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jeudi 27 avril 2017

Le temps caractéristique (4)

Poursuivons un instant sur le «temps caractéristique», pour attirer l’attention sur un phénomène apparemment contradictoire: le raccourcissement du temps caractéristique a pour effet, paradoxalement, de renforcer les inégalités spatiales –et sociales.
Nous avons évoqué dans le dernier billet les transformations qui se produisent dans l’Allemagne de la Réforme où, en quelques semaine, il est devenu possible non seulement de rédiger et de diffuser un texte imprimé, mais aussi d’y répondre et d’engager éventuellement une polémique par le biais du média. Lorsque le libraire-imprimeur de Bâle, Adam Petri, publie, sans doute dans les premiers mois de 1518, une édition des 95 Thèses innovant radicalement sur la forme (il s’agit non plus d’un placard, comme à Leipzig et à Nuremberg, mais d’un petit quarto de quelques feuillets), il précise, en tête du texte, l’objet qui est le sien :
Quare petit ut qui non possunt verbis praesentes nobiscum disceptare, agant id literis absentes [= C’est pourquoi il demande à ceux qui ne peuvent pas discuter directement en paroles avec nous, de le faire de loin, par le biais de l’écrit].
La circulation est très facilitée dans deux cas de figures et, d’abord, par la proximité des grands routes et des principaux itinéraires: c’est par leur biais que transitent les voyageurs, diplomates, négociants, étudiants et autres, c'est eux que suivent les correspondances et les nouvelles, mais aussi les marchandises (dont les livres) à travers l’Europe, par voie de terre ou de mer. Au début du XVIe siècle, la traversée de la côte espagnole à Naples peut ne demander que quatre jours, et les 600 km de la route postale de Malines à Augsbourg représentent vingt-trois relais, soit une distance qui peut être parcourue en moins d’une semaine.
Le second dispositif, évidemment lié au premier, distingue les géographies les plus avancées, celles où la densité de population est supérieure, où la richesse est plus grande et où le maillage du réseau des petites villes et des villes moyennes est plus serré –au premier chef, la géographie de la grande dorsale européenne conduisant des Pays-Bas à l’Italie du Nord par la vallée du Rhin et les cols des Alpes. Les échanges y sont renforcées, de nouvelles pratiques sont rendues possible, par ex. le développement des correspondances privées.
La nouvelle de la mort de Claude de France à Blois le 26 juillet 1524 arrive à Paris dès le 28 (190km: 95km/jour). De même, le désastre de Pavie (24 février 1525) est-il connu dans la capitale dès le 7 mars, soit onze jours après l’événement, pour un peu moins de 900km (82km/jour, malgré la traversée des Alpes).
A contrario, nous voici dans la géographie de l’écart, un mot digne d'être médité: la distance Paris-Cherbourg représente quelque 350km, qui peuvent être parcourus en quatre jours. Le sire de Gouberville, dans son manoir du Mesnil-au-Val, n’est guère éloigné que d’une douzaine de kilomètres de la capitale du Cotentin: pourtant, lorsque Henri II meurt brutalement à Paris, le 30 juin 1559, il n’apprend la nouvelle que fortuitement, par un proche allé à Cherbourg, le 17 juillet (les 350km ont donc été parcourus en 17 jours, soit à peine une vingtaine de kilomètres par jour, et un décrochage radical entre la ville centre et le plat-pays).
Bien évidemment, il faut prendre en considération le décalage entre le courrier le plus rapide (un courrier annonçant la défaite et la capture eu roi…) et le rythme des échanges ordinaires: pour autant, l’opposition entre géographies plus ou moins favorisées n’en reste pas moins très profonde. Cette opposition reste encore d’actualité en France à partir des années 1740, lorsque s’engage la «grande mutation» des routes avec la construction du réseau des nouvelles routes royales: en 1776, on a construit 14 000km de «nouvelles chaussées», qui rejoignent la capitale aux frontières du royaume et aux chefs-lieux des différentes généralités, mais aussi entre elles les grandes villes de province.
Le résultat est une accélération et une densification très sensibles des échanges, phénomène qui accompagne, pour Guy Arbellot, «le processus de libération physique et intellectuelle qui devait amener les Français au seuil de la Révolution». Si les échanges ordinaires suivent les rythmes anciens, soit au plus une cinquantaine de kilomètres par jour, les cartes isochrones publiées par Guy Arbellot montrent que, sur une période de quinze ans, les nouvelles diligences ont divisé par deux les durées des grands trajets et abouti à une intégration bien plus grande de la géographie du royaume (cf cliché).
Cartes isochrones des grandes routes du royaume, 1765 et 1780 (© Guy Arbellot, sur le site Persée)
Les changements sont immenses. Dans sa bourgade de La Fontaine-Saint-Martin, Louis Simon date la mutation du moment où il a «vu aligner la grande route du Mans à La Flèche à travers les champs les prés et les landes». Et d’ajouter :
Avant que les routes fussent faites, le peuple n’était habillé que de serge sur fil, encore les plus aisés. Les autres n’étaient habillés que de toile barrée noir et blanc et quelques uns de breluche. Ce sont les grandes routes qui ont facilité le commerce et qui nous ont procuré les marchandises étrangères attendu, que les transports n’étaient [plus] si chers…
P. A. Demachy, Vue de Tours depuis le pont de la Loire, 1787 (© Musée des Beaux-Arts)
La rupture est encore plus sensible dans les centre principaux, dont la configuration est fréquemment bouleversée par l’arrivée de la route. Celle-ci déboule en tranchée au-dessus de Tours, sur la rive droite de la Loire, en 1757, le pont sur le fleuve est achevé en 1779, et le nouvel axe majeur de la ville, la rue Royale, a été ouvert dans son prolongement dès 1777. En quelques années, l’urbanisation, jusque-là orientée sur le quai de Loire, pivote de 90°, l’axe de référence devenant celui de la route de Paris. On entre désormais en ville par le nord, où une  place monumentale est aménagée, avec le nouvel Hôtel-de-Ville élevé en 1776.
Pourtant, dès que l’on s’écarte des grands itinéraires, la situation change du tout au tout, quand nous quittons l’espace des échanges et de l’information modernes pour celui de l’oralité, de la rumeur, des fake news et des «peurs». La rupture est celle de la géographie: même si Arthur Young s'étonnera du «manque de circulation» qu'il observe en France par rapport à l'Angleterre, l'espace moderne fonctionne d'abord comme un système en réseau, quand l'espace traditionnel reste constitué par un emboîtement de surfaces plus ou moins fermées.

Guy Arbellot, « La grande mutation des routes de France au XVIIIe siècle », dans AESC, 1973 (28), p. 765-791.

lundi 13 février 2017

En France, sous la Révolution: inventer les bibliothèques

La période de la Révolution marque bien évidemment une césure radicale dans l’histoire des bibliothèques françaises. L’abolition des privilèges, décidée dans la nuit du 4 août 1789, entraîne de fait la disparition de la société tripartite organisée par ordres. Par suite, les décrets des 2-4 novembre 1789 mettent les biens de l’Église «sous la main de la Nation», à charge pour celle-ci d’en tirer les revenus suffisants pour rétribuer les prêtres, pour prendre en charge un certain nombre de fonctions nouvelles et pour administrer les bâtiments. Mais personne n’a anticipé l’ampleur des problèmes, encore moins lorsque les premiers biens nationaux sont proposés à la vente, et qu’il faut vider les lieux.
Soit l’exemple de la riche province de Touraine. La ville même de Tours vient d’être complètement restructurée par la traversée de la  route royale, achevée par le Pont de Pierre, en 1779: elle s’organise désormais non plus par rapport au fleuve, mais par rapport à un axe Nord-Sud qui relie les deux cités originelles, du bourg Saint-Martin et de la cathédrale Saint-Gatien. L’archevêché est l’un des principaux de l’Église de France, tandis que les deux grands chapitres, de Saint-Gatien et de Saint-Martin constituent des institutions prestigieuses et très fortunées. Le troisième grand établissement religieux est celui de Marmoutier, sur la rive droite du fleuve. Ces trois communautés représentent l'essentiel des confiscations faites en matière de livres, quand le directoire du nouveau département fait procéder à la mise sous scellés des archives et des bibliothèques, dont on entreprend le catalogage. À Marmoutier, le travail est confié à Dom Jean-Joseph Abrassart (1759-1800), tourangeau d’origines, secrétaire du chapitre et bibliothécaire, et comme tel signataire du Cahier de doléances présenté par le chapitre aux États Généraux. Les archives sont quant elles remises à l’ancien archiviste de Saint-Gatien, promu archiviste du district.
Les collections de livres, sont d’abord réunies en désordre dans le «dépôt littéraire» du cloître Saint-Martin, avant que le district ne décide, en novembre 1792, de faire surseoir à la vente du couvent des Filles de l’Union chrétienne pour y établir les deux nouvelles institutions, d’une part, la Bibliothèque, alors encore enrichie à la suite des confiscations des biens des émigrés; d’autre part, le «Dépôt d’arts et de sciences», alias le Musée. Dom Abrassart reste en charge des livres.
Même si l’urgence domine, les affaires sont souvent conduites par les héritiers de certaines dynasties bourgeoises d’Ancien Régime. Les Veau-Delaunay en sont l’exemple, depuis Louis Veau-Delaunay, receveur municipal de Tours († 1744); son fils est député de la paroisse Saint-Hilaire de 1757 à 1764; le petit-fils, Athanase (1751-1814), est un juriste, mais qui se pique d'écrire, et qui s’engage pleinement dans l’action publique au niveau de sa ville. Siégeant à l’Assemblée des notables à partir de 1787, il est membre du corps de ville au début de la Révolution, puis membre du directoire du département. Bibliophile (nous conservons le catalogue de sa bibliothèque : Bibl. de Tours, ms 1699), il rédige en février 1793 un rapport en vue de prendre toutes les dispositions nécessaires pour transformer le dépôt littéraire de Tours en bibliothèque ouverte au public…
Le département fait alors transporter les volumes au troisième étage du superbe palais de l’Archevêché, où la bibliothèque est effectivement ouverte, trois jours par semaine de 10 à 14h à compter du 21 octobre suivant. Abrassart tient le discours inaugurale, et poursuit activement le catalogue du fonds (Bibl. de Tours, ms 1482).
Le décret du 25 février 1795 impose de créer une École centrale par département, et d’y intégrer Bibliothèque et Musée: à Tours, l’École sera elle aussi établie dans l’ancien archevêché, et confiée à la direction de Veau-Delaunay. Abrassard reste en place, mais son suicide soudain, à quarante et un ans, entraîne la nomination d'un bibliothécaire que l’on dira «d’occasion», Jean-Louis Chalmel, dont toute la carrière s’est faite dans différentes instances administratives, et jusqu’au Conseil des Cinq cents.
Le bouleversement majeur survient lorsque les Écoles centrales sont supprimées, et surtout lorsque la signature du Concordat suppose de restituer une partie de ses biens confisqués à l’Église, dont précisément le palais… (5 mars 1803). Les collections, 30 à 35000 volumes, sont alors stockées en désordre à la Visitation, puis, lorsque le préfet décide à son tour d’y transférer ses services, dans sept «salles basses» de l’ancienne Intendance, et laissés pratiquement à l’abandon (1808). Quant à Chalmel, il est destitué en 1807… 
Le palais archiépiscopal, à l'ombre de la cathédrale
Des autorités locales soumises à de très fortes pressions, et qui doivent organiser de manière stable une administration nouvelle; des embarras financiers permanents et une urgence quotidienne en matière de maintien de l’ordre, de sécurité et d’approvisionnement; une présence très sourcilleuse de l’État, mais un désordre longtemps induit par des changements politiques brutaux et très profonds: il est presque inévitable que, dans cette conjoncture, la gestion des livres confisqués et la mise en place de bibliothèques au sens propre, n’apparaissent que comme une obligation secondaire, et les livres eux-mêmes comme une variable d'ajustement. Nous sommes dans l'ordre de l'improvisation.
Dans le cas d’une grande ville comme Tours, la situation est a priori moins mauvaise, parce que l’on dispose effectivement d’un certain nombre de compétences nécessaires à la fonction de bibliothécaire. Pourtant, la stabilisation ne se fera que très lentement. Depuis 1811, la Bibliothèque fonctionne à nouveau, même si médiocrement, quand Amand Mame acquiert en 1825 le bâtiment de l’ancienne Intendance pour y établir son imprimerie... Malgré les efforts d’organisation, les pertes ne cessent pas, et Libri lui-même  «visitera» le dépôt de Tours, dont il soustraira encore quelques pièces particulièrement exceptionnelles, dont un Pentateuque  du VIIe siècle…
La reconnaissance de la spécificité d’une Bibliothèque publique supposerait de disposer d’un local spécifique et adapté à ses fonctions, d'un budget et et d’un personnel spécialisé: un phénomène qui ne s’imposera en fait qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

mardi 25 mai 2010

Bibliothèques et gestion administrative

La presse quotidienne régionale aussi traite parfois de problèmes relatifs aux bibliothèques. C'est ainsi que la Nouvelle République du samedi 22 mai 2010 nous propose (p. 13) un article de Laurence Texier consacré au 56e congrès de l’Association des bibliothécaires français (ABF), qui s’est tenu à Tours la semaine dernière. L’ordre du jour portait sur les rapports entre les bibliothèques et l'argent : sont intervenus notamment Didier Guilbaud, directeur du livre et de la lecture publique de Touraine, Régis Rech, directeur de la Bibliothèque municipale de Tours, et Patrick Bourdy, conseiller général en charge de la Culture.
Les bibliothèques créent de la richesse, mais celle-ci n’apparaît dans les bilans comptables que de manière marginale. L’investissement consenti pour sa bibliothèque par une collectivité comme une ville ou une institution d'enseignement, doit être évalué en fonction de multiples retombées : service de lecture publique, infrastructure disponible pour l’étude et la recherche, image et attractivité, animations, rencontres, etc.
Selon la définition de Patrick Bazin, la bibliothèque fonctionne, aujourd’hui comme hier, comme un « espace public de la connaissance » : sa vocation est de rassembler et d’organiser les documents (imprimés, numériques, multimédias, bases de données, etc.) pour les mettre à disposition de tous, en répondant à toutes sortes d’attentes et aux demandes les plus diverses. Une étude récente prouve que la qualité de la formation scolaire est directement créatrice de richesses pour la collectivité : la bibliothèque se place précisément dans cette même logique.
Mais l’idée, banale chez certains gestionnaires, selon laquelle un service doit être payant pour être considéré (selon l’adage bien connu, « ce qui est gratuit n’a pas de valeur ») est une idée fausse : quel que soit le montant des abonnements, ceux-ci ne balanceront jamais de manière significative les dépenses engagées pour la bibliothèque, et les dommages collatéraux entraînés par la « mise à niveau » des tarifs peuvent être bien supérieurs au bénéfice comptable trompeur qui en découlera… peut-être.
Or, le même numéro de  la Nouvelle République revient incidemment (p. 17) sur la question du service rendu par la bibliothèque. L’article de Delphine Courtier s’intitule : « Le samedi à la bibliothèque, la place est comptée ! » Et d’expliquer : « Période d’examens oblige, les bibliothèques sont bondées. Le samedi, c’est presque mission impossible de trouver une place à la bibliothèque centrale » [de Tours]. Car le premier service rendu par une bibliothèque, c’est son accessibilité : l’insuffisance des places de lecture et l’étroitesse des horaires d’ouverture peuvent en effet constituer des obstacles au bon fonctionnement du service.
Nous ne sommes plus de longue date à l’époque où les bibliothèques municipales étaient en France fermées le lundi, mais ouvertes le reste de la semaine, matin et après-midi, et souvent jusqu’à 19h. Nous ne sommes plus à l’époque où Henri-Jean Martin rapportait aux étudiants que nous étudions son expérience de directeur de la Bibliothèque de Lyon : la salle de lecture y était ouverte le dimanche matin et le directeur y passait régulièrement ce jour-là, parce que c’était le moment où il pouvait rencontrer certains lecteurs, s’informer des travaux des uns et des autres, éventuellement donner des conseils d’orientation dans les fonds et nouer des collaborations.
Nous ne sommes plus non plus à l’époque encore plus lointaine où, à Charlemagne, dans les dernières années avant le baccalauréat, le jeune lycéen que j’étais pouvait traverser la Seine et s’inscrire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève pour y travailler et y préparer ses exposés. Aujourd’hui, tous ceux qui passent place du Panthéon y remarquent la file des étudiants attendant qu’une place se libère dans la grande salle de lecture pour pouvoir enfin travailler (ne parlons pas d'y accueillir des lycéens!). Qu’une ville universitaire comme Paris, qui constituerait globalement le plus gros campus du monde et qui dispose de ressources inestimables en matière de bibliothèques publiques, ne soit pas en mesure de fournir des conditions de travail normales aux étudiants qui le souhaitent et qui ont payé pour cela, en dit long sur les insuffisances de notre organisation, et sur les coûts qui en dérivent pour toute la collectivité.
Inversement, une certaine intégration est facteur d’enrichissement, d’efficacité et d’économies bien réelles. À Tours, la Bibliothèque universitaire des Lettres est située dans le centre de la ville, mais, nous dit  Delphine Coutier, elle est fermée le samedi après-midi et pendant une partie des vacances scolaires. À quelques centaines de mètres à peine, la Bibliothèque municipale rend les mêmes services d’une bibliothèque d’études, mais dans des conditions parfois difficiles. Or, un coup d’œil à l’étranger nous montre que d’autres systèmes fonctionnent. Les bibliothèques allemandes d'étude et de recherche constituent souvent des services communs, ouverts librement aux étudiants et aux lecteurs qui le souhaitent : à la Bibliothèque régionale et universitaire de Dresde, on accède sans même prendre de carte d’inscription (donc gratuitement) aux centaines de milliers de volumes, périodiques, CD, DVD, etc., disponibles en libre accès. Si l’on souhaite travailler sur les collections conservées en magasin, à la Réserve, etc., ou encore emprunter, une carte de lecteur sera nécessaire, mais elle est elle aussi gratuite. Les places sont en nombre suffisant, malgré le succès de la nouvelle Bibliothèque, et les salles sont ouvertes de 8h à minuit en semaine, et à 18h le dimanche.

Robert Barro, Jong-Wha Lee, « A new data set of educational attainment in the world, 1950-2010 », NBER working paper, 15 902, avril 2010.
Bibliothèque de Dresde (SLUB) : http://www.slub-dresden.de/
Cliché: un des magasins en libre accès de la Bibliothèque de Dresde (cliché FB).

dimanche 18 avril 2010

La ville des Mame


À Paris comme dans telle ou telle ville de province ou de l’étranger, le curieux rencontre ici et là des monuments, immeubles, statues, plaques commémoratives, monuments funéraires ou autres, liés au livre et aux gens du livre. En France, la ville de Tours n’échappe pas à la règle, grâce notamment à la maison Mame.
Venue d’Avignon, la famille Mame s’établit au XVIIIe siècle à Angers, mais c’est à Tours que la maison atteint un développement qui en fait, au XIXe siècle, une des premières entreprises de la branche dans le monde. Imprimeur et libraire de l’archevêque, Mame joue à fond la nouvelle carte de la rationalité industrielle. À côté de quelques titres spectaculaires (la Touraine illustrée par Gustave Doré, en 1865), la maison produit en masse des livres pour l’Église, paroissiens, etc., mais aussi une littérature «bien pensante» pour la jeunesse, livres scolaires et surtout livres d’étrennes présentés sous d’élégants cartonnages romantiques (en tête, la collection de la «Bibliothèque de la jeunesse»: cf cliché).
La grande usine Mame de Tours produit, en 1867, six millions de volumes par an, «chiffre auquel n'atteignaient point, il n'y a pas encore si longtemps, les presses réunies du monde entier…» Malheureusement, Tours est une ville relativement peu étendue, coincée entre la Loire et le Cher, et qui sera durement touchée lors des combats pour le contrôle de la Loire en 1940: parmi les immeubles rasés figurent la Bibliothèque municipale, mais aussi l’ancienne imprimerie Mame, plus tard reconstruite boulevard Preuilly.
Pourtant, la topographie urbaine rend compte aujourd’hui encore de la présence de la dynastie des grands imprimeurs-libraires dans la ville. Si l’ancienne usine a disparu, il n’en est pas de même de l’hôtel particulier d'Alfred Mame, aujourd’hui 19 rue Émile Zola. À quelques centaines de mètres de la cathédrale Saint-Gatien et de l’archevêché, l’ancien hôtel élevé en 1767 pour l’armateur nantais Lefebvre de Montfray (cf cliché) est acheté par Alfred Mame en 1872, qui le fait réaménager et y appose son monogramme au pignon de la façade principale –monogramme qui n’est pas sans faire penser à une marque d’imprimeur (cf cliché).

Tout différent est l’ensemble connu sous le nom de Cité Mame et établi sous le Second Empire un peu plus loin du centre, à l’ouest de la ville. Alfred Mame commande en effet à l’architecte Henri Racine soixante-deux maisons familiales indépendantes, élevées autour d’une place et destinées aux employés de la Maison. Cet ensemble existe toujours. Évitons pourtant les assimilations hâtives. Le paternalisme du grand industriel a certes une visée économique (il faut fixer la main d’œuvre) et renvoie à un modèle que l’on jugera quelque peu conservateur (il faut s’attacher la fidélité des ouvriers, favoriser la paix sociale et encourager un certain nombre de valeurs traditionnelles). Mais il correspond aussi à un véritable souci philanthropique: les loyers de la Cité Mame sont sensiblement inférieurs à la moyenne de l’époque, et le patron met en place un certain nombre de structures d’entraide et d’assurance, outre une boulangerie coopérative, etc. Les productions de Mame sont régulièrement distinguées lors des expositions universelles, mais Alfred Mame reçoit aussi, en 1867, un prix de 10000f. pour avoir créé un de ces «établissements modèles» rêvés par Napoléon III et «où règnent au plus haut degré l’harmonie sociale et le bien-être des ouvriers».

Le souvenir des Mame se rencontre encore ailleurs dans les environs de Tours: Alfred Mame constitue en effet autour de son château de Savonnières une des plus belles propriétés (400 ha!) du département. À Chanceaux en revanche, aux portes de Loches, nous sommes sur les terres des Schneider, fondateurs du Creusot: mais c'est là que, en 1904, Marie-Élisabeth Schneider épouse le jeune Armand Mame. Aujourd’hui, Chanceaux est connu pour accueillir chaque année la grande manifestation de la « Forêt des livres », manifestation dont l’organisateur, Gonzague Saint-Bris, descend lui-même des Mame.
Signalons pour finir le programme de recherche engagé depuis quelques années à Tours, sous la responsabilité de Cécile Boulaire: cf http://pagesperso-orange.fr/projet.mame, et http://mameetfils.hypotheses.org/.

(Clichés : 1) Médaillon aux initiales d’Alfred Mame ; 2) Hôtel Mame ; 3) Exemple de cartonnage sur un volume de la «Bibliothèque de la jeunesse». Clichés FB).