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mardi 7 mars 2017

Les fantômes de la bibliothèque

La dynastie des La Rochefoucauld a déjà été évoquée sur ce blog, à travers notamment les grandes figures du siècle des Lumières, la duchesse d’Enville, son fils Louis Alexandre, et son cousin François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld-Liancourt (cliquer ici).
Les La Rochefoucauld sont, depuis la fin du Moyen Âge, au service de la monarchie, et cette fidélité assurera leur fortune: la famille «est une des plus anciennes et des plus illustres du royaume» (Dict. de biographie fr.). L’apogée est atteint quand François VIII de La Rochefoucauld (1663-1728) épouse Madeleine Le Tellier, fille du principal personnage de l’État, Louvois, le propre successeur de Colbert (1679). Les châteaux de province (La Rochefoucauld…) sont désormais abandonnés, au profit de demeures plus proches du pouvoir, à Paris et à Versailles, mais aussi dans des «campagnes» en Île-de-France, notamment le château de Liancourt et celui de La Roche-Guyon.
La bibliothèque de La Roche-Guyon vers 1920...
L’emplacement de ce dernier est stratégique, en bord de Seine, non loin de l’ancienne frontière entre le domaine du roi et celui de son puissant vassal, le duc de Normandie, bientôt roi d’Angleterre. La forteresse primitive, dont subsiste aujourd’hui le donjon dominant la falaise, effrayait déjà l’abbé de Saint-Denis au début du XIIe siècle: «Au sommet d’un promontoire abrupte, dominant la rive du grand fleuve (…), se dresse un château affreux et sans noblesse appelé La Roche». Au fil des siècles, de nouveaux bâtiments sont aménagés ou élevés en contrebas, jusqu’à constituer, à la fin du XVIIIe siècle, le château de plaisance toujours en grande partie conservé.
François VIII fait entreprendre d’importants travaux d’aménagement, pour que l’ancienne forteresse témoigne de la dignité acquise par la famille: arc de triomphe en façade, escalier d’honneur, appartements de parade, nouveaux pavillons. L’héritier, Alexandre de La Rochefoucauld, terminera le programme après avoir définitivement abandonné Versailles, en 1744: il s’inquiète aussi de transmettre le duché en organisant le mariage entre sa fille aînée, Louise Élisabeth (1716-1797), et son neveu le duc d’Enville.
Mais ce dernier est décédé dès 1746. C’est peu de dire que, après cette disparition précoce, la duchesse se consacre entièrement à l’éducation de ses enfants, dans une perspective qui était celle des Lumières les plus avancées. Elle réunit les esprits les plus brillants de son temps dans son hôtel parisien de la rue de Seine ou à La Roche-Guyon –Condorcet, Benjamin Franklin, Turgot, ou encore l’abbé Barthélemy comptent parmi ses familiers. Son fils, Louis-Alexandre (1743-1792), est un partisan résolu du libéralisme et du progrès: il est le premier traducteur de la Constitution des Treize États insurgés d’Amérique du Nord, à la demande de Franklin lui-même, en 1783. La bibliothèque familaile conservera le propre exemplaire du duc, avec des notes de l'auteur...
À La Roche-Guyon, c’est la duchesse d’Enville qui fait construire, à partir de 1765, un nouveau pavillon, en aval par rapport à l’ancien château: ameublement et décoration y sont résolument modernes, tandis qu’un cabinet est précisément réservé à la bibliothèque. L’ampleur croissante de celle-ci impose bientôt d’adapter le programme, en aménageant une salle de «galerie» sur deux niveaux, outre plusieurs petites pièces consacrées au rangement des livres.
La collection de La Roche-Guyon, quelque 12 000 volumes, réellement fabuleuse, constitue à la fois une démonstration d’engagement en faveur des Lumières, et un témoignage de la grandeur du lignage: beaucoup de reliures en maroquin sont armoriées, et les exemplaires témoignent de la distinction des princes – tel ce Catalogue des chevaliers, commandeurs et officiers de l’ordre du Saint-Esprit, sorti des presses de Ballard en 1760, et qui s’ouvre sur un frontispice de François Boucher. La rampe de la galerie est  décorée d’armoiries et de trophées de chasse. Les clichés réalisés dans les premières décennies du XXe siècle par Gustave William Lemaire permettent de se faire une idée de la richesse des aménagements, et de la somptuosité du mobilier (voir cliché 1).
... et en 2017.
La bibliothèque, qui constituait un monument historique en tant que tel et un témoignage irremplaçable d’une histoire familiale se confondant avec l’histoire de France, est malheureusement dispersée aux enchères au cours d’une vente mémorable, à Monte-Carlo en décembre 1987… Certaines pièces, en tout petit nombre, sont passées dans les collections publiques, notamment les deux globes, terrestre et céleste, sortis de l’atelier de Jean-Antoine Nollet en 1728 (auj. Bibliothèque nationale de France). Mais le château lui-même est désormais pratiquement vidé de son mobilier historique (y compris les boiseries…): au début du XXIe siècle, les rayonnages de la salle de bibliothèque, conservés en l’état, n’abritent plus qu’une vertigineuse série de tristes «fantômes» sans autre objet que celui de meubler le vide...

[Vente. Monte Carlo. 8 et 9 décembre 1987] Bibliothèque du château de La Roche-Guyon, provenant de la succession de Gilbert de La Rochefoucauld, duc de La Roche-Guyon, Monaco, Sotheby’s Monaco, 1987. Ce catalogue est d’une fiabilité scientifique des plus médiocres (dès le premier paragraphe du court avant-propos, le rédacteur indique que Liancourt et La Roche-Guyon seraient situés en Angoumois!).

dimanche 5 février 2017

Noyon, de Clovis à Calvin

Ouvrons le billet d’aujourd’hui par un petit clin d’œil: il est, dit-on, assez rare qu’un Parisien fasse l’ascension de la Tour Eiffel, encore plus si d’aventure il est domicilié dans le VIe arrondissement de la capitale. De la même manière, on peut être historien du livre et des bibliothèques, à Paris, et n’avoir jamais eu l’occasion de faire, depuis des années, l’excursion de Noyon
…Noyon, cette petite ville du département de l’Oise, à 110 km environ de la capitale, possède pourtant le seul bâtiment de bibliothèque en France conservé en l’état depuis le tout début du XVIe siècle, et abritant toujours des livres.
L’excursion de Noyon est aussi, comme toujours, une excursion dans le temps, qui nous fait toucher plusieurs phénomènes. Après avoir traversé le pays de «France», puis la forêt de Chantilly, nous touchons la rivière d’Oise à Creil. Nous en remonterons la vallée, sur sa rive droite, d’abord jusqu’à Compiègne, pour gagner ensuite Noyon.
Premier phénomène: nous sommes dans une région intimement marquée par l’histoire de la Basse Antiquité et du haut Moyen Âge. La ville de Noyon est connue «seulement» depuis le Ier siècle (Noviomagus), comme marquant une étape sur le grand itinéraire romain de Boulogne et d’Amiens à Reims. La richesse du plat pays, un artisanat actif (tanneries, poteries, carrières de pierre, etc.) alimentent le marché local, mais surtout la situation sur un itinéraire majeur et la proximité de la rivière favorisent les activités de commerce. De grands domaines ruraux (villae) ont été découverts à proximité immédiate de la ville antique. C'est le pays (pagus) des Viromandi, un peuple «belge» dont le nom perdure à travers celui du village de Vermand, près de Saint-Quentin.
Mais Noyon est relativement proche des frontières du nord-est, dans une région où l’insécurité se fait de plus en plus sensible, au IIIe siècle, face à la poussée des peuples venus de Germanie. La ville jusqu’alors ouverte se rétracte  derrière une enceinte fortifiée enserrant une superficie très réduite, quelque 2,5 ha, et appuyée sur des tours. Les Francs sont de longue date installés sur le Rhin, avant de glisser vers le sud, pour s’établir d’abord autour de Tournai puis, lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît définitivement (476), dans tout le pays au nord de la Somme. Alors que l’Église chrétienne, dirigée par les évêques, se substitue à l’Empire pour assurer les cadres de la société, Clovis, descendant de la dynastie régnante, fonde la nouvelle dynastie royale, se convertit et se fait baptiser, probablement à Reims.
Cathédrale de Noyon: les vestiges du cloître
Le roi des Francs en tire un immense prestige: il fait figure de «nouveau Constantin», et assure sa main mise sur l’Église. À Noyon, nous sommes précisément au cœur du pays franc. Les descendants des premiers rois sont notamment établis à Soissons et dans plusieurs palais proches, dont Quierzy, Compiègne ou encore Verberie: cette proximité a certainement joué un rôle dans la désignation de la ville comme siège épiscopal. L’évêque Médard s’y établit en 531, tandis qu'un siècle plus tard, l’évêque Éloi (Eligius, évêque de 640 à 659) est l’un des principaux personnages de la cour de Dagobert Ier. L’importance du siège épiscopal est telle que deux fondateurs de nouvelles dynasties royales se feront couronner à la cathédrale de Noyon: Charlemagne en 768, puis Hugues Capet en 987.
Le deuxième phénomène concerne l’organisation politique et topographique de la cité médiévale. Alors que le pouvoir royal est entré en décadence, l’essor économique des XIe-XIIIe siècles donne à Noyon un développement nouveau. Profitant de sa position marginale par rapport à la royauté capétienne, l’évêque reçoit les titres de comte et de pair de France, combinant ainsi le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel féodal. La ville s’est alors étendue, elle compte dix paroisses et une nouvelle enceinte doit être élevée, qui enferme toute la superficie de l’ancienne ville romaine. Plus ou moins en concurrence avec l’évêque-comte, de nouveaux pouvoirs tendent aussi à monter en puissance: celui du chapitre cathédral (60 chanoines, davantage qu’à Notre-Dame de Paris), et celui de la ville (une charte de commune lui est accordée par l’évêque en 1108)...
Cette juxtaposition de pouvoirs différents se donne à lire dans la topographie urbaine. La nouvelle cathédrale est entreprise en 1148, au cœur du quartier épiscopal enfermé dans le tracé du premier rempart. Ce quartier rassemble les clercs, les administrateurs ecclésiastiques et leurs serviteurs. Adossé au flanc nord de la cathédrale, le cloître et les bâtiments du chapitre sont élevés au milieu du XIIIe siècle (grande salle capitulaire, officialité, réfectoire, cellier, etc.), tandis que les maisons des chanoines se déploient en rayonnant autour du nouveau parvis. Au-delà, c’est la ville «bourgeoise», celle des artisans et des commerçants, qui peuplent les autres quartiers: au moins depuis la fin du XIIIe siècle, la place principale du Grand marché accueille l’Hôtel-de-ville et elle est surmontée par le beffroi.
Et voici le troisième et dernier point, qui nous fera toucher, à travers un itinéraire familial, la problématique de l'«exceptionnel normal»: Gérard Cauvin, né à Noyon dans les années 1466, est précisément l’une des figures principales de l’administration de l'évêché, comme notaire apostolique et procureur fiscal. La maison familiale s’élevait sur la place du Marché au blé, à 150 m. de la cathédrale, à l’ombre de laquelle Jehan Cauvin naît le 10 juillet 1509. En ce tournant du XVIe siècle, quoi de plus logique, pour un administrateur ecclésiastique de haut rang, que d’assurer la carrière de son fils en l’orientant vers l’Église? L’influence paternelle permet au tout jeune homme de recevoir un bénéfice, comme titulaire de l’autel Notre-Dame de la Gésine, dans la cathédrale même. Puis, à douze ans, Jehan est envoyé à Paris, pour y poursuivre des études de théologie d’abord au collège de la Marche, sur la Montagne Sainte-Geneviève, puis au collège de Montaigu. Il est reçu maître ès-arts en 1528.
La carrière de Cauvin prend pourtant une direction toute différente lorsque son père, dont les relations avec les autorités religieuses de Noyon se sont apparemment dégradées, décide de l’orienter vers une formation juridique. La pratique est dans l’air du temps, l’avenir des jeunes gens appartenant à des familles aisées mais sans «naissance» sera assuré par une compétence qui leur permettra d’entrer dans les bureaux et d’y obtenir, notamment au service du roi, mais aussi d'un grand, une fortune parfois considérable. Et voici le jeune homme parti en 1528 pour le centre principal de la formation juridique dans le royaume, l’université d’Orléans. Il y suit les cours du célèbre Pierre de l’Estoile, mais il y découvre aussi le principe du recours aux textes originaux (ad fontes), et il y rencontre des maîtres et des camarades, comme Melchior Wolmar ou encore Théodore de Bèze, qui le pousseront sur des voies complètement nouvelles sur le plan de la foi.
En 1533, Cauvin est reçu docteur en droit à Orléans, mais l’année suivante, il résigne ses bénéfices ecclésiastiques, et sera bientôt connu sous la forme francisée du nom latin, Calvinus, qu’il emploie usuellement: Jean Calvin, qui mourra à Genève en 1564.
Noyon: la bibliothèque du chapitre (bâtiment de 1506, mais aménagements intérieurs du XVIIe siècle)
Une incise en forme d'excuse: le jeune Calvin a connu, dans sa ville natale, le bâtiment pour lui familier de la nouvelle bibliothèque capitulaire, contiguë au Trésor et achevé trois ans à peine avant sa naissance. Réservons-nous d'y revenir.

Note de bibliographie: Michel Reulos, «Les attaches de Calvin dans la région de Noyon», dans Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 110 (juill.-sept. 1964), p. 193-201.
Article sur l'histoire de Noyon, surtout pour les périodes les plus anciennes.

mercredi 31 août 2016

Les origines du protestantisme français

Nous avons déjà évoqué le rôle de l’Orléanais et du Berry dans la première diffusion de la Réforme dans le royaume, en parlant des deux universités d’Orléans et de Bourges: dans les années 1520, les émigrés d’outre Rhin sont en nombre parmi les étudiants, voire parmi les enseignants, et la circulation des idées – et des livres – s’en trouve bien évidemment favorisée d’autant.
À côté de certains membres de la bourgeoisie urbaine, la présence du roi et de la cour dans les villes de la Loire, à commencer par Blois, a aussi pour effet de permettre le regroupement de privilégiés, nobles et autres officiers royaux. En ville et dans le plat pays, leurs familles, parfois originaires de la région, investissent hôtels et châteaux. Or, à côté du canal des clercs et des universités, les fidélités lignagères et les solidarités féodales jouent un rôle lui aussi décisif dans la diffusion du protestantisme.
Les petits seigneurs de Coligny se sont installés à Châtillon-s/Loing (Châtillon-Coligny) au milieu du XVe siècle. Leur fidélité au roi, notamment pendant la «Ligue du bien public», fait leur fortune: Gaspard Ier de Coligny († 1522) est chambellan de Charles VIII et de Louis XII, et François Ier le fera maréchal. Son mariage avec Louise de Montmorency l’apparente à l’une des plus puissantes familles du royaume. Leur fils aîné, Odet (1517-1571), est cardinal dès 1533, et archevêque de Toulouse en 1534… sans être jamais ordonné prêtre. Il se convertira au protestantisme au lendemain de la mort de Henri II, en partie sous l’influence de Théodore de Bèze. Le cadet du cardinal est l’amiral Gaspard (II) de Coligny, qui conduit la défense héroïque de Saint-Quentin contre les Espagnols en 1557. L’amiral passe à la Réforme à la suite apparemment des lectures par lui faites pendant ses deux années de captivité au château de l’Écluse.
Les seigneurs de moindre parage, voire les robins et autres administrateurs, passent parfois eux aussi à la Réforme. Chamerolles est une localité proche de la route de Pithiviers à Orléans, à proximité de l’une des sources de l’Essonne et, au milieu du XVe siècle, la seigneurie est aux mains des Dulac. Lancelot (on sent là l’influence des lectures de romans de chevalerie...) est l’un des compagnons du futur Louis XII en Italie, et il sera lui aussi nommé chambellan, et gouverneur d’Orléans. Il épouse en 1519 Louise, la sœur de Gaspard de Coligny. Son fils, Claude, lui succède comme gouverneur d’Orléans, tandis que son petit-fils, Lancelot (II), cousin de l’amiral de Coligny, se convertit au protestantisme (1562) et transforme la chapelle de son château en temple. Chamerolles constituera l’une des premières places-fortes des réformés dans la région d’Orléans.
Nous voici maintenant à Boiscommun, bourgade située à l’orée de la forêt d’Orléans. Le château de Chemault y est élevé autour de 1500, et passe en 1511 à la famille des Pot, eux aussi membres de l’entourage royal et dont un ancêtre avait été gouverneur du bailliage d’Orléans. Jean Pot a épousé en 1538 une descendante d’une autre famille de petits nobles proches la cour, Georgette de Balsac, souvent désignée sous son titre de dame de Chemault: les alliances familiales sont aussi destinées à favoriser ou à renforcer l’ascension sociale. Nous touchons ici aux descendants de l’amiral Mallet de Graville, notamment sa fille Anne, épouse de Pierre de Balsac. Cette proche de Marguerite d’Angoulême soutient les Réformés alors qu’elle est probablement retirée à Malesherbes, et il est possible que cette orientation ait influencé sa fille, Georgette (1).
Quoiqu’il en soit, la Réforme semble répandue à Boiscommun, comme le montre aussi le cas de Jean Arrault, procureur de la communauté, plus tard réfugié à Genève. Nous retrouvons le nom du prévôt Martial Marchant (Marchand) dans l’ex libris de deux exemplaires exceptionnels conservés aujourd’hui à Bourges: d’une part, le Liber chronicarum de Hartmann Schedel dans l’édition nurembergeoise de 1493, mais aussi la somptueuse Apocalypse de Dürer, dans l’édition sortie aussi des presses de Koberger en 1498…
La connexion avec la «librairie» allemande est directe, on le voit. C’est peu de dire que l’enquête devrait être systématisée, pour explorer quel a pu être le rôle de ces parentèles et de ces sociabilités dans la première diffusion de la Réforme protestante, au sein de la noblesse implantée dans notre petite région du nord-est d’Orléans. L'imprimé occupe une place décisive dans le processus.

(1) Signalons qu’une autre fille d’Anne de Balsac a épousé en 1532 Claude d’Urfé: on connaît la riche bibliothèque réunie par le couple.

samedi 21 mai 2016

À Rennes, une mémoire franco-allemande

L’Écomusée du Pays de Rennes propose, jusqu’au 28 août 2016, une exposition consacrée à Oberthür, imprimerie fondée en 1852 et que son succès a fait des décennies durant la première entreprise de ville. Passé sous la houlette de Néogravure en 1966, Oberthür, pourtant viable, est emporté par la chute du groupe en 1974, avant de devoir déposer définitivement le bilan en 1981.
L’exposition passe rapidement sur ce point, mais le nom de famille d’Oberthür nous ramène sur le Rhin à la fin du XVIIIe siècle, lorsque François Antoine Oberthür, né à Fulda en 1758, se marie à Strasbourg avec Marie Madeleine Hütter († 1854) et exerce comme perruquier dans cette ville (son père exerçait déjà la même profession, de même que son beau-père). Il décédera à Strasbourg, dans son domicile de la Grand’rue, en 1808.
Acte de décès de Marie-Madeleine Hütter, 1854 (Archives du Bas-Rhin, site Adeloch)
La Révolution donne un coup d’arrêt brutal à l’activité de perruquerie, et le fils de François Antoine, François Jacques Oberthür, né en 1793, s’oriente vers une tout autre branche d’activités: il se lance en effet dans le dessin et dans la gravure, puis dans l’édition lithographique. De son mariage avec Marguerite Salomé Kieffer naîtront deux enfants, François Charles (1818-1893) et Wilhelmina (1820- ?), mais la jeune épouse meurt en couches à en 1820, à vingt ans à peine.
Nous sommes pleinement dans un milieu transnational, et bilingue: son père vient d’Allemagne, et François Jacques Oberthür est lui-même appelé à Fribourg-en-Brisgau, où il enseigne la lithographie dans le cadre de l’Institut artistique (Kunstinstitut) de l’imprimerie-librairie Herder. Au lendemain de la chute de Napoléon, Barthomoläus Herder (1774-1839) a en effet pris pleinement  conscience du marché représenté par l’illustration, l’imagerie et la cartographie non seulement sur cuivre, mais aussi désormais en lithographie. La fondation de l’Institut artistique permet de former en dessin et en gravure un certain nombre de jeunes gens dans un domaine porteur. Parmi les jeunes apprentis, on note la présence des deux frères Franz Xaver et Hermann Winterhalter.
Dans les années qui suivent, François Jacques Oberthür se remarie avec Jeanne Caroline Zeitzmann, née à Iéna et elle-même fille d’imprimeur –les sources indiquent que le mariage a eu lieu à Gries, près de Bischwiller, mais nous n’en trouvons pas trace dans l’État civil de cette localité. Quoi qu’il en soit, Oberthür rentre en Alsace après son veuvage, et il s’établit comme miniaturiste et comme lithographe à Strasbourg, d’abord en association avec Boehm (1825), puis seul, à l’adresse de la rue des Dentelles (1828). Parmi les six enfants de ce deuxième lit, François Antoine lui succédera en 1861 comme imprimeur lithographe à Strasbourg, mais il est surtout connu pour son mariage avec Lucie Valentin, elle-même fille du nouveau préfet du Bas-Rhin nommé par le Gouvernement de la Défense nationale en 1870.
François Jacques Oberthür, Le Quai des bateliers à Strasbourg, 1840
Oberthür décède à Bischwiller en 1863. Le fondateur de la maison Oberthür de Rennes est en réalité son fils aîné, François Charles, lui aussi dessinateur et graveur. Après un apprentissage chez les frères Guérin et auprès du statuaire André Friedrich, il entre dans l’atelier paternel en 1831. Trois ans plus tard, il est choisi pour enseigner le dessin à la nouvelle École d’arts et métiers fondée à Strasbourg par Auguste Ratisbonne et alors dirigée par son fils Louis. Il peut être significatif d'observer que, si les confessions ne sont pas les mêmes (non plus que les niveaux de fortune!) entre les Oberthür et les Ratisbonne, l'histoire familiale est en revanche analogue. August Sussmann Hirsch Regensburger est en effet né à Fürth en 1770. Établi comme banquier et négociant à Strasbourg, il y préside le nouveau Consistoire israélite: le nom de Ratisbonne est choisi comme «nom définitif» de la famille à la suite du décret de Bayonne de 1808.
Mais revenons au jeune François Charles Oberthür, qui entreprend bientôt un périple pour compléter sa formation: il vient à Paris pour se perfectionner dans la lithographie, puis nous le retrouvons à Rennes, où il entre chez Marteville et Landais, imprimeurs lithographes. Cette étape sera décisive sur un double plan: d’une part, Landais propose au jeune homme, en 1842, de s’associer avec lui pour dix ans (Landais et Oberthür), avant de se retirer et de lui céder l’entreprise (1852). En 1844 d’autre part, Oberthür épouse Marie Hamelin, fille du libraire rennais François Marie Alexandre Hamelin. L’entreprise, qui s’adjoint une imprimerie typographique en 1854, est désormais lancée.
À côté des éclairages portés sur la conjoncture générale de la «librairie» en France au XIXe siècle, les Oberthür illustrent ainsi pleinement un certain nombre de logiques récurrentes dans le petit monde de l’émigration. Sans s’arrêter sur cette dimension de la monographie, l’exposition la prolonge pourtant en mettant l’accent sur des problématiques d’anthropologie historique particulièrement importantes, et qui touchent aussi bien au fonctionnement des solidarités qu’à l’esprit d’innovation, au modèle de la formation professionnelle, à l’articulation entre la famille et les affaires, aux conceptions paternalistes du fondateur de la «Maison de Rennes», au rôle des femmes ou encore à la vie quotidienne de la famille. 

Oberthür imprimeurs à Rennes, réd. Alison Clarke, Rennes, Écomusée du Pays de Rennes, 2015, 95 p., ill. ISBN 978-2-901429-38-8
Dominique Lerch, «Une famille de lithographes et ses implantations: la famille Oberthur à Strasbourg, Bischwiller et Rennes (vers1818, vers1893)», dans Le Vieux Papier, 341 (1996), pp. 289-304.

vendredi 13 mai 2016

Une famille de notables de Bourges à l'heure de la Renaissance

Nous évoquions dans un récent billet le rôle des négociants et des universitaires originaires des pays germanophones et venus à l’université d’Orléans, mais aussi à celles Bourges, voire de Poitiers, au tournant des XVe et XVIe siècles. Certains de ces personnages ont très probablement joué un rôle dans le transfert des idées luthériennes dans le royaume à partir de 1517-1518. Mais d’autres émigrés de la même origine sont établis bien antérieurement, qui parfois ont non seulement réussi sur le plan de la fortune, mais se sont aussi intégrés aux milieux les plus privilégiés de l’entourage royal.
Tel est le cas des Lallemant, négociants installés à Bourges au XIIIe siècle. Un siècle plus tard, Guillaume Lallemant compte parmi les personnalités à la tête de la ville, et des alliances ont été nouées avec les principaux lignages de notables, notamment les Chambellan. C’est Guillaume Lallemant qui achète progressivement le terrain, appuyé sur l’ancienne enceinte, sur lequel sera édifié un premier hôtel. Son fils, Jehan Lallemant, reçoit Louis XI à Bourges en 1461, et exerce à compter de 1481 comme receveur général de Normandie. Il meurt en 1494.
Les deux fils de Jehan portent  le même prénom que leur père, ils seront tous deux maires de Bourges, et ils obtiendront des charges très lucratives, l’aîné comme receveur général de Normandie (il meurt en 1517), le cadet comme receveur général de Languedoc (il meurt en 1521). Deux autres frères entrent dans le clergé: Guillaume sera notamment grand archidiacre de Tours, doyen de Tournai et chanoine de Bourges. Enfin, leur sœur se marie dans une famille de négociants de Florence.
Il est significatif de voir nos personnages s’employer à affirmer une forme de distinction culturelle, en s’appuyant notamment sur le livre et en constituant des bibliothèques pour lesquelles des commandes sont passés auprès d’un certain nombre d’ateliers de copistes et d’enlumineurs. Jehan Lallemant père fait ainsi copier par Jean Gomel, en 1489, un manuscrit des Antiquités judaïques de Flavius Joseph conservé à l’Arsenal (ms 3686). Guillaume Lallemant achète quant à lui à Bourges, en 1493, un manuscrit du Flosculus proverbiorum Salomonis, tandis que Jehan Lallemant le Jeune commande un livre d’Heures à Geoffroy Tory en 1506 –on sait que Tory, né vers 1480 à Bourges, exerce d’abord dans sa ville natale, avant que de venir à Paris d’ comme régent de collège. Le manuscrit est aujourd’hui conservé à Washington. Il est possible qu’un Missel de Tours également de provenance Lallemant et acheté par Pierpont Morgan en 1879 sorte aussi de l’atelier de Geoffroy Tory. Les armoiries ou des devises des Lallemant se retrouvent sur un certain nombre d’autres manuscrits également dispersés à travers le monde: plusieurs autres livres d’Heures et un Office de la Vierge à l’usage de Bourges (Officium Beatae Marie Virginis secundum usum Bituricenis) mais aussi un Roman de la rose et un De Consolatione de Boèce en latin et en français (BN, mss, lat. 6643).

Nous sommes ainsi devant un ensemble caractéristique des bibliothèques des élites liées à la cour, avec la préférence donnée aux manuscrits de luxe, avec pourtant aussi une part proportionnellement importante de livres à contenu religieux. Nous ajouterons, au chapitre de cette conquête de la distinction, le fait que la deuxième édition du De re ædificatoria d’Alberti (Paris, Rembolt, 1512), établie par Geoffroy Tory, est dédiée par lui à Jehan Lallemant le Jeune (cf clichés). Enfin, Marot lui-même rédigera une manière d’épitaphe collective, «Des Allemans de Bourges, récité par la déesse Mémoire».
On rappellera pour finir le fait que les Lallemant font construire, au lendemain du grand incendie de 1494, un somptueux hôtel particulier dans le style italianisant, et qui ce sont eux qui présideront notamment à l’entrée de Louis XII et d’Anne de Bretagne à Bourges en 1506. 

Outre les travaux d’Alain Collas sur les notables de Bourges aux XIVe-XVIe siècle, on consultera: Jean-Yves Ribault, «Note sur les origines de la famille Lallemant», dans Cahiers d’archéologie et d’histoire du Berry, n° 29, juin 1972, p. 62-64. Mécènes et amateurs d’art berrichons du Moyen Âge et de la Renaissance [catalogue d’exposition], Bourges, 1956 (ronéoté), p. 49 et suiv.

mardi 15 mars 2016

La conversation, l'écrit et l'imprimé: une page d'anthropologie

Les Propos de table (Tischreden) de Luther sont un titre qui se prête tout particulièrement à une analyse d’anthropologie de la communication.
Rappelons brièvement le contexte. Luther a vingt-cinq ans, lorsqu’il arrive à Wittenberg, pour y poursuivre sa formation dans la toute nouvelle université (1508). Moine augustin formé à Erfurt, il s’établit naturellement chez les Augustins de la petite ville (le bâtiment (der schwarze Kloster) a été construit quelques années auparavant). On connaît la suite des grandes étapes: les grades successivement conquis, les charges d’enseignement, et le choc des 95 thèses. Les 95 thèses sont avant toute chose un événement médiatique, qui fait de Luther, en quelques semaines, une personnalité partout connue en Allemagne. S’ouvre alors une période d’intense activité, de disputes universitaires et de rencontres multiples, de voyages, de correspondance et de rédaction de textes importants, notamment en 1520. En 1521, c’est la diète de Worms, aussitôt suivie de la retraite à la Wartburg, et bientôt du retour à Wittenberg (1522).
Une autre vie s’organise désormais: les ponts sont définitivement rompus avec Rome, une Église nouvelle va se mettre en place, dont Luther est la figure centrale. Il abandonne la tonsure, il se marie (1525), mais il demeure toujours dans l’ancien cloître des Augustins, qui lui sera remis en toute propriété en 1532. Un espace privé, certes, mais aussi un espace semi-public, voire public (c’est aussi un lieu de prêdication et d’enseignement). La table même du Réformateur n’est pas non plus un espace absolument privé: il y accueille ses proches, mais il y reçoit aussi des élèves, des collègues de l’université, certaines personnalités de la ville, sans oublier les voyageurs de passage. On compte en 1534 jusqu’à une trentaine de convives...
Arrêtons-nous aujourd’hui sur la problématique de la communication, avec l’articulation entre l’oral (des conversations), l’écrit et l’imprimé. Le détail des conversations tenues à la table de Luther nous échappe, et nous n’avons guère de moyens de reconstruire les échanges individuels et interindividuels entre les différents participants. Les récits soulignent la relative liberté de la ton, la variété des sujets abordés, le caractère parfois cru du discours… Nous sommes devant une conversation libre, touchant toutes sortes de sujets, et qui prend, comme souvent, la forme d’une manière de rapsodie de propos divers. Nous ne savons rien non plus de la communication non verbale, les gestes, les jeux de physionomie, etc.: tout au plus remarquons-nous que l’assemblée telle qu’elle est figurée par les gravures des pages de titre de Francfort se présente comme une assemblée de docteurs et d’ecclésiastiques, habillés de longues robes avec parfois des cols de fourrure. D’une certaine manière, ils s’expriment ès-qualité, et les titres de docteur, de maître, etc., ne sont jamais oubliés dans les désignations.
Nous sommes devant une manière de collège informel, par rapport auquel la génération des «apprentis», des jeunes gens, se tient debout dans un silence respectueux (il ne semble guère y avoir de dialogue intergénérationnel).
Mais voici le paradoxe. Les convives en effet, et notamment les élèves et les plus proches familiers (famuli) n’hésitent pas à prendre en note la teneur des propos du maître. La conversation se déroule en latin et en allemand, mais il est possible que les notes soient prises plutôt en latin, qui dispose d’un système plus abouti de sténographie. Ces échanges présentés comme relativement libres n’en ont pas moins une valeur communicative réelle, puisque certains participants n’hésitent pas à en conserver la teneur, sinon la lettre, et qu’ils feront plus tard l’objet d’une publication. Pour autant, ces mêmes échanges dont la valeur est reconnue, restent gratuits. L’épouse de Luther, Katharina, certainement attentive aux conditions de la vie quotidienne d’une vaste maisonnée, se plaint de la richesse de «propos de table» qui ne rapportent rien en matière d’espèces sonnantes et trébuchantes:
«Lorsque quelqu’un interrogeait le Docteur sur un passage de la Bible, Madame la Docteur se tournait en plaisantant vers lui: «Monsieur le Docteur, ne les enseignez pas gratis! Ils recueillent tant de choses déjà, [Anton] Lauterbach surtout, des masses de choses, et si profitables…»
De la communication verbale plus ou moins informelle, nous passons ainsi à la communication écrite, puis imprimée, dans laquelle est établi un autre ordre du discours, et qui vise un public considérablement plus large. Les conversations de Wittenberg sont en effet publiées pour la première fois à Eisleben, chez Urban Gaubisch, en 1566. La référence du titre renvoyant à l’Évangile de Jean, ch. VI, verset 12 (il s’agit de la multiplication des pains), assimile les paroles du Réformateur à la nourriture qui, grâce à l’imprimé, rassasiera  tous ceux qui le souhaitent à travers l’espace et à travers le temps: «Lorsqu’ils furent rassasiés, [Jésus] dit à ses disciples:] Ramassez les morceaux qui restent, afin que rien ne se perde».
L’ouvrage est très vite un succès, et les éditions se succèdent, à Eisleben, à Francfort-s/M. et à Leipzig. Notons que les éditeurs, à commencer par Aurifaber, agencent leur texte selon un ordre systématique: les propos littéraux ont  été largement réécrits, et leur agencement même est adapté pour faire du corpus retenu une manière de somme susceptible de fournir directions et références dans toutes les circonstances de la vie quotidienne (le paratexte comprend d’ailleurs tables et index). 
Pour autant, les Propos fascinent par leur ton de relative familiarité, dont l’illustration de titre de l’édition de Francfort (1568) donne comme le reflet. Nous sommes à la fin du repas, les convives sont encore à table mais les conversations se font plus libres. Luther occupe le haut bout, et ses compagnons sont individualisés dans leur physionomie, et désignés nommément par la légende autour de l’image. Un livre fermé est posé sur la table (on vient peut-être de s’y reporter pour éclairer tel ou point de la conversation), et un rayonnage porte une dizaine de volumes sur le mur du fond: des livres d’usage quotidien, que l’on tient constamment à disposition, et qui sont rangés de la manière la plus courante à l’époque, la tranche portant éventuellement le titre manuscrit tournée vers l’extérieur. La plupart d’entre eux sont munis de fermoirs à l’allemande.
Sur la droite de l’image, nous retrouvons la petite troupe de jeunes gens qui ont sans doute participé au service, et qui écoutent respectueusement les propos échangés par leurs aînés. Comme on pouvait s’y attendre, il n’y a aucun signe d’une quelconque présence féminine. Même si nous sommes dans l’ordre la représentation symbolique et de la mise en scène, comme le suggère le rideau tendu à l’arrière-plan, la richesse de l’image ne s’en prête pas moins à une analyse très riche qui informe sur la vie quotidienne du petit groupe des premiers réformateurs, sur leurs modes de représentation en même temps que sur les conditions de communication entre les uns et les autres –et avec le public des lecteurs.

samedi 23 janvier 2016

Des hommes nouveaux pour une nouvelle économie des médias et de l'information

Quelques familles de la Renaissance ont laissé un nom dans l’histoire de l’Europe, qui n’appartiennent pas aux dynasties souveraines, mais bien aux milieux d'affaires. On pensera moins aux Médicis, qui seront les maîtres de Florence et qui feront plusieurs mariages royaux, qu'aux Fugger d’Augsbourg. Ceux-ci se révèlent être des personnalités tout à fait conscientes de la nouvelle économie des médias dans laquelle l’Europe est entrée depuis le dernier quart du XVe siècle.
Trachtenbüchlein de Matthäus Schwarz: Jakob Fugger au travail
L’ancêtre, Hans Fugger, vient s’établir à Augsbourg en 1367, où il délaisse peu à peu les activités liées au tissage pour s’orienter vers le grand négoce et la banque. L’un de ses descendants, Jakob l’Ancien (der Ältere) est à l’origine de la gloire des Fugger: après sa mort (1469), les affaires sont reprises par trois de ses fils, Ulrich († 1510), directeur général à Augsbourg, Georg († 1506), chargé de la succursale de Nuremberg, et Jakob († 1525), auquel est confié le domaine des affaires internationales. Ce dernier sera plus tard surnommé «le Riche» (der Reiche).
La tradition veut que, dans ses familles de grands négociants fortunés, les fils fassent d’abord un apprentissage pratique des affaires: le jeune Jakob vient notamment à Venise, où il est initié à la comptabilité en parties doubles. Il va asseoir sa fortune sur une maîtrise accomplie de toutes sortes de techniques liées à l’écrit: une correspondance d’affaires écrasante lui assure la maîtrise de l’information, c’est à dire la clé de la réussite dans des opérations liées aux différences des cours d’une place à l’autre, mais aussi aux rapports de forces et aux besoins des princes et des souverains. Le célèbre «Livre des costumes» (Trachtenbüchlein) de son secrétaire Matthäus Schwarz illustre parfaitement ce qui fait la fortune du magnat.
Dans la «Chambre d’or» du Palais Fugger d'Augsbourg (die goldene Schreibstube), le jeune secrétaire et comptable principal et son maître sont réunis pour travailler. Il s’agit de dépouiller la correspondance, et de reporter les mouvements de valeurs dans le Grand livre que Schwarz a sous les yeux: les lettres dépouillées sont jetées sous la table, tandis que, autre nouveauté de la comptabilité bientôt adoptée par Jakob Fugger, le Grand livre fait apparaître les comptes ouverts aux différents correspondants. En arrière, un «meuble de notaire», dont les tiroirs abritent les pièces relatives aux affaires conduites avec un certain nombre de villes principales, Rome, Venise, Ofen (Buda) et Cracovie d’abord, puis Milan Innsbruck, Nuremberg, Antorff (Anvers) et Lisbonne. La fortune des Fugger est bâtie sur la construction d'un réseau enserrant les principales places européennes d'affaires, et dont le cœur se situe dans la petite pièce de leur palais d'Augsbourg.
Arrêtons-nous sur un second point, également caractéristique de la modernité: toujours savoir s’entourer des meilleures garanties, et surtout des collaborateurs les mieux formés. On remarque ainsi, dans notre liste de villes, les noms d’Innsbruck, de Buda(pest) et de Cracovie. Nous sommes là devant un autre complexe majeur sur lequel se déploie la fortune familiale, celui des mines et des opérations sur les métaux –un secteur dans lequel l'innovation technique joue un rôle fondamental autour de 1500 au et XVIe siècle. Or, à la fin du XVe siècle, les trois frères commencent à prêter des sommes de plus en plus considérables à l’archiduc Sigismond de Tyrol, sommes pour lesquelles ils reçoivent des remboursements sous forme de livraisons d’argent produit par les mines de Tyrol autour d'Innsbruck.
Puis, en 1494, c’est le lancement des grandes opérations sur les «affaires de Hongrie», dans lesquelles les frères Fugger sont représentés par un correspondant de Breslau, Kilian Auer: il s’agit notamment de reprendre les mines de Neusohl, et surtout de s’attacher les services d’un technicien de haut vol, en la personne de l’ingénieur Hans Thurzo et de son fils Georg. En quelques années, ils mettent en place trois usines de retraitement du minerai, à Hohenkirchen (Thuringe), à Neusohl (Bistritz) et à Fuggerau (près de Villach), assurant une production de cuivre et d’argent écoulée à Cracovie, à Nuremberg et à Venise. Les bénéfices sont énormes: plus de 2 millions de florins entre 1494 et 1526…
Le fait de pouvoir s’assurer les services des techniciens les plus compétents, et de les associer aux affaires, se révèle être un facteur absolument décisif. La réussite des opérations réside dans la qualité de l’information (y compris dans le domaine politique), et dans l'efficacité de leur traitement. Jakob Fugger traite avec les plus grands personnages de son temps, à commencer par l’empereur Maximilien, et par son successeur Charles Quint. Lorsque Dürer assiste à la diète d’Augsbourg, en 1518, le vieux banquier lui commande son portrait: un portrait étonnant par la simplicité de celui qui est alors l’homme le plus riche d’Europe, mais qui est assuré que sa fortune vient de ses seules compétences, et qui ne ressent pas le besoin d’un quelconque apparat pour porter témoignage de sa réussite. On notera d'ailleurs, sur le portrait ci-dessus, la différence de mise entre le jeune et élégant secrétaire, et le richissime banquier, dont la mise est beaucoup plus simple avec sa confortable robe d'intérieur...
Les Chroniques de Nuremberg dans l'exemplaire de l'auteur, acquis par Fugger avec l'ensemble de la bibliothèque de Hartmann Schedel (© Bayerische Staatsbibliothek, Munich)
L’intérêt pour les curiosités artistiques et intellectuelles ressort chez le neveu de Jakob, Raymund Fugger (1489-1535), le fils de son frère Georg: Jakob l’envoie notamment à Cracovie, où il épousera Katharina Thurzó et d’où il dirigera l’ensemble des affaires liées aux métaux en Hongrie. Mais Raymund se consacre beaucoup au domaine des beaux arts et de l’humanisme, il connaît Érasme, Beatus Rhenanus et Mélanchton, et il se constitue une bibliothèque célèbre. Son fils Johann Jakob (1516-1575) poursuit dans cette voie: son bibliothécaire est l’helléniste Hieronymus Wolf, il acquiert en 1552 toute la bibliothèque de l’humaniste nurembergeois Hartmann Schedel, mais les difficultés financées nées des banqueroutes successives de Philippe II l’obligeront en 1571 à liquider sa collection de plus de 10 000 volumes au profit du duc Albrecht V de Bavière.
L’ensemble, qui a constitué la base de la Bibliothèque royale de Bavière, est aujourd’hui toujours conservé à Munich. Signalons que d’autres branches de la famille constituent alors aussi des bibliothèques de plusieurs milliers de volumes.

vendredi 23 octobre 2015

Prosopographie et histoire du livre

La signification possible de concepts pourtant à la mode reste parfois incertaine, et cela non seulement chez les politiciens (dont c’est trop souvent la marque de fabrique), mais aussi chez certains spécialistes, dont les historiens. Ne parlons pas de la «mémoire» ni des «lieux de mémoire», encore moins de l’«identité» ou de la «mondialisation», mais soulignons le fait que, par exemple, une «histoire mondiale» n’est pas une «histoire globale» du livre, et que son projet ne se limite pas à la juxtaposer plus ou moins habilement des histoires du livre rédigées par pays, ou regroupées sur des critères plus ou moins artificiels.
La prosopographie aussi apparaît parfois comme l’un de ces concepts flous, elle qui était à la mode voici une vingtaine d’années, qui s’est trouvée par la suite un petit peu délaissée, mais qui aujourd’hui revient peut-être sur le devant de la scène. De ce regain de faveur, nous ne prendrons pour preuve que le séminaire «La prosopographie, objets et méthodes» organisé entre l’ENS de Lyon et l’Université de Paris I. Gabriel Garotte cite Claire Lemercier et Emmanuelle Picard, lorsqu’il explique que la prosopographie serait «une sorte de style de recherche, quelque chose de moins nettement défini en tout cas qu’une méthode, de moins rigide qu’un courant ou une école».
Il n’est pas utile de revenir sur l’étymologie du terme, qui relève de la rhétorique: la prosopographie désigne la description physique d’une personne. Le terme est repris par les historiens antiquisants, notamment en Allemagne, lorsqu’ils se lancent dans la réalisation de dictionnaires recensant les individus membres d’un certain groupe social, appartenant à une certaine famille ou habitant une certaine ville ou région. Paul Poralla consacre sa thèse à la «Prosopographie des Lacédémoniens», thèse publiée à Breslau à la veille de la Première Guerre mondiale (Prosopographie der Lakedämonier bis auf die Zeit Alexanders des Grossen). Le modèle de ces recherches est donné, en France, par le travail consacré par Claude Nicolet à l’ordre équestre dans la Rome républicaine: le premier volume envisage les définitions juridiques et les structures sociales de l’ordre équestre de 312 à 43 av. J.-C., tandis que le second constitue une Prosopographie des chevaliers romains, le tout ne représentant pas moins de 1150 pages (Claude Nicolet, L’Ordre équestre à l'époque républicaine (312-43 av. J.-C.). I. Définitions juridiques et structures sociales ; II. Prosopographie des chevaliers romains, Paris, 1966-1974, 2 vol., 1150 p. (BEFAR, 207 et 270)).
On le voit, la prosopographie ne s’identifie pas, pour l’historien, à un simple dictionnaire biographique : elle suppose, bien évidemment, un travail considérable de reconstruction biographique érudite d’un groupe de population, mais cette reconstruction sera conduite selon un cadre en principe normalisé (autrement dit, sur la base d'une fiche-type), de manière à autoriser, autant que possible, un traitement sériel des données ainsi rassemblées. Le fichier des biographies pourra certes être publié, mais il ne débouchera sur un travail prosopographique que s’il fait l’objet d’une exploitation relativement poussée, souvent dans une perspective d’histoire sociale au sens le plus large, ou dans une perspective d’anthropologie historique (centrée par exemple sur l’histoire des familles, sur le rôle des femmes, ou encore sur l’histoire de la formation et de l’apprentissage).
Dans cet ordre d'idées, que pouvons-nous dire des travaux réalisés en Allemagne et dans les pays germanophones dans le domaine de la prosopographie de ce que nous avions appelé les «gens du livre»? Laissons de côté la définition même du corpus étudié, et les deux problèmes de savoir de quelle géographie il s’agit, et comment se définit sur le plan fonctionnel la «librairie allemande» (il convient toujours de se garder de trop respecter le «politiquement correct», et de transposer dans le passé des catégories du présent). Les principaux titres cités relèvent moins de travaux de prosopographie stricto sensu que de dictionnaires biographiques. De même, ils privilégient le plus souvent le monde des imprimeurs (Buchdrucker), ce qui est peut-être moins gênant dans la tradition allemande que dans d’autres géographies, mais n’en entraîne pas moins le fait que les libraires de détail et autres diffuseurs restent quelque peu négligés.

La tradition allemande des dictionnaires d’imprimeurs est ancienne, mais toujours très vivante. Les grands classiques sont connus de tous. Soit, par ordre chronologique des périodes décrites:
Ferdinand Geldner donne, en 1968-1970, les deux volumes de son dictionnaire des imprimeurs allemands du XVe siècle: Die deutschen Inkunabeldrucker, Stuttgart, Hiersemann, 2 vol. I- Das deutsche Sprachgebiet, 1968. II- Die fremden Sprachgebiete, 1970. Le classement suit l'ordre alphabétique des villes, ce qui est resté une tradition allemande.
Ce travail reprend les données fournies par Konrad Haebler, lequel avait publié dès 1924 son «dictionnaire des imprimeurs allemands du XVe siècle à l’étranger» (Die Deutschen Buchdrucker des XV. Jahrhunderts im Auslande, München, Jacques Rosenthal, 1924). À titre personnel, signalons que nous avons beaucoup utilisé ces grands répertoires pour l’étude des migrations professionnelles dans une perspective d’anthropologie historique:
Frédéric Barbier, «Émigration et transferts culturels: les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie en France au XVe siècle», dans Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Comptes rendu des séances de l’année 2011, janvier-mars, Paris, diff. De Boccard, 2011 [sic pour 2012], p. 651-679. Point de vue élargi dans : id., «Émigration et transferts culturels dans la « librairie » aux époques moderne et contemporaine: le cas de l’Allemagne et de la France», dans Mobilità dei mestieri del livro tra quattrocento e seicento, dir. Marco Santoro, Samanta Segatori, Pisa, Roma, Fabrizio Serra, 2013, p. 39-54 («Biblioteca di Paratesto», 8).
Les deux siècles qui suivent sont couverts par les classiques de Josef Benzing, Die deutschen Buchdrucker des 16. und 17. Jts im deutschen Sprachgebiet, 2e éd., Wiesbaden, Harrassowitz, 1982. Id., Die deutschen Verleger des 16. und 17. Jts im deutschen Sprachgebiet, Frankfurt-a/Main, Buchhändler Vereiningung, 1977. Le premier titre a fait l’objet d’une refonte intégrale, avec mise à jour, avec le volume exemplaire de Christophe Reske, Die Buchdrucker des 16. und 17. Jts im deutschen Sprachgesbiet. Auf der Grundlage des gleichnamigen Werkes von Josef Benzing, Wiesbaden, Harrassowitz, 2007, XXXI-1090 p. («Beiträge zum Buch-und Bibliothekswesen», 51).
David Paisey ne donne qu’une liste beaucoup plus brève, qui s’apparente à une table, mais dont le propos est de recenser les imprimeurs, libraires et éditeurs allemands de la première moitié du XVIIIe siècle: David L. Paisey, Deutsche Buchdrucker, Buchhändler und Verleger, 1701-1750, Wiesbaden, Otto Harrasowitz, 1988 («Beiträge zum Buch- und Bibliothekswesen», 26).
Bien entendu, il y faudrait citer ici nombre d’autres titres, dont les références figurent dans la bibliographie des grands manuels. On doit aussi renvoyer aux synthèses présentant la situation de l’histoire du livre outre-Rhin, notamment les deux volumes Buchwissenschaft in Deutschland. Ein Jandbuch, dir. Ursula Rautenberg, Berlin, New York, Walther de Gruyter, 2010, 2 vol. (surtout t. I, 2e partie: «Forschungsberichte»).

Notre dernier ordre d’observations portera sur les «autres sources» susceptible d’être mobilisées dans la perspective d’un travail de prosopographie. Il n’est pas utile de s’arrêter sur les multiples monographies, histoires de la «librairie» dans telle ou telle ville ou région, ou monographies d’entreprise (par ex. le travail exemplaire consacré par Bernhard Fischer à Johann Friedrich Cotta:
Bernhard Fischer, Der Verlger Johann Friedrich Cotta. Chronologische Verlagsbibliographie, 1787-1832, aus den Quellen bearbeitet, Marbach, Deutsche Schillergesellschaft; München, K.-G. Saur, 2003, 3 vol.
Mais, on le voit, la masse des données à prendre en compte s’accroît dans des proportions telles que la réalisation d’une prosopographie se fait de plus en plus problématique pour le XVIIIe siècle, puis pour l’époque contemporaine. À cet égard, un certain nombre de sources sérielles est pourtant mobilisable, sources parmi lesquelles nous mentionnerons d'abord les grandes séries de dictionnaires biographiques (Allgemeine deutsche Biographie, et la compilation nouvelle de la Neue deutsche Biographie), mais aussi les annuaires professionnels dont les séries sont pratiquement continues depuis les années 1820 en Allemagne: Otto August Schulz, Allgemeines Adressbuch für den deutsche Buchhandel, Leipzig, Schulz, 1839->
En Autriche, la série est moins complète: Adressbuch für den österreichischen Buch–, Kunst– u. Musikalienhandel, éd. Perles, Wien, 1863, etc.
Bien évidemment, les sources disponibles sur Internet sont aujourd'hui omniprésentes, par ex. sur les marques typographiques, ou encore sur les reliures anciennes, etc. Les données mobilisables par le biais des OPAC et des catalogues collectifs (INKA, VD16, VD17 et VD18) fournissent des masses d’informations jusque là pratiquement inaccessibles: il devient possible, comme l’a en partie fait Reske, de croiser les éléments fournis par les répertoires biographiques proprement dit, les informations nouvelles collectées depuis leur parution, et les séries bibliographiques que l’on aura collectées sur Internet.
Une dernière remarque, pour finir: dans le domaine de l’histoire du livre, la prosopographie suppose une certaine forme d’expertise. Il faut être en mesure de faire la critique des sources, pour savoir ce qu’elles peuvent représenter (ou non), donc il faut avoir une idée du régime de la librairie, ou encore de l’histoire des collections, voire de l’histoire générale et de la géographie historique. Il faut être formé à la bibliographie matérielle. Il faut maîtriser un certain nombre de langues, à commencer par le latin, lingua franca de la librairie européenne et principale langue de publication, selon les géographies, au moins jusqu’à la Guerre de trente ans (mais aussi l’italien, l’allemand, le français, et l’espagnol, voire des langues de publication plus rares). Mentionnons pour mémoire les autres sciences auxiliaires, non sans insister pourtant le rôle de la paléographie, et sur les difficultés certaines que peut poser la lecture des archives allemandes jusqu’à la Première Guerre mondiale, sinon plus tard (la deustche Kurrentschrift).

lundi 14 septembre 2015

Les cultures de l'écriture

Culturas del escrito en el mundo occidental, del Renacimiento a la contemoporaneidad,
éd. Antonio Castillo Gómez,
Madrid, Casa de Velázquez, 2015,
330 p., ill., bibliographie p. 270-330
(« Collection de la Casa de Velázquez »). 


La bibliographie espagnole relative à l’histoire du livre et de l’écrit, déjà impressionnante, vient de s’enrichir d’un nouvel ouvrage d’une grande originalité. Il s’agit en effet d’envisager, soit par des tableaux d’ensemble, soit par des études de cas, les transformations de la «culture de l’écrit» dans le monde occidental (en fait, surtout l’Espagne, la France et l’Italie du nord) aux époques moderne et contemporaine –par conséquent, dans une perspective relevant en principe de l’histoire comparée. L’éditeur, Antonio Castillo Gómez, présente en introduction les enjeux de l’entreprise («¿Qué escritura para qué historia?»): reprendre, dans un domaine spécifique, la problématique développée pour l’histoire de la lecture, c’est-à-dire élaborer une histoire des gestes, des pratiques et des représentations, qui serait notamment attentive à la dimension à la fois sociale et anthropologique de l'écriture.
Le volume s’organise en quatre parties, dont la première est consacrée aux «Murs écrits et murs lus». Nous sommes en l’occurrence dans l’espace public, ou l’écriture des slogans et autres graffitis (mais quid des tags?) semble souvent occultée par l’omniprésence de la communication institutionnelle (les documents épigraphiques parfois monumentaux, voire plus récemment les panneaux de toutes sortes) et, surtout, publicitaire (les affiches et autres). Les contributions concernent le modèle de la majuscule épigraphique (Francisco M. Gimeno Blay), les «murs écrits» de Lyon à l’époque moderne (Anne Béroujon) et le Chili de la fin du XXe siècle (Pedro Araya). En parcourant les rues de Paris et d’un certain nombre d’autres villes, nous avons pareillement réuni, depuis quelques années, une série de clichés évocateurs d’un certain nombre de phénomènes dont la simple typologie commentée serait probablement instructive. Les outils eux-mêmes ne sont pas les mêmes (de la craie au simple graffiti, à la
«bombe» à peinture, à l'utilisation du pochoir, etc.).
Tag dans le RER, station Le Vésinet-Le Pecq, 2004
La seconde partie, sous le titre «Desde la ausencia», envisage au premier chef la culture épistolaire, avec notamment les contributions de Carmen Sarrenao-Sánchez («Espejos del alma: la evocación del ausente en la escritura espistolar aurea») et de Verónica Sierra Blas («Cartas per todos: discursos, prácticas y representaciones de la escritura espistolar en la época contemporánea»). Rita Marquilhas trace le cadre d’une «analyse sociopragmatique» d’un corpus de près de 1600 lettres écrites par des Portugais du milieu du XVIe siècle jusqu'aux années 1970: l’analyse des formes de la mise en page (à travers la gestion des marges), mais aussi des contenus textuels (le vocabulaire), ouvre un certain nombre de perspectives originales, par exemple sur le rapport avec le discours oral. Même si, de manière surprenante, la perspective chronologique fait quelque peu défaut à cette enquête, sa méthodologie statistique semble très suggestive.
Antonio Castillo Gómez aborde quant à lui une problématique paradoxale, celle du passage de la typographie au manuscrit, en traitant des «cultures épistolaires» en Espagne au XVIIIe siècle. Enfin, l’exploitation des fonds du Musée de l’écriture populaire de Terque attire l’attention sur une institution originale: il y aurait, à l’heure où les transferts culturels s’imposent comme une problématique omniprésente, beaucoup à recueillir et à exploiter dans le domaine de l’«écriture populaire», au-delà des discours convenus.
La troisième partie est consacrée aux «livres de mémoire», soit une perspective qui est celle de l’enregistrement personnel ou destiné à un cercle privé. Il s’agira, certes, des «livres de raison», mais aussi des chroniques manuscrites, sans oublier les livres et autres documents comptables. Nous sommes très sensibles à la problématique de l’archéologie du document mise en œuvre à travers l’étude des livres de comptes des XVIIIe et XIXe siècles (Carmen Rubalcaya Pérez: il serait peut-être intéressant de comparer ces pratiques avec celles ayant cours au nord des Pyrénées). Mais pourquoi ouvrir un article consacré aux «livres de raisons français des XVe-XIXe siècles» (Sylvie Mouyset) par la présentation du tableau attribué à Michiel Nouts, «Portrait d’une famille», et daté des années 1655? 

Coll. National Gallery, Londres
De fait, nous sommes loin de la France: si la scène est bien représentative de la distribution traditionnelle des rôles, elle l’est aussi du modèle culturel à l’œuvre dans l’environnement réformé qui est celui des Provinces Unies du Siècle d’or. À gauche, le père de famille et son fils de six ou sept ans symbolisent les relations avec l’extérieur: le père écrit dans un grand registre (livre de raison, livre de comptes?) et, à son côté, son jeune fils tient en main un petit volume imprimé dans lequel il semble apprendre une leçon. À droite, c’est le cercle intérieur, d’où l’écrit est absent: la jeune mère avec ses trois filles, dont l’une joue à la poupée. En tout état de cause, les pratiques et les contenus du livre de raison diffèrent très sensiblement d’un environnement catholique à un environnement réformé. Sur ce même thème des «livres de mémoire», avouons que rappels historiographiques et pétitions de principe, encore plus au second degré (Antoine Odier, «Pour une étude comparée des discours scientifiques concernant les égo-documents de l’Europe d’Ancien Régime»), nous semblent rester relativement inopérants, surtout à ce niveau de généralités.
Enfin, la quatrième partie («Entre letrados y analfabetos») propose une typologie des pratiques articulée avec les niveaux de culture –un petit peu dans la lignée du grand article publié par Henri-Jean Martin dans le Journal des savants en 1975. Nous y retrouvons des contributions relatives à l’histoire de l’imprimé (qu’il s’agisse de la bibliothèque du marquis del Carpio (Felipe Vidales del Castillo) ou des notes relatives à l’achat de livres à Parme à la fin du XVIIIe siècle (Alberta Pettoello)). La littérature «de cordel», qui correspond à un domaine spécifique de la production et de la diffusion de l’imprimé dans le monde hispanique, est envisagée par Juan Gomis Coloma, tandis que Jean-François Botrel propose un tableau d’ensemble de la situation des analphabètes dans l’Espagne du XIXe siècle («Los analfabetos y la cultura escrita»): l’auteur insiste sur le fait que l’Espagne compterait encore douze millions d’analphabètes au début du XXe siècle...
En résumé, un volume novateur, qui propose des perspectives originales, même si le champ n’est évidemment pas épuisé: on pourrait par exemple penser aux agendas, listes (des choses à faire...) et autres mémorandums; ou encore à une analyse différenciée des pratiques d’écriture selon les géographies et selon les professions (pour ne pas revenir sur les confessions); ou encore, à une étude qui articulerait plus précisément les observations ainsi faites avec les transformations plus générales de l’économie du livre depuis le XVe siècle. Nous sommes très reconnaissants à l’éditeur de nous donner ainsi une manière d’état des lieux et des problèmes, s’agissant d’un domaine qui reste largement à explorer. Ajoutons que l’ouvrage se veut instrument de travail, et qu’il est complété par un précieux état des sources et par une riche bibliographie.