Une scène toujours intéressante pour les historiens du livre est celle de la rencontre entre le Christ et les docteurs. Hans Fries (vers 1460- après 1523) nous en donne en 1512 une interprétation fascinante, sur un volet d’un retable: le tableau est aujourd'hui conservé au Musée des Beaux-Arts de Bâle.
Nous sommes en réalité devant l’image d’une disputatio universitaire, dont la scène est dominée par la figure presque caricaturale du président, dans sa chaire surélevée. Son bonnet rouge témoigne de son rang universitaire (serions-nous chez les juristes, ou peut-être devant un tribunal?), et son lorgnon désigne, comme nous l’avions souligné, sa qualité d’intellectuel. Au premier plan, le Christ est en robe noire: est-ce le noir des origines, qui ouvrira à la lumière du monde (mais on rappellera aussi l’association du noir et de l’austérité réformée)? Surtout, le Christ est pratiquement le seul membre de l’assemblée à ne pas avoir de livre entre les mains: les docteurs au contraire suivent son argumentation «texte en mains», et un personnage à l’arrière plan montre même à son voisin le passage auquel il faut se référer. Les uns et les autres se plient à la gestuelle codifiée qui est celle de l’argumentation rhétorique (l’index droit levé).
On peut s’interroger sur la position du personnage représenté à droite au premier plan, le seul à se tourner vers le spectateur: peut-être dépose-t-il son livre en arrière, parce qu’il abandonne la «lettre morte», emporté qu’il est par la «parole vivante» qui est celle du Christ? (Ne porterait-il pas, en outre, un bonnet de fou?). Au fond de la salle, Joseph et Marie sont pratiquement dans la position des père et mère venus assister à la soutenance de leur fils…
Né vers 1460, le peintre lui-même, Hans Fries, est fils d’un boulanger de Fribourg (Suisse), mais il a fait son apprentissage à Berne, avant d’exercer à Bâle, à Fribourg et à Berne. Ce superbe tableau provient quant à lui du «Museum Faesch». C’est un étonnant coup d’œil qui nous est ainsi lancé, et qui ouvre une perspective à laquelle nous n’aurions certes pas pensé: les Faesch en effet sont en effet une famille originaire de la région de Fribourg-en-Brisgau. Établis à Bâle au tournant du XIVe au XVe siècle, ils s’imposent rapidement parmi les plus importantes lignées de notables de la ville. Au XVIIe siècle, Remigius Faesch (1595-1667) est surtout attiré par les études, et par le droit. Il est étudiant à Genève, puis à Bourges, à Paris, à Marbourg et à Bâle, il voyage en Italie, et passe le doctorat en droit (1628). Faesch enseignera à Bâle, assurera à plusieurs reprises la charge de recteur, et il sera conseiller du duc de Wurtemberg et du margrave de Bade. Mais, pour notre propos, il est surtout un collectionneur particulièrement fortuné et actif. Son «musée» (Faeschisches Kabinett), auquel notre tableau appartient, entrera dans les collections de l’Université, puis du Musée des Beaux-Arts, en 1823.
Rappelons incidemment qu’un membre de la famille, Franz Faesch, sert comme officier la république de Gênes en Corse, où il épouse Angela Maria Pietrasanta, veuve Ramolino (1757). Ce mariage en définitive assez obscur se révélera particulièrement brillant: Laetizia, fille du premier mariage, épouse en effet l’avocat Charles (Carlo) Bonaparte (1767), et elle sera la mère de Napoléon. Le fils du second mariage, Joseph, est connu en France comme le «cardinal Fesch», oncle de l’empereur et archevêque de Lyon –une transition spectaculaire s’il en fut, de la tradition réformée au catholicisme romain, pour un personnage qui décédera prince pontifical (1839).
Mais l’essentiel n’est pas là, pour aujourd’hui du moins. Le tableau de Fries nous fait ressouvenir d’une scène banale dans les villes universitaires, comme l’est précisément Bâle, et il est pour nous d’autant plus précieux que l'artiste est un tenant de la représentation la plus objective possible. Les disputes académiques, les examens, les soutenances et les exercices de toutes sortes constituent des spectacles ouverts à toute personne intéressée et qui sont parfois appréciés à la manière de véritables tours de force. D’autres «disputes» que celle du Christ se rencontrent dans l’iconographie, comme notamment la dispute de saint Étienne. Cinq année encore et la publication, dans la nouvelle université de Wittenberg, des 95 thèses du moine augustin Martin Luther va ouvrir pour la chrétienté occidentale une période radicalement nouvelle, d’innovations et de troubles très profonds: à défaut de savoir si les Thèses de Luther ont été effectivement disputées à Wittenberg, force est de constater que leur reproduction et leur diffusion très rapides par le biais de l’imprimerie constituent un phénomène radicalement nouveau, qui nous fait entrer de plain pied dans la logique de la publicistique moderne.
Dictionnaire historique de la Suisse
Musée des Beaux-Arts de Bâle
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jeudi 2 juin 2016
samedi 28 décembre 2013
L'écriture, c'est le pouvoir
Dans sa critique du «tableau», Jack Goody explique:
puisque celui-ci est essentiellement un procédé graphique (et fréquemment un procédé de culture écrite), il est possible que, par son caractère bidimensionnel et figé, il simplifie la réalité du discours oral au point de le rendre quasiment méconnaissable, et que donc il réduise notre compréhension au lieu de l’augmenter (La Raison graphique, trad. fr., Paris, 1979, p. 111).
Rappelons que l’auteur, dans son livre, cherche à déconstruire l’opposition ancienne entre le «primitif» et le «moderne», opposition traditionnellement fondée sur l’usage de l’écriture et des procédés d’écriture (notamment l’écriture alphabétique). C’est à partir des techniques d'écriture que se développe la «raison graphique», c’est-à-dire la pensée rationnelle de tradition occidentale. Jack Goody veut réhabiliter l’oralité et la «pensée sauvage» (pour reprendre la formule de Lévi-Strauss) aux deux niveaux, de l’en soi (la «pensée sauvage» n’est pas une forme de pensée moins évoluée), et du pour soi (son étude par les chercheurs occidentaux revient à la médiatiser par le biais des catégories de la pensée occidentale).
Nous ne discutons pas ici la problématique du tableau, mais voulons souligner le fait que, plus largement, la lecture d’un scientifique américain (par ex., un anthropologue) par un scientifique de tradition européenne réintroduit l’analyse du «pour soi». Jack Goody constate que son hypothèse de départ était erronée (nous étions trop préoccupés du «caractère unique de l’Occident», ouvr. cité, p. 31) et il s’efforce donc, dans son livre, de dépasser sa perspective a priori en prolongeant et en approfondissant son travail de recherche.
Cette problématique ne nous concerne que par ses prolongements. De fait, nous ne saurions plus de longue date, ni établir, ni justifier sur le plan scientifique une quelconque hiérarchie des cultures. L’historien du livre est aussi un historien de la lecture, il est par conséquent familier de l’articulation entre l’oralité et l’écriture, et il sait que cette articulation ne recouvre pas une hiérarchie a priori. S’il y a, de fait, hiérarchie, c’est que celle-ci est construite, et qu’elle correspond fondamentalement à une forme de pouvoir. Nous avons montré, dans L’Europe de Gutenberg (Paris, 2006), que
l’outil de la suprématie urbaine [était] constitué par la pratique et l’enregistrement de l’écrit. Le premier et décisif avantage de la ville lui est apporté par la maîtrise dans les domaines de la rationalité et des techniques de communication et de gestion, et par l’accumulation (y compris l’accumulation des richesses) que cette maîtrise autorise (p. 25).
Le pouvoir et la richesse sont liés à la maîtrise de l’écriture, et à la rationalité, donc à l'efficacité, que celle-ci permet (nous ne sommes pas si loin de la rationalité bureaucratique de Max Weber). Paradoxalement, l’écriture, et l’imprimerie, ne sont pas en soi synonymes de libération ni de liberté, comme l’ont théorisé de manière quelque peu idéaliste les philosophes de la fin du XVIIIe siècle: l’écriture, c’est aussi l'enregistrement, et l’élargissement de la lecture grâce à l’imprimerie s’accompagne bientôt de la mise en place d’institutions et de procédures de surveillance et de contrôle.
Les pouvoirs de l’écrit, pour reprendre un titre de Henri-Jean Martin, se déploient, certes, immédiatement, mais ils se déploient aussi a posteriori: c’est celui qui maîtrise l’écriture et sa pratique, qui se trouve en situation, et de facto en droit, de communiquer. L’histoire, en tant que récit du passé et en tant que discipline scientifique, se construit par la médiation de l’écrit, et ceux qui sont d’abord privilégiés par le récit sont logiquement ceux qui ont laissé des traces écrites. Or, la très grande majorité de la population échappe aux sources traditionnelles, et reste donc silencieuse. Même si, depuis plusieurs générations, l’historien s’efforce d’inventer (en s'inspirant souvent de l'anthropologie) de nouvelles sources pour mieux connaître et mieux questionner cet «homme du commun» et son environnement, dans le temps aussi, l’écriture, c’est le pouvoir. Au-delà des pétitions de principe (il faut réhabiliter les cultures orales!), une œuvre comme celle de Rudolph Schenda reste fondatrice à cet égard, s’agissant de l’articulation de l’oral et de l’écrit, tout comme de l'articulation de l’image et du texte.
Pour autant, les rapports de forces évoluent aussi avec le temps, et tout particulièrement avec les «révolutions» des formes de médiatisation -des médias. Nous avons signalé que l’imprimerie, qui correspond à un élargissement massif du public des lecteurs, était aussi le temps de mise en place de nouvelles structures et de nouvelles procédures de contrôle. L’équilibre bouge à nouveau en profondeur à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, quand la question de la médiatisation s’impose comme une question politique centrale. Il bouge encore plus aujourd’hui, avec les «nouveaux médias», dont l’un des avantages les plus sensibles est précisément de permettre, en principe, au plus grand nombre de prendre publiquement la parole… par exemple par le biais d’un blog.
puisque celui-ci est essentiellement un procédé graphique (et fréquemment un procédé de culture écrite), il est possible que, par son caractère bidimensionnel et figé, il simplifie la réalité du discours oral au point de le rendre quasiment méconnaissable, et que donc il réduise notre compréhension au lieu de l’augmenter (La Raison graphique, trad. fr., Paris, 1979, p. 111).
Rappelons que l’auteur, dans son livre, cherche à déconstruire l’opposition ancienne entre le «primitif» et le «moderne», opposition traditionnellement fondée sur l’usage de l’écriture et des procédés d’écriture (notamment l’écriture alphabétique). C’est à partir des techniques d'écriture que se développe la «raison graphique», c’est-à-dire la pensée rationnelle de tradition occidentale. Jack Goody veut réhabiliter l’oralité et la «pensée sauvage» (pour reprendre la formule de Lévi-Strauss) aux deux niveaux, de l’en soi (la «pensée sauvage» n’est pas une forme de pensée moins évoluée), et du pour soi (son étude par les chercheurs occidentaux revient à la médiatiser par le biais des catégories de la pensée occidentale).
Nous ne discutons pas ici la problématique du tableau, mais voulons souligner le fait que, plus largement, la lecture d’un scientifique américain (par ex., un anthropologue) par un scientifique de tradition européenne réintroduit l’analyse du «pour soi». Jack Goody constate que son hypothèse de départ était erronée (nous étions trop préoccupés du «caractère unique de l’Occident», ouvr. cité, p. 31) et il s’efforce donc, dans son livre, de dépasser sa perspective a priori en prolongeant et en approfondissant son travail de recherche.
Cette problématique ne nous concerne que par ses prolongements. De fait, nous ne saurions plus de longue date, ni établir, ni justifier sur le plan scientifique une quelconque hiérarchie des cultures. L’historien du livre est aussi un historien de la lecture, il est par conséquent familier de l’articulation entre l’oralité et l’écriture, et il sait que cette articulation ne recouvre pas une hiérarchie a priori. S’il y a, de fait, hiérarchie, c’est que celle-ci est construite, et qu’elle correspond fondamentalement à une forme de pouvoir. Nous avons montré, dans L’Europe de Gutenberg (Paris, 2006), que
l’outil de la suprématie urbaine [était] constitué par la pratique et l’enregistrement de l’écrit. Le premier et décisif avantage de la ville lui est apporté par la maîtrise dans les domaines de la rationalité et des techniques de communication et de gestion, et par l’accumulation (y compris l’accumulation des richesses) que cette maîtrise autorise (p. 25).
Le pouvoir et la richesse sont liés à la maîtrise de l’écriture, et à la rationalité, donc à l'efficacité, que celle-ci permet (nous ne sommes pas si loin de la rationalité bureaucratique de Max Weber). Paradoxalement, l’écriture, et l’imprimerie, ne sont pas en soi synonymes de libération ni de liberté, comme l’ont théorisé de manière quelque peu idéaliste les philosophes de la fin du XVIIIe siècle: l’écriture, c’est aussi l'enregistrement, et l’élargissement de la lecture grâce à l’imprimerie s’accompagne bientôt de la mise en place d’institutions et de procédures de surveillance et de contrôle.
Les pouvoirs de l’écrit, pour reprendre un titre de Henri-Jean Martin, se déploient, certes, immédiatement, mais ils se déploient aussi a posteriori: c’est celui qui maîtrise l’écriture et sa pratique, qui se trouve en situation, et de facto en droit, de communiquer. L’histoire, en tant que récit du passé et en tant que discipline scientifique, se construit par la médiation de l’écrit, et ceux qui sont d’abord privilégiés par le récit sont logiquement ceux qui ont laissé des traces écrites. Or, la très grande majorité de la population échappe aux sources traditionnelles, et reste donc silencieuse. Même si, depuis plusieurs générations, l’historien s’efforce d’inventer (en s'inspirant souvent de l'anthropologie) de nouvelles sources pour mieux connaître et mieux questionner cet «homme du commun» et son environnement, dans le temps aussi, l’écriture, c’est le pouvoir. Au-delà des pétitions de principe (il faut réhabiliter les cultures orales!), une œuvre comme celle de Rudolph Schenda reste fondatrice à cet égard, s’agissant de l’articulation de l’oral et de l’écrit, tout comme de l'articulation de l’image et du texte.
Pour autant, les rapports de forces évoluent aussi avec le temps, et tout particulièrement avec les «révolutions» des formes de médiatisation -des médias. Nous avons signalé que l’imprimerie, qui correspond à un élargissement massif du public des lecteurs, était aussi le temps de mise en place de nouvelles structures et de nouvelles procédures de contrôle. L’équilibre bouge à nouveau en profondeur à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, quand la question de la médiatisation s’impose comme une question politique centrale. Il bouge encore plus aujourd’hui, avec les «nouveaux médias», dont l’un des avantages les plus sensibles est précisément de permettre, en principe, au plus grand nombre de prendre publiquement la parole… par exemple par le biais d’un blog.
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samedi 17 novembre 2012
Pouvoirs de la ville, pouvoirs de l'écrit
En présentant il y a peu le concept d’infosphère, nous soulignions l’intérêt qu’il y aurait à pouvoir en articuler l’étude avec celle des pratiques et des représentations du pouvoir: si telle ou telle ville a une attractivité et une influence plus grandes, c’est aussi parce qu’elle dispose de ressources elles mêmes plus grandes dans le domaine de la constitution et de la gestion des stocks d’information. Nous savons que l’infosphère concerne d’abord tout ce qui relève du discours oral, qu’elle soit immédiate (un locuteur s’adresse à un ou à plusieurs auditeurs) ou à distance (par les techniques comme le téléphone, la radio, la télévision…).
Le concept intéresse aussi l’historien de l’écrit et du livre, qui y associera les bibliothèques, et tout ce qui relève de l’économie de l’écriture, de la manipulation des signes graphiques et de la circulation des informations: les imprimeries, les librairies et autres canaux de diffusion, la présence de l’écriture dans la rue (affiches, panneaux, inscriptions), sans oublier toutes sortes d’institutions plus ou moins spécialisées (des premiers périodiques de «nouvelles» aux agences de presse contemporaines). Même si la porosité autorisée par les nouveaux médias informatiques fait de l’information et de la communication un attribut aujourd’hui constamment présent dans la vie quotidienne (jusqu’aux pratiques actuelles des téléconférences, ou encore du télé-enseignement, et plus largement du télétravail), l’avantage reste toujours acquis à la ville, et à la grande ville, par rapport à l’environnement rural.
Mais le contrôle exercé par la ville, grâce aux pratiques de l’écrit, sur le son plat-pays, n’est pas un phénomène d’aujourd’hui –nous évoquions à ce propos l’exemple du Dénombrement de Bethléem. Une autre toile d’un autre Breughel reprend le thème, de manière quelque peu satyrique: il s’agit de l’Avocat des paysans, peint par Pieter Breughel à Anvers dans les premières décennies du XVIIe siècle (1620). L’avocat (mais il s’agit peut-être du notaire?) est un technicien de l’écrit, et sa maîtrise lui permet de dominer les arcanes d’une administration judiciaire dont les paysans ont trop souvent besoin. Il s’est arrêté au bourg, où il a peut-être un bureau temporaire (à moins qu’il ne reste quelques jours à l’auberge?), et c’est là qu’il reçoit les plaignants. Plus richement habillé, il est enfoui sous des masses de paperasses et de procédures: son statut social et ses revenus viennent de ce qu’il connaît les techniques de l’écrit et du droit.Un jeune clerc tient le secrétariat près de la porte.
Les détails sont savoureux (la physionomie des personnages!), dans cette scène presque balzacienne. Les paysans se présentent respectueusement, le couvre-chef à la main, et certains apportent des volailles, des fruits, ou encore un panier d’œufs, à titre de paiement. Un jeune homme de bonne condition est debout près de l’avocat: un autre clerc? Nous penserions plutôt à quelque fils de bonne famille venu quémander l’ouverture d’un crédit. La maîtrise de l’écriture crée, au sens propre, de la richesse et du pouvoir: elle assure notamment la maîtrise de circuits financiers fondés sur le «papiers», alias des valeurs (lettres de change, billets à ordre) qui sont les premiers instruments du crédit.
Un Almanach (calendrier) est collé au mur, peut-être comme symbole d’un système de mesure du temps lié à l’écriture et au travail de l’écriture: on passe du temps «naturel» des saisons et des fêtes religieuses, le temps du village, au temps de l’administrateur (les impôts!) et du financier (le calcul des redevances et des taux d’intérêt). Hypothèse confirmée par le sablier sur la table: on rétribuera le juriste aux heures consacrées à telle ou telle affaire. Tous les détails sont signifiants, qui désignent la rupture entre la société rurale et une modernité articulant la chose écrite avec le passage à une autre perception du temps et l'invention d’un autre modèle de travail.
Ce sont les catégories liées à l’écrit qui, de plus en plus évidemment, assurent la maîtrise de la ville, de ses administrateurs et de ses financiers sur le monde de la campagne.
Plusieurs versions du tableau sont connues, dont l'une au Musée Groeningue de Bruges, et une autre dans une collection privée espagnole.
Le concept intéresse aussi l’historien de l’écrit et du livre, qui y associera les bibliothèques, et tout ce qui relève de l’économie de l’écriture, de la manipulation des signes graphiques et de la circulation des informations: les imprimeries, les librairies et autres canaux de diffusion, la présence de l’écriture dans la rue (affiches, panneaux, inscriptions), sans oublier toutes sortes d’institutions plus ou moins spécialisées (des premiers périodiques de «nouvelles» aux agences de presse contemporaines). Même si la porosité autorisée par les nouveaux médias informatiques fait de l’information et de la communication un attribut aujourd’hui constamment présent dans la vie quotidienne (jusqu’aux pratiques actuelles des téléconférences, ou encore du télé-enseignement, et plus largement du télétravail), l’avantage reste toujours acquis à la ville, et à la grande ville, par rapport à l’environnement rural.
Mais le contrôle exercé par la ville, grâce aux pratiques de l’écrit, sur le son plat-pays, n’est pas un phénomène d’aujourd’hui –nous évoquions à ce propos l’exemple du Dénombrement de Bethléem. Une autre toile d’un autre Breughel reprend le thème, de manière quelque peu satyrique: il s’agit de l’Avocat des paysans, peint par Pieter Breughel à Anvers dans les premières décennies du XVIIe siècle (1620). L’avocat (mais il s’agit peut-être du notaire?) est un technicien de l’écrit, et sa maîtrise lui permet de dominer les arcanes d’une administration judiciaire dont les paysans ont trop souvent besoin. Il s’est arrêté au bourg, où il a peut-être un bureau temporaire (à moins qu’il ne reste quelques jours à l’auberge?), et c’est là qu’il reçoit les plaignants. Plus richement habillé, il est enfoui sous des masses de paperasses et de procédures: son statut social et ses revenus viennent de ce qu’il connaît les techniques de l’écrit et du droit.Un jeune clerc tient le secrétariat près de la porte. Les détails sont savoureux (la physionomie des personnages!), dans cette scène presque balzacienne. Les paysans se présentent respectueusement, le couvre-chef à la main, et certains apportent des volailles, des fruits, ou encore un panier d’œufs, à titre de paiement. Un jeune homme de bonne condition est debout près de l’avocat: un autre clerc? Nous penserions plutôt à quelque fils de bonne famille venu quémander l’ouverture d’un crédit. La maîtrise de l’écriture crée, au sens propre, de la richesse et du pouvoir: elle assure notamment la maîtrise de circuits financiers fondés sur le «papiers», alias des valeurs (lettres de change, billets à ordre) qui sont les premiers instruments du crédit.
Un Almanach (calendrier) est collé au mur, peut-être comme symbole d’un système de mesure du temps lié à l’écriture et au travail de l’écriture: on passe du temps «naturel» des saisons et des fêtes religieuses, le temps du village, au temps de l’administrateur (les impôts!) et du financier (le calcul des redevances et des taux d’intérêt). Hypothèse confirmée par le sablier sur la table: on rétribuera le juriste aux heures consacrées à telle ou telle affaire. Tous les détails sont signifiants, qui désignent la rupture entre la société rurale et une modernité articulant la chose écrite avec le passage à une autre perception du temps et l'invention d’un autre modèle de travail.
Ce sont les catégories liées à l’écrit qui, de plus en plus évidemment, assurent la maîtrise de la ville, de ses administrateurs et de ses financiers sur le monde de la campagne.
Plusieurs versions du tableau sont connues, dont l'une au Musée Groeningue de Bruges, et une autre dans une collection privée espagnole.
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samedi 7 mai 2011
Verba volant, scripta manent
La tradition est celle fondée par l’apôtre Paul, «le verbe tue, mais l’esprit donne la vie» (II Cor., 3-6), formule qui explicite l’idée selon laquelle la signification n’est pas dans le signifiant, mais dans le message que l’on veut s’approprier (le signifié). Les signifiants (les mots) fonctionneraient de manière en quelque sorte transparente. Par suite, jusqu’au XIe siècle, les textes écrits et lus sont considérés comme la partie immergée du complexe plus vaste constitué par le discours et par ses significations possibles. Le discours n’est pas perçu comme relevant d’un champ d’analyse distinct, et l’«esprit» est privilégié par rapport à la littéralité des «mots».
De plus, nous sommes dans des sociétés de l’oralité, dans lesquelles les textes sont lus le plus souvent plus ou moins oralement, soit que la lecture se fasse à haute voix à un ou des auditeurs, soit qu’on lise pour soi-même en murmurant: l’oreille prime sur l’œil. Dans cette citation des Actes des apôtres, l’«Éthiopien» lit pour lui-même à voix haute, mais il ne «comprend» pas «ce qu’il lit» et dont l’«esprit» lui reste obscur:Un eunuque (…) venu à Jérusalem (…) s’en retournait, assis sur son char et lisait le prophète Isaïe. (…) Philippe accourut et entendit l’Éthiopien qui lisait le prophète Isaïe. Il lui dit:
- Comprends-tu ce que tu lis?
Il répondit:
-Comment le pourrais-je, si quelqu’un ne me guide? Et il invita Philippe à monter et à s’asseoir avec lui (…).
L’eunuque dit à Philippe: -Je te prie, de qui le prophète parle-t-il? Alors, Philippe, ouvrant la bouche… (Actes, VIII, 27-35)
Laissons de côté le problème de l’intermédiaire qui sera en mesure de dévoiler et d’expliciter un «esprit» du texte par ailleurs inaccessible au plus grand nombre. Claudius de Turin comparera même la lettre à un «voile» qui masque la signification du discours: «Bénis soient les yeux qui voient l’Esprit au travers du voile de la lettre». La métaphore usuelle du corps (le texte) et de l’âme (sa signification) donne naturellement le privilège à cette dernière: lorsque Jérôme traduit la Vulgate, il s’attache lui aussi à l’esprit du texte plutôt qu’au mot à mot et à la littéralité.
Dans cette configuration, la hiérarchie du mot écrit et du mot oralisé est inversée. Alberto Manguel a donc raison de souligner le contresens fait sur la citation latine: les mots écrits «demeurent» parce qu’ils sont silencieux, prisonniers de leur page, et comme endormis, voire morts. C’est la lecture (et l'explication) qui les libèrera et qui les transmuera en ces mots parlés, vivants et qui sont l’esprit même. La bonne interprétation de la formule Verba volant, scripta manent illustre en définitive la justesse de la théorie: il faut l’expliciter.
(Alberto Manguel, Une Histoire de la lecture, trad. fr., Arles, Actes Sud, 1998).
(Alberto Manguel, Une Histoire de la lecture, trad. fr., Arles, Actes Sud, 1998).
Cliché: Évangiles de Liessies, détail de la miniature ouvrant l'Évangile de Jean: l'Esprit inspire l'apôtre (Avesnes, Cercle archéologique et historique). Voir aussi un autre billet sur le même sujet, appuyé sur le Christ et les docteurs de l'Église, tableau attribué à Dürer.
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mercredi 20 avril 2011
Le livre de pierres
Voici en effet une implantation chrétienne particulièrement ancienne, mais une région qui se trouvera aussi au cœur des luttes religieuses de la seconde moitié du XVIe siècle : Calvin est à Poitiers en 1534, et la communauté protestante de la ville est l'une des trois premières de France au XVIe siècle -mais les
Protestants sont aussi présents à Chauvigny et à La Roche-Posay, c'est-à-dire non loin de Leignes.
L’église de Leignes est ravagée en 1567, mais, partir de 1681, c'est la répression violente orchestrée par l'intendant Marcillac. Le protestantisme émigre ou se réfugie au «désert», et l'église de Leignes, entre autres, sera bientôt remise au culte catholique : c’est le P. Olivier Siret qui est curé au début du XVIIe siècle (1613).
Or, ce curé se considère réellement comme en terre de mission, et il travaille à parer son église de sentences gravées qui condamnent le protes-tantisme, qui exhortent à la piété ou encore qui donnent quelques notations à caractère historique. L'ensemble se place évidemment dans l’ordre de l’épigraphie, mais selon une logique qui s’assimile presque aux graffitis et autres inscriptions politiques qui se présentent notamment, jusqu'à aujourd'hui, sur les murs dans l’espace public.
On sait que le bâtiment de l’église marque le cœur de la vie de la paroisse sous l’Ancien Régime, et qu'il est le lieu en quelque sorte naturel des proclamations. Le P. Siret se sert de son église comme d’un véritable support pour publier une manière d’abrégé des principaux articles de la foi et un certain nombre d’autres sentences, tant en latin qu’en français.
Donnons quelques-unes de ces formules remarquables. À l’extérieur, près du porche: «Foy, Espérance, Charité» (cliché 1). Et encore une admonestation : «Te souvienne de la mo[r]r, du jugem[e]n[t], du paradis et de l’enfer» (cliché 2). À l’intérieur, quantité d’autres inscriptions, dont certaines font référence à l’histoire de l’église elle-même (par exemple: « Je fus ruynée l’an 1567 par les hérétiques …», cf. cliché 3).
L'église de Leignes nous fait repenser au célèbre passage de Notre-Dame de Paris où Victor Hugo compare la cathédrale à un livre de pierres. Elle confirme l'inadéquation de l'appellation comme "Bibles des pauvres" de livres qui, de fait, ne sont pas destinés aux "pauvres": le livre n'est pas une "Bible des pauvres", mais l'église l'est plus probablement comme livre. Enfin, cet exemple confirme aussi la complexité qui est celle des systèmes de la communication écrite dans les sociétés d'Ancien Régime, tout en appelant à s'interroger sur un certain nombre de problèmes plus précis -comme celui du taux d'alphabétisation et du niveau de pénétration par le livre dans la région considérée en ces débuts du XVIIe siècle.
vendredi 10 septembre 2010
Newsletter en histoire du livre
La Fabbrica del libro (sous-titrée: Bolletino di storia dell’editoria in Italia) est un bulletin donnant deux fois par an des informations sur l’histoire du livre et de l’édition en Italie. La publication en est à sa seizième année, et le numéro 2010/1 propose en 48 pages des articles sur les archives éditoriales (par Gabriele Turi), sur différentes recherches en cours (un libraire autrichien à Venise de 1817 à 1868, un éditeur d’art milanais de l’après-guerre, etc.) et sur la collection des «Libri bianchi» publiée par Einaudi de 1957 à 1966 (par Irene Mordiglia). Le lecteur y trouvera aussi un article nécrologique (à la suite du décès de Roberto Bonchio) et un certain nombre d’autres contributions. Parmi celles-ci, arrêtons-nous un instant sur le «témoignage» (sous la rubrique Testimonianze) de Giorgio Lucini sur la maison milanaise des Lucini fondée en 1924.
Cette note de quelques pages attire en effet l’attention sur une source apparemment trop négligée des historiens du livre, tout au moins en France (au contraire, par exemple, de la pratique au Québec, et d’une manière générale au Canada): il s’agit des archives orales. À l’heure où la «troisième révolution du livre» déploie ses effets de manière de plus en plus sensible et où les «nouveaux médias» semblent sans cesse monter en puissance, à l’heure aussi où l’attention du public est mobilisée en faveur de savoir-faire et de connaissances qui seraient en voie de disparition, il paraît d’autant plus intéressant de recueillir les témoignages de professionnels qui ont été témoins d’un certain nombre d’évolutions ayant marqué la seconde moitié du XXe siècle et qui, pour la plupart, sont aujourd’hui relativement âgés. Nous pensons aussi bien à d’anciens «typos» et ouvriers du livre qu’à des acteurs du monde de l’édition, de la diffusion, de la presse périodique, voire des bibliothèques, etc.
Les Newsletters privilégient aujourd’hui la forme numérique (à l’image des Nouvelles du livre ancien en France): il est d’autant plus réconfortant de rencontrer une expérience durable qui utilise encore le support du papier. Le calcul est probablement fondé: nous recevons tous quotidiennement une information écrasante par Internet, de sorte que l’hypothèse n’est pas toujours vérifiée, qui voudrait que l’accessibilité totale de tel ou tel bulletin ou autre soit garante de sa consultation effective. Au contraire, l’information sur papier s’appuie sur la durabilité, et elle peut être consultée partout et à tête reposée, de sorte que sa «rentabilité» est très probablement bien plus élevée que si elle était donnée sur Internet. Il faut rendre hommage aux responsables de la publication de La Fabbrica del libro pour leur ténacité en définitive couronnée de succès.
L’index des années 1995-2000 de La Fabbrica del libro est accessible à l’adresse Internet suivante: http://fondazionemondadori.it. Le directeur de la publication est notre collègue Gabriele Turi (auteur par ailleurs d’une Storia dell’editoria nell’Italia contemporanea, Florence, 1997), et le bulletin est adressé gratuitement à quiconque en fait la demande motivée (gobbo.fdl@libero.it).
Signalons d'autre part que Madame Florence Descamps organise un séminaire hebdomadaire consacré à «Histoire des organisations et archives orales», dans le cadre de l’École pratique des hautes études, IVe Section (Paris). Puisse l’exemple de nos collègues italiens susciter des vocations de ce côté-ci des Alpes, surtout s'agissant d'histoire du livre!
Cette note de quelques pages attire en effet l’attention sur une source apparemment trop négligée des historiens du livre, tout au moins en France (au contraire, par exemple, de la pratique au Québec, et d’une manière générale au Canada): il s’agit des archives orales. À l’heure où la «troisième révolution du livre» déploie ses effets de manière de plus en plus sensible et où les «nouveaux médias» semblent sans cesse monter en puissance, à l’heure aussi où l’attention du public est mobilisée en faveur de savoir-faire et de connaissances qui seraient en voie de disparition, il paraît d’autant plus intéressant de recueillir les témoignages de professionnels qui ont été témoins d’un certain nombre d’évolutions ayant marqué la seconde moitié du XXe siècle et qui, pour la plupart, sont aujourd’hui relativement âgés. Nous pensons aussi bien à d’anciens «typos» et ouvriers du livre qu’à des acteurs du monde de l’édition, de la diffusion, de la presse périodique, voire des bibliothèques, etc.
Les Newsletters privilégient aujourd’hui la forme numérique (à l’image des Nouvelles du livre ancien en France): il est d’autant plus réconfortant de rencontrer une expérience durable qui utilise encore le support du papier. Le calcul est probablement fondé: nous recevons tous quotidiennement une information écrasante par Internet, de sorte que l’hypothèse n’est pas toujours vérifiée, qui voudrait que l’accessibilité totale de tel ou tel bulletin ou autre soit garante de sa consultation effective. Au contraire, l’information sur papier s’appuie sur la durabilité, et elle peut être consultée partout et à tête reposée, de sorte que sa «rentabilité» est très probablement bien plus élevée que si elle était donnée sur Internet. Il faut rendre hommage aux responsables de la publication de La Fabbrica del libro pour leur ténacité en définitive couronnée de succès.
L’index des années 1995-2000 de La Fabbrica del libro est accessible à l’adresse Internet suivante: http://fondazionemondadori.it. Le directeur de la publication est notre collègue Gabriele Turi (auteur par ailleurs d’une Storia dell’editoria nell’Italia contemporanea, Florence, 1997), et le bulletin est adressé gratuitement à quiconque en fait la demande motivée (gobbo.fdl@libero.it).
Signalons d'autre part que Madame Florence Descamps organise un séminaire hebdomadaire consacré à «Histoire des organisations et archives orales», dans le cadre de l’École pratique des hautes études, IVe Section (Paris). Puisse l’exemple de nos collègues italiens susciter des vocations de ce côté-ci des Alpes, surtout s'agissant d'histoire du livre!
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