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jeudi 14 mars 2019

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 18 mars 2019
16h-18h
Périodisation et typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé,
XVe-XVIe siècle (3)

par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études émérite

La troisième conférence de notre cycle poursuivra sur le thème de la périodisation et de la typologie de l'innovation dans le domaine de l'imprimé à l'époque de la Renaissance, et se consacrera tout particulièrement au problème de l'innovation de produit. Alors que l'imprimerie est pratiquement mise au point au milieu du XVe siècle, le marché traditionnel du livre est couvert bientôt couvert, de sorte que, dans les années 1470, une crise de surproduction menace. Or, l'imprimerie est une activité hautement capitalistique, ce qui signifie qu'un investissement en règle générale important ne pourra être rémunéré qu'à moyen terme: il faut non seulement produire les exemplaires requis, mais aussi en assurer la distribution (or, il n'existe pas encore de structures spécialisées pour ce faire), et contrôler les paiements en retour. Autant de motifs qui expliquent que la "librairie" soit d'abord prise en charge par les grands négociants-banquiers, eux qui disposent des circuits de correspondants indispensables (on pensera aux Buyer de Lyon).
"Ci finist li Roman de la rose / Où tout l'art d'amour est enclose" (© Bibl. de Bourges)
Mais la solution viendra d'une autre direction: il s'agit de l'innovation de produit, autrement dit, de l'invention d'un produit nouveau, jusque là pratiquement absent de l'offre, mais qui permettra d'élargir le marché du livre dans des proportions inattendues, et, peut-être, d'en réorienter la logique. De quoi s'agit-il, plus précisément? Ce seront d'abord les contenus: des contenus nouveaux, souvent en langue vernaculaire, et qui correspondent pour partie à des œuvres d'auteurs contemporains. Mais ce sera aussi la "mise en livre", avec notamment l'invention du livre illustré, avec surtout l'essor de toutes sortes de dispositifs paratextuels qui vont désormais encadrer un nouveau mode de lecture (on pense à la foliotation, aux titres courants, mais aussi aux pièces liminaires, etc.). La production imprimée change de contenu, elle change de forme matérielle, et elle s'accroît dans des proportions toujours plus grandes. Ces phénomènes correspondent à une mutation fondamentale; c'est l'invention du "marché" désormais anonyme, sur lequel on spécule (qu'est-ce qui est susceptible d'avoir du succès?) et que l'on entreprend de contrôler et d'élargir... ou de contrôler, par toutes sortes de procédures et de pratiques novatrices. C'est, au sens large, toute l'économie moderne du média qui se met en place à travers l'Europe entre les années 1480 et les années 1530.

Lieu: École pratique des Hautes Études, IVe section, 54 boulevard Raspail, 75005 Paris (premier sous-sol, salle 26).
Métro Sèvres-Babylone, ou Saint-Sulpice.
Calendrier prévisionnel des conférences.

mercredi 10 mai 2017

Le livre aux États-Unis

Dans le cadre du séminaire de Patrick Fridenson à l'EHESS

Daniel Raff,
historien des entreprises à l'University of Pennsylvania,
présentera sa recherche sur

L'infrastructure du commerce des livres aux États-Unis:
sa valeur changeante, ses dangers potentiels

le mercredi 24 mai de 11h à 13h
au 105 boulevard Raspail, salle 10

Vous y êtes cordialement invités
(communiqué par Patrick Friedenson)

jeudi 1 octobre 2015

Un article sur la diffusion des incunables en Italie

La Bibliofilia. Rivista di storia del libro e di bibliografia,
Firenze, Leo S. Olschki, 2014 (n° 1-3),
« Incunabula. Printing. Trading. Collecting. Cataloguing. Atti del convegno internazionale, Milano 10-12 settembre 2013 », éd. Alessandro Ledda.

Nous avions, en son temps, signalé la tenue de ce colloque novateur sur les incunables. Les Actes en viennent de paraître dans la revue La Bibliofilia, sous la forme de perfection exigée par celle-ci, et garantie par le nom de l’éditeur commercial, la maison Olschki, de Florence. Le sommaire du numéro donne une idée de la richesse du contenu et de son intérêt pour les historiens du livre.
Edoardo Barbieri, directeur de La Bibliofilia, précise, dans l’introduction (Introduzione), un certain nombre de points concernant l’environnement scientifique dans lequel le colloque s’est tenu: il s’agissait du programme national de recherche lancé en 2009 sur les incunables de Lombardie. D'autres travaux collectifs ont par ailleurs été conduits sur l’économie des incunables, qui ont donné lieu à des publications, tant à Munich qu’à Tours (CESR), etc., travaux dont l’organisateur rappelle les références.
Mais arrêtons-nous, pour aujourd’hui, sur la première contribution, dans laquelle Piero Scapecchi envisage l’étude des exemplaires imprimés circulant en Italie avant l’apparition de l’imprimerie à proprement parler («Esemplari stampati a caratteri mobili presenti in Italia prima dell’introduzione della stampa», p. 9-15). Nous sommes très heureux de voir en l’occurrence mise en œuvre, même brièvement, une direction de recherche sur laquelle nous avons à plusieurs reprises attiré l’attention: l’histoire de la librairie, autrement dit l’histoire de la diffusion et de la circulation des imprimés, constitue peut-être l'élément clé de l’histoire générale du livre. Nous connaissons d'ailleurs un certain nombre de régions qui n'accueillent l’imprimerie qu’avec un certain retard (par exemple, le Nord de la France actuelle, Flandre, Artois et Picardie), mais où les imprimés circulent pourtant très tôt et en nombre (témoin la Bible à 42 lignes achetée par l’abbaye Saint-Bertin de Saint-Omer).
Les marchés sont en effet rapidement intégrés sur le plan géographique, et les imprimeurs de Mayence et des autres premiers centres typographiques diffusent par le biais des réseaux négociants préexistant, bientôt aussi par des «voyageurs», tandis que les «publicités» imprimées apparaissent aussi. Ursula Rautenberg a récemment repris, pour les pays germanophones, le dossier de ces premiers diffuseurs («Verbreitender Buchhandel im deutschen Strachraum von circa 1480 bis zum Ende des 16. Jts»). En Italie, où l’imprimerie est implantée en 1465, Piero Scapecchi repère notamment, avant cette date, plusieurs exemplaires du Rationale de Guillaume Durand (Mayence, Fust et Schoeffer, 1459: voir ici l’exemplaire de la Bayerische Staatsbibliothek): le fait que certain de ces exemplaires italiens soient aujourd'hui conservés à Paris souligne à nouveau l’intérêt, pour l'historien, de disposer de catalogues précisant leurs particularités.
Le Rationale de 1459: exemplaire de la Bayerische Staatsbibliothek
Guillaume Durand (vers 1230-1296) a un temps été administrateur à la curie de Rome, avant d’occuper le siège épiscopal de Mende. C’est à Mende que le savant prélat rédige la plus grande partie de ses œuvres, dont, dans les années 1286-1291, son Rationale divinorum officiorum, qui est une manière d’encyclopédie et de manuel présentant et expliquant l’ensemble de la liturgie. Nous connaissons quelque 140 manuscrits du texte, qui sera imprimé à de nombreuses reprises à compter de 1459 (45 éditions incunables signalées par l’ISTC): le Rationale est un succès remarquable (même si moindre que le Manipulus curatorum de Guy de Montrocher), surtout à une époque comme celle de la seconde moitié du XVe siècle, alors que l’Église s’efforce de résoudre un certain nombre de problèmes liés à la médiocrité d’un clergé trop souvent mal formé. Rien de surprenant s'il figure parmi les premiers titres imprimés à Mayence par Fust et Schoeffer, et s’il circule aussitôt dans les milieux ecclésiastiques: nous sommes en effet pleinement dans le monde des clercs lorsque Piero Scapecchi signale les exemplaires de Santa Giustina de Padoue et de Saint-Sauveur de Bologne, mais aussi de Sant’Agostino et de Sainte-Marie-des-Fleurs à Florence. Jacopo Zeno, élu au siège épiscopal de Padoue en 1460, en possédait aussi un exemplaire.
La précocité de ces acquisitions témoigne de la vigueur d’une demande que l’économie des manuscrits ne suffisait plus à couvrir. La politique de Fust et Schoeffer est d'abord de fournir en «usuels», dans le prolongement de la Bible de Gutenberg, les grandes bibliothèques ecclésiastiques et celles appartenant à un certain nombre de prélats. La forme matérielle du Rationale témoigne de ce qu'il s'agit d'un texte auquel on accorde une grande importance: un in-folio à deux colonnes densément imprimées, dans une typographie nouvelle ayant supposé des investissements lourds, sans oublier que nombre d’exemplaires en sont donnés sur parchemin (par ex. celui de la bibliothèque de la cathédrale de Cologne, les deux de Nuremberg signalés par l’INKA, mais aussi celui de Santa Giustina de Padoue, etc.), et qu'ils sont parfois enluminés.
Piero Scapecchi poursuit son enquête avec des exemplaires italiens de deux autres titres mayençais, les Constitutiones de Clément V (1460) et la Bible à 48 lignes de 1462, avant de revenir sur la mention du prix d’achat du Rationale de Santa Giustina: 18 ducats, ce qui constitue une somme rien moins que négligeable (l’auteur indique, à titre de comparaison, que Bartolomeo Platina reçoit un salaire mensuel de 10 ducats). Il termine son étude en signalant la présence précoce en Italie de revendeurs de livres, dont des imprimés, dès avant 1465: Albertus Liebkint est un Strasbourgeois installé à Florence, et il est peut-être lié à Fust et Schoeffer et à Mentelin; et Sweynheym et Pannartz eux-mêmes distribuaient très probablement dans la péninsule les productions de Mayence.

Sur le prix des incunables: Paolo Cherubini [et al.], «Il costo del libro», dans Scrittura, biblioteche e stampa a Roma nel Quattrocento…, éd. Massimo Miglio, Città del Vaticano, Scuola Vaticana di Paleografia, Diplomatica e Archivistica, 1983, p. 323-553.

dimanche 4 août 2013

Mondialisation et histoire du livre (2/3)

Les phénomènes relevant du domaine de l’imprimé s’inscrivent pourtant dans une chronologie qui présente à long terme des spécificités certaines, et à propos de laquelle trois remarques doivent être prises en considération.
1) Rappelons d’abord que la première langue imprimée dominante est, bien évidemment, le latin, qui répond à la demande du public de clercs constituant traditionnellement la majorité des lecteurs. Même si, dès les années 1470, les différentes langues vernaculaires tendent à monter en puissance, elles ne s’imposeront définitivement comme langues imprimées qu’au cours du XVIIe siècle, voire plus tard dans certaines géographies. Avec le latin, nous sommes a priori face à un marché transnational, dominé par les grands centres éditoriaux de l’Europe continentale et organisé autour de la foire du livre de Francfort: les pôles de cette activité sont ceux de Venise, Paris, Leipzig et Lyon, auxquels s’ajoutera plus tard certaines villes des «anciens Pays-Bas», à commencer par Anvers. Au-delà de cette Europe dure des activités du livre, nous entrons dans la logique des géographies dominées et de la périphérie, dont nous rencontré un exemple avec la ville de Kronstadt, en Transylvanie (mais on rappellera au passage que l'Angleterre aussi reste largement une géographie d'importations jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle).
2) Kronstadt, précisément, nous le montre: il serait difficile, dans cette conjoncture de surestimer l’importance des conséquences entraînées par la pré-Réforme et par la Réforme. Sébastien Brant déjà veut s’adresser au plus grand nombre des lecteurs lorsqu’il rédige et publie en allemand sa Nef des fous (Das Narrenschiff), en 1494, avant de la faire traduire en latin pour toucher le public non germanophone. Luther suivra le même principe, tout en manifestant une étonnante maîtrise du média, en faisant notamment publier de «petits textes» faciles d’accès et peu onéreux, plutôt que de gros traités que personne ne lirait. Surtout, avec la Réforme, le modèle de la société chrétienne unifiée est battu en brèche, et le temps s’ouvre, d’une diversité croissante de la production imprimée, diversité désormais articulée avec l’émergence de phénomènes de transferts et d’échanges de plus en plus complexes.
Les "95 thèses" de Luther (1517), ou l'invention, par hasard, de la révolution des médias modernes
3) Enfin, les marchés de l’imprimé tels qu’ils se développent sous l’Ancien Régime obéissent à une typologie dominée par les coûts des transports. Par suite, la nature des produits se combine au premier chef avec leur géographie de fabrication et de diffusion. Au niveau local, voire régional, la production imprimée sera d’abord celle des pièces et autres «travaux de ville», qui ne demandent pas d’investissement important, qui peuvent être écoulés assez rapidement sans frais excessifs, et qui correspondent souvent à des commandes locales: l'exemple le plus connu est celui des Indulgences, mais ce modèle peut aussi s'étendre à des ouvrages à proprement parler, comme les Heures ou encore le Bréviaire de tel ou tel diocèse. Ainsi, au XVe siècle, dans la comté et duché de Bourgogne, à Dole comme à Dijon ou encore à Chablis (pour le Bréviaire d’Auxerre donné dans cette ville par Pierre Le Rouge, sur une commande de l’évêque Jean Baillet, en 1483).
Si nous envisageons en revanche des centres de productions plus importants et des cadres géographiques plus larges, la question du marché se pose dans des conditions tout autres –tout en restant dominée par l’impératif d’articuler les coûts avec un certain modèle de diffusion. Nous sommes en général devant une production relativement courante de textes à caractère religieux, scientifique, littéraire ou autre, production qui tend à monter en puissance et au sein de laquelle les équilibres entre catégories se déplacent peu à peu. Certes, en-deçà d’un niveau de prix assez limité, il serait possible d’atteindre des chiffres de tirage élevés, mais les difficultés de la distribution constituent souvent un obstacle dirimant. Dès lors, on répondra à la demande en multipliant les éditions successives d’un même texte, souvent réalisées dans différentes villes, et sans que les droits théoriques du premier libraire ou libraire-imprimeur, encore moins ceux de l’auteur, soient généralement respectés. La poussée du marché est telle que ces éditions et rééditions s’inscrivent au XVIIIe siècle dans la logique très particulière qui est celle des «presses périphériques».
La Lettre d'indulgences, ou l'invention du formulaire imprimé
Bien entendu, plus nous montons dans l’échelle des prix, moins l’argument du surcoût lié à la distance reste pertinent: à un certain niveau de revenu, le prix n’entre pas vraiment en ligne de compte. Lorsqu’il cherche à constituer à Séville une bibliothèque universelle, Fernand Colomb illustre pleinement les problèmes posés, malgré la fortune dont il dispose, par la «résistance» de l’espace –au point de l’amener à faire lui-même plusieurs voyages bibliographiques en dehors de la péninsule: en effet, en se fournissant auprès des seuls professionnels de
Séville ou [de] Salamanque, il y aura une infinité de livres dont on n’apprendra jamais l’existence et qui ne seront jamais inclus dans la bibliothèque, car ils ne seront jamais envoyés jusqu’ici.

Frédéric Barbier, « L'invention de l'imprimerie et l'économie des langues en Europe au XVe siècle », dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2008, 4, p. 21-46.
(à suivre)