vendredi 15 novembre 2019

Padoue et Galilée (Excursion en Italie du Nord, 8)

À plusieurs reprises, nous avons fait allusion à la chronologie de l’histoire générale des idées, et notamment au basculement qui se produit dans ce domaine au cours du premier tiers du XVIIe siècle. C’est alors l’émergence de la science moderne: Voilà le môle temporel sur lequel l’Europe des Lumières, à l’état second, et la civilisation scientifique du XXe siècle même, un peu plus indirectement mais tout aussi sévèrement, prennent extension et appui (Pierre Chaunu).
Face à ce processus, l’hypothèse de l’historien du livre est de rendre toute sa place à la mutation des «moyens sociaux de communication» (des médias) engagée alors depuis plusieurs générations. L’économie de l’information se trouve en effet reconfigurée, avec une masse beaucoup plus importante de données désormais recensées et disponibles (notamment sous la forme imprimée), avec de nouvelles pratiques de travail sur les textes (l’herméneutique et la critique) et avec la mise en place de nouveaux types de bibliothèques (les premières bibliothèques publiques «modernes» du monde occidental, d’abord en Italie, puis en France). Mieux: le travail même des savants se déploie au sein d’un véritable forum dont le média principal est l’imprimé –même s'il ne faut évidemment jamais négliger le rôle de la correspondance manuscrite.
À l'université de Padoue, la chaire dite "chaire de Galilée"
Et nous voici de retour à Padoue, à travers le personnage de Galilée (1564-1642). Galilée vient de Toscane et, s’il n’a jamais accompli de cursus universitaire, il s’intéresse vivement aux mathématiques et à la mécanique. Remarqué par le cardinal vénitien Francesco Maria Del Monte, il est nommé à la chaire de mathématiques de l’université de Pise (1589), avant de venir à Padoue trois ans plus tard: son enseignement associera les mathématiques à des éléments de mécanique et d’architecture (poliorcétique) (1). Rappelons que, à Padoue, nous sommes sur le territoire de la Sérénissime de Venise, territoire relativement abrité de la censure ecclésiastique, et dans une université qui n’exige pas de professio fidelis et  fonctionne sur un mode multiconfessionnel. Galilée peut y développer plus librement son travail, pour lequel il dispose en outre d’une bibliothèque exceptionnelle, en l’espèce de celle rassemblée par Gian Vincenzo Pinelli (quelque 10 000 volumes) dans sa maison de l’actuelle via del Santo (2).
On sait que Copernic (lui aussi ancien étudiant de Padoue) avait le premier théorisé le système héliocentrique du monde et calculé les principaux paramètres de la rotation de la terre (son livre, De revolutionibus orbium coelestium, paraît à Nuremberg l’année même de son décès, en 1543). Galilée est informé de ces travaux, qu'il reprendra en leur apportant la preuve expérimentale que Copernic n’avait pas les moyens d’administrer: ses compétences en matière de mécanique et d’optique lui permettent en effet d’améliorer radicalement les lunettes d’approche déjà existantes aux Provinces Unies (Middelburg), pour étudier plus précisément la lune, et pour observer directement des astres invisibles à l’œil nu (1610).
Le Sidereus nuncius (Messager céleste), publié à Venise chez Tommaso Baglioni en 1610, fait connaître les premiers résultats de ce travail: pour Isabelle Pantin, il s’agit d’un «livre expérimental», qui s’apparente à un rapport d’observations scientifiques et que l’auteur veut publier très vite, en l’illustrant de manière à le rendre plus facilement intelligible pour le public des lecteurs. Les gravures deviennent un instrument de la démonstration. Signalons que la Bibliothèque de l’université de Padoue conserve un exemplaire de l’ouvrage (B.99.b.67), exemplaire provenant de l’ancienne Natio Germanica de cette ville. Le renom de l’auteur lui permet d’être appelé à Florence et de recevoir une pension confortable du grand-duc de Toscane, puis d’être invité à Rome par le cardinal Maffeo Barberini pour y présenter ses recherches.
On sait comment Galilée se heurtera à l’opposition des partisans d’une lecture littérale de l’Écriture sainte, qui considèrent que celle-ci détermine nécessairement le fonctionnement du monde physique: il s'agit fondamentalement de déterminer la hiérarchie des connaissances (un problème qui s'apparente à la systématique bibliographique), alors même que le statut de la théologie comme base du savoir semble être mis en cause. En 1616, l’héliocentrisme est condamné comme contraire aux Écritures, mais le savant n’est pas lui-même inquiété. Lorsque le cardinal Barberini est élu pape (Urbain VIII, 1623), sa position est suffisamment renforcée pour lui permettre de publier le Saggiatore (Rome, Giacomo Mascardi), où l’on trouve la citation devenue classique: L'univers (…) est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en comprendre un mot.
Il donnera encore, à Florence chez Landini en 1632, son Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo, qu’il réussit à faire paraître à l’abri de la censure, et qu’il rédige en vernaculaire (italien) – ce qui lui sera reproché. À nouveau condamné à Rome l’année suivante, il doit pourtant se rétracter –mais pourra se réfugier près de Florence jusqu’à son décès. On sait la diffusion de ses idées à travers l’Europe se fera d’abord par le biais de la géographie protestante: Mathias Bernegger traduit le Dialogo en latin (Systema cosmicum) à Strasbourg, et le texte en sera publié en 1635 à Strasbourg et à Leyde (3).
Concluons. Nous savons que la lecture et l’appropriation d’un contenu textuel est nécessairement encadrée par le dispositif matériel lui-même dans lequel ce contenu se présente: c’est toute la problématique de la «mise en livre» d’abord élaborée par Henri-Jean Martin. Nous savons aussi, surtout depuis Reinhart Koselleck, comment l’histoire des concepts (Begriffsgeschichte) (4) se donne tout particulièrement à comprendre à partir d’une histoire du langage et de ses pratiques. Mais la même observation que pour la «mise en livre» s’applique ici: les inflexions que nous pouvons observer dans l’histoire des concepts se donnent aussi à comprendre à partir de leurs conditions matérielles d’émergence, c’est-à-dire de l’économie de l’information dans laquelle ceux-ci se développent. Cet environnement reste, trop souvent, absent des ouvrages spécialisés, alors même que son rôle apparaît comme absolument fondamental.

Notes
1) Zygmunt Wazbinski, II Cardinale Francesco Maria Del Monte, 1549-1626, Firenze, Leo S. Olschi, 1994, 2 vol.
2) Anna Maria Raugei, Gian Vincenzo Pinelli e la sua biblioteca, Genève, Droz, 2018 («CHR»).
3) Galileo Galilei, Systema cosmicum, authore Galilaeo Galilaei (…). Ex italica lingua latine conversum [per Matthiam Berneggerum], Augustae Treboc., impensis Elzeviriorum, typis D. Hautti, 1635-1636, 2 part. en 1 vol. (la 2e partie est datée de 1636) (VD17 14:074200H). Le traducteur a joint deux annexes, consacrées à Kepler et à Foscarini (cf Paris, Bib. Mazarine, 4°, 15818). Stéphane Garcia, «L'édition strasbourgeoise du Systema cosmicum (1635-1636), dernier combat copernicien de Galilée», dans Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 146 (2000-2), p. 307-334.
4) Nous privilégions le terme de concept afin d’éviter toute confusion avec une théorie d’idées immuables qui serait inspirée de Platon.

vendredi 8 novembre 2019

À Tours, une exposition sur Balzac

Balzac et sa joyeuse Touraine
Trésors de la Bibliothèque municipale de Tours

Après l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Tours consacrée à la statuaire érigée en hommage à Balzac, et celle des Archives municipales consacrée aux rapports entre Balzac et la ville de Tours, la Bibliothèque municipale présente au Musée des Beaux-Arts une nouvelle exposition, traitant cette fois des rapports entre Balzac et la Touraine. À travers une sélection de documents issus des collections précieuses de la Bibliothèque (épreuves corrigées du roman Béatrix, correspondances, éditions originales ou bibliophiliques), mais aussi quelques documents prestigieux prêtés par la Bibliothèque nationale de France (manuscrit d’Une Ténébreuse affaire) et le Musée Balzac de Saché (épreuves corrigées du Lys dans la vallée, correspondances), le public découvrira les liens qui unissent l’écrivain à sa province natale et la manière dont il la met en scène dans son œuvre...
Si la naissance en 1799 d’Honoré de Balzac à Tours est due aux hasards de l’affectation de son père Bernard-François dans l’administration des vivres, les liens ainsi créés entre le futur écrivain et sa ville natale seront profonds et durables. Placé en nourrice à Saint-Cyr, puis en pension au collège de Vendôme, le jeune Balzac quitte Tours à l’automne 1814 pour suivre son père, muté à Paris. De 1821 à 1848, il revient en Touraine une douzaine de fois, pour des séjours qui s’étendent de quelques jours à plusieurs mois. Son lieu de prédilection est le château de Saché, où l’accueillent les époux Margonne, liés de longue date à ses parents. 
La Touraine de Balzac (© Musée de Saché)
À plusieurs reprises, Balzac envisage d’acquérir une propriété en Touraine, pour y revenir plus aisément: d’abord la Grenadière (à Saint-Cyr-s/Loire), avec Mme de Berny, puis le château de Moncontour, avec Mme Hanska. Mais la mort rattrapera l’écrivain avant que ce projet ne puisse se concrétiser.
Au sein d’une œuvre prolifique, une vingtaine de romans ou de nouvelles de Balzac voient tout ou partie de l’action se dérouler en Touraine ou dans un Val de Loire élargi. Les plus importants paraissent dans la première moitié des années 1830: Les Deux amis (1830), La Grande Bretèche (1831), Maître Cornélius (1831), La Grenadière (1832), Le Médecin de campagne (1833), L’Illustre Gaudissart (1833). La langue artificielle des Contes drolatiques (1832 à 1837), mêlant termes médiévaux et néologismes, ainsi que leur ton résolument comique et paillard, rebutent les lecteurs. Balzac laisse inachevée cette œuvre évoquant la Touraine idéalisée du Moyen Age et de la Renaissance.
Inscrit dans son époque, Le Curé de Tours (1832) oppose à travers les personnages de l’abbé Troubert, de Sophie Gamard et de l’abbé Birotteau, la mesquinerie et la méchanceté à la bêtise et à l’indolence. L’action se déroule dans le quartier du cloître Saint-Gatien, dont Balzac dépeint l’atmosphère comme silencieuse et mortifère. Le Lys dans la vallée (1836) enfin, véritable hymne à la Touraine, est le dernier roman à prendre pour cadre la province natale de l’écrivain.
Les Cent contes drolatiques (© Musée de Saché)
La Touraine de Balzac apparaît comme une sorte de paradis terrestre, où il fait si bon vivre que les esprits et les caractères s’émoussent dans une torpeur évoquant l’Orient fantasmé des Romantiques. Le Tourangeau qui veut réussir n’a dès lors d’autre choix que de quitter sa province natale, comme le fit l’écrivain lui-même. La Loire, indissociable de la ville de Tours, présentée comme une seconde Venise, donne lieu à de nombreuses évocations. Le lyrisme y rejoint la description très concrète d’un fleuve bruissant d’activités humaines.
La Touraine de Balzac est aussi celle des châteaux, des églises ou des vieux hôtels, héritages d’un passé que l’on redécouvre alors même qu’il disparaît sous la pioche des démolisseurs. «Balzac archéologue» est aussi l’un des précurseurs du tourisme culturel dans sa province d’origine.
Enfin, l’écrivain dresse le portrait de certains types tourangeaux: le noble nostalgique de l’Ancien Régime, comme M. de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée; le notable de village, enrichi par ses activités et profitant de la vie comme Vernier, l’ancien teinturier de Vouvray, dans L’Illustre Gaudissart; ou encore le prêtre, avec les figures si contrastées des abbés Troubert et Birotteau, dans Le Curé de Tours.
La Touraine et le Val de Loire s’inscrivent aussi dans la grande Histoire de France avec les personnages célèbres que constituent Louis XI et Catherine de Médicis. Depuis le succès du roman Quentin Durward de Walter Scott, la figure de ce roi connaît un engouement considérable, auquel Balzac cède dans ses Contes drolatiques et dans Maître Cornélius. Le château du Plessis commence à attirer l’attention des historiens. La vision que l’écrivain offre de Catherine de Médicis tranche sur celle de ses contemporains: au-delà de l’intrigante assoiffée de pouvoir, il présente une femme d’État qui a su sauver la couronne à une époque particulièrement troublée. 
La canne de M. de Balzac (© Musée de Saché)
Balzac se fait aussi l’écho d’affaires survenues en Touraine et qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique au niveau national: l’enlèvement du sénateur d’Indre-et-Loire Clément de Ris dans son château à Azay-sur-Cher en 1800 lui inspire directement le roman Une Ténébreuse affaire (1841). L’assassinat en 1825 de l’écrivain et pamphlétaire Paul-Louis Courier par ses domestiques fournit quant à lui la trame du roman inachevé Les Paysans (1844).

Espace de projection
La Touraine de Balzac: 50 ans d’éditions illustrées
Un espace de projection propose au sein de l’exposition une sélection d’illustrations extraites des œuvres tourangelles de l’écrivain. Moins connus que leurs célèbres aînés du XIXe siècle –Daumier, Gavarni, Bertall, Doré ou Grandville–, les illustrateurs rassemblés dans cette sélection, actifs dans la première moitié du XXe siècle, ont pour nom Vladimir Néchoumoff, Charles Picart Le Doux, Henri Rivoire, Jean Gradassi, Georges Pichard ou Édouard Toudouze, pour n'en citer que quelques-uns. Qu'ils pratiquent le dessin, la gravure ou la peinture, ces artistes ont su accompagner le récit balzacien dans des compositions très personnelles. Peignant les tourments de personnages entraînés dans le drame romanesque, ils les font évoluer au gré des textes dans des paysages de Touraine et des bords de Loire plus ou moins réalistes.
Nous vous invitons à (re)découvrir ces éditions du siècle dernier illustrées avec talent. Toutes les éditions reproduites sont conservées et consultables à la Bibliothèque municipale de Tours.
Durée de la projection : 13 minutes.

Programmation culturelle
Visite commentée de l’exposition par le commissaire tous les samedis à 14h30 du 9 novembre au 8 février (hors vacances scolaires).
Visite commentée pour les groupes
Visite guidée pour des groupes de 20 personnes maximum, 45 € pour la conférence + 3 € par personne.
Sur réservation auprès de Monsieur Régis Rech: r.rech@bm-tours.fr

Conférences: Une heure, une œuvre
- Samedi 30 novembre: Mme Aline Mura-Brunel, professeure des universités en littérature française des 19e et 20e siècles présentera «Le Curé de Tours: une histoire du temps présent».
- Samedi 1er février: Mme Isabelle Lamy, responsable du Musée Balzac au château de Saché, interviendra sur le sujet «Honoré de Balzac: mon adresse est à Saché».

Public scolaire
- Dossier pédagogique.
- Une rencontre pour les enseignants est programmée le mercredi 13 novembre. Elle leur permettra de venir en visite libre avec leur classe.

Programmation pour le jeune public
- Un espace enfants prendra place dans l’exposition.
- Samedi 11 janvier, 14h30-17h: Adolescents en création / Mang’Art pour les 12-15 ans. Les adolescents, accompagnés par un médiateur et un auteur de bande dessinée (Philippe de La Fuente), décryptent deux illustrations dans l’exposition Balzac et la Touraine puis les interprètent en atelier à la façon d’une vignette de manga.
Visite et atelier: 5€ par adolescent
Réservation obligatoire sur www.mba.tours.fr, rubrique Visites et ateliers.

Communiqué par Monsieur Régis Rech, que nous remercions chaleureusement ici.

jeudi 7 novembre 2019

Colloque d'histoire des bibliothèques

Archives en bibliothèques (XVIe-XXIe siècle) 
Colloque, Aix-en Pr.,
Maison méditerranéenne des Sciences de l'homme
salle Georges Duby

Programme
Jeudi 14 novembre, 14h-18h
Introduction, par Emmanuelle Chapron (AMU, EPHE) et Fabienne Henryot (ENSSIB)
Archives et bibliothèques du XIIe au XVIIe siècle, par Pierre Chastang (UVSQ) et Pauline Lemaigre-Gaffier (UVSQ)

Session 1. Travailler, administrer, se présenter en archives
Jean Boutier (EHESS), Présidence
- La collection de François-Roger de Gaignières (1642-1715), par Anne Ritz-Guilbert (École du Louvre)
- Pierre Clairambault en archiviste de la Marine: propositions pour une lecture réflexive du fonds Clairambault de la BnF, par Maxime Martignon (Université Paris Nanterre)
- Les manuscrits des Harlay: des greniers de Grosbois au site Richelieu, par Sihem Kchaou (Université de la Manouba)
- Publication manuscrite et fabrication de la réputation : les écrits d’Antoine Grimoald Monnet (1734-1817) déposés à la bibliothèque de l’Ecole des mines de Paris, par Isabelle Laboulais (Université de Strasbourg) 
- Femmes, archives familiales et bibliothèques (Provence et Avignon, XVIIIe siècle), par
Camille Caparos (AMU-TELEMMe)

Vendredi 15 novembre, 9h30-12h
Session 2. Collecte et intégration des archives dans les bibliothèques centrales 
Fabienne Henryot (ENSSIB), Présidence
- Le fonds Pierre Pansier (1864-1934) à la médiathèque Ceccano d’Avignon, par Shirley Daumas (Université d’Avignon)
- Archive et mémoire: la bibliothèque royale privée d’Espagne, par Maria Luisa López-Vidriero Abelló (Real Biblioteca, Madrid)
- Catalogues manuscrits anciens des livres imprimés de la Bibliothèque nationale de France, par Laurent Portes (Bibliothèque nationale de France)
- Une bibliothèque occupée par des archives ? La Bibliothèque d’histoire de la France contemporaine, entre centre de documentation et fonds d’archives privées (1939-1949), par Anne Leblay-Kinoshita (Bibliothèque nationale de France) et Yann Potin (Archives nationales-Université Paris-Nord-CERAL)

Vendredi 15 novembre, 13h30-17h
Session 3. Archives de la création scientifique, littéraire et artistique en bibliothèques
Pierre Pinchon (AMU, TELEMMe), Présidence
- La littérature grise dans la production documentaire en SHS de la deuxième moitié du XXe siècle, à la frontière entre archives et bibliothèques, par Goulven Le Brech (EHESS)
 - Les archives des écrivains dans les bibliothèques : une longue tradition italienne, par Andrea De Pasquale (Biblioteca nazionale centrale di Roma)
- Les archives littéraires: explorer et penser les archives de l’archivage, par Louis Hincker (Université Clermont-Auvergne)
- Dossiers et cartons: le non-livre à la Bibliothèque d’art et d’archéologie, par Caroline Fieschi (INHA)
- Archives en musée, l’exemple des fonds d’artistes conservés à la bibliothèque Kandinsky, par Stéphanie Rivoire (bibliothèque Kandinsky)
- Conclusions, par Philippe Martin (Université Lyon II) et André-Pierre Syren (ENSSIB )

Peiresc, figure tutélaire lorsque l'on parle d'archives, de livres et de collections à Aix-en-Provence (© FB)
Programme Pépinière d’excellence
Aix-Marseille Université, UMR 7303 Telemme (AMU-CNRS)
École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Centre Gabriel Naudé

Organisation: Emmanuelle Chapron (AMU, EPHE) et Fabienne Henryot (ENSSIB).

Comité scientifique : Jean-François Bert (Université de Lausanne), Pierre Chastang (UVSQ), Maria Pia Donato (CNRS-IHMC), Olivier Poncet (École nationale des chartes), Yann Potin (Archives nationales-Université Paris-Nord-CERAL)

dimanche 3 novembre 2019

Conférence d'histoire du livre

Cercle d’Études de la Fondation Napoléon

Mardi 12 novembre 2019
à 18 heures

 Libraires et éditeurs de Napoléon Ier: Treuttel & Würtz,
par Madame Annika Haß,
docteur de l’EPHE,
chargée de cours à l’Université de Francfort-s/Main 

Le livre imprimé est un objet porteur d’une valeur économique (il est une «marchandise»), mais il communique aussi un contenu politique, philosophique, scientifique ou autre… C’est cette double approche, et surtout la perspective de la librairie comme vecteur d’influence, qui a permis à la librairie internationale Treuttel & Würtz de se développer à partir des dernières décennies de l’Ancien Régime, à Strasbourg, puis à Paris et plus tard à Londres.
L’argumentaire élaboré par les dirigeants de la maison, et leurs relations avec l’élite politique et culturelle du temps, leur ont permis de bénéficier de privilèges considérables pendant le Premier Empire. Éditeurs d’une quantité d’ouvrages juridiques, dont le Code civil, Treuttel & Würtz ont assuré leur distribution à l’étranger, soit en langue originale, soit sous forme de traductions. Fournissant de nombreuses bibliothèques européennes de publications provenant de l’étranger, ils ont par ailleurs édité des auteurs de tout premier plan comme Benjamin Constant, Johann Wolfgang Goethe ou encore Germaine de Staël. Guizot réalise pour eux, en 1810, l'un de ses premiers travaux de jeunesse, en l’espèce d’une traduction de l’allemand  (cf cliché).

Madame Annika Haß a suivi un parcours universitaire franco-allemand. Elle est auteur d’une thèse de doctorat sur La librairie internationale au tournant du XVIIIe au XIXe siècle, pour laquelle elle a reçu une bourse d’études de la Fondation Napoléon. Elle enseigne l’histoire contemporaine à l’Université de l’Université Johann Wolfgang Goethe à Francfort-s/Main. 

L’accès à la conférence est gratuit, sur réservation dans la limite des places disponibles. Dès l’ouverture des inscriptions, il est possible de s’inscrire:
- par courriel : ce@napoleon.org
- par téléphone au 01 56 43 46 00
Inscriptions à partir du 6 novembre 2019. 

Fondation Napoléon, 7 rue Geoffroy Saint-Hilaire, 75005 Paris (salle Gourgaud) www.fondationnapoleon.org
 
Pour être tenu informé par courriel des activités du Cercle d’études de la Fondation Napoléon, merci d’adresser vos noms, prénoms, adresses postales et internet, par courriel à:
ce@napoleon.org

mercredi 30 octobre 2019

Une exposition à Chantilly

Les bibliothèques les plus connues recèlent toujours des pièces ou des ensembles particulièrement intéressants, et qui pourtant sont restés négligés par la recherche. C’est le cas de la Bibliothèque du Musée Condé à Chantilly, universellement célèbre pour les Très riches heures du duc de Berry, mais qui propose depuis quelques semaines et jusqu’au 6 janvier prochain une expositionn très suggestive sur «La collection Chourses-Coëtivy».
Comme le soulignent très justement les commissaires ayant préparé cette manifestation, «le repli de Charles VII sur le Loire [ouvre la possibilité d’]une ascension rapide à des familles de l’ouest» du royaume, qui ont réussi à s’imposer dans l’entourage royal. Né en 1453, Antoine de Chourses est le fils du seigneur de Malicorne (entre Le Mans et Sablé). Il est capitaine de l'ordonnance, puis capitaine des francs-archers de Louis XI et, surtout, il épouse la nièce du roi, Catherine de Coëtivy (née vers 1460). Les Coëtivy, qui viennent de Bretagne, sont alors en effet en pleine ascension, mais la grand-mère de Catherine était... non pas la reine, mais la favorite de Charles VII, Agnès Sorel.
Deux caractéristiques font de la bibliothèque réunie par le couple un exemple tout à fait remarquable. D’abord, ce sont les conditions de conservation: la bibliothèque est connue pour avoir compté cinquante deux titres, dont quarante-quatre sont aujourd’hui à Chantilly. Une telle proportion est rarissime, et permet une étude très précise de l’ensemble. Deuxième caractéristique, le rôle de Catherine: après la mort de son mari (1485), la jeune veuve (elle a environ vingt-cinq ans) continue en effet à s’intéresser très activement à la bibliothèque, et son rôle se donne à lire dans les particularités de certains exemplaires. En cela, la bibliothèque Chourses-Coëtivy illustre aussi la thématique de la lecture féminine, et de la place des femmes comme commanditaires de manuscrits (Catherine de Coëtivy décédera en 1525). On remarque d’ailleurs, parmi les volumes, deux exemplaires du Livre du chevalier de La Tour [La Tour-Landry] pour l’enseignement de ses filles
La «librairie» privilégie la langue vernaculaire, et recèle un certain nombre de titres relatifs au domaine religieux (trois Bibles en français: un exemple ici), mais aussi des classiques, de la philosophie et du droit canon. Mais surtout, on ne peut qu’être impressionné par la qualité des volumes présentés… Les Décades de Tite-Live, manuscrit acquis par Antoine de Chourses, copié et enluminé dans l’atelier de Maître François à Paris vers 1474, sont réellement somptueuses (cliché 2: détail). Tous les volumes conservés provenant des Chourses-Coëtivy sont manuscrits, sauf deux incunables, qui sont relatifs au droit canon: le commentaire donné par les commissaires de l’exposition précise que les Décrétales de Peter Schoeffer (1476) ont peut-être été acquises par Antoine de Chourses lors d’une de ses missions auprès de Maximilien de Habsbourg. 
Une partie des exemplaires n’a pourtant pas été réalisée pour notre couple de bibliophiles: ainsi de la traduction de Cicéron en français, dans un manuscrit préparé à Saint-Jean d’Acre pour Guillaume de Saint-Étienne, maître des Hospitaliers à Chypre, au tournant des XIIIe-XIVe siècles. Les deux miniatures superposées illustrent les effets contraires de l’éloquence en haut, un orateur démagogue pousse ses concitoyens à se soulever, tandis que son contraire, en-dessous, les invite à participer à la construction pacifique de la cité (cliché 3). Les Chourses-Coëtivy possèdent aussi un très beau manuscrit de Boccace (Des Cas des nobles hommes et femmes), dans la traduction de Laurent de Premierfait, manuscrit enluminé par le Maître de Marguerite d’Orléans, et qui appartenait initialement à l’oncle de Catherine, Prigent de Coëtivy, amiral de France.
Terminons par une remarque plus contemporaine: le 9e prince de Condé († 1830) avait reçu l'héritage des La Trémoille, dont la bibliothèque Chourses-Coëtivy. Le prince de Condé, dont le fils, le duc d'Enghien, avait été exécuté en 1804, lègue l'ensemble de ses biens au cinquième fils du roi Louis-Philippe, le duc d'Aumale.
Celui-ci, exilé à Twickenham (Orléans House) de 1848 à 1871, se tourne alors de plus en plus activement vers la bibliophilie, et il remarque la qualité de la bibliothèque Chourses-Coëtivy. Il lui consacre une Note, présentée à la Philobiblon Society en 1853 et publiée, toujours à Londres, deux ans plus tard. L’exposition de Chantilly prolonge d’une certaine manière ce travail, en illustrant de manière exemplaire l’essor de l’intérêt pour les livres et de la «distinction» par les livres dans l’environnement de la cour de France au tournant entre le Moyen Âge et l’époque moderne.
Disons-le: le temps, à Paris et dans la région, est en ce moment un véritable temps «automnal»… c’est-à-dire un temps idéal pour voir ou revoir une grande bibliothèque patrimoniale, celle de Chantilly, et pour en découvrir les richesses. 

NB: le catalogue interactif de l'exposition (42 p.) est disponible en ligne à l'adresse: http://www.domainedechantilly.com/fr/event/exposition-cdl-chantilly/ 

lundi 28 octobre 2019

Un colloque sur Ludovic Sforza

Ludovic Sforza, dit le More (1451-1508)
Le mécène de Léonard de Vinci, entre grandeur et décadence

Écu à l'effigie de Ludovic Sforza (Pinac. Ambros., Inv. 1200)
Prince de la Renaissance Italienne, dont le règne caractérise la transition entre le Moyen Âge et les temps modernes, Ludovic Sforza, dit le More (en référence à la mûre, symbole de prudence), est un personnage méconnu en France, pays où il passe pourtant la fin de sa vie. Cette lacune historiographique étonne, car l’héritage patrimonial et intellectuel légué par l’ancien duc de Milan est immense! Beaucoup plus célèbre de l’autre côté des Alpes, particulièrement en Lombardie, Ludovic Sforza n’a pourtant pas donné lieu à de vastes études historiques, alors que son œuvre rayonne bien au-delà du territoire qu’il administre.
Né en 1452 à Milan, Ludovic Sforza est issu de la dynastie qui règne par intermittence sur le duché de Milan depuis 1450, lorsque son père François Sforza, lié par son épouse à la famille Visconti, s’empare du pouvoir. Duc de Milan à partir de 1494, Ludovic Sforza rappelle le modèle des condottieri italiens, les chefs militaires qui accaparent le pouvoir. Il illustre aussi les grandes destinées familiales en Italie, au même titre que les Médicis, les Gonzague de MantoueÉÉles Visconti, les d’Este, ou encore les Doria. Pendant vingt ans, il développe son duché, en modernisant l’appareil militaire et en s’appuyant sur l’économie et le commerce. Sur la scène internationale, il est influencé par les empereurs du Saint-Empire romain germanique qui veulent maintenir leur autorité au nord de l’Italie, une région qui commande le stratégique passage des Alpes.
Ami des arts et des lettres, Ludovic Sforza est également célèbre pour avoir été le premier mécène de Léonard de Vinci, qui lui propose ses services en 1482 et réalise la fameuse Cène à Emmaüs. Entouré d’une cour brillante, il s’engage en faveur de la culture sous toutes ses formes: bâtisseur de palais, de châteaux et de bâtiments publics, il est passionné de musique, ami des humanistes, des poètes et des savants. En ce sens, il incarne le foisonnement intellectuel du Quattrocento italien, préfiguration de la Renaissance française.
Pendant les guerres d’Italie, le Milanais est occupé une première fois en 1498 par les armées du roi de France. En 1500, malgré la protection accordée par l’empereur Maximilien, le duc est fait prisonnier par Louis XII, puis incarcéré en 1504 dans un cachot du donjon de Loches où il s’éteint le 27 mai 1508. Sa chute préfigure le schéma politique décrit par Machiavel, qui observe que la concurrence entre les princes des cités-états est la raison première de leur déclin.

511 ans après la mort du prince déchu, ce colloque international est l’occasion de revenir sur le parcours du membre le plus connu de la famille de la «Force». Dans le cadre de l’année commémorative des 500 ans de la Renaissance, il s’agit de faire un état de la recherche franco-italienne et d’approfondir les connaissances sur ce personnage au parcours exceptionnel. Au total, cet événement ouvert à tous les publics est l’occasion pour le service «Ville d’art et d’histoire» de la Cité renaissance de Loches d’en savoir plus sur l’un des grands personnages majeurs de son histoire, tout en resserrant les liens l’unissant à la ville de Vigevano. Le colloque s’articulera autour des grandes facettes de la vie et de la personnalité de Ludovic Sforza.
- La figure de l’homme d’État: la famille Visconti-Sforza, sa naissance à Vigevano, son apprentissage politique, le duché de Milan et la péninsule italienne, l’administration de sa seigneurie, la politique des grands travaux, le rayonnement de la capitale milanaise.
Le prince mécène: son éducation aux arts et aux sciences, sa politique de soutien aux artistes, la vie de cour à Milan, les arts et le progrès des sciences en Italie à la fin du XVe siècle, les liens avec Léonard de Vinci.
- Le chef militaire: l’organisation des troupes milanaises, la géopolitique internationale, le développement des armes, les guerres d’Italie, la capture, l’emprisonnement et la mort à Loches.
Castello Sforzeco, Milan
Mardi 5 novembre, Espace Agnès Sorel – Loches
14h00 Ouverture du colloque
Fabrice Morio, directeur régional des affaires culturelles (DRAC) Centre-Val de Loire
Benoist Pierre, directeur du Centre d’études supérieures de la Renaissance, Tours
Marc Angenault, maire de Loches

Session 1 – Sforza, duc de Milan et prince mécène. Présidence: Cécile Souchon (Archives nationales)
14h30 Marcello Simonetta (American univ. of Paris, Sciences Po Paris): La jeunesse dorée de Ludovico il Moro, et sa vendetta contre Cicco Simonetta
15h00 Federica Masè (Université d’Évry- Paris Saclay): Les “ca’ del duca” : les palais des Sforza à Venise au milieu du XVe siècle
15h30 Pierre Aquilon (Université de Tours- CESR) : Le livre à Milan à la fin du XVe siècle
Discussion & pause
16h00 Frédéric Barbier (CNRS- EPHE): Les Sforza : une bibliothèque modèle transportée dans le royaume de France 
16h30 Federico Piseri (Università di Pavia): «La vostra illustrissima signoria me ha ad comandere et io ho ad obedire»: il carteggio di Ludovico il moro durante la minore età
Discussion & pause
17h30 Pascal Brioist (Université de Tours): Ludovic Sforza et Léonard de Vinci
Discussion & vin d’honneur

Mercredi 6 novembre, Espace Agnès Sorel – Loches
(matin)
8h30 café d’accueil
Session 2 – Un prince au cœur des guerres d’Italie. Présidence: Federica Masè (Université d’Évry Paris Saclay)
9h00 Nicolas Prévost (Collège Louis Lumière, Marly-le-Roi): Géopolitique de l’Italie au temps de Ludovic Sforza
9h30 Michele Maria Rabà (CNR Milano-Università di Pavia) et Mario Rizzo (Università di Pavia): Il duca dal confine. Antonio Trotti Bentivoglio e la (geo)politica sforzesca fra Lombardia, Piemonte e Liguria
10h00 Juan Carlos d’Amico (Université de Caen): Ludovico Sforza vu de Naples à la veille de l’invasion de Charles VIII en Italie
Discussion & pause
10h45 Amable Sablon du Corail (Archives nationales): L’alliance militaire suisse, au cœur de la lutte pour la suprématie en Italie (1494-1521)
11h15 Françoise Hildesheimer (Archives nationales): Charles VIII, roi voyageur
11h45 Laurent Vissière (Sorbonne-Université): La capture et la fin du More dans les plaquettes d’actualité
Discussion pause déjeuner

(après-midi) 13h30 café d’accueil
Session 3 – Le chef déchu et l’emprisonnement à Loches. Présidence: Stéphane Blond (mairie de Loches)
14h00 Pierre Papin (Service de l’archéologie du département d’Indre-et-Loire): Les recherches archéologiques de la tombe de Ludovic Sforza: bilan de la campagne de fouille de 2019 dans la collégiale Notre-Dame de Loches
14h30 Matthieu Gaultier (Service de l’archéologie du département d’Indre-et-Loire): Les recherches archéologiques de la tombe de Ludovic Sforza : premiers résultats de l’étude des sépultures
15h00 Aymeric Gaubert: Archives lapidaires d’un prisonnier: les graffitis de Ludovic Sforza à Loches
15h30 Christelle Breion (Université de Tours- CESR): La légende noire d’un prince-tyran: Ludovic Sforza et la ruine de l’Italie
16h30 Jean-François Thull (Cité royale de Loches): Les représentations de Ludovic Sforza dans l’historiographie française au XIXe siècle: heurs et malheurs d’un mal-aimé de l’histoire nationale
Discussion

17h30 visite guidée du cachot de Ludovic Sforza (Cité royale)
18h30 visite de l’exposition Images d’Italie (Ville de Loches/ Maison-Musée Lansyer)

vendredi 25 octobre 2019

Excursion en Italie du nord (7)

Nous avons ouvert ces excursions en Italie du nord en évoquant la grande figure du cardinal Federico Borromeo, archevêque de Milan et fondateur à la fois de la Bibliothèque Ambrosienne et de la Pinacothèque qui en est voisine. Nous retrouvons les Borromée en nous arrêtant aux portes de Milan sur le lac Majeur.
Cliché 1 (© Gallica)
Comme le nom le rappelle (< Buon Romei), la famille vient du Latium, mais les Borromée s’installent bientôt en Toscane, à proximité de Pise. Leur activité principale concerne la banque et le négoce quand, dans le troisième tiers du XIVe siècle, ils se transportent à Padoue et à Milan, et commencent à s’allier à des dynasties de nobles et de condottieri. Lorsque Vitaliano reçoit le titre de comte d’Arona (1439), il fonde l’implantation des Borromée dans la région du lac Majeur: leurs fiefs y atteignent bientôt une telle ampleur (plus de 1000km2) que l’on parlera d’«État borroméen» (Stato Borromeo), tandis que le contrôle sur l’une des plus importantes voies commerciales d’Europe, et la levée de l’octroi correspondant, confortent leur fortune financière –ces fiefs seront conservés jusqu’à l’arrivée des Français en 1797 (1). Dans le même temps, des comptoirs sont ouverts dans la péninsule ibérique (Barcelone et Burgos).
Il n’est pas de notre propos de dévider davantage l’écheveau d’une fortune pour laquelle la stratégie concertée entre les différentes branches du clan joue un rôle décisif (les mariages, mais aussi les oncles et les cousins…). Parmi les plus grandes figures, voici saint Charles Borromée (Arona, 1538- Milan, 1584): celui-ci est reçu docteur in utroque à Pavie (1559), où il fonde un collège parmi les plus importants d’Italie (le Collegio Borromeo). Si Montaigne fait le détour de Pavie, sur la route de son retour vers la France (1581), c'est pour découvrir les curiosités de la ville et des environs (la Chartreuse), sans négliger «les premiers ouvrages du bâtiment que le cardinal Borromée faisoit faire pour l’usage des étudians».
À la suite de l’élection de son oncle maternel comme pape (Pie IV, 1559), Charles est appelé à Rome où il participe activement à la gestion à la fois de l’Église et de l’État. Créé cardinal en 1560, il cumule titres et fonctions, mais il est aussi le fondateur d’une académie de beaux esprits en 1562 (l’Accademia delle notte vaticane), avant de prendre part très activement aux dernières sessions du concile de Trente. Sa nomination comme archevêque de Milan, en 1564, lui permettra de mettre systématiquement en œuvre la Réforme catholique dans sa province, en fondant ou en réorganisant des séminaires, et en encadrant la formation du clergé. Il décède à Milan des suites de la peste en 1584 (cliché 1)... et sera canonisé dès 1610.
Cliché 2
Le grand-père de l’archevêque, Federico Borromeo avait eu deux fils, l’aîné, Gilbert (II), et le cadet, Giulio Cesare (1517-1572). Ce dernier, qui aura une brillante carrière militaire, est le père de Federico (II) (1564-1631), que nous venons d’évoquer en tant que fondateur de l’Ambrosienne. Federico est en partie élevé dans l’entourage de son cousin le cardinal archevêque, et c'est peu de dire que sa vocation et sa carrière sont bientôt faites:  il entre au Collegio Borromeo de Pavie, avant de poursuivre ses études à Bologne et à Rome. Fait cardinal dès 1587, il sera archevêque de Milan en 1595 et y poursuivra le travail de rénovation engagé par son cousin. C’est lui qui fonde non seulement la Bibliothèque Ambrosienne (1609), mais aussi la collection d’art (future Pinacothèque, 1618) et enfin l’Académie Ambrosienne (1621). Ajoutons qu’il prendra une part décisive lors du procès en canonisation de Charles…
Cliché 3
Parmi les biens des Borromée sur le lac Majeur figure un petit archipel, au large de Stresa, l’archipel des îles Borromées, demeuré jusqu'à aujourd'hui en mains privées. C’est le neveu de l’archevêque Federico, Charles (III) Borromée, qui inaugure les travaux du palais monumental occupant la première île, Isola Bella. Le palais possède une petite salle de bibliothèque, avec des exemplaires des XVe-XVIIIe siècles: les peintures exposées dans la salle gardent notamment le souvenir de Charles (IV) Borromée, vice-roi de Naples au début du XVIIIe siècle (cliché 2). Un autre meuble de bibliothèque se rencontre à Isola Madre, où le palais présente surtout, pour l’historien du livre un ensemble exceptionnel de pièces d'un théâtre de marionnettes qu’entretenaient les princes aux XVIIIe et XIXe siècles.
Cliché 4
Nous connaissions bien évidemment les théâtres de château, dont nous conservons parfois même les éléments (livrets, etc.) du répertoire. Mais, à Isola Madre, il s’agit de tout autre chose, d’un genre que l’on considérerait comme mineur, et dont la tradition serait plutôt à chercher du côté de la rue et des foires que du côté des châteaux. L’intérêt donné par une richissime famille de la plus haute noblesse au spectacle de marionnettes, et le plaisir pris à le suivre, seraient-il partie d’un mouvement plus large, dans lequel prennent place aussi bien le goût des bergeries que la curiosité nouvelle, à la fin de l’Ancien Régime, pour des formes textuelles relevant de ce qu’il est convenu de considérer comme la «littérature populaire»?
Les «marionnettes au château» combinent effectivement un genre lié à la culture populaire, mais dans un cadre tout particulièrement «distingué» –les souverains de passage ne dédaignent pas d’être invités par leurs hôtes à en suivre une représentation.
Quoi qu’il en soit, à Isola Madre, on conserve non seulement les marionnettes elles-mêmes, dans leurs costumes d’époque (cliché 3), mais aussi les somptueux décors et les éléments de mise en scène, sans oublier les manuscrits ou les plaquettes imprimées donnant le texte des pièces représentées (cliché 4). 

Notes
1) La circulation entre Milan et le lac Majeur est facilitée par l’utilisation de la rivière Ticino, et du grand canal (dit Naviglio grande) qui rejoint Castellana et Boffalora à la métropole lombarde.
2) Marina Gorla, Le Marionette di Casa Borromeo, Bologna, CLUEB, 1987.