mardi 25 août 2015

Barcelone, terre de frontière

En visitant Barcelone, nous pensons aux lignes de fracture chères aux géomorphologues: ces lignes le plus souvent invisibles, mais qui sont celles où les plaques tectoniques se rencontrent, et dans la proximité desquelles se produisent, encore aujourd’hui, les phénomènes volcaniques et les tremblements de terre dont certaines régions sont coutumières. Le concept est-il transposable en histoire, dès lors que nous explorons la succession des siècles? Nous aurions tendance à répondre «oui», mais en ajoutant immédiatement un codicille selon lequel, si lignes de fracture il y a, elles doivent être contextualisées: autrement dit une ligne de fracture pourra être observée dans un certain contexte et à une certaine époque, qui aura disparu quand les conditions d’observation auront elles-mêmes changées. À l’intérieur du royaume de France, et de la France contemporaine, combien de frontières, matérialisées par la présence de fortifications parfois impressionnantes (comme dans notre paisible Touraine, sur les frontières du duché d'Anjou), ou dont le souvenir perdure à travers la géographie institutionnelle (notamment la géographie ecclésiastique), et qui sont aujourd'hui bien éloignées d’une quelconque frontière au sens géographique usuel du terme?
À Barcelone, nous sommes pourtant sur une double frontière, dont la visite du remarquable Musée d’histoire de la ville (MUHBA) permet de se faire une idée: frontière de l'acculturation (la ville fonctionne selon des modalités économiques, sociales, culturelles et autres très différentes de son plat pays), et frontière à proprement parler politique. Nous ajouterons qu’il est d’autant plus intéressant de suivre ces phénomènes, qu’ils s’accompagnent de changements parallèles dans les modalités et dans les pratiques de l’écriture.

Le site de Barcelone a d’abord été occupé par les Ibères, un peuple alphabétisé dont l’écriture combine signes syllabiques et signes alphabétiques (Ve s. av. J.-C.): cette  écriture serait dérivée d'un alphabet de la Méditerranée orientale, soit le phénicien, soit le grec. Apparue au Ve siècle, elle cède la place à l'écriture latine au Ier siècle avant notre ère.
Graffiti ibère, sur un fragment de vase du IIe siècle av. J-C. (on distingue un nom propre: UATINAR). (Coll. MUHBA)
Les Romains, qui succèdent aux Ibères au IIIe siècle avant notre ère, importent toutes sortes de pratiques d’écriture et de lecture, que nous reconstituons en partie par l’archéologie. Plus que par les témoignages nombreux relatifs à la vie quotidiennes, nous sommes frappés par le regard à la fois triste et détaché de ce Barcelonais du Bas-Empire qui semble nous dévisager par delà le silence des siècles (même impression que devant certains portraits du Fayoum).
Scène de chasse, IVe s. (détail. Coll MUHBA)
Le christianisme s’implante à Barcino (Barcelone) au début du IVe siècle de notre ère, et son souvenir perdure à travers la présence de saint Cucufat, martyr originaire d’Afrique du Nord exécuté en 304. Une dizaine d’années plus tard, et le christianisme devient religion d’État (313): une tombe chrétienne du Ve siècle nous fait sentir la tristesse, en même temps que la confiance, de parents frappés par la disparition de leur fils âgé seulement de trois ans mais dont ils recommandent l'âme à Dieu…
Hic requiescit Magnus puer fidelis in pace qui vixit anni III (coll. MUHBA)
Peu à peu, alors que la domination de Rome se fait plus incertaine, le pouvoir de l’évêque tend à s’imposer dans la ville. Le prélat est établi dans son palais, à proximité de la cathédrale et du baptistère, dont une inscription du VIe siècle témoigne de l’implantation des formules chrétiennes. 
O IUBET RENUNCIARE [IN]IMCUM DOMINI (inscription du VIe s., baptistère de Barcelone. Coll. MUHBA)
Après la chute de l’Empire romain, Barcelone passe sous la domination des Wisigoths, mais ceux-ci  ne représentent jamais qu’une minorité romanisée de la population. Au VIIIe siècle, ce sont les Arabes qui entrent en scène, mais ils ne restent qu’un siècle à peine sur le site de Barcelone: avec la reconquête carolingienne, le fleuve Llobregat marque pour plusieurs siècles la frontière entre deux mondes, et le comté de Barcelone est réellement un territoire de marche frontalière.
Inscription arabe (coll. MUHBA)
La marche d’Espagne est organisée par Charlemagne au début du IXe siècle, avec les deux acteurs-cléfs de l’administration carolingienne, celui du comte (comes), représentant l’empereur, et celui de l’évêque, pasteur de la communauté chrétienne. On connaît la suite: avec l’affaissement du pouvoir impérial, les comtes de Barcelone se constituent en dynastie de souverains autonomes, tandis que leur alliance avec la dynastie royale d’Aragon prélude paradoxalement à un certain effacement du comté sur le plan politique (sous Raymond Bérenger IV, 1131-1162).
Mais, dans l’intervalle, un nouveau pouvoir émerge et s’impose: celui des grandes dynasties bourgeoises, dont la fortune est liée à l’activité du port et au grand négoce, et qui obtiennent en 1284 le privilège de pouvoir pratiquement gérer leur ville de manière autonome. La fortune de Barcelone se jouera désormais du côté de la mer… jusqu’à la rencontre de Christophe Colomb et des rois catholiques, précisément à Barcelone, en 1493. L’avenir se tourne désormais, pour un temps, du côté de l’Atlantique, tandis que l’union de la Castille et de l’Aragon repousse la Catalogne et sa capitale de Barcelone à un rôle politique plus secondaire. Pour autant, la frontière perdure toujours, et les prochaines élections législatives espagnoles auront aussi, en Catalogne, la valeur d’un test sur le choix éventuel de l’indépendance….

La catégorie de la frontière est bien évidemment l'une de celles qui s'articulent le plus étroitement avec la catégorie des transferts. 

samedi 22 août 2015

Acculturation et appropriation: à propos de Tarragone

De Ségovie à Tarragone, le voyageur découvre des ensembles médiévaux très remarquables, qu’il s’agisse du monastère cistercien de Poblet ou de la charmante petite ville ancienne de Montblanc. Mais nous voici, à Tarragone (Tarraco), dans la capitale d’une province romaine de première importance, depuis que Cneius Cornelius Scipion en a choisi le port comme base de ses opérations contre les Carthaginois (218 av. J.-C.): la première garnison romaine s’établit sur les hauts de la ville actuelle. Il s’agit, pour Rome, de s’assurer de la suprématie maritime, donc commerciale et politique, à l’encontre de Carthage, et la gens des Scipion joue en l’occurrence un rôle essentiel: l’oncle de Cneius Cornelius obtient la construction de la première flotte romaine, et son père s’empare des îles de Corse et de Sardaigne.
Après la destruction de Carthage, au milieu du IIe siècle avant notre ère, la mer Tyrrhénienne et la Méditerranée occidentale seront romaines pour plusieurs siècles. Cette unité se retrouvera, dans une certaine mesure, lorsque les rois d’Aragon domineront successivement les Baléares (1229), le royaume de Valence (1238), la Sicile (1282) et la Sardaigne (1329). Nous avons souligné l’importance de cette petite «mer intérieure», trop négligée des historiens du livre, dans la première diffusion de l’imprimerie au XVe siècle. À l’époque romaine, la traversée d’Italie en Espagne peut ne prendre que quatre jours…
La décadence de l’Aragon, au début de l’époque moderne, sera due paradoxalement à l’union avec la Castille, qui éloigne les grands centres politiques de la côte, et à la découverte de l’Amérique, qui repousse le commerce de Méditerranée à une position secondaire. 
Mais revenons à Rome. Les monuments et vestiges archéologiques aujourd’hui conservés à Tarragone souligne le rôle de la ville comme capitale de la province d’Hispanie citérieure (la province la plus étendue de l’empire), mais ils montrent toute l’importance de la représentation politique dans l’ordre établi par Rome: Tarraco servira de modèle pour un certain nombre d’autres capitales de province.
César fait du camp militaire (castrum) une colonie romaine, où Auguste lui-même réside en 26 et 25 av. J.-C., quand le réseau routier est réorganisé: depuis Narbonne, la Via Augusta rejoint l’Espagne méridionale (Gadès), en passant par Tarraco. Mais le changement principal date du Ier siècle de notre ère, lorsque la ville est dotée d’un ensemble impressionnant de bâtiments publics: avec Vespasien (70), les Hispaniques reçoivent le droit de citoyenneté latine, et on entreprend à Tárraco la construction d’un forum provincial, sur deux terrasses surplombant la mer. Les bâtiments en sont dévolus, en haut, au culte impérial (avec le temps d'Auguste, à l'emplacement de l'actuelle cathédrale), et en bas aux services de l’administration (probablement abrités dans de gigantesques galeries voûtées: cliché 1). Une vingtaine d’années plus tard, l’ensemble est complété, en contrebas, par la construction du cirque (cliché 1). Deux aqueducs, dont l’un de quarante kilomètres, alimentent alors la ville en eau. 
Deux villes se dégagent ainsi du nouveau dispositif, la ville officielle, en haut, les quartiers d’habitation en contrebas –et jusqu’au port, lequel se situe en dehors des murailles. Le monumental cirque de Tarraco, que l’on visite toujours, est lui aussi construit un petit peu à l’écart des anciennes murailles. Le Musée archéologique propose peu de vestiges relatifs à ce qui intéresse au premier chef l’historien du livre, en dehors des vestiges épigraphiques (inscriptions honorifiques, rituelles ou funéraires de toute sorte). Mais il n’y a rien de surprenant à ce que Tarraco soit très tôt touchée par le christianisme (déjà par l’apôtre Paul?), ni à ce que les admirables vestiges de villae suburbaines (avec leurs bibliothèques?) rendent témoignage à la fois d’une civilisation particulièrement raffinée (cf les mosaïques: cliché 3), et d’une ouverture précoce à la foi nouvelle. L’évêque de Tarraco se substituera un temps aux pouvoirs séculiers entrés en pleine décadence à l’époque des invasions. 
À l’heure où la question de «l’héritage de l’Europe» est constamment posée, la visite de Tarragone nous donne ainsi un certain nombre de clés qui viennent éclairer notre propre histoire... dont il paraît difficile de prétendre qu’elle n’a à voir ni avec l’antiquité classique (romaine au premier chef), ni avec le christianisme.

lundi 17 août 2015

Une excursion à Ségovie

Ségovie, ville moyenne de l’Espagne contemporaine, a pourtant joué un rôle majeur du point de vue de l’histoire du livre. Au pied de la Sierra de Guadarrama, un éperon rocheux très étroit se dresse au confluent de l’Eresma et du Clamores, et une fortification est établie déjà par les Celtibères sur ce site facilement défendable et disposant de ressources en eau. Cette position du futur Alcázar, à l’extrémité de la vieille ville, est particulièrement spectaculaire (cliché 1). La première cathédrale avait été élevée face à lui, avant qu’elle ne soit abandonnée à la suite des troubles du début du XVIe siècle. L’emplacement est aujourd’hui occupé par un jardin public.
Les Romains, qui se sont emparés de la péninsule Ibérique à la suite des guerres puniques, font de Ségovie une des villes importantes de la province d’Espagne citérieure. Le célèbre aqueduc donne une idée des travaux colossaux entrepris par eux non seulement pour des nécessités pratiques, mais aussi pour mettre en scène le nouvel ordre politique. Un fragment de près de 800m en subsiste, remarquablement conservé, à l’entrée même de la vieille ville, et l’aqueduc se continue sous terre sur toute la longueur de celle-ci.
Aux Romains succèdent les Wisigoths, puis les Arabes, mais Ségovie ne conserve que peu de vestiges visibles de ces époques. Le site est reconquis par Alphonse VI «le Brave» à la fin du XIe siècle. La cour de Castille reste longtemps ambulante, mais à côté de Valladolid, Ségovie s’impose dès lors peu à peu comme une des résidences favorites des rois. Jean II († 1454) fera profondément transformer l’Alcázar, sur le modèle d’une résidence royale. Les difficultés dynastiques s’accumulent pourtant sur la tête de son successeur, Henri IV, de plus en plus contesté: sa demi-sœur, la future Isabelle de Castille, a épousé à Valladolid son cousin, Ferdinand d’Aragon (1469), et le nouveau pape, Sixte IV, donne son approbation au mariage. Après la mort du roi (1474), c’est à l’Alcázar de Ségovie qu’Isabelle sera proclamée reine de Castille.
Ancien étudiant en droit à Salamanque, Juan Arias Dávila est d’abord l’administrateur du studium generale de Ségovie, avant d’être nommé évêque de la ville en 1466. Ce juriste et théologien est un aussi un humaniste, qui souhaite engager un processus de profondes réformes dans son diocèse. Nous le retrouvons, en 1470, à Rome, en même temps que le doyen du chapitre cathédral de Ségovie, Juan López. Pour ce dernier, il s’agit d’obtenir des indulgences plénières en vue du financement de la nouvelle cathédrale, mais il a aussi pu être en charge d’une autre mission, peut-être à la demande du prieur du monastère dominicain de Sainte-Croix de Ségovie (la première maison dominicaine dans la péninsule), Tomás de Torquemada lui-même: s’informer sur l’art nouveau de la typographie, avec l’objectif éventuel de l’établir dans la péninsule ibérique.
On sait en effet que les premiers typographes, tous venus d’Allemagne, sont installés en Italie au plus tard depuis 1464, d’abord à Subiaco (dont le cardinal Juan de Torquemada, l’oncle de Tomás, était précisément abbé), puis à Rome. Le cardinal est une personnalité très intéressé par l’art nouveau de la typographie, et le premier auteur contemporain à voir imprimer ses propres écrits (Meditationes vitae Christi, 1467). Or, du 1er au 10 juin 1472, un synode diocésain se tient dans l’église Ste-Marie d’Aguilafuente, une bourgade à une quarantaine de kilomètres au nord de Ségovie. Pour Dávila, il s’agit de mettre en œuvre un ensemble de réformes concernant aussi bien le clergé que les laïcs, et une grande attention est donnée à la publicité des décisions prises. Le premier livre imprimé en Espagne que nous conservions est précisément constitué par le Synodal d’Aguilafuente, qui donne le détail de celles-ci (cliché 2: fac-similé)
Ce travail de commande a été effectué par un technicien allemand, Juan (Johann) Párix, qui indique lui-même dans ses colophons être originaire de Heidelberg. Párix a peut-être appris l’imprimerie à Mayence, voire à Strasbourg ou encore à Bâle, mais il vient certainement de Rome lorsqu’il arrive à Ségovie –comme le suggèrent un certain nombre de caractéristiques formelles du Synodal. Il aurait travaillé dans l’un des premiers ateliers typographiques romains, et il est possible qu’il se soit établi, à Ségovie, dans la maison que la tradition désigne comme la «maison de l’imprimeur», à l’entrée de l’actuelle rue Velarde, face à l’Acázar et à la cathédrale (cliché 3).
Pourquoi Ségovie, et non pas une des grandes villes de la côte méditerranéenne, comme Valence ou Barcelone? D’une part, il s’agit pour l’imprimeur de répondre à une commande, et, d’autre part, Ségovie est alors une ville riche, un centre politique majeur et le siège d’un studium generale important assurant la propédeutique aux études supérieures. Párix réalise au moins huit, peut-être neuf, éditions à Ségovie (d’après l’ISTC), avant d’abandonner la ville en 1474-1475. Nous le retrouvons bientôt comme le prototypographe de Toulouse, où il continuera à travailler, publiant notamment des titres en espagnol ou d’auteurs espagnols. Il décède à Toulouse en 1502. Il est possible qu'il ait dû quitter la péninsule après avoir imprimé le De confessione de Pedro de Osma, titre condamné par l’Inquisition à Saragosse en 1478, et à nouveau condamné en 1479.
La richissime bibliothèque de la cathédrale de Ségovie conserve toujours, aujourd’hui, un certain nombre de livres légués par l’évêque Dávila, outre le seul exemplaire connu du célébrissime Synodal, le manuscrit du Codex canonum ayant apparemment servi pour le travail d’impression, et cinq autres exemplaires des éditions anciennes du prototypographe. Pratiquement tous les exemplaires incunables attribués à l’atelier de Párix à Ségovie et aujourd’hui conservés se trouvent dans les bibliothèques espagnoles, celle de la cathédrale de Ségovie au premier chef. 
Voici en définitive une excursion qui nous aura fait retrouver presque à l’improviste un certain nombre de thèmes majeurs: celui des transferts, d'abord, avec cet exemple qui nous conduit d’Allemagne en Italie, puis d’Italie en Espagne, et finalement en France –nous avons présenté ailleurs le rôle de la mer Tyrrhénienne dans les premiers développements de l’imprimerie. Les thèmes aussi des réseaux, par lesquels s’opèrent précisément les transferts, et de l’innovation. Nous ne croyons en revanche pas une seconde, s'agissant de cet exemple, à la pertinence de la problématique opposant centre et périphérie: Ségovie est certes une ville périphérique par rapport à la vallée du Rhin, et elle est une ville d’importance secondaire par rapport à d'autres grandes villes européennes ; elle n’en est pas moins la première ville d’Espagne où l’on ait imprimé, précisément parce que, à ce niveau, ce sont certains facteurs spécifiques qui jouent le rôle principal –ceux que nous avons essayé de présenter dans le billet d’aujourd’hui. Enfin, au passage, le dossier Párix permet de souligner un point souvent négligé, et qui concerne le rôle essentiel de Rome dans la première diffusion de l'art nouveau de la typographie.

Aimé Lambert, « Jean Parix. Imprimeur en Espagne (1472?-1478?), puis à Toulouse », dans Annales du Midi, t. 43, n° 172, 1931, p. 377-391.
Fermín De Los Reyes Gómez, « Segovia y los orígenes de la imprenta española », dans Revista General de Información y Documentación, vol. XV, n° 1, 2005, p. 123-148 (et les autres travaux de cet auteur).
À Toulouse, Parix a aussi travaillé sur un autre dossier emblématique des transferts, dossier que nous avons déjà évoqué, à savoir celui de la Mélusine traduite de français en castillan: voir à ce sujet Laura Baquedano, « Le pouvoir du livre : stratégies des imprimeurs dans les seuils de l'Historia de la linda Melosina (1489) », dans Cahiers d’études hispaniques médiévales, 2012, n° 35, p. 233-242.

samedi 15 août 2015

L'Escorial: censure à la bibliothèque

Le fils aîné de Charles Quint et d’Anne d’Autriche, Philippe II d’Espagne (né à Valladolid en 1527), est le souverain le plus puissant d’Europe. Son éducation a été particulièrement soignée, et il est très tôt appelé à la gestion des affaires publiques, lorsque son père doit quitter la péninsule. Duc de Milan dès 1543, il épouse dix ans plus tard Marie Tudor, reine d’Angleterre (1553), et reçoit la couronne de Naples (1554). Enfin, il succède pleinement à son père pour les anciennes possessions de Bourgogne (1555), puis pour la couronne d’Espagne et ses possessions d'outre-mer (1556). Il épousera Élisabeth de France en 1559, ce qui lui permettra de prétendre à la succession d'Henri III après l'assassinat de celui-ci. 
Philippe II est le souverain de la Contre-Réforme, et il place la défense de la foi catholique au cœur de sa politique –et de sa vie: il soutient les décisions du Concile de Trente, admises en Espagne comme lois fondamentales, et il impulse les entreprises contre les Turcs, qui aboutissent notamment à la victoire de Lépante en 1571. La lutte traditionnelle contre la France s’ouvre par une victoire écrasante, à la bataille de Saint-Quentin (1557). Cette décennie 1560 est peut-être celle de l’apogée du règne, alors que la période suivante sera marquée par l’engagement de la lutte contre l’Angleterre, par les débuts de la «Guerre de 80 ans» aux Pays-Bas, et par l’échec définitif  des entreprises visant à s’imposer en France.
Si Philippe II transfere en 1561 la cour royale à Madrid, faisant dès lors de cette ville la capitale espagnole, il lance en même temps la construction du gigantesque monastère-palais de l’Escurial (El Escorial), à une cinquantaine de kilomètres de là, dans un lieu retiré au pied de la Sierra de Guadarrama. L’entreprise répond au vœu prononcé par le souverain à la suite de la victoire de Saint-Quentin, le 10 août 1557, jour de la Saint-Laurent. Le complexe comprend un monastère, le palais royal, et la nécropole de la dynastie espagnole. L’architecte Juan de Toledo, qui a lancé le chantier, meurt en 1567, et son assistant Juan de Herrera lui succède: malgré le gigantisme, les travaux ne dureront que vingt-et-un ans, et l’ensemble se signale par son unité de conception et de style. Le choix est celui d’une rigidité et d’une sobriété certaines, à l’extérieur comme à l’intérieur, notamment dans les appartements privés. Au total, le symbole est étonnant, du souverain aux pleins pouvoirs qui veut se tenir le plus proche possible de Dieu.
Au centre de la façade principale (façade ouest), au deuxième étage, se trouve la grande galerie (54 m) abritant la bibliothèque, qui est sans doute la première grande bibliothèque moderne d’Europe –entendons, une bibliothèque dans laquelle les traditionnels pupitres ont laissé la place à une série d’armoires murales sur tout le pourtour de la salle. Nous savons que la bibliothèque est achevée en 1584, tandis que l’architecte lui-même, Herrera, est chargé du mobilier d’aménagement.
La décoration picturale est particulièrement intéressante, et a fait l’objet d’un certain nombre de travaux: elle a été réalisée pour l’essentiel par le peintre bolonais Peregrino Tibaldi, choisi par Philippe II pour ce chantier. Le programme pictural nous conduit, selon un ordre supposé chronologique, de la tradition savante antique (avec la représentation de l’école d’Athènes, illustrée par les figures de Socrate et de Zénon) à la « science des sciences », alias la théologie, véritable clé de voûte des connaissances humaines. Le progrès et la validité des connaissances sont ainsi directement liés au triomphe de la foi catholique.
© La Bóveda de la Biblioteca Real, S. Lorenzo del Escorial, EDES, 2010, p. 38.
Arrêtons-nous aujourd’hui sur un simple détail. Le tableau en demi-lune mettant en scène la Théologie surmonte lui-même une toile rectangulaire, sous-titrée «Concilium Nicenum»: rappelons que le premier concile de Nicée est réuni par l’empereur Constantin en 325, qu’il vise à réduire les difficultés dogmatiques entre les différentes communautés chrétiennes, et qu’il est considéré comme le premier concile œcuménique de l’Église. Il est notamment marqué par la condamnation de l’hérésie d’Arius, ce qui est précisément l’épisode choisi par le peintre pour sa représentation. Le concile est présidé par l’empereur, au premier plan, lequel est entouré par le groupe des évêques. Le deuxième personnage principal est cependant Arius lui-même, dans une robe mauve: il vient d’être confondu et tombe lourdement à terre, alors que sa chaise vient juste de se briser. Face à lui, Constantin est en train de livrer au feu des feuilles portant les propositions d’Arius.
Il nous semble remarquable de découvrir ainsi à l’Escurial une des premières représentations figurées mettant en scène, dans une bibliothèque, la destruction des écrits et des livres par le feu, selon un modèle que nous avons retrouvé au XVIIIe siècle, notamment à Eger. Rien que de logique à cela: le concile de Trente, si cher à Philippe II, ne traite-t-il pas dans plusieurs de ses sessions de la définition des livres sacrés, de la censure des livres et de l’Index des livres interdits?

Michael Scholz-Hansel, «Las obras de Pellegrino Tibaldi en el Escorial: un resumen original del Arte italiano del su tempo», dans Imafronte, 8-9 (1992-1993), p. 389-401.
Et, pour une visite virtuelle de la bibliothèque: Bibliothèque de l’Escurial (attention! Le maniement de la sphère n’est pas si facile…).

dimanche 9 août 2015

Nouvelle publication: Pierre Benoit

Pierre Benoit, maître du roman d’aventures,
publié sous la direction d’Anne Struwe-Debeaux, préface de Gérard de Cortanze,
Paris, Hermann, 2015,
312 p., ill.
ISBN 978 2 7056 9081 6

Sommaire
Gérard de Cortanze, Préface
Anne Struve-Debeaux, Avant-propos
Frédéric Barbier, Pierre Benoit et l’histoire du livre
Luc Rasson, Modernité de Pierre Benoit?

L’aventure réinventée
Hossein Tengour, La prose de Pierre Benoit: entre roman d’aventure et récit poétique
Paul Kawczak, La mort de l’aventurier
Edith Perry, Mademoiselle de La Ferté: une poétique de l’ambiguïté 

L’autre, l’ailleurs
Jean Arrouye, Erromango, un bilan négatif de la colonisation
Hélène Tatsopoulou, Saint-Jean d’Acre de Pierre Benoit, à la croisée des cultures et des passions 

Aux sources de l’œuvre
Chantal Foucrier, L’Atlantide ou l’art d’accommoder les restes
Thierry Ozwald, Pierre Benoit, un disciple de Mérimée
Anne Struve-Debeaux, Réalité contemporaine et création littéraire dans Notre-Dame de Tortose
Stéphane Maltere, Ce que nous apprend un manuscrit de Pierre Benoit: le cas de La Sainte Vehme (1958)

La part de l’érudition
v Catherine Helbert, La réception de Pierre Benoit par La NRF et Benjamin Crémieux. De l’éreintement… à la louange?
Jean-François Croz, Pierre Benoit et le monde savant: entre séduction et dérision

Adaptations cinématographiques
Erik Pesenti-Rossi, Antinéa au cinéma: mythe, pastiche, «normalité»
Peter Schulman, Le Lichtspiel saharien de Pabst: L’Atlantide sur le divan du désir

Regards d’écrivains
Henri Lhéritier, Une verticale de Pierre Benoit
Stéphane Héaume, Pour Pierre Benoit

vendredi 31 juillet 2015

Au pays des livres

Le Vieux pont, sur la Gartempe
Nous voici aujourd'hui en Poitou. Montmorillon est une sous-préfecture du département de la Vienne, dans un site encaissé de part et d’autre de l’ancien pont permettant de traverser la charmante rivière de la Gartempe. Sur le plan historique, la région est pourtant une région de frontière, avec les conséquences tragiques qui s’ensuivent du XIVe au XVIe siècle: Montmorillon est un temps anglaise, puis, reconquise par les troupes royales, elle est à nouveau détruite à plusieurs reprises par les Protestants, avant de se donner aux Ligueurs et d’être pillée par les «Royalistes» en 1591.
Ce petit centre agricole et industriel cherche aujourd’hui un nouvel élan dans le domaine du tourisme et des activités culturelles. Parmi celles-ci, Montmorillon a fait le choix du livre: elle est l’une des huit «villes, cités et villages du livre» que recense notre pays. Un salon du livre se tient chaque année à la mi-juin depuis 1990, et, dix ans plus tard, la ville prend le titre officiel de «Cité de l’écrit et des métiers du livre», favorisant l’installation et le développement de librairies et d’activités diverses autour du livre.
Pour décorer le pont,... un massicot
La «Cité du livre» est localisée dans l’ancien quartier au-delà du Vieux pont de 1404 (cliché). Elle est jalonnée de panneaux pédagogiques présentant (brièvement!) les différents aspects de l’histoire du livre, et s’ouvre par un point accueil abrité dans le bâtiment de «La Préface». Une exposition présente, en ce moment, l’histoire de la machine à écrire et de la machine à calculer. Puis le promeneur déambule agréablement dans les quelques rues du quartier joliment restauré, pour y découvrir les librairies d’ancien, ateliers spécialisés (calligraphie, restauration, etc.) et autres galeries d’art.
Il n’y a pas si longtemps, on s’inquiétait de la montée en puissance de l’informatique et d’Internet, et parallèlement, du déclin annoncé de la «galaxie Gutenberg». Il n’est pas question de remettre ici en cause l’importance de la «révolution informatique» pour l’imprimé, mais nous constatons aujourd’hui que ses contrecoups s’étendent bien au-delà de ce seul domaine, et dans des secteurs auxquels nous n’aurions pas pensé a priori (par ex.,… les taxis).
Les difficultés de nombreux libraires de détail sont évidentes, face à l’omniprésence des grandes centrales connectées qui ont investi le champ de la distribution. Pourtant, des possibilités certaines restent ouvertes, même dans des géographies qui ne sont pratiquement pas liées à une quelconque tradition livresque. Les facteurs de dislocation jouent aussi comme des agents de restructuration: les libraires installés à Montmorillon ne réalisent évidemment pas l’essentiel de leurs affaires avec la clientèle locale ou régionale, même quand, effet d'annonce oblige, les estivants se font un petit peu plus nombreux. Ce sont des libraires d’ancien (ou d’antiquariat moderne), auxquels Internet permet de s’informer sur les titres éventuellement disponibles, et surtout de faire connaître et d’écouler une partie de leur catalogue en France et à l'étranger.
Au pays des livres aussi, il est besoin d'une carte
Il serait pourtant dommage, pour ceux qui sont dans la région, de ne pas en profiter pour faire l’excursion de Montmorillon, et s’y adonner à l’agréable divertissement consistant à fouiller, au fil des rayonnages, dans une vraie librairie, qui plus est installée dans un pittoresque quartier, pour y découvrir ces titres que l’on ne cherchait pas, mais que l’on est d’autant plus content d’avoir trouvés. Ajoutons que l’excursion devrait se prolonger, au nord, le long de la pittoresque vallée de la Gartempe, jusqu’au site exceptionnel de Saint-Savin (avec ses peintures romanes), et jusqu’au charmant village d’Angles-s/Anglin, l’un des plus beaux villages de France (selon la formule consacrée).

mercredi 29 juillet 2015

Le Werther de Chodowiecki, ou La mise en scène du drame

Un petit mot, aujourd’hui, au sujet de l’illustration.
Le Werther de Goethe est un roman pour l’essentiel composé de lettres, et divisé en deux parties. Sa traduction française donnée à Maestricht en 1776 se présente de manière élégante, dans le format courant de l’époque (in-douze), chaque partie étant introduite par une page de titre elle--même décorée d’une vignette sur cuivre de Daniel Nikolaus Chodowieki. Issu d’une famille de négociants de Danzig /Gdansk en 1726, Chodowiecki réussit pourtant à éviter la carrière à laquelle il était destiné, pour se lancer dans la peinture, le dessin et la gravure. À l’âge de cinquante ans (1776), il s’est imposé comme l’un des artistes les plus renommés d’Allemagne, auquel les principaux libraires éditeurs font appel pour illustrer leurs nouveautés. Parmi eux, le parisien Jean-Edme Dufour, associé à Maestricht avec son confrère suisse, Philippe Roux, pour leur édition du Werther en français.
Les deux petits cuivres nous donnent l’occasion de revenir un instant sur la question de l’illustration des textes imprimés. Les scènes représentées, d'une manière qui évoque le théâtre, sont emblématiques du roman de Goethe. En tête, voici Charlotte, dans une robe de bal pourtant relativement simple (on annonce en fait une sorte de partie de campagne). Elle est entourée de six enfants auxquels elle distribue des tartines de pain beurré (p. 51-52), mais lève les yeux dans l’instant même où Werther se présente à la porte pour l’accompagner au bal. C’est là la scène initiale de leur amour: Werther passe un petit peu par hasard dans la «maison de chasse» du «bailli S.», dont il a fait la connaissance, et il découvre à l’improviste «le trésor caché dans cette retraite» (p. 48). 
En tête de la seconde partie, Chodowiecki a représenté, dans un cadre plus sombre, la scène même du drame final, à savoir la chambre de Werther. On devine, à la présence d’une main, le cadavre allongé sur le lit dont les rideaux sont tirés. À gauche du lit, une «silhouette» de Charlotte découpée sur le mur et, entre les deux fenêtres, un bureau ouvert, avec une lettre et un pistolet; un deuxième pistolet est posé sur le fauteuil devant le bureau.
Nous approchons de Noël, la fête familiale par excellence, et Charlotte veut rompre avec Werther, faute d'avoir avec lui des relations moins passionnées. Le soir, Werther écrit à Albert, le mari de Charlotte, pour lui demander de lui prêter ses pistolets en vue d’un voyage qu’il doit faire. C’est la scène la plus célèbre du roman (2e partie, p. 184): Albert lit la lettre, déclare «Je lui souhaite un bon voyage», et se tourne vers Charlotte pour qu’elle remette les pistolets au domestique. Charlotte pressent le drame, et se retire, bouleversée, dans sa chambre. Werther, de son côté, rédige une dernière lettre à celle qu’il aime, et se suicide, assis à son bureau, seul au cœur de la nuit.
Les deux illustrations de Chodowiecki encadrent ainsi exactement l’histoire de la malheureuse passion de Werther, de l’instant de sa naissance à celui de sa destruction brutale. L’opposition la plus sensible est celle de la mise en scène: à la première partie, la pièce est nue, et tout l’intérêt se concentre sur les personnages. Nous voyons, d’une certaine manière, par les yeux des amoureux, pour lesquels le monde extérieur n’existe soudainement plus, hors les liens d’affection de Charlotte pour ses jeunes frères et sœurs. Pour la seconde partie en revanche, l’artiste nous donne la représentation précise de la chambre de Werther, avec un certain nombre de détails liés au drame (les pistolets, le fauteuil et le bureau, la lettre, la fenêtre): le monde des amoureux est désormais vide, la présence humaine ne peut qu’être devinée à la petite silhouette de la main tombée sur le lit, en arrière-plan.
Au moment crucial où l’on découvre le drame, l’esprit enregistre  avec une précision d’autant plus grande les détails de son cadre. Pour autant, la mise en scène achoppe ici sur l’essentiel: dans le roman, Werther n’est pas allongé sur son lit lorsqu’il se suicide. On peut supposer que l’artiste a renoncé à l’image par trop tragique du suicide: Werther, « baigné dans son sang » (p. 197), le crâne brisé, effondré après les «mouvements convulsifs» causés par le douleur. Il préfère une représentation abstraite de la mort, et s’écarte ainsi de la lecture littérale du texte de Goethe (d'une certaine manière, Werther se suicide abrité derrière les rideaux). Pourtant, cette représentation détaillée d’une chambre en définitive très ordinaire acquiert une force de suggestion extraordinaire par le fait que le lecteur y reconnaît immédiatement le cadre du drame passionnel –et l’universalité possible de celui-ci: le cadre de la vie quotidienne est celui du drame que chacun pourrait vivre à l’heure du Sturm und Drang (et le grand fauteuil qui domaine à l'avant-plan, semblable à celui que chaque lecteur peut avoir dans son intérieur, restera désormais inoccupé...).
L’historien du livre ajoutera simplement que l’absence de toute légende qui accompagnerait les images témoigne de ce que l’histoire de Werther est, deux ans à peine après la première publication, assez universellement connue pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en expliciter la représentation. 

Bibliographie: Rudolf Schenda, «La lecture des images et l’iconisation du peuple», trad. Frédéric Barbier, dans RFHL, 114-115, 2002, 1ère livr., p. 13-30 (trad. de l’allemand). Klaus Laermann, «Werther auf der Schwelle: Überlegungen zu einer Werther-Illustration von Daniel Schodowiecki», dans Wechsel der Orte..., Göttingen, Wallstein, 1997, p. 84 et suiv.
Les vignettes de Chodowiecki sont répertoriées dans le catalogue dressé par Johann Adam Freiherr von Aretin, sous les numéros 151 et 152, et sous les mêmes deux numéros dans le catalogue de Wilhelm Engelmann.