jeudi 19 novembre 2020

Lumière des livres (2)

Poursuivons aujourd’hui notre visite virtuelle de la Bibliothèque royale elle-même virtuelle dont Étienne Louis Boullée trace le projet dans la décennie prérévolutionnaire. L’idée maîtresse de l'architecte consiste à couvrir la cour de l’ancienne bibliothèque, pour la transformer en salle de lecture servant aussi de magasins, les bâtiments préexistant étant libérés pour accueillir les collections spéciales, manuscrits, estampes, etc. Répondre aussi parfaitement que possible à la commande, tout en limitant les dépenses dans des proportions considérables, quel administrateur repousserait ce programme?
Le projet de l’architecte.
consiste à transformer la cour de la Bibliothèque actuelle, qui a trois cents pieds de long sur quatre-vingt-dix de large, en une immense Basilique, laquelle contiendra non seulement toutes nos richesses littéraires, mais encore celles que nous avons lieu d’attendre des temps à venir.

La salle, de quelque 100 m. sur 30, sera entourée de quatre niveaux de rayonnages en gradins, eux-mêmes surmontés d’une colonnade (dans la seconde variante du projet). Nous comptons, comme représenté sur l’illustration, 8 rayonnages par travée, soit 32 rayonnages en hauteur, ce qui correspond à un développement linéaire de 6400 m. sur les seuls grands côtés (soit de 160 000 à plus de 200 000 volumes, avec les petits côtés). Si l’ensemble n’est pas prévu en libre-accès, puisqu’un grillage est apparemment mis en place au niveau le plus bas, Boullée a réfléchi à la rapidité et à la sécurité du service. La métaphore de la « parole » évoque aujourd’hui pour nous l’immédiateté de l’information par les nouveaux médias :
Que (…) l’on se figure des personnes placées sur divers rangs et distribuées de manière à se passer de main en main les livres ; on conviendra que le service sera aussi prompt que la parole, sans que l’on ait d’ailleurs la crainte des dangers qui peuvent résulter des échelles.
La distinction entre le service du public et les magasins de rangement ne s’impose pas dans l’esprit de l’architecte, pour une salle que son ampleur permet de concevoir comme constituant elle-même le magasin central.
Après les considérations pratiques, à savoir le rangement et la conservation des collections, le principal objectif est celui de l’effet obtenu sur l’imaginaire collectif. La voûte à caissons «prendra sa naissance à partir de l’élévation des murs actuels», de sorte que l’ensemble constituera un «vaste amphithéâtre de livres». La conception est grandiose, à la fois parlante (le choix de la voûte en berceau symbolise l’univers) et fonctionnelle (l’éclairage zénithal dégage les murs): après la sombre entrée sur la rue de Richelieu, puis le «vestibule», un double escalier conduit à hauteur des murs de soutènement, d’où le visiteur pénètre dans cette immense caverne lumineuse. La lumière sera partout dispensée dans le «temple idéal» (on remarque l’emploi du terme de «basilique» par l’architecte) en vue de l’exercice d’un «culte nouveau», celui, bientôt, de la Raison. Bien sûr, les problèmes de conservation liés à un éclairage trop violent ne sont pas encore d'actualité...
Mais la représentation politique n’est pas oubliée par Boullée, et les deux petits côtés de la «basilique» de bibliothèque sont fermés par deux arcs de triomphe, dont l’un abrite une statue du roi, et l’autre, une statue de Minerve: le programme moral et éducatif mis en œuvre doit en effet se prolonger sur le plan de l’idéologie en mettant en exergue la figure du roi comme successeur de Ptolémée et comme souverain protecteur des Muses. Le choix d’un style antique sévère, qui fait penser au dorique, et la monumentalité grandiose de l’ensemble manifestent le fait que la capitale royale de l'époque moderne succède elle-même aux capitales intellectuelles et artistiques de l’Antiquité classique, d’Athènes à Alexandrie et à Rome. Les figures mises en scène par Boullée, et dont un groupe est éclairé par un rayon de soleil, reprennent d’ailleurs le modèle de celles de Raphaël dans son École d’Athènes. Pourtant,
ce ne sont plus les philosophes de l’Antiquité qui occupent les gradins de cette École d’Athènes, mais leurs ouvrages mêmes. (…) La bibliothèque ne propose pas une salle de lecture, mais une Académie à l’antique (…). Alors que l’Encyclopédie a échoué à articuler complètement les connaissances humaines, Boullée propose une bibliothèque susceptible d’englober visuellement ce qu’il n’est plus possible de totaliser par l’intellect (Pascal Griener, dans Les Académies, St-Nicolas, Pr. de l’université Laval, 2005, p. 117).
Le projet de Boullée avait déjà été repoussé par les administrateurs royaux, et la Bibliothèque ne sera en définitive jamais réalisée par suite des événements de la Révolution. Les conceptions de l’architecte, très modernes et spectaculaires, pêchent pourtant par des archaïsmes étonnants, dont le moindre réside dans le recours à l’idée ancienne de la salle de bibliothèque: même si la salle est immense, l’avenir résidera, au XIXe siècle, dans la distinction radicale entre les «espaces publics» et les espaces des nouveaux magasins à livres tels que Labrouste les concevra, précisément dans ce même espace de la Bibliothèque impériale. 

Bibliogr.: Étienne Louis Boullée, Mémoire sur les moyens de procurer à la Bibliothèque du Roi les avantages que ce monument exige, [Paris, s.n., 1788]. Id., Essai sur l’art, Paris, Hermann, 1968. 

À propos des «Renaissances»:
L’École d’Athènes: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/ouverture-de-lannee-raphael-1.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-2.html
http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/01/lannee-raphael-3.html
Premier billet sur Boullée: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/11/lumiere-des-livres.html.
De l'obsurité à la lumière: http://histoire-du-livre.blogspot.com/2020/10/une-histoire-descaliers.html

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