dimanche 20 juillet 2014

La loi de Moore

La matière de l’historien, c'est le temps qui passe, et les reconfigurations, parfois les innovations, que ce déroulement même induit dans les dispositifs de toutes sortes et dans l’éventail des différents niveaux d'analyse, du macro (par ex. l’histoire de l’environnement, du climat, etc.) au micro, l'histoire des individus.
Le terme de «loi» est, à notre sens, d’usage très périlleux, parce qu’il introduit a priori une dimension de nécessité qui n’existe pas toujours: la célèbre «loi de Moore», qui prédit le doublement annuel du nombre des transistors composant les microprocesseurs, n’est évidemment pas une loi, mais une extrapolation fondée sur l’expérience. De plus, l’innovation implique non pas le développement plus ou moins rapide de systèmes déjà existant, mais leur reconfiguration selon une logique radicalement nouvelle et selon de nouveaux équilibres. Dans le processus de la révolution gutenbergienne, ce n’est pas la presse à imprimer qui constitue l’innovation-clé, mais bien le principe (abstrait) d’analyser le discours en ses configurations minimales (les lettres), et la mise au point du procédé (concret) qui permettra de reproduire celles-ci en nombre, sous forme de caractères typographiques suffisamment résistants pour passer sous la presse.
Ne négligeons pas non plus les attendus de l’innovation: le fonctionnement de la branche de l'imprimerie s’appuie sur l’élaboration d’un protocole de fabrication nouveau, et d’autant plus complexe qu’il ne bénéficiait d’aucune expérience antérieure. De même, l’émergence d’une production de masse (15 millions d’imprimés mis en circulation en Europe en cinquante ans) implique de disposer de conditions de financement et de structures de distribution adaptées: bientôt, nous assisterons à la mise en place du réseau des librairies de détail, et de tous les autres canaux de diffusion.
Même si le coût global est très élevé, hors de proportions avec ce que pouvait «peser» l’économie du manuscrit, la filière technique ainsi élaborée se révèle pleinement efficace, c’est à dire viable sur le plan financier. Pourtant, Gutenberg et les premiers inventeurs n’ont pas pleinement conscience des changements de tous ordres induits par la logique typographique. Plus précisément, en voulant d’abord reproduire ce qu’ils connaissaient (des livres copiés à la main), ils n’ont nullement tiré toutes les conséquences du très puissant principe d’analyse fondé sur les éléments simples des lettres alphabétiques: ils ont produit des fontes beaucoup plus lourdes, comportant lettres abrégées, lettres liées, etc. Leur production  et leur utilisation par les compositeurs sont un facteur de surcoût évident, alors qu’elles ne correspondent, bien au contraire, à aucune nécessité rationnelle.
L'analyse historique montre que l’adaptation d’un secteur de production à des conditions nouvelles de fonctionnement (par ex. une demande en expansion) est ainsi d’abord obtenue par l’amélioration et par le renforcement des éléments préexistant, avant que n’intervienne la complète reconfiguration qui adaptera les procédures aux besoins. Pour autant, des précautions doivent encore être prises par le chercheur.
Ce que nous venons de dire ne signifie en effet pas qu’il n’y aurait aucun rapport entre amélioration technique et saut d’innovation: l'hypothèse serait absurde, et la production des fontes typographiques suppose, par ex., des techniques métallurgiques adaptées. L’histoire est une science expérimentale, qui ne connaît pas de «loi» au sens propre du terme mais qui s’attache à décrire, à analyser et à comprendre (sinon à expliquer) les interférences de toutes sortes à l’œuvre au sein des systèmes qu’elle étudie et dont l’un des plus complexes est celui des sociétés humaines et de leurs composantes. Pour en revenir à aujourd'hui, et à la «loi de Moore», l’innovation vient des progrès techniques dans le domaine des microprocesseurs, mais aussi, plus récemment et de manière plus décisive, dans celui des télécommunications. Chacun peut en effet disposer, sous forme d’un «portable» (ordinateur, tablette, voire téléphone), d’une machine dont l’encombrement est très réduit, mais les capacités très largement supérieures aux plus puissantes machines ayant existé une génération auparavant: il est donc possible de stocker sous forme embarquée les données et les programmes complexes les mieux adaptés à l’usage que l’on veut faire de sa machine.
Mais les développements de la logistique des télécommunications ouvrent aux nouvelles possibilités qui sont celles du stockage et de la consultation à distance, par le biais d’un réseau qui est le plus souvent celui d’Internet (le nuage, alias le cloud). Le paradigme du système informatique en est complètement rééquilibré, puisqu’il n’est plus besoin de disposer de machines réparties (le hard ware) pour accéder aux données ou aux utilisations qui rendaient jusque-là ces machines indispensables. C’est l’économie d’ensemble de la branche qui se repositionne, de même que doivent se repositionner toutes sortes d’activités peu ou prou impactées par les possibilités nouvelles ainsi offertes (par ex., dans le secteur de la presse périodique traditionnelle, voire, plus largement, dans le celui de la distribution...).
L'Institutio de Calvin, dans une ville de la Contre-Réforme: Dole
L’innovation, et le changement dans le champ des médias, ne relèvent pas de la seule technique au sens strict du terme: ce qui est en jeu, c’est la mise en rapports entre différents domaines comme, au XVe siècle, la métallurgie et la production de livres, ou encore, aujourd’hui, les microprocesseurs et les télécommunications. L’inventeur, c’est celui qui, plus ou moins consciemment, tirera un certain nombre de conséquences des progrès techniques à l’œuvre sous ses yeux, pour les adapter à un domaine qui n’était a priori pas le leur. Une autre dimension intervient aussi, celle relative aux pratiques et aux utilisations: l’innovation concerne aussi l’invention d’usages nouveaux, que rendent possibles les innovations de procédé et de produit.
Nous terminerons à cet égard sur un exemple: contrairement à ce qu’on a dit trop souvent, on ne peut pas reprocher à Elisabeth Eisenstein d’avoir développé l’idée d’un déterminisme qui ferait de la Réforme l’une des conséquences directes de l’invention de l’imprimerie. C’est l’utilisation (la lecture) des produits nouveaux diffusés par l’imprimerie, et la réflexion sur ces produits eux-mêmes, qui rendent possible la Réforme, et qui font son succès là où les réformateurs de Bohème avaient échoué un siècle auparavant. Les deux axes majeurs de la réflexion sur le média (le livre imprimé) concernent, le premier, l’idée selon laquelle sa technique serait un don de Dieu (puisqu’elle permet de porter Sa parole plus largement), et le deuxième, la découverte qu’il constitue un support pleinement adaptable pour répandre un certain discours (par ex. en langue vernaculaire, avec des illustrations, etc)., de manière à toucher un public qui n'est pas celui du lectorat traditionnel.
Pour conclure de manière peut-être polémique, et sur une hypothèse, nous pourrions même prolonger le raisonnement: lorsque, en effet, avec le concile de Trente, l’Église catholique fait son aggiornamento par rapport aux nouvelles conditions de fonctionnement de la culture induites par l’imprimerie, un puissant coup d’arrêt est porté à la Réforme dans une grande partie de la géographie européenne qui jusque là pouvait lui être favorable. Mais c'est là un autre problème, faisant intervenir des considérations de politique générale, et sur lequel nous ne saurions nous arrêter aujourd'hui.

vendredi 11 juillet 2014

Les frontières du savoir

Nous ne sommes certes pas des adeptes absolument convaincus d'une histoire des idées (Begriffsgeschichte) qui ne soit pas une histoire spécialisée, parce que celle-ci, tout comme certains autres domaines de la recherche historique, paraît souvent trop déconnectée par rapport aux conditions les plus générales de fonctionnement des sociétés: l’effort indispensable de contextualisation se limite à proposer d’entrée une analyse d’histoire généralement politique et sociale dont l’articulation avec l’histoire des idées et des productions intellectuelles ou artistiques reste très incertaine.
Par certains de ses choix, la cultural history aujourd’hui si fort à la mode, vise à remédier à cette insuffisance, tout en élargissant fort justement la perspective aux champs souvent négligés de l’anthropologie historique. Mais l’histoire du livre «revisitée» pour rester dans les anglicismes, répond aussi, et de longue date, aux désidérata de la recherche: la recherche a montré que les pratiques d’utilisation (lecture, etc.) et le contenu textuel lui-même dépendent fondamentalement des supports utilisés, entendons, des médias et de leur économie. Bien évidemment, l’étude des supports inclut la problématique de la «mise en livre» et de son articulation avec une «mise en texte» qui se déploie, quant à elle, sur toute la typologie des formes d’appropriation.
L’histoire des bibliothèques permet aussi d’approcher le système que nous avons ailleurs désigné comme celui de la «logistique de l’intelligence», et à l’importance duquel nous sommes d’autant plus sensibles que les sociétés occidentales des débuts du IIIe millénaire sont précisément engagées à cet égard dans des transformations absolument considérables. Posons l’axiome d’entrée: si, aujourd’hui, les mutations de l’économie de l’information et de la communication entraînent, facilitent et accélèrent le changement de notre système général de penser dans des proportions que nous avons du mal à nous représenter, il n’y a pas de raison d’imaginer que les choses se sont passées différemment, dans le principe, au cours des siècles écoulés.
Sur le plan historique, les bibliothèques ont un rôle décisif pour la formation et pour l’étude, mais aussi pour l’essor d’une recherche qui se limite de moins en moins à la théologie, pour toucher aux domaines de la littérature, mais aussi de la politique et de l’administration, des sciences (la médecine), ou encore de la géographie. Bornons-nous à deux exemples particulièrement révélateurs: nous savons que la bibliothèque royale organisée par Charles V (1338-1380) dans la tour de la librairie au Louvre avait aussi pour objectif de mettre à la disposition du roi et de ses proches la documentation susceptible de soutenir l’effort de théorisation du pouvoir monarchique. Deux générations plus tard, l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) organise au Cap Saint-Vincent, non loin de Lagos, un arsenal maritime et un véritable centre de recherche spécialisé dans la navigation hauturière: bientôt, ce seront les découvertes ou rédecouvertes des îles de la Macaronésie (Madère et Porto Santo) et des Açores, puis la descente de la côte d’Afrique occidentale en direction du cap de Bonne Espérance et de l’Océan indien…
Autant de phénomènes que l’invention de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, va puissamment dynamiser, dans la mesure où elle ouvre peu à peu à l’externalisation systématique de la mémoire dans les livres désormais imprimés, et où la masse de ceux-ci s’accroît dans des proportions spectaculaires. De nouvelles formes et de nouvelles pratiques de gestion et d’utilisation s’imposent bientôt, si l’on veut maîtriser des gisements de textes (nous parlerions aujourd’hui de data) qui deviennent de plus en plus riches: une collection de 2000 volumes, comme celle de la Sorbonne, était l’une des plus riches du monde dans la première moitié du XVe siècle. Un siècle plus tard, nous en sommes effectivement, dans les grandes bibliothèques (celle d’un Fernand Colomb à Séville), à compter par milliers, voire par dizaines de milliers de volumes.
Des techniques sont donc mises au point, qui optimisent la gestion des masses de données au niveau non seulement des collections, mais aussi des exemplaires. La désignation des textes est progressivement normalisée, sur la base d’une étiquette associant les deux indications, du titre et de l’auteur, puis, peu à peu, les données relatives à l’édition, à l’adresse (le libraire, chez lequel on se procurera le volume) et à la date, avec le cas échéant enfin des éléments complémentaires de description, tels que la présence d’un paratexte plus ou moins développé (« avec une préface de… », etc.), ou encore celle d’une table ou d’un index. Ces données sont reprises dans des catalogues de bibliothèque et dans des catalogues de livres, qui permettent d’identifier et de localiser les textes, voire, parfois, de descendre au niveau des contenus.
Le duc August dans sa bibliothèque de Wolfenbüttel
Mais les contenus sont aussi analysés au niveau des volumes eux-mêmes, par l’ensemble de procédures mises en place à partir de la fin du XVe siècle, et dont le Liber chronicarum de 1493 donne un exemple spectaculaire: la foliotation (puis la pagination) imprimée, les titres courants plus ou moins détaillés, les tables et les index alphabétiques. Le principe fondamental, complètement nouveau par rapport aux habitudes de la scolastique, est celui d’analyser le discours non plus en fonction de son contenu, mais par rapport à la série des éléments (les feuillets) constitutifs du support (voir ici sur le feuillet et la page).
De manière pratiquement conjointe, c’est l’élaboration et la publication des premiers usuels spécialisés visant à faciliter encore l’identification des textes et de leurs auteurs: il s’agit de bibliographies spécialisées imprimées, dont la première serait celle consacrée par Johann Tritheim aux auteurs ecclésiastiques (De scritporibus ecclesasticis, Basel, Johann Amerbach, 1494). Ici, l’acte de la publication est absolument stratégique, qui témoigne de l’existence d’un public dispersé de plusieurs centaines de lecteurs, ayant adopté les procédures nouvelles de travail intellectuel. Ces chercheurs souhaitent avoir à disposition un ouvrage de synthèse leur fournissant les connaissances de base sur les auteurs et sur les textes dont ils ont besoin, selon une logique qui est déjà celle d’une accessibilité sur le mode de la déconcentration.
Anticipons sur ce qui suivra: les pré-Réformateurs, les Réformateurs eux-mêmes et, à terme, les tenants de la Contre-Réforme catholique font de l’enseignement et de la bibliothèque un élément-clé de leur action: des bibliothèques modernes sont organisées dans les nouveaux établissements d’enseignement, comme la Haute Ecole de Strasbourg, et la question de leur ouverture se pose de plus en plus à la fin du XVIe au début du XVIIe siècle, à Leyde, à Oxford, ou encore à Milan et à Rome. Pour une part, c’est la modernité à l’œuvre sur la base des outils fournis par le média de l’imprimé, qui ouvre aux possibilité d'une innovation intellectuelle dont, avec Pierre Chaunu, nous situerions l’apogée avec la première génération du XVIIe siècle (le «miracle de 1630»).

vendredi 4 juillet 2014

Qu’est-ce qu’un «paysage culturel»?

A Bernkastel, sur un méandre de la Moselle... en hiver
Nous insistions, il y a quelques semaines, sur le rôle décisif tenu, dans le domaine de l’histoire des idées et des pratiques culturelles, par les grands conciles de la première moitié du XVe siècle, le concile de Constance d’abord (1414-1418), celui de Bâle ensuite (à partir de 1431). A une époque où la plupart des intellectuels et des savants sont peu ou prou liés à l’Eglise, ces conciles sont l’occasion de les réunir en nombre, et pour une durée relativement longue. Y viennent non seulement des prélats et leurs familiers, dont un certain nombre d’humanistes, mais aussi des clercs entrés dans la haute administration ou dans la diplomatie, et des enseignants, sans oublier des auteurs et autres professionnels du livre, copistes et «libraires».
A Constance et à Bâle, nous sommes intégrés dans un «paysage culturel» (kulturelle Landschaft) alors très favorable, celui des pays du Rhin moyen et de l’Allemagne du sud: une géographie caractérisée par la densité de sa population, par le nombre des villes souvent plus ou moins autonomes, voire indépendantes, par les développements de l’économie et du négoce, et par une richesse moyenne supérieure. Quelques très grandes villes dominent l’activité sur le plan économique, au premier chef Nuremberg, Augsbourg et Strasbourg, mais certaines villes moyennes, comme Bâle, réussissent aussi à s’imposer, notamment dans le domaine intellectuel et artistique, puis, rapidement, en matière de typographie. 
Les grandes cours épiscopales et archiépiscopales (de Besançon à Mayence, à Trèves et à Cologne) sont nombreuses, plus encore les maisons religieuses, donc les écoles –et les bibliothèques–, tandis que l’éclatement politique apporte un autre gage de vitalité, avec la présence de «villes de résidence», de cours et d’administrations, mais aussi des universités de Heidelberg (1386) et de Fribourg (1457), ou encore d’Ingoldstadt (1472), de Trèves (1473), de Mayence et de Tübingen (1477), sans oublier, à nouveau, Bâle (1459).
Diversité politique et intégration géographique se conjuguent avec l'ouverture sur l’extérieur: un facteur très important de réussite et de modernité concerne en effet la facilité des relations avec des géographies plus larges, et qui sont elles aussi des géographies avancées. L’Italie est accessible notamment par les cols alpins (Gotthard, Brenner), et par la vieille route romaine du Rhône, par Genève et Lyon; le Rhin constitue la principale voie de communication européenne et assure les communications avec les riches pays bourguignons «du Nord» et avec la mer; une «route royale» (via regia) conduit de Nuremberg à Leipzig ou à la ville royale de Prague; enfin, du côté du royaume de France, la métropole parisienne (et son université!) se profile toujours à l’arrière-plan.
La Bibliotheca Cusana
Dans cet espace intégré, les échanges sont constants, et les carrières facilitées. Les exemples de réussite sont légions: Nicolas de Cuse (1401-1464) est originaire de la petite ville de Kues, sur la Moselle (Nicolaus Cusanus), il est un ancien élève des Frères de la Vie commune à Deventer, et étudie à Heidelberg, Padoue et Cologne. Participant au concile de Bâle, il est envoyé à Constantinople, avant de devenir chanoine de Liège, et d'être fait cardinal et prince-évêque de Brixen. Le cardinal a connaissance de l’invention de Gutenberg, à Mayence, qu’il souhaiterait très probablement importer en Italie, et il rassemble une bibliothèque de 270 manuscrits, toujours conservés aujourd’hui dans l’hôpital par lui fondé à Bernkastel. L'assise financière de la fondation est d'abord apportée par la propriété de quelques-uns des vignobles les plus renommés de la Moselle.
Bien d’autres noms pourraient être ici évoqués, et il n’est que de rappeler le rôle de l’université de Bâle dans l’installation des premières presses parisiennes, avec des personnalités comme Johannes de Lapide, alias Johann Heynlin, originaire de Stein, une petite ville proche de Pforzheim. Johann Tritheim (1462-1516) est désigné d’après son lieu de naissance, la bourgade de Tritheim, sur la Moselle, et il étudie notamment à Heidelberg, avant de devenir abbé de Sponheim, non loin du coude du Rhin (1483). Il s’intéresse aux découvertes de Gutenberg et sera consulté par certains des plus grands personnages de son temps, il réunit à Sponheim une bibliothèque exceptionnelle, et il est regardé comme l’inventeur de la première bibliographie rétrospective imprimée, en l’occurrence le De scriptoribus ecclesisaticis édité par Johann Amerbach à Bâle en 1494. Tritheim dédie son livre à l’évêque de Worms Johann von Dalberg, lui-même ancien étudiant d’Erfurt et de Pavie, mais surtout chancelier de l’électeur palatin et l’un des représentants en vue d’une des plus grandes familles de la noblesse rhénane.  On le devine, la théorie des graphes et  des réseaux trouverait un champ privilégié d’application au sein de cette géographie novatrice.

A l’époque moderne, un «paysage culturel» se caractérise ainsi comme un espace dont les conditions générales de fonctionnement (sur le plan de la démographie comme sur celui de l’économie) sont plus favorables, au sein duquel s’équilibrent les éléments porteurs d’une certaine diversité (notamment en matière politique) et ceux qui sont facteurs d’intégration, et où, toujours, l’ouverture vers l’extérieur est assurée. L’ascension sociale restera toujours exceptionnelle, mais elle est effectivement possible, notamment par le biais des études et par le service des grands. Les réseaux de solidarités diverses s’entrecroisent, selon des logiques liées aux affaires et au commerce, mais aussi à la politique et aux intellectuels et aux des artistes, voire aux techniciens –comme l'illustre un Gutenberg.
D’autres «paysages culturels» pourraient être repérés en Europe à l’aube de l’époque moderne, par exemple celui des villes et des châteaux de la Loire, autour des cours des princes d’Orléans (Blois), de Berry (Bourges) et de Bretagne (Nantes), puis de la cour royale de France (à Amboise et dans les autres châteaux de la région). Mais une dernière remarque s'impose: dans un royaume comme la France, l’essentiel de la géographie fonctionne en dehors de ces «paysages culturels», puisque nous sommes enfoncés dans un plat-pays médiocrement peuplé, où les échanges restent difficiles et où, dans la plupart des cas, l’économie reste avant tout une économie de subsistance, souvent écrasée de droits féodaux et toujours à la merci d’une période de troubles ou d’une crise des d’approvisionnements. La faiblesse de la création de richesses se conjugue à l’étroitesse des horizons pour y rendre très problématique toute possibilité d’échapper à une destinée bornée d’avance…

jeudi 26 juin 2014

Anthropologie du don de livres (2): un ecclésiastique bibliothécaire… et politicien

Nous revenons aujourd’hui sur la question du don de livres et de son analyse: la reconstitution de la Bibliothèque de Strasbourg après 1870 constitue à cet égard, comme nous l’avions dit, un exemple paradigmatique.
Nous sommes en pleine phase d’invention de la médiatisation moderne: la Guerre de 1870 elle-même avait été déclenchée presque par surprise, grâce à la réécriture par Bismarck de la célèbre dépêche d’Ems et à la manipulation de l'opinion qu'elle a permise. La reconstitution des collections livresques de Strasbourg se donne à lire dans la même perspective, et l’on est surpris d’observer, chez le savant philologue et bibliothécaire des princes de Fürstenberg qui en prend l'initiative, un art certain du lobbying et une science consommée des campagnes d’opinion conduites au service de son projet.
Barack établit en effet des listes de personnalités qu’il conviendrait d’intéresser à l’entreprise, il multiplie les appels successifs aux dons, il s’emploie à relancer et à élargir sa campagne en faisant appel à la presse périodique, et il n’hésite pas à écrire personnellement à telle ou telle figure tout particulièrement en vue. Les donateurs potentiels sont d’abord des bibliothécaires et des professionnels de la librairie, mais aussi des écrivains et des universitaires (Akademiker). Barack ne manque pas non plus de se tourner vers les autorités en place, qu’il s’agisse de Kuß, alors maire de Strasbourg, ou du comte Friedrich von Luxburg (1829-1905), désigné comme président de Basse-Alsace (Bezirkspräsident) –ce qui correspond à l'ancien poste de préfet du Bas-Rhin.
La  majorité des correspondants sollicités accepte bien évidemment d’apporter son appui, et de faire un don. Certains pourtant refusent, à l’image d’Anton Ruland, directeur de la bibliothèque de Wurzbourg. Il faut dire que Ruland (1809-1874) est une personnalité au moins… remarquable. Cet ancien étudiant en théologie (il passera le doctorat en 1834) est ordonné prêtre en 1832, mais il est appelé dès 1838 comme bibliothécaire à l’Université de Wurzbourg. Alors qu’il est brièvement chargé de la direction de l'établissement, sa volonté de réorganiser le service se heurte à de telles oppositions qu’on préfère l'éloigner en le nommant curé à Arnstein. Il ne sera pas, à Arnstein non plus, sans avoir quelques difficultés avec son évêque, en l'occurrence pour son intervention fracassante à propos de l'installation des Rédemptoristes en 1846 (cliché 1)...
Député sans interruption au Landtag de Bavière, à Munich, à compter de 1848, Ruland reprend, en 1850, la direction de la bibliothèque de Wurzbourg. Dans ces différentes charges il se signale par son activité sans relâche, par sa conception intransigeante du devoir et de l'honnêteté, mais aussi par son patriotisme bavarois: il a détesté la guerre austro-prussienne de 1866, au cours de laquelle la Bavière était alliée à l’Autriche, et il est opposé à l’entrée de la Bavière dans l’Empire en 1870, au point de se présenter alors au Landtag avec une grenade prussienne ramassée dans sa bibliothèque lors du siège de Wurzbourg quatre ans auparavant…
Rien de surprenant, on l’imagine, si le bouillant ecclésiastique, politicien et bibliothécaire, ne se rallie pas à l’entreprise de son collègue de Donaueschingen: il répond en effet à Barack, dès le 13 octobre en lui demandant de ne pas inscrire son nom parmi ceux des signataires de l’appel (cliché 2).
D’une part, il est, en tant que directeur d’une bibliothèque royale, une personnalité publique, qui ne saurait s’engager sans engager peu ou prou sa fonction elle-même. Si les choses se concrétisent, il aurait en tout état de cause besoin d’une autorisation officielle. Mais, surtout, le projet envisagé ne cadre pas avec ses idées –et on ne peut certes pas dire que Ruland mâche ses mots, ni qu'il soit un ami de la Prusse:
…Si Strasbourg reste sous la domination française, alors je vous rappelle la lettre du ministère français, qui décrit la destruction de la bibliothèque comme une «éternelle infamie attachée au nom du général prussien» et qui promet au nom de la France: «la bibliothèque de Strasbourg renaîtra riche et glorieuse». Que faire alors, si la France venait plus tard à expliquer qu’elle a repoussée avec mépris une aide financière allemande? Quelle serait alors notre position?
Mais si Strasbourg passe de manière permanente à la Prusse, alors (et je vous parle franchement) puisse la Prusse se charger elle-même de réparer son «éternelle infamie»! L’état d’esprit est tel aujourd’hui à Strasbourg que notre appel serait pour l’instant accueilli seulement avec un mépris apitoyé… (cf infra le texte original allemand).
Source: Archives BnuS
Les allusions concernent la correspondance échangée entre le recteur de Strasbourg et le ministère parisien dans les tout premiers jours de septembre 1870, correspondance publiée en partie par le Journal officiel et par les Débats. Elle trace, quelques semaines avant Barack, comme le contrepoint du futur projet de celui-ci, et témoigne une fois encore de toute la charge symbolique qu'il y a à rétablir la collection détruite:
Monsieur le Ministre,
L'incendie de la bibliothèque de Strasbourg, l’une des plus précieuses et des plus utiles de l’Europe par la rareté et le nombre de ses volumes, paraît être un fait accompli. La France reconstruira la ville de Strasbourg. J'ai l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous prier de me mettre à même de pourvoir le plus tôt possible à la recomposition de sa bibliothèque.
Une ville qui possède cinq Facultés, des savants illustres, des étudiants nombreux, ne saurait rester sans bibliothèque dès qu'elle sera rentrée dans le calme. Je prends donc la liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander les pouvoirs et les moyens nécessaires pour solliciter, sous votre autorisation, l’aide, le concours et les sacrifices patriotiques:
1) des riches dépôts de l’Instruction publique, des Lettres et des arts, de la Guerre et de l’Intérieur;
2) Des bibliothèques publiques de Paris et de la province qui voudraient disposer de leurs exemplaires en double;
3) Des sommités de la science et des lettres en ce qui concerne les exemplaires de leurs propres ouvrages ou les livres de leur bibliothèque dont ils pourraient se défaire;
4) De la librairie française tout entière, et des souscriptions de tous ceux qui s’intéressent aux malheurs et à l’héroïsme d’une ville si haut placée dans l’estime et les sympathies de l’Europe civilisée.
Ne serait-il pas possible, Monsieur le Ministre, de solliciter également, à cet effet, le concours généreux des bibliothèques et des écrivains des nations qui voudraient panser ainsi les blessures de la science française?

Texte allemand
...Bleibt Strassburg unter Frankreich, so errinere ich Sie an das Schreiben des Französischen Ministeriums, welches die Vernichtung dieser Bibliothek als eine «éternelle infamie attachée au nom du général prussien» bezeichnete und im Namen Frankreichs versprach: «la bibliothèque de Strasbourg renaîtra riche et glorieuse». Wie nun, wenn Frankreich später erklären würde, das es eine deutsche Subvention mit Verachtung abweise? Wie steh’n wir dann da?
Fällt aber Strassburg bleibend an Preussen, dann –ich rede aufrichtig– möge es selbst zur Tilgung seiner «éternelle infamie» beitragen! Auch ist die augenblickliche Stimmung Strassburgs eine solche, dass es unsern Aufruf nur mit mitleidiger Verachtung in diesem Momente aufnehmen würde…

jeudi 19 juin 2014

Anthropologie du don de livres (1)

Le don de livres a récemment fait l’objet de plusieurs études, portant notamment sur les dons effectués en faveur des maisons religieuses, ou encore sur les dons et contre-dons autour desquels se sont structurés les réseaux de l’humanisme, puis la république européenne des lettres aux XVIIe et XVIIIe siècles. On connaît la théorie anthropologique, selon laquelle le don relève d’une logique symbolique articulant trois temps fondamentaux (donner, recevoir, rendre) et fondant une économie dans laquelle le contre-don attendu peut prendre différentes formes, et se révéler en définitive plus enrichissant que le don initial. Donner, c’est aussi une manière essentielle de se reconnaître comme semblables et de construire un lien sociétal qui n’a d’ailleurs pas toujours besoin d’être rendu explicite (autrement dit, l’évergétisme peut être publié, ou non).
Le cas de la destruction de la Bibliothèque de Strasbourg pendant le siège de la ville en août 1870, et de la création d’une nouvelle bibliothèque d’abord fondée sur un Appel aux dons constitue un exemple d’autant plus significatif du système du don, qu’il peut être remarquablement documenté à partir des archives de l’institution (aujourd’hui, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg).
Rappelons les faits: le déclenchement de la guerre a été voulu par le chancelier Bismarck, mais considérablement facilité par les maladresses et par l’aveuglement de la diplomatie française. La guerre est un événement qui surprend par sa rapidité: début juillet, on est encore en pleine paix, la guerre est déclarée par la France le 19, le siège de Strasbourg commence exactement un mois plus tard (l19 août), et le bombardement détruit –notamment– la bibliothèque du Temple Neuf dans la nuit du 24 au 25. Encore une dizaine de jours, et ce sera la chute du Second Empire (4 septembre).
Il est inutile de revenir ici sur les richesses bibliographiques extraordinaires qui ont irrémédiablement disparu dans cette nouvelle nuit de la Saint-Barthélemy (10 000 incunables, 2500 manuscrits…). La fondation d’une nouvelle bibliothèque à Strasbourg est envisagée par le recteur alors que la ville est encore assiégée, mais elle sera d’abord le résultat d’une initiative privée, celle de Karl August Barack (1827-1900), philologue de formation, et bibliothécaire en charge de la superbe collection des princes de Fürstenberg à Donaueschingen.
Dès le 5 octobre, Barack propose en effet à ses collègues de Heidelberg, Karlsruhe, Fribourg et Tübingen de le rejoindre pour lancer un appel aux dons qui puisse servir à reconstituer une collection significative de livres dans la ville qui vient à peine de se rendre (27 septembre). Avec leur accord, il peut lancer un appel imprimé diffusé par la poste et par voie de presse (Aufruf zur Neubegründung einer Bibliothek in Straßburg [= Appel pour la refondation d’une bibliothèque à Strasbourg]). En définitive, l’Appel est signé d’un nombre sensiblement plus élevé de responsables de grandes bibliothèques (d’Ausgsbourg à Wolfenbüttel), mais aussi d’éditeurs ou de libraires.
La première chose qui frappe à la lecture du texte, c’est l’incertitude: on en est aux conjectures, dans une situation confuse, mais les «premières informations» données par des «personnalités officielles» (bei amtlichen Personen) laissent à penser que «tout, absolument tout» à la bibliothèque, a effectivement été détruit. Ces conjectures sont de quasi-certitudes, et la deuxième chose qui frappe, c’est le caractère allemand de l’Appel: «par toute l’Allemagne, cette perte est déplorée de la manière la plus profonde» (durch ganz Deutschland wird dieser Verlust auf’s Tiefste beklagt). Les lignes qui suivent répètent à plusieurs reprises les termes de «Allemand» et d'«Allemagne»: Strasbourg a joué historiquement un rôle privilégié s’agissant de l’«esprit allemand», de l’«art allemand» et de la «science allemande» (nous n’insistons pas ici sur le fait que le nationalisme au sens étroit du terme se donnera surtout à comprendre comme une déviation de l’analyse philologico-historique).
Suit une théorie de grandes figures convoquées comme des références, mais qui constituent de fait comme un panthéon de la «Strasbourg allemande» : «Gotfried [von Straßburg], Erwin [von Steinbach], Zwinger, Tauler…» sans oublier «Guttenberg» et un certain nombre d’autres jusqu’à Goethe.
Puis l’Appel concède: la gloire de l’ancienne bibliothèque, ses manuscrits et ses incunables, ne sera pas remplacée. Mais il est possible de constituer, en réunissant les forces, les fondements d’un nouveau «trésor intellectuel» (Geistesschatz), qui permette de rétablir à leur meilleur niveau «la science et la culture allemandes» dans une ville qui a été séparée de l’Allemagne depuis quelque deux siècles. Et les signataires de s’adresser
«A tous les Allemands, et notamment aux responsables ou propriétaires de bibliothèques, aux savants, aux auteurs, aux éditeurs, aux libraires d’ancien, aux universités, aux académies et autres sociétés savantes, et aux cercles scientifiques»,
pour les prier de contribuer à la reconstruction par des dons en livres ou en espèces. Note intéressante: on publiera périodiquement le bilan des dons, lesquels ne seront donc pas totalement gratuits.
Nous poursuivrons l’analyse de cet épisode réellement idéaltypique, en revenant sur la théorie du don, mais il est évident que la dimension «nationale» de l’Appel sera ressentie comme insuffisante dès lors que l’on veut que celui-ci prenne une dimension mondiale. Mais terminons aujourd’hui par une simple remarque: pourquoi la constitution d'une nouvelle bibliothèque publique à Strasbourg résulte-t-elle d'une initiative privée?
Il convient de rappeler que nous sommes encore, en septembre 1870, en pleine guerre, que Strasbourg est une ville française occupée (elle ne sera cédée à l’Allemagne que par le traité de Francfort), que l’Allemagne elle-même n’est pas encore unifiée (Barack lui-même est sujet du grand-duché de Bade), et qu’il n’existe donc aucune structure ou institution publique susceptible de prendre en charge l’opération. Barack a agi très vite, et son entreprise sera bien entendu rapidement intégrée dans les institutions nouvelles mises en place au niveau de l’Empire et du Reichsland d’Alsace-Lorraine.
Et, pour finir en revenant à l’économie du don, Barack, qui n’a évidemment pas ménagé sa peine ni économisé son temps, reçoit en retour bien plus qu’il n’avait donné, puisqu’il est nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale installée d’abord au Palais Rohan, puis dans le nouveau bâtiment terminé en 1895 –et que nous ré-inaugurerons à l'automne 2014.

jeudi 12 juin 2014

Le rôle du bibliothécaire

Un bibliothécaire savant… et quelque peu original, telle est la figure de Julius Euting (1839-1913), ancien étudiant en théologie à Tübingen, qui commence sa carrière comme bibliothécaire dans cette ville, mais qui sera surtout connu comme un linguiste, spécialiste des langues et civilisations du Proche-Orient. Dès 1871, il est appelé pour l’assister par le nouveau directeur de la Bibliothèque de Strasbourg, Karl August Barack. La bibliothèque est alors en cours de reconstitution après sa destruction totale par suite du bombardement allemand dans la nuit du 24 au 25 août 1870. D’abord «premier bibliothécaire», Euting intègre le corps des «bibliothécaires en chef» (Oberbibliothekar) en 1894, et il succédera à Barack après le décès de celui-ci en 1900.
"Je suis depuis mai 1883 pour deux ans en déplacement en Arabie..."
Pour autant, Euting reste d'abord reconnu comme un orientaliste, qui visite régulièrement la géographie de la Palestine à la péninsule arabique, qui est une figure familière des congrès d’orientalistes (depuis celui de Londres en 1874), et qui sera même muni d’une mission officielle de la chancellerie impériale pour repartir en Orient en 1883-1884 (on sait l'intérêt porté par l'Allemagne wilhelminienne aux territoires de l'empire ottoman). Il est possible que, dans cette carrière, le service de la Bibliothèque passe quelque peu à l’arrière-plan, même si Euting profite de ses voyages pour, le cas échéant, faire des acquisitions qu’il envoie ensuite à Strasbourg. Il écrit ainsi de Beyrouth, le 26 juin 1884:
«A Jérusalem, j’ai fait une bonne acquisition pour la bibliothèque. Pour 500f. au total, j’ai acheté auprès de la maison de banque Frutiger & Co un ensemble de manuscrits hébraïques, pour partie en mauvais état, pour partie en revanche très bien conservés…»
Euting retournera en Orient à de multiples reprises, y compris après avoir été nommé directeur de la Bibliothèque et professeur à l’Université de Strasbourg. Cette figure pittoresque de célibataire endurci est bien connue en ville. Il réunit une collection remarquable d’objets orientaux dans l’appartement de fonction qu’il réussira à garder jusqu’à son décès au Palais Rohan: l’essentiel est aujourd’hui conservé dans les collections publiques allemandes (le Linden-Museum de Stuttgart propose précisément une exposition Euting) et françaises (à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg).
Amateur de randonnées, Euting est aussi l’un des fondateur et le premier président du Club Vosgien, et il se préoccupe, dès les années 1900, des dispositions, pour le moins originales à prendre à la suite de son décès. Le roi de Wurtemberg lui-même concède un terrain en pleine Forêt-Noire et, en 1913, après la mort à Strasbourg de l’ancien directeur, retraité depuis 1909, son corps est transporté à Stuttgart pour y être incinéré, et l’urne funéraire mise en place dans la montagne, au Mummelberg. Parallèlement, Euting a institué une fondation, dite «Fondation du moka» (Mokkastiftung), dont le rôle sera d’offrir à chaque pèlerin venu sur sa tombe une tasse de café à l’auberge voisine….
Un anniversaire auquel on ne pensait pas, ou la Mokkastittung réanimée, 175 ans plus tard
Rien de surprenant, on le devine, si la notice nécrologique consacrée à Euting par l’organe professionnel des bibliothèques allemandes, le Zentrallblatt für Bibliothekswesen, en 1913, rappelle les discussions soulevées par les choix d’un bibliothécaire effectivement original, mais qui se trouvait à la tête de la troisième bibliothèque allemande en importance (t. XXX, p. 136-137). La Mokkastiftung a, comme on peut bien l’imaginer, vu son capital disparaître à la suite de la Première Guerre mondiale, et la tradition de la tasse de café a été abandonnée, jusqu’à ce que la nouvelle «Société Euting» (Julius Euting Gesellschaft) s’emploie aujourd’hui à la réanimer. Quant à la question de savoir quel est le rôle premier d’un directeur de grande bibliothèque (mais aussi d’un directeur de musée, etc.), entre l’administration, la collecte des moyens financiers et le travail scientifique lui-même, c’est peu de dire qu’elle est aujourd’hui plus que jamais d’actualité…

lundi 9 juin 2014

Une enquête sur la librairie italienne de la Renaissance

Projet de recherche ANR n° 13-BSH3-0010-01
L’Edition Italienne dans l’espace francophone à la première modernité (EDITEF)
Centre d’Études Supérieures de la Renaissance - Tours

Le livre italien fait l’objet, depuis des décennies, de recherches ponctuelles ou d’une certaine ampleur portant trop souvent sur des aspects particuliers, sur certains acteurs de la «chaine du livre» ou encore sur des fonds locaux peu accessibles. L’entité même des fonds italiens conservés dans des établissements publics de l’espace francophone reste inconnue du grand public et de la communauté scientifique, en raison du retard avéré dans la rétroconversion des catalogues en ligne de nombreuses bibliothèques. De même, la documentation manuscrite sur la production, la transmission et les collections d’ouvrages italiens conservée dans les archives reste en grande partie inexplorée, et les rares études sur ces documents datent essentiellement du XIXe siècle.

Le projet EDITEF (L’Edition Italienne dans l’Espace Francophone à la première modernité) naît de la nécessité de renouveler les connaissances sur la production, la diffusion et la conservation d’ouvrages en italien dans les régions francophones à la première modernité, ouvrages qui ont fondé les corpus indispensables à l’essor de l’humanisme et de la Renaissance dans l’Europe continentale.
Ce projet est le fruit de la collaboration préalable de nombreux chercheurs français et étrangers. La coordination entre spécialistes de provenances disciplinaires et géographiques diverses a été possible, dans un premier temps, grâce au soutien scientifique et financier de plusieurs institutions: le Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours (UMR 7323, CNRS / Université de Tours), la Maison des sciences de l’homme Val de Loire, les laboratoires LASLAR (Lettres, arts du spectacle, langues romanes: EA 4256) et LLS (Langages, littératures, sociétés) de l’Université de Savoie, la Maison de la recherche en sciences humaines (USR 3486) de l’Université de Caen Basse-Normandie et la Bibliothèque Mazarine (Paris).
Le projet vise à coordonner des recherches innovantes sur les acteurs de la production, de la commercialisation et de la conservation du livre italien et de ses traductions françaises, tout en proposant une approche originale de l’étude de la circulation de ces ouvrages d’une région à l’autre, explorant les principales voies commerciales et de transport, le colportage et les grandes foires. Une attention particulière sera consacrée aux ressortissants italiens installés dans l’espace francophone (marchands, imprimeurs-libraires, polygraphes, etc.), qui témoignent, tout en l’alimentant, d’une culture de l’exil dont on a souvent sous-évalué les retombées économiques. Le projet prévoit aussi la mise en place de plusieurs outils numériques permettant l’exploitation des données collectées et leur divulgation tout au long du travail. Il s’agira en effet de constituer un portail multifonctionnel qui donnera accès à deux bases de données, l’une biographique portant sur les acteurs de l’édition italienne dans l’espace francophone (EDITEF), l’autre bibliographique consacrée aux collections (COLLECT-IT).
L’aspect novateur du projet EDITEF réside dans l’approche interdisciplinaire et plurilingue des recherches, qui impliquent des compétences relevant de l’analyse des fonds manuscrits (codicologie, paléographie, etc.), de la bibliographie matérielle et de la bibliologie, de l’histoire du livre et de la lecture, ainsi que du traitement numérique des données textuelles, biographiques et typographiques.
(Communiqué par Chiara Lastraioli)

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le blog d’EDITEF
http://editef.hypotheses.org/http://editef.hypotheses.org/
et sur le site
http://umr6576.cesr.univ-tours.fr/editionitalienne/ 

Coordinateur du projet:
Chiara Lastraioli (Centre d'Études Supérieures de la Renaissance - Tours)
Contact: editef@univ-tours.fr