Affichage des articles dont le libellé est musée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est musée. Afficher tous les articles

jeudi 1 février 2018

Conférence d'histoire du livre

 
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre

  Lundi 5 février 2018
16h-18h
Le patrimoine livresque et les musées du livre
dans les bibliothèques italiennes depuis le XIXe siècle
par
Monsieur Andrea De Pasquale, directeur général
de la Bibliothèque nationale centrale de Rome,
docteur de l'EPHE


Alors que les nouveaux médias sont en plein essor, une présentation pédagogique, intelligible par le plus grand nombre, du monde des «anciens médias» –et notamment de l’imprimé – s’impose comme une nécessité d’ordre également politique –une nécessité pour le «vivre ensemble».
On ne saurait en effet surestimer de rôle du média, le livre imprimé, dans l’élaboration du mode de pensée et dans la distinction des écritures en Occident. L’imprimé dispose le texte sous une forme linéaire normalisée (une succession de feuillets et de pages), il encadre une organisation des contenus qui détermine elle-même le mode de raisonnement et les fondements de l’outillage mental. Dans les premières décennies du XVIIe siècle, donc à échéance de cinq ou six générations après Gutenberg, c’est le temps du «miracle», la publication des travaux de Kepler et de Galilée sur la structure du cosmos en même temps que l’instauration de la pensée moderne symbolisée par les traités de Bacon et de Descartes. Pierre Chaunu peut décrire l’époque comme celle 
sur [laquelle] la civilisation de l’Europe classique organise ses pensées (...). Le miracle européen de la civilisation mécaniste (...) se place désormais en facteur commun de toute périodisation (...). Voilà le môle temporel sur lequel l’Europe des Lumières (…) et la civilisation scientifique du XXe siècle même (…) prennent extension et appui...
Parme, Biblioteca Palatina, Galleria Petitot
Nous compléterons: «le môle temporel» englobe aussi la logistique pour laquelle et par le biais de laquelle les connaissances sont élaborées, diffusées, transmises et constamment reprises, réorganisées et réactualisées. La logistique, ce sont les supports d’information, livres, périodiques et imprimés de toutes sortes, et les institutions mises en place pour en permettre l’utilisation: système de distribution, bibliothèques, mais aussi les écoles et les universités, plus tard aussi les cercles de la sociabilité savante et les académies. Les mutations dans le domaine des idées et des sciences sont ainsi étroitement liées à la «logistique matérielle» –au média–, et il en va de même, notamment en France, avec l’essor d’une littérature moderne en langue vernaculaire, au sein de laquelle le genre du roman occupe une place prépondérante.
Ne nous étendons pas sur la révolution de la librairie de masse et de l’industrialisation, mais bornons-nous pour résumer à souligner deux points. Le premier concerne la chronologie du changement, toujours beaucoup plus ample que ce que l’on aurait attendu a priori: de même que l’invention du livre imprimé ne correspond pas à celle de l’imprimerie, de même les utilisateurs actuels ne s’approprient que lentement les nouveaux médias électroniques (apparus dans le grand public dans les années 1980, donc voici déjà plus d’une génération). Le «livre électronique» commence seulement à s’émanciper, dans ses formes et ses contenus, des formes et des contenus qui étaient ceux du livre imprimé.
Cette réorganisation induit des changements radicaux, qui concernent non seulement les pratiques de lecture, mais aussi le système des savoirs et des textes, les genres de littérature, et, très probablement, les modes mêmes de raisonner et de penser, même indépendamment de l’essor de l’intelligence artificielle. La progression linéaire se fait moins prégnante, au profit du «butinage» ou du «saut» d’une information à l’autre qu’induit l’utilisation d’Internet. Le délai de latence –et de liberté– qui pouvait exister entre l’événement, l’élaboration de l’information comme texte, sa diffusion par l’imprimé et son appropriation par les lecteurs, ce délai tend à se réduire, voire à disparaître dans une société dominée par les logiques de l’instantanéité, de l’immédiateté et de la mondialisation...
Le changement radical aujourd’hui engagé est effectivement très rapide, mais il n’en reste pas moins étonnamment progressif –l’unité de mesure se compte toujours en terme de générations. D’où le second point. La gestion et la conduite des sociétés humaines et des individus sont une science, en ce sens qu’elles s’appuient, ou qu’elles devraient s’appuyer, sur l’expérience pour déterminer les directions éventuellement les meilleures à prendre. Or l’expérience, dans les sciences humaine, c’est l’histoire: la connaissance du passé est l’une des conditions nécessaires à une conduite rationnelle des affaires du présent et, s’agissant d’histoire des idées, des représentations abstraites et des pratiques culturelles, une certaine connaissance des écrits et des imprimés constitue une voie privilégiée pour la compréhension des processus auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés.
Les bibliothèques et les musées du livre et de l’écrit ont ainsi une mission pédagogique d’autant plus importante que le changement semble omniprésent, que les mutations paraissent se succéder à un rythme plus soutenu, que la modernité en cours de redéfinition reste incertaine, voire inquiétante, et que le privilège est toujours donné à la mutation brutale par rapport aux systèmes historiques plus subtiles et plus profonds: visiter les bibliothèques et les musées du livre, c’est aussi, pour chacun, se donner les moyens d’articuler à plus long terme les logiques de la continuité et du patrimoine pour mieux comprendre le présent du monde complexe dans lequel il vit. 

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

dimanche 13 janvier 2013

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 14 janvier 2013
16h-18h
Des objets… et des livres
La tradition du musée et de la bibliothèque, des origines à l’époque moderne


Aux portes d'Innsbruck, le château d'Ambras abritait les collections de Ferdinand II de Habsbourg
Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2012-2013.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
 
…et, pour changer encore une fois de sujet (et bien commencer l'année), partons faire un petit tour à la montagne.

jeudi 3 janvier 2013

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 7 janvier 2013
16h-18h
Des objets… et des livres
La tradition du musée et de la bibliothèque, des origines à l’époque moderne
 

par 
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études

Les origines du Musée, alias la «Maison des Muses», sont connues de tous: il s’agit du Musée fondé par Ptolémée Ier dans sa capitale d’Alexandrie. Le Musée regroupe une bibliothèque à vocation universelle et des collections d’art, le tout couplé avec un collège de savants et, très probablement, avec des édifices cultuels. Le prestige d’Alexandrie est tel, dès l’Antiquité, que l’institution aurait notamment été reproduite à Pergame, alors capitale des Attalides.
Car le Musée de Ptolémée accède bientôt au rang de mythe, et sa destruction totale rajoute paradoxalement encore à ce statut. Un très grand nombre de notices historiques relatives à telle ou telle grande bibliothèque de l’époque moderne –c’est notamment le cas de la Bibliothèque royale de France– font référence au «Musée», dont l’institution décrite se veut le successeur privilégié dans une logique de translatio imperii et studii.
Le principe de jumeler musée, au sens actuel du terme (donc, le plus généralement collection d’objets d’art), et bibliothèque, perdure de fait jusqu’à l’époque contemporaine. Du Louvre de Charles V à la Prague de Rodolphe de Habsbourg, puis à la Bibliothèque du roi, à celle de Genève ou encore à celle de Besançon, la conférence examinera les avatars successifs du «Musée» en articulation avec les livres et avec la collection de livres. Le modèle est d'abord celui du «trésor» princier, puis du studiolo et de la «chambre de merveilles» (Kunst- u. Wunderkammer), pour passer ensuite au «cabinet de curiosités», et finir avec la bibliothèque moderne. Outre les fresques, les tableaux (souvent des portraits) et les bustes (cf. cliché), la bibliothèque intègre souvent un certain nombre de collections ou de départements spécialisés, comme les Cartes et plans, et surtout les Monnaies et médailles.
En conclusion, nous évoquerons la manière dont cette problématique se trouve très profondément réorientée à l’époque de la Révolution.


Cliché : «Grande salle de la Bibliothèque au Collège Calvin», aquarelle de Jean-Jacques Dériaz, 1872 (© Bibliothèque de Genève, Tab. 201). Un autre exemple est donné par une toile représentant la Bibliothèque de Dole également dans les premières décennies du XIXe siècle.
 
Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2012-2013.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

 
…et, pour changer un instant de sujet (et pour bien commencer l'année), partons faire un petit tour à la montagne.

dimanche 23 septembre 2012

Histoire des bibliothèques: le décor

L’histoire des bibliothèques comme champ interdisciplinaire
L’histoire des bibliothèques et des collections de livres constitue par définition un domaine scientifique transversal.
Il se rattache en effet à l’histoire du livre proprement dite, mais, bien évidemment, les bibliothèques intéressent aussi les historiens des idées (y compris des idées politiques), voire les historiens des différents domaines scientifiques –on sait que les bibliothèques ont constitué les laboratoires où la réflexion intellectuelle a pu s’élaborer et se développer.
La bibliothèque de l'université de Coimbra, ou les livres au service de la gloire royale
Mais l’histoire des bibliothèques intéresse aussi l’histoire de l’art: d’une part, elles ont longtemps (parfois jusqu’à aujourd’hui) suivi le modèle classique du «Musée» d’Alexandrie, dans lequel on trouve, à côté des livres, les «trésors», galeries de «curiosités», voire collections d’art (par exemple, pour ne pas quitter la France, la bibliothèque de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ou encore la Bibliothèque / Musée de Besançon). Par ailleurs, les historiens d’art sont attentifs aux éléments relevant de l’architecture des bibliothèques, et de leur décor (ce qu’avait en son temps montré le colloque commémoratif organisé par Jean-Michel Leniaud sur Ernest Labrouste et la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève).
Trois approches convergentes
Paradoxalement, l’histoire des bibliothèques et des collections de livres constitue un domaine relativement négligé par la recherche, et cela jusqu’à aujourd’hui.
1- Les travaux scientifiques ont d’abord privilégié l’analyse des contenus: quels livres sont ou étaient présents dans telle ou telle bibliothèque? À quel modèle la bibliothèque correspond-elle (bibliothèque encyclopédique ou spécialisée, bibliothèque de travail ou de récréation, bibliothèque privée ou bibliothèque plus ou moins ouverte au public, etc.)?
Dans un environnement protestant: la bibliothèque de Görlitz
2- Ces perspectives ont souvent été développées aux dépens d’une approche que nous pourrions dire «archéologique»: il s’agit d’étudier les locaux de la bibliothèque, leur aménagement (le mobilier!), la distribution des salles, le rangement des collections et leur accessibilité, l’élaboration des instruments de travail tels que catalogues et fichiers, etc. Nous pouvons regrouper ces différentes questions sous le paradigme d’«économie des bibliothèques» (alias la bibliothéconomie au sens large).
3- Un troisième angle d’approche doit aussi être envisagé: il concerne l’étude des pratiques (y compris les pratiques professionnelles, relevant elles aussi de la bibliothéconomie) qui sont à l’œuvre dans telle ou telle bibliothèque, selon par exemple que nous sommes devant une collection privée ou «publique», que cette dernière est plus ou moins largement ouverte, à des groupes d’utilisateurs sont plus ou moins largement définis, etc.
Bien évidemment, ces trois approches principales se superposent toujours pour partie: par ex., la nature de la collection détermine pour partie ses utilisations possible, donc le public des lecteurs, etc. On sait que lorsque la Hofbibliothek de Vienne est ouverte en 1726, le décret impérial prévoit que chacun pourra y accéder, exception faite des «idiots, domestiques, oisifs, bavards et badauds»…
L’invention de la bibliothéconomie et de la bibliothèque modernes
À la Palatina de Parme, la salle Maria Luigia, néo-classique s'il en fut
C’est pour explorer la seconde de ces directions de recherche qu’un groupe d’historiens s’est réuni en 2010 autour du thème de «La bibliothéconomie des Lumières». L’idée était de décliner les différents éléments du paradigme que constitue l'«économie des bibliothèques», à une époque où celles-ci sont l’objet d’évolutions majeures –la chronologie couvre une période allant de la fin du XVIIe au début du XIXe siècle (pour situer les choses, rappelons que l’ouverture de la Bibliothèque du Collège des Quatre Nations à Paris date de 1688, et que le projet définitif proposé par Henri Labrouste pour la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève est officiellement accepté en 1843).
Au cours de cette période, le principe de la wall library (bibliothèque dans laquelle les volumes sont disposés non plus sur des pupitres, mais sur des rayonnages le long des murs de la salle de lecture) domine généralement, mais des évolutions majeures se font jour, parmi lesquelles nous mentionnerons tout particulièrement:
-Les conceptions nouvelles dans la construction des bibliothèques (avec par ex. la nouvelle bibliothèque de Wolfenbüttel, élevée d’après les projets de Leibniz en 1710).
-Les outils modernes de la bibliothéconomie, comme l’utilisation des fiches en place des registres, à la Palatina de Parme à partir de 1769 (série de clichés sur Parme et sur la bibliothèque).
-La réflexion développée sur le rôle de la bibliothèque, sur la théorie de la bibliothéconomie et sur la profession de bibliothécaire: il s’agit par ex. de l’accessibilité des collections à un public plus large, de l’aménagement du cadre de classement, ou encore de l’insertion de la bibliothèque dans une institution d’enseignement et de recherche (cas de l’université de Göttingen).
Au service de la modernité et de l'identité nationales: la bibliothèque de Keszthely
L’importance des évolutions est telle que l’on peut à bon droit considérer la période comme le temps de fondation des bibliothèques et de la bibliothéconomie modernes (entendons, le modèle des bibliothèques publiques modernes, tel qu'il s'impose au XIXe siècle). Un premier colloque s'est tenu en mai 2011 à la Biblioteca Palatina de Parme, colloque consacré à la gestion matérielle des bibliothèques des Lumières (sous le titre: Un instituzione dei Lumi: la biblioteca).
Ce colloque mettait l’accent sur les aspects matériels de l’histoire des bibliothèques, et il a permis d’aborder la mise en place d’un certain nombre de nouveautés (par ex. dans la gestion des bibliothèques vénitiennes), mais aussi les problématiques de l’acquisition (la collection Vettori à Mannheim), de l’édition et de la diffusion des catalogues imprimés (comme à la Bibliothèque royale à Paris), de la classification systématique ou encore de la gestion quotidienne et de l’actualisation des fonds (avec le très bel exemple de Saint-Vincent du Mans). Les Actes en sont aujourd’hui sous presse dans l’annuaire Bodoni, dont ils doivent constituer la livraison 2012.
Un second colloque est en préparation pour 2013, qui devrait se tenir à la bibliothèque de l'École des Hautes Études de Eger, et porter sur le décor des bibliothèques.Nous recevrons avec plaisir toutes les suggestions et propositions de communication pour ce colloque.
(tous les clichés © Frédéric Barbier)

lundi 28 mars 2011

Le patrimoine des bibliothèques

Au-delà des catégories définies par l’administration (pour laquelle le patrimoine des bibliothèques se limite à leur « patrimoine livresque », lequel sera défini notamment en fonction de son ancienneté), le patrimoine des bibliothèques désignera pour le chercheur une typologie d’objets, de pratiques et de représentations qui ne se limite pas aux seuls livres, voire aux seuls «objets» relevant de l’écrit (pièces d’archives, manuscrits, livres, périodiques, plaquettes, pièces de toutes sortes comme affiches, tracts, estampes, etc.).
D’abord, la bibliothèque ne désigne pas toujours, historiquement, un ensemble de livres. La tradition du Musée d’Alexandrie combine la gloire du prince, qui se présente comme un « prince des muses », et le service rendu dans toutes sortes de domaines aux intellectuels, aux savants, etc., en ce qui concerne l’information et la documentation. Le Musée, qui comprend une bibliothèque, constitue un véritable centre de documentation faisant appel non seulement aux livres, mais aussi aux objets d’art, instruments scientifiques, collections d’histoire naturelle, etc. Dans une perspective encyclopédique, le Musée donne comme un catalogue du monde « naturel » et des créations de l’homme.
Le modèle sera est reproduit au fil des siècles, y compris dans le domaine privé, comme le montre l’exemple de Peiresc. Lorsqu’une partie du cabinet de Peiresc est reprise par les chanoines de Ste-Geneviève de Paris, elle constitue dans cet établissement le noyau du célèbre « Cabinet » de leur bibliothèque. Le chanoine du Molinet, auteur d’une Histoire du cabinet de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, en est le premier grand gestionnaire : le Cabinet comprend une section réservée aux antiquités et aux pièces historiques (notamment numismatique), mais aussi une partie d’instruments scientifiques (horloges, lunettes d’approche, etc.) et d’objets relevant plus de l’ethnologie (costumes et armes) et de l’histoire naturelle (échantillons). La Réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève conserve toujours une partie importante de ce Cabinet, mais on pourrait aussi penser au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France...
Ajouter une légende
La plupart des bibliothèques anciennes possèdent jusqu’à aujourd’hui des objets ou des ensembles plus ou moins précieux qui ne relèvent en rien du domaine du livre : on en aura une idée en consultant la série (publiée à partir de 1925) des Trésors des bibliothèques de France. Cette collection n’est pas remplacée par celle du Patrimoine des bibliothèques de France : un guide des régions (Paris, Payot, 1995, 10 vol., 1 vol.) d’index. Beaucoup de monographies existent par ailleurs, comme : Fernard Lebert, La Bibliothèque de la ville de Meaux et les bibliothécaires (Meaux, Sté litt. et hist. de la Brie, 1903).
Ce modèle du Musée perdure longtemps, y compris sur le plan administratif : le British Museum est fondé à Londres par le médecin sir Hans Sloane en 1753, et ouvert au public six ans plus tard. La British Library lui est intégrée jusqu’en 1973 (P. R. Harris, A History of the British Museum Library, 1753-1973, London, The British Library, 1998). L’exemple anglais essaime sur le continent, notamment avec les « Musées » d’Europe centrale, à Prague et à Budapest, dont les Bibliothèques nationales ne s’émanciperont que peu à peu.
Pourtant, un certain rééquilibrage est sensible, surtout à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : il est possible qu’il reflète la montée en puissance d’une production imprimée de plus en plus riche et de plus en plus stratégique sur le plan de la marche des idées. Rappelons la polémique qui se développe entre Debure et Mercier (de Saint-Léger) à l’occasion de la sortie de la Bibliothèque instructive publiée par le premier, et l’opposition désormais plus sensible, entre le « cabinet rare » et la « bibliothèque choisie ». Dans les bibliothèques modernes, dont un grand nombre est reconstruit ou réaménagé au XVIIIe siècle, les objets d’art apparaissent non plus comme fondamentaux, mais plutôt comme relevant d’une certain esthétique de la distinction : ce sont les peintures et les fresques (par ex. à Valenciennes), ou encore les bustes décorant le haut des travées de livres. Dans la salle de lecture de la Bibliothèque Mazarine, il s’agit d’un ensemble de bustes antiques ayant notamment appartenu à la collection même du cardinal.

Le décor de la bibliothèque nous a introduits à la tradition même de celle-ci : l’architecture du bâtiment peut en faire partie. Les exemples de bibliothèques anciennes antérieures à la Révolution sont rares en France (Valenciennes, Dijon, Reims, Troyes, etc.). À Versailles, la Bibliothèque est installée dans l’ancien hôtel des Affaires étrangères, élevé suc ordre du duc de Choiseul-Stainville et que ses conditions de sécurité ont fait un modèle en son temps : le bâtiment est « construit à l’épreuve du feu, l’emploi du bois y est proscrit. Les sols sont recouverts de tommettes et les plafonds voûtés sont constitués de briques liées par du plâtre ».
Un exemple très remarquable est donné par la ville de Besançon, qui décide en 1803 de construire un bâtiment spécifiquement destiné à abriter sa bibliothèque, lequel sera en définitive terminé en 1817. La Bibliothèque d’Amiens est à peu de choses près contemporaine. Mais les constructions les plus célèbres sont naturellement celles de Labrouste à Sainte-Geneviève et à la Bibliothèque de la rue de Richelieu (d’où les problèmes posés par leur reconversion éventuelle), mais on pourrait aussi songer à la nouvelle Bibliothèque universitaire de Strasbourg construite par les autorités allemandes après 1870. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la reconstruction de la bibliothèque Carnegie, à Reims, marque aussi une date dans l’introduction en France des nouveaux concepts bibliothéconomiques. Enfin, si la plupart des instituions construisant aujourd’hui des bibliothèques nouvelles ne manifestent en général guère de soucis d’esthétique architecturale, les exemples inverses se rencontrent pourtant, qu’il s’agisse de la BnF (site Tolbiac) ou de constructions plus récentes : la nouvelle Médiathèque du Piémont oloronais a reçu la distinction de l’Équerre d’argent en 2011.
Mais d’autres éléments sont souvent négligés, alors qu’ils se révèlent particulièrement riches sur le plan de l’histoire du travail intellectuel et des pratiques de lecture, comme sur ceux de l’archéologie administrative et de l’évolution des représentations intellectuelles. Pensons au mobilier professionnel (fichiers, échelles, fournitures diverses, etc.), aux archives de l’établissement (dont les registres de prêts) ou encore aux documents iconographiques relatifs à l’histoire du bâtiment, de l’institution et de ceux qui s’y sont rencontrés (par ex., la galerie des portraits des directeurs). Trop de bibliothèques négligent leurs propres fonds archivistiques, voire souvent une grande partie de ces objets qui paraissent à la fois quelconques et reflétant souvent une image que l’on ne souhaite pas conserver. Des exemples contraires sont pourtant donnés, entre autres par la Bibliothèque nationale Széchényi à Budapest.
C’est peu de dire, en définitive, que l’histoire des bibliothèques et de leur patrimoine reste, malgré des publications scientifiques de grande valeur, un champ ouvert pour les investigations historiennes.

Clichés:  1) Hall de la Bibliothèque de Reims; 2) Dans les magasins de la Bibliothèque du château de Chantilly.

samedi 17 juillet 2010

Où sont les musées du livre?

Nous avons parlé il y a quelques semaines du Musée des lettres et manuscrits à Paris, Force est de reconnaître que, un peu partout, se multiplient en France comme à l'étranger les exemples d’institutions visant à présenter au public d’aujourd’hui le patrimoine des textes et des livres. Si, au sein de ce mouvement, les bibliothèques restent paradoxalement en retrait, les musées spécialisés et autres maisons d’écrivains se rencontrent souvent.
Pour prendre l’exemple de la Touraine, le Musée Balzac du château de Saché met en scène «l’imaginaire balzacien» (museebalzac@cg37.fr), quand la maison natale de Rabelais à La Devinière veut articuler la figure même de l’écrivain avec son œuvre et sa région d’origine («Rabelais en son pays») (museerabelais@cg37.fr). D’autres sites célèbrent encore Ronsard, à La Riche, et Descartes, dans la ville de son enfance, La Haye-Descartes (musée@ville-descartes.fr), sans parler de Léonard de Vinci aux portes d’Amboise.
Certes, nous ne bouderons pas notre plaisir, même si la croyance, pour partie justifiée, au genius loci pousse aussi à organiser des animations invitant nos contemporains (moyennant finances…) à prendre la plume dans les lieux mêmes où telle ou telle figure reconnue de notre littérature a plus ou moins laissé sa trace…
Si nous ne pouvons que nous réjouir de cette floraison, il n’en reste pas moins que les «maisons d’écrivain» reproduisent un topos de l’histoire littéraire, en ce qu’elles mettent surtout en avant la double figure de l’écrivain et de son œuvre. Trop peu de choses, en général, sur ces considérations plus «terre à terre», mais d’autant plus fondamentales, sur lesquelles Lucien Febvre attirait pourtant déjà l’attention dans une note célèbre: les revenus assurés à l’auteur par son travail, ses stratégies d’écriture et de publication, son rapport à l’argent, pour ne rien dire du rôle d’autres acteurs du champ éditorial dans la création littéraire –à commencer par l’éditeur (d’une certaine manière, le Musée Balzac à Paris répond à ce désidérata).
Mais où sont, aujourd’hui, les musées de l’écrit et du livre, qui, en mettant en évidence les connexions existant entre système de communication, structure sociale et travail intellectuel, au cours de l’histoire, donneraient au visiteur un certain nombre de clés susceptibles de l’aider à connaître le passé – donc à comprendre le présent ? Des expériences se rencontrent, certes. Les plus nombreuses, peut-être, envisagent l’histoire de l’écrit sous l’angle privilégié de l’histoire des techniques – et l’un de leurs apports les plus notables est aussi de permettre la pérennité d’un certain nombre de savoir faire: pensons aux musées du papier, comme celui de Richard de Bas à Ambert; pensons surtout aux musées d‘histoire des techniques, dont le principal est évidemment, en France, le musée du CNAM à Paris –mais des structures secondaires existent aussi, dont la pérennité reste le plus souvent hypothétique, comme dans le cas du Musée de la typographie à Tours.
Une récente enquête a établi un recensement de ce type de structures à travers toute l’Europe, et elles sont bien plus nombreuses qu’on ne le croirait a priori.
Ne quittons pas la France. L’ambition du Musée de l’imprimerie à Lyon (www.imprimerie.lyon.fr)  dépasse le seul cadre des techniques pour se développer dans deux directions principales:
1) D’une part, il s’agit de proposer le fil d’une trajectoire d’ensemble, qui fait parcourir les étapes successives d’une histoire matérielle de l’écriture s’étendant de la préhistoire à l’époque contemporaine. Parmi les phénomènes mis en évidence, figure une constante de l’évolution récente, à savoir la dématérialisation progressive des instruments et des supports,  «du plomb au photon», puis «du photon au bit informatique».
2) La deuxième direction est à la fois la plus ambitieuse et la plus prometteuse : il s’agit d’articuler, dans la grande tradition de l’histoire du livre «à la française», la matérialité de l’«objet livre» et les effets que cette matérialité provoque dans la société plus large, qu’il s’agisse de l’écriture, de l’économie du livre, des pratiques de lecture et des systèmes de représentation qui peuvent leur correspondre. Là où la première section met en scène surtout des machines et des instruments de fabrication, la seconde s’appuie sur une très riche collection d’imprimés de toutes époques – parmi lesquels nous ne pouvons pas ne pas signaler un rarissime exemplaire des célèbres Placards de 1534.
Ajoutons que le Musée de l’imprimerie se veut aussi un musée vivant, et qu’il dispose notamment d’un atelier typographique propre. Enfin, il est un lieu de recherche, qui abrite, à côté de ses collections proprement dites, une riche bibliothèque spécialisée, et qui offre un certain nombre de commodités au spécialiste.
Pourtant, tous les responsables d’institutions culturelles le savent, la gestion d’une structure comme celle du Musée de l’imprimerie impose d’associer projet à long terme et conditions matérielles de fonctionnement au quotidien. Le Musée est établi dans de superbes locaux, au cœur de la presqu’île entre Rhône et Saône, et à proximité immédiate de ce haut lieu de la librairie lyonnaise ancienne que constituait la rue Mercière. Localisation idéale, mais finalement peu adaptée aux contraintes de la muséographie moderne, et à la présentation d’un certain nombre de pièces plus particulièrement encombrantes. À Lyon comme dans un certain nombre d’autres cas, un des défis à venir concerne précisément l’articulation entre le projet même du Musée et l’évolution d’une topographie urbaine en cours de profond renouvellement.
Ce petit billet consacré aux musées de l’écrit et du livre appellera sans nul doute ses propres prolongements.

Clichés : À Lyon, 1) La rue Mercière aujourd’hui ; 2) Cour intérieure du Musée de l’imprimerie ; 3) Une des salles de présentation (clichés F. Barbier).

vendredi 25 juin 2010

Une structure originale

Le Musée des lettres et manuscrits, à Paris, est une institution originale en France, puisqu'il s'agit d'une structure privée, fondée et fonctionnant avec le soutien d'un certain nombre d'investisseurs.
L'objectif est de réunir un ensemble de manuscrits - lettres et autres documents autographes, dessins, mais aussi livres manuscrits, le cas échéant imprimés, etc. La grande presse s'est fait l'écho d'un certain nombre d'acquisitions spectaculaires récentes, parmi lesquelles le Testament politique de Louis XVI, retrouvé aux États-Unis, mais le Musée possède aussi le Manifeste du surréalisme rédigé par André Breton, des lettres de Napoléon Ier, des poèmes manuscrits de Rimbaud et de Verlaine, le manuscrit de la Théorie de la relativité d'Eisntein...
Aujourd'hui, les quelque 60000 pièces conservées dans l'immeuble du 222 boulevard Saint-Germain sont présentées par roulement dans le Musée. Le plus ancien document est une charte de Corbie datée de l'époque carolingienne.
L'historien du livre trouve beaucoup à glaner au Musée des lettres et manuscrits, comme le montre l'exposition inaugurale (présentée jusqu'au 29 août 2010) sur "Marcel Proust, du Temps perdu au Temps retrouvé". On y découvre un certain nombre de pièces provenant de l'auteur de la Recherche, des épreuves corrigées (À l'ombre des jeunes filles en fleurs) et bien entendu des exemplaires de différentes éditions de ses livres, exemplaires enrichis la plupart du temps de particularités remarquables.
Autour de Marcel, c'est toute une partie du "monde" parisien des années 1900 qui surgit: les mondains, à commencer par les familles de certains camarades du prestigieux Lycée Condorcet. La mère de Jacques Bizet, veuve du compositeur de Carmen, jouera un rôle essentiel pour Proust, surtout après son remariage avec l'avocat Émile Straus. L'exposition qui vient de se clore au Musée Marmottan nous a fait toucher un autre pan de ce même monde, celui des "femmes-peintres", et de la première d'entre elles, Madeleine Lemaire ("Femmes peintres et salons au temps de Proust").
Mais revenons boulevard Saint-Germain. Les documents proposés au fil des vitrines mettent en évidence certains aspects de la manière de travailler de l'écrivain - nous les connaissions, mais il est toujours émouvant d'en retrouver des témoignages souvent inconnus. Ainsi, sa correspondance est-elle truffée de demandes d'informations sur tel ou tel sujet, informations qui lui serviront à enrichir son texte. Surgit aussi son souci constant de pouvoir se faire éditer, et de contrôler aussi loin que possible les conditions matérielles de l'édition. Une manière, encore, d'échapper au temps en se survivant à soi-même, comme le souligne ce passage d'une lettre à l'éditeur Bernard Grasset:
"Il est assez habituel qu'avec l'instinct de l'insecte dont les jours sont comptés, je me hâte de mettre à l'abri ce qui est sorti de moi et me représentera..."
Donc, indiscutablement, le Musée constitue une entreprise originale et riche. Elle pose cependant plusieurs questions auxquelles l'historien du livre sera sensible. D'abord, il s'agit évidemment d'une collection, au sens archivistique du terme, et non pas d'un fonds ou d'un ensemble de fonds: il faut demander au Musée ce qu'il est en mesure de proposer, c'est-à-dire des documents isolés, souvent remarquables, ou des ensembles de documents qui viendront enrichir une documentation plus large réunie par le chercheur sur le sujet sur lequel il travaille. La deuxième question est celle du statut du patrimoine et de sa politique de valorisation. Enfin, l'entreprise du Musée privé soulève bien sûr en filigrane la question de sa propre pérennité, et de ses rapports avec ceux qui la financent.
Mais nous ne pouvons globalement que nous réjouir de voir réuni et présenté à Paris un ensemble aussi riche de pièces aussi remarquables, voire souvent extraordinaires.

Le Musée, dirigé par Pascal Fulacher, lui-même titulaire du doctorat (avec une thèse d'histoire du livre), publie une Lettre (La Lettre du Musée des lettres et manuscrits), des catalogues de ses expositions et un certain nombre d'autres titres.
Le Magazine Plume, trimestriel, traite des manuscrits et des livres d'une manière générale, et propose aussi une partie d'"actualité de l'écrit".
Plus d'informations sur le site: http://www.museedeslettres.fr/public/