dimanche 7 février 2016

La "ville de résidence" dans l'économie du livre et de la culture

Une petite ville, de quelque 2000 habitants, en Allemagne médiane, s’impose dans la décennie 1520 comme le principal centre de production imprimée de l’Empire, et elle est célèbre dans toute l’Europe pour son université: Wittenberg. Comment un phénomène aussi paradoxal a-t-il été rendu possible?
Nous sommes, en France, habitués de longue date à l’omniprésence d’une structure politique très centralisée. Pratiquement, les derniers grands fiefs plus ou moins indépendants de la couronne disparaissent dans le dernier quart du XVe et au début du XVIe siècle, qu’il s’agisse de la Bourgogne, de la Bretagne, ou encore du duché de Bourbon. Les acquisitions postérieures se feront principalement par conquête. Passons le Rhin, et nous voici dans une tout autre logique géo-historique, celle d’un espace singulièrement dispersé, dont la plus grande partie est certes soumise à la suzeraineté, de plus en plus théorique, de l’empereur, mais qui s’organise de fait autour de principautés territoriales, de «villes libres» pratiquement autonomes et de très vastes territoires ecclésiastiques (évêchés, etc.) souvent assimilés à des principautés.
Dans ce système, le rôle de la «ville de résidence» (Residenzstadt) apparaît comme essentiel dans le domaine de l’histoire de l’écrit et du livre –en France, cette logique a fonctionné, mais de manière très temporaire, dans des villes comme Bourges (duché de Berry), Angers (comté d’Anjou) ou encore Nantes (duché de Bretagne). À la base, la «résidence» est celle du prince et de sa cour: leur présence signifie la réunion d’un certain nombre de grands personnages, susceptibles de commanditer auteurs, artisans (copistes, enlumineurs et autres) et artistes.Au sein de la cour, les premiers développements d’une administration rationalisée supposent aussi de disposer d’un personnel de clercs plus ou moins spécialisés. Bientôt, une université «territoriale» pourvoira à leur formation.Le plus souvent, on disposera aussi d'une bibliothèque plus ou moins riche.
Dans le principe, la dignité impériale relève du modèle de la monarchie élective et, depuis la Bulle d’or de 1356, le nombre des électeurs a été fixé à sept, qui sont donc les  principaux personnages de l'Empire après le souverain –les trois archevêques occidentaux, Mayence, Trêves et Cologne, auxquels s’ajoutent quatre princes séculiers, le comte palatin (Heidelberg), le roi de Bohème (Prague), le margrave de Brandebourg et le duc de Saxe. Pour autant, un très grand nombre d’autres structures coexistent, qu’il s’agisse des villes libres, des princes et autres seigneurs locaux, ou encore des archevêchés, évêchés et abbayes, voire des chevaliers détenteurs de fiefs.
Une bourgade de bords de l'Elbe: Wittenberg au milieu du XVIe siècle (détail)
À Wittenberg, nous sommes devant un exemple idéaltypique de la catégorie de la «ville de résidence». Un petit peuplement apparaît peut-être au Xe siècle sur ce passage de l’Elbe, à une soixantaine de kilomètres au nord de Leipzig, mais son existence ne sera documentée qu’à la fin du XIIe siècle. La ville se développe autour des activités de marché et d'étape dans la première moitié du XIIIe siècle, avant d’être choisie comme «résidence» par le duc Albert II de Saxe-Wittenberg († 1298) et de recevoir le statut de ville (Stadtrecht, 1293). Lorsque la Saxe passe aux Wettin (1423), Wittenberg conserve le statut de petite «résidence» mais, malgré l’essor des activités d’artisanat et de commerce (un pont de bois est lancé sur l’Elbe autour de 1450), elle ne dépasse pas les 2000 habitants à la fin du XVe siècle –nous sommes loin de Rome, ou encore de la résidence impériale de Vienne.
Les choses changent pourtant depuis 1485: l’ancien électorat de Saxe est alors divisé en deux principautés indépendantes, dont l’une, la Saxe «ernestine», conserve le titre électoral. L’électeur Frédéric le Sage († 1525) entreprend de faire de la petite cité des bords de l’Elbe une résidence moderne: reconstruction du château (et de sa chapelle!), construction d’un pont de pierre, et fondation d’une université (1502) dont l’objet sera de former les  cadres de la principauté, administrateurs, ecclésiastiques, etc. L’année suivante s’ouvre le chantier du Collegium Friedricianum, tandis que, en 1505, le prince appelle à la cour le peintre Lucas Cranach: sa maison, sur la place du marché (Marktplatz), abrite bientôt un atelier particulièrement actif et d’un immense renom.
Le facteur décisif est ici celui de l’université, avec des enseignements «modernes», caractéristiques de l’humanisme, comme ceux du grec et de l’hébreu, mais aussi un certain nombre de domaines scientifiques. Le moine augustin Martin Luther, qui a un temps séjourné à Wittenberg comme étudiant, y revient en 1511, appelé par le vicaire général de son ordre, Johann von Staupitz (±1465-1524). L’année suivante, il passe le doctorat en théologie, et enseigne dès lors régulièrement à l’université. C’est là que, le 31 octobre 1517, il aurait placardé sur la porte de la chapelle du château, qui sert aussi aux cérémonies de l’université, ses célébrissimes 95 thèses contre les Indulgences. Un an plus tard, Mélanchton est appelé à Wittenberg pour enseigner le grec, et sa leçon inaugurale trace le programme d’un enseignement modernisé pour les jeunes gens (De corrigenris adulescentiae studiis). Le renom de Wittenberg est bientôt européen, elle est la haute école de la nouvelle foi, attirant de partout les étudiants, et jusqu’en Transylvanie.
Le Nouveau Testament traduit par Luther, sept. 1522 (Univ. u. Landesbib. de Halle)
La fondation de l’Université s’accompagne de l’installation d’un prototypographe à Wittenberg, en la personne de Nicolaus Marschalk, lui-même enseignant mais quil ouvre une imprimerie dans sa propre habitation (1502). Puis viendront les professionnels à proprement parler, Wolfgang Stöckel, Johann Rhau-Grunenberg (lui aussi appelé par Staupitz…), Melchior Lotter, Hans Lufft, sans oublier Cranach et Döring. Wittenberg s’impose comme le premier pôle de la publicistique de la Réforme: une économie d’abord fondée sur les petites «pièces» et autres feuilles volantes (les Flugsschriften), mais pour laquelle la publication du Nouveau Testament allemand, en 1522, marque une pierre de touche. Edmann Weyrauch l’affirme à juste titre : sans la Réforme, pas d’économie moderne de la «librairie», et cette économie moderne est précisément inventée dans la petite ville de Wittenberg.À l'approche de l'année jubilaire 2017, une excursion à Wittenberg, patrimoine mondial de l'humanité, et en Saxe passionnera les historiens de la culture, et ceux du livre.

jeudi 4 février 2016

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 8 février 2016

16h-18h
Luther et la nouvelle économie du livre (1)
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études


Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 31 janvier 2016

Au début du XVIe siècle: la révolte, les clercs et le "commun"

Nous évoquions il y a quelques jours la figure des grandes dynasties de financiers dans l’Europe des années 1500, à travers l’exemple des Fugger. Mais nous rencontrons, à la même époque, des Fugger «au petit pied», comme les Volland à Grüningen (auj. Markgröningen), dans le Wurtemberg. Ce sont, eux aussi, des négociants, mais ils sont formés à l’université, et ils occupent les postes de responsabilité tant dans leur ville de résidence que dans l’administration du duché. Au début du XVIe siècle, les Volland constitueraient la plus riche famille du Wurtemberg.
Le cœur du duché de Wurtemberg, autour de la vallée du Neckar. Nous avons souligné la localisation des trois villes dont il est question dans le billet.
Mais laissons pour aujourd’hui cette approche, pour nous pencher sur une problématique qui lui est étroitement liée, à savoir celle des révoltes et autres processus «révolutionnaires» à l’aube de la Réforme. Le Wurtemberg est touché, entre 1514 et 1516, par une série de révoltes très graves, généralement désignées sous le terme de «révoltes du Pauvre Conrad» –entendons, des paysans sans fortune, qui sont poussés à se soulever par leurs conditions de vie de plus en plus difficiles. Le Pauvre Conrad, c’est l’homme du commun, et la «révolte des paysans» désigne la révolte de la majorité de la population contre ceux qui accaparent l’essentiel de la richesse et des positions lucratives.
Pourtant, l’homme du commun n’y occupe par le premier rôle: bien au contraire. Comme nous l'enseignent les théories de la révolte et de la révolution (Crane Brinton), ce sont les clercs, ceux qui sont formés aux instruments intellectuels nouveaux, qui prennent la tête de mouvements que l’on considèrerait comme a priori spontanés.
Une figure emblématique est celle de Reinhard Geisser. Il est né à Fellbach, non loin de Stuttgart, vers 1474, dans une famille qui était à coup sûr assez privilégiée. Nous le retrouvons en effet comme étudiant à la faculté des Arts de Tübingen en 1490, et comme magister artium trois ans plus tard. Il s’oriente alors vers un cursus de théologie, qui le conduira au doctorat en 1504. Le voici professeur à Tübingen, et doyen de la faculté.
Tübingen est une faculté certes récente (1477), mais que l’on pourrait dire «progressiste», où nous rencontrons aussi bien Gabriel Biel que Conrad Summenhart, et où Mélanchton viendra bientôt. C'est probablement sous cette influence que Geisser va quitter l’université, pour réintégrer la vie du siècle, et cela précisément à Grüningen: en 1513, il prend dans cette ville le poste de doyen de l’église Saint-Barthélemy.
Il est difficile de penser que le choix de Grüningen est dû au seul hasard, et on a bien évidemment l’idée que Geisser a voulu, ici, frapper un grand coup en s’opposant directement à l'establishment. Il s’élève bientôt contre la répartition inégale des richesses, attaquant même le prévôt, Philipp Volland, du haut de sa chaire (7 mai 1514). La ville se soulève, et  la révolte du «commun» se propage rapidement à travers le duché. Geisser, homme de l’écrit, organise la concertation des agitateurs, par des réunions secrètes et des messages portés par pigeons voyageurs...
Wer wissen wöll wie die Sach stand, Mainz, Johann Schöffer, 1514 (VD16, W 1964). On notera la présence de l’illustration de tête, avec la représentation de la fourche à fumier (Mistgabel), qui peut aussi servir d'arme (exemplaire de la Staatsbib. de Berlin).
Nous sommes dans une logique révolutionnaire, qui ne vise à rien moins qu’à mettre en œuvre des principes universels (l’égalité…), à défendre ceux qui se trouvent menacés, et à proposer les grandes lignes d’une reconstruction fondatrice d’un nouveau système socio-politique. L’épilogue est connu: le duc Ulrich, fin politique, joue la montre, et convoque une diète provinciale (Landtag) en juin à Stuttgart, puis à Tübingen. Tandis que les paysans sont écartés de la discussion, l’accord passé le 8 juillet à Tübingen consacre l’alliance du prince, dont les dettes seront très largement remboursées, et des privilégiés, en vue du rétablissement de l’ordre.
Le duc, qui a désormais les moyens nécessaires à la réunion d’une petite armée, est dès lors en mesure de réprimer par la force la révolte du Pauvre Conrad: c’est le temps de l’expulsion de la majorité hors du champ politique –elle n’aura plus son mot à dire sur les affaires du duché. Quant à Geisser, il doit un temps s’exiler –mais nous ne savons pas où il passe les dernières années de sa vie.
Que conclure? Les paysans sont, en effet, poussés à la révolte par une succession de mauvaises récoltes, par la tension démographique plus sensible, par une forme de réaction nobiliaire, par les efforts aussi qui sont ceux des privilégiés en vue de les maintenir en dehors du groupe dirigeant. Mais le rôle du Pauvre Conrad, tout comme celui des paysans de 1524, est  plus ambigu qu'il n'y paraît. Dans les petites villes du Wurtemberg, et à Grüningen en particulier, existe un réseau d’écoles latines (Lateinschule), qui correspondent à une forme d’enseignement primaire, et qui expliquent qu’une partie non négligeable de la population urbaine soit alors passée du côté de l'alphabétisation.
Or, les artisans interviennent en nombre dans le mouvement de protestation, dont la tête est désormais prise par des clercs. Comme pour Geisser, la formation universitaire leur a ouvert des possibilités d’ascension sociale, mais ils se sont aussi rendu compte de ce que la cité de Dieu telle qu’ils pouvaient la rêver ne correspondait pas nécessairement à ce qu’ils avaient sous les yeux. La formule de Guy Rocher serait, mutatis mutandis, en partie applicable au problème des troubles des premières décennies du XVIe siècle, et de l'émergence de la Réforme:
On observe, dans toutes les sociétés pré-révolutionnaires, un changement d'allégeance de la part des intellectuels [entendons: de certains intellectuels], qui deviennent les plus dangereux opposants de l'autorité [et] de la classe dominante et possédante.
Quelques années à peine plus tard, et un autre ecclésiastique, membre de l’ordre des Augustins devenu professeur à la nouvelle université de Wittenberg, affichera sur les portes de l’église de cette ville les 95 thèses, prodrome de la Réforme. Quelques années encore, et la Guerre des paysans (Bauernkrieg), à nouveau en Allemagne du sud-ouest, illustrera de manière paradigmatique le hiatus désormais béant, entre les conceptions du théologien et les revendications à caractère socio-politique, visant à instituer la cité de Dieu dans notre monde terrestre.
NB- Signalons que Grüningen est aussi la ville d'origine du grand imprimeur strasbourgeois Johann Reinhard dit Grüninger, lequel aurait précisément reçu sa première formation à l'école latine de sa ville natale.  

jeudi 28 janvier 2016

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 1er février 2016

16h-18h
Les principales ressources numériques mobilisables
pour l'histoire du livre aux XVe et XVIe siècles
par
Monsieur István Monok,
professeur d'histoire du livre à l'Université de Szeged,
directeur général des Bibliothèques et des Archives
de l'Académie des sciences de Hongrie

(© SHMC)
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage, salle 114). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux.
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

samedi 23 janvier 2016

Des hommes nouveaux pour une nouvelle économie des médias et de l'information

Quelques familles de la Renaissance ont laissé un nom dans l’histoire de l’Europe, qui n’appartiennent pas aux dynasties souveraines, mais bien aux milieux d'affaires. On pensera moins aux Médicis, qui seront les maîtres de Florence et qui feront plusieurs mariages royaux, qu'aux Fugger d’Augsbourg. Ceux-ci se révèlent être des personnalités tout à fait conscientes de la nouvelle économie des médias dans laquelle l’Europe est entrée depuis le dernier quart du XVe siècle.
Trachtenbüchlein de Matthäus Schwarz: Jakob Fugger au travail
L’ancêtre, Hans Fugger, vient s’établir à Augsbourg en 1367, où il délaisse peu à peu les activités liées au tissage pour s’orienter vers le grand négoce et la banque. L’un de ses descendants, Jakob l’Ancien (der Ältere) est à l’origine de la gloire des Fugger: après sa mort (1469), les affaires sont reprises par trois de ses fils, Ulrich († 1510), directeur général à Augsbourg, Georg († 1506), chargé de la succursale de Nuremberg, et Jakob († 1525), auquel est confié le domaine des affaires internationales. Ce dernier sera plus tard surnommé «le Riche» (der Reiche).
La tradition veut que, dans ses familles de grands négociants fortunés, les fils fassent d’abord un apprentissage pratique des affaires: le jeune Jakob vient notamment à Venise, où il est initié à la comptabilité en parties doubles. Il va asseoir sa fortune sur une maîtrise accomplie de toutes sortes de techniques liées à l’écrit: une correspondance d’affaires écrasante lui assure la maîtrise de l’information, c’est à dire la clé de la réussite dans des opérations liées aux différences des cours d’une place à l’autre, mais aussi aux rapports de forces et aux besoins des princes et des souverains. Le célèbre «Livre des costumes» (Trachtenbüchlein) de son secrétaire Matthäus Schwarz illustre parfaitement ce qui fait la fortune du magnat.
Dans la «Chambre d’or» du Palais Fugger d'Augsbourg (die goldene Schreibstube), le jeune secrétaire et comptable principal et son maître sont réunis pour travailler. Il s’agit de dépouiller la correspondance, et de reporter les mouvements de valeurs dans le Grand livre que Schwarz a sous les yeux: les lettres dépouillées sont jetées sous la table, tandis que, autre nouveauté de la comptabilité bientôt adoptée par Jakob Fugger, le Grand livre fait apparaître les comptes ouverts aux différents correspondants. En arrière, un «meuble de notaire», dont les tiroirs abritent les pièces relatives aux affaires conduites avec un certain nombre de villes principales, Rome, Venise, Ofen (Buda) et Cracovie d’abord, puis Milan Innsbruck, Nuremberg, Antorff (Anvers) et Lisbonne. La fortune des Fugger est bâtie sur la construction d'un réseau enserrant les principales places européennes d'affaires, et dont le cœur se situe dans la petite pièce de leur palais d'Augsbourg.
Arrêtons-nous sur un second point, également caractéristique de la modernité: toujours savoir s’entourer des meilleures garanties, et surtout des collaborateurs les mieux formés. On remarque ainsi, dans notre liste de villes, les noms d’Innsbruck, de Buda(pest) et de Cracovie. Nous sommes là devant un autre complexe majeur sur lequel se déploie la fortune familiale, celui des mines et des opérations sur les métaux –un secteur dans lequel l'innovation technique joue un rôle fondamental autour de 1500 au et XVIe siècle. Or, à la fin du XVe siècle, les trois frères commencent à prêter des sommes de plus en plus considérables à l’archiduc Sigismond de Tyrol, sommes pour lesquelles ils reçoivent des remboursements sous forme de livraisons d’argent produit par les mines de Tyrol autour d'Innsbruck.
Puis, en 1494, c’est le lancement des grandes opérations sur les «affaires de Hongrie», dans lesquelles les frères Fugger sont représentés par un correspondant de Breslau, Kilian Auer: il s’agit notamment de reprendre les mines de Neusohl, et surtout de s’attacher les services d’un technicien de haut vol, en la personne de l’ingénieur Hans Thurzo et de son fils Georg. En quelques années, ils mettent en place trois usines de retraitement du minerai, à Hohenkirchen (Thuringe), à Neusohl (Bistritz) et à Fuggerau (près de Villach), assurant une production de cuivre et d’argent écoulée à Cracovie, à Nuremberg et à Venise. Les bénéfices sont énormes: plus de 2 millions de florins entre 1494 et 1526…
Le fait de pouvoir s’assurer les services des techniciens les plus compétents, et de les associer aux affaires, se révèle être un facteur absolument décisif. La réussite des opérations réside dans la qualité de l’information (y compris dans le domaine politique), et dans l'efficacité de leur traitement. Jakob Fugger traite avec les plus grands personnages de son temps, à commencer par l’empereur Maximilien, et par son successeur Charles Quint. Lorsque Dürer assiste à la diète d’Augsbourg, en 1518, le vieux banquier lui commande son portrait: un portrait étonnant par la simplicité de celui qui est alors l’homme le plus riche d’Europe, mais qui est assuré que sa fortune vient de ses seules compétences, et qui ne ressent pas le besoin d’un quelconque apparat pour porter témoignage de sa réussite. On notera d'ailleurs, sur le portrait ci-dessus, la différence de mise entre le jeune et élégant secrétaire, et le richissime banquier, dont la mise est beaucoup plus simple avec sa confortable robe d'intérieur...
Les Chroniques de Nuremberg dans l'exemplaire de l'auteur, acquis par Fugger avec l'ensemble de la bibliothèque de Hartmann Schedel (© Bayerische Staatsbibliothek, Munich)
L’intérêt pour les curiosités artistiques et intellectuelles ressort chez le neveu de Jakob, Raymund Fugger (1489-1535), le fils de son frère Georg: Jakob l’envoie notamment à Cracovie, où il épousera Katharina Thurzó et d’où il dirigera l’ensemble des affaires liées aux métaux en Hongrie. Mais Raymund se consacre beaucoup au domaine des beaux arts et de l’humanisme, il connaît Érasme, Beatus Rhenanus et Mélanchton, et il se constitue une bibliothèque célèbre. Son fils Johann Jakob (1516-1575) poursuit dans cette voie: son bibliothécaire est l’helléniste Hieronymus Wolf, il acquiert en 1552 toute la bibliothèque de l’humaniste nurembergeois Hartmann Schedel, mais les difficultés financées nées des banqueroutes successives de Philippe II l’obligeront en 1571 à liquider sa collection de plus de 10 000 volumes au profit du duc Albrecht V de Bavière.
L’ensemble, qui a constitué la base de la Bibliothèque royale de Bavière, est aujourd’hui toujours conservé à Munich. Signalons que d’autres branches de la famille constituent alors aussi des bibliothèques de plusieurs milliers de volumes.

mercredi 20 janvier 2016

Conférences d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 25 janvier 2016
14h-16h
Les livres du "pays latin":
collèges et librairie  au XVIIIe siècle (1)
par
Madame Emmanuelle Chapron,
chargée de conférences à l’EPHE,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille,
membre de l’Institut universitaire de France (junior)

16h-18h
Histoire des corporations du livre (1)
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général à la Bibliothèque nationale de France,
chef du service de l'Inventaire rétrospectif
 

Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 17 janvier 2016

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 1er février 2016

16h-18h
Les principales ressources numériques mobilisables
pour l'histoire du livre des XVe et XVIe siècles
par
Monsieur István Monok,
professeur à l'Université de Szeged,
directeur général des Bibliothèques et des Archives
de l'Académie des sciences de Hongrie

En clin d'œil: sur un vase grec du Ve siècle av. J.-C., le professeur travaille avec son ordinateur portable



Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Accès les plus proches (250 m à pied)
Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare.
Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64.


Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).