mardi 17 janvier 2017

Conférence sur les transferts culturels

École normale supérieure,
Labex TransferS

Conférences de Madame Marisa Midori Deaecto,
professeur à l'Université de Sao Paulo,
professeur invitée à l'École normale supérieure (Labex TransferS)

Lire et écrire la Révolution française au Brésil au XIXe siècle:
le cas de François Guizot

(série de quatre conférences hebdomadaires) 
Attention!
Pour des raisons de capacité de la salle et de sécurité des bâtiments de l’École normale supérieure, l’assistance aux conférences tenues par Madame Marisa Deaecto dans le cadre du Labex TransferS est soumise à inscription préalable.
Les auditeurs sont invités à s’inscrire pour chaque séance, exclusivement par courriel, à l’adresse Internet suivante: frederic.barbier@ens.fr. Un accusé de réception leur sera envoyé en retour, et les réservations seront prises dans l’ordre chronologique des inscriptions.
Nous vous remercions de votre compréhension.


Jeudi 19 janvier 2017, 17h-19h
2. Pourquoi le cas François Guizot?
La fortune éditoriale de De la démocratie en France dans le cadre
des Révolutions de 1848
De la Démocratie en France met en œuvre le principe de la compréhension de la politique par le biais de la théorie, et de la construction de celle-ci à partir de l’expérience historique. Il s’agit d’une réponse immédiate aux événements politiques qui ont bouleversé la «stabilité» bourgeoise, à savoir la chute de Louis-Philippe et, du coup, la chute de son Gouvernement, la prise du pouvoir par le peuple (même provisoirement) et, coup de grâce, la victoire de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848. L’étude de la diffusion de l’ouvrage à travers l’espace francophone et en Europe donne des résultats très significatifs, sur le plan politique comme sur le plan éditorial, dans la conjoncture des bouleversements qui éclatent partout en Europe en 1848. La cartographie de cette diffusion suggère en outre quelques réflexions sur le débat politique, réflexions appuyées sur le mot clef de «démocratie» confronté à une échelle géographique plus large.

École normale supérieure, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris (salle de l’IHMC, esc. D, 3e étage).

dimanche 15 janvier 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 16 janvier 2017
16h-18h
À propos de la nef et des fous:
quelques aperçus sur les problèmes de la réception 
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
--> Jodocus Badius Asensius, Stultiferae naves, [Paris], Thielman Kerver pour Enguilbert, Jean et Geoffroy de Marnef, anno hoc iubileo ad xii kalendas martias [18 II 1500] (GW 3155).
Le succès du Narrenschiiff de Sébastien Brant fait du double motif de la nef et de la folie un thème à la mode autour de 1500.
Voici le jeune Josse Bade, originaire probablement de Asche (Brabant). Étudiant à Louvain, puis en Italie, il s’est arrête à Valence, puis à Lyon, sur sa route de retour: il exerce comme professeur de latin au collège de Henri Valluphinus, et travaille parallèlement pour le grand imprimeur-libraire Jean Trechsel, lui-même peut-être venu de Bâle. En 1497, Trechsel envisage de donner une édition des œuvres d’Avicenne, et il dépêche Bade à Paris pour y prendre connaissance des manuscrits disponibles notamment «aux écoles de médecine».
C’est à cette occasion que le jeune savant entre en relations avec les frères de Marnef: établis rue Saint-Jacques à l’enseigne du Pélican, ils sont aussi ses compatriotes (ils viennent très probablement de Marneffe, près de Liège) et se trouvent précisément alors engagés dans leurs éditions du Narrenschiff en latin et en français. Bade en voit probablement les épreuves, et élabore avec Engilbert de Marnef le projet de prolonger l’opération en préparant un supplément consacré aux femmes –pratiquement absentes du texte de Brant.
De retour à Lyon, Bade envoie son manuscrit le 10 septembre 1498: un texte relativement court, puisqu’il ne comprend que six «nefs» dont la première est consacrée au pêché originel, tandis que les cinq autres correspondent aux pêchés spécifiques entraînés par les cinq sens. Pourtant, la première publication se fait sous la forme d’une traduction française, préparée par Jehan Drouyn, la volonté du libraire étant de rendre d’abord le texte accessible au lectorat féminin, lequel en règle général ne sait pas le latin.L’initiative est prise par le libraire, comme l’expliquera le traducteur, Jean Drouyn: l’auteur en effet est
«Maistre Josse Bade Ascense poëte lauré, qui a composé ce petit libelle en latin, et puis l’a translaté de latin en françois maistre Jean Droyn, bachelier en loix et en décret pour retirer les folles de leurs voluptéz, à la pétition et requeste de maistre Anguilbert de Marnef, lequel est inventeur de l’avoir fait imprimer, lequel est très à louer (…). Et pour ce l’avons tourné en françois à fin que les femmes le lisent plus à leur aise, et aussi pour leur discipline salutaires [sic] et enseignemens de pure vie».
Philippe Renouard décrit quatre éditions parisiennes, et une cinquième donnée beaucoup plus tard, à Lyon chez Jean d’Orgerolles en 1583. L’investissement engagé en 1498-1500 par les Marnef n’est pas négligeable, notamment s’agissant de l’illustration, que l’on a pu attribuer au Maître d’Anne de Bretagne. Dans un second temps seulement, les Marnef donnent le texte original de Bade, sorti des presses le 18 février 1500 et reprenant les gravures de l’édition en français. Philippe Renouard en connaît deux autres éditions, la première par Friedrich Biel à Burgos, la seconde, avec une préface de Wimpheling, par Johann Prüss à Strasbourg en 1502...

 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). 

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 7 janvier 2017

Conférence sur les transferts culturels

École normale supérieure,
Labex TransferS

Conférences de Madame Marisa Midori Deaecto,
professeur à l'Université de Sao Paulo,
professeur invitée à l'École normale supérieure (Labex TransferS)

Lire et écrire la Révolution française au Brésil au XIXe siècle:
le cas de François Guizot

(série de quatre conférences hebdomadaires) 
Attention!
Pour des raisons de capacité de la salle et de sécurité des bâtiments de l’École normale supérieure, l’assistance aux conférences tenues par Madame Marisa Deaecto dans le cadre du Labex TransferS est soumise à inscription préalable.
Les auditeurs sont invités à s’inscrire pour chaque séance, exclusivement par courriel, à l’adresse Internet suivante: frederic.barbier@ens.fr. Un accusé de réception leur sera envoyé en retour, et les réservations seront prises dans l’ordre chronologique des inscriptions.
Nous vous remercions de votre compréhension.


Jeudi 12 janvier 2017, 17h-19h
La réception de la Révolution française dans l'historiographie brésilienne:
problématiques, approches et perspectives d'investigation  

Au Brésil, la question la plus importante porte sur le rôle de l’exemple français et de celui relatif aux événements d’Amérique du Nord dans le débat sur l’indépendance. Les enquêtes sur les bibliothèques privées de quelques leaders des séditions qui ont éclaté dans les principales villes brésiliennes de 1780 à 1817 montrent une présence significative des livres français, voire des éditions interdites de titres tels que ceux de Voltaire et de Diderot. La lecture des constitutions françaises de la période révolutionnaire et de la constitution américaine atteste l’intérêt vis à vis des programmes d’émancipation et du système de la république, tels qu’ils se présentent dans les pays du Nord. Il reste à préciser dans quelle mesure ces lectures se traduisent dans des projets élaborés en vue de l’émancipation du Brésil, et dans des modèles programmatiques pour la constitution de l’État.
On peut en outre poser la question de préciser si le processus révolutionnaire vu dans la longue durée, à savoir les révolutions de 1830, 1848 et 1870, constitue une matrice importante pour le débat politique brésilien. Il ne s’agit plus seulement de la présence de tel ou tel titre dans les bibliothèques publiques et privées, mais de la circulation la plus large des imprimés. La traduction des textes politiques français constitue en l’occurrence un thème peu abordé, mais réellement important dans la perspective des transferts culturels. Le programme consistera à recenser les livres et les textes les plus traduits durant la période en question; puis à envisager sous quelle forme ces textes ont été diffusés et par quels biais, s’agissant aussi bien des circuits de production que de la problématique de la réception.

École normale supérieure, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris (salle de l’IHMC, esc. C, 3e étage).

jeudi 5 janvier 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 9 janvier 2017
16h-18h
À propos du Narrenschiff de Sébastien Brant:
problèmes de sources et de comput 
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
Calendrier des bergers, Paris, 1493 (détail d'une des tables. © Bibl. de Valenciennes)
 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage). 

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

Et, puisque nous parlerons de calendriers, n'oubliez pas les vœux du blog! Nous avons voulu les présenter cette année sous la forme d'un hommage à la vie à Paris, surtout si les circonstances peuvent se révéler parfois difficiles.

samedi 31 décembre 2016

Une exposition d'histoire du livre, à Lyon et à Leipzig

Il ne reste pas beaucoup de temps (jusqu’au 21 janvier 2017…) pour profiter de la très belle exposition proposée par la Bibliothèque municipale de Lyon sur les Impressions premières: la page en révolution, de Gutenberg à 1530. Nous regrettons de ne pas avoir signalé tout l’intérêt scientifique de cette manifestation ouverte depuis le 30 septembre dernier, mais nous avons préféré attendre de la découvrir personnellement à l’occasion d’un récent passage dans la préfecture du Rhône.
Face à la gare de Lyon Part-Dieu, la Bibliothèque de Lyon, son "silo à livres"... et son nouvel accès au public
Disons-le tout net: il faut féliciter grandement les responsables lyonnais, Gilles Éboli, qui dirige la Bibliothèque, et Jérôme Sirdey, responsable du fonds ancien, pour la réussite d’un projet aussi ambitieux. Il s’agissait en effet de reprendre le concept novateur de la «mise en texte» élaboré par Henri-Jean Martin, pour l’illustrer à partir d’exemples pris dans l’époque fondatrice qui est celle de la première révolution du livre. Dans quelle mesure l’irruption du nouveau média entraîne-t-elle un certain nombre de déplacements progressifs des dispositifs formels, de la mise en page à la mise en texte et à la mise en livre, pour imposer à terme une économie nouvelle du média, tout particulièrement pour ce qui regarde la lecture?
Nous avons trop souvent évoqué, sur ce blog, les problématiques liées à la révolution gutenbergienne, aux logiques de l’innovation, aux effets de l'essor progressif d’un marché du livre, etc., pour qu’il soit besoin d’y revenir plus longuement ici. L’exposition concentre sa présentation sur la forme matérielle du média, analysée à travers un nombre suffisamment limité de pièces pour ne pas «saturer» le visiteur.
La très grande richesse de la collection patrimoniale de la Ville de Lyon, encore accrue par le dépôt de l’ancienne bibliothèque jésuite des Fontaines à Chantilly, a d'abord posé aux organisateurs un problème de choix. La présentation s’ouvre précisément par un cahier de la Bible à 42 lignes appartenant aux Fontaines, mais qui provient apparemment de la région du Hainaut. Les «grands classiques» ne font pas défaut (les Chroniques de Nuremberg…), mais la Bibliothèque présente aussi la Rhétorique de Guillaume Fichet (1471), le Miroir de rédemption dans l’édition lyonnaise de 1479, l’édition florentine de l’Iliade en grec (vers 1488), sans oublier des pièces aussi exceptionnelles que le Petrus Romam non venisse de Velenius (1520)…
Les différents thèmes sont abordés, sur la base de l’analyse des blocs de composition: lignes, paragraphes, titres, illustrations, feuillets spécifiques (le titre et les autres composantes du paratexte), etc. L’exposition présente la problématique du choix des caractères et de leurs différents corps, mais aussi le rôle des blancs, les systèmes de repérage à l’intérieur du texte, ainsi que le dispositif que nous avons désigné comme celui de la pagina (la double page en vis-à-vis). Notre très regretté maître Henri-Jean Martin, disparu il y a précisément dix ans, aurait été heureux de pouvoir découvrir une exposition présentant la catégorie fondatrice dont il était l’inventeur; mais présentant aussi la bibliothèque dont il a été le premier concepteur, aujourd’hui plus grande bibliothèque de France en dehors de Paris; en même temps que l’histoire du livre à l’âge d’or d’une ville, Lyon, à laquelle il était resté très attaché. L’exposition s’ouvre fort justement par une vitrine consacrée à la figure du fondateur de l’histoire du livre «à la française».
Il faut signaler encore que l’exposition est accompagnée d’un livret de présentation (gratuit) de 18 p., et qu’elle a donné lieu à une publication scientifique de grande qualité:
Les Arts du texte. La révolution du livre autour de 1500,
dir. Ulrich Johannes Schneider,
Lyon, Bibliothèque municipale de Lyon, 2016,
223 p., ill. (dont 1 dépl.) (ISBN 978-2-900297-50-8).
Outre la présentation de la problématique générale et des différentes pièces exposées, le catalogue comprend plusieurs études scientifiques, dont un inédit d’Henri-Jean Martin («La naissance du livre moderne: un nouveau système de pensée»), et il se conclut par une bibliographie (peut-être, comme d'ailleurs l'ensemble de l'ouvrage, un peu trop dominée par la production allemande?) et par un glossaire. En somme, un titre destiné à devenir un usuel de travail. Beaucoup d’informations sont par ailleurs directement disponibles sur le site Internet de la Bibliothèque, ou par le biais de sa bibliothèque numérique (Numerilyo).
La manifestation a été organisée conjointement avec la Bibliothèque universitaire de Leipzig (Bibliotheca Albertina), ville capitale du livre, certes, mais surtout, en l'occurrence, ville avec laquelle Lyon est jumelée. Le choix a été fait, de ne pas déplacer les documents: la majorité des pièces figure dans les deux bibliothèques, d’autres ne sont qu’à Lyon, d’autres seulement à Leipzig (notamment les titres en allemand ou ceux illustrant la Réforme luthérienne). Notre passage il y a peu à Leipzig nous a permis de découvrir dans le tout autre environnement d'un bâtiment wilhelminien, ce second volet de l’exposition (avec une autre Bible à 42 lignes) et la publication conjointe du catalogue en allemand...

mardi 27 décembre 2016

Inventaire de fin d'année

Voici venu, en notre fin d’année 2016, le temps rituel des inventaires, et ces derniers concernent aussi l’histoire du livre en train de se faire…
Cf légende en bas de page
L’histoire du livre «à la française», développée notamment à partir de la publication de L’Apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin (1), a d’abord été conduite par des historiens, lesquels ont privilégié la perspective de l’histoire économique et sociale. Dans le prolongement du classique de 1958, la thèse de doctorat sur Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle démontrait la richesse de cette approche, et servait de matrice à un certain nombre de recherches postérieures, comme celles consacrées par Jean-Dominique Mellot au cas de Rouen (2).
Pourtant, si l’histoire économique et sociale était au cœur des travaux de l’«École des Annales», elle était aussi considérée par Lucien Febvre et par les héritiers de la Revue de synthèse comme devant contribuer à construire le socle d’une autre histoire, celle que l’on désignait alors comme l’histoire des idées et des mentalités. Reprenant le programme d’Henri Berr, Febvre explicite en ces termes l’objectif ultime de la recherche:
Inventorier d’abord dans son détail, puis recomposer pour l’époque étudiée le matériel mental dont disposaient les hommes de cette époque; par un puissant effort d’érudition mais aussi d’imagination, reconstituer l’univers, tout l’univers physique, intellectuel, moral, au milieu duquel chacune des générations qui l’ont précédé se sont mues… (3)
Ce schéma a tout particulièrement été mis en œuvre dans le champ de l’histoire du livre, lorsque l’on est passé de l’étude de la production et de sa branche d’activités (les imprimeries, les librairies et autres systèmes de distribution) à l’étude de la «consommation» des livres, alias de la lecture. L’histoire de la lecture a été d’abord abordée par le biais des études en partie appuyées sur la quantification: il s’agissait d’analyser le contenu des bibliothèques, dans la direction précocement ouverte par Daniel Mornet, ou encore de tracer la fresque d’une histoire de l’alphabétisation de la France dans le long terme (4).
Deux apports méthodologiques majeures sont en outre venus enrichir la réflexion en lui donnant une dimension interdisciplinaire: d’une part, les travaux d’une école de sociologie conduite par Pierre Bourdieu, avec notamment la publication de La Distinction; de l’autre, une perspective d’anthropologie historique, apportée par les recherches de Michel de Certeau, au premier rang desquelles son Invention du quotidien (5). La lecture n’est pas une simple question de contenu, mais aussi d’environnement, de capacités, de pratiques et de représentations. Plus récemment, l’histoire des bibliothèques, partie intégrante de l’histoire du livre et de la lecture, s’est développée dans la même orientation (6).
Enfin, Martin lui-même a ouvert à la «nouvelle histoire» du livre de la lecture une voie tout particulièrement originale, en l’articulant avec les apports de la bibliographie matérielle. Il avait été très frappé par la publication dans laquelle Wallace Kirsop montrait comment l’archéologie du livre imprimé permettait de revenir sur les catégories classiques d’édition, de texte et d’histoire des textes (7). La réflexion très novatrice de Kirsop, prolongée par Donald McKenzie, a inspiré en France des travaux aussi exemplaires que ceux consacrés par Alain Riffaud au XVIIe siècle des «grands classiques» (8). À la fois historien et bibliothécaire, c’est-à-dire praticien des livres (ce qui constitue une forme d’expertise devenue aujourd’hui bien trop rare), Martin a développé cette articulation pour aboutir à la catégorie nouvelle de la «mise en texte»: le contenu d’un livre ne saurait être une abstraction, mais il est construit et présenté à travers des ensembles complexes de dispositifs matériels qui se définissent les uns par rapport aux autres et qui sont eux-mêmes directement signifiants (9).
Inutile de préciser que la présentation trop brièvement proposée ici n’implique nullement, bien au contraire, que ces différentes approches soient les seules, encore moins qu’elles soient hermétiques les unes aux autres. Elles correspondent plutôt à une manière d’expérience, ou d’itinéraire personnel –à un inventaire, pour reprendre notre formule initiale. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur les mutations des conditions de recherche induites depuis une génération par la montée en puissance des nouveaux outils informatiques. Mais nous terminerons en soulignant le fait que les années 1980 ont aussi été marquées, pour les historiens du livre, par un autre processus d’ouverture de leur paradigme scientifique.
En effet, l’histoire du livre en tant que discipline relevant du domaine des sciences humaines, s’était d’abord moulée dans le cadre général d’une histoire «nationale». La publication de l’Histoire de l’édition française a fait date, en ce qu’elle marquait l’aboutissement accompli d’un travail scientifique très riche, au moment même où son cadre de référence commençait à s’élargir, et où la validité de certaines catégories reçues a priori («nation», «peuple», voire «populaire», etc.) devenait plus évidemment problématique. Notre recherche s’est peu à peu ouverte aux expériences étrangères, par le biais du comparatisme, par l’invention de concepts nouveaux (comme celui de «transferts culturels» (10)), ou encore par l’apport de réflexions théoriques élaborées ailleurs… et si possible indépendamment des effets de mode.

Légende de l'ill.: Carl Siptzweg (1808-1885), Der Bücherwurm (Le rat de bibliothèque, ou Le bibliothécaire), 1850. Détail, et cliché inversé pour s'adapter à notre mise en page.
Notes
1- Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, 3e éd., postface Frédéric Barbier, Paris, Albin Michel, 1999 (« Bibliothèque de l’Évolution de l’humanité »).
2- Henri-Jean Martin, Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), 1ère éd., Genève, Droz, 1969, 2 vol. Jean-Dominique Mellot, L’Édition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730): dynamisme provincial et centralisme parisien, préf. Henri-Jean Martin, Paris, École nationale des chartes, 1998 (« Mémoires et documents de l’École des chartes »).
3- Lucien Febvre, «La psychologie et l’histoire», dans Encyclopédie française, t. VIII (1938), repris sous le titre de «Une vue d’ensemble: histoire et psychologie» dans Combats pour l’histoire, Paris, 1953.
4- Daniel Mornet, «Les enseignements des bibliothèques privées, 1750-1780», dans Revue d’histoire littéraire de la France, 17, 1910, p. 449-496. Mornet reprendra cette méthodologie, en la développant, avec ses Origines intellectuelles de la Révolution française (1ère éd., Paris, Armand Colin, 1933). L’Alphabétisation des Français, de Calvin à Jules Ferry, dir. François Furet, Jaques Ozouf, Paris, Éd. de Minuit, 1977, 2 vol. («Le Sens commun»).
5- Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit, 1982 («Le sens commun»). Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, 1: arts de faire, 1ère éd., Paris, Gallimard, 1980 (le deuxième volume sera publié de manière posthume en 1990).
6- Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques, d’Alexandrie aux bibliothèques virtuelles, 2e éd. rev. et augm., Paris, Armand Colin, 2016 («Collection U»). On pourrait aussi penser à l’histoire des systèmes de classement et des catalogues : cf notamment De l’argile au nuage. Une archéologie des catalogues (IIe millénaire av. J.-C.-XXIe siècle), dir. Frédéric Barbier, Thierry Dubois, Yann Sordet, Paris, Bibliothèque Mazarine, Éd. des cendres; Genève, Bibliothèque de Genève, 2015.
7- Wallace Kirsop, Bibliographie matérielle et critique textuelle: pour une collaboration, Paris, Les Lettres modernes, 1970.
8- Donald Francis McKenzie, La Bibliographie et la sociologie des textes, trad. fr., Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 1991. Alain Riffaud, La Ponctuation du théâtre imprimé au XVIIe siècle, Genève, Droz, 2007 («Travaux du Grand Siècle»). Id., Répertoire du théâtre français imprimé entre 1630 et 1660, ibid., 2009. Id., Une Archéologie du livre français moderne, préf. Isabelle Pantin, ibid., 2011. Mais on se reportera aussi aux nombreux articles d’Alain Riffaud, dont tout récemment: «Jean Ribou, le libraire éditeur de Molière», dans Histoire et civilisation du livre, 2014, X, p. 315-363. Il ne faudrait pas négliger ici le rôle de Jeanne Veyrin Forrer, dont un certain nombre d’articles est réuni dans le recueil La Lettre et le texte. Trente années de recherche sur l’histoire du livre, Paris, École normale supérieure de jeunes filles, 1987.
9- Les deux titres fondateurs sont bien évidemment: Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, dir. Henri-Jean Martin, Jean Vezin, Paris, Cercle de la librairie, Promodis, 1990. Henri-Jean Martin, Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècle), Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2000.
10- Michel Espagne, «Transferts culturels et histoire du livre», dans Histoire et civilisation du livre, 2009, V, p. 201-218.