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dimanche 4 août 2013

Mondialisation et histoire du livre (2/3)

Les phénomènes relevant du domaine de l’imprimé s’inscrivent pourtant dans une chronologie qui présente à long terme des spécificités certaines, et à propos de laquelle trois remarques doivent être prises en considération.
1) Rappelons d’abord que la première langue imprimée dominante est, bien évidemment, le latin, qui répond à la demande du public de clercs constituant traditionnellement la majorité des lecteurs. Même si, dès les années 1470, les différentes langues vernaculaires tendent à monter en puissance, elles ne s’imposeront définitivement comme langues imprimées qu’au cours du XVIIe siècle, voire plus tard dans certaines géographies. Avec le latin, nous sommes a priori face à un marché transnational, dominé par les grands centres éditoriaux de l’Europe continentale et organisé autour de la foire du livre de Francfort: les pôles de cette activité sont ceux de Venise, Paris, Leipzig et Lyon, auxquels s’ajoutera plus tard certaines villes des «anciens Pays-Bas», à commencer par Anvers. Au-delà de cette Europe dure des activités du livre, nous entrons dans la logique des géographies dominées et de la périphérie, dont nous rencontré un exemple avec la ville de Kronstadt, en Transylvanie (mais on rappellera au passage que l'Angleterre aussi reste largement une géographie d'importations jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle).
2) Kronstadt, précisément, nous le montre: il serait difficile, dans cette conjoncture de surestimer l’importance des conséquences entraînées par la pré-Réforme et par la Réforme. Sébastien Brant déjà veut s’adresser au plus grand nombre des lecteurs lorsqu’il rédige et publie en allemand sa Nef des fous (Das Narrenschiff), en 1494, avant de la faire traduire en latin pour toucher le public non germanophone. Luther suivra le même principe, tout en manifestant une étonnante maîtrise du média, en faisant notamment publier de «petits textes» faciles d’accès et peu onéreux, plutôt que de gros traités que personne ne lirait. Surtout, avec la Réforme, le modèle de la société chrétienne unifiée est battu en brèche, et le temps s’ouvre, d’une diversité croissante de la production imprimée, diversité désormais articulée avec l’émergence de phénomènes de transferts et d’échanges de plus en plus complexes.
Les "95 thèses" de Luther (1517), ou l'invention, par hasard, de la révolution des médias modernes
3) Enfin, les marchés de l’imprimé tels qu’ils se développent sous l’Ancien Régime obéissent à une typologie dominée par les coûts des transports. Par suite, la nature des produits se combine au premier chef avec leur géographie de fabrication et de diffusion. Au niveau local, voire régional, la production imprimée sera d’abord celle des pièces et autres «travaux de ville», qui ne demandent pas d’investissement important, qui peuvent être écoulés assez rapidement sans frais excessifs, et qui correspondent souvent à des commandes locales: l'exemple le plus connu est celui des Indulgences, mais ce modèle peut aussi s'étendre à des ouvrages à proprement parler, comme les Heures ou encore le Bréviaire de tel ou tel diocèse. Ainsi, au XVe siècle, dans la comté et duché de Bourgogne, à Dole comme à Dijon ou encore à Chablis (pour le Bréviaire d’Auxerre donné dans cette ville par Pierre Le Rouge, sur une commande de l’évêque Jean Baillet, en 1483).
Si nous envisageons en revanche des centres de productions plus importants et des cadres géographiques plus larges, la question du marché se pose dans des conditions tout autres –tout en restant dominée par l’impératif d’articuler les coûts avec un certain modèle de diffusion. Nous sommes en général devant une production relativement courante de textes à caractère religieux, scientifique, littéraire ou autre, production qui tend à monter en puissance et au sein de laquelle les équilibres entre catégories se déplacent peu à peu. Certes, en-deçà d’un niveau de prix assez limité, il serait possible d’atteindre des chiffres de tirage élevés, mais les difficultés de la distribution constituent souvent un obstacle dirimant. Dès lors, on répondra à la demande en multipliant les éditions successives d’un même texte, souvent réalisées dans différentes villes, et sans que les droits théoriques du premier libraire ou libraire-imprimeur, encore moins ceux de l’auteur, soient généralement respectés. La poussée du marché est telle que ces éditions et rééditions s’inscrivent au XVIIIe siècle dans la logique très particulière qui est celle des «presses périphériques».
La Lettre d'indulgences, ou l'invention du formulaire imprimé
Bien entendu, plus nous montons dans l’échelle des prix, moins l’argument du surcoût lié à la distance reste pertinent: à un certain niveau de revenu, le prix n’entre pas vraiment en ligne de compte. Lorsqu’il cherche à constituer à Séville une bibliothèque universelle, Fernand Colomb illustre pleinement les problèmes posés, malgré la fortune dont il dispose, par la «résistance» de l’espace –au point de l’amener à faire lui-même plusieurs voyages bibliographiques en dehors de la péninsule: en effet, en se fournissant auprès des seuls professionnels de
Séville ou [de] Salamanque, il y aura une infinité de livres dont on n’apprendra jamais l’existence et qui ne seront jamais inclus dans la bibliothèque, car ils ne seront jamais envoyés jusqu’ici.

Frédéric Barbier, « L'invention de l'imprimerie et l'économie des langues en Europe au XVe siècle », dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2008, 4, p. 21-46.
(à suivre)

dimanche 16 juin 2013

Un article sur les formulaires et autres travaux de ville


Un article récent nous permet de revenir sur une problématique étonnamment oubliée à l’âge de la supposée bonne gouvernance et de la rationalisation administrative. Il s’agit de la contribution de
Dimitri Brunetti, « L’introduzione della stampa nel documenti d’archivio: moduli, attestati, lasciapassere»,
dans Crisopoli. Bolletino del Museo Bodoniano di Parma, 14 (2011), p. 107-116, ill. (ISSN 2281-4590).
La première dimension envisagée par l'auteur concerne un aspect spécifique de l’économie de la «librairie» d’Ancien Régime: les travaux de ville, ces activités peu nobles, ont pourtant assuré de longue date l’équilibre économique de la majorité des ateliers d’imprimerie. Une seconde dimension est d’ailleurs aussi présente dès l’origine, qui relève davantage de la problématique de la gestion: nous savons que, déjà, Gutenberg s’est financé en produisant des travaux de ville, et notamment (très probablement) des lettres d’indulgences (l'Église catholique semble avoir une propension certaine pour la fabrication et l'utilisation du formulaire pré-imprimé).
Cette dimension de l’économie du livre a fait l’objet de plusieurs études en français, des «non-livres» de Nicolas Petit aux publications lyonnaises d’Alan Marshall. Les papiers à en-tête, factures commerciales, ou encore tracts et affiches de toutes sortes, relèvent bien entendu de ce modèle, sans oublier les ex-libris gravés ou imprimé, et surtout la publicité imprimée.
Le thème présente pourtant une dimension plus novatrice, en ce sens qu’il introduit à la problématique (si fort en vogue aujourd'hui) de la rationalité administrative –et qu’il touche à la normalisation, et à l’invention du formulaire. L’article donne un certain nombre d’exemples significatifs, indiqués en sous-titres, qu’il s’agisse d’attestations, de laissez-passer ou d’autres documents du même type, sans oublier la lettre de change et les pièces à caractère financier. On pense par exemple aux borderaux pré-imprimés que les banquiers joignaient à chacune de leurs correspondances, et où ils donnaient les cours des places avec lesquelles ils étaient en relation. Il est bien évident que, dans le long terme («de Gutenberg à l’ère du numérique», comme le proposait Anne-Marie Bruleaux) l’étude de cette histoire du «formulaire» pré-imprimé serait particulièrement enrichissante, non seulement pour l’histoire du livre et de l’imprimerie, mais aussi pour l’histoire politique ou encore pour l’histoire administrative –donc, en dernière analyse, pour l’histoire des mentalités et des pratiques culturelles.
Nous voudrions profiter de cette note pour attirer l’attention sur cette revue relativement méconnue des historiens du livre, Crisopoli, publiée par le Musée Bodoni de Parme. Chaque livraison propose plusieurs grandes sections: Ad libros, sur les livres et l’histoire du livre en général; Palatina, sur les collections spécifiquement conservées à Parme; Parmensia, sur l’histoire de la ville et du duché, surtout dans le domaine de l’écrit et du livre; Res et monumenta, pour les études d’archéologie, de codicologie, et les éditions de document; la dernière partie, enfin, traite des activités du Musée Bodoni lui-même (Attività del Museo Bodoniano). Nous ne pouvons que souligner combien la qualité formelle de la revue se combine avec l’intérêt des contributions publiées (dont plusieurs, dans la livraison ici présentée, concernent notamment la bibliographie matérielle et l’analyse chimique des pigments des miniatures).