vendredi 19 septembre 2014

Colloque d'histoire du livre et des bibliothèques à Strasbourg

COLLOQUE INTERNATIONAL 
STRASBOURG, LE LIVRE ET LES BIBLIOTHEQUES, XVe-XXIe SIECLE

 
 
Lundi 13 octobre 2014
Maison interuniversitaire des Sciences de l’homme- Alsace
allée du Général Rouvillois, Strasbourg
Salle des conférences 

À partir de 9h Accueil des participants
 
9h30 Ouverture du colloque, par Madame Christine Maillard, directrice de la MISHA), Monsieur Alain Béretz, président de l’Université de Strasbourg, et Monsieur Albert Poirot, administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (sous réserves) 

Première séance, sous la présidence de Monsieur István Monok, professeur à l’Université de Szeged, directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie
10h Rémy Casin, conservateur de la Bibliothèque des Dominicains (Colmar) La bibliothèque de Ludwig Ber (1479-1554), théologien bâlois et ami d'Érasme
10h30 Georges Bischoff, professeur à l’Université de Strasbourg
La commanderie Saint-Jean de l'Ile verte et sa bibliothèque, une « maison des sciences humaines » (et divines) à la veille de la Réforme
11h Jonas Kurscheidt, doctorant, Centre d’études supérieures de la Renaissance (Tours)
Une nouvelle Nef des folz à Strasbourg ? Réflexions autour de la version strasbourgeoise du Narrenschiff de 1494/95
11h30 Ursula Rautenberg, professeur, titulaire de la chaire de Buchwissenschaft à l’Université d’Erlangen-Nuremberg
Straßburger Buchhändler und Straßburger Buchhandel von Johann Mentelin bis um 1550

Deuxième séance, sous la présidence de Monsieur Hans-Jürgen Lüsebrink, professeur à l’Université de Saarbrücken
14h30 Edoardo Barbieri, professeur à l’Université catholique de Milan et directeur de La Bibliofilia
Francesco Negri à Strasbourg et sa traduction du Turcicarum rerum commentarius de Paolo Giovio (1537)
15h István Monok, professeur à l’Université de Szeged, directeur général des Archives et Bibliothèques de l’Académie des sciences de Hongrie
L'édition en Alsace et le royaume de Hongrie, 1480-1620
15h30 Sabine Juratic, chargée de recherche au CNRS, docteur de l’EPHE
La librairie strasbourgeoise et Paris à l’époque des Lumières
16h Pause
16h15 Emmanuelle Chapron, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, membre de l’Institut universitaire de France
Strasbourg et la librairie scolaire au XVIIIe siècle
16h45 Claire Madl, bibliothécaire du CEFRES (Prague), docteur de l’EPHE
Strasbourg et l’exportation des livres vers l’est de l’Europe au XVIIIe siècle

17h30 Frédéric Barbier (USIAS), Florence de Peyronnet-Dryden (Berger-Levrault), Christophe Pouthier (Berger-Levrault)
Conférence publique : Berger-Levrault, un libraire éditeur strasbourgeois, entre hier, aujourd’hui et demain


Mardi 14 octobre 2014
Bibliothèque nationale et universitaire
6, Place de la République, Strasbourg
Auditorium

Troisième séance, sous la présidence de Monsieur Albert Poirot, administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
9h Dorothée Rusque, doctorante de l’Université de Strasbourg, EA 3400 ARCHE La collection de livres de Jean Hermann : construire et organiser le savoir naturaliste au XVIIIe siècle
9h30 Hans-Jürgen Lüsebrink, professeur à l’Université de Saarbrücken
Les Œuvres (Strasbourg 1784) de Valentin Jamerey-Duval – une édition strasbourgeoise à la croisée des cultures
10h Marie-Claire Boscq, docteur de l’UVSQ
Les bibliothèques de Strasbourg et leurs catalogues à travers la tourmente révolutionnaire
10h30 Pause
10h45 Nicolas Bourguinat, professeur à l’Université de Strasbourg, directeur de l’équipe ARCHE
Le livre à Strasbourg sous le Premier Empire
11h15 Annika Haß, doctorante de l’Université de Saarbrücken et de l’EPHE, attachée de recherche à l’Université de Saarbrücken
Un libraire fournisseur des grandes bibliothèques européennes: Treuttel et Würtz

 Quatrième séance, sous la présidence de Monsieur Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine
14h Andrea De Pasquale, directeur général de la Bibliothèque nationale centrale de Rome
Gloire à Gutenberg : fêtes et commémorations à Strasbourg et en Europe pour commémorer l’invention de l'imprimerie
14h30 Laurence Buchholzer, maître de conférences à l’Université de Strasbourg
La Kaiserliche Universitäts-und Landesbibliothek de Strasbourg : dons et échanges avec les bibliothèques allemandes (1871-1918)
15h Pause
15h15 Daniel Baric, maître de conférences à l’Université François Rabelais de Tours
Naissance et développement d'une dualité fonctionnelle nationale et universitaire dans le contexte européen : une comparaison entre la BNU de Strasbourg et la Bibliothèque nationale et universitaire de Zagreb
15h45 Marisa Midori Deaecto, professeur à l’Université fédérale de Sao Paulo
Arthur de Gobineau et l'Interrègne brésilien (avril 1869 - mars 1870)
16h30 Visite de la Bibliothèque nationale et universitaire


Mercredi 15 octobre 2014
Médiathèque André Malraux
1, Presqu’île André Malraux, Strasbourg
Salle des conférences

Cinquième séance, sous la présidence de Monsieur Gérard Boismenu, doyen de la Faculté des Arts et Sciences, Université de Montréa
9h Catherine Maurer, professeur à l’Université de Strasbourg
Les bibliothèques de Strasbourg pendant la deuxième annexion allemande (1941-1944)
9h30 Agnès Callu, chercheur associé permanent au CNRS-Institut d'histoire du temps présent
Paul Hartmann : histoire intellectuelle d'un itinéraire éditorial
10h Pause
10h15 Guylaine Beaudry, directrice et bibliothécaire en chef, Bibliothèques, Université Concordia (Montréal)
D’un monde à l’autre : état et avenir des bibliothèques à l’aube du XXIe siècle
10h45 Yves Lehmann, professeur à l’Université de Strasbourg
Le réseau des bibliothèques EUCOR : avènement, développement, prolongements
11h15 Frédéric Barbier, membre de l’USIAS
Conclusions du colloque
11h45 Visite du fonds ancien de la Médiathèque André Malraux

 Colloque organisé par l’Université de Strasbourg, Institut d’études avancées (USIAS),
avec la participation de
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
École nationale des chartes (Paris) Université de Strasbourg, équipe ARCHE
Fondation Berger-Levrault (Paris)
Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche du Brésil (Brasilia)
Université de Strasbourg

Participation ouverte à tous, dans la limite des places disponibles.
Les informations figurant sur cet avant-programme sont données sous toutes réserves.

mercredi 10 septembre 2014

Une histoire de buzz...

Qui ne connaît, aujourd’hui, le terme de buzz, dont l’usage quotidien par une certaine population semble limiter l’acception au seul champ politico-médiatique (pour le sens commun, le buzz, c’est plus ou moins ce qui fait du vent), mais pour lequel l’historien aurait un certain nombre d’autres exemples d’application à proposer –l’historien en général, et l’historien du livre en particulier. Accessoirement (mais est-ce si accessoire?), le buzz peut être source de véritable connaissance.
La soutenance toute récente de la belle thèse que Veronica Massai a consacrée à Angelo Gatti (Pise, Scuola Normale Superiore) éclairera notre propos. Voici en effet un jeune homme, Gatti, né sans aucune fortune dans le Muggello en 1724, qui accomplit son cursus de médecine à Pise, mais qui en définitive réussit à s’imposer au niveau européen comme le chantre de l’inoculation contre la variole. La première marche, dans cette conquête du succès, réside dans la venue de Gatti à Paris, en 1760 –le rôle de la capitale française ne saurait ici être sous-estimé. La seconde marche est franchie, probablement grâce aux compétences de Gatti, mais grâce aussi à son sens des relations sociales, et au rôle de quelques intermédiaires particulièrement bien placés, tel que l’abbé Morellet dans les milieux «philosophiques», et le duc de Choiseul (Choiseul-Stainville) du côté de la plus haute noblesse, et du «monde».
À Pise, sur la Piazza dei Cavallieri, l'École normale supérieure
Gatti se lance en effet comme «inoculateur» des plus grands personnages, mais ce n’est pas sur cet aspect de son action que nous voulons ici nous arrêter. En effet, la question de la «petite vérole», alias la vérole, est à l’ordre du jour depuis quelques décennies en Europe, d’abord en Angleterre, puis en France et dans les autres États du continent. La carrière de Gatti se construit en partie sur l'omniprésence de ce souci, en partie aussi sur la maîtrise d’une politique de publication bien réfléchie. Le premier texte qu'il donne est celui de la Lettre de M. Gatti…,  à [Paris, s. n.] en 1763, lettre pour la rédaction de laquelle l’auteur, qui ne maîtrisait pas assez bien le français, aurait obtenu l’aide de l’abbé Morellet. Par ailleurs, d’Hémery nous apprend que cette publication bénéficie d'une permission tacite...
Il est possible que Gatti ait, dans un second temps, donné en 1764 une courte pièce, sous le titre d’Éclaircissement sur l’inoculation de la petite vérole, à la fausse adresse (remarquable!) de Bruges, mais imprimée à Paris: le titre figure en effet dans la bibliographie, et notamment dans La France littéraire de Johann Samuel Ersch (Hamburg, Hoffmann, t. II, 1797). Un titre analogue, mais légèrement différent, est annoncé par les Affiches, annonces et avis divers du 1er août 1764 (Nouveaux éclaircissements sur l’inoculation…). L’enquête reste en l’occurrence ouverte, sur l'identification exacte de ces deux opuscules.
Peu après, voici le premier grand livre de Gatti, constitué par les Réflexions sur les préjugés qui s'opposent au progrès et à la perfection de l'inoculation…, un texte dans la rédaction duquel l’abbé Morellet a possiblement à nouveau joué un rôle. Les Réflexions sont données à la fausse adresse de Bruxelles, et à Paris, chez Musier fils (quai des Augustins), en 1764. Puis viennent, à la même adresse mais en 1767, les Nouvelles réflexions…, dont d’Hémery nous apprend qu’elles sont sorties, toujours munies d'une permission tacite, à la date du 30 avril. Tous ces titres font l’objet de comptes rendus, favorables ou violemment opposés, dans les grandes revues du temps, le Journal des savants, le Journal encyclopédique, le Journal de Trévoux, etc., et elles apparaissent dans les principales correspondances, à commencer par celle de Grimm.
Il faudrait encore prendre en considération les possibles attributions à Gatti de pièces publiées de manière anonyme, mais, surtout, il faudrait revenir plus longuement sur la problématique de la médiatisation, laquelle se prolonge avec les publications ou les traductions à l’étranger. Publications en anglais (Gatti fait d’ailleurs le voyage de Londres), mais aussi en italien (à Venise) et en allemand (à Hambourg d’abord, avant une seconde édition à Brême). La problématique de la traduction serait évidemment à envisager ici (nous n’en avons pas la possibilité dans le cadre de ce billet), mais on ne peut que souligner le fait que l’exemplaire de Gatti le plus diffusé en Italie semble bien être celui d’une contrefaçon milanaise, celle-là en français, et réalisée en 1767.
Il y aurait encore bien d’autres choses à dire, par rapport à la bio-bibliographie de Gatti, mais on comprendra mieux, désormais, pourquoi nous écrivions, il y a quelques semaines, que nous n’étions pas réellement adepte d’une histoire des idées, des sciences et des pratiques savantes qui se limiterait au monde des concepts, et qui serait totalement déconnectée de l’économie du média –déconnectée du biais, par lequel les idées circulent, se forment, et éventuellement… se déforment. Concluons tout simplement, en soulignant deux points: les querelles et autres campagnes d'idées ne peuvent pas, sous l'Ancien Régime, être plus dissociées de leurs supports (l'écrit, ou l'imprimé) que de leurs pratiques; et , comme le montre l'exemple de Gatti, l'élaboration plus ou moins consciente du
«buzz» n'implique nullement que le contenu soit sans valeur intellectuelle, ou scientifique...  

jeudi 4 septembre 2014

Globalisation, langue anglaise et histoire du livre (congrès de l'ENIUGH)

À l'occasion du IVe congrès ENIUGH (European Congress on World and Global History), qui se tiendra à partir du 4 septembre à l'ENS, 45 rue d'Ulm à Paris, nous nous autorisons quelques remarques sur l'articulation entre globalisation, histoire du livre, et économie de l'édition. Un des souhaits de l'historien n'est-il pas que l'expérience du passé permette de mettre en perspective et éclaire certains des problèmes du présent?
De fait, la globalisation n’est pas chose nouvelle: du moins ce phénomène n’a-t-il rien de radicalement nouveau en ce qui concerne l’histoire de la «librairie» depuis la fin du Moyen Âge. Il en va de même de la problématique de la langue de publication, à laquelle Histoire et civilisation du livre avait il y a plusieurs années consacré un dossier spécial («Les langues d’impression», 2008, 4e livraison), alors même que le thème émergeait à peine dans le champ de l'historiographie générale. 
Sur le plan historique, la «librairie» est presque nécessairement une librairie intégrée, et cela dès le XVe siècle, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’une activité hautement capitalistique. Nous connaissons déjà à l'époque incunable des accords entre libraires résidant dans des villes parfois très éloignées (par ex. entre Nuremberg, voire Vienne, et Strasbourg), accords dont l'objet principal  est probablement de permettre aux professionnels de limiter les coûts de production tout en contrôlant plus efficacement une partie de leur diffusion.
La globalisation joue aussi à plein avec la diffusion des nouvelles techniques d’imprimerie, d’abord en Europe, puis dans l’Amérique espagnole: les premières universités et les premiers ateliers typographiques d'outre-mer sont fondés au XVIe siècle à Lima et à Mexico
La globalisation s’accentue, et c’est peut-être le premier temps d’une globalisation «en soi», avec l’intégration géographique qui se développe en Occident au XVIIIe siècle, et qui introduit la logique en partie nouvelle de la délocalisation en fonction des conditions de production et de diffusion (pour la librairie française, il s’agit notamment du système célèbre des «presses périphériques»). Un autre exemple idéaltypique pourrait être ici celui de l’intégration de Saint-Pétersbourg et de la Russie dans les réseaux des Lumières occidentales, donc aussi dans les réseaux de la librairie. Mais, toujours et partout, on observe, et jusqu'à aujourd'hui, une tension entre l’ouverture (la globalisation) et les efforts en vue d’instaurer un contrôle sur la production et sur la circulation des contenus.
Sur le fond, les axes d’analyse sont doubles. On se placera d'abord du point de vue de l’historien, pour envisager une histoire de la «librairie» dans le cadre de la globalisation et de la mondialisation. Mais on pourra aussi privilégier le point de vue du professionnel de l’édition, et voir comment la globalisation d’aujourd’hui influe sur une certaine manière de travailler de la part du chercheur scientifique. En fait, il conviendrait d’autant plus de nous situer à la rencontre des deux interrogations, que l’historien, comme l’auteur en général, a tendance, quand il prépare et rédige son texte, à prendre plus ou moins implicitement en considération les conditions de fonctionnement du marché éditorial susceptible de correspondre à ce texte: du fait que l’on vise a priori un certain public, le texte correspondra à un certain modèle sur le plan du contenu formel (y compris la langue) et intellectuel, et non pas sur le seul plan de la mise en livre.
Venons-en maintenant plus directement à la question de la langue.
1) La «librairie» médiévale était une librairie «globale», parce qu’elle correspondait surtout à une librairie en latin (donc, une langue transnationale), et parce qu'elle s’adressait principalement à une communauté elle-même transnationale, celle de l’Église catholique romaine. À tous les niveaux, les structures d’enseignement, jusqu’aux universités, sont en effet liées au monde des clercs et à l’Église. Cette caractéristique continue à fonctionner au XVIe siècle, quand la «grande librairie» se déploie autour d’un certain nombre de places commerciales, au premier rang desquelles vient Francfort, centre des foires de la librairie européenne en latin.
2) Mais cette structure initiale s’affaisse progressivement, le latin cédant peu à peu la place aux différentes langues vernaculaires. Le phénomène est très précoce en France où, pour des raisons politiques, le roi (à partir surtout de Charles V) et les grands appuient le développement d’une littérature et d’une production de livres en français (les «romans», mais aussi les traductions des classiques de l'Antiquité, comme Aristote, etc.). Le même processus se déploie dans les pays germanophones, mais sur la base d’une logique toute différente, dans laquelle le facteur clé serait sans doute à trouver du côté d’une alphabétisation plus largement répandue: lorsque, en 1494, Sébastien Brant cherche à toucher par son livre de morale un public le plus large possible, il rédige son Narrenschiff d’abord en allemand, ce qui semble alors une nouveauté très remarquable.
3) À partir du XVIe siècle et surtout à partir de la Réforme (dont les origines peuvent aussi se donner à comprendre dans cette perspective), le schéma change de plus en plus profondément. C’est la langue vernaculaire qui s’impose, et il se constitue, pour paraphraser Fernand Braudel, des «librairies-mondes», qui fonctionnent pour l’essentiel en autarcie, et qui se structurent autour de la langue «commune». Il existe ainsi, depuis le XVe siècle, une «librairie française», là où l’essor de la «librairie allemande» sera brisé par la catastrophe de la Guerre de Trente ans, et ne reprendra que très progressivement, dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
Le fait que le glissement de la langue véhiculaire principale se poursuive, du latin au français, puis à d’autres langues européennes, et aujourd'hui à l’anglais, n’empêche nullement ces «librairies-mondes» de perdurer, et de se structurer comme des ensemble plus ou moins clos. La caractéristique de fond réside à nos yeux dans l’élargissement progressif de l’accès au média, élargissement qui entraîne une montée en puissance du vernaculaire (parlé par le plus grand nombre), la «librairie internationale» ne pouvant jamais toucher qu’une proportion  minime du public potentiel. L’organisation du marché et la chronologie jouent aussi un rôle discriminant. L’intégration géographique (qui fait que Saint-Pétersbourg devient une capitale européenne au tournant du XVIIIe siècle) introduit paradoxalement une diversité plus grande selon les géographies où l’on se trouve: on voit, par exemple, la librairie d’Europe centrale rester beaucoup plus attachée au latin comme langue véhiculaire, voire comme langue d’édition, que ne le sera au même moment une librairie occidentale bien plus avancée dans la modernité.
Un autre  point intéresse l’historien du livre: en dehors de l’histoire spécifique de la «librairie anglaise», l’anglais ne joue qu’un rôle très secondaire comme langue véhiculaire en Europe jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, quand son apprentissage commence à progressivement se répandre au sein des catégories les plus privilégiées. En Bohème comme en Russie, comme dans le royaume de Hongrie, les romans anglais sont jusque dans les années 1800 lus d'abord dans leurs traductions françaises ou allemandes.
Entrons-nous aujourd’hui dans la logique d'une nouvel «librairie globalisée» dont l’anglais serait le principal vecteur? La réponse sera d’autant plus nettement positive, que nous sommes aussi face à une reconfiguration très profonde du système des médias (la «troisième révolution du livre»), et que le premier vecteur des NTIC est de très loin l’anglais. Et comme, en application du théorème de Mathieu, on ne prête qu’aux riches (ne serait-ce que par le poids relatif des différents marchés), le déséquilibre va s’accentuant: l’anglais est largement traduit dans d’autres langues, mais les œuvres rédigées dans ces langues ne font que beaucoup plus rarement l’objet de traductions en anglais.
Permettons-nous de conclure –et d’ouvrir la discussion éventuelle– sur une double réserve. D'abord, il existe toujours aujourd'hui des «librairies-mondes», qui fonctionnent de manière largement autonome, et dont le poids est très important, non seulement en Europe (à commencer par la librairie allemande), mais surtout en Asie, avec au premier chef les exemples du Japon et de la Chine.
D'autre part, dès lors que nous voulons aborder le champ de l’histoire comparée, du transnational et de la globalisation, la connaissance d’un certain nombre de langues est impérative pour le chercheur. Nous sommes tout particulièrement bien placés en Europe pour le savoir et, par exemple, en histoire du livre (mais aussi en histoire de l’art et en histoire des idées), la connaissance de la bibliographie italienne ou allemande reste, selon les époques où l’on se place (mais jusqu’au milieu du XXe siècle au moinsl), un impératif scientifique –pour ne rien dire d’autres géographies, celle des mondes hispaniques ou encore celle des mondes slaves.
Comme le latin au XVe siècle, l’anglais est aujourd’hui indispensable pour la communication scientifique, mais la compréhension historique des phénomènes suppose d'autant plus de disposer d’un certain bagage de connaissances et d’une certaine… connaissance des autres langues, et des autres cultures. La traduction est une commodité, mais elle reste un pis-aller, et elle ne remplacera jamais l'appropriation directe des textes dans leur langue et dans leur environnement d'origine. 

lundi 25 août 2014

Jérémie Jacques Oberlin, ou Qu'est-ce qu'une biographie?

La biographie, exemple parfait de micro-histoire, est un genre souvent décrié par une certaine communauté universitaire «bien pensante», malgré le fait que certaines de nos biographies les meilleures aient effectivement été rédigées par des représentants des institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses –nous pensons nommément à notre très regretté confrère Jean Favier, tout récemment disparu.
Les biographies, pourtant, nous intéressent, d'abord parce qu’elles nous offrent l’image d’une destinée qui, toutes choses égales d’ailleurs, pourrait être parallèle à la nôtre. Et, sur un plan plus scientifique, les biographies nous intéressent aussi, parce qu’elles nous apprennent toujours quelque chose de la période à laquelle elles se réfèrent. De fait, la biographie, bien conduite, est un genre qui commence à être réhabilité, et qui, parce qu’il parle à chacun (chacun a, ou plutôt vit, une (auto)biographie), reste susceptible de toucher le plus grand nombre. Pour l’historien, la biographie permet, en outre, de revenir sur trois points importants. Nous illustrerons notre propos en évoquant ici le parcours de Jérémie Jacques Oberlin (1735-1806), professeur et bibliothécaire à Strasbourg.
Le premier point porte sur le fait que le caractère unique de la biographie se révèle parfois significatif –idéaltypique– d’un modèle plus général. Dans la construction de la sociologie wébérienne, l’idéaltype désigne la définition a priori de modèles sociologiques dont l’existence accomplie (en tant que modèle dans toutes ses parties) ne se rencontre jamais en réalité, mais qui sont posés comme tels par le chercheur. D’un côté, l’idéaltype est un concept (le modèle idéal), mais, de l’autre, on pourra considérer que tel ou tel exemple particulier constitue comme l’idéaltype d’un modèle plus large.
Oberlin: "Ayant embrassé la révolution dès son aurore avec transport..."
Jérémie Jacques Oberlin correspond bien à ce second cas: descendant d’une famille luthérienne, fils d’enseignants, il manifeste parfaitement, par sa biographie, le modèle wébérien d’une «éthique protestante» qui donne la primauté à la formation et à la responsabilisation individuelles, ainsi qu'à l’engagement au service de la communauté ou de la collectivité. Cet enseignant au Gymnase, puis à l’Université, est de fait un exemple de la méritocratie, que Schoepflin s’attachera comme élève après avoir reconnu ses dons remarquables. Surtout, Oberlin consacrera l’essentiel de ses soins à la gestion de la bibliothèque de Strasbourg, y compris pendant les années dramatiques qui sont celles de la Révolution. L’éthique de vie du savant est soulignée par tous les auteurs qui ont contribué à commémorer sa disparition. 
Nous avons trop souvent évoqué le second point pour qu’il soit nécessaire d’y revenir ici plus longuement: rien de plus simple, rien de plus naturel, que de tomber dans l’anachronisme, entendons, de plaquer sur un moment du passé des catégories ou des représentations du présent. L’exemple d’Oberlin illustre encore le fait. Strasbourg est, historiquement, partie de la géographie germanique et germanophone, mais elle est rattachée au royaume de France en 1681 et le discours historiographique insistera, dès lors, sur la distance qui s’établit entre une civilisation urbaine plus ouverte aux influences françaises, et un pays rural au sein duquel l’allemand prédomine encore très largement.
Or, la biographie d’Oberlin amène au moins à nuancer le tableau. Dans sa longue «Notice» publiée en 1807, Winckler explique en effet que le jeune homme, au moment d’entrer à l’Université de sa ville natale (1750), commence par séjourner huit mois durant à Montbéliard, à seule fin d’y apprendre le français, langue «alors fort peu répandue à Strasbourg et dont, à cette époque, on n’enseignoit pas même les élémens dans le Gymnase de cette ville». Soit une tradition germanophone beaucoup plus présente que ce que l’on aurait pu penser, surtout dans des milieux intellectuels. Les catégories d’appartenance, d’identité, etc., pour ne rien dire des choix politiques (on pense ici à l’abbé Grégoire) sont à reconsidérer en fonction des expériences de chacun, et la biographie constitue un excellent moyen pour en faire prendre conscience, et pour établir un certain nombre de distances. 
Dernière observation: si Oberlin n’a pas, contrairement à nombre de ses contemporains, accompli le cursus «allemand» qui lui aurait permis de séjourner pour un semestre dans telle ou telle université d’outre-Rhin, et s’il a encore moins effectué ce «tour d’Europe» qui constituait une étape de la formation des jeunes gens de l’époque, c’est avant tout faute de moyens financiers. Son cursus montre en effet combien il s'impose comme un intermédiaire culturel de premier plan, illustrant pleinement la problématique des «transferts» européens dans la seconde moitié du XVIIIe et au début du XIXe siècle: Winckler ne nous explique-t-il pas que, si la langue natale d’Oberlin était l’allemand, il privilégiera le français pour les domaines des relations sociales et de l’amitié, mais qu’il s’attachera à n’enseigner et à ne parler qu’en latin à ses étudiants de l’Université? Le catalogue de sa bibliothèque confirme que nous sommes pleinement intégrés au sein de ces réseaux européens de lettrés qui croisent enseignants et savants, mais aussi libraires et professionnels du livre, sans oublier les jeunes gens en cours d’étude ou, à l’inverse, les privilégiés susceptibles de soutenir, financièrement, telle ou telle entreprise à laquelle on les aura intéressés.
Oberlin est décédé trop tôt pour que la question des «nationalités» puisse lui être appliquée. Un dernier mot, pourtant: la recherche historique vise à une certaine connaissance du passé, dont elle voudrait transmettre la compréhension. Or, l’empathie aussi est, croyons-nous, une forme de connaissance, et la biographie d’Oberlin nous renforce, s’il en était besoin, dans cette opinion.

Théophile Frédéric Winckler, « Notice sur la vie et les écrits de Jérémie Jaqcues Oberlin, professeur et bibliothécaire de l’Académie de Strasbourg, correspondant de l’Institut… », dans Magasin encyclopédique, t. LXVIII, p. 70-140.

samedi 2 août 2014

Etudes classiques, travaux scientifiques et modernité politique: Matthias Bernegger

Nous avons évoqué il y a déjà quelques temps la problématique du don, laquelle, s’agissant d’histoire du livre, s’articule de manière plus générale avec la question des solidarités intellectuelles, de la constitution de réseaux et de la manifestation d’une certaine forme de distinction. Une personnalité comme celle de Matthias Bernegger nous en fournira l’illustration idéale, tout en nous introduisant à la compréhension de la conjoncture européenne entre la fin du XVIe siècle et la Guerre de Trente ans, à la modernité intellectuelle, et à une certaine forme d'habitus toujours caractéristique du protestantisme (avec la révérence, voire le culte, pour les grandes figures de la communauté).
La carrière de Bernegger illustre en outre le succès européen qui est celui de l’ancien Gymnase fondé par Sturm à Strasbourg en 1538, et devenu Académie en 1566: en 1602, alors même que l’institution n’a pas encore le statut d’université, elle accueille 303 étudiants, chiffre que l’on comparera au 240 étudiants alors inscrits à l’université de Heidelberg, ou au 250 étudiants de Fribourg –pour rester dans la géographie de l’Allemagne méridionale. L'Académie de Strasbourg recevra le statut d’université en 1621.
Gaspar Bernegger est un émigré, né à Hallstatt, dans le Salzkammergut autrichien, en 1582. Il commencera son cursus d’études à Wels, quand son père, membre pourtant du Magistrat, devra émigrer par suite de ses choix confessionnels, pour s’installer en 1603 à Ratisbonne. Le jeune Matthias est cependant alors déjà à Strasbourg (depuis 1599) pour y faire son cursus d’études, avant d’être nommé enseignant dès 1607, puis professeur d’histoire quatre ans plus tard –il accédera à la bourgeoisie en 1612.
À l’époque, on peut estimer le revenu annuel d’un professeur à 250 florins (Gulden), auxquels s’ajoutent les à côté représentés par les dons en nature, ou encore par les pensions versées par les étudiants qui logent chez lui. Bernegger est reçu  chanoine de Saint-Thomas en 1619, et il sera recteur de l'Université en 1622.
Même si Bernegger se fera un nom comme éditeur de classiques latins, il s’intéresse pourtant aussi aux mathématiques, à l'astronomie et aux sciences naturelles, soutenant (et traduisant!) Galilée et correspondant avec Kepler (1582-1640). Il est l’une des figures principales, qui travaille à la montée en puissance des matières modernes dans le cursus strasbourgeois, face aux conceptions plus traditionnelles héritées de Sturm et qui privilégiaient la rhétorique et la dialectique.
Sa carrière illustre, en elle-même, un certain nombre de points relatifs à la sociabilité des échanges et des dons. Bernegger participe en effet à un très grand nombre d’exercices académiques, la plupart du temps édités, mais il donne aussi des éditions ou travaux nouveaux sur des auteurs antiques, comme Tacite et Justin, articulant non seulement la tradition philologique allemande avec les perspectives historiques, mais aussi avec la réflexion sur les affaires du présent: il définit lui-même son enseignement comme «historico-politique» (lectiones historico-politicæ), et conçoit par exemple son travail sur Tacite comme introduisant à l’enseignement de la «prudence politique» (prudentia politica).
Si la sociabilité savante transparaît dans les intitulés des exercices auxquels il participe en tant que professeur, elle est aussi à l’œuvre dans les correspondances privées qui construisent alors la république européenne des lettres: lui-même est en relations avec Hugo Grotius (sa correspondance avec lui sera publiée en 1667), avec Kepler (correspondance publiée en 1672) et avec Wilhelm Schickard (1673) –ce dernier est notamment connu, aujourd’hui, comme astronome, mais aussi comme inventeur d’une première machine à calculer. On retrouve encore le nom de Bernegger dans la correspondance de Peiresc (Aix-en-Provence).
L’imprimé est presque toujours au principe de cette sociabilité, qu’il s’agisse de publier des exercices académiques, des éloges funèbres ou encore des pièces de paratexte de toutes sortes (lettres de dédicace, pièces liminaires, etc.). On s’offre et on reçoit des livres, tandis que Bernegger lui-même constitue une bibliothèque importante, passée après sa mort (1640) dans les collections de l’Université de Strasbourg. Enfin, il consacre une partie de ses dernières années d’activité à publier ses propres cours, en les munissant d’index particulièrement développés. Comme il est de règle dans les processus relevant de l’anthropologie du don, l’échange se fait toujours à double sens, et celui qui offre, ou qui dédie, reçoit en retour une forme de reconnaissance et de consécration. Il n’est pas anodin d’observer à cet égard que la publication de la correspondance de Bernegger se fera après son décès (cf supra), et que son fils, Johann Gaspard, éditera en outre ses réflexions inédites sur la constitution de Strasbourg (Delineatio formae reipublicae argentinensis, Strasbourg, 1667, 2e éd., 1673). De même, le chapitre de Saint-Thomas conserve un beau portrait de Bernegger, lequel figure aussi sur un cuivre de Peter Aubry, posant dans la posture traditionnelle du savant, devant une bibliothèque et entouré d'instruments scientifiques (cf cliché).
La carrière de Johann Gaspard Bernegger (1612-1675), précisément, marque un nouvel infléchissement dans le sens de la modernité. Après des études de droit, il s’oriente en effet vers le domaine de l’administration et de la politique –il décédera d’ailleurs comme Ammeister de sa ville natale, soit la plus haute charge municipale dans la vieille ville libre et impériale. Il joue par ailleurs un rôle important comme chargé de missions diplomatiques à Paris et à Vienne, alors même que la situation de la république indépendante devient plus difficile face aux événements de la Guerre de Trente ans, et encore plus face à la montée en puissance de la monarchie en France. Sans malheureusement donner ses sources, Sitzmann explique que, «pour se concilier la faveur de Mazarin, [il] accepta d’aider le bibliothécaire du cardinal [il s’agit donc de Gabriel Naudé] à classer les livres allemands; il acheta lui-même des livres, qu’il expédia par Langres en Franche-Comté, et de là, par Brisach, à Strasbourg...» (I, p. 135).

Hugonis Grotii et Matthiae Berneggeri Epistolae mutuae, Argentorati, Pauli, 1667.
Epistolae J. Keppleri & M. Berneggeri mutuae, Argentorati, sumptibus Josiae Staedelii, 1672.
Epistolae W. Schickarti et M. Berneggeri mutuae, Argentorati, Staedelius, 1673.

dimanche 20 juillet 2014

La loi de Moore

La matière de l’historien, c'est le temps qui passe, et les reconfigurations, parfois les innovations, que ce déroulement même induit dans les dispositifs de toutes sortes et dans l’éventail des différents niveaux d'analyse, du macro (par ex. l’histoire de l’environnement, du climat, etc.) au micro, l'histoire des individus.
Le terme de «loi» est, à notre sens, d’usage très périlleux, parce qu’il introduit a priori une dimension de nécessité qui n’existe pas toujours: la célèbre «loi de Moore», qui prédit le doublement annuel du nombre des transistors composant les microprocesseurs, n’est évidemment pas une loi, mais une extrapolation fondée sur l’expérience. De plus, l’innovation implique non pas le développement plus ou moins rapide de systèmes déjà existant, mais leur reconfiguration selon une logique radicalement nouvelle et selon de nouveaux équilibres. Dans le processus de la révolution gutenbergienne, ce n’est pas la presse à imprimer qui constitue l’innovation-clé, mais bien le principe (abstrait) d’analyser le discours en ses configurations minimales (les lettres), et la mise au point du procédé (concret) qui permettra de reproduire celles-ci en nombre, sous forme de caractères typographiques suffisamment résistants pour passer sous la presse.
Ne négligeons pas non plus les attendus de l’innovation: le fonctionnement de la branche de l'imprimerie s’appuie sur l’élaboration d’un protocole de fabrication nouveau, et d’autant plus complexe qu’il ne bénéficiait d’aucune expérience antérieure. De même, l’émergence d’une production de masse (15 millions d’imprimés mis en circulation en Europe en cinquante ans) implique de disposer de conditions de financement et de structures de distribution adaptées: bientôt, nous assisterons à la mise en place du réseau des librairies de détail, et de tous les autres canaux de diffusion.
Même si le coût global est très élevé, hors de proportions avec ce que pouvait «peser» l’économie du manuscrit, la filière technique ainsi élaborée se révèle pleinement efficace, c’est à dire viable sur le plan financier. Pourtant, Gutenberg et les premiers inventeurs n’ont pas pleinement conscience des changements de tous ordres induits par la logique typographique. Plus précisément, en voulant d’abord reproduire ce qu’ils connaissaient (des livres copiés à la main), ils n’ont nullement tiré toutes les conséquences du très puissant principe d’analyse fondé sur les éléments simples des lettres alphabétiques: ils ont produit des fontes beaucoup plus lourdes, comportant lettres abrégées, lettres liées, etc. Leur production  et leur utilisation par les compositeurs sont un facteur de surcoût évident, alors qu’elles ne correspondent, bien au contraire, à aucune nécessité rationnelle.
L'analyse historique montre que l’adaptation d’un secteur de production à des conditions nouvelles de fonctionnement (par ex. une demande en expansion) est ainsi d’abord obtenue par l’amélioration et par le renforcement des éléments préexistant, avant que n’intervienne la complète reconfiguration qui adaptera les procédures aux besoins. Pour autant, des précautions doivent encore être prises par le chercheur.
Ce que nous venons de dire ne signifie en effet pas qu’il n’y aurait aucun rapport entre amélioration technique et saut d’innovation: l'hypothèse serait absurde, et la production des fontes typographiques suppose, par ex., des techniques métallurgiques adaptées. L’histoire est une science expérimentale, qui ne connaît pas de «loi» au sens propre du terme mais qui s’attache à décrire, à analyser et à comprendre (sinon à expliquer) les interférences de toutes sortes à l’œuvre au sein des systèmes qu’elle étudie et dont l’un des plus complexes est celui des sociétés humaines et de leurs composantes. Pour en revenir à aujourd'hui, et à la «loi de Moore», l’innovation vient des progrès techniques dans le domaine des microprocesseurs, mais aussi, plus récemment et de manière plus décisive, dans celui des télécommunications. Chacun peut en effet disposer, sous forme d’un «portable» (ordinateur, tablette, voire téléphone), d’une machine dont l’encombrement est très réduit, mais les capacités très largement supérieures aux plus puissantes machines ayant existé une génération auparavant: il est donc possible de stocker sous forme embarquée les données et les programmes complexes les mieux adaptés à l’usage que l’on veut faire de sa machine.
Mais les développements de la logistique des télécommunications ouvrent aux nouvelles possibilités qui sont celles du stockage et de la consultation à distance, par le biais d’un réseau qui est le plus souvent celui d’Internet (le nuage, alias le cloud). Le paradigme du système informatique en est complètement rééquilibré, puisqu’il n’est plus besoin de disposer de machines réparties (le hard ware) pour accéder aux données ou aux utilisations qui rendaient jusque-là ces machines indispensables. C’est l’économie d’ensemble de la branche qui se repositionne, de même que doivent se repositionner toutes sortes d’activités peu ou prou impactées par les possibilités nouvelles ainsi offertes (par ex., dans le secteur de la presse périodique traditionnelle, voire, plus largement, dans le celui de la distribution...).
L'Institutio de Calvin, dans une ville de la Contre-Réforme: Dole
L’innovation, et le changement dans le champ des médias, ne relèvent pas de la seule technique au sens strict du terme: ce qui est en jeu, c’est la mise en rapports entre différents domaines comme, au XVe siècle, la métallurgie et la production de livres, ou encore, aujourd’hui, les microprocesseurs et les télécommunications. L’inventeur, c’est celui qui, plus ou moins consciemment, tirera un certain nombre de conséquences des progrès techniques à l’œuvre sous ses yeux, pour les adapter à un domaine qui n’était a priori pas le leur. Une autre dimension intervient aussi, celle relative aux pratiques et aux utilisations: l’innovation concerne aussi l’invention d’usages nouveaux, que rendent possibles les innovations de procédé et de produit.
Nous terminerons à cet égard sur un exemple: contrairement à ce qu’on a dit trop souvent, on ne peut pas reprocher à Elisabeth Eisenstein d’avoir développé l’idée d’un déterminisme qui ferait de la Réforme l’une des conséquences directes de l’invention de l’imprimerie. C’est l’utilisation (la lecture) des produits nouveaux diffusés par l’imprimerie, et la réflexion sur ces produits eux-mêmes, qui rendent possible la Réforme, et qui font son succès là où les réformateurs de Bohème avaient échoué un siècle auparavant. Les deux axes majeurs de la réflexion sur le média (le livre imprimé) concernent, le premier, l’idée selon laquelle sa technique serait un don de Dieu (puisqu’elle permet de porter Sa parole plus largement), et le deuxième, la découverte qu’il constitue un support pleinement adaptable pour répandre un certain discours (par ex. en langue vernaculaire, avec des illustrations, etc)., de manière à toucher un public qui n'est pas celui du lectorat traditionnel.
Pour conclure de manière peut-être polémique, et sur une hypothèse, nous pourrions même prolonger le raisonnement: lorsque, en effet, avec le concile de Trente, l’Église catholique fait son aggiornamento par rapport aux nouvelles conditions de fonctionnement de la culture induites par l’imprimerie, un puissant coup d’arrêt est porté à la Réforme dans une grande partie de la géographie européenne qui jusque là pouvait lui être favorable. Mais c'est là un autre problème, faisant intervenir des considérations de politique générale, et sur lequel nous ne saurions nous arrêter aujourd'hui.

vendredi 11 juillet 2014

Les frontières du savoir

Nous ne sommes certes pas des adeptes absolument convaincus d'une histoire des idées (Begriffsgeschichte) qui ne soit pas une histoire spécialisée, parce que celle-ci, tout comme certains autres domaines de la recherche historique, paraît souvent trop déconnectée par rapport aux conditions les plus générales de fonctionnement des sociétés: l’effort indispensable de contextualisation se limite à proposer d’entrée une analyse d’histoire généralement politique et sociale dont l’articulation avec l’histoire des idées et des productions intellectuelles ou artistiques reste très incertaine.
Par certains de ses choix, la cultural history aujourd’hui si fort à la mode, vise à remédier à cette insuffisance, tout en élargissant fort justement la perspective aux champs souvent négligés de l’anthropologie historique. Mais l’histoire du livre «revisitée» pour rester dans les anglicismes, répond aussi, et de longue date, aux désidérata de la recherche: la recherche a montré que les pratiques d’utilisation (lecture, etc.) et le contenu textuel lui-même dépendent fondamentalement des supports utilisés, entendons, des médias et de leur économie. Bien évidemment, l’étude des supports inclut la problématique de la «mise en livre» et de son articulation avec une «mise en texte» qui se déploie, quant à elle, sur toute la typologie des formes d’appropriation.
L’histoire des bibliothèques permet aussi d’approcher le système que nous avons ailleurs désigné comme celui de la «logistique de l’intelligence», et à l’importance duquel nous sommes d’autant plus sensibles que les sociétés occidentales des débuts du IIIe millénaire sont précisément engagées à cet égard dans des transformations absolument considérables. Posons l’axiome d’entrée: si, aujourd’hui, les mutations de l’économie de l’information et de la communication entraînent, facilitent et accélèrent le changement de notre système général de penser dans des proportions que nous avons du mal à nous représenter, il n’y a pas de raison d’imaginer que les choses se sont passées différemment, dans le principe, au cours des siècles écoulés.
Sur le plan historique, les bibliothèques ont un rôle décisif pour la formation et pour l’étude, mais aussi pour l’essor d’une recherche qui se limite de moins en moins à la théologie, pour toucher aux domaines de la littérature, mais aussi de la politique et de l’administration, des sciences (la médecine), ou encore de la géographie. Bornons-nous à deux exemples particulièrement révélateurs: nous savons que la bibliothèque royale organisée par Charles V (1338-1380) dans la tour de la librairie au Louvre avait aussi pour objectif de mettre à la disposition du roi et de ses proches la documentation susceptible de soutenir l’effort de théorisation du pouvoir monarchique. Deux générations plus tard, l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) organise au Cap Saint-Vincent, non loin de Lagos, un arsenal maritime et un véritable centre de recherche spécialisé dans la navigation hauturière: bientôt, ce seront les découvertes ou rédecouvertes des îles de la Macaronésie (Madère et Porto Santo) et des Açores, puis la descente de la côte d’Afrique occidentale en direction du cap de Bonne Espérance et de l’Océan indien…
Autant de phénomènes que l’invention de Gutenberg, au milieu du XVe siècle, va puissamment dynamiser, dans la mesure où elle ouvre peu à peu à l’externalisation systématique de la mémoire dans les livres désormais imprimés, et où la masse de ceux-ci s’accroît dans des proportions spectaculaires. De nouvelles formes et de nouvelles pratiques de gestion et d’utilisation s’imposent bientôt, si l’on veut maîtriser des gisements de textes (nous parlerions aujourd’hui de data) qui deviennent de plus en plus riches: une collection de 2000 volumes, comme celle de la Sorbonne, était l’une des plus riches du monde dans la première moitié du XVe siècle. Un siècle plus tard, nous en sommes effectivement, dans les grandes bibliothèques (celle d’un Fernand Colomb à Séville), à compter par milliers, voire par dizaines de milliers de volumes.
Des techniques sont donc mises au point, qui optimisent la gestion des masses de données au niveau non seulement des collections, mais aussi des exemplaires. La désignation des textes est progressivement normalisée, sur la base d’une étiquette associant les deux indications, du titre et de l’auteur, puis, peu à peu, les données relatives à l’édition, à l’adresse (le libraire, chez lequel on se procurera le volume) et à la date, avec le cas échéant enfin des éléments complémentaires de description, tels que la présence d’un paratexte plus ou moins développé (« avec une préface de… », etc.), ou encore celle d’une table ou d’un index. Ces données sont reprises dans des catalogues de bibliothèque et dans des catalogues de livres, qui permettent d’identifier et de localiser les textes, voire, parfois, de descendre au niveau des contenus.
Le duc August dans sa bibliothèque de Wolfenbüttel
Mais les contenus sont aussi analysés au niveau des volumes eux-mêmes, par l’ensemble de procédures mises en place à partir de la fin du XVe siècle, et dont le Liber chronicarum de 1493 donne un exemple spectaculaire: la foliotation (puis la pagination) imprimée, les titres courants plus ou moins détaillés, les tables et les index alphabétiques. Le principe fondamental, complètement nouveau par rapport aux habitudes de la scolastique, est celui d’analyser le discours non plus en fonction de son contenu, mais par rapport à la série des éléments (les feuillets) constitutifs du support (voir ici sur le feuillet et la page).
De manière pratiquement conjointe, c’est l’élaboration et la publication des premiers usuels spécialisés visant à faciliter encore l’identification des textes et de leurs auteurs: il s’agit de bibliographies spécialisées imprimées, dont la première serait celle consacrée par Johann Tritheim aux auteurs ecclésiastiques (De scritporibus ecclesasticis, Basel, Johann Amerbach, 1494). Ici, l’acte de la publication est absolument stratégique, qui témoigne de l’existence d’un public dispersé de plusieurs centaines de lecteurs, ayant adopté les procédures nouvelles de travail intellectuel. Ces chercheurs souhaitent avoir à disposition un ouvrage de synthèse leur fournissant les connaissances de base sur les auteurs et sur les textes dont ils ont besoin, selon une logique qui est déjà celle d’une accessibilité sur le mode de la déconcentration.
Anticipons sur ce qui suivra: les pré-Réformateurs, les Réformateurs eux-mêmes et, à terme, les tenants de la Contre-Réforme catholique font de l’enseignement et de la bibliothèque un élément-clé de leur action: des bibliothèques modernes sont organisées dans les nouveaux établissements d’enseignement, comme la Haute Ecole de Strasbourg, et la question de leur ouverture se pose de plus en plus à la fin du XVIe au début du XVIIe siècle, à Leyde, à Oxford, ou encore à Milan et à Rome. Pour une part, c’est la modernité à l’œuvre sur la base des outils fournis par le média de l’imprimé, qui ouvre aux possibilité d'une innovation intellectuelle dont, avec Pierre Chaunu, nous situerions l’apogée avec la première génération du XVIIe siècle (le «miracle de 1630»).