lundi 19 août 2019

Un Nouveau Testament de Charenton

La Bibliothèque municipale de Loches est dépositaire de l’essentiel des fonds issus de l’ancienne chartreuse du Liget, et de l’abbaye bénédictine de Villeloin, maison autrefois dirigée par Michel de Marolles, mais on y trouve aussi des exemplaires provenant des Barnabites, qui tenaient le collège de la ville, et d’un certain nombre d’autres institutions religieuses. Dans cet environnement marqué par le catholicisme, le chercheur est surpris de remarquer un ouvrage auquel il ne s’attendait pas a priori. Il s’agit d’une édition protestante du Nouveau Testament:
[Bible. N.T. Évangiles]. Le Nouveau Testament, c’est-à-dire. La nouvelle Alliance de nostre Seigneur Iesus Christ. Le tout reveu & conferé sur les textes Grecs par les Pasteurs & Professeurs de l'Eglise de Geneve, Se vend à Charenton, [chez?] Pierre Des-Hayes, imprimeur & marchand libraire, demeurant à Paris ruë de la Harpe, aux Gands couronnez, pré la Roze rouge, MDCLVII [1657], 4°.
L’ouvrage est relié avec :
Les Pseaumes de David, Mis en rime françoise par Clement Marot & Theodore de Beze,
Se vendent à Charenton, par Pierre Des-Hayes, imprimeur & marchand libraire, demeurant à Paris, ruë de la Harpe, à la Limace,
[s. d.], 4°.

Après la page de titre (qui présente la marque typographique «À la religion chrétienne»), les livres successifs du Nouveau Testament sont ornés de bandeaux et de fleurons xylographiés. Les Psaumes de David ont une page de titre propre, et comprennent des parties musicales avec les portées xylographiées. Ils sont suivies d’une Table alphabétique par titres, puis des «Prières ecclésiastiques», du «Catéchisme, c’est à dire le Formulaire d’instruire les enfans en la Chrestienté, fait en manière de dialogue où le Ministre interroge, & l’Enfant respond». La présentation se fait par dimanches. Enfin, le volume se referme sur la «Confession de foi faite d’un commun accord par les Eglises réformées du Royaume de France». Notre exemplaire, lest malheureusement incomplet du cahier A(4) et de la fin du volume.
À Charenton, nous sommes, bien entendu, dans un environnement protestant. L’Édit de Nantes (1598) interdisait aux Réformés d’élever leurs lieux de culte à proximité de la capitale du royaume: ceux-ci, après avoir fait le choix de Grigny (1599), puis d’Ablon, achètent par le biais d’un prête-nom, l’«Hôtel de la rivière», à proximité du pont de Charenton (1606), et y édifient leur temple. Charenton, au confluent de la Seine et de la Marne, est une bourgade très facile d'accès, et qui se développe précisément au XVIIe siècle, au débouché du grand chemin de Paris. Le «deuxième temple», élevé après un incendie, pourra accueillir jusqu’à 4000 fidèles.
 Certains grands imprimeurs libraires parisiens trouveront aussi leur intérêt à diffuser auprès de cette communauté –ils conservent leur adresse de Paris, mais établissent un magasin de détail dans la cour du temple. 
Comment se fait la transmission de la tradition protestante chez les Deshayes?  L’origine semble bien orléanaise: à Pierre (Ier) Deshayes (alias Des Hayes), imprimeur libraire à Paris, succède en effet, à partir de 1606, son fils, Pierre (II), lequel avait épousé Marie Aignan, elle-même veuve de Claude (Ier) Cellier (var.: Scellier). Herluison rapporte, en 1868, l’acte de mariage de Claude Scellier, «marchand libraire», et de Marie Aignan, à Orléans le 23 janvier 1611. C’est très probablement par ce biais que l’appartenance protestante pénètre notre «petit monde» de libraires imprimeurs parisiens, dans la mesure où Cellier était de confession calviniste. Marie Aignan était la mère d’Antoine Cellier, que son beau-père prend pour apprenti (1624), puis qui comme associé (1). 

Le classique de l’édition protestante est évidemment donné par la Bible, dans la version de Genève, et généralement en petit format ou en in-quarto: Deshayes, puis Deshayes et Cellier donnent ainsi plusieurs éditions du texte sacré à partir de la décennie 1630, et la multiplicité même de ces éditions explique que les exemplaires conservés soient éventuellement composites. C’est le cas à Loches, puisque notre exemplaire regroupe sous la même reliure de veau brun le Nouveau Testament et le livre des Psaumes. La mise en livre n'entre pas dans notre propos aujourd'hui, mais nous ne pouvons que remarquer au passage le soin qui lui est donné, avec les titres courants, les références précisées par les notes marginales, etc. La cote correspond probablement au numéro d’inventaire porté lors de la confiscation: il resterait à creuser le dossier pour essayer de déterminer la provenance –une nouvelle occasion de visiter la bibliothèque de Loches, dont les richesses patrimoniales sont beaucoup trop méconnues.
Évoquons pour finir le devenir de la dynastie Deshayes / Cellier, et la réorientation radicale de ses activités. Voici en effet que, en 1653, un jeune lyonnais monté à Paris entre comme apprenti chez Deshayes: il s’agit de François Muguet, fils d’un imprimeur de la rue Mercière. Deux ans plus tard, Muguet épouse la nièce et pupille de son maître, Catherine Pillé, elle-même fille d’un libraire relieur. Protégé par Fouquet, il obtient des lettres de maîtrise en 1658. C’est lui qui succède à Deshayes, décédé l’année suivante, et il s’imposera très vite comme l’un des meilleurs artisans de la capitale. Mais nous sommes alors passés de la Réforme au catholicisme le plus orthodoxe, puisque Muguet est bientôt imprimeur du roi (1661)… et de l’archevêque (1664).

Notes
(1) Il se marie en 1641 avec Anne Potest, fille d’Étienne Potest, libraire à Orléans, où il décède vers 1665. Nous sommes toujours dans un environnement calviniste. Il est d’ailleurs possible que Cellier lui-même se soit un temps retiré à Orléans, puisqu’il apparaît comme témoin au décès. L'inventaire après-décès de Cellier est cependant conservé aux Archives nationales, McnP, Ét. XXIII, 346 (10 mars 1681).
(2) H.-J. Martin, Livre, pouvoir et société, p. 719.

mardi 30 juillet 2019

Calendrier EPHE, 2019-2020

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

NB- Le détail des conférences sera précisé ultérieurement.

dimanche 7 juillet 2019

Distinction entrepreneuriale et topographie urbaine

Cliché 1
Leipzig a d’abord été un pôle de négoce et de commerce de toute première importance, avec les célèbres foires, avant que la ville ne se tourne de plus en plus vers les activités industrielles à partir de 1830 et jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les nouvelles usines sont surtout localisées dans les quartiers périphériques ou, s’agissant de la branche de la «librairie», dans le «quartier des arts graphiques» (graphisches Viertel). Mais la période la plus dynamique s’ouvre avec la fondation de l’Empire, en 1871, même si la montée en puissance de Berlin s’accompagne a contratio  d’une concurrence de plus en plus forte de la capitale impériale dans un certain nombre de domaines –à commencer par celui des traditionnelles foires du livre...
Ce dynamisme de l’économie locale et régionale est illustré par les publicités incluses dans les annuaires spécialisés ou non, à commencer par le «Livre des adresses» de la ville (Adressbuch der Stadt Leipzig) que publie des décennies durant la librairie Edelmann, imprimeurs de l’Université. 
Cliché 2
Malgré les destructions catastrophiques de 1943, beaucoup d'immeubles (usines, mais aussi maisons d'habitation) représentatifs de la «distinction» des patrons de grandes maisons d’édition et d’imprimerie sont aujourd’hui toujours conservés– même si, en règle générale, ils ont changé de destination.
C. H. Peters est un éditeur de musique important: en 1874, l’architecte du Festspielhaus de Bayreuth, Otto Brückwald, achève un très bel hôtel particulier pour les propriétaires successifs de l’entreprise, Max Abraham et Henri Hinrichsen. La grille d’entrée, qui préfigure peut-être le style art nouveau (Jugendstil), est tout particulièrement élégante et spectaculaire (cliché 1). Non loin de là, la librairie Hirsemannn (Karl Wilhelm Hirsemann) occupe un grand bâtiment, à la réalisation très soignée et dans la décoration duquel les éléments symboliques ne manquent pas.
Cliché 3
Mais nous nous arrêterons un peu plus longuement sur un troisième exemple, celui des imprimeurs et libraires éditeurs Ernst Theodor (1838-1910) et Constantin Georg Naumann (1842-1911): les deux frères, héritiers d'une maison fondée en 1802, jettent leur dévolu sur un terrain de la Stephanstrasse, non loin de l'observatoire (Sternwarte). En 1882-1883, l’architecte Max Bösenberg (1847-1918) y fait élever un grand immeuble dans le style historiciste, à double façade principale, sur trois étages et combles, avec un retour d’angle sur la Seeburgstraße. La décoration de la façade s’organise symétriquement de part et d’autre d’un grand oriel sur deux étages, lui-même surmonté d’un portrait de Peter Schöffer couronné par Mercure (cliché 2). Le coin donnant sur la Seeburgstraße est quant à lui surmonté d’un «N» monumental, soit l’initiale des entrepreneurs (cliché 3).
Cliché 4
L’une des caractéristiques de l’esthétique «Art moderne» (puis Jugendstil), réside dans le soin donné à l’association des éléments de la construction elle-même avec ceux de la décoration intérieur. Le porche par lequel on pénètre dans l’immeuble est décoré en style néo-classique, avec peintures et médaillons antiquisants, tandis que les étages sont desservis par deux beaux escaliers, dont celui de gauche exploite bien la localisation dans l’angle en adoptant, contrairement à l’autre, une disposition hélicoïdale. Le travail des boiseries est également très soigné, y compris pour les rampes, les portes des différents appartements, etc.(clichés 4 à 6).

Cliché 5
Cliché 6
Le choix des frères Naumann est celui d’une habitation particulière, dans laquelle un certain nombre d’appartements peut être loué. L’Annuaire (Adressbuch) de 1900 nous donne quelques précisions à cet égard. Au numéro 10, les propriétaires se sont bien évidemment réservé l’étage noble, soit le premier étage sur toute la longueur de l’immeuble (les numéros 10 et 12). Au-dessus, c’est l’appartement d’un rentier («Engelhardt, Privatmann»), tandis que le troisième niveau est occupé par Johann Heinrich August Leskien, philologue et professeur à l’Université. Au numéro 12, le rez-de-chaussée accueille le logement du concierge, également ouvrier-maçon (Maurer), puis la famille d'une institutrice (Lehrerin), qui sont des locataires «privés», et, enfin les bureaux de l’ancienne librairie Giegler (puis Otto Maier). Le premier étage est, comme nous l’avons vu, réservé aux Naumann, tandis que le second abrite l’appartement d’un conseiller au Tribunal de région (Landgerichtsrat), et le troisième, celui d’un autre professeur à l’Université, en la personne de l’historien Erich Marcks.
On le voit, une petite société relativement aisée (voire très aisée dans le cas des éditeurs), appartenant à la «bourgeoisie des talents», et très certainement en majorité (sinon en totalité) luthérienne. Il conviendrait bien sûr de lui joindre une domesticité dont nous ne savons rien. La topographie urbaine rejoint ici l’anthropologie historique, pour souligner l'importance de la mise en scène de cette distinction par le travail et par la tradition familiale (on pensera à Max Weber): l'idée d'élever un bâtiment aussi représentatif, mais d'en tirer dans le même temps un certain revenu locatif, relève de la même logique. En revanche, les localisations sont séparées: l’usine d’imprimerie ainsi que les bureaux et les magasins de la librairie Naumann sont quant à eux établis, certes à proximité immédiate, mais dans la rue transversale (55 et 57 Seeburgstraße).

vendredi 28 juin 2019

La parole en images

L’image est fixe et se donne à voir, quand la parole est fluide, et se donne à proférer et (ou) à entendre. Dans un article suggestif relatif au Moyen Âge classique (les XIIe et XIIIe siècles), Isabelle Toinet souligne que le premier stade de visibilité de la parole réside dans la représentation de la bouche ouverte, ou d’un certain geste de la main, ou encore d’un phylactère.
La visite du magnifique Musée Unterlinden de Colmar nous propose plusieurs exemples venant à l’appui de cette typologie. Dans les années 1520, le retable de Kientzheim, attribué au «Maître HSR», met ainsi en scène quatre épisodes de la vie du Christ, dont la représentation de l’enfant âgé de douze ans et discutant avec les docteurs du Temple (voir aussi ici). L’épisode est rapporté par l’apôtre Luc (2, 42-49): ici, le jeune garçon est assis dans la chaire dominant l’assemblée et d’où, le livre ouvert devant lui, il tend l’index droit vers les auditeurs. C’est la gestuelle qui parle, d’autant plus que la bouche du Christ reste close –peut-être parce que, comme le suggère Isabelle Toinet, la représentation de la bouche ouverte «exprime souvent un rang social inférieur, une nature mauvaise ou méchante» (Musée Unterlinden, Legs Fleischhauer, S8.24).
L’hypothèse est confirmée par une autre représentation de la même scène figurant sur un panneau du retable des Dominicains (Musée Unterlinden, 88.RP.453: atelier de Schongauer, vers 1480): les deux personnages qui ouvrent la bouche sont effectivement deux docteurs, donc connotés de manière négative, et l’un d’eux semble même tirer la langue.
Bien entendu, un autre procédé permettant de rendre visuellement le déroulé du discours est fourni par l’utilisation de phylactères. Le même retable nous en offre une illustration très remarquable, avec les deux panneaux représentant l’Annonciation. Le symbolisme de l’image est très complexe (une chasse mystique), mais nous nous arrêterons aujourd’hui à la seule présence du texte et à la figuration de la parole. D’un panneau à l’autre, le cadre est celui d’un jardin clos (hortus conclusus), enfermé derrière une muraille crénelée. La vierge est représentée sur le panneau de droite (la scène se lit donc de gauche à droite: cf cliché 2).
 Sur le panneau de gauche, celui qui nous retiendra principalement, l’archange vient d’arriver, il est agenouillé, mais dans la tenue et dans la posture d’un chasseur (il porte une lance, souffle dans une trompe et tient quatre lévriers en laisse) (cliché 1). Les phylactères présentent deux types d’inscriptions.
1) Les unes fonctionnent à la manière de légendes, et servent donc à expliciter la signification de tel ou tel symbole figurant dans une représentation effectivement très complexe, et qu’il convient de décoder: ce sont des légendes (< legenda), au sens moderne du terme. Au-dessus de la porte fermée du jardin, l’inscription «Porta clausa» est une allusion à la virginité de Marie, tout en renvoyant à la prophétie d’Ézéchiel, 44, 1:
Et l’Eternel me dit: cette porte sera fermée et ne s’ouvrira point, et personne n’y passera. Car l’Éternel, le Dieu d’Israël, est entré par là. Elle restera fermée.
De même, la fontaine est-elle surmontée d’un phylactère portant les deux mots: «Fons signatus» (= la source intacte), nouvelle allusion à la virginité de Marie, en même temps que renvoi à un passage du Cantique des cantiques Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, Une source fermée, une fontaine scellée», Cant. 4, 12). Enfin, quatre phylactères précisent les qualités (et les noms?) des lévriers, lesquels personnifient les vertus théologales conduites par l’ange: la vérité, la paix, la justice et la miséricorde.
2) Les autres phylactères relèvent de la parole mise en image. L’ange agenouillé tient en effet une trompe de chasse, d’où sort en se déroulant progressivement un double phylactère: «Ave gratia plena Dominus tecū» reprend l’annonce de l’évangile de Luc. Le dispositif est celui, classique, de très nombreuses Annonciations (3), mais l’originalité du panneau de Colmar réside dans le fait que l’épisode prend la forme d’une chasse symbolique, et que l’ange s’exprime comme physiquement par le biais d’un instrument –il est  représenté comme un messager, qui proclame l'annonce à son de trompe.
Le même dispositif se retrouve dans une très remarquable Annonication en criblé, attribuée au «Monogrammiste D», personnage que la BnF identifie comme un artiste de la seconde moitié du XVe siècle ayant travaillé dans la région du Rhin inférieur (4) (cliché 3). Les similitudes avec le retable de Colmar sont absolument flagrantes (mais la scène est en miroir), de sorte qu’il semble plausible que la gravure ait été connue dans l’atelier de Schongauer. Poursuivons l’enquête: la complexité des modes et des circuits de diffusion d’un motif iconographique alors très en vogue (5) est encore davantage mise en évidence par la découverte à Lunebourg d’un fragment de pièce d’argile en relief permettant de reporter ce même motif, légèrement simplifié, sur toutes sortes de support, du papier… à la pâtisserie.
Faire entendre par l’image la Parole incarnée qui se manifeste à travers les différents épisodes du Nouveau Testament, et renvoyer dans le même temps à la praefiguratio explicitée par les exégètes de l’Ancien Testament, tel est l’objectif de nos artistes rhénans. Dans le même temps, la complexité de l’image et de ses différents niveaux de signification rend impossible de suivre l’hypothèse selon laquelle les représentations iconographiques s’adressent aux humbles, à ceux «qui ne savent pas lire». Un article (inédit en allemand) du regretté Rudolf Schenda explicite cette thèse, qui n’a rien perdu de son actualité scientifique (6).

Notes
1) Isabelle Toinet, «La parole incarnée: voir la parole dans les images aux XIIe et XIIIe siècles», dans Médiévales, 22-23 (1992/1), p. 13-30.
2) Lat. tadif signatus = bien gardé, intact (Gaffiot).
3) En revanche, le phylactère figurant sur la ligne en-dessous ne relève pas du discours, mais il explicite l’annonce: Ecce virgo concipiet (Mathieu, 1-23).
4) La gravure est reproduite dans la thèse de Bruno Faidutti, Images et connaissance de la licorne (Paris XII, 1996, ici t. I, p. 52), mais l’auteur ne fournit malheureusement aucun élément qui permette de situer l’original.
5) Didier Jugan s’interroge notamment sur la possibilité de considérer le thème comme «un thème marial précurseur de l’immaculée conception?» (communication au Colloque INHA : L’immaculée conception de la Vierge, histoire et représentations figurées du Moyen Âge à la Contre-Réforme, Paris, 2009).
6) Rudolf Schenda, «La lecture des images et l’iconisation du peuple», trad. Frédéric Barbier, dans Revue fr. d’histoire du livre, 114-115 (2002), p. 13-30 (et l’éditorial in memoriam, p. 5-12).

samedi 22 juin 2019

Un colloque et une exposition sur les Lumières

Pensées secrètes des académiciens 
Fontenelle & ses confrères

Colloque international
27-29 juin 2019

27 et 28 juin:  Institut de France (3 rue Mazarine et Grande Salle des séances)
 29 juin: en Sorbonne (Salle Louis Liard)

Buste de Fontenelle (© Musée des Beaux-Arts de Lyon)
Ce colloque traitera des relations des milieux académiques avec la pensée libre, hétérodoxe et clandestine au 18e siècle. Parallèlement à leurs activités intellectuelles publiques dans le domaine des sciences, de l’érudition et des Belles Lettres, une partie des académiciens et de leurs amis poursuivait en effet des échanges confidentiels sur des questions philosophiques et religieuses, échanges auxquels ils ne souhaitaient, ou ne pouvaient pas donner un caractère public.
C’est sur cette vie intellectuelle double que le colloque veut attirer l’attention. Il s’agira de mettre en évidence l’existence d’un groupe discret d’hommes de grande culture au sein des Académies de la fin du règne de Louis XIV à l’avènement de Louis XVI. Ce qui les rapproche, c’est une même inspiration critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés et le goût de l’érudition. Le colloque est accompagné d'une exposition, mettant en valeur l'exceptionnelle collection de manuscrits philosophiques clandestins de la Bibliothèque Mazarine.

Programme détaillé ici.

Colloque international organisé par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, la Bibliothèque Mazarine, le CELLF (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises / Sorbonne Université) et La Lettre clandestine, avec le soutien de l’Institut de France.

Entrée libre dans la limite des places disponibles: contact@bibliotheque-mazarine.fr

Exposition

De la fin du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe, de nombreux textes reflétant un courant de pensée érudit, critique et intellectuellement subversif ont circulé sous forme de copies manuscrites. Les recherches des dernières décennies ont montré que beaucoup de ces manuscrits, philosophiques et clandestins, ont des liens avec le milieu académique (Académie française, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Académie des Sciences).
Ils sont presque tous anonymes, et souvent composites, mais certains ont pour auteurs, réels ou supposés, des académiciens, tels que Fontenelle (1657-1757), l’abbé Jean Terrasson (1670-1750), Jean-Baptiste de Mirabaud (1675-1760), Nicolas Fréret (1688-1749), Jean Lévesque de Burigny (1692-1785), Voltaire (1694-1778), ou leurs amis, comme Boulainvilliers (1658-1722) et Dumarsais (1676-1756).
Ces manuscrits ont circulé au sein de milieux cultivés, par exemple dans l’entourage des ducs de Penthièvre ou dans celui de la famille du Châtelet, qui partageaient une même attitude critique fondée sur l’esprit d’examen, le refus des préjugés, le goût de l’érudition. Porteurs d’idées antireligieuses, ils ont été lus aussi dans un but de controverse et d’apologétique, ce qui explique leur présence dans les principales bibliothèques ecclésiastiques de Paris (Abbaye Saint-Victor, Séminaire de Saint-Sulpice...) comme chez le capucin Fulgence, le chanoine Joseph Dinouart, l’abbé Pierre-Jacques Sépher ou le protestant François Roux.
À partir de l’exceptionnel ensemble de ces manuscrits conservé à la Bibliothèque Mazarine et de documents rares provenant de collections particulières, l’exposition donne un aperçu des caractéristiques principales de ce corpus, et des relations des milieux académiques du XVIIIe siècle avec la pensée libre et hétérodoxe qu’ils véhiculent.

 
Commissariat de l'exposition: Geneviève Artigas-Menant (Université Paris-Est Créteil, CELLF-Sorbonne Université), Patrick Latour (Bibliothèque Mazarine)


Détails sur le calendrier et les horaires d'ouverture de l'exposition

Information communiquée par la Bibliothèque Mazarine (Monsieur Yann Sordet, directeur)

 

mercredi 12 juin 2019

À propos d'un livre...

Le dossier du Précis des procès-verbaux des administrations provinciales depuis 1779 jusqu’en 1788 est révélateur du fonctionnement de la «Librairie» dans le royaume de France à l’extrême-fin de l’Ancien Régime et au tout début de la Révolution:
Précis des procès-verbaux des administrations provinciales depuis 1779 jusqu’en 1788. Ouvrage contenant le résumé des objets traités dans les différens bureaux, tels que l'agriculture, les manufactures, le commerce, les milices, les haras, les pépinières, les chemins et canaux, la mendicité, les ateliers de charité, &c. Premier [Second] volume,
À Strasbourg, chez Levrault, imprimeur de l’Assemblée provinciale,
avec approbation et permission, M. DCC. LXXXVIII [1788],
2 vol., [4-]XXXI p., [1] p. bl.], 299 p., [1] p. bl.] + [2] p. bl., [2-]310 p., 8°.
Le projet poursuivi par le libraire-imprimeur, en l’occurrence Levrault, est celui de soutenir les réformes. Les procès-verbaux des Assemblées provinciales ont été publiés, en une série de 24 volumes in-4°, mais la diffusion d’un ensemble aussi important ne peut être que limitée:
Telle intéressante que soit la collection des procès-verbaux des assemblées provinciales, peu de personnes ont pu réunir 24 volumes in-4° imprimés dans plusieurs provinces; d’ailleurs, chaque assemblée ayant été obligée, pour l’instruction de tous ses membres qui composent les différentes subdivisions, de faire imprimer les édits, déclarations, règlements généraux & particuliers, les mêmes objets se trouvent nécessairement répétés dans chaque volume (t. I, «Préface»).
L'idée sera donc de donner une sorte de compendium des travaux et des propositions, sous la forme d’un Précis en deux volumes (le prix est probablement de 6 ll.). Le contenu sera présenté par «provinces», selon une disposition qui suit plus ou moins la géographie, de l’Alsace à l’Île-de-France, puis vers l’ouest, et enfin vers le sud. Le choix des extraits vise à proposer un tableau d’ensemble des principaux sujets abordés, tandis que la «Table des matières» insérée in fine permet de localiser les passages intéressant chacun d’eux. On le voit, il est bien certain que la préparation de l’édition a représenté un travail de rédaction très réel, et auquel on peut imaginer que le fils aîné du libraire-imprimeur a à nouveau directement participé.
De fait, François Levraut l’Aîné (1762-1821) est une figure-clef du milieu des réformateurs strasbourgeois. Cet ancien élève du Collège royal, puis de l’université, est licencié en droit en 1782, et sera trois ans plus tard secrétaire de l’intendant Antoine de Chaumont de la Galaizière. Très proche de Frédéric de Dietrich, il est président de la Société des Amis de la Constitution et procureur-syndic de la commune de Strasbourg (1790), puis député suppléant à l’Assemblée nationale (1791). Destitué en août 1792, il se réfugiera un temps à Bâle.
Le titre de notre ouvrage ne correspond pas exactement au contenu, puisqu’il s’agit bien des Procès verbaux des États Généraux, pour lesquels une permission tacite est accordée le 14 juillet 1788 (BnF, mss, fr. 21867, f° 106r°). L’arrêt du Conseil pris le lendemain annonce aussitôtla convocation prochaine des États Généraux, et invite chacun à communiquer les informations et remarques qu’il souhaite: le moment semble particulièrement propice pour une opération éditoriale d'envergure.
Deux lettres inédites de Jean-François Née de La Rochelle nous éclairent plus précisément sur la politique du libraire éditeur. La première est en date du 5 août 1788, et montre que les Strasbourgeois se sont tournés vers leur confrère parisien pour la diffusion de leur nouveau titre. Mais Née s’inquiète:
Je croyois que l’impression de l’ouvrage que vous me proposés avoit été suspendue ou arrêtée sur des représentations que j’ai su avoir été faites à Mgr le Garde des sceaux [Lamoignon de Basville]. Je ne présume cependant pas que vous ayez pris sur vous d’imprimer sans permission le Précis des procès-verbaux des assemblées provinciales, mais dans le cas où vous n’auriez aucune permission, avant de risquer un ballot adressez m’en un seul exemplaire par quelqu’ami: je ferai demander une permission simple ou tacite pour cet ouvrage en le présentant. Si vous êtes en règle, vous pouvez m’adresser 150 ex. de cet ouvrage, nom compris 8 ex. pour la Chambre syndicale et 5 ex. pour les journaux, lesquels 13 ex. tombent à la charge de celui qui imprime ou de l’auteur, ainsi que cela se pratique.
Je vous prie de n’en envoyer à aucun de mes confrères à Paris, et si vous pouvez mettre mon nom sur le frontispice, j’en serai fort aise. Il convient d’envoyer 75 ex. brochés, & le reste en feuilles.
C’est toute la stratégie de la distribution qui nous est ainsi détaillée: envoi à Paris de 150 exemplaires dont la moitié brochés et les autres en feuilles, outre les exemplaires destinés à la publicité (pour les «journaux») et ceux de la Chambre syndicale –sans oublier l’exclusivité du distributeur, et la possibilité de voir son nom apparaître sur la page de titre. Une lettre postérieure de trois semaines nous fait implicitement comprendre que les problèmes restent pourtant bien réels, et que l’ouvrage n’est effectivement pas autorisé, Née cherche à faire avancer le dossier, en «plaçant » le plus judicieusement possible les deux exemplaires qu’il a reçus:
J’ai fait remettre à M. Cottereau (1), secrétaire de M. de Malesherbes (2), l’un des deux. Le second a été remis à Mgr le Garde des sceaux avec une petite requête pour lui demander la permission de faire entrer dans Paris un nombre d’exemplaires de l’ouvrage.
Malheureusement, la réponse est négative,
très probablement parce que le titre semble n’avoir bénéficié que d’une permission du Magistrat de Strasbourg, ce qui ne peut à la fois que heurter la puissante corporation des professionnels parisiens, et indisposer une administration centrale toujours très attentive à faire respecter ses prérogatives. Du coup, Née suggère à ses correspondants de se faire appuyer par certaines autorités strasbourgeoises, en l’occurrence le syndic de l’Assemblée provinciale:
En l’état des choses, vous comprenez que je ne puis me charger du débit de ce livre, quoique j’ai eue l’espérance d’en placer une certaine quantité. Si vous avez quelque moyen de faire demander [et] d'obtenir par le syndic de l’Assemblée Provinciale de Strasbourg, soit à M. le Controlleur Général soit à M. le Lieutenant de Police, un ordre de faire retirer de la douane ledits livres sans passer par la Chambre syndicale, il est probable qu’on fermera les yeux sur le débit, surtout si on se dispense d’en faire l’annonce dans les journaux ; alors vous pourriez me les adresser, mais je vous préviens que ce sera à vos risques & périls, ne voulant pas me charger de l’événement.
En définitive, le Précis de Levrault est d’abord autorisé, puis interdit. Mirabeau (1749-1791) s’en indigne dans sa plaquette Sur la liberté de la presse, Londres [sic pour Paris], 1788, où il explique notamment, dans une note de la p. 2:
Le Roi a donné des Assemblées à la plupart de ses Provinces, & le précis des procès-verbaux de ces Assemblées [sic], ouvrage indispensable pour en saisir l’ensemble & pour en mettre les résultats à la portée de tous les Citoyens, ce précis, d’abord permis, puis suspendu, puis arrêté, ne peut franchir les barrières dont la Police, à l’envi de la Fiscalité, hérisse chaque Province du Royaume, où l’on semble vouloir mettre en quarantaine tous les livres pour les purifier de la vérité.
La note infrapaginale précise: C’est M. Levrault, imprimeur de Strasbourg, qui éprouve en ce moment cette iniquité. Cet Artiste, recommandable par ses talens & sur tout par sa probité délicate, a, indépendamment de ses principes, trop à perdre pour rien hasarder dans son état. Il n’a donc imprimé ce très-innocent recueil qu’après avoir rempli toutes les formalités qui lui sont prescrites; il n’en souffre pas moins une prohibition absolue & une perte considérable.
Dans ces circonstances, le titre ne pourra avoir qu’une distribution très réduite: le CCF signale des exemplaires aujourd'hui conservés à Bar-le-Duc, Colmar, Metz, Nancy, Rouen, Sélestat et Versailles –on ne peut évidemment qu’être frappé par la place ici tenue par les bibliothèques de l’est, preuve s’il en est de la difficulté de distribuer dans une géographie plus large un ouvrage qui n’est pas autorisé.
Ce même titre, nous le voyons pourtant réapparaître trois ans plus tard, alors que les problèmes de censure ne se posent plus dans les mêmes termes (cf cliché 2). L’adresse est devenue:
À Strasbourg, chez (Levrault, imprimeur du département
                                ( J-G. Treuttel, libraire
À Paris, chez Onfroy, libraire, rue Saint-Victor, n° 11 (4).
Avec approbation et permission.
Il semble très probable qu’il s’agit là d’un second «état» de l’édition de 1788, dont les exemplaires stockés à Strasbourg ont pu être muni d’une nouvelle page de titre. Désormais, le libraire-imprimeur a pris ses précautions, et il s’est associé avec son collègue Treuttel, spécialiste du grand commerce de librairie, et avec le parisien Onfroy. Le même titre réapparaît une troisième fois dans le Moniteur de 1794, cette fois à la double adresse de Strasbourg (Levrault) et de Fusch (Paris, rue des Mathurins, Maison de Cluny). Et le Moniteur de préciser:
Cet ouvrage fut imprimé en 1788; son objet était d'offrir des notions exactes du commerce, des manufactures et de l’agriculture française, et des améliorations dont ces diverses branches de prospérité publique étaient susceptibles. Quelques exemplaires en étaient à peine répandus, que M. Barentin, alors garde des sceaux, en fit défendre la vente sous les peines les plus fortes. Depuis, les orages révolutionnaires en ont suspendu la circulation…
En définitive, un dossier d’apparence modeste, mais qui nous fait toucher du doigt le rôle des notables réformateurs que sont certains imprimeurs-libraires à la fin de l’Ancien Régime, en même temps que les pratiques professionnelles de la librairie du temps (notamment, le souci de rentrer dans ses frais), sans oublier les oppositions politiques à leur niveau le plus élevé.

Notes
1) Personnage dont nous n’avons pu préciser l’identité. Plusieurs familles Cottereau sont connues à Chartres, etc., comme actives dans la branche de l’imprimerie-librairie. Par ailleurs, un certain Joseph Pierre Cottereau est fourrier de la Maison du roi en 1775.
2) Guillaume François de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), ancien directeur de la Librairie, et qui se tient alors quelque peu en retrait, même si toujours membre du Conseil du Roi. Le fait de s’adresser à Malesherbes répond à la recherche d’appuis. Le directeur général de la Librairie est à cette date Vidaud de la Tour, et il dépend du garde des sceaux Chrétien François de Lamoignon.
3) Charles Louis François de Paule de Barentin (1738-1819), successeur de Lamoignon comme garde des sceaux le 14 sept. 1788, apparaît comme une figure du camp conservateur.
4) Eugène Onfroy, gendre de Lottin, décédé en 1809: cf Delalain, p. 160.

jeudi 30 mai 2019

Ecce homo

Ecce homo, pratiquement le dernier texte publié par Nietzsche de son vivant, pose nombre de problèmes à l’historien du livre.
En effet, si Nietzsche a beaucoup publié, c’est la plupart du temps sans succès, et, lorsque ses œuvres ont été lues, elles ont le plus souvent été mal comprises. Non seulement il engage en 1884 des poursuites contre son éditeur, Ernst Schmeitzner (1851-1895), mais il doit assurer lui-même le financement de plusieurs de ses livres, qu’il ne peut parfois, faute de moyens, que faire tirer à un tout petit nombre d’exemplaires (40 exemplaires, par ex., pour la quatrième partie du Zarathoustra, en 1885, dont l’auteur ne distribuera finalement qu’une dizaine).
À partir de 1886, Ernst Wilhelm Fritzsch (1840-1902), surtout connu comme éditeur musical à Leipzig (il publie notamment le Musikalisches Wochenblatt), rachète pourtant à Schmeitzner ses stocks d’invendus, dont il entreprend de relancer la diffusion par différents procédés de «rajeunissement» (1). Nietzsche se brouillera avec lui à la suite de la publication du Cas Wagner, de sorte que, progressivement, son éditeur principal devient Constantin Georg Naumann (1842-1911).
Rédigé en trois semaines (du 15 octobre au 4 novembre 1888), le texte lui-même de Ecce homo concerne au premier chef l’économie du livre. Nietzsche entreprend en effet de se présenter lui-même et de présenter son œuvre au public. Stefan Zweig donnera une analyse particulièrement brillante d’un projet suscité par la difficulté de la réception de l’œuvre et par l’échec fondamental de l’auteur à se faire entendre (Le Combat avec le démon):
Jamais livres n’ont été le fruit d’un tel désir, d’une telle soif maladive et d’une telle impatience fiévreuses de réponse (…). Voici que, dans ses dernières heures, une colère apocalyptique s’empare de son esprit aux abois (…). Il a détruit tous les dieux, (…) il a détruit tous les autels; c’est pourquoi il se bâtit à lui-même son autel : l’Ecce homo, afin de se célébrer, afin de se fêter, lui que personne ne fête. Il entasse les pierres les plus colossales de la langue (…), il entonne avec enthousiasme son chant funèbre de l’ivresse et de l’exaltation (…). C’est tout d’abord une sorte de crépuscule (…); puis l’on entend vibrer un rire violent, méchant, fou, une gaîté de desperado qui vous brise l’âme : c’est le chant de l’Ecce homo (…). Puis, soudain, commence la danse, cette danse au-dessus de l’abîme –l’abîme de son propre anéantissement.
Comme on sait, à Turin quelques semaines plus tard (dans les premiers jours de 1889), Nietzsche sombre dans la folie, alors que les premières épreuves du livre lui ont été envoyées. L’incapacité de l’auteur à en suivre la publication interrompt celle-ci jusqu’à sa mort, à Weimar en 1900.
De manière paradoxale, cette dernière décennie du XIXe siècle devient précisément celle où la réception de Nietzsche change radicalement, et où sa pensée et ses œuvres acquièrent une audience croissante, en Allemagne, en France et dans d’autres pays. Concédons pourtant qu’il y a dans ce phénomène une part de mode, voire de mondanité –nous y revenons plus bas. Il ne nous appartient pas d’envisager ici la problématique de la philosophie développée dans Ecce homo, mais plus modestement de rappeler brièvement plusieurs faits intéressant l’histoire du livre.
D’abord, l’ouvrage ne sera publié, à Leipzig, que vingt ans après sa rédaction.
Ensuite, cette publication se fera sous l’autorité de la sœur du philosophe, Elisabeth Förster-Nietzsche, laquelle n’hésite pas à censurer le texte –cette version sera tout naturellement celle qui est traduite à l’extérieur, notamment en français par un Alsacien «réfugié», Henri Albert, pour le Mercure de France en 1908-1909 (2).
Enfin, de manière remarquable, la première édition de Ecce homo, d’abord prévue chez Schuster & Löffler, sera en définitive donnée à Leipzig dans le cadre des nouvelles «Éditions de l’Île» (Inselverlag) et sous une forme matérielle tout particulièrement soignée: Ecce homo est un des monuments du Jugendstil en typographie. La dimension de distinction par le biais de la bibliophilie est encore accentuée par le choix de numéroter les 1250 exemplaires, et de réserver un tirage de 150 exemplaires sur papier japon… (3):
Les trois éditions de Nietzsche réalisées par l’Inselvelag, Also sprach Zarathustra, Ecce homo (les deux titres en 1908) et Dionysos Dithyramben (1914), décorées par Henry van de Velde, appartiennent aujourd’hui au petit groupe des premières éditions de l’Île parmi les plus recherchées (Sarkowski, p. 131, trad. FB).
Restons nietzschéens: le texte même de Ecce homo ne saurait jamais se donner à comprendre comme texte, entendons comme une entité idéale, mais bien comme «texte à comprendre», autrement dit comme texte qui ne se donne à appréhender qu'à travers un certain dispositif matériel, et à travers une certaine économie du média.

Notes
1) Cf Martine Béland, «Les préfaces de Nietzsche : invitation à la philosophie comme expérience», dans Revue philosophique de la France et de l’étranger, 139 (2014 / 4), p. 495-512. Et, d’une manière générale, le récent Dictionnaire Nietzsche, dir. Dorian Astor, Paris, Robert Laffont, 2017 («Bouquins»).
2) Jacques Le Rider, Nietzsche en France. De la fin du XIXe siècle au temps présent, Paris, PUF, 1999. Nietzsche. Cent ans de réception française, dir. Jacques Le Rider, Paris, Éd. Suger, Université de Paris VIII, 1999.
3) Heinz Sarkowski, Wolgang Jeske, Siegfried Unseld, Der Insel Verlag. Die Geschichte des Verlags, Frankfurt a/Main, Leipzig, Insel, 1999, p. 131-139. Dans la préface de sa traduction de Ecce homo publiée quelques mois plus tard par le Mercure de France, Henri Albert explique que le « tirage restreint » de l’œuvre en Allemagne se trouve «déjà épuisé».