mardi 15 septembre 2020

Vient de paraître: un manuel d'histoire du livre

Vient de paraître:

Frédéric Barbier, Histoire du livre en Occident,
3e éd. revue, corrigée et considérablement augmentée,
Paris, Armand Colin, 2020,
415 p., 53 ill. in texte, cartes et graphiques,
couv. ill. en coul.
bibliographie, glossaire

«Mnémosya».
ISBN 978-2-200-62288-6

Et toujours: Frédéric Barbier, Histoire des bibliothèques, d'Alexandrie aux bibliothèques virtuelles, 2e éd., Paris, Armand Colin, 2016, 404 p., ill? couv. ill. en coul. («Collection U»). Troisième éd. à paraître début 2021.





 

mercredi 9 septembre 2020

Michel de Marolles et Dürer

Un coup d’œil (mais de nos jours, un coup d’œil ne peut être que… virtuel) dans la collection réunie par Michel de Marolles permet de découvrir quantité de pièces exceptionnelles, qui toutes ne relèvent pas de la gravure. Parmi elles, des dessins, dont «Le Moulin aux saules», d’Albrecht Dürer (BnF, Estampes, Rés. B 13).
Nous avons déjà abordé la géographie de la Franconie (Franken): un paysage complexe de collines, où la Pegnitz prend sa source à proximité de celle du Main, dans ce qu’il est convenu d’appeler la Suisse franconienne. La rivière coule d’abord vers le sud/ sud-ouest jusqu’à Nuremberg, puis se jette dans la Regnitz, laquelle part vers le nord, pour à son tour se jeter dans le Main. Nous sommes donc devant un cours d’eau de moyenne importance, la Pegnitz étant en définitive un sous-affluent du Main. Quant à la place de Nuremberg, sur le cours inférieur de la rivière, elle n’apparaît dans les sources qu’à partir du XIe siècle (1050): son développement n'en sera que plus rapide.
Car le rôle de notre rivière est beaucoup plus important sur le plan historique que géographique. Depuis le XIIIe siècle en effet, la Pegnitz forme un tronçon de la «Route d’or» (Goldene Straße) conduisant de Prague et de la Bohême vers Nuremberg, l’Allemagne du sud et les cols de l’Italie (via Augsbourg, Innsbruck et le Brenner). Son importance s’accroît encore, pour des raisons politiques, sous le règne de Charles IV († 1378). Le Palatinat supérieur (Ober-Pfalz) est en effet intégré au royaume de Bohême alors même que Charles IV de Luxembourg, né en Bohême (1316), ceint la couronne de saint Venceslas (1346) avant que d’être élu au trône impérial (1355). Désormais, le royaume touche directement la ville libre et impériale de Nuremberg, et la «Route d’or» devient le principal axe politique de l’Empire, qui conduit le plus facilement vers Francfort et vers la région rhénane.
Quant à Nuremberg, elle est désormais devenue une des métropoles de l'Empire, avec ses quelque 30000 habitants gouvernés par un Magistrat de patriciens. Les célébrissimes Chroniques de 1493 nous proposent la gravure partout reproduite d’une ville richissime, très puissante, et très active par la concentration de ses ateliers d’artisans (dont les imprimeurs), de son commerce (dont les libraires) et d’une pléiade d’artistes exceptionnels : architectes, sculpteurs, verriers et orfèvres, peintres ou encore graveurs sur bois… (cliché 1).

Parmi eux, Albrecht Dürer, déjà à plusieurs reprises évoqué sur ce blog. Les Dürer sont d’origine hongroise (Ajtós), d’où Albrecht l’Ancien vient à Nuremberg en 1455 et y épouse la fille d’un orfèvre. Albrecht Dürer naît à Nuremberg en 1471, et c’est Anton Koberger, lui-même orfèvre avant que de se lancer dans la «librairie», qui est son parrain. Le jeune Dürer est d’abord formé dans l’atelier de son père, avant d’entrer comme apprenti chez le peintre et graveur Michael Wohlgemut (1486), et d'enchaîner par un long voyage de formation qui le conduit probablement aux Pays-Bas, puis sur le Rhin moyen (Colmar, Bâle et Strasbourg). Il est de retour à Nuremberg en 1494, et se marie cette même année… mais se lance dès l’automne dans son premier voyage d’Italie. C’est alors, au fil des paysages rencontrés sur la route, qu’il aurait donne les premières peintures de paysage de l’art occidental.
Le «Moulin aux saules» (cliché 2) appartient précisément à ce genre, et il a été daté, sans certitude, de 1496/1498 (parfois aussi une dizaine d’années plus tard). Il s’agit d’un petit dessin à l’aquarelle rehaussée de gouache (25 x 36cm) et portant le monogramme de Dürer avec l’indication manuscrite du sujet (Weydenmull). Le motif a été pris sur place: nous sommes aux portes de la ville, sur le cours aval de la Pegnitz. Un petit pont (plutôt, une passerelle en bois) traverse la rivière, avec de chaque côté, de hautes maisons dont on devine les colombages et les pilotis, et qui abritent des moulins: le «Petit» et le «Grand moulin» se font face, où l’on produit à la fois de la farine, mais aussi… du papier, et qui servent en outre à l’irrigation des jardins attenants. La localisation est aujourd’hui parfaitement connue: la Hallerwiese («Prairie Haller»), en arrière de la Hallertor (porte Haller) (1), est devenue au fil des siècles l’un de ces pittoresques espaces périurbains, où l’on fait volontiers une excursion pour quelques heures. La propre maison de Dürer (Dürerhaus) n'en est d'ailleurs pas éloignée.

Ici, la vue est prise vers l’ouest. Nous sommes au soir, des nuées d’orage s’éloignent –peut-être le paysage reste-t-il mouillé de pluie–, tandis que le ciel aux couleurs tragiques se reflète dans la rivière. La perspective linéaire est parfaitement construite, mais le traitement marque une opposition radicale entre l’arrière-plan, traité de manière presque impressionniste, et l’arbre figurant au premier plan, très précisément reproduit. La généalogie de l’œuvre est aujourd’hui toujours discutée: est-elle prise sur place, où s’agit-il d’un travail d’atelier, d’après des esquisses rapidement dressées? En tous les cas, on peut aussi considérer que ces peintures de paysage sont des morceaux préparatoires pour les arrière-plans réalistes d’un certain nombre d’œuvres postérieures: on pense par exemple à la série de l’Apocalypse, publiée peu après par Dürer. L’inclusion du présent (un paysage connu) dans le passé proclamerait aussi en elle-même l’universalité d’un message biblique qui s’adresse en tous temps à chacun et dans le monde qui est le sien.
À l’époque de Marolles, la concurrence entre amateurs s’agissant des œuvres graphiques de maîtres de la Renaissance restait relativement limitée, ce qui a permis à l’abbé d’acquérir cette exceptionnelle petite pièce. Pour autant, c’est peu de dire que nous serions curieux de savoir où et dans quelles conditions cette acquisition même a pu se faire… 

Note
(1) Haller est un nom de personnes: le Magistrat de Nuremberg achète le terrain (environ 1,4 ha) en 1434 de Margareta Heyden, née Haller (les Haller von Hallenstein). La Hallerwiese a été acquise pour l’agrément des citadins, et constitue ainsi un exemple très précoce d’«espace vert» mis à la disposition de tous.

Voyez, sur Michel de Marolles, les cinq billets précédents (cliquer ici pour revenir au blog).

mercredi 2 septembre 2020

Michel de Marolles (5): le mémorialiste et le collectionneur

1- Le mémorialiste
Notre abbé à la fois pieux, érudit et mondain, en même temps que lecteur très précoce de Montaigne, se lance dans un exercice qui tend précisément à se banaliser au tournant des années 1600, à savoir la rédaction de Mémoires qui sont une forme d’autobiographie. Le genre était d’abord pratiqué par les personnages importants, qui, sur le modèle antique, font du récit de leur vie un exemplum moral. Avec Michel de Marolles, le projet est quelque peu différent, puisqu’il s’agit d’un membre d’un lignage de petite noblesse, d’un supérieur d’une abbaye de moindre importance, et d’un personnage qui ne joue qu’un rôle très limité sur le plan politique.La lecture de ses Mémoires laisse en fait à penser que l’abbé prolonge, à travers sa propre trajectoire, le projet de Montaigne: il définit, même implicitement, le modèle de la «bonne vie» menée par l’homme de bien, une vie d’abord dominée par les commandements de la religion, mais qui devra aussi permettre à l’auteur de s’intégrer au mieux dans la société de son temps, et d’y tenir le rôle pour lui défini (1).
Ainsi s’explique pour partie la place tenue, au fil des pages, par le complexe articulant la présentation des lignages avec le détail des rencontres et des conférences au sein d'une société choisie. Les Mémoires de Marolles combinent étroitement l’affirmation d’un espace public spécifique et la construction de la personne individuelle. Même si l’abbé se pose comme étant lui-même aux marges du «monde», son espace est celui des lignages, des jeux d’hommage et de protection, et de la «République des Lettres». Il constitue un réseau d’alliances et de signes électifs (Éric Méchoulan) assurant la position et le pouvoir du mémorialiste. Celui-ci ne dit d’ailleurs pas autre chose lorsqu’il écrit, en tête de sa dédicace :
Je ne saurois vous donner une meilleure marque de l’estime que je fais de votre amitié, que de vous donner ma propre vie. (...) Là, Messieurs, vous vous trouverez vous-mêmes…

2- Le collectionneur
Le programme des Mémoires se déploie bien évidemment dans le présent, mais aussi dans l’avenir. Le projet de l’abbé, de se survivre à lui-même, se retrouvera pourtant aussi dans la constitution et la préservation d’une collection monumentale d’estampes –celle à laquelle son nom restera effectivement lié. Il explique lui-même ne pas attacher de valeur aux images comme objets de piété, et avoir entrepris cette collection par goût, certes, mais aussi par suite du caractère limité de ses ressources financières –peut-être aurait-il sinon une préférence pour les peintures et pour les tableaux? On est en effet surpris de la modicité des prix pratiqués, puisque l'abbé mentionne lui-même le coût d'un Dürer, qui peut descendre à 2 f.
Dieu m’a fait la grace que pour aimer les images je n’y ai point mis de superstition, & j’en ai fait un recueil si prodigieux qu’elles se montent à plus de soixante & dix mille ; mais c’est d’images en tailles-douces sur toute sorte de sujets. Je commençai à m’adonner à cette sorte de curiosité dès l’année 1644 ; & je l’ai si bien cultivée depuis ce temps-là, & avec si grande dépence pour moy qui n’ay pas beaucoup de bien, que je puis dire sans exaggération en avoir de tous les maistres qui se sont pu trouver, tant graveurs que dessinateurs & inventeurs, qui sont au nombre de plus de quatre cents (…). J’ay aimé cette sorte de curiosité dès les premières années de ma jeunesse, [parce que] je l’ay trouvée plus proportionnée à mes forces (p. 154).
L’année 1644 doit être regardée comme marquant le début non pas de la collecte proprement dite, mais plutôt de la systématisation de la collection en tant qu’ensemble organisé. Examinons maintenant quelques-unes de questions à l’entour desquelles l’abbé développera son action de collectionneur: comment, pourquoi, et ensuite?
    Comment: la bibliothéconomie
    C’est ainsi que notre abbé se fait d'entrée spécialiste de bibliothéconomie spécialisée, lorsqu’il détaille les conditions de classement et de conservation des estampes. Le premier concept opératoire est celui de «suite»: une «suite» pourra concerner un artiste, ou un thème (2). Sans le dire, Marolles propose ainsi une grammaire (et un lexique) du collectionneur d’estampes, qu’il explicite par des exemples, tirés de son expérience: son recueil des «œuvres d’Albert» (Albrecht Dürer) est complet des 104 pièces, mais il est aussi «incomparable» par sa provenance («l’abbé de Saint-Ambroise») et parce qu’il inclut «douze pièces uniques à la plume et au crayon». L’abbé de Saint-Ambroise auquel il est ici fait allusion est Claude Maugis (1650-1658), aumônier de Marie de Médicis, et collectionneur, dont Marolles réussira à acquérir une partie du cabinet. Il disserte ensuite pour expliquer que nombre d’«œuvres complettes» des «petits Maistres et des vieux Maistres» ne pourraient pratiquement plus être rassemblées de son temps.

La collection ayant été organisée en «suites», il faut autant que possible faire relier celles-ci, pour conserver soigneusement les estampes regroupées en albums –nous parlerions aujourd’hui de portefeuilles:
[Dans ces] livres, [les estampes] tiennent peu de place et ne se peuvent gaster, sauf par l’eau ou par le feu. [Ils] sont l’un des plus beaux ornemens qui se puissent apporter dans les grandes Bibliothèques (p. 6).
Au passage, la lecture du Catalogue de 1666 (3) apporte des précisions complémentaires sur la reliure de ces recueils, par exemple du «maroquin du Levant» pour les œuvres de Raphaël… Une autre problématique fondamentale concerne l’enrichissement de la collection laquelle, pour Marolles, ne saurait négliger les productions «populaires»:
Je ne parle pas icy des pièces communes qui se vendent au coin des rües ny chez la plupart des Marchands, lequelles sont de nulle ou de fort petite considération, bien qu’il s’en trouve aussi quelquesfois de fort belles, mais c’est d’ordinaire sans aucune suite complette.
En revanche, l’abbé critique la pratique de la bibliophilie –un thème sur lequel reviendra La Bruyère présentant Démocède, le collectionneur d’estampes (4). De fait, les amateurs ne s’intéressent qu’aux pièces les mieux
conditionnées, c’est à dire entières, blanches de papier & de belle impression, lesquelles sont presqu’uniques, ou qui se trouveroient à peine double ou triples dans un grand Royaume comme la France, tant elles sont rares de la force que je dis. Car pour les estampes originales des plus grands Maistres, lesquelles sont ou gastées, ou mal imprimées, ou de planches usées, il s’y en trouveroit sans doute bien davantage; mais les Curieux qui s’y connoissent ne les estimeroient nullement & n’en donneroient rien du tout.
    Pourquoi?
    La deuxième question est celle du «pourquoi»: pourquoi collectionner les estampes? Ici, comme nous l’avons dit, interviennent très certainement le goût personnel de Marolles, mais aussi le fait que ses moyens ne lui permettent pas de se livrer à une autre activité –comme celle de réunir une galerie de peintures. Pour autant, lorsque l'abbé s’interroge sur ce à quoi peuvent servir les estampes, il pense d’abord à la documentation historique et érudite: par exemple, les images qui représentent
des Cérémonies, des Entrées de Villes, des Devises [servent] aux connoissances de l’Histoire (…). J’ai esté beaucoup plus loin en ces choses-là que je ne l’eusse pû croire au commencement (p. 7).
Il reviendra sur cette thématique de manière détaillée un peu plus tard (p. 9 et suiv.), à propos de l’éducation «d’un jeune Prince». Même si ce n’est pas ici le lieu de théoriser le modèle de la bibliothèque moderne, celle d’un Gabriel Naudé à la Mazarine, il nous faut insister sur le fait que, pour l’abbé, une «bibliothèque universelle» devrait précisément avoir aussi un département consacré aux images, qu’il s’agisse de l’«embellir» ou de l’«augmenter»:
Il est certain aussi que de toutes les choses qu’on estime pour servir à l’embellissement & à l’augmentation d’une grande Bibliothèque, il n’en est point de plus belle ny qui puisse moins coûter. Non pas que les livres d’Estampes ne soient beaucoup plus chers que les autres Livres; mais parce que les choses qui s’y trouvent, lesquelles sont quelquesfois si rares, ne coustent rien en comparaison des pièces en huile, sur le bois ou sur la toile, (…) sans parler des Ouvriers qui excellé en Sculpture & en Architecture, don les Ouvrages ne se peuvent transporter d’un lieu à autre.
Et de dire à nouveau ses regrets:
Il me semble que les princes & les seigneurs qui font des bibliothèques n’y devroient pas négliger ces sortes d’ouvrages, (...) qui contiennnet une partie considérable des belles connoissances sur divers sujets: mais je n’en connois aucun qui s’en soit encore avisé (Mémoires, p. 158).
    Et après? Le devenir de la collection
    Marolles n’a, dans sa famille, pas d’héritier que sa collection soit susceptible d’intéresser, mais il voudrait pour autant en assurer la conservation, parce qu’elle constitue un ensemble documentaire à la fois très riche et organisé de la manière la plus cohérente:
J’ai parfaitement aimé ces choses là, & je les aime encore. Mais par je ne sçay quelle étrange fatalité qui ne souffre pas long-temps à toutes sortes de personnes une jouissance si agréable, & n’ayant pas d’ailleurs dans ma famille des personnes assez riches ou assez curieuses de ces choses-là pour les conserver, j’appréhende bien qu’après ma mort elles ne se dissipent, & que tout d’un coup un corps qui s’est formé peu à peu de diverses parties, de plusieurs endroits avec assez de difficulté, ne vienne à se démembrer (p. 17-18).
Il chiffre l’ensemble à 123 400 pièces de plus de 6000 maîtres, en plus de quatre cents volumes, «sans parler des petits, qui sont au nombre de plus de six-vingt» (p. 15). Mais,
ne voyant personne dans ma famille qui pust conserver après moy une chose si agréable et si curieuse, j’en veux bien laisser au moins cette petite marque au public,
et il rédige donc pour ce faire un catalogue imprimé. Le dispositif interne du Catalogue suit celui de la collection, de sorte qu’il constituerait effectivement une manière de collection virtuelle. L’organisation est topographique, avec la numérotation des recueils: le numéro I rassemble les œuvre de «Raphael d’Urbin. L’œuvre de ce Peintre fameux, contenuë dans un Livre en double feuille relié en Maroquin de Levant est de 740 pièces» (p. 20). Certains artistes occupent plusieurs recueils (par ex. Rubens, p. 29-30), d’autres sont regroupés sous une seule reliure. D’autres recueils sont thématiques, comme le «IV. Clair obscur» (où l’on retrouve Raphaël), ou le «XI. Grandes thèses».
Il n’en reste pas moins que, pour le collectionneur, l’idéal serait que son «grand Recueil (…) tombe un jour en quelque main puissante» (p. 14), parce que son nouveau propriétaire pourrait facilement «y adjoûter des choses qui y manquent pour le rendre toujours plus parfait». Et même, la richesse de l’ensemble ne le rendrait «peut-estre pas indigne d’une Bibliothèque Royale, où rien ne se doit négliger» –entendons, où les estampes aussi doivent être conservées et mises à la disposition du public (p. 15). Et de regretter une nouvelle fois le manque d’intérêt des richissimes collectionneurs pour les estampes:
Si plusieurs personnes de qualité, qui ont de l’esprit aussi bien que des richesses, sçavoient le plaisir que donnent les belles Estampes, lesquelles contiennent presque tout ce qu’il y a de plus considérable dans les ouvrages exquis des plus grands Peintres & Sculpteurs qui ont vescu en divers siècles…
Pourtant, le premier objectif du Catalogue est celui de la publicité, et c’est probablement sa publication qui permettra l’acquisition de la collection Marolles par la Bibliothèque du Roi. L'ensemble est en effet acheté à l’initiative de Colbert en 1667, pour le prix très raisonnable de 32 800 ll., et il entre à la Bibliothèque du Roi, dont il forme l’un des fonds à l’origine du futur cabinet des estampes: celui-ci constituera l’un des départements lors de la réorganisation de la Bibliothèque par Bignon, et il est placé sous la responsabilité de son premier «garde», Jacques Le Haye (1720). Quant à Marolles, on sait qu’il constitua ensuite une seconde collection, dont le Catalogue sera publié en 1672 mais qui sera en définitive dispersée.

Notes
(1) Frédéric Briot, Usage du monde, usage de soi: enquête sur les mémorialistes d’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1994. Philippe Ariès, «Pourquoi écrit-on des Mémoires? », dans Les valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle avant la Fronde, dir. N. Hepp, J. Hennequin, Paris, Klincksieck, 1979. 

(2) Marolles possède par ex. 23 fois l’Image de la création du Monde, 121 Estampes d’Adam et d’Ève, 16 de Cain qui tuë son frère, 15 du Déluge universel & de Noé… (p. 16). Sa collection compte 17300 portraits, dont 3150 images de la Vierge (avec un sous classement : la Vierge seule, avec le Christ, entourée de rayons, etc.) (p. 15). 

(3) Catalogue de livres d'estampes et de figures en taille douce. Avec un dénombrement des pieces qui y sont contenuës. Fait à Paris en l'année 1666, par M. de Marolles abbé de Villeloin, Paris, Frédéric Léonard, 1666, 8°. Voir : Marianne Grivel, «L’amateur d’estampes en France aux XVIe et XVIIe siècles», dans Le livre et l’historien [Mélanges Henri-Jean Martin], dir. Frédéric Barbier et al., Genève, Droz, 1997, p. 215-228. 

(4) Il est évidemment absurde de penser que Démocède pourrait être l'abbé de Marolles: «“Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes?”, et bientôt il les étale et vous les montre; vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve; il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée, mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur. J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours; j'ai tout Callot hormis une seule qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Callot, je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir: cela est bien rude» (Les Caractères). 

Cliché: Albrecht Dürer, Étude pour une sainte Vierge, 1503 (prov. Michel de Marolles. © BnF).

vendredi 28 août 2020

Une publication de circonstance

Chers Amis,
Aujourd’hui, un essai un petit peu particulier, dont nous ne pouvons qu’espérer qu’il soit concluant.
Nous avons en effet reçu hier 27 août un charmant petit volume en PDF, et serions heureux de le partager avec les lecteurs qui le souhaiteront.
Le lien pour le téléchargement est ici (même si la dénomination manque quelque peu de poésie):

https://drive.google.com/file/d/1BV7-9sjtfRHDrHtNa1lzwx7-V8d-yvKV/view?usp=sharing

 
Bien sûr, il reste à voir si cela fonctionne effectivement…
Si vous ouvrez le fichier PDF en demandant l'affichage sur double page, vous aurez la disposition d'un livre classique... entendons, d'un livre sur papier (il faut commencer non pas par la couverture, mais par la p. 2, de couleur bleue).

En attendant, encore mille mercis aux auteurs et initiateurs!

mardi 25 août 2020

Michel de Marolles (4): les espaces du livre (2)

3- Le commerce des libraires, des savants et des littérateurs
Notre troisième angle d’analyse portera sur l’espace du livre dans la cité et sur le «commerce» de l’abbé avec les savants et autres littérateurs.
    Le «petit monde du livre»
    Un exemple rare est donné par cette scène croquée dans la grande salle du Palais d’Angers en 1633, et qui fait tout naturellement penser à la représentation de la Galerie du Palais par Abraham Bosse:
Je ne veux pas oublier que, nous étant allés promener au Palais, où il y a une grande salle, & m’étant arrêté à la boutique d’un libraire, où j’achetai des livres, un jeune homme du barreau, qui s’y étoit déjà acquis de la réputation, j’ai su depuis que c’étoit M. Ménage, me vint accoster & m’y fit voir ma traduction de Lucain, de la première édition (p. 96).
De fait, Gilles Ménage est né à Angers en 1613: il a donc vingt ans lorsqu’il rencontre Marolles, et vient d’être reçu l’année précédente comme avocat. Mais, comme on sait, le jeune homme a peu de goût pour le droit, au contraire des lettres –et nous le voyons en effet familier des librairies, et des parutions récentes, dont le Lucain de Marolles. Peu après cette rencontre, il «montera» à Paris pour y faire carrière.
Pourtant, lorsque l'abbé voyage, il ne dit pratiquement rien des éventuelles visites de bibliothèques ou, le cas échéant, de cabinets privés: par ex. la bibliothèque de Bourges n’est pas mentionnée à l’occasion de la visite des curiosités de la ville (p. 112). Nul doute, en définitive, que la sociabilité ne prime, et en l’occurrence les relations de personne à personne: il emploie d’ailleurs la formule de «République des lettres» pour désigner la société des auteurs, savants et amateurs dont il est lui-même partie (p. 191). De même, David Blondel est-il qualifié de «bibliothèque animée» (1): la visite d’une bibliothèque et la lecture de tel ou tel ouvrage sont évidemment bénéfiques, mais elles ne sauraient éclipser les rencontres faites à cette occasion, les conversations savantes que l’on peut alors conduire, etc.
C’est à ce titre que Marolles déplore, en 1651, la mort de Dupuis, «ce grand homme [qui] avoit soin de la Bibliothèque du Roy, avec M. de Saint-Sauveur son frère» (p. 190): il s’agit de Pierre et de son frère, Jacques Dupuy, prieur de Saint-Sauveur lès Bray. D’autres notes très brèves traitent de l’impression de petites plaquettes sur les affaires de Pologne, etc. (p. 208), mais, dans l’ensemble, les témoignages sur les rapports entre l’abbé et le petit monde des professionnels du livre n’apparaissent que rarement dans les Mémoires.
    Auteurs, littérateurs et savants
    La sociabilité littéraire et savante apparaît en revanche constamment au fil des pages, mais nous limiterons ici notre brève analyse à trois exemples, qui semblent plus particulièrement significatifs en même temps qu'il dessineraient le cadre d'une typologie sommaire. Michel de Marolles est très intéressé par la généalogie, à laquelle il consacre une partie importante de son livre. Nous l’avons vu se plonger dans les archives de la Maison de Nevers, réunissant plusieurs milliers de pages de copies, mais il suit aussi très attentivement les travaux en cours et la bibliographie récente. Ayant entrepris une généalogie de la noblesse de Touraine, et d’abord des familles alliées à la sienne, il vient à Valençay en 1635, où il retrouve précisément le spécialiste des généalogies scientifiques, en la personne de Pierre d’Hozier (1592-1660), qu’il avait déjà rencontré à Paris et qui avait été appelé par Jacques d’Étampes pour dresser la généalogie de sa famille (2):
Or, comme il m’asseura qu’il avoit aussi dessein de me voir en mon abbaye, je fus ravi de l’emmener avec moy; de le retenir le plus long-temps qu’il me fut possible & de l’accompagner chez Mons. le vicomte de Brigueuil & chez quelques-uns de mes proches où il voulut aller, aussi bien qu’à Loches & à Tours, où il n’avoit jamais esté (p. 102).
Mais c’est un tout autre personnage que l’abbé rencontrera l’année suivante, à l’occasion de son séjour à Nevers, où il est reçu par la princesse Marie et où il reste une semaine. Il emploie ses matinées à «voir les honnestes gens de la ville», à commencer par l’évêque. Pourtant, un matin, voici que se présente à son «hostellerie»
maître Adam Billaud [Billaut], menuisier, [qui] (me) vint saluer (…) par les ordres qui luy en furent donnés (p. 107).
Or, le menuisier est connu comme poète. Il présente ses vers à l’abbé, qui les admire, en parle à la duchesse, s’étonne de voir que l’auteur est jusqu’alors resté totalement inconnu, et propose d’aider à la publication de son travail. Pour lui, Maître Adam est «l’une des plus rares choses du siècle». En définitive, c’est par le truchement de Marolles que Les Chevilles de Me Adam menuisier de Nevers paraîtront à Paris, chez Toussaint Quinet, en 1644. Marolles en a donné la préface, dans laquelle il présente l’auteur et revient sur les circonstances de leur rencontre:
M’estant des premiers apperçeu de l’excelence d’un si beau naturel & voyant comme d’une façon particulière il estoit orné des dons de l’esprit poëtique, j’ay crû que je devois ce petit éloge à l’entrée de son livre pour témoignage de l’estime que j’ay toujours faite de luy (…). Du moins souviens-toy [,Lecteur,] qu’un menuisier sans autre estude que des outils de sa vacation est l’autheur de ces beaux vers, & que Dieu est toujours libre dispensateur de ses trésors (f. †iii r° et v°).
De manière inattendue, la maison d’Adam Billaut est elle aussi passée à la postérité pour avoir été choisie comme motif par Johan Barthold Jongkind au cours de l’un des séjours du peintre à Nevers en 1874 (Musée d’Amsterdam).

Enfin, notre dernier exemple nous amènera dans le monde du jansénisme et des querelles doctrinales. En 1632 en effet, rentrant de Tours à Villeloin, Marolles y retrouve l’abbé de Saint-Cyran, lui-même en route pour son abbaye: il s’agit évidemment de Jean Duvergier de Hauranne, titulaire de l’abbaye de Saint-Cyran,  mais qui n’y réside que rarement. L’abbaye est située à une vingtaine de kilomètres de Loches, en remontant l’Indre. Il n’est pas douteux que Marolles ait pour l’abbé de Saint-Cyran une très sincère admiration, et qu’il ne déplore «le crédit et l’animosité de ses ennemis» (p. 91, et les commentaires sur la mort de Saint-Cyran, p. 151) –on appréciera tout particulièrement de terme de «crédit»...
Une dizaine d’années plus tard, au cours d’un voyage à Forges où la princesse Marie prend les eaux (juin ? 1643), on leur montra «quelques feuilles du Livre de la fréquente communion de Monsieur Arnauld» (p. 145). Il s’agit très probablement de la première édition de l'ouvrage (3), à propos duquel Marolles souligne que sa réception a été considérablement favorisée par le scandale soulevé par ses adversaires. On pourra s’amuser du commentaire de l’abbé sur les conditions du succès de librairie:
Comme (…) cela fait un volume d’une assez juste grosseur, dont le sujet n’est pas le plus agréable du monde, je croy que si ses adversaires ne s’en fussent pas émus si fort qu’ils ont fait, cet ouvrage auroit eu beaucoup moins de débit qu’il n’a eu; parce qu’outre son propre mérite, il faut avouer que la contradiction a bien aidé à le faire connoistre & à le faire estimer.
L'abbé reviendra à plusieurs reprises sur la querelle du jansénisme dans la deuxième partie de son livre, notamment après la publication de l’Augustinus en 1640 (4). Alors que, en 1653, le pape Innocent X condamne «cinq propositions» soutenues par Jansen sur la question de la Grâce, l’abbé de Villeloin, discutant avec l’archevêque de Toulouse, souligne les difficultés de l’interprétation: une première question est de savoir si les propositions condamnées figurent effectivement dans le texte (et si oui, où et en quels termes exacts), une seconde, si elles reprennent ou non des propositions déjà faites par le docteur de l'Église…
L’abbé de Villeloin est résolument pieux, et attaché à la modération et à la concorde – on pourrait le qualifier de «politique». Cet ancien élève des Jésuites, mais admirateur d’un pasteur protestant comme Blondel, n’est certainement pas favorable à l’exacerbation de la controverse sur la Grâce, et il en rend d’abord responsables les adversaires de Jansenius. Que la querelle apparaisse à plusieurs reprises dans un récit de Mémoires qui sont a priori un récit personnel témoigne de la place qui est la sienne dans les préoccupations de notre savant abbé. Pourtant, s’agissant de l’espace du livre, nous nous bornerons à souligner brièvement trois points en manière de conclusion: 1) Le livre apparaît rarement au premier plan du récit, mais il est bien omniprésent dans le quotidien de l’abbé, qu’il s’agisse d’écriture, de lecture savante ou pieuse (pour autant qu’il soit possible de distinguer radicalement l’une de l’autre), voire de lecture de récréation, ou de discussion sur tel ou tel sujet. 2) Le premier objectif de l’imprimé est bien évidemment de transmettre un certain contenu, mais son utilisation a une signification anthropologique bien plus large: les dédicaces, la remise d’exemplaires, les préfaces et autres pièces liminaires sont autant de signes d’appartenance à une société choisie, déjà désignée comme la «République des lettres». Cette société inclut les personnes «de condition», et elle comprend, pour les raisons que nous avons dites, un certain nombre d’ecclésiastiques, mais elle accueille aussi de nouveaux venus sur la base de leurs seuls mérites –le «menuisier de Nevers» en est l'exemple le plus remarquable. 3) Et, dernier point, la sociabilité mondaine qui est celle de Marolles et à laquelle celui-ci sacrifie si volontiers recouvre une constellation de sensibilités et d’intérêts qui ne correspond nullement à ce que nous désignerions, aujourd’hui, comme les «people»: le savoir, voire l’érudition, mais surtout la piété et une certaine forme de morale policée y sont toujours essentiels.

Notes
1) Le pasteur David Blondel (Châlons, 1590- Amsterdam, 1655), historien de l’Église, généalogiste, appelé comme successeur de Voss à l’Athenaeum d’Amsterdam.
2) Anne Gérardot, Les Étampes, seigneurs de Valençay, XVe-XVIIIe siècle, Valençay, Les Cahiers de Valençay, 2019.
3) Antoine Arnauld, De la Fréquente communion, Paris, Antoine Vitré, 1643, [90-]790-[2] p., 4°. On sait que Saint-Cyran est à l’origine de la controverse, et que la publication du volume fait du Grand Arnauld le premier représentant du parti janséniste contre les Jésuites. Marolles commente: «De là sont nées en partie les grandes animositez pour la doctrine qui n’ont pas encore cessé; mais si nous avions un peu plus de charité, nous serions moins colères», avant de revenir sur les controverses dont on discute dans la petite société mondaine qui séjourne alors aux eaux.
4) Cornelius Jansenius, Cornelii Iansenii episcopi Iprensis Augustinus, Lovanii, typis Iacobi Zegeri, Anno M. DC. XL., 2°.

Cliché: Philippe de Champaigne, Portrait de l'abbé de Saint-Cyran (Musée des Granges, Port-Royal des Champs, D. 1962 1.001).
Précédents billets:  L'enfance de Michel de Marolles; Michel de Marolles (2); Michel de Marolles (3): les espaces du livre.


mercredi 19 août 2020

Michel de Marolles (3): les espaces du livre

Pour commencer, encore un mot à propos de la nomination de Michel de Marolles à la tête de l’abbaye de Villeloin. Le gouverneur de Loches est, depuis le règne de Henri III, le duc d’Épernon (Jean Louis de Nogaret de la Vallette) . Or, Épernon est partisan de la reine-mère après l’assassinat de Henri IV, et il s’engage le plus activement pour son accession à un pouvoir sans partage –entendons, sans conseil de régence. Par ailleurs, le favori n’a jamais hésité à intriguer, et à pousser les siens. La chose est certes banale à l’époque, mais on n’en est pas moins surpris de le voir intervenir pour faire obtenir le bénéfice de Villeloin en faveur de son fils cadet Louis. Né en 1593 à Angoulême, celui n'est-il pas déjà un cumulard d’exception: archevêque de Toulouse (à 18 ans…), il est aussi abbé de Saint-Victor de Marseille, de Saint-Sernin de Toulouse, de la Grasse et de plusieurs autres maisons, et reçoit le chapeau de cardinal à Rome en 1621 (à 28 ans). On comprend que Richelieu soit pour Épernon un adversaire résolu et puissant: le duc d'Épernon décédera en définitive en 1642 à Loches.
Bref, peut-être devinons-nous, derrière l’intervention du maître de poste du Liège, la satisfaction secrète de contrer le puissant gouverneur de Loches, et de favoriser une famille respectée et appartenant au pays… Quoiqu’il en soit, voici Michel de Marolles officiellement investi du bénéfice de Villeloin, par bulles d’avril 1627: il expliquera ingénument que cette nomination est un sujet de «grande joye à toute la famille», parce que l’on en attend un précieux soutien financier (p. 74). Il n’y a alors à Villeloin que quatorze religieux, soit onze moines et trois novices, et seul le sous-prieur, Claude de Marsault, a reçu une formation scolaire de quelque valeur. Le nouvel abbé prend sa charge très à cœur, expliquant que, de 1628 à 1634, il réside presque constamment à Villeloin ou à Beaugerais.
Notre brève analyse des rapports entre l’abbé de Villeloin et le monde du livre s’appuiera sur la catégorie privilégiée de l’espace, dans les différents sens du terme: quels sont les espaces réservés au livre et à l’imprimé au fil de la vie de l’abbé de Marolles ?
1- La bibliothèque. Le premier ensemble relève de l’espace organisé et consacré par définition au livre, à savoir la bibliothèque –nous laissons de côté le problème de la collection, et notamment de la collection d’estampes. Parmi les travaux rapidement entrepris à Villeloin par le nouvel abbé figure la mise au net d’un inventaire des archives de la maison, et la préparation de son histoire Plus tard, ce sera aussi la rédaction de mémoires sur sa famille, et sur les familles alliées: Marolles est indiscutablement très sensible à l’espace social représenté par le lignage et par la généalogie (p. 102, 104, et surtout la troisième partie des Mémoires).

Dans le même temps, il entreprend de faire réaménager la bibliothèque de Villeloin, apparemment très enrichie par le legs de ses livres par l’abbé de Cornac. En digne contemporain de Gabriel Naudé, il explique s’être inquiété «de bien loger [ses livres]»: il fait construire à cette effet une «galerie» à laquelle il consacre «plus de mille escus» (soit, en principe, 3000 ll.) – rappelons que nous sommes à la grande époque de la «galerie de bibliothèque», devenue une des salles obligées d’une maison noble et dont La Bruyère rappellera l’omniprésence dans son Caractère du bibliomane. Cinq ans plus tard, la bibliothèque de Villeloin est terminée :
Ce fut alors que je fis bâtir dans mon abbaye de Villeloin un assez beau lieu pour ma bibliothèque, que j’ornais de portraits de plusieurs personnages doctes qui ont fleuri en divers tems; comme j’en avois mis dans ma grande sale deux rangées de personnes illustres, d’une autre profession, dont j’avois fait copier une bonne partie de ceux qui sont dans la gallerie de Selles, avec la permission de Mons. de Bétune, (…) par un peintre de Lyon appellé Vande, qui s’étoit arrêté dans le païs. Je lui avois fait faire aussi dans la mesme sale cent cinquante escussons des armoiries des principales villes et souveraineté de l’Europe avec leurs blasons sur le mur, au-dessous des solives (1) (p 104-105).
Marolles a très probablement lu l’Advis de Naudé, s’il n’en possède pas lui-même un exemplaire (?), et son récit fait sentir le plaisir qu’il a à concrétiser son rêve: aménager une bibliothèque, ce dont le bénéfice de Villeloin, estimé à quelque 6000 ll. par an, lui donne enfin les moyens. Cet espace physique se superpose à un espace mental toujours très présent. Pour un homme jeune, et pétri de culture classique comme peut l’être l’abbé de Villeloin, le modèle de décoration est celui des bibliothèques de l’Antiquité, avec les bustes et les portraits des auteurs les plus célèbres, selon un dispositif remis au goût du jour par la Renaissance italienne. Le concept-clef est celui de l’otium latin, le loisir studieux dans une campagne qui n’est pas nécessairement isolée: l’otium s’articule aussi avec une forme de sociabilité, et avec l’amitié. Après un séjour dans la capitale et à la cour, l’abbé déclare lui-même qu’il espère «jouïr avec [ses] livres de quelque repos dans [sa] retraite champestre» (p. 99) ».
2- L’espace de l'auteur: écriture et édition
Le deuxième ensemble de pratiques est celui de l’écriture, qui se superpose à une tension entre le privé (le travail isolé, ou conduit avec l’aide d’un secrétaire) et le public (la publication). Comme on le sait, il est pratiquement impossible à un homme de lettres ou à un savant de vivre de sa plume dans la société d’Ancien Régime, entre autres parce que, jusqu’au XVIIIe siècle, les droits d’auteur sont pratiquement inexistants. On y obvie par la recherche d’un patronage, avec une place de secrétaire, de précepteur, d’historiographe, etc., auprès d’un grand, ou par une pratique de la dédicace pour laquelle on recevra une pension, ou une charge. Mais la principale voie d’accès aux activités d’écriture et de recherche est en définitive offerte par l’Église, qu’il s’agisse d’obtenir un poste d’enseignant dans un collège ou autre, ou de recevoir un bénéfice permettant de s’assurer des ressources financières indispensables. Marolles ne dit pas autre chose:
Si [écrire et publier] doit estre le métier de quelqu’un, c’est principalement d’un ecclésiastique, qui n’a point de charge qui l’oblige à quelque sollicitude publique, [ni de] fonction particulière, afin qu’il se puisse occuper agréablement, sans déshonorer sa condition : car s’il a besoin de compagnie pour se divertir, il est quelquesfois en grand danger de mal passer son temps, ou de tomber dans la fainéantise & de là dans les vices infames qui scandalisent tout le monde (p. 197).
À côté de sa vie sociale particulièrement active, la recherche en archives (à Villeloin et à Beaugerais, mais aussi à Nevers et à Paris) et plus encore l’écriture constituent la principale activité de l’abbé de Villeloin. Il l’avouera lui-même, non encore une fois sans quelque ingénuité :
Voilà bien des livres imprimez, & je suis étonné moy-mesme d’en avoir tant escrit en si peu de temps… (p. 197).
Marolles écrit, certes, en Touraine, mais aussi et peut-être surtout à Paris, où il a «[ses] habitudes et [son] estude» (p. 114). Même s’il ne mentionne pratiquement jamais ses visites à des bibliothèques, il est certain que son travail l’a amené à fréquenter le plus régulièrement les cabinets de ses amis amateurs ou les bibliothèques «publiques» qui pouvaient être disponibles à l’époque dans la capitale. Une note sur l’année 1652 laisse à entendre qu’il était effectivement un familier de la «grande bibliothèque», alias la Mazarine, qui venait d’être vendue sur ordre du parlement :
Comme par un arrest du Parlement rendu le huictième de mars contre le premier Ministre on avoit dissipé sa grande Bibliothèque, je ne pus m’empescher d’en témoigner mon ressentiment, faisant quelques remarques sur mon livre ; mais il falut supprimer, à mon grand regret, ce que j’en avois escrit, pour la violence du temps (p. 192).
Il précise sa pensée, malgré la censure, dans sa dédicace du tome II de son Horace au duc de Valois, alors enfant:
Certes les Vandales & les Goths n’ont rien fait autrefois de plus barbare ni de plus rude que cela [disperser la Mazarine]: ce qui devoit porter quelque rougeur sur le front de ceux qui donnèrent leurs suffrages pour une chose si extraordinaire (p. 192).
Un événement extérieur induit un changement profond dans la vie de l’abbé, à savoir le départ de Marie de Nevers pour la Pologne, en 1645 (2). Marolles réalise en effet alors que, malgré les services rendus, la duchesse
n’avoit pas jugé à propos de [lui] procurer des charges ou des emplois par son crédit ou par sa recommandation, [et il n’eut] pas de peine à oster de [son] esprit la pensée de tout ce qui s’appelle Fortune dans le monde, & à faire choix d’une vie assez retirée. (…) Il [lui] fallut donc commencer à [se] purger des teintures que pouvoient avoir laissées dans l’esprit les fumées de la cour (p. 169).
Reconnaissant dès lors l'antinomie entre l'espace de la cour et celui de l'étude, il se consacrera d’abord à cette dernière. Il va «faire des livres», qui sont notamment des traductions ou des adaptations de classiques latins –il avouera lui-même avoir publié beaucoup de livres, mais peu de sa plume (p. 277). Il avait commencé avec une traduction de Lucain, dédiée au roi et publiée en 1625 (je donnai presque à toute la cour des exemplaires de ce livre). Quelques années plus tard, il profite de son passage à Paris pour déposer déposer son manuscrit de l’Histoire romaine auprès de Toussaint du Bray, lequel la fait imprimer en 1630 (3): l’abbé de Villeloin dédicace son travail au roi, mais il ne peut le lui présenter personnellement, ayant dû demeurer en Touraine auprès de sa mère alors très malade.
Notre propos n’est pas celui de reprendre la litanie des titres publiés par l’abbé de Marolles, mais simplement de souligner les points relevant d’une forme d’anthropologie de l’érudit et du collectionneur. Terminons en disant combien l’abbé est sensible à l’espace graphique de la page: il souligne la qualité et l’esthétique des éditions parisiennes, et il mentionne le cas échant les gravures qu’il fait insérer dans tel ou tel de ses travaux (par ex. les portraits, ou encore les gravures de Chauveau). Nous nous réservons de  revenir sur le troisième point, celui de l’espace social de l’homme de lettres, entre l’Église, la cour, les libraires et le public.

Notes
(1) Nous ne pouvons identifier l’artiste dont il s’agit. Peut-être Lyon désigne-t-il la ville d’où vient le peintre, et «Vande» est-il le début d’un nom flamand?. Le château de Selles-s/Cher appartient au duc Philippe de Béthune, lequel y fait aménager une galerie pour accueillir sa bibliothèque.
(2) Marie de Nevers (Gonzague-Nevers) est la troisième épouse de Ladislas IV, roi de Pologne († 1648).
(3) Histoire romaine, continuée depuis le commencement de l'empire de Dioclétian et de Maximian jusques à celuy de Valentinian et de Valens, avec les épitomés de Messala Corvinus, Aurelius Victor, Sextus Rufus, et autres, Paris, Toussaint du Bray, 1630, 2°.

Précédents billets:  L'enfance de Michel de Marolles; Michel de Marolles (2)

jeudi 13 août 2020

Michel de Marolles (2)

Nous évoquions dans notre dernier billet la petite enfance de Michel de Marolles, futur abbé de Villeloin, et sa première découverte des livres et de la lecture dans la petite bibliothèque du manoir ancestral, à Genillé. Mais voici, en 1611, notre jeune garçon en route pour son premier voyage «en ville», à savoir à Tours, capitale de la province, où il reste avec sa mère pendant huit jour. L'enfant est très favorablement impressionné par ce qu’il considérera depuis lors «comme l’un des plus beaux lieux du monde». Parmi les visites faites à cette occasion, celle à l’archevêque revêt sans doute une importance particulière pour ce tout (trop?) jeune abbé.
Puis, après être rentrés pour quelques semaines à Genillé, c’est le grand départ du nouveau collégien pour Paris, le 12 octobre suivant, en compagnie de la mère, de la tante et de deux sœurs. Le trajet, effectué sans hâte excessive, prend huit jours, et la petite famille est accueillie par un carrosse envoyé par le père à Bourg-la-Reine. En fin d’après-midi, on entre dans Paris et l’installation se fait rue Saint-Antoine. On prend conseil auprès d’un voisin, le Père Coton (la maison professe est toute proche), lequel oriente le choix des parents vers le collège de Clermont, tenu par les Jésuites: en décembre, Michel intègre la classe de cinquième, avec la perspective de passer en quatrième à Pâques, mais dix-huit jours plus tard, les Jésuites ayant été condamnés, il faut abandonner Clermont pour le collège de la Marche, où il sera bientôt en troisième. Tout cela ne lui convient en définitive que fort mal, et s’il s’applique à l’étude, c’est dans l’espoir d’en être plus vite délivré:
Je fus quatre ans de suite dans cette misère, & jamais je ne trouvai temps si long (…). Il fallut profiter du temps & de l’occasion qui s’offroit pour estudier, & pour me délivrer bien tost du joug qui me sembloit si pesant (p. 21).
Michel de Marolles retourne pour quelques mois en Touraine à la fin de 1616, parce que, en cette période de troubles politiques majeurs, l’entrée de son père au service des Nevers le rend suspect aux yeux de la cour. L’année suivante, il revient à Paris, pour faire sa classe de philosophie, laquelle conclut ce que nous appellerions aujourd’hui le cycle des études secondaires.
Les livres et la lecture apparaissent très peu à ce niveau du récit, mais celui-ci nous éclaire sur un point fondamental, lequel concerne l’association entre sociabilité et solidarité. La carrière de l'homme de lettres se fera d’autant plus facilement qu'il sera introduit dans tel ou tel cercle de sociabilité, tandis que la protection d’un grand (comme le duc de Nevers) est absolument essentielle. Les visites et les «entretiens» avec des personnes savantes sont constants –on pense au cardinal de La Rochefoucauld, abbé de Sainte-Geneviève. De même, les amitiés scellées au collège jouent-elles un rôle majeur, dans la mesure où nombre des jeunes élèves, camarades de Marolles, occuperont plus tard des charges ou rempliront des fonctions importantes –nous sommes dans une logique qui fait déjà penser à celle des grandes écoles d’aujourd’hui. En 1619, ces jeunes gens forment même «une espèce de petite académie» qui, avoue ingénument l’auteur, «ne nous fut pas inutile» (p. 41).
À compter de 1623, Marolles entre lui-même dans le monde des lettres, en faisant imprimer «[son] Lucain», traduction dédiée au roi et à lui présentée en personne grâce à l’intercession du cardinal de La Rochefoucauld (1). Il s’agit d’un long travail (plus de 700 pages), qui répond, bien évidemment, à une curiosité intellectuelle certaine de la part de l’auteur, mais qui s’insère aussi dans des pratiques de sociabilité et de protection: le jeune abbé y fait d’ailleurs insérer, outre le portrait de Lucain, celui du roi, taille-douce exécutée par un des spécialistes les plus reconnus du genre, à savoir Léonard Gaultier. Une autre pratique courante est celle de la lecture d’un texte nouveau à un groupe d’amis, avant publication, et nous recontrons à plusieurs reprises notre jeune homme (rappelons qu’il a alors 23 ans) participer comme auditeur à des réunions de ce type. De même, on se retrouve à l’occasion d’un événement marquant, comme les soutenances de leurs thèses de théologie par les frères naturels du roi, au collège de Clermont (1625), ou encore l’assistance à un ballet en présence du roi. À plusieurs reprises, Marolles exécute des travaux de traduction, en français à la demande de membres de la famille de Nevers, qu’il s’agisse de bulles pontificales, ou de l’Office de la Semaine sainte.
La période reste très troublée, qui a vu l’assassinat de deux rois (Henri III et Henri IV), la succession du premier remise en cause par la Ligue, la reconquête militaire de son royaume par le second, avant l’entrée dans les années très confuses de la régence, quand les influences des uns et des autres se déchaînent autour de la cour. On comprend dès lors combien protections et faveurs relèvent aussi d’une pratique politique de l’échange de services: pour un clan, réunir une troupe de fidèles, paraître, obtenir privilèges et bénéfices contribue à renforcer sa puissance. À Villeloin, l’abbé Gaillard de Cornac (1552-1626) fait carrière grâce à la protection du cardinal de Bourbon, celui précisément que les Ligueurs choisissent comme successeur d’Henri III (sous le nom de Charles X). Après la mort du cardinal, Cornac passera au service du duc de Mayenne. Dans le même temps, à la cour, les fausses nouvelles ne manquent pas: le duc Charles III de Nevers est averti de la mort de l’évêque de Limoges, et il intervient auprès du roi pour en obtenir le bénéfice, dont il pense à faire profiter l’abbé de Beaugerais –malheureusement pour les Marolles, la nouvelle est controuvée.
Mais peu après, «on nous escrivit de la province que M. de Cornac (2), abbé de Villeloin, était décédé», et Claude de Marolles sollicite du roi, avec succès, l’octroi de ce bénéfice en faveur de son fils: le roi délivre en effet le brevet d’abbé commendataire,… mais la nouvelle du décès se révèle être à nouveau controuvée. Pourtant, quelques mois plus tard, à la fin de l’automne, Cornac décède effectivement, et Marolles en est aussitôt informé. L’historien du livre ne pourra qu’être sensible à la problématique touchant la circulation (et la rapidité de circulation) de l’information, et au rôle décisif des solidarités tourangelles. De fait, le gouverneur de Loches intrigue en faveur du cardinal de la Valette, mais
le Maistre de la Poste du Liège, homme officieux, & certainement de nos Amis, appelé Malpenée, qui par un temps fort fascheux, à dix ou onze heures du soir, entreprit de nous servir à cette occasion assez importante, pour en donner promptement avis à mon Père (…). Ce courrier Ami devança tous les autres : mon Père ne perdit point de temps pour aller à Crone [Crosne], où estoit le Roy. Il eut l’honneur de luy parler. Le Roy se souvint de ses promesses, & nous accorda l’Abbaye de Villeloin… (p. 74).
Et voici le jeune abbé de Beaugerais «cumuler» comme abbé de Villeloin. Pour autant, comme nous le verrons, par sens du devoir, mais aussi par amour de la «petite patrie», il ne sera pas un abbé commendataire comme les autres… 

Notes
(1) Les Oeuvres de M. Année Lucain poète illustre, ou l'Histoire des Guerres civiles entre César et Pompée, et des principaux combats qui se passèrent en la sanglante journée de Pharsale. Mises en prose par M. de Marolles, Abbé de Bogerais, Paris, François Huby, 1623, 8°. Cf Jean-Claude Ternaux, Lucain et la littérature de l’âge baroque en France : citation, imitation, création, Paris, Honoré Champion, 2000 («Coll. litt. de la Renaissance»).
(2) Cornac aurait échangé en 1607 son abbaye des Chatelliers, sur l’île de Ré, contre celle de Villeloin.