Nous avons déjà évoqué Goethe, avec la traduction de Hermann et Dorothée, nous avons aussi souligné (encore tout récemment à Chaumont-sur/Loire) l’intérêt croissant pour l’Allemagne sensible en France à compter des années 1770. Dans ce mouvement qui se développera sur plusieurs générations, un milieu transnational en partie orienté vers la Suisse et les pays rhénans joue un rôle privilégié: nous y retrouvons à la fois des intellectuels (comme Madame de Staël) et des libraires éditeurs (comme Treuttel et Würtz). Voici, aujourd’hui, un autre personnage remarquable de ce groupe d’«intermédiaires culturels» de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle, en la personne du Lausannois Georges Deyverdun, l’un des premiers traducteurs du Werther de Goethe (rappelons que l'édition originale allemande date de 1774):
Goethe, Johann Wolfgang
Werther, traduit de l’allemand. Première [Seconde] partie [trad. Georges Deyverdun],
À Maestricht; chez Jean-Edme Dufour et Philippe Roux, imprimeurs & libraires, associés, M.DCC.LXXXVI [1776],
[2-] VIII-201 p., [1] p. bl., + [2-]230 p., [2] p. bl., 12°, vignettes en t. d. aux deux p. de titre, par Daniel Chodowiecki.
Conlon, 1776/1037
Gazette universelle de littérature (Deux-Ponts), n° 236
(1777), p. 236-237
Il s’agit de la deuxième traduction du roman de Goethe en français: une première traduction, faite par le baron von Seckendorf, a été donnée à Erlangen en 1776, mais elle est très médiocre. L’édition de Maestricht propose donc au lecteur la première traduction française de bonne qualité. Celle-ci a été réalisée par une figure paradigmatique des Lumières, Georges Deyverdun (Lausanne, 1734-Aix-les-Bains, 1789). Issu d’une famille de négociants lausannois dont la fortune a été en partie dilapidée par son père, Deyverdun rencontre Edward Gibbon à Lausanne en 1753, et il s’intéressera toujours de près au mouvement des idées, à la littérature et au théâtre.
C’est en définitive pour des raisons financières qu’il quitte Lausanne pour Berlin et la Prusse en 1761: il est d’abord gouverneur des princes de Holstein à Koswig (1761), mais le poste est difficile. Il réussit alors, grâce à l’intervention de sa cousine germaine Louise Deyverdun auprès de Samuel Formey à Berlin, à venir à Stettin comme gouverneur des jeunes Friedrich (1754-1816) et surtout Ludwig (1756-1817) von Württemberg, les deux fils du duc Friedrich Eugen et de son épouse Friederike Sophia Dorothea von Brandenburg-Schwedt. Cette place correspond à une véritable promotion, puisque Deyverdun doit diriger quatre «maîtres et leurs assistants», et remplir en outre la charge de bibliothécaire de la duchesse.
À la suite apparemment d’un amour malheureux (selon ce que rapportera Gibbon: s’agirait-il de la cousine susnommée?), Deyverdun rejoint en 1765 Gibbon à Londres et à Buriton. D'abord employé au secrétariat d’État de Hume, il est engagé comme précepteur de Sir Richard Wosley (1751-1805) et de plusieurs autres jeunes gens. Il les accompagne au cours de leurs voyages sur le continent, où Sir Richard se rend en 1769-1770 ; en 1772, il sert pareillement de mentor au jeune Philipp Stanhope, qui doit visiter l’université de Leipzig. Dans le même temps, il publie à Londres, toujours avec Gibbon, le périodique des Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne (1768-1769).
Mais Deyverdun rentre définitivement à Lausanne (Ouchy) en 1772, et y fonde une «Société littéraire», contribuant efficacement «à la formation de ce milieu libéral et cosmopolite où l'on retrouvera les Crousaz, les Constant de Rebecque, Necker, Mme de Charrière, etc.» (Alain Juillard). Nous le retrouvons qui accompagne Alexander Hume à Göttingen en 1775, mais c’est toujours à Lausanne qu’il travaille à partir de 1774 à sa traduction du Werther –il fait lui-même allusion au fait qu'il aurait alors lui aussi souffert d'un chagrin d'amour (p. II). Nous ignorons malheureusement tout des conditions de la publication, et des rapports éventuels entre Deyverdun et les grands libraires imprimeurs associés à Maestricht.
Avec Deyverdun, nous touchons réellement à l’un de ces «intermédiaires culturels» qui ont joué un rôle capital dans les transferts au sein de la République européenne des lettres à l’époque des Lumières. Son cursus met en évidence le rôle des réseaux de parenté, d’amitié et de connaissances, mais aussi celui des académies (surtout celle de Berlin). Il illustre la dimension transnationale de ces personnages qui cherchent à faire carrière grâce à leur formation, le cas échéant à leurs connaissances linguistiques (Deyverdun sait le français, l’allemand et l’anglais), à leurs compétences intellectuelles –et à leur plume. Même si la situation financière de Deyverdun s'améliore après son retour à Lausanne, il préfigure lui aussi ces «prolétaires en jaquette» que seront les enseignants, précepteurs et autres plumitifs en Europe occidentale au XIXe siècle.
On sait que le roman de Goethe est médiocrement accueilli par la critique française, ce qui n’empêche nullement qu’il ne connaisse un très grand succès: on considère que la publication du Werther marque symboliquement les débuts du romantisme –le jeune Bonaparte, comme Chateaubriand, en fait l’une de ses lectures favorites. Goethe lui-même dira avoir été surpris par le phénomène, et par l’épidémie de suicides provoquée par la lecture du livre: «L'effet de ce petit livre fut grand, monstrueux même, mais surtout parce qu'il est arrivé au bon moment» (Conversations avec Eckermann). Notre exemplaire provient de la bibliothèque du château de La Rivoire à Vanosc (Ardèche) dans la première moitié du XIXe siècle: il illustre en effet la permanence de l’intérêt pour le romantisme allemand chez certains petits nobles de la province française (ici, la famille de Canson) à l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet.
Christian Helmreich, «La traduction des Souffrances du jeune Werther en France (1776-1850). Contribution à une histoire des transferts franco-allemands», dans Revue germanique internationale, 1999, 12, p. 179-193. Cet article se concentre cependant sur l’étude comparée des différentes traductions, sans envisager le point de vue de l’histoire du livre.
Daniel Roche, «Le précepteur, éducateur privilégié et intermédiaire culturel», dans Les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Fayard, 1988, p. 331-349.
André Bandelier, Des Suisses dans la République des Lettres. Un réseau savant au temps de Frédéric le Grand, Genève, Slatkine, 2007.
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lundi 27 juillet 2015
Le Werther de Goethe
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mercredi 14 décembre 2011
Histoire du livre et problématique de la traduction
La conférence tenue hier (13 décembre 2011) après-midi à l’IHMC, par Marie-Françoise Cachin, sur la problématique de la traduction, suggérait quelques observations, lesquelles dépassaient le seul cadre des échanges entre l’anglais et le français.
La traduction est de l’ordre de la «transposition culturelle»: elle est établie en fonction, naturellement, de l’original à traduire, mais aussi et surtout de la «structure culturelle» de la population d’accueil, cette expression étant à prendre dans le sens le plus large. L’abbé Prévost évoque avec élégance ces «petites réparations» indispensables pour que le texte traduit puisse se faire «naturaliser». La transposition est d’ordre géographique (d’une collectivité à l’autre), mais elle peut aussi être d’ordre temporel (d’une époque à l’autre): pour Jean-François Hersent, elle s'assimile à une négociation, et cette négociation peut se révéler nécessaire même à l'intérieur d'un espace linguistique que l'on aurait pu croire unifié, par ex. entre l'anglais et l'américain.
La typologie des problèmes posés par l’original (problèmes d’ordre linguistique, mais qui peuvent aussi relever de l’intertextualité, de l’emploi des métaphores, etc.) s’articule avec la typologie des solutions éventuelles permettant d’y répondre.
Marie-Françoise Cachin a aussi insisté sur le rôle des préfaces insérées par les traducteurs eux-mêmes: il s’agit de «pré-textes», auxquels de manières significative est souvent donné le titre d’«avertissement». La préface, qui relève du paratexte, vise à favoriser l’accueil du texte traduit, et, souvent en s’appuyant sur l’éloignement culturel, à en suggérer le mode d’emploi. D’autres éléments paratextuels peuvent jouer, notamment les notes infrapaginales, voire les glossaires. Pour finir, Marie-Françoise Cachin est revenue sur le rôle du libraire de fonds, ou de l’éditeur. C’est très souvent lui qui choisit le titre choisit la traduction, mais il intervient aussi parfois plus en profondeur, par exemple pour ce qui regarde la transposition éventuelle du nom du héros, etc. Son rôle est encore plus sensible, à l’époque récente, lorsqu’il s’agit de la couverture, de l’insertion dans telle ou telle collection, etc.
Nous retrouvons les mêmes thématiques dans les échanges entre l’allemand et le français à partir des dernières décennies du XVIIIe siècle. Le jeune Johann Wolfgang Goethe publie en 1774 un roman épistolaire promis à un succès exceptionnel: il s’agit de Die Leiden des jungen Werthers (Les Souffrances du jeune Werther), donné à Leipzig par Weigand en 1774, et réédité dès l’année suivante. Nous n’avons pas à nous arrêter ici sur le Werther original, mais à dire que les professionnels voient bientôt tout l’intérêt qu’il y a à jouer sur la vogue du roman: en 1776, Walther publie, à Erlangen, la traduction française établie par Seckendorf, tandis que, la même année, Dufour et Roux sortent à Maestricht une édition en deux volumes de la traduction de Deveyrdun, avec des illustrations de Chodowiecki.
La seconde traduction française d’un texte de Goethe n’est donnée que plusieurs dizaines d’années plus tard, puisqu’il s’agit de Herman et Dorothée en IX chants, que publie Treuttel et Würtz à Strasbourg et à Paris en l’an IX (1800): un petit volume très soigné, présentant successivement l’avant-titre, le frontispice, le titre, puis la «Préface du traducteur» et enfin le texte en prose. Le volume est élégamment imprimé par Didot le jeune.
L’édition s’inscrit évidemment dans le mouvement nouveau de curiosités qui se développe à cette époque en France au sujet des pays et de la littérature d’outre-Rhin –et on sait que les strasbourgeois Treuttel et Würtz sont particulièrement attentifs à exploiter ce domaine (cf infra bibliographie). L’attention pour la forme matérielle montre que l’on s’adresse à un public qui pourrait être celui des «nouveaux notables» désireux de se constituer des bibliothèques élégantes, modernes, mais à un coût qui reste limité (cf l’indication des qualités du papier dans la notice des éditions de Bitaubé).
Ce qui nous reteindra dans l’immédiat, c’est le statut et le rôle du traducteur. Herman et Dorothée est en effet traduit par une personnalité hors du commun, et qui semble presque par nature destinée au rôle du «passeur»: né à Königsberg, où son père exerçait la médecine, Paul Jérémie Bitaubé (1732-1808) descend d’une famille de huguenots émigrés après la révocation de l’Édit de Nantes. Son goût personnel le pousse vers la littérature, mais il publiera exclusivement en français –membre de l’Académie royale de Prusse, il s’installe pourtant définitivement à Paris en 1785. Connu pour ses traductions d’Homère (différentes versions de l’Iliade, d’abord à Berlin chez Samuel Pitra dès 1762, puis à Paris chez Prault en 1764, etc.) et pour son poème de Joseph (1767), il est élu comme associé étranger par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1786.
Hermann et Dorothée paraît en original en 1797, de sorte que la traduction française n’enregistre qu’un décalage de trois ans par rapport à cette date. Le rôle du traducteur, qui semble probablement à l’initiative de la publication, est souligné par la mise en livre: le verso de l’avant-titre indique les titres des ouvrages de Bitaubé sortis des presses de Didot et disponibles chez Treuttel et Würtz (la troisième édition d’Homère (1787), Joseph et Les Bataves, tous deux de 1797). Puis la page de titre mentionne le nom de Goethe et implicitement la langue du texte original («poëme allemand»), mais elle précise surtout l’identité du traducteur et ses titres.
La Préface occupe les pages VI à XIX, et constitue un commentaire critique de l’œuvre originale: il s’agit «d’une épopée d’un genre nouveau», où l’auteur n’a ni eu recours au merveilleux, ni pris ses héros dans les classes élevées de la société. Bitaubé argumente sur les parallèles entre Goethe et Homère ou d’autres poètes grecs: «on prendrait cet ouvrage pour un des monuments d’une antiquité reculée». Le nom de Goethe est mentionné explicitement p. XII, où il est indiqué: «on sait qu’il a la plus grande célébrité en Allemagne». Mais on soupçonne l’intervention du libraire dans les lignes qui suivent et qui rappellent le succès du Werther en France: une note infrapaginale précise en effet que «la dernière édition [traduction en] a été imprimée en 1797 (an 6) dans les mêmes formes et caractères que le présent ouvrage»…
Puis le traducteur en vient à son travail: il avait pris la résolution, après son Homère, de ne plus se «livrer à ce genre de travaux», mais il a cédé à la lecture de Hermann et Dorothée. Pourtant, la traduction était rendue très difficile par «l’extrême différence du génie des deux langues», par la simplicité du style de l'auteur et par «la peinture de mœurs très simples et souvent locales» (nous retrouvons le problème de la «transposition culturelle»). La comparaison du travail de traduction avec la science de l’astronomie permet de conclure qu’il suffira de s’approcher d’une approximation dans le rendu de l’original.
Le texte s’achève par une allusion aux événements survenus en Allemagne à la suite des récentes invasions françaises. Une note ferme la préface, qui signale deux critiques de Humboldt et de Schweighäuser relative au texte de Goethe. Nous rejoignons avec cet exemple le champ des Translation Studies abordée dans la conférence de Marie-Françoise Cachin, mais dans une perspective mettant peut-être davantage l’accent sur la contextualisation historique des phénomènes liés à la traduction.
Note bibliographique: Frédéric Barbier, « Une Librairie internationale au XIXe siècle : Treuttel et Würtz », dans Revue d'Alsace, 1985, p. 111 et suiv.
Clichés: différents feuillets de Herman et Dorothée (Coll. Quelleriana).
La traduction est de l’ordre de la «transposition culturelle»: elle est établie en fonction, naturellement, de l’original à traduire, mais aussi et surtout de la «structure culturelle» de la population d’accueil, cette expression étant à prendre dans le sens le plus large. L’abbé Prévost évoque avec élégance ces «petites réparations» indispensables pour que le texte traduit puisse se faire «naturaliser». La transposition est d’ordre géographique (d’une collectivité à l’autre), mais elle peut aussi être d’ordre temporel (d’une époque à l’autre): pour Jean-François Hersent, elle s'assimile à une négociation, et cette négociation peut se révéler nécessaire même à l'intérieur d'un espace linguistique que l'on aurait pu croire unifié, par ex. entre l'anglais et l'américain.
La typologie des problèmes posés par l’original (problèmes d’ordre linguistique, mais qui peuvent aussi relever de l’intertextualité, de l’emploi des métaphores, etc.) s’articule avec la typologie des solutions éventuelles permettant d’y répondre.
Marie-Françoise Cachin a aussi insisté sur le rôle des préfaces insérées par les traducteurs eux-mêmes: il s’agit de «pré-textes», auxquels de manières significative est souvent donné le titre d’«avertissement». La préface, qui relève du paratexte, vise à favoriser l’accueil du texte traduit, et, souvent en s’appuyant sur l’éloignement culturel, à en suggérer le mode d’emploi. D’autres éléments paratextuels peuvent jouer, notamment les notes infrapaginales, voire les glossaires. Pour finir, Marie-Françoise Cachin est revenue sur le rôle du libraire de fonds, ou de l’éditeur. C’est très souvent lui qui choisit le titre choisit la traduction, mais il intervient aussi parfois plus en profondeur, par exemple pour ce qui regarde la transposition éventuelle du nom du héros, etc. Son rôle est encore plus sensible, à l’époque récente, lorsqu’il s’agit de la couverture, de l’insertion dans telle ou telle collection, etc.
Nous retrouvons les mêmes thématiques dans les échanges entre l’allemand et le français à partir des dernières décennies du XVIIIe siècle. Le jeune Johann Wolfgang Goethe publie en 1774 un roman épistolaire promis à un succès exceptionnel: il s’agit de Die Leiden des jungen Werthers (Les Souffrances du jeune Werther), donné à Leipzig par Weigand en 1774, et réédité dès l’année suivante. Nous n’avons pas à nous arrêter ici sur le Werther original, mais à dire que les professionnels voient bientôt tout l’intérêt qu’il y a à jouer sur la vogue du roman: en 1776, Walther publie, à Erlangen, la traduction française établie par Seckendorf, tandis que, la même année, Dufour et Roux sortent à Maestricht une édition en deux volumes de la traduction de Deveyrdun, avec des illustrations de Chodowiecki.
La seconde traduction française d’un texte de Goethe n’est donnée que plusieurs dizaines d’années plus tard, puisqu’il s’agit de Herman et Dorothée en IX chants, que publie Treuttel et Würtz à Strasbourg et à Paris en l’an IX (1800): un petit volume très soigné, présentant successivement l’avant-titre, le frontispice, le titre, puis la «Préface du traducteur» et enfin le texte en prose. Le volume est élégamment imprimé par Didot le jeune.
L’édition s’inscrit évidemment dans le mouvement nouveau de curiosités qui se développe à cette époque en France au sujet des pays et de la littérature d’outre-Rhin –et on sait que les strasbourgeois Treuttel et Würtz sont particulièrement attentifs à exploiter ce domaine (cf infra bibliographie). L’attention pour la forme matérielle montre que l’on s’adresse à un public qui pourrait être celui des «nouveaux notables» désireux de se constituer des bibliothèques élégantes, modernes, mais à un coût qui reste limité (cf l’indication des qualités du papier dans la notice des éditions de Bitaubé).
Ce qui nous reteindra dans l’immédiat, c’est le statut et le rôle du traducteur. Herman et Dorothée est en effet traduit par une personnalité hors du commun, et qui semble presque par nature destinée au rôle du «passeur»: né à Königsberg, où son père exerçait la médecine, Paul Jérémie Bitaubé (1732-1808) descend d’une famille de huguenots émigrés après la révocation de l’Édit de Nantes. Son goût personnel le pousse vers la littérature, mais il publiera exclusivement en français –membre de l’Académie royale de Prusse, il s’installe pourtant définitivement à Paris en 1785. Connu pour ses traductions d’Homère (différentes versions de l’Iliade, d’abord à Berlin chez Samuel Pitra dès 1762, puis à Paris chez Prault en 1764, etc.) et pour son poème de Joseph (1767), il est élu comme associé étranger par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1786.
Hermann et Dorothée paraît en original en 1797, de sorte que la traduction française n’enregistre qu’un décalage de trois ans par rapport à cette date. Le rôle du traducteur, qui semble probablement à l’initiative de la publication, est souligné par la mise en livre: le verso de l’avant-titre indique les titres des ouvrages de Bitaubé sortis des presses de Didot et disponibles chez Treuttel et Würtz (la troisième édition d’Homère (1787), Joseph et Les Bataves, tous deux de 1797). Puis la page de titre mentionne le nom de Goethe et implicitement la langue du texte original («poëme allemand»), mais elle précise surtout l’identité du traducteur et ses titres.
La Préface occupe les pages VI à XIX, et constitue un commentaire critique de l’œuvre originale: il s’agit «d’une épopée d’un genre nouveau», où l’auteur n’a ni eu recours au merveilleux, ni pris ses héros dans les classes élevées de la société. Bitaubé argumente sur les parallèles entre Goethe et Homère ou d’autres poètes grecs: «on prendrait cet ouvrage pour un des monuments d’une antiquité reculée». Le nom de Goethe est mentionné explicitement p. XII, où il est indiqué: «on sait qu’il a la plus grande célébrité en Allemagne». Mais on soupçonne l’intervention du libraire dans les lignes qui suivent et qui rappellent le succès du Werther en France: une note infrapaginale précise en effet que «la dernière édition [traduction en] a été imprimée en 1797 (an 6) dans les mêmes formes et caractères que le présent ouvrage»…
Puis le traducteur en vient à son travail: il avait pris la résolution, après son Homère, de ne plus se «livrer à ce genre de travaux», mais il a cédé à la lecture de Hermann et Dorothée. Pourtant, la traduction était rendue très difficile par «l’extrême différence du génie des deux langues», par la simplicité du style de l'auteur et par «la peinture de mœurs très simples et souvent locales» (nous retrouvons le problème de la «transposition culturelle»). La comparaison du travail de traduction avec la science de l’astronomie permet de conclure qu’il suffira de s’approcher d’une approximation dans le rendu de l’original.
Le texte s’achève par une allusion aux événements survenus en Allemagne à la suite des récentes invasions françaises. Une note ferme la préface, qui signale deux critiques de Humboldt et de Schweighäuser relative au texte de Goethe. Nous rejoignons avec cet exemple le champ des Translation Studies abordée dans la conférence de Marie-Françoise Cachin, mais dans une perspective mettant peut-être davantage l’accent sur la contextualisation historique des phénomènes liés à la traduction.
Note bibliographique: Frédéric Barbier, « Une Librairie internationale au XIXe siècle : Treuttel et Würtz », dans Revue d'Alsace, 1985, p. 111 et suiv.
Clichés: différents feuillets de Herman et Dorothée (Coll. Quelleriana).
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