dimanche 29 novembre 2020

L'espace des bibliothèques à la Renaissance

De quoi la bibliothèque est-elle le signe? Peut-elle constituer cette institution –terme entendu au sens large (1)– qui informera l’historien sur l’économie du média (l’écrit et l’imprimé), sur sa représentation (le rôle qui lui est assigné) et sur sa place (son statut) dans la société de son temps? Si nous nous référons au concept d’espace (2), quelles seraient, à chaque époque, les grandes caractéristiques de l’«espace» de la ou des bibliothèques?.
1- La bibliothèque est d’abord un lieu, dans la dimension physique du terme. L’espace de la bibliothèque, au sens propre, désignera tout naturellement d’abord un espace physique, du simple meuble représenté à la «lunette de saint Laurent» à Ravenne (cliché 1) à la pièce ou à l’ensemble de pièces consacrées à la bibliothèque (par ex. dans la tour de la Fauconnerie sous Charles V), puis au bâtiment spécifiquement élevé ou aménagé pour accueillir les livres et autres collections annexes (par ex. à Cesena).

Cet espace se définit en lui-même, mais aussi par rapport à ce qui l’entoure: quelle est la localisation de la bibliothèque dans la maison religieuse (le plus souvent, au-dessus du cloître), dans le palais (non loin de la chapelle) ou dans le collège, voire, au niveau supérieur, quelle est la localisation du bâtiment, avant tout dans la ville? Autant de choix qui sont en partie déterminés par les conditions matérielles (lorsqu’il s’agit par ex. de se réapproprier un local préexistant), mais qui peuvent aussi répondre à un programme plus ou moins explicitement défini (par ex. un programme d’urbanisme). Face au Palais impérial, la Bibliothèque impériale et universitaire de Strasbourg constituera l’un des pôles autour desquels se déploie la ville nouvelle allemande (Neustadt) après le traité de Francfort.
Enfin, pour ne pas quitter l’ordre des realia, l’espace de la bibliothèque elle-même sera aménagé de manière plus ou moins spécifique, au niveau soit du décor, soit de l’utilisation (le mobilier), les deux pouvant bien évidemment se combiner (par ex. à travers un mobilier plus particulièrement somptueux). D’une manière générale, les déterminants pratiques (l’éclairage, ou encore le chauffage) ne sont jamais les seuls à intervenir s’agissant de la disposition de la bibliothèque: à côté de l’agrément, le paraître et le vouloir dire sont un facteur omniprésent.
2- Le deuxième champ de significations dépasse en effet l'en-soi pour déboucher du côté du pour-soi, et en l'occurrence du côté de la psychologie: l’espace de la bibliothèque se donne  à comprendre non pas seulement en tant qu’entité physique, mais aussi en tant que représentation mentale –en tant qu’institution, dans l’acception que nous avons dite. L’espace physique sera en quelque sorte idéalisé a posteriori, quand il ne sera jamais que partiellement objectivisable par les contemporains, et qu’il n’est pas univoque. La bibliothèque devient un «espace vécu», qui est vu comme un espace plus ou moins proche (la distance fonctionne comme un indicateur, et non pas comme un déterminant), plus ou moins ouvert (inclusif) ou fermé (exclusif), elle apparaîtra, ou non, comme un élément de distinction d’un certain personnage, comme démontrant la pertinence d’un modèle politique, etc.
3- Nous voici déjà parvenus, avec la psychologie, dans le règne de la métaphore, c’est-à-dire des sens dérivés à partir d’une ressemblance figurée: l’historien chercheur y fait largement appel. Les questions posées viseront à préciser la place de l’institution de bibliothèque dans le champ (le mot n’est pas innocent) de la sociologie, de la politique, du modèle culturel, dominant etc. Les indicateurs sont de tous ordres: on pense à la reconnaissance d’une fonction spécifique et au statut du personnel, à l’ouverture d’un budget plus ou moins régulier et à sa mise à disposition (3) et à toutes sortes d’autres données, mais on pense aussi à l’ordre des discours sur la bibliothèque:
Je veux que soient entrepris la construction et l’aménagement de l’une des ou de la plus grande et de la plus moderne bibliothèque du monde. (...) Je veux une bibliothèque qui puisse prendre en compte toutes les données du savoir dans toutes les disciplines et surtout qui puisse communiquer ce savoir à l’ensemble de ceux qui cherchent, de ceux qui étudient, de ceux qui ont besoin d’apprendre, toutes les universités, les lycées, tous les chercheurs qui doivent trouver un appareil moderne, informatisé, et avoir immédiatement le renseignement qu’ils cherchent (François Mitterrand, discours du 14 juill. 1988). 

Prenons maintenant un cas d’espèce: l’espace des bibliothèques à la Renaissance, période que nous entendrons comme s’étendant de la mi-XIVe siècle (le temps de Pétrarque) à la mi-XVIe siècle, quand disparaît –pour ne pas quitter la France– la génération des Lefèvre d’Étaples († 1537), Guillaume Budé († 1540) et François Ier († 1547), et alors que s’ouvre le concile de Trente (1545). Bien évidemment, l’espace des bibliothèques évoluera aussi selon la géographie, selon que l’on se trouve, ou non, dans la partie favorisée de l’Europe (au premier chef, la péninsule italienne). Et, surtout, la structure des bibliothèques sera soumise à une pression considérable de par le changement du régime des médias: avec l’imprimerie, l’économie des médias se trouve bouleversée en deux générations à peine, et les bibliothèques devront nécessairement s’adapter à ce qui est, pour elles comme pour la société dans son ensemble, une véritable révolution (4).
Le premier point est celui de l’espace intérieur. Dans les années 1380, la nouvelle bibliothèque créée par le roi Charles V, dans la tour de la Fauconnerie au Louvre, occupe trois étages réservés aux manuscrits. L’innovation est beaucoup plus sensible avec la bibliothèque créée par Malatesta Novello à Cesena: une salle voûtée, au premier étage d’un pavillon indépendant, mais un mobilier toujours constitué de pupitres auxquels les manuscrits sont enchaînés. Le dernier niveau dans l’innovation sera celui mis en œuvre en Espagne, avec la bibliothèque de L’Escurial, qui serait la première grande «bibliothèque murale», entendons la salle de bibliothèque faisant aussi office de magasin, avec les volumes rangés et disponibles dans des armoires ou sur des étagères en bois précieux le long des murs (cliché 2).

On le voit, nous abordons déjà le champ du style de construction, du mobilier et de la décoration. Jusqu’à la fin du XVe siècle, le style architectural est celui du gothique, avec une organisation de l’espace en nefs juxtaposées séparées par des colonnades. La modernité «Renaissance» est sans doute d’abord italienne, qui culmine avec la Medicea de Florence. Encore une fois, L’Escurial marque une inflexion spectaculaire, non seulement de par son organisation spatiale, mais aussi de par sa décoration: au plafond, les fresques de Pellegrino Tibaldi reprennent le thème classique des arts libéraux (nous sommes dans la décennie 1580), tandis que les deux petits côtés accueillent, l’un, la Philosophie, l’autre, la Théologie (cette dernière surmontant le Concile de Nicée), selon le modèle déjà adopté par Raphaël aux stanze du Vatican.
À L’Escurial, l’innovation concerne aussi le mobilier. L’iconographie rend compte de l’utilisation tardive de pupitres composites parfois très complexes (on pense à Giovanni di Paolo) et de bibliothèques tournantes, tandis que la décoration serait, peut-être, davantage présente dans les bibliothèques communautaires (bibliothèques de chapitre, de collège, etc.): au Puy comme à Bayeux, l’iconographie (les fresques) renvoie au cadre de classement des volumes présentés sur les rangées de pupitres. À Cesena en revanche, l’entrée de la bibliothèque se fait sous les auspices de la dynastie régnante, celle des Malatesta, lesquels sont représentés sous l’effigie de leur animal héraldique, l'éléphant (cliché 3).

Les exemples pourraient être multipliés (dont celui de la Marciana à Venise), dont chacun apporte son éclairage sur tel ou tel point complétant la typologie: mais on le voit, le concept d’espace constitue un vecteur tout particulièrement efficace s’agissant d’histoire des bibliothèques.
Réunissons nos observations autour de trois axes majeurs. 1) Voici, d’abord, le temps de la recherche individuelle, comme lorsque Giovanni di Paolo met en scène le savant comme entouré des ses livres –et de ses textes– de référence, dans un dispositif mobilier particulièrement complexe. Notons au passage que la pratique mise en scène n'est déjà plus celle de la lecture intensive, mais bien de la consultation et de la lecture extensive. 2) La deuxième remarque concerne bien évidemment la conjoncture: les bibliothèques, soumises à la poussée écrasante du nouveau média de l’imprimé, doivent y adapter à la fois leurs aménagements et les conceptions présidant à leur organisation
.
3) Le troisième ordre d’observations est pour nous le principal: la bibliothèque était de longue date devenue un instrument (tenir à disposition les textes dont on aura besoin), elle devient un objet, et plus précisément un objet politique, ce qu’elle ne cessera d’être jusqu’à aujourd’hui. Ce modèle atteindra son premier apogée à Florence, avec la Medicea Laurenziana: depuis la première moitié du XVe siècle, la dynastie des Médicis est engagée dans une lente conquête de la suprématie politique. Leur résidence principale en ville est désormais celle du palais Medici (puis Medici-Riccardi), jouxtant la basilique Saint-Laurent, avec ses deux cloîtres et, au premier niveau, la bibliothèque, commencée en 1524: dans la perspective d’une renaissance de l’Antiquité classique, «le mécénat [devient] un investissement politique, qui [exalte] la figure du mécène et (…) de toute sa famille, [mobilise] des forces intellectuelles et économiques, et [crée] des dettes de reconnaissance morale» (Ilaria Taddei). À travers l’espace de la bibliothèque, c’est la question de la détention du pouvoir politique qui sera désormais posée.
   

Notes
(1) Les institutions désignent l’ensemble des structures, normes, représentations et usages qui résultent d’une construction collective et qui assurent le fonctionnement et la régulation d’une société (Guéry).
(2) Les Espaces du livre, 2 : les bibliothèques, colloque de l’Institut d’étude du livre, 6-7 juin 1980 (dactyl.).
(3) Quel est l’espace d’autonomie de la bibliothèque par rapport aux autres institutions (par ex., le collège, ou l’université), l’action du bibliothécaire doit-elle être contrôlée (notamment s’agissant des acquisitions), et par qui, etc.?
(4) Frédéric Barbier, L'Europe de Gutenberg. Le livre et l'invention de la société moderne occidentale (XIIIIe-XVIe siècle), Paris, Belin, 2006.

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jeudi 19 novembre 2020

Lumière des livres (2)

Poursuivons aujourd’hui notre visite virtuelle de la Bibliothèque royale elle-même virtuelle dont Étienne Louis Boullée trace le projet dans la décennie prérévolutionnaire. L’idée maîtresse de l'architecte consiste à couvrir la cour de l’ancienne bibliothèque, pour la transformer en salle de lecture servant aussi de magasins, les bâtiments préexistant étant libérés pour accueillir les collections spéciales, manuscrits, estampes, etc. Répondre aussi parfaitement que possible à la commande, tout en limitant les dépenses dans des proportions considérables, quel administrateur repousserait ce programme?
Le projet de l’architecte.
consiste à transformer la cour de la Bibliothèque actuelle, qui a trois cents pieds de long sur quatre-vingt-dix de large, en une immense Basilique, laquelle contiendra non seulement toutes nos richesses littéraires, mais encore celles que nous avons lieu d’attendre des temps à venir.

La salle, de quelque 100 m. sur 30, sera entourée de quatre niveaux de rayonnages en gradins, eux-mêmes surmontés d’une colonnade (dans la seconde variante du projet). Nous comptons, comme représenté sur l’illustration, 8 rayonnages par travée, soit 32 rayonnages en hauteur, ce qui correspond à un développement linéaire de 6400 m. sur les seuls grands côtés (soit de 160 000 à plus de 200 000 volumes, avec les petits côtés). Si l’ensemble n’est pas prévu en libre-accès, puisqu’un grillage est apparemment mis en place au niveau le plus bas, Boullée a réfléchi à la rapidité et à la sécurité du service. La métaphore de la « parole » évoque aujourd’hui pour nous l’immédiateté de l’information par les nouveaux médias :
Que (…) l’on se figure des personnes placées sur divers rangs et distribuées de manière à se passer de main en main les livres ; on conviendra que le service sera aussi prompt que la parole, sans que l’on ait d’ailleurs la crainte des dangers qui peuvent résulter des échelles.
La distinction entre le service du public et les magasins de rangement ne s’impose pas dans l’esprit de l’architecte, pour une salle que son ampleur permet de concevoir comme constituant elle-même le magasin central.
Après les considérations pratiques, à savoir le rangement et la conservation des collections, le principal objectif est celui de l’effet obtenu sur l’imaginaire collectif. La voûte à caissons «prendra sa naissance à partir de l’élévation des murs actuels», de sorte que l’ensemble constituera un «vaste amphithéâtre de livres». La conception est grandiose, à la fois parlante (le choix de la voûte en berceau symbolise l’univers) et fonctionnelle (l’éclairage zénithal dégage les murs): après la sombre entrée sur la rue de Richelieu, puis le «vestibule», un double escalier conduit à hauteur des murs de soutènement, d’où le visiteur pénètre dans cette immense caverne lumineuse. La lumière sera partout dispensée dans le «temple idéal» (on remarque l’emploi du terme de «basilique» par l’architecte) en vue de l’exercice d’un «culte nouveau», celui, bientôt, de la Raison. Bien sûr, les problèmes de conservation liés à un éclairage trop violent ne sont pas encore d'actualité...
Mais la représentation politique n’est pas oubliée par Boullée, et les deux petits côtés de la «basilique» de bibliothèque sont fermés par deux arcs de triomphe, dont l’un abrite une statue du roi, et l’autre, une statue de Minerve: le programme moral et éducatif mis en œuvre doit en effet se prolonger sur le plan de l’idéologie en mettant en exergue la figure du roi comme successeur de Ptolémée et comme souverain protecteur des Muses. Le choix d’un style antique sévère, qui fait penser au dorique, et la monumentalité grandiose de l’ensemble manifestent le fait que la capitale royale de l'époque moderne succède elle-même aux capitales intellectuelles et artistiques de l’Antiquité classique, d’Athènes à Alexandrie et à Rome. Les figures mises en scène par Boullée, et dont un groupe est éclairé par un rayon de soleil, reprennent d’ailleurs le modèle de celles de Raphaël dans son École d’Athènes. Pourtant,
ce ne sont plus les philosophes de l’Antiquité qui occupent les gradins de cette École d’Athènes, mais leurs ouvrages mêmes. (…) La bibliothèque ne propose pas une salle de lecture, mais une Académie à l’antique (…). Alors que l’Encyclopédie a échoué à articuler complètement les connaissances humaines, Boullée propose une bibliothèque susceptible d’englober visuellement ce qu’il n’est plus possible de totaliser par l’intellect (Pascal Griener, dans Les Académies, St-Nicolas, Pr. de l’université Laval, 2005, p. 117).
Le projet de Boullée avait déjà été repoussé par les administrateurs royaux, et la Bibliothèque ne sera en définitive jamais réalisée par suite des événements de la Révolution. Les conceptions de l’architecte, très modernes et spectaculaires, pêchent pourtant par des archaïsmes étonnants, dont le moindre réside dans le recours à l’idée ancienne de la salle de bibliothèque: même si la salle est immense, l’avenir résidera, au XIXe siècle, dans la distinction radicale entre les «espaces publics» et les espaces des nouveaux magasins à livres tels que Labrouste les concevra, précisément dans ce même espace de la Bibliothèque impériale. 

Bibliogr.: Étienne Louis Boullée, Mémoire sur les moyens de procurer à la Bibliothèque du Roi les avantages que ce monument exige, [Paris, s.n., 1788]. Id., Essai sur l’art, Paris, Hermann, 1968. 

À propos des «Renaissances»:
L’École d’Athènes: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/ouverture-de-lannee-raphael-1.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-2.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-3.html
Premier billet sur Boullée: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/11/lumiere-des-livres.html.
De l'obsurité à la lumière: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/10/une-histoire-descaliers.html

jeudi 12 novembre 2020

Lumière des livres

Nous avons évoqué il y a quelques jours la question des escaliers de bibliothèque, escaliers qui se donneraient souvent à interpréter comme symbolisant le passage de l’obscurité à la lumière que dispense la culture des livres. Nous reprenons aujourd’hui cette thématique à propos d’un exemple spécifique datant de 1788: il s’agit du projet de nouvelle Bibliothèque royale, à Paris, par un élève de Blondel, Étienne Louis Boullée (1728-1799) (1).
Les dernières décennies de l’Ancien Régime s’inscrivent dans une généalogie intellectuelle et artistique dans laquelle la référence à l’Antiquité classique s’impose très généralement, et s’étend aux domaines des arts majeurs (peinture, sculpture), mais aussi de la typographie (avec les caractères de Baskerville, de Bodoni et de Didot) et, bien sûr, de l’architecture. À Paris, Boullée est un théoricien plutôt qu’un praticien: il considère l’architecture comme un art, et prépare un certain nombre de projets dont la plupart ne seront pas réalisés, mais qui lui apporteront une très grande influence sur ses jeunes confrères. Pour lui, le bâtiment doit «parler» au spectateur, et contribuer à son éducation, tout en répondant aux nécessités de sa fonction. Parallèlement, s’il privilégie le style néo-classique, il se caractérisera surtout par l’utilisation de formes élémentaires, par ex. la sphère, auxquelles il donnera des proportions gigantesques.
La question de la ou des bibliothèque(s) est l’une de celles au cœur de la philosophie des Lumières, et de ses développements dans l’ordre de la politique: «Une bibliothèque est, sans contredit, le Monument le plus précieux d’une Nation, parce qu’il renferme toutes les connaissances acquises» (É. L Boullée). 

À la veille de la Révolution, la Bibliothèque royale fait de longue date l’objet de projets de réaménagement, dont le plus abouti consistait à la déplacer au Louvre, comme élément d’un programme qui rejoindrait celui du Musée d’Alexandrie (la bibliothèque, les Académies et le Museum réunis dans un même complexe): «depuis long-temps on parle de transporter ailleurs la Bibliothèque du roi» (Mémoires secrets, 27 déc. 1785). Boullée, membre de l’Académie d’architecture depuis 1762, juge le principe inopportun parce que, au Louvre, le service serait considérablement ralenti par les distances à parcourir, et parce que la surveillance du public est impossible dans des locaux disposés en «galeries qui ont divers sens».
Le choix sera donc celui d'une nouvelle bibliothèque, laquelle devra d'abord répondre
à un programme théorique: «il faut concevoir pour réaliser», et l’architecture sera d’abord «une production de l’esprit». Quant au modèle, il est donné par l’«École d’Athènes». La bibliothèque devra  apparaître comme «le siège physique de l'héritage spirituel des grands hommes de la culture du passé; ce sont ces mêmes hommes, avec leurs œuvres [entendons, les livres], qui [la] constituent».
À la représentation mentale, on apportera ensuite les réponses les plus efficaces possible: l’idée centrale développée par Boullée est celle de couvrir la cour du Palais Mazarin,
qui est immense, d’en disposer la décoration intérieure de manière qu’elle présente un superbe amphithéâtre de livres et de réserver les bâtiments actuels comme dépôts des manuscrits, des estampes, des médailles, de la géographie et autre. Ce qui rend ce projet plus recommandable, c’est que l’artiste effectue avec un million et demi au plus ce qui sur un autre emplacement coûterait quinze à dix-huit millions…
Mais revenons à notre questionnement, de l’opposition entre l’ombre et la lumière. L’architecte réalise notamment plusieurs modèles pour la façade de la Bibliothèque, dont l’un est particulièrement significatif pour notre objet (1788). Nous sommes rue Colbert: un gigantesque mur opaque est percé d’un portail encadré de deux atlantes et surmonté d’un globe terrestre. De part et d’autre, une inscription antiquisante (avec la date de 1788 en chiffres romains) et, sous le toit, une frise en corniche avec vingt médaillons (nous connaissons plusieurs variantes du projet). Pérouse de Montclos insiste à juste titre sur le rôle de la lumière intervenant comme un véritable matériau dans les conceptions de Boullée. La métaphore du passage à la lumière de la connaissance est en effet évidente: le spectateur quitte la rue que l’on imagine animée pour pénétrer le bâtiment monumental par une entrée gigantesque (les petits personnages donnent l’échelle) mais obscure, et pour  atteindre par un escalier droit à deux volées le sommet de la gigantesque salle voûtée, inondée de lumière, où les livres semblent comme constituer les murs. La Bibliothèque ne sera en définitive pas réalisée, par suite des événements de la Révolution, mais les conceptions de l’architecte auront une influence certaine sur ses successeurs... à commencer par Labrouste.

Notes
(1) Jean-Marie Pérouse de Montclos, Étienne-Louis Boullée, Paris, Arts et métiers graphiques, 1994. Une exposition virtuelle sur Boullée est disponible sur le site de la BnF : http://expositions.bnf.fr/boullee/indexpo.htm

jeudi 5 novembre 2020

Les enseignements de la topographie urbaine

Un colloque tenu dans les années 1980, sur la suggestion de Daniel Roche et d’Henri Jean Martin, abordait la problématique des «espaces du livre», ceux-ci envisagés dans le long terme, et selon les trois modalités, de la fabrication (les imprimeries de toutes sortes), de la circulation (les libraires de détail et autres intermédiaires) et de la «consommation» (les espaces de la lecture) (1). Nous nous arrêterons aujourd’hui, dans cette note, sur la chronologie des processus de changement, que nous aborderons à travers quelques exemples. Nous aurons l’occasion de constater que ces remarques nous conduisent, aussi, dans le champ de l’anthropologie, voire dans celui de la sociologie historique.
Voici, d’abord, le dispositif traditionnel, celui de la modernité gutenbergienne (du XVe au XVIIIe siècle), et qui perdure encore pendant une grande partie du XIXe siècle. Nous sommes en ville, et les espaces du travail et de la sphère privée restent entremêlés à l’intérieur d’un bâtiment ou d’un complexe immobilier intégré. C’est, comme on le sait, encore le cas dans la maison Plantin, que le Musée Plantin-Moretus permet de redécouvrir aujourd’hui. D’une manière générale, le développement en hauteur caractérise l’urbanisation ancienne, parce qu’il permet d’abriter une population croissante dans un espace réduit (pensons, en France, au centre de villes anciennes comme Rouen, ou encore Troyes). La règle est de consacrer le rez-de-chaussée aux activités du commerce (la boutique) et le cas échéant de l’imprimerie, et les étages aux appartements et autres pièces d’habitation. Au maître et à sa famille seront réservés le «bel étage» et les étages inférieurs, les employés, compagnons et apprentis, et les domestiques étant logés dans les étages supérieurs. Il faut aussi penser aux magasins de stockage (stockage du papier, des livres en feuilles, de certains matériels d’imprimerie, etc.). Enfin, quand c’est possible, il n’est pas interdit de louer les logements éventuellement disponibles dans l’immeuble.
Comme on l’a souvent dit, cette logique est celle de la «famille élargie», au sein de laquelle les rapports préfigurent le cas échéant de futurs rapports professionnels. S’il est logé sur place, le premier commis aura souvent sa place à la table familiale, tout comme il suivra la famille dans les «parties» à la campagne; plus tard, le maître aura à lui fournir un témoignage de compétence et de moralité au moment où il cherchera à s’établir. Pensons aussi, dans un tout autre registre, au mariage entre le premier commis et la fille du maître, mariage qui assurera la pérennité de l’entreprise après la disparition de ce dernier. D’une certaine manière, ces pratiques sous-tendent une forme de cooptation.
On le voit, l’organisation matérielle de l’espace recouvre des caractères relevant aussi bien de l’anthropologie sociale que de l’économie des affaires. Elle n’est d’ailleurs nullement propre au seul monde du livre, puisque nous retrouvons cette même organisation chez les artisans établis (par ex. un orfèvre), ou encore dans une profession comme la banque ancienne, voire chez les enseignants –il est par exemple courant, dans les pays allemands, de voir le professeur loger certains de ses élèves à son domicile. Ce dispositif traditionnel que nous pourrions qualifier de «compact», se fonde sur l’adaptation d’espaces non spécialisés à des activités qui peuvent en revanche être très spécialisées, comme l’imprimerie. Il se prolonge jusqu’au au XIXe siècle, même si avec des nuances, et en suivant des chronologies parfois divergentes.
À partir surtout du milieu du XIXe siècle en revanche, l’industrialisation impose aux imprimeries les plus importantes une restructuration de l’espace de production, dont la logique la plus aboutie sera, à terme, celle de se développer sur le plan horizontal des nouvelles «usines à livres». Dès lors, l’imbrication de la sphère du travail et de la sphère privée cesse, et la famille de l’entrepreneur s’installe dans un autre bâtiment, même si souvent à proximité immédiate de la «maison». Certains ateliers traditionnels conservent pourtant le modèle ancien, avec l’immeuble unique situé au cœur de la ville (le coût de l’immobilier!): c'est notamment le cas des maisons de librairie (librairies de détail), qui recherchent la proximité avec leur clientèle.

Au lendemain de l’annexion allemande (1871), le jeune Karl Ignaz Trübner, après son apprentissage à Londres, se lance de manière indépendante, en ouvrant sa librairie d’assortiment et d’antiquariat à Strasbourg, dans un local provisoire de la place Gutenberg (22 mai 1872), avant d’acheter, dès le 30 septembre suivant, l’immeuble du 9 place de la cathédrale, pour la somme de 145 000 f. L’immeuble (cliché 1) se dresse en plein centre de la ville, et se développe sur trois niveaux principaux, un quatrième étage et les combles. Un document de 1905 précise la destination de chaque étage: au rez-de-chaussée, comme il est logique, la librairie de détail et l’antiquariat; au premier étage, les bureaux de la maison d’édition (laquelle n’était pas prévue au départ, mais ne s’en est pas moins rapidement développée); au second, l’appartement des Trübner, consistant en quatre pièces principales (le couple n'a pas d'enfants); le troisième étage est constitué par un appartement de cinq pièces, peut-être loué. Nous n’avons pas de précisions quant à l’utilisation des étages supérieurs.

Avec les époux Trübner, le changement est datable: au moment où le libraire, qui a atteint la soixantaine et dont la santé est médiocre, se décharge de toute activité professionnelle, les deux époux font en effet construire, dans la «ville nouvelle» allemande (Neustadt), une villa d’habitation dont le dispositif se révèle très significatif (1904-1905), et qui est toujours en place aujourd’hui. Le choix est celui du régionalisme (style dit Heimatschutz), avec colombages, nombreux décrochements, et toiture à forte pente (cliché 2). Chose plus intéressante encore, les plans d’architecte nous dévoilent le dispositif intérieur de l’habitation, y compris la cave (2).
Au rez-de-chaussée, les pièces de réception: le hall d’entrée, la salle à manger (Speisezimmer), un grand salon, et une bibliothèque (sur laquelle nous ne savons malheureusement rien…), outre quelques pièces de service, dont la cuisine. Nous sommes au niveau des activités relevant de la sociabilité, et nous pouvons bien supposer que c’est là que l’éditeur expose l’essentiel de la superbe collection de tableaux qu’il a su réunir, et dont la pièce maîtresse est une Vierge de Botticcelli. L’étage supérieur est celui de la sphère privée: une chambre à coucher pour les époux Trübner, jouxtant la salle de bain, une double chambre d’ami, deux autres chambres plus petites et une pièce de dégagement. Le dernier étage, sous le toit, est destiné à la domesticité, à savoir un domestique et deux ou trois servantes, la disposition des pièces étant précisée selon le sexe (Zimmer der weiblichen Dienerschaft, etc.) (cliché 4). Malheureusement pour l’éditeur, il jouira trop peu de temps de sa confortable nouvelle habitation, puisqu’il décède dès le 2 juin 1907. Il y aurait encore beaucoup à dire, notamment sur la typologie du «capital» (financier, social et culturel) chez un personnage comme Trübner, et sur les processus de «distinction». Mais notre propos du jour se borne à observer les modalités du changement de régime, avec la dissolution, même partielle, des solidarités professionnelles anciennes entre les maîtres et leurs employés, et avec la différenciation croissante des conditions d’existence. La réorganisation des espaces de vie, et la séparation de la sphère professionnelle et de la sphère privée, sont l’un des indicateurs majeurs de cette mutation: la «distribution de l’espace géographique (…) n’est jamais neutre socialement» (Pierre Bourdieu).

Notes
(1) Les Espaces du livre, colloque organisé par par l’Institut d’Étude du Livre, Paris, 1979-1980, 2 vol. dactyl.
(2) La maison est chauffée au charbon, et les différents locaux du sous-sol sont clairement distingués, avec une cave à vins (Weinkeller), une cave pour les provisions (Wirtschaftskeller), etc
 

mercredi 28 octobre 2020

In memoriam: Jean Vezin

La conférence d’«Histoire et civilisation du livre» de l'École pratique des Hautes Études a appris avec une réelle tristesse la disparition de notre confrère et ami Monsieur Jean Vezin, disparition survenue à Thouars fin août dernier. Archiviste-paléographe (1958, avec une thèse sur les scriptoria d’Angers au XIe siècle), Jean Vezin avait fait son stage de bibliothécaire à Colmar, ce qui, même pour lui Ligérien, lui était resté un très bon souvenir. Il avait ensuite été nommé à la Casa Velázquez de Madrid, et ces années espagnoles étaient elles aussi restées marquées dans sa mémoire.
Ancien conservateur au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale (1962-1974), Jean Vezin avait été élu en 1974 directeur d’études à la conférence de «Paléographie et codicologie» de l’EPHE. Mais il a aussi dirigé, pendant une grosse douzaine d’années (1985-1998), l’École des bibliothécaires-documentalistes de l’Institut catholique de Paris. Il était membre correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres depuis 1997, et docteur honoris causa de l’Université autonome de Barcelone (2010). Rappelons que, pour nous autres historiens du livre, il avait publié, avec Henri-Jean Martin, le premier des deux volumes fondateurs sur la mise en livre et sur la mise en texte.
Mais notre propos n’est pas celui d’une notice nécrologique officielle. Nous nous étions d'abord rapprochés, avec Jean Vezin, lorsque celui-ci avait très gentiment accepté de participer au colloque d’histoire du livre par nous organisé à Jérusalem (École biblique et archéologique française) en 1997. Par la suite, il nous a accompagnés plusieurs années durant dans nos «séances foraines» organisées régulièrement par la Conférence d’«Histoire et civilisation du livre» en mai/juin et qui nous conduisaient à la découverte des bibliothèques de province. Les auditeurs et participants se rappelleront en lui d'un savant tout à la fois modeste et sans failles, en même temps que d’un homme d’une urbanité parfaite et que d’un collègue entièrement dévoué à la mission qui était la sienne.


Dans le même temps, Jean Vezin était ce qu’il est convenu d’appeler un bon vivant, et les uns et les autres se rappelleront aussi, et avec plaisir, des déjeuners avec lui partagés, au cours desquels nous découvrions telle ou telle spécialité de telle ou telle région où nous avaient conduits nos périples bibliographiques. Nous avons ainsi visité, avec Jean Vezin et en partie sous sa houlette, bien des bibliothèques, dont celles de Chantilly, Compiègne, Laon, Saint-Omer, Valenciennes, Reims, Tours, Poitiers, Amiens, Bourges, Le Mans, Dole, et plusieurs autres. Henri-Jean Martin, Bruno Neveu, Madame Veyrin-Forrer et Madame Geneviève Hasenohr, mais aussi Pierre Aquilon ou encore Madame Anne-Marie Turcan nous ont fait l'amitié de participer à certaines de ces pérégrinations qui comptent parmi nos meilleurs souvenirs (Jean Vezin conduisant, «au débotté», sous des trombes d'eau et un jour de grève, un de nos deux minibus loués, faute d'autre solution, entre Arras et Saint-Omer...).
Nous serons toujours reconnaissants de ces moments si enrichissants passés dans une excellente compagnie, et nous nous inclinons avec tristesse et émotion sur la mémoire d’un savant d’une scrupuleuse honnêteté, d’une érudition sans failles et d'un parfait dévouement, un savant qui était aussi devenu un ami.


Les clichés illustrent certaines de nos séances à Amiens, à Poitiers et au Mans, auxquelles Jean Vezin a participé.

Quelques billets récents
Conférence d'Histoire et civilisation du livre, calendrier de l'année 2020-2021.
L'Égypte, Rome, l'Arménie: les mythes de l'invention de l'écriture.
Les escaliers dans les bibliothèques.
La bibliothèque de Saint-Bertin au XVe siècle.
Vient de paraître: Histoire du livre en Occident.

vendredi 23 octobre 2020

Conférences d'"Histoire et civilisation du livre"

Reprise de la conférence d’«Histoire et civilisation du livre» à l’École pratique des Hautes Études
2020-2021

Chères auditrices, chers auditeurs,
J'espère que vous allez toutes et tous bien, en cette rentrée un peu particulière. Je me réjouis de vous retrouver pour la reprise de la conférence «Histoire et civilisation du livre» qui aura lieu, comme les années précédentes, à raison d'une séance par mois, le vendredi de 14h à 18h, sur le site Raspail, salle 26, à partir du vendredi 30 octobre.
Vous pouvez en consulter le calendrier sur mon carnet:
https://archivbib.hypotheses.org/1121
Les dates sont fixées mais le contenu pourra encore évoluer.
Pour le moment, il est prévu que nous puissions assurer nos séances presque normalement, quoique tous masqués. Je peux prévoir une retransmission synchrone pour ceux et celles qui, pour des raisons légitimes, préfèreraient ne pas se déplacer sur site: signalez-vous à moi, très simplement, pour que je pense à planifier une réunion Zoom et à vous en communiquer le lien (courriel: emmanuelle.chapron-lebianic@ephe.psl.eu).
Vous pouvez transmettre ces informations autour de vous ou me demander de vous retirer de la liste de diffusion.
Très cordialement
Emmanuelle Chapron

NB- Les personnes intéressées sont invitées à consulter le site hypotheses.org (référence ci-dessus) pour les annonces, informations ou modifications éventuelles concernant la conférence et son programme. FB

dimanche 18 octobre 2020

Des écritures... et des mythes

Dans son Histoire et pouvoirs de l’écrit, Henri-Jean Martin envisage le problème de ce qu’il est convenu de désigner comme la «naissance de l’écriture» (p. 24 et suiv.). Pour autant, cette formule pourra paraître inappropriée. Fondamentalement, l’écriture désigne la «représentation graphique d’une langue»; par suite, accompagné d’un épithète, le terme définira l’«ensemble des caractères d’un système de représentation graphique» (par ex., l'écriture cunéiforme). Mais on discute aujourd’hui sur la possibilité d’une notation graphique à l’époque préhistorique, tandis que la typologie des écritures (idéographique, alphabétique, etc.) se révèle beaucoup moins nette que ce qu’en imagine le sens commun. .
Dans la chronologie des systèmes d’écriture, les hiéroglyphes égyptiens et les tablettes cunéiformes de Mésopotamie occupent traditionnellement une place privilégiée, avant les premières écritures européennes. L’Annuaire des conférences de l’EPHE pour 2018-2019 attire notre attention sur un autre point, présenté dans le «Rapport» de Monsieur Jean-Pierre Mahé: il s’agit des mythes au travers desquels les différentes civilisations ont cherché à rendre compte de l’invention de l’écriture. Dévidons la chronologie. On sait que le panthéon égyptien réserve en l'occurrence le premier rôle à Theuth, le dieu ibiocéphale. Theuth (Thot) est qualifié de «maître de la parole divine», alias «maître des hiéroglyphes», comme l'explique Youri Volokhine: «Selon leur désignation égyptienne [entendons, dans la langue égyptienne ancienne], ces hiéroglyphes, dont Thot est le pourvoyeur, sont (…) une parole divine et non pas un écrit (p. 134).
Plus précisément, Thot, dieu de la parole et de la connaissance, est «la langue» du dieu créateur, Ptah: Volokhine ajoute en effet que, en ancien égyptien (comme en français), le terme de «langue» désigne à la fois l’organe, et la faculté du langage. Thot acquiert ainsi une fonction quasi-démiurgique, en ce que sa parole se réalise immédiatement. De même, c'est lui qui sera à l’origine de la variété des langues distinguant les différents peuples les uns par rapport aux autres. Ces deux exemples, celui de la parole comme créatrice et ordonnatrice du monde, et celui de la division des langues sont pour nous connectés à deux passages du livre de la Genèse. Enfin, dans son dialogue de Phèdre, Platon détaille le mythe, en mettant en scène Thot qui présente au roi Thamous les principales inventions qu’il veut transmettre aux Égyptiens, au premier chef l’écriture. Scribe des dieux, Thot est aussi le patron protecteur des scribes et des lettrés. Il sera assimilé à Hermès/ Mercure dans le panthéon gréco-romain (cliché 1, et légende infra).
La représentation de l’invention de l’écriture par les mythes est systématiquement reprise, à la fin du XVIe siècle, en tant que constituant le thème iconographique principal de la nouvelle grande salle de bibliothèque (56m sur 17) voulue par Sixte Quint au Vatican (le Salone sistino). Le plan est l’œuvre de Domenico Fontana, qui prévoit une double série de voûtes quadripartites reposant sur six piliers médians. La salle est éclairée par sept grandes fenêtres percées dans les murs nord et sud, et le sol est en marbre. Angelo Rocca explique que la décoration est l’œuvre du custode Federico Ranaldi, mais que lui-même a collaboré à la conception..
Ranaldi propose de reprendre le programme de la bibliothèque de Sixte IV, en l’élargissant aux papes ayant à faire avec le livre (soit qu’ils écrivent, soit qu’ils conservent, soit qu’ils condamnent et fassent détruire) Les inscriptions sont quant à elles l’œuvre de Pietro Galesini, notaire apostolique, et de Silvio Antoniano, secrétaire du Sacré Collège. Le thème est celui de l’écriture: la découverte de l’alphabet, les Sept Sages, les Sybilles et les Muses, puis les papes qui ont joué un rôle soit en rédigeant des traités, soit en fondant des bibliothèques, soit en réunissant des conciles, toujours dans l’optique de la défense et de l’illustration de l’Église contre les hérétiques (depuis le concile de Nicée). Les artistes sont Cesare Nebbiai et Giovanni Guerra.
Sur les murs, (…) deux séries de compositions [sont] relatives aux grandes bibliothèques du monde et aux conciles généraux, et, sur les quatre face des six piliers qui supportent les voûtes, [on trouve] les « inventeurs d’alphabets » depuis Adam, « premier inventeur des lettres », Moïse avec les tables de la Loi, Mercure adossé à l’obélisque sur lequel il a dessiné les premiers hiéroglyphes, Hercule en sa qualité de Musagète, protecteur des Lettres, Pythagore avec le livre de la sagesse et saint Jérôme, jusqu’à Jésus Christ, qui est l’alpha et l’oméga, le principe et la fin de toute chose (André Masson).

Alphonse Dupront a donné une analyse rapide de ce programme iconographique, analyse  à laquelle nous pouvons toujours nous référer. Vingt-six personnages principaux représentent les inventeurs d’écritures, avec un dispositif qui fait penser à celui des emblèmes: chaque figure est accompagnée d’une sentence explicative en latin, et de la représentation de son invention –de son écriture. Le premier personnage est Adam, qui, «instruit par Dieu, est le premier inventeur des lettres», et sa devise explicite ce choix: «Adam divinus edoctus primus scientiarum et litterarum inventor». Suivent un certain nombre d’autres personnages de l’Ancien Testament, jusqu’à Esdras (cf cliché 2  et légende infra).
Puis on passe à l’Antiquité égyptienne (et nous retrouvons Mercure / Toth comme inventeur des hiéroglyphes), avant que ne défilent les héros des mondes grec et romain. Enfin, ce sont les «inventeurs» chrétiens: Ulphilas pour l’alphabet gothique, Jean Chrysostome pour l’arménien, Jérôme et Cyrille pour le cyrillique. La série se referme avec la figure du Christ, Alpha et Oméga de toutes choses, représenté tenant le Livre ouvert. Le mur sud du Salone présente quant à lui la série des grandes bibliothèques, depuis la bibliothèque des Hébreux et ses multiples avatars, puis la bibliothèque du Musée d’Alexandrie, jusqu’aux bibliothèques chrétiennes et à la bibliothèque du pape à Rome: le premier évêque, Pierre, confie aux prêtres la garde des Livres sacrés, tandis que ses successeurs observent la scène en arrière-plan. Nous nous bornons à mentionner ici la décoration du mur nord, qui présente la succession des conciles généraux.
Jean-Pierre Mahé revient quant à lui sur la mise en place de l’alphabet arménien, au tout début du Ve siècle, et sur les gigantesques travaux de traduction qui sont dès lors très rapidement engagés –et qui se poursuivront pendant un millénaire. Ces travaux, dont l’initiative est rapportée aux «Saints Traducteurs», s’insèrent dans «un mythe intemporel, récit métaphorique de la construction de la science». L’écriture permet de fixer les pensées invisibles, mais les premiers hommes ont une durée de vie telle que la question de l’oubli ne se pose pas à eux –rappelons qu’Adam aurait vécu 929 ans, l’histoire humaine commençant à la date où Adam et Ève sont chassés du jardin d’Éden. Le péché originel entraîne l’irruption du mal, mais aussi le passage de l'homme au statut de mortel et la réduction progressive de sa durée de vie, donc la montée inexorable de l’oubli.
Tandis que les descendants de Caïn se détourneront de Dieu pour fonder les nations païennes, ceux de Seth s’efforceront de conserver «les grâces et les sages pensées que Dieu avait accordées au premier homme». À la septième génération, nous rapporte le mythe arménien, Énoch invente la première écriture, de manière à conserver «le souvenir des prodiges divins». Noé sera son arrière-petit-fils, pendant la vie duquel le Déluge fait perdre toute connaissance de cette écriture…

L’invention d’une nouvelle écriture est liée à l’épisode de la Tour de Babel: «les Chaldéens s’en emparèrent, et la notèrent sur des tablettes d’argile arrachées à la terre encore tout humide du Déluge». Le départ d’Abraham pour le pays de Canaan permettra aux Hébreux de se distinguer des peuples nouvellement païens, mais il ne recevront leur alphabet divin que plus tard, par l’intermédiaire du premier prophète, Moïse, auquel Dieu transmet directement les Tables de la Loi (Exode, 31, 18 et 34, 1). Par la suite, l’Incarnation du Verbe ouvre une nouvelle ère, mais le Nouveau Testament est rédigé et copié dans l’écriture la plus courante du temps, à savoir le grec, que l’on emprunte par conséquent aux Païens. Les Arméniens seraient donc, avec les Hébreux, les seuls à pouvoir échapper aux compromissions, en ce qu'ils auraient reçu leur alphabet des mains de Dieu par l’intermédiaire des Saints Traducteurs.
L’objet du mythe est d’intégrer dans un récit (ce qui correspond à l’étymologie du terme) une succession de phénomènes majeurs ou événements particulièrement marquant, de manière à en rendre compte: la cosmogonie, l’émergence du bien et du mal, la nature et le développement de la connaissance humaine, etc. Le mythe ne fait pas appel à la raison, mais trouve sa justification dans sa double fonction, de rendre possible la compréhension du monde, et de justifier comme étant naturel l’ordre qui en découle, y compris s’agissant d’organiser la société. Sa fonction parénétique apparaît ainsi comme fondamentale.
Dans l’ordre des mythes, l’invention (ou la ré-invention) de l’écriture occupe souvent une place essentielle. Il s’agira, à travers nos exemples, de la cosmogonie égyptienne, de l’apologétique pontificale, ou de l’identité collective du peuple arménien. Et, derrière l’invention, se profile un certain nombre d’interrogations, par exemple sur le rapport de l’oral et de l’écrit (cf Platon), ou encore sur la diversité des langues –et des écritures.
Notre dernier point nous ramène à l’histoire des Arméniens: la construction du mythe des «Saints Traducteurs» définit le peuple arménien comme un peuple élu de Dieu. Mais, encore plus intéressant pour l’historien, le travail de ces intellectuels attachés d’abord à la traduction des Livres saints (la Bible et les Pères de l’Église), puis des «livres extérieurs», autrement dit des livres traitant des arts libéraux, pose la question du transfert, de l’acculturation et de l’appropriation de l’héritage occidental...

Cliché 1: Le scribe royal et prêtre-lecteur en chef Nebméroute (© Musée du Louvre). Cliché 2: le Salone Sistino. Sur les piliers, Isis (à gauche) et les fils de Seth (à droite); sur le mur du fond, la théorie des conciles: à droite, le premier concile de Constantinople, à gauche, celui d’Éphèse. Cliché 3: l'Arche de Noé, San Maurizio, Milan.

Bibliographie.
Youri Volokhine, «Le dieu Thot et la parole», dans Revue de l’histoire des religions, 221-2 (2004), p. 131-156..
Alphonse Dupront. «Art et contre-réforme. Les fresques de la bibliothèque de Sixte-Quint», dans Mélanges d'archéologie et d'histoire [de l’École française de Rome], 48 (1931). p. 282-307.
Angelo Rocca, Bibliotheca Vaticana a Sixto V pont. max. in splendidiorem commodioremque locum translata et a fratre Angelo Rocca (…) illustrata, Roma, Typographia Vaticana, 1591.
Jean-Pierre Mahé, «Philologie et historiographie du Caucase chrétien», dans Annuaire. Résumés des conférences et travaux. 151e année, Paris, EPHE, 2020, p. 44-53.