Affichage des articles dont le libellé est intellectuel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est intellectuel. Afficher tous les articles

jeudi 2 février 2017

Chez Guizot: une excursion sous la Monarchie de juillet

«Le Val-Richer, où Monsieur Guizot vient de s’éteindre (…), était depuis longtemps la résidence du grand orateur et homme d’État. C’est désormais une demeure historique» (L’Univers illustré, 28 sept. 1874, p. 615).
Les conférences tenues par Madame Deaecto sur «Guizot et le Brésil» (programme ici) nous invitent à revenir sur une figure méconnue de l’historiographie française: il s’agit de Guizot, l’un des historiens, et des auteurs, les plus lus au XIXe siècle, tant en France qu’à l’étranger... et les plus oubliés depuis. Combien de rues «Thiers» en France (et pourtant!), et combien de rues «Guizot»? Pourtant, Guizot a, certes, été un homme public, mais il a aussi été un auteur à succès, dont l’influence s’est étendue partout en Europe, dans le monde anglophone et jusqu’au Brésil, comme nous le montre Madame Deaecto. Traducteur de l’anglais, auteur et éditeur scientifique, Guizot a aussi trouvé dans cette activité une source de revenus qui a pu lui être particulièrement précieuse dans certains moments de sa vie (http://www.guizot.com/fr/).
Mais revenons maintenant sur l’une de nos habitudes: la croyance au genius loci. Et avouons que, si notre aimable et savante collègue n’avait pas parlé de François Guizot, nous n’aurions sans doute pas fait, en ce début de février, l’excursion d’un lieu guizotien par excellence (ce dernier mot s’impose, comme un clin d’œil), à savoir le manoir du Val-Richer. ...Et nous voici au cœur d’une «Normandie d’Épinal», le pays d’Auge, pays d’herbe et d’eau, de bocage et de chemins creux, de petites communautés rurales, de grosses fermes et de manoirs abrités derrière les haies. Le Val Richer est l’un d’entre eux, dont Guizot lui-même nous présente le site:
«La maison, située à mi-côte, dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village, pas un toit en vue; des prés très verts; des bois touffus, semés de grands arbres; un cours d’eau serpentant dans la vallée; une source vive et abondante à côté de la maison même; un paysage pittoresque sans être rare, à la fois agreste et riant…»
Cette ancienne abbaye cistercienne, perdue depuis le milieu du XIIe siècle au fond d’un vallon verdoyant, a été pratiquement détruite à la suite de la Révolution (1797), à l’exception de l’ancien logis abbatial, beau corps de bâtiment datant du XVIIIe siècle. En janvier 1830, Guizot a été élu député du Calvados (Lisieux/ Pont-l’Évêque), mais il est trop accaparé par ses charges ministérielles pour s'établir réellement à demeure dans son département. En 1836 enfin, l’année même de son élection à l’Académie française, au fauteuil de Destutt de Tracy, il découvre et achète notre ancienne abbaye, ses fermes et ses terres, soit 175 hectares de prairies et de bois, pour 85000f.
Les bâtiments en sont pourtant «fort délabrés», et le lieu est difficile d'accès, selon les termes de Guizot lui-même: «tout avait l’air grossièrement rustique et un peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n’y pouvait venir qu’à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à travers leurs champs. Mais le lieu me plut…»
D’importants travaux doivent donc être rapidement engagés: le rez-de-chaussée est complètement restructuré, tandis que le ministre accorde aussi ses soins à l’aménagement de la bibliothèque, puis à la grande galerie accueillant encore des livres et ouvrant sur le bureau et sur la petite pièce attenante, la chambre. Guizot s’impose d’autant plus comme un notable, et comme l’homme fort du département, que, malgré ses charges parisiennes, il vient volontiers en Normandie. Maire de Saint-Ouen-le-Pin, la commune dont dépend le domaine, il est élu conseiller général, et il présidera le conseil général du Calvados à compter de 1841. Depuis la Révolution de 1848, l'ancien homme fort des Orléanistes, a dû un temps s’exiler à Londres, avant de rentrer en France, où il s’installe à demeure au Val-Richer en 1849. 
En 1874, le service funèbre de Guizot, célébré dans la bibliothèque du Val-Richer
Aujourd'hui, le Val-Richer n’est pas un château au sens touristique du terme, il est un château habité par une même famille depuis 1836: toute l’attention a été donnée à l’entretien des salles historiques, et à leur maintien ou à leur rétablissement dans leur état de l’époque de Guizot. Les objets familiers de l’ancien ministre sont toujours là, le mobilier n’a pas changé, les tableaux offerts à Guizot couvrent les murs, les coffres à bois sont préparés pour alimenter le foyer dans les différentes pièces. Un grand poêle alsacien trône au pied de l’escalier d’honneur –les Guizot viennent, certes, des Cévennes, mais leur alliance avec les Schlumberger du Haut-Rhin explique la présence de réminiscences alsaciennes en nombre dans notre manoir du Pays-d’Auge. D’une certaine manière, le Val Richer peut être considéré comme un musée vivant de la période de l’orléanisme et des régimes qui suivront jusqu'à la IIIe République.
Les livres de Guizot, quant à eux, sont soigneusement rangés sur les rayonnages, mais il s’agit essentiellement d’éditions du XIXe siècle. L’histoire de la bibliothèque est en effet compliquée, comme celle de toutes les collections privées de quelque importance: lors de son départ pour Londres, en 1848, Guizot n’a pratiquement plus de ressources, et il doit se séparer discrètement des plus belles pièces de sa collection parisienne du 12 rue de la Ville l’Évêque. Le Val-Richer abriterait aujourd'hui environ 15000 titres, surtout dans la bibliothèque elle-même, dans la grande galerie (que Le Figaro de 1874 décrit comme un «immense couloir»), et pour partie dans le bureau. Guizot décède dans sa chambre du Val-Richer en 1874, et le cercueil est présenté au milieu de la bibliothèque, où a lieu la cérémonie religieuse. Une vente aux enchères se déroulera quelques mois plus tard (avril 1875) pour une partie des livres, et un petit ensemble d’autographes, au total un petit peu moins de 4000 lots…. (Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Guizot, première [deuxième] partie, Paris, Adolphe Labitte, 1875, 2 vol.).

Bibliographie: pour une bibliographie très récente, voir le site mentionné ci-dessus, colonne de droite de la page d'accueil. On peut en outre télécharger librement le catalogue de l'exposition Guizot. Un Parisien dans le Pays-d'Auge, Lisieux, 2006. Enfin, une mention particulière doit  être faite pour l'association Le Pays d'Auge, dont la revue (Le Pays d'Auge) fournit un certain nombre d'articles de grande qualité. C'est grâce à l'obligeance du président de l'Association que nous avons pu découvrir, même tout-à-fait «hors saison», le manoir du Val-Richer. Nous l'en remercions ici d'autant plus volontiers que l'on sait le rôle de Guizot comme fondateur du Comité des Travaux historiques et scientifiques, une institution à laquelle le signataire du présent billet a l'honneur d'appartenir.

mardi 29 mars 2016

Histoire du livre: le dossier Nicolas de Cues

Nous ne connaissons que très peu de bibliothèques privées des XVe et XVIe siècles qui soient pratiquement conservées en l’état aujourd’hui. À côté de celle de Beatus Rhenanus, aujourd’hui à la Bibliothèque humaniste de Sélestat (mais le bâtiment a disparu), la plus célèbre est la bibliothèque du cardinal Nicolas de Cues, dans sa petite ville natale de Kues (auj. Bernkastel-Kues), sur la Moselle en aval de Trèves.
Né en 1401, Nicolas est le fils d’un négociant et propriétaire de vignobles, Henne (Johann) Kribs, et de sa femme, née Catharina Römer. Ses parents jouissent d'une aisance certaine et sont visiblement attentifs à ce qu’il reçoive une instruction susceptible de l’aider à faire carrière, puisque, après qu’il ait probablement fréquenté l’école latine locale, nous le retrouvons à Deventer, chez les Frères de la Vie Commune, puis à l’université de Heidelberg, où il suit la formation des Arts libéraux, propédeutique aux études supérieures.
Pierre tombale de Clara Kribs, sœur de Nicolas de Cues, † 1473, à Kues (détail)
Une carrière dans l’Église ou dans la haute administration suppose d’être formé en droit, et le jeune homme décide pour ce faire de venir à l’université de Padoue. La découverte de l’Italie est décisive, puisque non seulement il soutient le doctorat en décret (droit canon) (1423), mais il se forme aussi en mathématiques et en astronomie. Il achèvera sa formation par la théologie et la philosophie, à Cologne. Il en profite chaque fois pour écumer les bibliothèques, et sera l’inventeur, à Cologne, du Codex Carolinus du IXe siècle.
À son retour sur la Moselle, il n’a aucune peine à trouver un poste dans l’administration de l’archevêque-électeur de Trèves. Animé par une profonde piété, il souhaite rester dans ce cadre, et refuse à deux reprises l’appel de l’université de Louvain à prendre dans ses murs un poste de professeur.
La carrière de celui que l’on désigne désormais par son lieu de naissance, Nicolas de Cues, est infléchie de manière décisive lorsqu’il est envoyé pour participer au concile de Bâle à partir de 1432, puis qu'il suit le concile à Ferrare en 1437. Cet homme encore relativement jeune, très brillant et d’une profonde piété, est un partisan de la réforme de l’Église, et à ce titre de la supériorité conciliaire (mais en accord avec le pape). Devenu un proche du pape, il poursuivra dès lors une carrière épuisante de prélat et de diplomate voyageant dans une grande partie de l’Europe occidentale, et jusqu’à Constantinople. Fait cardinal au titre de Saint-Pierre aux Liens (1448), puis nommé évêque de Brixen / Bressanone, au Tyrol (Tyrol du sud) (1450), il s’efforce très activement de réformer son diocèse, mais ne pourra en définitive pas se maintenir face à son chapitre, et face l’archiduc Sigismond de Habsbourg. Il décède en 1464 à Todi.
Hôpital Saint-Nicolas à Kues, sur la Moselle
On sait que le cardinal s’est intéressé à l’art nouveau de la typographie, auquel il a très probablement fait appel pour la commande d’une lettre d’indulgences destinée à son diocèse (1452). Mais surtout, sa vie durant, ce prélat sans grande fortune personnelle consacrera une partie importante de ses revenus à des achats d’instruments scientifiques, souvent commandés à des artisans de Nuremberg, et à des achats de livres. Son projet de cœur est celui d’instituer dans sa ville natale une fondation, aussi richement dotée qu'il le pourra, pour accueillir un certain nombre de vieillards nécessiteux: l’acte de fondation de l’Hôpital Saint-Laurent date de 1458 et, à la mort du cardinal, ses instruments et sa bibliothèque lui sont légués et disposés dans une salle près de la chapelle. Lui-même n’a pas donné d’indications sur l’utilisation possible de sa bibliothèque: Suos autem libros omnes dedit et legavit dicto ejus hospitali volens illas [sic] ibidem adduci et reponi.
Les quelque 270 volumes de Nicolas de Cues représentent une collection remarquable par son importance, mais ce sont essentiellement des manuscrits, réalisés souvent sur une commande du cardinal, achetés par lui, ou à lui donnés (il achète 16 manuscrits à Nuremberg en 1444, à l’occasion d’une mission auprès du Reichstag). Le Pontificale Romanum lui a probablement été offert par le pape Nicolas V, tandis que les Œuvres de saint Ambroise portent ses armoiries. La collection possède aussi des textes de philosophie, d’astronomie, etc., outre bien évidemment les œuvres du cardinal lui-même, celles-ci parfois recopiées dans des volumes d’une forme très soignée (par ex. le De Docta ignorantia).
Nous n’y trouvons apparemment qu’un seul titre imprimé, le Catholicon peut-être imprimé par Gutenberg lui-même en 1460, dans un exemplaire sur parchemin: le Catholicon de Balbus est l’une des éditions les plus étudiées par les bibliographes, dans la mesure où il pourrait avoir été réalisé non pas par la typographie en caractères mobiles, mais par un procédé apparenté à la linotypie (en l’occurrence, l’impression par blocs de deux lignes). La plupart des exemplaires ont cependant été tirés sur papier, contre un petit nombre sur parchemin.
La Bibliotheca Cusana
Deux notes, pour conclure sur ce dossier: la carrière de Nicolas de Cues illustre parfaitement les possibilités d’ascension sociale qui sont désormais ouvertes aux jeunes gens ayant reçu une formation universitaire suffisamment poussée. Ce roturier devenu docteur en décret n’aurait pas même pu, faute de naissance, accéder au chapitre cathédral de Trèves, quand sa position de cardinal lui donne de fait le rang de prince. Pour autant, Nicolas de Cues est un esprit d’une très profonde piété: il ne fait carrière ni pour lui, ni pour sa famille, mais léguera tous ses biens à sa fondation de l’Hôpital –le souci du Jugement dernier et de la vie éternelle marque très profondément les esprits du Moyen Âge finissant, et explique en partie l'attente d'une réforme de l'Église, voire d'une réforme de la société (le frère du cardinal, Johann, est d'ailleurs lui-même curé de Saint-Michel à Bernkastel, sur l'autre rive de la Moselle). Enfin, pour cet intellectuel, sa bibliothèque compte parmi ses biens les plus précieux, et il n’hésite pas à engager des dépenses non négligeables non seulement pour l’enrichir, mais aussi, ce qui peut surprendre, pour faire le choix d’exemplaires particulièrement soignés, qui sont d’abord des manuscrits.
Les Œuvres de Nicolas de Cues sont données une première fois à Strasbourg en 1488, puis à Paris, par Lefèvre d’Étaples, en 1514 –ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, l’Hôpital Saint-Nicolas continue toujours aujourd’hui à fonctionner dans l’esprit du fondateur, et se finance  en partie par le revenu des vignobles qui lui ont été légués. Il conserve toujours la Bibliotheca Cusana, celle-ci enrichie par les dons qu’elle a reçus au cours des siècles: Nicolas de Cues ne possédait apparemment qu'un incunable, quand la bibliothèque fondée par lui en compte aujourd'hui 132.

Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
Jakob Marx, Verzeichnis der Handschriften Sammlung des Hospital zu Cues bei Bernkastel a./Mosel, Trier, Sebstverlag des Hospital, 1905 (catalogue aussi les incunables).

mercredi 9 mars 2011

L'intellectuel et l'histoire du livre

Nous évoquions le 8 février dernier la problématique de l'intellectuel, et souhaitons y revenir aujourd'hui. En effet, que la définition moderne de l’intellectuel «à la française» ne soit pas réellement satisfaisante est une chose évidente pour l’historien du livre...
Bien entendu, les intellectuels existent de tout temps, au sens de «ceux qui travaillent avec leur esprit», et le classique de Georges Duby, Les Intellectuels au Moyen-Âge illustre excellemment le fait. Mais, dans notre historiographie, le terme d’intellectuel prend un sens plus particulier au XIXe siècle : l'intellectuel constitue une figure qui s’impose avec l’Affaire Dreyfus, celle de l’écrivain ou du savant n’hésitant pas à intervenir, au nom de ses compétences spécifiques, dans l’espace public au nom d’un certain nombre de valeurs qui, à ses yeux, définissent le bien. L’intellectuel par excellence, c’est bien évidemment Zola, auteur à succès, mais aussi personnalité qui s'engage en publiant dans L’Aurore son célèbre article « J’accuse » (13 janvier 1898).
Pour Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, auteurs des Intellectuels en France, de l’Affaire Dreyfus à nos jours (2e éd., Paris, Armand Colin, 1992), cette date de 1898 marque le moment fondateur déjà désigné comme tel dans le titre de l'ouvrage. Dans ses Intellectuels en Europe au XIXe siècle (Paris, Seuil, 1996), Christophe Charle élargit l’espace géographique et chronologique de la problématique de l’intellectuel à l’Europe et à la période postérieure à 1815, tout en développant une perspective comparatiste fondée sur l’analyse d’histoire sociale. Pourtant, les formules proposées par lui ne remettent pas réellement en cause le dessin de la courbe, et elles ont même une curieuse charge que l’on pourrait dire biblique: si 1898 marque le moment de «cristallisation» (p. 262), ce qui précède depuis les années 1860 est de l’ordre de la « genèse », tandis que la période 1815-1860 est qualifié de «temps des prophètes»…
Même constatation, enfin, à propos du Dictionnaire des intellectuels français de Jacques Julliard et Michel Winock (2e éd., Paris, Seuil, 2002). Les auteurs proposent une définition large de l’intellectuel: l’écrivain, le scientifique, l’artiste ou l’universitaire qui, à un moment ou à un autre de sa vie, «s’est mêlé de ce qui ne le regarde pas» (selon le mot de Jean-Paul Sartre) et qui est intervenu sur la scène publique pour faire connaître telle ou telle position à caractère politique. Un intellectuel exerce une activité de l’esprit, à travers laquelle «il entend proposer à la société tout entière une analyse, une direction, une morale que ses travaux antérieurs le qualifient pour élaborer». Pour autant, le Dictionnaire des intellectuels français commencera bien, en définitive, lui aussi... avec l'«Affaire».
Reprenons les deux points essentiels: l’intellectuel est un travailleur de l’abstrait, mais qui intervient dans l’espace public en s’efforçant de gagner ses contemporains à la cause qu’il pense juste. Il prend directement en considération la question de l’efficacité de son message (il doit convaincre le plus grand nombre possible), et il se trouve donc logiquement amené à se pencher sur une stratégie de la médiation: chez Zola, le choix de L’Aurore n’est pas innocent, et surtout la mise en page de la lettre ouverte (six colonnes à la une!) à Félix Faure donne au texte une charge supplémentaire qui ne relève pas strictement de son contenu.
Mais rien ne dit que la figure de l’intellectuel serait nécessairement liée à l’économie des médias de masse (la presse périodique industrielle de la fin du XIXe siècle), ni même à la mise en place de la démocratie, pour l’essentiel après le «temps des révolutions» qu’ouvre la Révolution américaine de 1776 (déclaration d’indépendance des anciennes «Treize colonies») et qu’amplifie la Révolution française de 1789. Dans un prochain billet, nous verrons que, d’une part, l’histoire du livre nous propose des figures d’intellectuels au sens moderne du terme depuis le XVe siècle; et que, d’autre part, le déplacement de la catégorie de l’intellectuel se donne aussi à comprendre en articulation avec la succession des «trois révolutions du livre». Rien que de logique à cela, dans la mesure où l'imprimé constitue le principal média de l'Ancien Régime et, sous une forme spécifique (celle de la presse périodique), le principal média du XIXe et d'une grande partie du XXe siècle.

lundi 14 février 2011

Conférences d'histoire du livre

École pratique des Hautes Études
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 21 février 2011
14h-16h
Histoire des bibliothèques à la période moderne:
les bibliothèques dans la ville (4)
Les bibliothèques méridionales (suite) :
savants et libraires en Provence et en Languedoc. Les bibliothèques et le travail savant
par
Madame Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille
chargée de conférences à l’EPHE
16h-18h
Autour de 1800:
le bibliothécaire comme intellectuel
par
Monsieur Frédéric Barbier, directeur d'études
Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur ce blog).
Consultez aussi l'index matières du blog.

mardi 8 février 2011

Le bibliothécaire en intellectuel


Le bibliothécaire, comme le savant, est souvent un personnage caricatural, qui se tient comme en dehors du monde, perdu dans des livres pour lesquels il joue plus le rôle de cerbère que de passeur. On pensera ici à certains textes de Pérec, et il faut d’ailleurs bien avouer que tel ou tel de nos souvenirs de telle ou telle expérience dans une bibliothèque vient parfois renforcer le cliché (cf. illustration).
Mais, bien sûr, ce n’est là qu’un cliché. Durant une partie de l’histoire moderne et contemporaine, le rôle du bibliothécaire est au contraire essentiel dans la société de son temps. Il est en charge des livres à une époque où ceux-ci sont relativement rares, et surtout où ils constituent le socle sur lequel s’appuie la construction des savoirs, donc la promesse d’un progrès possible.
Cette configuration atteint l’un de ses moments les plus forts en France à la fin de l’Ancien Régime et sous la Révolution. Les livres contiennent la somme des expériences et des connaissances, ils sont comme un monde virtuel reproduisant le monde réel et permettant de le manipuler, et les bibliothèques fonctionnent donc comme les laboratoires de la civilisation et du progrès. La science des livres, désignée comme la bibliographie, parfois comme la bibliologie, est théorisée par certains auteurs comme la science des sciences. Bibliothécaire de la Haute-Saône, Gabriel Peignot écrit, dans son Manuel bibliographique publié en 1802-1804 (Paris, 2 vol., 1 vol. de suppl.):
«La Bibliologie, embrassant l'universalité des connaissances humaines, s'occupe particulièrement de leurs principes élémentaires, de leur origine, de leur histoire, de leur division, de leur classification et de tout ce qui a rapport à l'art de les peindre aux yeux et d'en conserver le souvenir par le moyen de signes (…). La Bibliographie (…) ne comprend, à proprement parler, que la description technique et la classification des livres, au lieu que la Bibliologie (qui est la théorie de la Bibliographie) présente l'analyse des connaissances humaines raisonnées, leurs rapports, leur enchaînement et leur division; approfondit tous les détails relatifs à l'art de la parole, de l'écriture et de l'imprimerie, et déroule les annales du monde littéraire pour y suivre pas à pas les progrès de l'esprit humain…»
On comprend dès lors que le bibliothécaire occupe une position  stratégique dans la société: spécialiste des livres, il en organise et administre les collections pour les rendre accessibles et intelligibles à ses contemporains. Son rôle concerne à la fois l’ordre du savoir et celui de la politique, puisque l’harmonisation  de la société, qui est le projet des Lumières, passe par l’approfondissement et la diffusion la plus large du savoir, donc des livres. Le futur bibliothécaire de la Bibliothèque du Panthéon, Pierre Claude François Daunou, expose en 1795 à barre de la Convention, en se référant à Condorcet:
«Le perfectionnement de l’état social (…) est le but le plus digne de l’activité de l’esprit humain; & vos élèves, en (…) étudiant l’histoire des sciences & des arts, (…) apprendront sur-tout à chérir la liberté, à détester & à vaincre toutes les tyrannies».
Rien de surprenant, dès lors, à rencontrer un certain nombre de bibliothécaires non pas reclus dans leurs fonds poussiéreux dont ils se feraient comme les gardiens jaloux, mais pleinement engagés dans la société et dans les débats contemporains.
Nous venons de mentionner Daunou, qui en est une figure emblématique (cf. son buste par David d'Angers: le bibliothécaire, «un héros de notre temps»): ce prêtre, enseignant de l’Oratoire, lecteur de Montesquieu et de Rousseau, est pleinement favorable aux réformes de 1789. Le voici député, d’abord à la Convention, et il sera le réformateur de l’Instruction publique et l’organisateur de la nouvelle (et éphémère) République romaine -une mission paradoxale pour un ancien ecclésiastique. Mais sa carrière le conduira aussi à devenir bibliothécaire du Panthéon (l’ancienne Bibliothèque Sainte-Geneviève, dont il enrichit les collections et dont il prépare le catalogue des incunables), garde général des Archives de l’Empire et professeur d’histoire au Collège de France.
Les années 1780-1820 marquent ainsi l’un des temps forts de la construction de la figure de l’intellectuel moderne. Alors que le livre (et les bibliothèques) sont toujours le principal média, le spécialiste des livres et des collections de livres, le bibliothécaire-bibliographe, apparaît comme un acteur engagé travaillant à l'organisation et à l'amélioration de la vie en société. Deux générations plus tard, la démocratie est établie, et le premier média est devenu celui de la presse périodique et des journaux: l'intellectuel est désormais un journaliste. Nous devrions nous attendre à ce qu'aujourd'hui, à l'heure de la «révolution des nouveaux médias», cette configuration change une nouvelle fois, mais ceci est une autre histoire, et elle nous reste à construire.

Cliché: rue Daunou, à Paris.  La figure du bibliothécaire est oubliée, au profit de celle de l"'historien" (sa chaire au Collège de France) et du "législateur". La spécificité de Daunou comme oratorien et comme bibliothécaire est ignorée, et la désignation choisie pour le qualifier s'avère finalement assez banale.