mercredi 24 mai 2017

Un petit tour en Pricrocoland

Une figure toujours d'actualité: le chevalier des causes perdues
Commençons par une référence filmographique, pour dire combien, aujourd’hui, il est dommage que l’action réfléchie en faveur de la culture ne soit pas aussi spectaculaire que celle qui consiste à se protéger des requins… Et pourtant, les attaques contre la culture sont bien plus fréquentes, insidieuses et donc redoutables que celles des squales!
S’agissant des bibliothèques, les faits sont là: dans telle ou telle ville, l’administration municipale décide brutalement de se séparer d’un conservateur infiniment dévoué depuis des années, et d’une compétence inégalable.
On peut s’interroger sur cette forme de cécité, laquelle n’engage pas seulement les décideurs, mais aussi, indirectement, ceux qui les ont élus. Faisons-leur la grâce de ne pas supposer qu’ils pourraient avoir des intérêts immédiats, ou des stratégies à la petite semaine (nous ne sommes plus à l’âge de la caricature des sous-préfectures, que diable!). Mais plus profondément, et plus gravement, l’ignorance concerne d’abord le travail du bibliothécaire, une caractéristique que nous aurions pu croire de l’ordre du passé, quand il n’en est rien. Le bibliothécaire municipal doit en effet remplir un certain nombre de missions, plus ou moins contradictoires, et dont la mairie ignore généralement tout (un minimum de confiance est indispensable). Dans une grande bibliothèque patrimoniale, il faudra assurer les charges de la lecture publique, de l’animation, etc., mais aussi conduire le travail de recensement et de valorisation d’un patrimoine parfois écrasant.
La bibliothèque, comme les archives, sont la mémoire de la ville: donner ce patrimoine à comprendre à nos contemporains, et d’abord à nos concitoyens, devrait être déclaré cause nationale, à l’heure des déplorations sur l'insuffisance de la citoyenneté. Mais bien loin de s’improviser, cela suppose des compétences spécifiques trop rarement réunies. Tout un chacun ne sera certes pas commentateur avisé de tel ou tel manuscrit carolingien (et d’ailleurs, tout un chacun, à commencer par les «décideurs», ne connaît pas le patrimoine, et ignore jusqu’à la signification exacte de la formule d’«empire carolingien»).
Arguer de mots dont on ignore le sens réel (ô numérisation, «que de crimes», etc.), proférer des affirmations sans les appuyer sur rien (en France, un bibliothécaire d’État change de poste tous les cinq ans), faire dans la facilité tout en s'abritant paradoxalement derrière sa propre ignorance, quoi de plus simple? On ne peut que s’étonner que des services censés mettre en œuvre une gestion raisonnée des deniers publics tombent dans des errements aussi absurdes: non seulement le capital financier n’est probablement pas amélioré (hélas), mais le capital symbolique s’effondre, la ville est ridiculisée et ses élus assimilés à des pantins sur la scène d’une bourgade abandonnée.
Il est vrai que c’est peut-être le cas? Ils deviennent en effet des pantins, dans une ville anciennement puissante, mais qui n’intéresse plus personne et dont le nom sera bientôt synonyme non seulement de récession, mais surtout d’esprit rétrograde. Ne parlons pas des services si élégamment désignés comme ceux des «ressources humaines», et dont le dernier souci est trop généralement celui des hommes.
II y a une quarantaine d’années, un grand esprit, Pierre Chaunu, décrivait avec optimisme les lampes qui partout s’allumaient sur la carte de l’Europe des Lumières –ici, une bibliothèque, là une académie, là encore une institution d’éducation, et partout, des taux d’alphabétisation en hausse. Les responsables en charge des affaires s’employaient alors à «encadrer» et à développer toutes sortes d’initiatives, gages de progrès.
Nous voici, à l’aube du IIIe millénaire, confrontés à une conjoncture bien plus sinistre: de tous côtés, les compétences sont bafouées par l’ignorance et le dévouement est trop souvent ignoré; sous couvert de discours convenus, la barbarie monte inexorablement, le «recadrage» est à l’ordre du jour et les éteignoirs entrent en action. Éteindre, c’est facile, quand allumer et entretenir est bien évidemment beaucoup plus complexe… On le voit, défendre la culture et les bibliothèques contre les assauts de l’ignorance, de la bêtise et de la muflerie (sans oublier la lâcheté) s’impose comme un enjeu de la citoyenneté de demain. Comptez sur nous: nous nous y emploierons.

jeudi 18 mai 2017

Conférence d'histoire du livre


École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 22 mai 2017
16h-18h
Gens du livre à Paris au XVIe siècle: le cas de Nicolas Du Chemin, imprimeur-libraire de musique
par
Monsieur Olivier Grellety-Bosviel,
docteur de l'EPHE

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!

Le fichier manuel relatif à l’histoire du livre conservé au Minutier central constitue depuis une quarantaine d’années la source la plus riche pour tous les travaux sur l’histoire de la Librairie parisienne du XVIe siècle. L’histoire de ce fichier, et l’état actuel des sources  recensées, permettent de dresser une typologie des actes dans le sillage des recherches lancées naguère par Henri-Jean Martin sur le « petit monde du livre ». La question de la place des imprimeurs-libraires de musique au sein de l’édition parisienne à la Renaissance sera posée autour, notamment, de la figure de Nicolas du Chemin.

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



jeudi 11 mai 2017

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre 

Lundi 15 mai 2017
16h-18h
En France: les bibliothèques en Révolution
(1789-années 1830) 
(suite et fin)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études 

NB: ATTENTION! voir ci-dessous la NOUVELLE ADRESSE DE LA CONFÉRENCE!

La conférence s'ouvrira par quelques observations à propos desquelles le directeur d'études a été sollicité relativement à l'histoire des bibliothèques et à son historiographie, notamment en France. Puis elle reviendra sur le cas emblématique des "bibliothèques en révolution". En conclusion sera évoqué le programme  de la séance foraine de l'année universitaire 2016-2017, séance qui devrait se tenir à Strasbourg le jeudi 22 juin prochain (avec la visite guidée de l'exposition de la BNU Le Vent de la Réforme).
Arrêté de la Commission d'Instruction publique, 28 praririal an II (Source: Archives dép. des Yvelines)
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a désormais lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (54 boulevard Raspail, 75006 Paris, salle 26, 1er sous-sol).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).



mercredi 10 mai 2017

Le livre aux États-Unis

Dans le cadre du séminaire de Patrick Fridenson à l'EHESS

Daniel Raff,
historien des entreprises à l'University of Pennsylvania,
présentera sa recherche sur

L'infrastructure du commerce des livres aux États-Unis:
sa valeur changeante, ses dangers potentiels

le mercredi 24 mai de 11h à 13h
au 105 boulevard Raspail, salle 10

Vous y êtes cordialement invités
(communiqué par Patrick Friedenson)

dimanche 7 mai 2017

Colloque d'histoire du livre

IMAGO LIBRORUM 
Mille anni di forme del libro in Europa
 
Rovereto, Biblioteca Civica 
e
 Trento, Biblioteca Comunale

24-26 maggio 2017 
Rovereto
mercoledÏ 24 maggio
h. 17.00 Saluti e introduzione
Frédéric Barbier (CNRS, EPHE, Parigi) IMAGO LIBRORUM:  tra rappresentazione e immagine del libro
Gianmario Baldi Inaugurazione della esposizione IMAGO LIBRORUM presso la Biblioteca Civica
Le Palazzo Geremia de Trente
Trento, Palazzo Geremia
I sessione. giovedi 25 maggio
h. 9.00
Non di solo codex. Forme alternative del libro occidentale
Saluti e introduzione
Presiede Giorgio Antoniacomi (direttore della Biblioteca Comunale di Trento)

Marilena Maniaci (Univ. di Cassino) Rotoli medievali greci e latini (e non solo): tipologie, funzione, prospettive di ricerca
Don C. Skemer (Princeton Univ. Library) Magic Rolls and Folding Sheets: Physical Forms of Textual Amulets in the Middle Ages
Marco Rainini (Univ. Cattolica) Cronache medievali in rotolo: a partire dalla Genealogia Christi di Pietro di Poitiers
Giuseppe Frasso (Univ. Cattolica) Poesia in forma di rotolo
Gino Roncaglia (Univ. della Tuscia) Oltre il libro: le frontiere del testo digitale
Discussione 

II sessione giovedi 25 maggio
h. 14.30
La parola sul foglio: spazio e resa grafica
Presiede Giuseppe Frasso (Univ. Cattolica)

Saverio Campanini (Univ. di Bologna) La luce oltre la siepe. La Bibbia ebraica dal rotolo al libro
Ursula Stampfer (Abbazia di Novacella) Gli anni d’oro dello scrittorio di Novacella (1450-1525 ca.)
Donatella Frioli (Univ. di Trento) Prosa, poesia e illustrazione alla corte Malatestiana di Rimini
Paul F. Gehl (Curator Emeritus, Newberry Library Chicago), Teaching With Type: Design for the Renaissance Grammar Classroom
David McKitterick (già Cambridge Univ.) Collecting Early Printed Books for the Modern Printing Design
Discussione

III sessione, venerdi 26 maggio
h. 9.00
Dal testo al libro: organizzare e comunicare
Presiede Maria Cristina Misiti (MIUR)

Ursula Rautenberg (Univ. di Erlangen) Last words on the History of the Title-Page
Marco Palma (Univ. di Cassino) Forme e funzioni del colophon nel libro manoscritto e a stampa del XV secolo
Edoardo Barbieri (Univ. Cattolica) «Dinanzi a la quale poco si potrebe legere»: le rubriche negli incunaboli delle origini
Antonio Castillo Gómez (Univ. de Alcalá) «Para que todos la sepan y entiendan». Scrittura e immagine nei testi urbani effimeri nella Spagna della prima età moderna
Duccio Dogheria (MART di Rovereto) Dal Futurismo al futuro: editoria sperimentale Discussione

IV sessione venerdi 26 maggio
h. 14.30
Illustrare il testo / raffigurare il testo, ovvero la sfida tra parole e immagini
Presiede Andrea Giorgi (Univ. di Trento)

Mino Gabriele (Univ. di Udine) All’origine dei libri di emblemi: tra sapienza e iconologia
Marco Gozzi (Univ. di Trento) Suoni per figura: miniatura, musica e testo nel manoscritto liturgico
Giovanna Zaganelli (Univ. per Stranieri di Perugia) La relazione fra testo e immagini in alcuni Blockbücher del XV secolo
Lorena Dal Poz (Regione Veneto) Testo e immagine nei codici manoscritti e a stampa del vescovo di Trento Johannes Hinderbach
Martyna Urbaniak (Scuola Normale Superiore di Pisa) Per parole e per immagini: le illustrazioni dell’Orlando Furioso
Discussione e conclusioni

jeudi 4 mai 2017

Hier et aujourd'hui

Plusieurs ouvrages récents, et une masse de commentaires à propos des élections présidentielles qui se déroulent actuellement en France, attirent l’attention sur des lignes de fracture présentées comme nouvelles et qui parcourent la société.
La principale passerait entre une France, ouverte, informée et pour l’essentiel constituée d’urbains, et une France plus isolée qui serait d’abord celle du monde rural et des régions d’où la grande industrie a plus ou moins disparu. Cette ligne première en croise plusieurs autres, qui relèvent surtout de la sociologie: ceux qui participent à la France «ouverte» seraient relativement plus favorisés, par leurs diplômes, leurs revenus, leur mode de vie, etc. La France du repli serait en revanche celle des catégories plus fragiles, celle qui est plus touchée par le chômage, celle qui a un sentiment d’abandon, qui s’inquiète face au déclassement possible, à la marginalisation et aux risques de toutes sortes. Et, pour couronner le tout, les préférences politiques traditionnelles, les sympathies pour tel ou tel parti et les systèmes anciens de solidarité tendent parallèlement à s’affaisser. Nous voici devant une conjoncture où le slogan, l’affirmation gratuite, voire la fake news peuvent avoir des conséquences très grandes.
Les phénomènes du passé nous aident à analyser ceux du présent, notamment s’agissant d’histoire des communications et des médias. Que la rapidité des communication (jusqu’à l’instantanéité de la communication mondialisée) ne soit pas gage d’ouverture est montré dès la fin de l’Ancien Régime: le réseau des grandes routes royales est l’un des plus modernes d’Europe, et les circulations considérablement facilitées à travers le royaume. Pour autant, lorsqu’Arthur Young parcourt le pays, il s’étonne constamment de ne voir que des routes vides, une circulation inexistante et des moyens d’information absents. Il quitte Paris par la route d’Orléans, et le pays devient aussitôt «un désert, comparé avec les routes qui avoisinent Londres». Suivons le à Besançon, le 27 juillet 1789, alors même que les événements se précipitent, mais que les seules informations disponibles sont pour l'essentiel celles échangées à la table d’hôte –c’est, d’une certaine manière, l’information que nous aurions aujourd'hui, avec les périodiques abandonnés dans la salle d’attente d’un médecin:
Il n’est pas croyable combien la France est arriérée pour tout ce qui touche aux informations. De Strasbourg jusqu’ici, il ne m’a été impossible de lire un seul journal. Ici, j’ai demandé le Café littéraire. Il n’y en a pas. Les gazettes? Dans les cafés. C’est très vite répondu, mais ce n’est pas si facile à trouver. Rien que la Gazette de France, pour laquelle en ce moment un homme de bon sens ne donnerait pas un sol. J’ai été dans quatre autres cafés; dans quelques-uns, il n’y a pas du tout de journaux; au Café militaire, le Courrier de l’Europe, vieux de quinze jours; des gens bien habillés parlent de nouvelles qui datent de deux ou trois semaines, et leur conversation montre pleinement qu’ils ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de Besançon, pas trace du Journal de Paris ou d’un autre journal donnant le détail des délibérations des États; et cependant, c’est la capitale d’une province aussi grande que cinq ou six de nos comtés anglais, et qui contient vingt-cinq mille âmes; et chose étrange à dire, le courrier n’arrive que trois fois par semaine! (…) Aussi le pays croit-il tout le contraire de ce qui s’est passé… (la description de Dijon, quelques jours plus tard, est très proche).
Arthur Young attire notre attention sur le fait que les «temps caractéristiques» se juxtaposent sans se pénétrer entre plusieurs géographies à la typologie différente.
1) Les deux «capitales», de Paris et de Versailles, concentrent les moyens d’information qui font l’admiration de Koraÿs.
2) Au-delà, la circulation se fait d’abord dans un cadre privé, par le biais notamment des correspondances, bien plus rarement, de la presse périodique: c’est dans ce cadre seul que se vérifie le jugement de Georges Lefèbvre selon lequel «les grandes villes que touchaient les routes de poste recevaient des nouvelles tous les jours» (La Grande Peur, p. 79). Le public est par définition minoritaire, et les écarts se comptent en jours, voire en semaines, par rapport à la capitale.
3) Enfin, nous pénétrons dans le plat-pays, lequel constitue, sauf cas particulier, un environnement vide de circulations et d’informations fiables: comme l’a montré Dominique Julia à propos de la Champagne, les localités situées le long des grandes routes bénéficient de meilleurs taux d’alphabétisation. Mais, dans les villages, hors le curé, qui sait lire et écrire? C’est la géographie ancienne des «temps locaux», d’où l’écrit et l’imprimé sont pratiquement absents, et où le continuum de l’information est depuis toujours apporté par les bruits et par les rumeurs.
Le livre exemplaire consacré par Georges Lefèbvre à la Grande Peur (Paris, SEDES, 1932) suggère que le heurt entre des «temps caractéristiques» différents pourrait constituer en définitive un facteur propice à la naissance de bruits, et d'actions, sans contrôle ni fondements. La carte des p. 197-198 (cf cliché) montre que la panique du Clermontois (Clermont-de-l’Oise) prend sa source dans ce monde intermédiaire, celui de la ruralité, mais à proximité immédiate d’une grande route par où transitent courriers, nouvelles… et bruits. Une altercation entraperçue, un conflit ancien, et la peut naît, avant de se répandre, grossie par toutes sortes d’interprétations infondées. De même, la peur de Champagne méridionale naît dans quelques bourgades proches de Romilly-s/Seine, étape de la grande route de Paris à Troyes.
À l’inverse, des régions entières sont épargnées par le phénomène, qui sont souvent des régions de frontière mais aussi, parfois, des régions particulièrement isolées (la Sologne, le haut Morvan, ou encore la plus grande partie de la Bretagne). La Peur, la simplification abusive, sont ainsi l'effet à la fois d’une information médiocre et d’une assimilation problématique. Le modèle pourrait-il, mutatis mutandis, être transposé en notre début du IIIe millénaire, lorsqu'une partie de la population est soumise à l'irruption des nouveaux médias, mais ne sait pas toujours la maîtriser? Revenons-en pour finir à Arthur Young:
Comme si les lignes politiques et les cercles littéraires d’une capitale constituaient un peuple, et non l’universelle diffusion des connaissances agissant, par une rapide communication, sur des esprits préparés, grâce à une habituelle activité du raisonnement, à les recevoir, à les combiner et à les comprendre… 
Qui a dit que la question de l'école était, toujours aujourd'hui, l'une des questions fondamentales posées au responsable politique?

jeudi 27 avril 2017

Le temps caractéristique (4)

Poursuivons un instant sur le «temps caractéristique», pour attirer l’attention sur un phénomène apparemment contradictoire: le raccourcissement du temps caractéristique a pour effet, paradoxalement, de renforcer les inégalités spatiales –et sociales.
Nous avons évoqué dans le dernier billet les transformations qui se produisent dans l’Allemagne de la Réforme où, en quelques semaine, il est devenu possible non seulement de rédiger et de diffuser un texte imprimé, mais aussi d’y répondre et d’engager éventuellement une polémique par le biais du média. Lorsque le libraire-imprimeur de Bâle, Adam Petri, publie, sans doute dans les premiers mois de 1518, une édition des 95 Thèses innovant radicalement sur la forme (il s’agit non plus d’un placard, comme à Leipzig et à Nuremberg, mais d’un petit quarto de quelques feuillets), il précise, en tête du texte, l’objet qui est le sien :
Quare petit ut qui non possunt verbis praesentes nobiscum disceptare, agant id literis absentes [= C’est pourquoi il demande à ceux qui ne peuvent pas discuter directement en paroles avec nous, de le faire de loin, par le biais de l’écrit].
La circulation est très facilitée dans deux cas de figures et, d’abord, par la proximité des grands routes et des principaux itinéraires: c’est par leur biais que transitent les voyageurs, diplomates, négociants, étudiants et autres, c'est eux que suivent les correspondances et les nouvelles, mais aussi les marchandises (dont les livres) à travers l’Europe, par voie de terre ou de mer. Au début du XVIe siècle, la traversée de la côte espagnole à Naples peut ne demander que quatre jours, et les 600 km de la route postale de Malines à Augsbourg représentent vingt-trois relais, soit une distance qui peut être parcourue en moins d’une semaine.
Le second dispositif, évidemment lié au premier, distingue les géographies les plus avancées, celles où la densité de population est supérieure, où la richesse est plus grande et où le maillage du réseau des petites villes et des villes moyennes est plus serré –au premier chef, la géographie de la grande dorsale européenne conduisant des Pays-Bas à l’Italie du Nord par la vallée du Rhin et les cols des Alpes. Les échanges y sont renforcées, de nouvelles pratiques sont rendues possible, par ex. le développement des correspondances privées.
La nouvelle de la mort de Claude de France à Blois le 26 juillet 1524 arrive à Paris dès le 28 (190km: 95km/jour). De même, le désastre de Pavie (24 février 1525) est-il connu dans la capitale dès le 7 mars, soit onze jours après l’événement, pour un peu moins de 900km (82km/jour, malgré la traversée des Alpes).
A contrario, nous voici dans la géographie de l’écart, un mot digne d'être médité: la distance Paris-Cherbourg représente quelque 350km, qui peuvent être parcourus en quatre jours. Le sire de Gouberville, dans son manoir du Mesnil-au-Val, n’est guère éloigné que d’une douzaine de kilomètres de la capitale du Cotentin: pourtant, lorsque Henri II meurt brutalement à Paris, le 30 juin 1559, il n’apprend la nouvelle que fortuitement, par un proche allé à Cherbourg, le 17 juillet (les 350km ont donc été parcourus en 17 jours, soit à peine une vingtaine de kilomètres par jour, et un décrochage radical entre la ville centre et le plat-pays).
Bien évidemment, il faut prendre en considération le décalage entre le courrier le plus rapide (un courrier annonçant la défaite et la capture eu roi…) et le rythme des échanges ordinaires: pour autant, l’opposition entre géographies plus ou moins favorisées n’en reste pas moins très profonde. Cette opposition reste encore d’actualité en France à partir des années 1740, lorsque s’engage la «grande mutation» des routes avec la construction du réseau des nouvelles routes royales: en 1776, on a construit 14 000km de «nouvelles chaussées», qui rejoignent la capitale aux frontières du royaume et aux chefs-lieux des différentes généralités, mais aussi entre elles les grandes villes de province.
Le résultat est une accélération et une densification très sensibles des échanges, phénomène qui accompagne, pour Guy Arbellot, «le processus de libération physique et intellectuelle qui devait amener les Français au seuil de la Révolution». Si les échanges ordinaires suivent les rythmes anciens, soit au plus une cinquantaine de kilomètres par jour, les cartes isochrones publiées par Guy Arbellot montrent que, sur une période de quinze ans, les nouvelles diligences ont divisé par deux les durées des grands trajets et abouti à une intégration bien plus grande de la géographie du royaume (cf cliché).
Cartes isochrones des grandes routes du royaume, 1765 et 1780 (© Guy Arbellot, sur le site Persée)
Les changements sont immenses. Dans sa bourgade de La Fontaine-Saint-Martin, Louis Simon date la mutation du moment où il a «vu aligner la grande route du Mans à La Flèche à travers les champs les prés et les landes». Et d’ajouter :
Avant que les routes fussent faites, le peuple n’était habillé que de serge sur fil, encore les plus aisés. Les autres n’étaient habillés que de toile barrée noir et blanc et quelques uns de breluche. Ce sont les grandes routes qui ont facilité le commerce et qui nous ont procuré les marchandises étrangères attendu, que les transports n’étaient [plus] si chers…
P. A. Demachy, Vue de Tours depuis le pont de la Loire, 1787 (© Musée des Beaux-Arts)
La rupture est encore plus sensible dans les centre principaux, dont la configuration est fréquemment bouleversée par l’arrivée de la route. Celle-ci déboule en tranchée au-dessus de Tours, sur la rive droite de la Loire, en 1757, le pont sur le fleuve est achevé en 1779, et le nouvel axe majeur de la ville, la rue Royale, a été ouvert dans son prolongement dès 1777. En quelques années, l’urbanisation, jusque-là orientée sur le quai de Loire, pivote de 90°, l’axe de référence devenant celui de la route de Paris. On entre désormais en ville par le nord, où une  place monumentale est aménagée, avec le nouvel Hôtel-de-Ville élevé en 1776.
Pourtant, dès que l’on s’écarte des grands itinéraires, la situation change du tout au tout, quand nous quittons l’espace des échanges et de l’information modernes pour celui de l’oralité, de la rumeur, des fake news et des «peurs». La rupture est celle de la géographie: même si Arthur Young s'étonnera du «manque de circulation» qu'il observe en France par rapport à l'Angleterre, l'espace moderne fonctionne d'abord comme un système en réseau, quand l'espace traditionnel reste constitué par un emboîtement de surfaces plus ou moins fermées.

Guy Arbellot, « La grande mutation des routes de France au XVIIIe siècle », dans AESC, 1973 (28), p. 765-791.