:
On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...

Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.

lundi 24 septembre 2018

Colloque et exposition sur les origines du protestantisme

La réception de Luther en France et en Europe, et les origines de la Réforme
12-13 novembre 2018

JOURNÉES D'ÉTUDE

Lundi 12 novembre
(83 boulevard Arago, 75014 Paris) 

Luther en Junker Jörg, par Lucas Cranach l’Ancien,
panneau sur bois
Schloßmuseum Weimar.
LES DÉBUTS DU LUTHÉRANISME EN EUROPE ET DANS LE MONDE

14h30: Ouverture, par Isabelle Sabatier, présidente de la SHPF
14h40: Imprimeurs-libraires aux origines de la Réforme en Italie. Andrea De Pasquale (Bibliothèque nationale centrale, Rome)
15h10: Humanisme monacal, piété, Réformation: les débuts de la «librairie» luthérienne en Europe danubienne. István Monok (Académie des sciences de Hongrie)
15h40: Discussion et pause

16h10: Infectés et suspects: les livres luthériens de Jacques II d’Angleterre (Maria-Luisa Lopez-Vidriero, Bibliothèque royale, Madrid)
16h40: La «France Antarctique» et la «Confession de la Guanabara»: guerre de religion et bataille des mots en Amérique du Sud (1555-1560). Marisa Midori Deaecto (Université de Sao Paulo) 

Mardi 13 novembre
Bibliothèque Mazarine (23 quai de Conti, 75006 Paris)

LA RÉCEPTION DE LUTHER EN FRANCE

10h00: Accueil, par Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine
Présidence: Hubert Bost (président de l’EPHE)
10h10: La réception de Luther à Paris entre 1518 et 1521. Florine Levecque-Stankiewicz (Bibliothèque Mazarine)
10h40: La réception de Luther par le jeune Calvin. Christoph Strohm (Université de Heidelberg)
11h10: Discussion et Pause

11h40: La nation germanique d'Orléans et sa bibliothèque. Frédéric Barbier (EPHE)
12h10: Luther en littérature: Marot, Marguerite de Navarre, Rabelais. Olivier Millet (Sorbonne Université)
12h40 – 14h : Pause

Présidence: Pierre-Olivier Léchot (doyen de l’Institut protestant de théologie de Paris
14h00: Luther dissimulé dans les «Simulachres de la mort» des frères Frellon (1542). Marianne Carbonnier-Burkard (SHPF)
14h30: L’illustration des premières traductions de l’Ancien Testament par Luther (1523-1524) et son influence à travers l’Europe. Max Engammare (Librairie Droz)
15h00: Volcyre de Sérouville, Pierre Gringore et le duc Antoine Le Bon: des livres lorrains contre les abusés luthériens. Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine)
15h30: Discussion et Pause

16h00: Luther dans les premières éditions du «Catalogue des livres censurez». Geneviève Guilleminot-Chrétien (BnF)
16h30: Les débuts de la légende noire de Luther. Yves Krumenacker (Université de Lyon)
17h00: Discussions

18h30 : Inauguration de l’exposition
(Bibliothèque Mazarine, 14 novembre 2018 – 15 février 2019) 

Entrée libre dans la limite des places disponibles
Réservation: contact@bibliotheque-mazarine.fr

mardi 18 septembre 2018

Les Juifs et la Révolution

Un ancien travail consacré à la famille Fould (Frédéric Barbier, Finance et politique: la dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1991) nous avait fait connaître certaines grandes figures des communautés juives en Lorraine et en Alsace à partir de la fin de l’Ancien Régime.
Une petite brochure datée de 1795 nous fait reprendre cette problématique. Il s’agit de:
Alexandre Seligmann, Dénonciation à mes concitoyens des vexations que m’ont fait éprouver les fidèles suppots du traitre Robespierre, lors du système de terreur établi dans la République, Strasbourg, De l’imprimerie de Treuttel et Würtz, an III, 38 p., [2] p. bl., 8°. Sign. A-B (8), C (4).
Avec Seligmann, nous sommes pénétrons l’entourage de la plus puissance famille juive de l’est à l’époque: ce sont les Hirz (Hirsch), alias Cerf. Naftali Hertz ben Dov Beer (1726-1793), originaire de Medelsheim (dans le comté de Deux-Ponts / Zweibrücken), est un richissime homme d’affaires, marchand de chevaux, fournisseur aux armées et banquier. Il est aussi un intellectuel des Lumières, qui s’adressera au philosophe Moses Mendelssohn pour intervenir en faveur des Juifs, en même temps que le préposé général de la «Nation juive» d’Alsace. Ses compatriotes le désignent usuellement comme «Cerf Berr le Grand».
À Strasbourg, la proscription des Juifs est une réalité quotidienne: depuis 1388, ils sont interdits de résidence en ville et, tous les soirs, une trompe (le Grüselhorn, ou Kräuselhorn) sonne du haut de la cathédrale pour les avertir qu’ils doivent se retirer. Cet usage ne sera aboli que le 18 juillet 1791. Ne pouvant résider à Strasbourg, les Juifs sont notamment établis à Bischheim, alors une bourgade au nord de la ville: la communauté juive de Bischheim est l’une des plus importantes de l’est de la France actuelle.
Mais la rupture est trop grande, entre le statut et le rôle, surtout s’agissant des familles les plus puissantes. Cerf Berr le Grand est à la tête d’une entreprise stratégique qui se développe entre l’Alsace, la Lorraine et Paris. La cour de Versailles est plus éclairée que le Magistrat de Strasbourg, et, en 1768, le Gouvernement de Louis XV obtient en sa faveur une exception à la règle de proscription quotidienne. Cerf Berr rachète discrètement, en 1771, l’hôtel de Ribeaupierre (1), où il établit sa famille. Seligmann quant à lui est né à Bouxwiller en 1748, mais son mariage avec Rebecca, fille aînée de Cerf Berr (1774), assure sa fortune: en 1777, il est à son tour autorisé à venir à Strasbourg où, selon la tradition, il poursuit une activité de négociant-banquier, et de manufacturier (dans les deux domaines du tabac et du drap).
Malgré des progrès certains, la question du statut des Juifs est loin d’être réglée en Alsace lorsqu’éclate la Révolution. Si la bourgeoisie éclairée est favorable à l’émancipation, le plus grand nombre reste opposé à toute forme d’intégration (le Cahier de doléances de Strasbourg renferme un article à ce sujet), et la municipalité interviendra à plusieurs reprises contre le processus d’émancipation. Rodolphe Reuss rapporte un passage du Rapport sur la question de l’état-civil des Juifs d’Alsace, par Le Barbier de Tinan:
Encore aujourd’hui, l’on entend l’odieuse corne, dont le son lugubre se répand tous les soirs à la tombée de la nuit du haut de la cathédrale. Les préjugés dont le peuple de Strasbourg est imbu, sa haine aveugle contre les Juifs, trouve en grande partie leur origine à l’impression qu’a faite sur les enfants le son de cette corne, aux ridicules histoires qu’on leur a racontées et dont la tradition se conserve religieusement.
Le 27 septembre 1791, l’Assemblée proclame l’émancipation des «Juifs d’Allemagne», autrement dit les Juifs de l’est, par opposition aux «Juifs portugais», ceux du sud-ouest, dont l’émancipation avait été décidée plus d’une année auparavant (ce délai en lui-même est significatif). La mise en application pratique de cette disposition n'en demeure pas moins problématique.
Dès avant la Révolution, Alexandre Seligmann est riche, et sa maison abrite un précepteur, un secrétaire, un commis et cinq domestiques... Même si la chute de la monarchie s’accompagne de la disparition des relations privilégiées avec la cour, il peut poursuivre ses affaires, tout en se conformant scrupuleusement aux dispositions prises relativement aux contributions successivement décidées (y compris des dons faits à la Société des Jacobins). Mais les événements qui se succèdent à partir de 1793 voient la pression se renforcer: Saint-Just et Lebas lancent un emprunt forcé de 9 millions de livres, auquel Seligmann participe à hauteur de la somme énorme de 200 000 livres. Bientôt pourtant, les manifestations de bonnes dispositions ne suffisent plus et, le 19 novembre 1793, le commissaire après des armées de Rhin et Moselle, Baudot, écrit de Strasbourg:
La race juive, mise à l’égale des bêtes de somme par les tyrans de l’ancien régime, aurait dû sans doute se dévouer tout entière à la cause de la liberté, qui les rend aux droits de l’homme. Il n’en est cependant rien (…). Partout ils mettent de la cupidité à la place de l’amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions à la place de a raison. Ne serait-il pas convenant de s’occuper d’une régénération guillotinière à leur égard?
Cette dernière formule est au moins... étonnante. Peu après, les emprisonnement commencent, tandis que les mesures discriminatoires se succèdent. Si Seligmann réussit longtemps à y échapper, il finit par être arrêté, le 30 mai 1794, comme «égoïste et fanatique», et il est incarcéré avec six cents autre prisonniers au Grand Séminaire. Sa vie est en danger, tandis que dans le même temps les pertes financières s’accumulent, par suite de l’interruption de toutes les affaires. Pourtant, le banquier ne reconce jamais à se défendre, et il envoie même au Conseil municipal des participations pour l’organisation des fêtes révolutionnaires. La nouvelle de la mort de Robespierre rendra seule possible sa libération, effective le 20 août 1794.
Dans les semaines qui suivent, Seligmann réunit tous les éléments à l’appui d’une demande d’indemnisation, et il publie sa brochure: il n'est sans doute pas anodin que celle-ci paraisse sous l'adresse de l'une des maisons les plus respectées du petit monde réformé (entendons, luthérien) de Strasbourg: la maison Treuttel et Würtz. On le voit, c'est peu de dire que Seligmann est un homme des Lumières, partisan de l'intégration à une République dans laquelle les confessions ne sauraient plus intervenircomme des agents de trouble. La péroraison de sa brochure proclame:
Oublions cet enchaînement funeste et désastreux de conspirations contre la liberté générale et individuelle. Le ressentiment ne doit pas habiter le cœur du Républicain, il est l'apanage des tyrans et des esclaves! Ne tirons d'autre résultat de ces écrits douloureux que celui de nous prémunir à l'avenir contre toute confiance aveugle dans les individus; de ne jamais transiger sur les principes; et que le but de toutes nos actions soit la prospérité de notre pays, le maintien du gouvernement populaire et le salut de la République, une indivisible et démocratique! 
Pour autant, ses estimations revues aboutiront au chiffre fabuleux de plus de 630 000 livres de pertes, fin 1796...

Note
1) L'ancien hôtel de Ribeaupierre (Rappolsteinischer Hoff), puis des Deux-Ponts, abritera un temps le Petit séminaire de l'abbé Bautain, mais il est détruit en 1864 pour laisser place à un bâtiment moderne (auj. 7 quai Finkwiller).

Bibliogr.: Rodolphe Reuss, Seligmann Alexandre ou Les tribulations d'un Israélite strasbourgeois pendant la Terreur, Strasbourg, Treuttel et Würz, 1880. L’auteur souligne le fait que la brochure de Seligmann devenue «fort rare».

lundi 10 septembre 2018

Près de Paris: un vestige d'une ancienne bibliothèque

Au nord de Paris au tournant du XIe au XIIe siècle, Chaalis est situé dans un environnement de bois et de cours d’eau, auquel fait d'ailleurs référence le nom de la commune actuelle, Fontaine-Chaalis. Mais Chaalis est aussi à proximité de plusieurs possessions royales, des domaines ruraux, et surtout la ville de Senlis et son palais royal (rappelons que Senlis voit l’accession d’Hugues Capet au trône royal, en 987).
Vue générale (cliché Institut de France): à gauche, la chapelle de l'abbé; au centre, les vestiges de l'église et du cloître; à droite, le château-musée
Un moulin y est d’abord exploité, avant la fondation d’un prieuré bénédictin, lequel est rattaché à l’ordre de Cîteaux en 1127, puis érigé en abbaye indépendante dix ans plus tard. La nouvelle maison est protégée par le roi, et elle reçoit des dons nombreux et importants de la part de la famille et de l’entourage du capétien, et des seigneurs locaux (comme les Bouteillier de Senlis), au point de devenir rapidement une puissance: près d’une vingtaine de «granges» (dont certaines, très belles, conservées aujourd’hui), correspondant à des exploitations agricoles incluant des activités artisanales (pressoirs, moulins, etc.), et plusieurs hôtels en ville, dont l'un à Paris.
C’est l’abbé Guillaume du Donjeon, ancien prieur de Pontigny et futur archevêque de Bourges, qui lance à la fin du XIIe siècle un vaste chantier de construction, avec divers bâtiments organisés autour de la nouvelle église, Celle-ci est élevée en style gothique, et consacrée dès 1219 (peut-être avant même l'achèvement du chantier). Le grand cloître lui est adossé au nord, avec ses quatre galeries et, au premier étage, le vaste dortoir donnant directement sur le bras nord du transept.
L'armarium de Chaalis
Chaalis est le siège d’une activité intellectuelle très importante, comme en témoignent le catalogue du XIIe siècle (Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 351, f. 123-127) et nombre de manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale de France et dans un certain nombre d’autres établissements, notamment par le biais du fonds de Saint-Martin-des-Champs. Plusieurs moines, prieurs ou abbés ont par ailleurs laissé un nom, dont le plus célèbre est probablement Guillaume de Diguleville, auteur du Pèlerinage de la vie humaine.
Ce n’est pas ici le lieu de résumer l’histoire de l’abbaye de Chaalis, mais de signaler un vestige archéologique rare, et qui intéresse l’historien du livre. En effet, alors que ne subsistent que des ruines de l’ancienne abbaye, les vestiges du grand cloître présentent, au début de la galerie est, une double niche jumelle en plein cintre. Cette niche correspond à l’ancien armarium destiné à abriter les livres liturgiques et ceux servant à la lectio divina: il s’agit d’une sorte de placard ménagé dans l’épaisseur du mur, et dont les vestiges présentent les rainures destinées à accueillir deux tablettes supportant les manuscrits (il y a donc trois niveaux de rangement), et les traces des anciens gonds des volets permettant la fermeture (à gauche sur le cliché). La localisation de l'armarium entre la salle capitulaire et l'église est évidemment la plus commode.
Outre celui de Chaalis, plusieurs autres armariums sont aujourd’hui connus en France (Bonport, l’Escale-Dieu / Escaladieu, Fontenay, prieuré Saint-Maurice de Senlis, etc.), et à l’étranger. Rappelons pour finir que Chaalis est une propriété de l'Institut de France, à qui le domaine, les bâtiments et les collections du Musée ont été légués par Madame Jacquemart-André à sa mort en 1912.

dimanche 2 septembre 2018

Le bibliographe et le Saint-Empire

Voici un petit volume, d’apparence modeste mais dont le contenu est important pour l’histoire intellectuelle de l’Europe. En l’examinant de plus près, nous vérifions ce que nous soupçonnions, à savoir qu’il pose toutes sortes de problèmes à l’historien du livre. Inutile de préciser, avant que de poursuivre, que certains de ces problèmes sont peut-être d’ores et déjà résolus par tel ou tel savant: nous sommes très reconnaissants pour toutes les informations que l’on voudra bien nous transmettre à ce sujet, et nous remercions grandement ceux qui l'ont déjà fait et grâce auxquels nous améliorons notre fiche (cf infra la rubrique "Commentaires").
Mais venons-en au fait. Il s’agit de:
Monzambano, Severinus de –, Veronensis [pseud. Samuel Pufendorf], De Statu imperii Germanici, ad Laelium fratrem, dominum Trezolani, liber unus. Editio nova, emendata & aucta, Veronae, apud Franciscum Giulium [Leiden, Hackius], 1668, [24-]275 p., [5] p. bl., 12°.
La première édition du classique de Pufendorf sort à l'adresse de Genève, «apud Petrum Columesium», en 1667. Cette édition est reprise dès la même année, à l'adresse de Vérone, Giulius (VD17 1:668379E). Dans notre exemplaire, également à l’adresse de Vérone mais daté de 1668, la vignette de titre représentant une sphère armillaire, se présente à nouveau (cf cliché 2).
Par opposition à l’édition de 1667, celle-ci s'ouvre par un titre gravé en taille-douce, et portant la date de 1668: l’aigle impérial protège de ses deux ailes déployées les huit électorats existant alors (cf cliché 1). Dans la colonne de gauche, en montant, les trois archevêques-électeurs (Mayence, Cologne et Trèves); en haut, le roi de Bohême (c’est-à-dire l’empereur). Dans la colonne de droite, à nouveau de bas en haut, le duc de Bavière, le margrave de Brandebourg, le duc de Saxe et le comte palatin.
La visée politique de l’image est évidente, et donne une dimension nouvelle au livre de Pufendorf.
Mais, pourquoi Genève, et pourquoi Vérone? Dans le dernier tiers du XVIIe siècle, un enseignant de Heidelberg dispose de... sinon mille, du moins une vingtaine d'autres possibilités plus commodes et plus efficaces pour publier, sans dire rien des difficultés éventuelles d'ordre confessionnel (l'auteur est évidemment un réformé luthérien, ce qui ne correspond ni au schéma de Genève, ni à celui de Vérone). Bref: quoi qu'on en dise, nous sommes très vraisemblablement devant deux fausses adresses.
Restons sur notre édition de 1668. Bien sûr, la sphère armillaire est connue comme la marque typographique de Daniel et de Louis Elzevier, même si elle sera reprise par un certain nombre d’ateliers typographiques européens. Ces arguments laissent à penser que l’édition a été réalisée dans une ville des Provinces-Unies (où Pufendorf séjourne en 1659-1660), et non pas... à Berlin, comme le suggère le VD17. En fait, la référence au répertoire de Willems donne l'adresse de Leyde, chez Hackius, et siignale que l'édition figurerait effectivement dans le catalogue Elzevier de 1674.
Dans les premières années qui suivent la publication, il existe plusieurs autres éditions du même texte, données à la fausse adresse de «Eleutheropoli, Apud Bonifacium Verinum, 1668», et à celle d'Utopie, chez Nemo  (1). La dédicace à «Laelius» renvoie quant à elle à Esaias Pufendorf, le frère aîné de l’auteur (1628-1689), entré au service du roi de Suède.

L’auteur, Samuel Pufendorf, né à Dorfchemnitz en 1632, est fils de pasteur. Élève à la Fürstenschule de Grimma, puis étudiant à Leipzig et à Iéna, il s’oriente vers l’étude du droit public. Magister artium (1658), il est d’abord diplomate, puis professeur de droit à l’université de Palatinat à Heidelberg (première chaire allemande consacrée au «droit de la nature et des gens»), avant d’être appelé à l’Academia Carolina de Lund. Historiographe royal de Suède, puis historiographe de la maison de Brandebourg à Berlin, Pufendorf meurt dans cette ville en 1694. Son cursus est très représentatif de ce que peut être le statut de l’homme de lettres ou du savant dans l’Allemagne du XVIIe siècle. Quant à son rôle, il est décisif, dans la mesure où c’est lui qui établit d’abord le plus nettement la distinction entre le «droit naturel» et le « droit divin » (cf Paul Hazard, La Crise de conscience, p. 189-190): Pufendorf est l’un des principaux chercheurs à l’origine de l’essor de la Kameralistik (les sciences politiques) en Allemagne au XVIIIe siècle.
Qu’est-ce que l’Empire (le Saint-Empire), telle est la question posée par l’auteur dans son De Statu, une génération après la conclusion de la Guerre de Trente ans et la signature des traités de Westphalie (1648). Historiquement –entendons, depuis le IXe siècle–, l’empereur personnifie la seconde «tête» de la chrétienté (societas christiana), aux côtés du pape. Au début de la période moderne, il reste le suzerain théorique des différents pouvoirs répartis dans les frontières du «Saint-Empire de nation germanique», mais il possède aussi directement un certain nombre de territoires qui sont la base de sa puissance «réelle» et qui se trouvent surtout localisés dans la géographie du Danube.
Même si la dignité impériale est pratiquement attachée à la maison de Habsbourg depuis 1439, l’empereur reste en principe un souverain élu par le collège des sept princes-électeurs, laïques ou ecclésiastiques, dont le premier est l’archevêque-électeur de Mayence, primat de Germanie et archi-chancelier d’Empire (2). L’assise politique de l’Empire est située en Allemagne méridionale et sur la vallée du Rhin, avec Francfort/M. (pour l’élection et pour le couronnement), avec aussi avec les villes qui accueillent un certain nombre de diètes (Reichstag) particulièrement importantes, etc.
Certes, l’Empire perdure tout au long de l’Ancien Régime, mais l’avenir s’écrira ailleurs que dans une utopie devant laquelle Charles Quint lui-même finira par abdiquer: il s’agit de la «territorialisation», soit la constitution d’entités politiques qui deviennent pratiquement indépendantes et dont la puissance est assise sur le contrôle d’un certain territoire (on en comptera plus de trois cents à la fin de l’Ancien Régime). Ce sont, d’une part, des principautés laïques, mais aussi les trois archevêchés «rhénans» et, enfin, les villes «libres et impériales», qui sont autant de petites républiques… On remarquera d'ailleurs qu’un nombre important des ces États est aussi soumis à l’élection: en principe, les chapitres élisent les titulaires des sièges de prélats, tandis que les Magistrats urbains sont généralement cooptés. La juxtaposition d’entités politiques multiples, la persistance d’une pratique de l’élection et la disparition de l'unité confessionnelle posent bel et bien la question de l'existence même de l'Empire, mais inscrivent aussi la négociation et la diplomatie dans la tradition politique allemande.
Pufendorf constate dans son livre que la constitution politique de l'Allemagne échappe aux descriptions classiques et normatives héritées de la tradition aristotélicienne: le Saint-Empire combine des éléments relevant des catégories politiques classiques, la monarchie, l’aristocratie et la démocratie, et devient une entité inclassable, «tantum non monstro simile». Il survit pour autant, avec ses propres institutions et fonctions en grande partie issues des dispositions prises à la diète de Worms de 1495: la diète siège de manière permanente à Ratisbonne (Regensburg) à partir de 1663, tandis que la Chambre impériale de justice (Reichskammergericht), d’abord établie à Spire (Speier), est plus tard déplacée à Wetzlar.

Outre celle des fausses adresses, dont la solution relève d’une étude plus précise de bibliographie matérielle (et surtout: quid de Genève? (4)), notre petit volume pose encore bien des questions au bibliographe: pourquoi le choix de Monzambano, que représente la référence à Vérone (3), etc.? Il serait en outre très intéressant de voir comment la problématique de l’état de l’Allemagne et de la signification de l’institution impériale s’impose comme une problématique européenne, et comment le livre de Pufendorf, destiné d’abord au public transnational des clercs, fait très vite l’objet de traductions à partir du latin: en allemand dès 1667, puis en français (1669), etc. Les commentateurs parlent de 300 000 exemplaires des œuvres de Pufendorf diffusés jusqu’en 1710, mais, on le voit, il reste visiblement du travail pour le bibliographe...

L’exemplaire que nous avons sous les yeux porte une reliure en vélin rigide, du XVIIe siècle. Mention ms sur le dos: «Monzambano de Statu Imper.»; «herman»; «1668 Veronae Giuli». Cachet au titre: «Bibliotheca episcopatus alba-regalensis» (Székesfehérvár / Stuhlweissenburg, dont l’évêché est fondé en 1777). Mention ms d’ex dono [notre ami István Monok nous signale: «Ex dono J[acobi] Kostka ». Il y a énormément de Kostka en territoire allemand ou polonais, et en Hongrie avec la graphie «Kosztka». Je crois que l'inscription est du 17e siècle»]. Notre collègue nous signale aussi, pour préciser le contexte intellectuel, l'intérêt du recueil dirigé par Joseph S. Freedman, Die Zeit um 1670: eine Wende in der europäischen Geschichte, Wiesbaden, Harrassowitz, 2016 ("Wolfenbütteler Forschungen", 142), notamment l'introduction, et l'article de Jan Schröder, "Erneurerung der Rechtswissenschaft im späten 17. Jahrhhundert", p. 213-230.
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Notes
1) Quand les commentateurs, voire les catalogueurs, n’ignorent pas la pratique des fausses adresses, les identifications qu’ils proposent sont pour la plupart directement reprises de Weller (Die Falschen und fingierten Druckorten, p. 176), lequel donne, pour les premières éditions du De Statu, les correspondances suivantes : Vérone = Berlin ; Genève = La Haye ; Eleutheropolis = La Haye ; Utopia = Iena. Nous ne croyons pas un instant à l’hypothèse qui fait identifier dans certains OPAC Eleutheropolis avec Freistadt (Eleutheropolis Tessinensis), hypothèse probablement inspirée de l’étymologie (eleutheros = libre) et reprise par Deschamps.
2) Dans la tradition, le souverain est élu par acclamation du peuple, mais l’élection est accaparée par les grands, puis par les sept princes-électeurs: la Bulle d’or octroyée par Charles IV (1356) confirme de jure ce qui était établi de facto. Dans un deuxième temps, le souverain sera couronné empereur par le pape. L’élection de Charles Quint, en 1519, marque l’apogée de la logique du marchandage entre les grandes familles, mais le couronnement impérial de Bologne, en 1530, sera le dernier à être célébré par le pape.
3) Peut-être une référence implicite à la tradition juridique du droit romain? Monzambano désigne en effet une bourgade à quelques kilomètres du lac de Garde, sur le Mincio et non loin de Vérone. Nous connaissons par ailleurs le petit bourg de Terzolas, dans la région du Val de Trente, alors même que Vérone se place au débouché de ce qui reste le principal itinéraire entre le Saint-Empire et l’Italie (par le col du Brenner). Malgré la concentration des lieux dans la géographie de l'Italie du nord, l'hypothèse d'une référence au droit romain semble pourtant bien compliquée... 
4) Le service de l'inventaire rétrospectif des collections de la BnF, dirigé par Jean-Dominique Mellto et dont nous avions attiré l'attention sur le cas «Monzambano», vient de corriger les fiches des trois exemplaires du De Statu publiés en 1667-1668 et conservés dans l'établissement

dimanche 26 août 2018

Édition et produits dérivés

Nos lecteurs savent combien nous sommes sensibles au genius loci, le génie du lieu, lequel pousse à découvrir ou à revoir certaines maisons d’écrivain particulièrement intéressantes: c’est le cas à Saché avec Balzac, ou encore à Médan avec Zola, mais c’est aussi le cas dans la Maison de Chateaubriand, à La Vallée aux Loups. Il y a déjà... quelques années, nous avions consacré plusieurs billets à notre livre, Le rêve grec de Monsieur de Choiseul: la source principale est donnée par le monumental ouvrage de Choiseul lui-même, le Voyage pittoresque de la Grèce (Paris, 1782-1822, 2 vol.). L’un des plus célèbres de son temps, l’ouvrage, même s’il est resté inachevé, imposera le genre prolifique des multiples Voyages pittoresques (jusqu’aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France), et de leurs déclinaisons à l’étranger (Malerische Reisen, etc.).
C’est peu de dire que, de Paris à Londres et à Saint-Pétersbourg, l’illustration du «Choiseul», lequel est publié par livraisons, est très vite célèbre. La preuve en est donnée par les exemplaires conservés dans un certain nombre de bibliothèques principalement européennes, et qui dans leur grande majorité témoignent des deux dimensions de l’ouvrage: d’une part, l’intérêt très réel des savants, des amateurs et en partie des «mondains» pour l’archéologie, pour la découverte des antiquités grecques et pour l’étude de l’histoire ancienne (pensons au succès incroyable de l’Anacharsis); de l’autre, la distinction, qui pousse à se procurer le «livre dont on parle», et le cas échéant à le faire relier de manière plus ou moins somptueuse.
Nous connaissions le très beau papier peint panoramique des «Scènes turques», conservé par la Maison de Chateaubriand à La Vallée aux Loups. Il s’agit d’une très élégante représentation qui reprend en les combinant plusieurs planches de Choiseul, dont la superbe vue de la halte des voyageurs «près de Dourlach», en « Natolie » (t. I, pl. 74). Le papier peint a été réalisé par la manufacture des Dufour à Paris au début de la Restauration, et le fait qu'il reproduise certaines des scènes en miroir témoigne de ce que le modèle a effectivement été donné par les gravures d’origine. C’est cet ensemble exceptionnel qui vient d’être restauré. Les responsables de la Maison de Chateaubriand expliquent qu’il s’agit d’un papier peint panoramique, constitué en l’occurrence de dix lés, lesquels sont collés les uns à la suite des autres pour former un ensemble décoratif. 
Maison de Chateaubriand, Inv. DE.993.CG.1
Nous sommes, sous la Restauration, à l’aube de la Révolution industrielle qui va complètement bouleverser les conditions de fonctionnement de la branche de l’imprimerie et de la librairie. C'est la grande époque des papiers peints panoramiques, mais voici que nous découvrons aussi, progressivement, à l’heure de ce qui deviendra le public de masse, le rôle des « produits dérivés». Des produits dérivés, certes, il y en a de longue date dans le domaine de l’imprimé, à commencer par les contrefaçons, ou encore les estampes qui reprennent certains motifs célèbres de tel ou tel texte. Mais le principe se développe, avec les plagiats et toutes sortes d’autres pièces, jusqu’à l’époque de Chateaubriand lui-même. Celui-ci ne constate-t-il pas avec étonnement, et peut-être un certain dépit (il «sue de confusion»), mais sans y attacher plus d’importance sur le plan juridique comme sur le plan financier :
Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius (1). Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan (2). Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet (3), pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage: si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode.
Le passage des Mémoires d’Outre-tombe permet de mettre l’accent sur trois phénomènes: d’une part, en effet, la montée en puissance des produits dérivés, qui peuvent d’ailleurs aussi n’être pas pour rien dans le succès de l’œuvre d’origine; d’autre part, la nécessité de mettre en place, à terme, une forme de régulation et de protection des «œuvres de l’esprit»; et, enfin, et c’est peut-être le plus inattendu, l’apparition du people. Chateaubriand est «à la mode», il devient, avant la lettre, un people, et, ailleurs dans ses Mémoires, il s’étonne qu’un article à son sujet dans un périodique fasse plus pour sa renommée que les ouvrages les plus imposants qu’il a effectivement écrits. S'agissant de la renommée, les choses ont une première fois bougé au XVIe siècle, quand les portraits d’un Érasme, d’un Mélanchthon, d’un Luther sont partout répandus, et le phénomène se prolonge jusqu'à Voltaire et à Rousseau au XVIIIe siècle. Le temps de la «deuxième révolution du livre» innovera en introduisant le public de masse, et en faisant de certains de ces grands penseurs ou grands auteurs des figures «à la mode», des people –bien sûr, tout le problème réside dans l'équilibre entre la médiatisation... et le talent. Le rapport favorable établi par un Lamartine ou un Victor Hugo ne se retrouve sans doute pas dans les mêmes conditions aujourd'hui, où les grands auteurs ou les grands penseurs ne sont plus des people, et inversement.

Notes
1) Apparentée aux spectacles de foire, la «collection Curtius» préfigure le musée de Madame Tussaud en présentant des mannequins en cire, des têtes de guillotinés, mais aussi des scènes et des personnages célèbres, voire des assassinats. L’initiateur est le docteur Philippe Creutz, dit Curtius. Atala désigne le personnage du roman de Chateaubriand, et la Brinvilliers, alias la marquise de Brinvilliers, est une célèbre empoisonneuse à l’époque de Louis XIV.
2) Dans le roman de Chateaubriand, Chactas désigne le vieux chaman aveugle, ancien guerrier des Natchez. Alors qu’il a été fait prisonnier par une tribu ennemie, il est libéré par Atala, fille de Simaghan, le chef de la tribu.
3) André Morellet, Observations critiques sur le roman intitulé Atala, Paris, Dené le Jeune, an IX (1801), p. 17 et 19.