jeudi 30 octobre 2014

Cours inaugural d'histoire du livre

Cours inaugural de Christophe Gauthier
Christophe Gauthier, professeur d'histoire de l'édition et des médias à l'époque contemporaine (XIXe-XXIe siècles) à l’École nationale des chartes, donne son cours inaugural intitulé
«Faire l’histoire des industries culturelles au temps de leur dématérialisation»
le mardi 4 novembre 2014, à 17 heures,
à l'École, 65 rue de Richelieu, 75002 Paris (salle Léopold-Delisle).
La chaire d’histoire de l’édition et des médias à l’époque contemporaine procède d’une tradition bien établie à l’École nationale des chartes. Ses enseignements associent non seulement l’histoire du livre, mais aussi de la presse et des médias sous toutes leurs formes, ainsi que l’histoire de la photographie et du cinéma, en somme la plus grande part des industries culturelles des deux derniers siècles. Au moment où triomphe non point tant le numérique que la dématérialisation des supports, l’histoire de ces objets culturels, qui sont aussi des biens de consommation, se trouve investie d’enjeux convergents.
En premier lieu, le terme d’industries culturelles constitue un dénominateur commun tendant à inscrire dans un processus d’industrialisation et de massification des agents (inventeurs, fabricants, producteurs), des objets et des usages, dont la photographie, le journal, le roman et le cinéma sont partie prenante à l’orée du XXe siècle. Cent ans plus tard, la disparition progressive du support –ou plutôt sa contingence– affecte l’ensemble des objets qui dominent le champ des industries culturelles. Alors que le siècle précédent avait vu triompher la représentation publique et le spectacle de masse, cet effacement a pour corrélat la dissémination des écrans, une proximité nouvelle avec des images désormais omniprésentes, mais inscrites dans un environnement domestique qui révolutionne les pratiques culturelles et leur appréhension.
Enfin, la dématérialisation des industries culturelles pose la question de leur collecte et de leur conservation; elle contribue à l’édification de nouveaux objets patrimoniaux qui, par contrecoup, interrogent la notion même de patrimoine.

lundi 20 octobre 2014

À propos de la causalité

La causalité est un concept que son évidence apparente rend d’autant plus dangereux pour l’historien: la logique implicite est fondée sur la chronologie, et sur l’idée selon laquelle un phénomène est déterminé (causé?) par ce qui le précède. Idée bien entendu juste, et bien entendu en partie fausse. Signalons au passage que cette structure trouve comme son miroir dans la syntaxe linéaire d’un certain nombre de langues, dont le français: l’ordre normal des mots, qui place en tête le sujet (le chat), puis le verbe (mange) et enfin le ou les compléments (la souris), fonctionne comme une manière de paraphrase de la construction de la causalité.
Voici l’exemple, bien connu, de l’articulation entre l’imprimerie et la Réforme. En 1411 à Prague, Jan Hus condamne le commerce des Indulgences et la conception contractuelle de la religion (conception selon laquelle s'habiller d'une certaine manière, se conformer à un certain nombre d'interdits, par ex. en matière alimentaire, etc., offre des garanties quant au devenir après la mort).  En 1412, une bulle sur les Indulgences est brûlée publiquement à Prague, et la Réforme hussite tend à s’imposer: la référence ultime est celle de l’Écriture, à laquelle chacun devra avoir accès. Il faut par suite en favoriser la diffusion en vernaculaire, et travailler à étendre l’alphabétisation. Mais Hus est excommunié, il sera condamné à mort et exécuté lors du concile de Constance (1415). À Prague, la réaction est violente (1419): c’est la première défenestration, et la proclamation des Articles de Prague qui instituent la libre prédication, la pauvreté du clergé et la formation d’une armée populaire. La première Guerre de Bohème s’achèvera par l’écrasement des révoltés les plus radicaux à Lipany en 1434.
Un siècle plus tard, le besoin de réformer l’Église est encore plus répandu, tandis que la réflexion de Luther fait, par plusieurs de ses éléments, fortement penser à celle de Hus, jusqu’à sa condamnation des Indulgences par ses Thèses de 1517. Le parallèle pourtant s’arrête-là: alors que Jan Hus a été exécuté, et que la révolte hussite est finalement écrasée dans le sang, Luther trouvera sympathie, appui et protection auprès d’un certain nombre de grands personnages, et la Réforme se diffusera, sous ses différentes formes, dans une large partie de l’Europe.
Lettre d'Indulgences, 1480 (Archives municipales de Valenciennes)
La conséquence semble évidente, et a déjà été proclamée comme telle par les contemporains: si la Réforme de Luther s’impose là où le programme de Hus a échoué, c’est qu’elle a disposé d’un formidable outil de diffusion, en l’espèce de la typographie en caractères mobiles. L’imprimerie est un don de Dieu, et les professionnels du livre sont comparés aux apôtres travaillant à répandre la Parole du Christ –pour résumer d’une formule, la Réforme est la fille de l’imprimerie. L’historien pensera bien sûr au classique d’Elisabeth Eisenstein, The Printing Revolution in early modern Europe (Cambridge, 1983), et aux débats enflammés que ce livre a pu susciter entre des spécialistes plus ou moins bien informés.
C'est que, en histoire, la causalité n'est pas un concept, mais un paradigme qui doit s’analyser à la fois dans le temps et par rapport à un contexte donné. L’apparition de l’imprimerie se produit ainsi dans un espace bien déterminé (nous avons proposé la formule de «paysage culturel»), celui de  villes riches, actives, autonomes sur le plan politique, et qui fonctionnent largement en réseau, du Rhin et de l’Europe médiane (de l’Allemagne danubienne à la Bohème). Par un certain nombre de ses caractéristiques, cette géographie est celle d’une modernité sensible aussi bien dans les domaines de l’économie et de la société, que de la politique, de la réflexion intellectuelle –et du sentiment religieux. Rappelons simplement que la devotio moderna se développe tout particulièrement autour de Cologne et de Deventer, et que la mystique rhénane trouvera l’un de ses points d’appui majeurs à Strasbourg…
C’est dans ce même espace, où travaille un temps un personnage comme le Praguois Prokop Waldvogel, que les techniques dites prototypographiques connaissent leur premier essor. Le besoin d’innover qui y est ressenti concerne aussi bien l’Église et sa réforme souhaitable, que la formation intellectuelle et l’alphabétisation. Cet espace sera celui de l'apparition et de la première diffusion de la typographie en caractères mobiles.
Or, le changement du paradigme (la première révolution du livre) induit un certain nombre de conséquences qui ne pouvaient nullement être repérées d’abord: l’innovation dégage un nouvel horizon de possibilités, dont on ne mesurera qu’à terme combien il se trouve élargi et combien les problèmes désormais sensibles peuvent être difficiles. Ce qui nous amène à deux points, sur lesquels nous conclurons.
D’abord, la causalité n’induit jamais l’obligation, même si le glissement est très facile de l’une à l’autre –on peut expliquer comment les choses se sont passées, mais non pas démontrer qu’elles devaient nécessairement se passer ainsi. À chaque moment, un éventail de possibilités est ouvert, entre lesquelles des choix se font, choix qui eux-mêmes contribueront à réorienter le champ des possibles, et à reconfigurer plus ou moins en profondeur le dispositif d’ensemble. La métaphore du «ferment» de Febvre et Martin revient, d’une certaine manière, à décrire ce type de phénomènes articulant continuité et changement.
La seconde conséquence, propre à l’historien, concerne l’impératif de la contextualisation, notamment sur le plan géographique. Il y a ainsi une grande marge, entre la glorieuse capitale royale de Prague, en son temps l’une des plus riches villes d’Europe, et la petite Residenzstadt et ville universitaire de Wittenberg, avec ses trois ou quatre mille habitants vers 1510. Le mouvement hussite prend une dimension de révolte nationale et de révolution sociale, et il concerne l’électorat le plus riche du Saint-Empire –sur un certain nombre de plans, il est donc particulièrement dangereux. Les enjeux sont d’autant plus différents par rapport à ceux du luthéranisme que ce dernier, un siècle plus tard, trouvera l’appui de princes ou de villes alors intéressés à s’affranchir peu ou prou du joug impérial, et qu’il se prononcera précisément contre les révoltes paysannes de 1524-1525…
Alors, oui, l’imprimerie a rendu possible la Réforme et participé largement de son succès, mais elle n’en est évidemment pas la «cause».

dimanche 12 octobre 2014

Colloque: "Ouvrir les bibliothèques au public"

16-18 octobre 2014, Orléans
Ouvrir les bibliothèques au public
Colloque international à l’occasion du Tricentenaire de l’ouverture
de la Bibliothèque publique d’Orléans

Une bibliothèque "publique" qui se présente sous une autre appellation: la grille de la Bibliotheca Palatina, bibliothèque publique ouverte dans les murs de la Hofburg de Vienne
Jeudi 16 octobre 2014, au Studium, rue Dupanloup

9h30. Accueil des participants.
10h. Ouverture du colloque
1ère session. Le temps des lettrés (1)
10h45.Isabelle Pantin (ENS) «La Bodléienne d’Oxford, parangon des bibliothèques publiques?»
11h15. Dominique Varry (ENSSIB) «Trois bibliothécaires du XVIIIe siècle et leurs livres»
11h45-12h30. Discussion
12h30-14h30 Pause

14h30 Conférence d’Olivier Rey (CNRS/Paris 1) «Métamorphoses de la lecture»
15h30. Andrea De Pasquale (Biblioteca Nazionale Centrale, Rome) «L’ouverture au public des bibliothèques des anciens États italiens au siècles des Lumières»
16h. Frédéric Barbier (CNRS/EPHE) «L'esprit protestant et la bibliothèque: le cas de Strasbourg, 1789-1870» (cf résumé infra)
16h30.Thierry Dubois (Bibliothèque de Genève) «Le système de souscription de la bibliothèque publique de Morges»
17h-17h45. Discussion

Vendredi 17 octobre 2014, à la Médiathèque, place Gambetta

2e session. Le temps des lettrés (2)
9h30. Lecture du Livre de sable de Jorge Luis Borgès
10h. Emmanuelle Chapron (Université d'Aix) «Le catalogue imprimé: un surcroît de publicité?»
10h30-10h45. Pause
10h45-11h15. Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine) «Comment Mazarin a "donné sa bibliothèque au public" : les étapes méconnues du projet mazarino-naudéen»
11h15-11h45. Jean-Pierre Vittu (Université d'Orléans) «Du répertoire à l’instrument bibliographique: les catalogues imprimés de la bibliothèque d’Orléans au XVIIIe siècle»
11h45-12h30. Discussion
12h30-14h30. Pause

3e session. Vers la lecture pour tous
14h30. Patrick Latour (Bibliothèque Mazarine) «Un exemple de darwinisme bibliothéconomique : la Bibliothèque Mazarine au XIXe siècle»
15h. Jean-François Dubos (Service Historique de la Défense) «Quand la "Grande Muette" ouvre ses portes : le cas de la bibliothèque du Service Historique de la Défense»
15h30-15h45. Pause
15h45. Kmar Ben Dana (Université de la Manouba-Tunis) «D’un centre d’étude des Pères blancs à une bibliothèque de recherche: IBLA, Tunis»
16h15. Marie-Cécile Bouju (Université de Paris 8) «Du militant à l’usager: le PCF, les bibliothèques et leur public, 1920-1955»
16h45-17h30. Discussion

Samedi 18 octobre 2014, au Studium, rue Dupanloup
4è session. La lecture publique
9h30. Pierre Allorant (Université d'Orléans) «La bibliothèque d'Orléans au XIXe siècle entre la municipalité et l'État»
10h. Agnès Sandras (BNF) «Que se cache-t-il derrière les statuts des bibliothèques populaires?»
10h30-10h45. Pause
10h45-11h15. Hind Bouchareb (BNF) «Une lente conversion à la lecture publique: disparités et évolution des discours politiques locaux sur les bibliothèques dans l’entre-deux-guerres»
11h15-11h45. Antoine Prost (Université de Paris I) «De la bibliothèque à la Médiathèque» 11h45-12h30. Discussion

Organisation
Jean-Pierre VITTU, Université d’Orléans POLEN EA 4710
Corinne LEGOY, Université d’Orléans POLEN EA 4710
Olivier MORAND, Médiathèque d’Orléans

Lieux du colloque
Studium, 1 rue Dupanloup, Orléans;
Médiathèque, 1 place Gambetta, Orléans

Renseignements: Michelle Randimbiarison, Secrétariat recherche, Collegium LLSH
michelle.randimbiarison@univ-orleans.fr
00 33 (0)2 38 41 73 51

Résumé. Les analyses de Max Weber sur L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme ont marqué une avancée décisive dans la construction d’une théorie de la modernité: les principaux éléments présentés par l’auteur comme caractéristiques étaient le sens de la responsabilité, le privilège donné au service de la communauté ou de la collectivité, et le primat qui est celui de la formation et de la professionnalisation (éthique de la Beruf).
L’objet de la communication sera de montrer que ces caractéristiques s’appliquent non seulement à la problématique de la genèse du capitalisme, mais aussi à celle des bibliothèques. L’exemple de Strasbourg permettra de mettre en évidence les grandes étapes d’une politique inspirée par le protestantisme, de la saisie des biens d’Église par la Ville (1524) à la fondation de la Haute École et à l’organisation d’une bibliothèque publique modèle (1538). À la Révolution, les biens des Églises protestantes ne sont pas confisqués en Alsace, de sorte que le développement de la «Bibliothèque de Strasbourg», devenue la plus riche de province, peut se poursuivre sur les mêmes bases au fil du XIXe siècle... jusqu’à sa destruction complète lors du bombardement du 24 août 1870.

lundi 6 octobre 2014

Le choc des générations


Quelques jours passés à Mayence sont l'occasion de revoir le Musée Gutenberg et d'évoquer le souvenir de saint Boniface, mais aussi de découvrir quelques dessins affichés dans sa vitrine par un libraire qui ne manque certes pas d'humour (le cliché est médiocre, parce qu'il est pris à travers la vitre, et en plein soleil).
Le premier de ces dessins met en scène un monsieur d'un certain âge, assis au milieu de sa bibliothèque, en train de lire. Il s'adresse à son fils, et lui dit avec émotion, en désignant les livres: "Tout cela t'appartiendra un jour". Mais le monsieur d'un certain âge parle en réalité tout seul: le petit garçon, assis par terre, appuyé sur le fauteuil, est quant à lui fasciné par ce qu'il voit sur la tablette qu'il tient dans les mains (on ne sait pas s'il lit un "@book", ou s'il est plongé dans les méandres de quelque jeu électronique).
A l'heure où le commerce de la librairie de détail se fait plus problématique (il est loin, le temps où la substitution d'une enseigne de mode à la librairie PUF du boulevard Saint-Michel avait choqué), notre libraire ne manque pas non plus d'un certain courage, en affichant ainsi une manière de prédiction peu réjouissante quant à l'avenir de sa branche d'activités. Le dessin ne propose-t-il pas, encore plus largement, une réflexion sur le cours de la vie humaine, et sur la difficulté de transmettre, même à ceux que nous aimons, quelque chose de notre univers de choix et de préférences?

samedi 27 septembre 2014

Modernité urbaine autour de 1500: la gloire de Bâle

La géographie historique (et la cartographie!) est toujours très riche en enseignements pour l’historien. Ainsi, au XVe siècle, une ville moyenne occupe une position exceptionnelle dans l’histoire de l’Europe: Bâle, au coude du Rhin, compte peut-être quelque 10 000 habitants dans la première moitié du siècle, mais elle est une Ville d’Empire (depuis 1025), qui contrôle à la fois la vallée et le pont (depuis 1226) du grand fleuve, la route de Genève et de France (Lyon), et les débouchés d’Italie par le lac des Quatre Cantons et par le Saint-Gothard. Rappelons qu’une Ville d’Empire bénéficie du privilège de se donner le régime politique qu’elle souhaite, et de s’administrer de manière autonome.
À partir de 1431 et pendant près de deux décennies, la tenue du deuxième (après Constance) concile œcuménique fait de Bâle la capitale de la chrétienté occidentale –Æneas Sylvius Piccolomini, le futur pape Pie II, est le secrétaire du concile. Non seulement les prince de l’Église, mais leurs familiers, les savants et les clercs, les fournisseurs de matières premières (papetiers…) et de services (copistes…), se rassemblent à Bâle, où une quantité d’initiatives sont prises, qui vont dans le sens d’une modernité fondée sur la lecture et sur la méditation. En 1460, la ville devient siège d’université et, peut-être une dizaine d’années plus tard, elle accueille ses premières presses à imprimer, celles de Berthold Ruppel, un ancien ouvrier de Gutenberg: l’ISTC recense quelque 860 titres publiés à l’adresse de Bâle avant 1501, soit une production globale que l’on peut estimer à 4 à 500.000 exemplaires mis en circulation en moins de cinquante ans.
L’université, et la richesse de l’environnement intellectuel de Bâle, jouent, comme on le sait, un rôle décisif dans l’installation des premières presses parisiennes. Johann Heynlin (1430/1433-1496) vient de Stein (Königsbach-Stein), près de Pforzheim, d’où il tire son surnom usuel: Jean de la Pierre, alias Johannes de Lapide. Après ses études à Leipzig, il entre en 1453 au collège de Sorbonne –dont la bibliothèque est alors une des plus riche, sinon la plus riche d’Europe. Nous le retrouvons à Bâle en 1464-1466. Guillaume Fichet, recteur de la Sorbonne, revient d’une mission diplomatique à Milan (1469-1470) convaincu de l’importance du nouveau média de l’imprimé, et il se rapproche de Heynlin pour mettre à exécution son projet d’installer des presses à Paris. L’Atelier de la Sorbonne commence à travailler cette même année grâce aux ouvriers recrutés par Heynlin à Bâle et dans la région du Rhin supérieur (Constance, Colmar et Stein). On sait en outre que Heynlin, après son doctorat en théologie soutenu à Paris, sera un temps enseignant à Bâle: il se retirera en définitive à la Chartreuse de Bâle, à laquelle il léguera sa bibliothèque personnelle de 257 volumes (dont 204 incunables). Parmi ses familiers, nous rencontrons Sébastien Brant, lui-même docteur utriusque juris de Bâle et professeur à l’université de cette ville.
Bâle sera surtout connue pour posséder un certain nombre d’ateliers majeurs, au premier chef ceux d’Amerbach et de Froben, célèbre dans toute l’Europe humaniste comme l’ami d’Érasme, et l’éditeur de son Nouveau Testament d’Érasme. Dans l’intervalle, en 1501, la ville est entrée officiellement dans la nouvelle confédération des cantons suisses, et elle passe officiellement à la Réforme en 1528-1529. Nous reviendrons sur la cas exceptionnel de la bibliothèque des Chartreux de Bâle, mais concluons pour aujourd'hui: aux antipodes d’un modèle centralisé à la française, Bâle offre, jusqu’à aujourd’hui, un exemple idéaltypique de la modernité impulsée par une forme d’autonomie administrative, par la richesse capitaliste, et par le contrôle de réseaux multifonctionnels qui s’étendent à la plus grande partie de l’Europe occidentale. 

Johann Helmrath, Das Basler Konzil, 1431-1449: Forschungsstand und Probleme, Köln, Wien, Böhlau Verlag, 1987 («Kölner historische Abhandlungen»).
Frédéric Barbier, «Émigration et transferts culturels : les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie en France au XVe siècle», dans Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Comptes rendus, janv.-mars 2011, p. 651-679.

vendredi 19 septembre 2014

Colloque d'histoire du livre et des bibliothèques à Strasbourg

COLLOQUE INTERNATIONAL 
STRASBOURG, LE LIVRE ET LES BIBLIOTHEQUES, XVe-XXIe SIECLE

 
 
Lundi 13 octobre 2014
Maison interuniversitaire des Sciences de l’homme- Alsace
allée du Général Rouvillois, Strasbourg
Salle des conférences 

À partir de 9h Accueil des participants
 
9h30 Ouverture du colloque, par Madame Christine Maillard, directrice de la MISHA), Monsieur Alain Béretz, président de l’Université de Strasbourg, et Monsieur Albert Poirot, administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (sous réserves) 

Première séance, sous la présidence de Monsieur István Monok, professeur à l’Université de Szeged, directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie
10h Rémy Casin, conservateur de la Bibliothèque des Dominicains (Colmar) La bibliothèque de Ludwig Ber (1479-1554), théologien bâlois et ami d'Érasme
10h30 Georges Bischoff, professeur à l’Université de Strasbourg
La commanderie Saint-Jean de l'Ile verte et sa bibliothèque, une « maison des sciences humaines » (et divines) à la veille de la Réforme
11h Jonas Kurscheidt, doctorant, Centre d’études supérieures de la Renaissance (Tours)
Une nouvelle Nef des folz à Strasbourg ? Réflexions autour de la version strasbourgeoise du Narrenschiff de 1494/95
11h30 Ursula Rautenberg, professeur, titulaire de la chaire de Buchwissenschaft à l’Université d’Erlangen-Nuremberg
Straßburger Buchhändler und Straßburger Buchhandel von Johann Mentelin bis um 1550

Deuxième séance, sous la présidence de Monsieur Hans-Jürgen Lüsebrink, professeur à l’Université de Saarbrücken
14h30 Edoardo Barbieri, professeur à l’Université catholique de Milan et directeur de La Bibliofilia
Francesco Negri à Strasbourg et sa traduction du Turcicarum rerum commentarius de Paolo Giovio (1537)
15h István Monok, professeur à l’Université de Szeged, directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie
L'édition en Alsace et le royaume de Hongrie, 1480-1620
15h30 Sabine Juratic, chargée de recherche au CNRS, docteur de l’EPHE
La librairie strasbourgeoise et Paris à l’époque des Lumières
16h Pause
16h15 Emmanuelle Chapron, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, membre de l’Institut universitaire de France
Strasbourg et la librairie scolaire au XVIIIe siècle
16h45 Claire Madl, bibliothécaire du CEFRES (Prague), docteur de l’EPHE
Strasbourg et l’exportation des livres vers l’est de l’Europe au XVIIIe siècle

17h30 Frédéric Barbier (USIAS), Florence de Peyronnet-Dryden (Berger-Levrault), Christophe Pouthier (Berger-Levrault)
Conférence publique : Berger-Levrault, un libraire éditeur strasbourgeois, entre hier, aujourd’hui et demain


Mardi 14 octobre 2014
Bibliothèque nationale et universitaire
6, Place de la République, Strasbourg
Auditorium

Troisième séance, sous la présidence de Monsieur Albert Poirot, administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
9h Dorothée Rusque, doctorante de l’Université de Strasbourg, EA 3400 ARCHE La collection de livres de Jean Hermann : construire et organiser le savoir naturaliste au XVIIIe siècle
9h30 Hans-Jürgen Lüsebrink, professeur à l’Université de Saarbrücken
Les Œuvres (Strasbourg 1784) de Valentin Jamerey-Duval – une édition strasbourgeoise à la croisée des cultures
10h Marie-Claire Boscq, docteur de l’UVSQ
Les bibliothèques de Strasbourg et leurs catalogues à travers la tourmente révolutionnaire
10h30 Pause
10h45 Nicolas Bourguinat, professeur à l’Université de Strasbourg, directeur de l’équipe ARCHE
Le livre à Strasbourg sous le Premier Empire
11h15 Annika Haß, doctorante de l’Université de Saarbrücken et de l’EPHE, attachée de recherche à l’Université de Saarbrücken
Un libraire fournisseur des grandes bibliothèques européennes: Treuttel et Würtz

 Quatrième séance, sous la présidence de Monsieur Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine
14h Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome
Gloire à Gutenberg : fêtes et commémorations à Strasbourg et en Europe pour commémorer l’invention de l'imprimerie
14h30 Laurence Buchholzer, maître de conférences à l’Université de Strasbourg
La Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek de Strasbourg : dons et échanges avec les bibliothèques allemandes (1871-1918)
15h Pause
15h15 Daniel Baric, maître de conférences à l’Université François Rabelais de Tours
Naissance et développement d'une dualité fonctionnelle nationale et universitaire dans le contexte européen : une comparaison entre la BNU de Strasbourg et la Bibliothèque nationale et universitaire de Zagreb
15h45 Marisa Midori Deaecto, professeur à l’Université fédérale de Sao Paulo
Arthur de Gobineau et l'Interrègne brésilien (avril 1869 - mars 1870)
16h30 Visite de la Bibliothèque nationale et universitaire


Mercredi 15 octobre 2014
Médiathèque André Malraux
1, Presqu’île André Malraux, Strasbourg
Salle des conférences

Cinquième séance, sous la présidence de Monsieur Gérard Boismenu, doyen de la Faculté des Arts et Sciences, Université de Montréa
9h Catherine Maurer, professeur à l’Université de Strasbourg
Les bibliothèques de Strasbourg pendant la deuxième annexion allemande (1941-1944)
9h30 Agnès Callu, chercheur associé permanent au CNRS-Institut d'histoire du temps présent
Paul Hartmann : histoire intellectuelle d'un itinéraire éditorial
10h Pause
10h15 Guylaine Beaudry, directrice et bibliothécaire en chef, Bibliothèques, Université Concordia (Montréal)
D’un monde à l’autre : état et avenir des bibliothèques à l’aube du XXIe siècle
10h45 Yves Lehmann, professeur à l’Université de Strasbourg
Le réseau des bibliothèques EUCOR : avènement, développement, prolongements
11h15 Frédéric Barbier, membre de l’USIAS
Conclusions du colloque
11h45 Visite du fonds ancien de la Médiathèque André Malraux

 Colloque organisé par l’Université de Strasbourg, Institut d’études avancées (USIAS),
avec la participation de
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
École nationale des chartes (Paris) Université de Strasbourg, équipe ARCHE
Fondation Berger-Levrault (Paris)
Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche du Brésil (Brasilia)
Université de Strasbourg

Participation ouverte à tous, dans la limite des places disponibles.
Les informations figurant sur cet avant-programme sont données sous toutes réserves.

mercredi 10 septembre 2014

Une histoire de buzz...

Qui ne connaît, aujourd’hui, le terme de buzz, dont l’usage quotidien par une certaine population semble limiter l’acception au seul champ politico-médiatique (pour le sens commun, le buzz, c’est plus ou moins ce qui fait du vent), mais pour lequel l’historien aurait un certain nombre d’autres exemples d’application à proposer –l’historien en général, et l’historien du livre en particulier. Accessoirement (mais est-ce si accessoire?), le buzz peut être source de véritable connaissance.
La soutenance toute récente de la belle thèse que Veronica Massai a consacrée à Angelo Gatti (Pise, Scuola Normale Superiore) éclairera notre propos. Voici en effet un jeune homme, Gatti, né sans aucune fortune dans le Muggello en 1724, qui accomplit son cursus de médecine à Pise, mais qui en définitive réussit à s’imposer au niveau européen comme le chantre de l’inoculation contre la variole. La première marche, dans cette conquête du succès, réside dans la venue de Gatti à Paris, en 1760 –le rôle de la capitale française ne saurait ici être sous-estimé. La seconde marche est franchie, probablement grâce aux compétences de Gatti, mais grâce aussi à son sens des relations sociales, et au rôle de quelques intermédiaires particulièrement bien placés, tel que l’abbé Morellet dans les milieux «philosophiques», et le duc de Choiseul (Choiseul-Stainville) du côté de la plus haute noblesse, et du «monde».
À Pise, sur la Piazza dei Cavallieri, l'École normale supérieure
Gatti se lance en effet comme «inoculateur» des plus grands personnages, mais ce n’est pas sur cet aspect de son action que nous voulons ici nous arrêter. En effet, la question de la «petite vérole», alias la vérole, est à l’ordre du jour depuis quelques décennies en Europe, d’abord en Angleterre, puis en France et dans les autres États du continent. La carrière de Gatti se construit en partie sur l'omniprésence de ce souci, en partie aussi sur la maîtrise d’une politique de publication bien réfléchie. Le premier texte qu'il donne est celui de la Lettre de M. Gatti…,  à [Paris, s. n.] en 1763, lettre pour la rédaction de laquelle l’auteur, qui ne maîtrisait pas assez bien le français, aurait obtenu l’aide de l’abbé Morellet. Par ailleurs, d’Hémery nous apprend que cette publication bénéficie d'une permission tacite...
Il est possible que Gatti ait, dans un second temps, donné en 1764 une courte pièce, sous le titre d’Éclaircissement sur l’inoculation de la petite vérole, à la fausse adresse (remarquable!) de Bruges, mais imprimée à Paris: le titre figure en effet dans la bibliographie, et notamment dans La France littéraire de Johann Samuel Ersch (Hamburg, Hoffmann, t. II, 1797). Un titre analogue, mais légèrement différent, est annoncé par les Affiches, annonces et avis divers du 1er août 1764 (Nouveaux éclaircissements sur l’inoculation…). L’enquête reste en l’occurrence ouverte, sur l'identification exacte de ces deux opuscules.
Peu après, voici le premier grand livre de Gatti, constitué par les Réflexions sur les préjugés qui s'opposent au progrès et à la perfection de l'inoculation…, un texte dans la rédaction duquel l’abbé Morellet a possiblement à nouveau joué un rôle. Les Réflexions sont données à la fausse adresse de Bruxelles, et à Paris, chez Musier fils (quai des Augustins), en 1764. Puis viennent, à la même adresse mais en 1767, les Nouvelles réflexions…, dont d’Hémery nous apprend qu’elles sont sorties, toujours munies d'une permission tacite, à la date du 30 avril. Tous ces titres font l’objet de comptes rendus, favorables ou violemment opposés, dans les grandes revues du temps, le Journal des savants, le Journal encyclopédique, le Journal de Trévoux, etc., et elles apparaissent dans les principales correspondances, à commencer par celle de Grimm.
Il faudrait encore prendre en considération les possibles attributions à Gatti de pièces publiées de manière anonyme, mais, surtout, il faudrait revenir plus longuement sur la problématique de la médiatisation, laquelle se prolonge avec les publications ou les traductions à l’étranger. Publications en anglais (Gatti fait d’ailleurs le voyage de Londres), mais aussi en italien (à Venise) et en allemand (à Hambourg d’abord, avant une seconde édition à Brême). La problématique de la traduction serait évidemment à envisager ici (nous n’en avons pas la possibilité dans le cadre de ce billet), mais on ne peut que souligner le fait que l’exemplaire de Gatti le plus diffusé en Italie semble bien être celui d’une contrefaçon milanaise, celle-là en français, et réalisée en 1767.
Il y aurait encore bien d’autres choses à dire, par rapport à la bio-bibliographie de Gatti, mais on comprendra mieux, désormais, pourquoi nous écrivions, il y a quelques semaines, que nous n’étions pas réellement adepte d’une histoire des idées, des sciences et des pratiques savantes qui se limiterait au monde des concepts, et qui serait totalement déconnectée de l’économie du média –déconnectée du biais, par lequel les idées circulent, se forment, et éventuellement… se déforment. Concluons tout simplement, en soulignant deux points: les querelles et autres campagnes d'idées ne peuvent pas, sous l'Ancien Régime, être plus dissociées de leurs supports (l'écrit, ou l'imprimé) que de leurs pratiques; et , comme le montre l'exemple de Gatti, l'élaboration plus ou moins consciente du
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