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lundi 30 juillet 2018

Éternité du Limousin

Ayant beaucoup travaillé dans les estudes de Paris, le professeur Frisør et son fidèle disciple Fred se rendoient de cette ville à Orléans, et avoient copieusement déjeuné dans une auberge de Thoury.
Car avoient commencé par des terrines de volailles et du jambon braisé, qui leur avoient servi de bon amuse-gueule. Puis avoient commandé un petit cochon de lait grillé fourré de foie gras d’oie, et un beau ris de veau couronné de pommes de terre au lard. Avoient rendu grâces aux déesses du lait en prenant un riche assortiment de fromages entiers, et enfin dégusté en dessert plusieurs tartes aux fruits de saison, arrousées des eaux de vie y relatives. Car ce sont là vrais breuvages des dieux.
Et tout au long du repas, avoient fait mectre en perce bonnes barriques de vins d’Orléans et de Loire. Et espéroient ainsi lestés povoir tenir le trajet jusques à Orléans. 
Rabelais ethnographe (Gustave Doré)
De là à peine estoient-ils repartis, qu’ils virent se profiler, sur la grand route royale, une silhouette indécise, habillée de haillons et enveloppée de poussière. Et sembloit accompagnée d’un chien efflanqué et encore plus galeux.
– Or ça, quel est ce monstre? s’écria le professeur Frisør (qui ne connoissait peut-être pas si parfaitement tous ses classiques).
– Oui ça, oui ça, s’écria le monstre. Aï am onli eun pour stioudennt, on ze strit tou the capitale of France. If your seigneurie is comprehensive, give mi éni pécule ind lat mi tou go more fère.
À quoi le professeur Frisør, se tournant vers son fidèle disciple Fred, s’étonna:
– Oui da, que nous veut ce drôle? Et quelle diable de langue est cecy, à laquelle je n’entends rien?
– Parbleu, répondit Fred, c’est certainement la langue des Pythies vengeresses, car sur mon âme jamais n’ai rien entendu d’aussi dissonant et impossible à ouïr. Certainement, il invoque le diable, dans sa langue infernale.
Mais le voyageur, avec toutes les marques de la plus grande frayeur, s’écria lors:
– Ohe, Ohe! Ziss langouaige ist ze langouaige of ze futur, and oll ze personnes doctes ind savantes are spiking in zis langouaige, zat ze common pipeul not eunderstand!
Ah, Messeigneurs! Aï ouaz chiour zat you are really goud personnes. Aï am eun pour stioudennt, from ze celebrissimy and venerabilandy Academia, zat Aurelianum vocitur. Maï master was ze very very docte ind honorably Sir Petrus Noroît, bac., MoC, OdA, ouane of ze grotesqs [sic pour: gritest] spirits of our century. Ind his assistant is ze goud discipulus dr Sushi, bac, de qui la langue est bien difficile tou intellige, car hi is cominng of ze fare country of Zipangu.
Aï aussi have transséqué la Liger and caponized in ze best tabernae of ze Magdelaine and of ze Mulle, end lutiné zi gonzesses…
– Ah, que nous veut ce drôle, à la fin?, cria le professeur Frisør en faisant le geste de saisir un paquet de livres pour le jeter à la teste de son interlocuteur (et donnerai la liste des livres plus loing). Car la patience n’estoit peut-être pas sa vertu première...
– Hé, arrête, t’es fou! Chui du 9.2.! Mais il est dingue, çui-là! s’écria l’étudiant en reculant vivement et en se protégeant la teste. Car l'espovante lui avoit fait retrover son parler plus naturel.
– Tout doux, tout doux, mon bon maître, intervint lénifiquement le disciple Fred. C’est un simple escholier, et il veut nous dire qu’il vient de l’université d’Orléans. Il parle le doux langaige de ceste ville, qui, comme vous savez, est le creuset de la belle langue françoise que vos parents vous apprirent.
– Oui, da! Mais il suffit!
Oste-le de ma vue, que ne lui baille chasse et ne le trucide! Et quand serons à Aurelian, avertis tout un chascun de ne m’adresser la parole qu’utilisant humain langaige, car sinon ne peux répondre de ce qui est soumis comme hui et ici à sujétion diabolique….

dimanche 17 septembre 2017

François Ier chez Alexandre Dumas

Comme celle de Montpellier, qui organise en 1537 le dépôt légal au profit de la Bibliothèque du roi, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise deux ans plus tard, intéresse les historiens du livre. Il s’agit en effet d’un texte très long (192 articles) qui traite de questions de justice et d’administration, mais dont plusieurs dispositions concernent la langue: l’ordonnance impose aux curés l’enregistrement des naissances survenues dans leur paroisse (c'est l'origine des registres paroissiaux), et elle établit que tous les actes juridiques (dont les actes notariés) seront obligatoirement établis non plus en latin, mais en langue vernaculaire, c’est-à-dire en français.
Nous sommes à la grande époque où le français, qui est de longue date la langue de la cour royale, acquiert le statut de langue littéraire (on pense à Du Bellay) et s'impose comme la langue ordinaire de l’administration. Ces dispositions ont des conséquences d’autant plus grandes que le royaume est le plus étendu d’Europe, face notamment à l’éclatement politique de la péninsule italienne et de l’espace germanophone. Les conséquences sont aussi très importantes pour l’économie de la «librairie» française en général (une très grande partie des «travaux de ville» est désormais publiée en français).
Bien évidemment, le français n’en devient pas pour autant la seule langue du royaume: il est d'abord utilisé dans les villes, quand la grande majorité de la population est composée d’habitants du plat-pays, et parle diverses langues régionales et autres patois. Rappelons-nous de «l’escolier limousin» rencontré par Panurge et ses compagnons sur la route d’Orléans; rappelons-nous encore des propositions de l’abbé Grégoire visant, sous la Révolution, à extirper les «patois» comme autant de subsistances de la féodalité. Pour l’abbé Grégoire et un certain nombre de partisans de la Révolution, les patois, c’est la réaction.
En définitive, les patois ne disparaîtront presque complètement qu'entre le XIXe et la première moitié du XXe siècle, devant l’école publique, gratuite et obligatoire, et devant l’essor des médias de masse.
Mais notre propos touche un autre point lorsque nous découvrons un article disponible sur la version en ligne de l’hebdomadaire Le Point. Citons le passage qui nous intéresse:
Emmanuel Macron épinglé sur ses connaissances historiques.
Pour le lancement des Journées du patrimoine, le chef de l'État s'est rendu au château de Monte-Cristo, dans les Yvelines, en compagnie de Stéphane Bern. Un lieu chargé d'histoire, puisque c'est là que le roi François Ier a signé la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539. Face à des élèves de CM2, les deux hommes ont alors improvisé un mini-cours pour expliquer de quoi il s'agissait exactement, rapporte Europe 1. «Cette ordonnance fait du français la langue officielle. Si nous parlons tous le français, c'est grâce à l'ordonnance de Villers-Cotterêts», commence Stéphane Bern.
Le château de Mone-Cristo,... où aurait été signée l'ordonnance de Villers-Cotterêts (© Wikipedia)
Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée «dans les Yvelines» (disons, dans l'actuel département des Yvelines) est, pour l’historien, une véritable découverte: on croyait jusqu’à présent que la désignation des ordonnances faisait référence au lieu où le roi les avaient paraphées, par ex. Nantes pour le célèbre édit mettant fin aux guerres de Religion, ou Fontainebleau pour la malheureuse abrogation de ce même édit. Le fait qu’il n’en soit rien, et que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée en l’occurrence à Port-Marly, amènera à reconsidérer complètement toute la chronologie du fonctionnement de la cour royale, à une époque où celle-ci est très souvent en déplacement.
Quant à savoir pourquoi cette ordonnance porte le nom d’une ville, Villers-Cotterêts, avec laquelle elle n’aurait rien à voir, le problème reste entier...
Mais nous atteignons un tout autre niveau de complexité avec la mention du château de Monte-Cristo, qui est effectivement situé sur le territoire de la commune actuelle de Port-Marly, sur la rive gauche de la Seine légèrement en amont de Saint-Germain-en-Laye. Nous apprenons ainsi, grâce à l'article du Point, l’existence d’un nouveau château royal, totalement oublié, en Île-de-France à l’époque de la Renaissance, ce qui constitue en tout état de cause une découverte majeure dans le domaine de l'histoire de l'art. Mais nous ne pouvons que nous étonner encore plus de voir ce château porter le nom d’un îlot de la côte toscane, îlot devenu mondialement célèbre seulement avec la publication du roman d’Alexandre Dumas en feuilleton dans Les Débats entre 1844 et 1846. Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée par François Ier dans un château dont le nom fait référence à une publication célébrissime du milieu du XIXe siècle, et qui appartenait à l’auteur de cette publication, est évidemment une surprise stupéfiante, et pose aux historiens une question particulièrement difficile.
Au passage, si nous en croyons le cliché qui accompagne l’article, il semble bien que le château de Monte-Cristo abrite aujourd'hui l’une des écoles publiques de la ville de Port-Marly…
Trêve de plaisanterie! Nous pourrions nous croire devant une des plus remarquables «perles» qui émaillent les copies d’examens et de concours en histoire moderne –et nous nous rappelons avec émotion de certaines de ces perles qui touchaient parfois au surréalisme–, mais il n’en est rien, et nous sommes de fait devant un article publié dans l’un des principaux hebdomadaires de notre pays. Inutile d’être un spécialiste pour subodorer que l’«ordonnance de Villers-Cotterêts» a été signée dans cette ville et qu’elle n’a donc rien à voir avec le «château» d’Alexandre Dumas. Si l'on en juge par son succès auprès du public, l'article du Point amène pourtant à souligner la fascination exercée par les médias, presse écrite, télévision, nouveaux médias, etc., laquelle se manifeste chez le lecteur, l'auditeur ou le spectateur, par la disparition quasi-compète de l’esprit critique le plus élémentaire. Goethe ne parle même pas du journaliste, mais bien du lecteur en général:
Bien des gens (...) ne savent pas le temps et la peine qu'il en a coûté à tel ou tel individu pour apprendre à lire: j'y ai consacré quatre-vingts ans, et ne puis par dire encore que je sois arrivé au but.
Il reste à souhaiter que l'épisode attire du moins l'attention sur le château de Monte-Cristo, et lui amène beaucoup de nouveaux visiteurs...

dimanche 4 juin 2017

1517-1521: le nouvel ordre des médias

Que la Réforme protestante constitue un phénomène étroitement lié à l’utilisation du nouveau média de la typographie en caractères mobiles est une caractéristique déjà reconnue par les contemporains eux-mêmes. Le point est repris par beaucoup d’auteurs sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle, tandis que les travaux conduits par Elisabeth Eisenstein à partir de la décennie 1970 ont permis d’actualiser cette problématique (Elisabeth Eisenstein, The Printing Revolution in early modern Europe, Cambridge, 1983).
Aujourd’hui, le modèle développé par les historiens du livre articule deux axes principaux d’analyse: si le rôle déterminant du média de l’imprimé est effectivement reconnu, c'est dans une perspective qui met l'accent sur la dynamique de la transformation. De fait, l’irruption de la Réforme introduit dans une large mesure à l’instauration d’une nouvelle «économie des médias». Parmi les caractéristiques majeures de celle-ci, la plus importante réside dans la montée en puissance des Flugschriften, et dans l’émergence rapide d'un espace public que l'on pourrait à bien des égards dire moderne, en ce sens qu'il est articulé autour de l'imprimé. Encore une fois, les contemporains en prennent conscience très rapidement, qui entreprennent de mobiliser systématiquement les techniques de la médiatisation nouvelle, au service, d’abord, de la cause réformée –bientôt aussi au service de ses adversaires, tenant de l’orthodoxie romaine (on pense ici tout particulièrement à Thomas Murner).
Pour autant, un versant spécifique de la problématique est resté curieusement négligé par l'histoire du livre: il s’agit de la question des transferts culturels. Nous n’avons pas à revenir ici sur la problématique générale d’un modèle épistémologique qui, depuis quelques décennies, s’est imposé dans la recherche historique. Si l’écrit, l’imprimé et les médias jouent un rôle décisif dans le fonctionnement même des processus de transferts culturels, il n’en reste pas moins que la problématique de la diffusion des mouvements de Réforme apparus en Allemagne, mais aussi en Suisse, etc., au début du XVIe siècle, n’a pas été réellement envisagée à cette aune.
Le phénomène est pourtant au moins ambivalent. Reprenons la chronologie: nous sommes, d’abord, devant un projet de réforme conduit à l’intérieur de l’Église, par des clercs dont la principale langue d’expression est le latin. L'objet de la discussion, autrement dit les différentes thèses de Luther, n'est pas au sens propre un objet «étranger», lorsqu'il est soumis au tribunal de Sorbonne, en 1520-1521: les pièces en latin circulent sans difficultés dans le monde des universitaires et des clercs, et elles seront même le cas échéant reproduites par des imprimeurs parisiens. La controverse se développe pour la plus grande partie dans un cadre transnational.
La Detrminatio de 1521, éd. parisienne
Mais très rapidement, le glissement s’opère: non seulement les liens avec Rome sont désormais rompus, mais Luther et son entourage tendent à s’adresser directement à l’«homme du commun» et donc à s’exprimer en vernaculaire. Alors même que la primauté du siège de Rome est remise en cause, la dimension révolutionnaire du choix de la langue ne peut pas être sous-estimée: permettre à chacun de lire les textes sacrés revient à supprimer la médiation du clerc, donc implicitement à abandonner la tripartition traditionnelle de la société et à engager la disparition du clergé en tant que premier ordre. Dès lors, on comprend pourquoi la condamnation par la Faculté de Paris ne devrait pas faire de doute: en ce début du XVIe siècle, la Faculté n'est-elle pas toujours détentrice de l'autorité morale de la chrétienté, et ne constitue-t-elle pas une véritable école professionnelle supérieure, chargée de fournir à l'Église universelle des théologiens parfaitement formés? La condamnation ouvre bientôt le temps de la répression, et les premiers bûchers s'allument devant Notre-Dame dès 1523...
Arrêtons-nous ici simplement sur le seul problème linguistique posé dans le cadre des transferts: quel sera le retentissement possible de textes publiés en vernaculaire (en allemand), dès lors que l’on abordera une géographie extérieure au monde germanophone? La question vaut tout particulièrement pour la France, où l’allemand reste, en ce début du XVIe siècle, une langue  très peu répandue en dehors des cercles d’immigrés, lesquels sont surtout présents dans les milieux de l’université, du négoce et, bien sûr, de l’imprimerie et de la librairie…
Lorsque Pantagruel rencontre pour la première fois Panurge, sur la route du pont de Charenton, celui-ci lui semble être un mendiant et lui répond d’abord en allemand, qualifié de «barragouin» inintelligible: À quoy respondit Pantagruel: «Mon amy, je n'entens poinct ce barragouin; pour tant, si voulez qu'on vous entende, parlez aultre langaige…» À Wittenberg comme dans d'autres villes allemandes, et comme à Paris et à Lyon, l'élargissement du public des lecteurs et l'essor de la médiatisation moderne ouvrent désormais aussi le temps des traducteurs, d'une autre réflexion sur le fonctionnement de la langue –et de la mise en place de «librairies» qui deviendront progressivement des «librairies» nationales. On le voit, il est difficile de sous-estimer l'importance des conséquences induites par la nouvelle économie qui est celle du livre réformé.

samedi 2 juillet 2016

Congrès SHARP

Conférence internationale SHARP
Paris, 18 au 21 juillet 2016 
Les Langues du livre

La 24e Conférence annuelle de SHARP (Society for the History of Authorship, Reading and Publishing) se déroulera à Paris du 18 au 21 juillet 2016. Elle aura pour thème "Les Langues du livre" et fera se rencontrer étudiants, chercheurs et passionnés d'Histoire du livre venus du monde entier.
Les conférences plénières et ateliers (sur inscriptions payantes), présentation de projets numériques (ouverte à tous) ainsi que la majorité des événements proposés auront lieu à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et à la Bibliothèque Universitaire des Langues et Civilisations (BULAC), institutions organisatrices de la Conférence avec le Comité Français International Bibliothèques et Documentation (CFIBD) et les enseignants-chercheurs de plusieurs établissements.
Des visites sont prévues dans d'autres lieux liés à l'histoire de l'imprimé à Paris et dans ses environs.
Communiqué par Marie Galvez (BnF). Le texte n'a pas été modifié par la rédaction.
www.sharpparis2016.com
Au Clementinum de Prague (© nkp.cz)
Bibliographie: Les Langues imprimées, dir. Frédéric Barbier, Genève, Librairie Droz, 2008 (Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2008, IV).

mercredi 23 décembre 2015

En Allemagne moyenne (2)

Rien de surprenant si l’espace de la vallée du Main et de ses prolongements constitue un espace d’innovation, et de longue date attaché à l’écrit et au livre. La présence d’un grand nombre de riches institutions religieuses, églises, chapitres et maisons régulières, s’accompagne de l’existence de bibliothèques manuscrites souvent importantes: nous ne citerons ici que les cisterciens de Langheim, dont la maison est fondée sous l’évêque Otto Ier de Bamberg, en 1132. Par ailleurs, dès la fin du XVe siècle, les foires de Francfort s’imposent comme l’un des points naturels de rencontre des professionnels de la branche nouvelle de la typographie et de la distribution des livres imprimés.
Revenons à Bamberg, sur la haute vallée du Main, alors que règne le prince-évêque Georg von Schaumberg. Si chacun connaît les célébrissimes Chroniques de Nuremberg, on sait moins que la famille de l’un des artistes responsables de l’illustration vient, précisément, de Bamberg: Cuntz Pleydenwurff est en effet à la tête d’un atelier important de peintres dans cette ville, où son fils Hans (vers 1420-1472), reçoit une première formation avant un très probable voyage en Flandre. C’est ce dernier qui peint notamment une scène de la prédication de Johannes Capistran en 1451 sur la colline de la cathédrale de Bamberg (cf cliché ci-contre). Six ans plus tard, il s’installe à Nuremberg, où il commence à travailler et à former des élèves –parmi ceux-ci, Michael Wohlgemut, qui travaillera avec Anton Koberger et avec le jeune Dürer.
Bamberg attire aussi un homme jeune, peut-être d’ailleurs originaire de Francfort, et qui a pu se former à la typographie à l’école de Gutenberg à Mayence –beaucoup de points d’interrogation, on le voit. Alors que Gutenberg est en difficultés, Albrecht Pfister gagne en effet Bamberg, où il commence à imprimer au plus tard en 1459. La documentation archivistique fait pratiquement défaut, mais on lui attribue la paternité de la célèbre Bible à 36 lignes, peut-être commencée à Mayence: pour un livre aussi rare, la présence de douze exemplaires aujourd’hui conservés, même si parfois très incomplets, dans les bibliothèques de la région, constitue un indicateur significatif (à Bamberg, Cobourg, Erlangen, Nuremberg, Wurtzbourg, et dans plusieurs autres villes de moindre importance).
Les hypothèses sur la suite des événements n’ont pas fait défaut: Gutenberg est en procès avec ses financiers, et perd la maîtrise de son atelier en 1455. Il a pu se transporter lui-même à Bamberg, ou y envoyer des ouvriers pour terminer sa Bible à 36 lignes: les fontes utilisées pour ce travail viennent en effet de Mayence, mais on ne sait pas exactement dans quelles conditions s’est fait le transfert. Le rôle de Pfister est tout aussi incertain, selon qu’il était lui-même typographe, ou qu’il s’est formé à Bamberg avec des «anciens» de Mayence avant de lancer son propre atelier. On devine aussi, en arrière-plan, l’intervention de l’évêque, élu en 1459 et qui aurait soutenu l’installation des imprimeurs –le titre de secrétaire de l’évêque octroyé à Pfister assure à celui-ci une position officielle.
Der Ackermann von Böhmen (exemplaire numérisé)
Mais Pfister est surtout connu pour ses innovations. Dans les années 1460, il va en effet publier une dizaines de pièces aujourd’hui connues: sa production a certainement été plus importante, d’autant qu’un certain nombre d’autres pièces imprimées avec les mêmes caractères, Lettres d’indulgence, Calendriers, etc., pourrait aussi lui être attribué. Toutes relèvent d’une forme de littérature de diffusion relativement large, et la grande majorité est en langue vernaculaire. C’est le Livre des quatre histoire (Histoire de Joseph, etc.) et le Procès de Bélial, ce sont surtout Le Laboureur de Bohème (Der Ackermann von Böhmen: cf cliché) et les fables de l’Edelstein. La Bible des pauvres, dont nous conservons des témoignages de deux éditions au moins publiées par Pfister, est en revanche en latin. 
Enfin, Pfister est le premier typographe qui a enrichi ses textes en y intégrant des gravures sur bois.
Son activité semble pourtant s’arrêter en 1463, et lui-même serait décédé trois ans plus tard, sans que l’affaire ne soit reprise –peut-être parce que les premières fontes sont alors trop usées pour pouvoir continuer d’être employées. Pourtant, le modèle de Bamberg se retrouve en partie au-delà de la ligne de crête: une dizaine d’années en effet après la disparition de Pfister, l’imprimerie s’établit en Bohème, à Pilsen, où un imprimeur anonyme donnera, autour de 1475-1476, le Nouveau Testament, l’Histoire de la chute de Troie et la Légende dorée, tous titres en tchèque… C’est peu de dire, on le voit, que, lorsque nous abordons cette géographie de l’Allemagne moyenne et de la Bohème, nous sommes en effet dans un monde innovant, où l’alphabétisation du plus grand nombre constitue déjà un phénomène bien avancé, et où la diffusion en langue vernaculaire occupe une position remarquable.

jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.

lundi 24 novembre 2014

Histoire du livre et histoire des langues

Cf légende infra, à la fin du texte
Les premières décennies du XVIIe siècle sont un temps de rupture dans l’histoire de l’érudition, du livre et des bibliothèques en Europe. Nous avons trop insisté pour qu’il soit pertinent de revenir encore une fois sur l’émergence, à Leyde comme à Oxford, à Milan, à Rome et à Paris, d’un nouveau modèle de bibliothèque, où les livres sont disposés sur les rayonnages d’une grande salle de travail, et qui est libéralement accessible au public des lecteurs. La bibliothèque s’impose comme le laboratoire où une connaissance rationnelle peut s’élaborer, et la publication de l’Advis pour dresser une bibliothèque, de Gabriel Naudé, à Paris en 1627, marque à cet égard une date emblématique. Dans le même temps, on s’inquiète de faire circuler les informations: des catalogues sont imprimés, soit catalogues de bibliothèque (à Leyde), soit catalogues collectifs (comme le catalogue des manuscrits de Belgique publié par Sanderus, en 2 volumes, à Lille en 1643).
La ville de Strasbourg, encore pour quelque temps une petite république indépendante membre du Saint-Empire romain germanique, s’insère elle aussi dans cette chronologie, avec la construction et l'organisation d’une bibliothèque moderne dans le cadre de la Haute École (Académie). Quelques années plus tard, l’Académie reçoit de l’empereur le privilège d’université de pleins droits.
À Paris, les Mauristes se lancent parallèlement dans leur gigantesque travail de collecte et de critique des sources: l’animateur de l’enquête est Dom Luc d’Achery (1609-1683), le savant bibliothécaire de Saint-Germain des Prés. C’est lui qui, en 1664, appelle Dom Jean Mabillon, et le forme à la recherche. Huit ans plus tard, en 1672, Mabillon entreprend un premier voyage d’étude et de collecte dans les grandes bibliothèques des maisons religieuses des «anciens Pays-Bas». Il gagne Lille, d’où il continue, d’abord à pied, vers Tournai, puis Saint-Amand et Saint-Ghislain, avant de poursuivre vers le nord jusqu’à Louvain. Il reviendra à Paris par Saint-Bertin, Saint-Riquier et Beauvais.
L’abbaye de Saint-Amand est précisément alors dirigée par Dom Jacques Dubois, qui travaille notamment à en enrichir la bibliothèque, et qui la fait reconstruire. Le fonds des manuscrits est déjà en partie connu, puisque son catalogue préparé par Dom Ildephonse Goetghebuer (285 manuscrits) avait été publié dans le premier volume de Sanderus. Mabillon, qui ne reste certainement que quelques jours à Saint-Amand, y découvre pourtant un manuscrit du IXe siècle, figurant d’ailleurs dans Sanderus (n° 112 F): il s'agit de sermons de Grégoire de Naziance, à la fin desquels le savant bénédictin a l’attention attirée par quelques feuillets portant une suite de textes plus courts, les uns en latin, les autres en langue vernaculaire, roman et vieil haut-allemand. Il a certainement remarqué le texte de la Cantilène de sainte Eulalie, aujourd’hui célèbre pour constituer le plus ancien texte connu en langue française, mais son attention se porte aussi, sur le même feuillet, par ce qui semble être un poème en vieil haut-allemand. N’étant pas lui-même germaniste, il ne peut le publier, mais en prend rapidement la copie.
Dom Mabillon, à St-Germain-des-Prés
Presque vingt ans plus tard, en 1689, Mabillon confie celle-ci à Christian Wilhelm von Eyben, alors conseiller du duc de Brunswick-Lunebourg, lequel la transmettra pour expertise à un correspondant strasbourgeois, Johann Schilter (1632-1705). Ce dernier est né à Pegau, aux portes de Leipzig, et a fait ses études à Iéna et à Leipzig, avant de venir d’abord à Francfort-s/Main, puis à Strasbourg, comme juriste et spécialiste de l’histoire du droit germanique (1686). Également professeur à l’Université, c’est lui qui, en définitive, publie pour la première fois le Ludwigslied de Saint-Amand, un des monuments de la littérature allemande, à Strasbourg en 1696 (deuxième éd. augm., Ulm, 1727).

Les pièces liminaires, deux lettres de Schilter à Mabillon et plusieurs autres documents, permettent de reconstituer le cheminement du dossier –ce qui est toujours de bonne méthode archivistique. Dans l’intervalle en effet, Mabillon avait souhaité reprendre son étude et disposer pour ce faire d’une collation précise du manuscrit, collation qu’il ne lui avait certainement pas été possible de prendre lors de son trop bref passage de 1672. Il s’adresse pour ce faire à Dom de Loos, qui se rend de Tournai à Saint-Amand au début de 1693: malheureusement, une voûte de la nouvelle bibliothèque s’est effondrée, les volumes sont restés en désordre (apparemment, les religieux manifestent moins d’intérêt pour leur bibliothèque…), et le manuscrit reste introuvable – comme Dom de Loos, le déplore, dans sa lettre du 9 mars à son savant confrère parisien.
Si la publication de 1696 donne par conséquent l’état de la question à cette date,  elle constitue aussi un exemple emblématique de la collaboration engagée au sein des réseaux savants européens, pour approfondir un problème scientifique. Par ailleurs, la plaquette illustre pleinement la mise en œuvre de la méthode historico-critique dans le champ de la philologie allemande: après les pièces liminaires, Schilter publie en effet le texte d’origine, et en propose une traduction latine suivie de commentaires  détaillés. De plus, le texte est enrichi de deux planches en dépliant, la première donnant un fac-similé d’inscription en vieil haut-allemand, et la seconde, une généalogie de la dynastie carolingienne. On rappellera, à titre ici plus anecdotique, que le manuscrit de Saint-Amand, avec la Cantilène de Sainte-Eulalie, ne sera redécouvert qu’après son transfert au dépôt littéraire de Valenciennes sous la Révolution, et par un autre philologue allemand, Hoffmann von Fallersleben (1837).
Quand au libraire qui a financé la publication, Johann Reinhold Dulsecker (parfois orthogr. Dulssecker, 1667-1737), il mériterait certainement une étude plus poussée, comme étant l’un de ces acteurs discrets, mais réellement importants, ayant travaillé à la diffusion de connaissances scientifiques parfois très novatrices à Strasbourg au tournant du XVIIIe siècle. On ne peut que souligner le soin donné à la qualité matérielle de la plaquette, avec notamment la présence d'un cuivre gravé censé illustrer la bataille de Saucourt-en-Vimeu dont il est question dans le texte (cf cliché).

Epinikion rythmo teutonico Ludovico regi acclamatum, cum Morthmannon anno 881 vicisset, per Jo. Mabillon descriptum, interpretatione latina et commentatione historia illustravit Jo. Schilter, Argentorati, Sumptibus Joh. Reinholdi Dvlsseckeri, 1696, ill., 2 tabl. dépl.
Mangeart, n° 143 (ancien B-5-15). Molinier, n° 150.

jeudi 4 septembre 2014

Globalisation, langue anglaise et histoire du livre (congrès de l'ENIUGH)

À l'occasion du IVe congrès ENIUGH (European Congress on World and Global History), qui se tiendra à partir du 4 septembre à l'ENS, 45 rue d'Ulm à Paris, nous nous autorisons quelques remarques sur l'articulation entre globalisation, histoire du livre, et économie de l'édition. Un des souhaits de l'historien n'est-il pas que l'expérience du passé permette de mettre en perspective et éclaire certains des problèmes du présent?
De fait, la globalisation n’est pas chose nouvelle: du moins ce phénomène n’a-t-il rien de radicalement nouveau en ce qui concerne l’histoire de la «librairie» depuis la fin du Moyen Âge. Il en va de même de la problématique de la langue de publication, à laquelle Histoire et civilisation du livre avait il y a plusieurs années consacré un dossier spécial («Les langues d’impression», 2008, 4e livraison), alors même que le thème émergeait à peine dans le champ de l'historiographie générale. 
Sur le plan historique, la «librairie» est presque nécessairement une librairie intégrée, et cela dès le XVe siècle, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’une activité hautement capitalistique. Nous connaissons déjà à l'époque incunable des accords entre libraires résidant dans des villes parfois très éloignées (par ex. entre Nuremberg, voire Vienne, et Strasbourg), accords dont l'objet principal  est probablement de permettre aux professionnels de limiter les coûts de production tout en contrôlant plus efficacement une partie de leur diffusion.
La globalisation joue aussi à plein avec la diffusion des nouvelles techniques d’imprimerie, d’abord en Europe, puis dans l’Amérique espagnole: les premières universités et les premiers ateliers typographiques d'outre-mer sont fondés au XVIe siècle à Lima et à Mexico
La globalisation s’accentue, et c’est peut-être le premier temps d’une globalisation «en soi», avec l’intégration géographique qui se développe en Occident au XVIIIe siècle, et qui introduit la logique en partie nouvelle de la délocalisation en fonction des conditions de production et de diffusion (pour la librairie française, il s’agit notamment du système célèbre des «presses périphériques»). Un autre exemple idéaltypique pourrait être ici celui de l’intégration de Saint-Pétersbourg et de la Russie dans les réseaux des Lumières occidentales, donc aussi dans les réseaux de la librairie. Mais, toujours et partout, on observe, et jusqu'à aujourd'hui, une tension entre l’ouverture (la globalisation) et les efforts en vue d’instaurer un contrôle sur la production et sur la circulation des contenus.
Sur le fond, les axes d’analyse sont doubles. On se placera d'abord du point de vue de l’historien, pour envisager une histoire de la «librairie» dans le cadre de la globalisation et de la mondialisation. Mais on pourra aussi privilégier le point de vue du professionnel de l’édition, et voir comment la globalisation d’aujourd’hui influe sur une certaine manière de travailler de la part du chercheur scientifique. En fait, il conviendrait d’autant plus de nous situer à la rencontre des deux interrogations, que l’historien, comme l’auteur en général, a tendance, quand il prépare et rédige son texte, à prendre plus ou moins implicitement en considération les conditions de fonctionnement du marché éditorial susceptible de correspondre à ce texte: du fait que l’on vise a priori un certain public, le texte correspondra à un certain modèle sur le plan du contenu formel (y compris la langue) et intellectuel, et non pas sur le seul plan de la mise en livre.
Venons-en maintenant plus directement à la question de la langue.
1) La «librairie» médiévale était une librairie «globale», parce qu’elle correspondait surtout à une librairie en latin (donc, une langue transnationale), et parce qu'elle s’adressait principalement à une communauté elle-même transnationale, celle de l’Église catholique romaine. À tous les niveaux, les structures d’enseignement, jusqu’aux universités, sont en effet liées au monde des clercs et à l’Église. Cette caractéristique continue à fonctionner au XVIe siècle, quand la «grande librairie» se déploie autour d’un certain nombre de places commerciales, au premier rang desquelles vient Francfort, centre des foires de la librairie européenne en latin.
2) Mais cette structure initiale s’affaisse progressivement, le latin cédant peu à peu la place aux différentes langues vernaculaires. Le phénomène est très précoce en France où, pour des raisons politiques, le roi (à partir surtout de Charles V) et les grands appuient le développement d’une littérature et d’une production de livres en français (les «romans», mais aussi les traductions des classiques de l'Antiquité, comme Aristote, etc.). Le même processus se déploie dans les pays germanophones, mais sur la base d’une logique toute différente, dans laquelle le facteur clé serait sans doute à trouver du côté d’une alphabétisation plus largement répandue: lorsque, en 1494, Sébastien Brant cherche à toucher par son livre de morale un public le plus large possible, il rédige son Narrenschiff d’abord en allemand, ce qui semble alors une nouveauté très remarquable.
3) À partir du XVIe siècle et surtout à partir de la Réforme (dont les origines peuvent aussi se donner à comprendre dans cette perspective), le schéma change de plus en plus profondément. C’est la langue vernaculaire qui s’impose, et il se constitue, pour paraphraser Fernand Braudel, des «librairies-mondes», qui fonctionnent pour l’essentiel en autarcie, et qui se structurent autour de la langue «commune». Il existe ainsi, depuis le XVe siècle, une «librairie française», là où l’essor de la «librairie allemande» sera brisé par la catastrophe de la Guerre de Trente ans, et ne reprendra que très progressivement, dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
Le fait que le glissement de la langue véhiculaire principale se poursuive, du latin au français, puis à d’autres langues européennes, et aujourd'hui à l’anglais, n’empêche nullement ces «librairies-mondes» de perdurer, et de se structurer comme des ensemble plus ou moins clos. La caractéristique de fond réside à nos yeux dans l’élargissement progressif de l’accès au média, élargissement qui entraîne une montée en puissance du vernaculaire (parlé par le plus grand nombre), la «librairie internationale» ne pouvant jamais toucher qu’une proportion  minime du public potentiel. L’organisation du marché et la chronologie jouent aussi un rôle discriminant. L’intégration géographique (qui fait que Saint-Pétersbourg devient une capitale européenne au tournant du XVIIIe siècle) introduit paradoxalement une diversité plus grande selon les géographies où l’on se trouve: on voit, par exemple, la librairie d’Europe centrale rester beaucoup plus attachée au latin comme langue véhiculaire, voire comme langue d’édition, que ne le sera au même moment une librairie occidentale bien plus avancée dans la modernité.
Un autre  point intéresse l’historien du livre: en dehors de l’histoire spécifique de la «librairie anglaise», l’anglais ne joue qu’un rôle très secondaire comme langue véhiculaire en Europe jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, quand son apprentissage commence à progressivement se répandre au sein des catégories les plus privilégiées. En Bohème comme en Russie, comme dans le royaume de Hongrie, les romans anglais sont jusque dans les années 1800 lus d'abord dans leurs traductions françaises ou allemandes.
Entrons-nous aujourd’hui dans la logique d'une nouvel «librairie globalisée» dont l’anglais serait le principal vecteur? La réponse sera d’autant plus nettement positive, que nous sommes aussi face à une reconfiguration très profonde du système des médias (la «troisième révolution du livre»), et que le premier vecteur des NTIC est de très loin l’anglais. Et comme, en application du théorème de Mathieu, on ne prête qu’aux riches (ne serait-ce que par le poids relatif des différents marchés), le déséquilibre va s’accentuant: l’anglais est largement traduit dans d’autres langues, mais les œuvres rédigées dans ces langues ne font que beaucoup plus rarement l’objet de traductions en anglais.
Permettons-nous de conclure –et d’ouvrir la discussion éventuelle– sur une double réserve. D'abord, il existe toujours aujourd'hui des «librairies-mondes», qui fonctionnent de manière largement autonome, et dont le poids est très important, non seulement en Europe (à commencer par la librairie allemande), mais surtout en Asie, avec au premier chef les exemples du Japon et de la Chine.
D'autre part, dès lors que nous voulons aborder le champ de l’histoire comparée, du transnational et de la globalisation, la connaissance d’un certain nombre de langues est impérative pour le chercheur. Nous sommes tout particulièrement bien placés en Europe pour le savoir et, par exemple, en histoire du livre (mais aussi en histoire de l’art et en histoire des idées), la connaissance de la bibliographie italienne ou allemande reste, selon les époques où l’on se place (mais jusqu’au milieu du XXe siècle au moinsl), un impératif scientifique –pour ne rien dire d’autres géographies, celle des mondes hispaniques ou encore celle des mondes slaves.
Comme le latin au XVe siècle, l’anglais est aujourd’hui indispensable pour la communication scientifique, mais la compréhension historique des phénomènes suppose d'autant plus de disposer d’un certain bagage de connaissances et d’une certaine… connaissance des autres langues, et des autres cultures. La traduction est une commodité, mais elle reste un pis-aller, et elle ne remplacera jamais l'appropriation directe des textes dans leur langue et dans leur environnement d'origine. 

lundi 25 août 2014

Jérémie Jacques Oberlin, ou Qu'est-ce qu'une biographie?

La biographie, exemple parfait de micro-histoire, est un genre souvent décrié par une certaine communauté universitaire «bien pensante», malgré le fait que certaines de nos biographies les meilleures aient effectivement été rédigées par des représentants des institutions d’enseignement supérieur les plus prestigieuses –nous pensons nommément à notre très regretté confrère Jean Favier, tout récemment disparu.
Les biographies, pourtant, nous intéressent, d'abord parce qu’elles nous offrent l’image d’une destinée qui, toutes choses égales d’ailleurs, pourrait être parallèle à la nôtre. Et, sur un plan plus scientifique, les biographies nous intéressent aussi, parce qu’elles nous apprennent toujours quelque chose de la période à laquelle elles se réfèrent. De fait, la biographie, bien conduite, est un genre qui commence à être réhabilité, et qui, parce qu’il parle à chacun (chacun a, ou plutôt vit, une (auto)biographie), reste susceptible de toucher le plus grand nombre. Pour l’historien, la biographie permet, en outre, de revenir sur trois points importants. Nous illustrerons notre propos en évoquant ici le parcours de Jérémie Jacques Oberlin (1735-1806), professeur et bibliothécaire à Strasbourg.
Le premier point porte sur le fait que le caractère unique de la biographie se révèle parfois significatif –idéaltypique– d’un modèle plus général. Dans la construction de la sociologie wébérienne, l’idéaltype désigne la définition a priori de modèles sociologiques dont l’existence accomplie (en tant que modèle dans toutes ses parties) ne se rencontre jamais en réalité, mais qui sont posés comme tels par le chercheur. D’un côté, l’idéaltype est un concept (le modèle idéal), mais, de l’autre, on pourra considérer que tel ou tel exemple particulier constitue comme l’idéaltype d’un modèle plus large.
Oberlin: "Ayant embrassé la révolution dès son aurore avec transport..."
Jérémie Jacques Oberlin correspond bien à ce second cas: descendant d’une famille luthérienne, fils d’enseignants, il manifeste parfaitement, par sa biographie, le modèle wébérien d’une «éthique protestante» qui donne la primauté à la formation et à la responsabilisation individuelles, ainsi qu'à l’engagement au service de la communauté ou de la collectivité. Cet enseignant au Gymnase, puis à l’Université, est de fait un exemple de la méritocratie, que Schoepflin s’attachera comme élève après avoir reconnu ses dons remarquables. Surtout, Oberlin consacrera l’essentiel de ses soins à la gestion de la bibliothèque de Strasbourg, y compris pendant les années dramatiques qui sont celles de la Révolution. L’éthique de vie du savant est soulignée par tous les auteurs qui ont contribué à commémorer sa disparition. 
Nous avons trop souvent évoqué le second point pour qu’il soit nécessaire d’y revenir ici plus longuement: rien de plus simple, rien de plus naturel, que de tomber dans l’anachronisme, entendons, de plaquer sur un moment du passé des catégories ou des représentations du présent. L’exemple d’Oberlin illustre encore le fait. Strasbourg est, historiquement, partie de la géographie germanique et germanophone, mais elle est rattachée au royaume de France en 1681 et le discours historiographique insistera, dès lors, sur la distance qui s’établit entre une civilisation urbaine plus ouverte aux influences françaises, et un pays rural au sein duquel l’allemand prédomine encore très largement.
Or, la biographie d’Oberlin amène au moins à nuancer le tableau. Dans sa longue «Notice» publiée en 1807, Winckler explique en effet que le jeune homme, au moment d’entrer à l’Université de sa ville natale (1750), commence par séjourner huit mois durant à Montbéliard, à seule fin d’y apprendre le français, langue «alors fort peu répandue à Strasbourg et dont, à cette époque, on n’enseignoit pas même les élémens dans le Gymnase de cette ville». Soit une tradition germanophone beaucoup plus présente que ce que l’on aurait pu penser, surtout dans des milieux intellectuels. Les catégories d’appartenance, d’identité, etc., pour ne rien dire des choix politiques (on pense ici à l’abbé Grégoire) sont à reconsidérer en fonction des expériences de chacun, et la biographie constitue un excellent moyen pour en faire prendre conscience, et pour établir un certain nombre de distances. 
Dernière observation: si Oberlin n’a pas, contrairement à nombre de ses contemporains, accompli le cursus «allemand» qui lui aurait permis de séjourner pour un semestre dans telle ou telle université d’outre-Rhin, et s’il a encore moins effectué ce «tour d’Europe» qui constituait une étape de la formation des jeunes gens de l’époque, c’est avant tout faute de moyens financiers. Son cursus montre en effet combien il s'impose comme un intermédiaire culturel de premier plan, illustrant pleinement la problématique des «transferts» européens dans la seconde moitié du XVIIIe et au début du XIXe siècle: Winckler ne nous explique-t-il pas que, si la langue natale d’Oberlin était l’allemand, il privilégiera le français pour les domaines des relations sociales et de l’amitié, mais qu’il s’attachera à n’enseigner et à ne parler qu’en latin à ses étudiants de l’Université? Le catalogue de sa bibliothèque confirme que nous sommes pleinement intégrés au sein de ces réseaux européens de lettrés qui croisent enseignants et savants, mais aussi libraires et professionnels du livre, sans oublier les jeunes gens en cours d’étude ou, à l’inverse, les privilégiés susceptibles de soutenir, financièrement, telle ou telle entreprise à laquelle on les aura intéressés.
Oberlin est décédé trop tôt pour que la question des «nationalités» puisse lui être appliquée. Un dernier mot, pourtant: la recherche historique vise à une certaine connaissance du passé, dont elle voudrait transmettre la compréhension. Or, l’empathie aussi est, croyons-nous, une forme de connaissance, et la biographie d’Oberlin nous renforce, s’il en était besoin, dans cette opinion.

Théophile Frédéric Winckler, « Notice sur la vie et les écrits de Jérémie Jaqcues Oberlin, professeur et bibliothécaire de l’Académie de Strasbourg, correspondant de l’Institut… », dans Magasin encyclopédique, t. LXVIII, p. 70-140.

vendredi 20 septembre 2013

Mondialisation et histoire du livre 3/3

[Suite, et conclusion, de nos billets des 21 juillet et 4 août derniers]
C’est cet équilibre séculaire qui tend à se déplacer, surtout dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, jusqu’à se trouver complètement bouleversé avec la «seconde révolution du livre», celle de la librairie de masse et de l’industrialisation –quand nous sortons précisément peu à peu de la «librairie d’Ancien Régime».
Le facteur central concerne la progressive montée en puissance, dans les grandes nations occidentales, d’un marché de l’imprimé de plus en plus large sur le plan sociologique, et qui s’accompagne logiquement d’une domination appuyée, voire d’une omniprésence, des titres en vernaculaire –français, italien, anglais, allemand, espagnol, mais aussi les autres langues– par rapport au latin. Dans le même temps, la problématique de la nationalité et de l’identité pousse à la définition de langues et de littératures «nationales» qui renforcent ce phénomène d’autonomisation des différents marchés. Dans un grand nombre de pays, on fonde aussi des «bibliothèques nationales», dont l’un des objectifs majeurs sera celui de constituer le conservatoire de la tradition écrite et imprimée de la collectivité, donc de prendre en charge la gestion du dépôt légal, éventuellement la publication d’une bibliographie courante et rétrospective, etc. (voir l'exemple du Brésil).
La problématique de la mondialisation se trouve dès lors complètement reconfigurée, qu’il s’agisse du commerce international du livre, de l’économie de la traduction, ou encore de l’emploi de certaines langues plus usuelles au niveau international.
Nous assistons, d’abord, à la mise en place d’un cadre réglementaire de l’économie de l’imprimé: la protection des «œuvres de l’esprit» est portée à la fois par le milieu des professionnels et par celui des auteurs, et se traduit d’abord par des séries de conventions bilatérales, avant la signature de la Convention de Berne (1886) et des différents dispositifs qui suivront.
Cliché 1: cf légende infra
Le français joue longtemps le premier rôle, dans la tradition de l’«Europe française» et selon une logique qui se prolongera jusqu’à la Première Guerre mondiale, voire dans l’entre-deux-guerres. Certaines maisons françaises d’édition et de librairie se spécialisent dans le domaine international, souvent en mettant en place des réseaux de succursales. Dès le Premier Empire, Treuttel et Würtz est installée à Strasbourg, Paris et Londres, tandis que, plus tard, Baillière & fils essaime de New York à Melbourne –mais nous pourrions aussi penser au réseau des Garnier. On sait par ailleurs comment on publie à Paris dans un certain nombre de langues étrangères, comme l’espagnol, et le portugais/ brésilien.
Mais ce schéma n’est plus le seul. La réorganisation de la librairie allemande, à partir des décennies 1760-1770, avait d’abord pour objectif de barrer la contrefaçon à l’intérieur même de la géographie allemande et, plus largement, germanophone. Pourtant, la structure nouvelle se révélera particulièrement favorable au commerce international, par la mise en place d’un réseau de professionnels étendu au monde entier: des libraires allemands, membre de l’association professionnelle que constitue le Börsenverein, se rencontrent dans toute l’Europe, de Londres à Paris, à Athènes, à Istanbul et en Russie, mais aussi à New York et aux États-Unis, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, etc.
En définitive, le français ne concernera jamais, en dehors des pays francophones ou partiellement francophone, qu’une part de marché de plus en plus minoritaire au fur et à mesure que celui-ci s’élargit et s’approfondit. À moyen terme, les rapports de forces s’équilibrent toujours plus entre les langues principales tandis que, dès la fin du XVIIIe siècle, la première métropole européenne, aussi dans le domaine du livre et de la presse, est devenue celle de Londres. Au XIXe siècle, l’Angleterre est à la tête d’un empire mondial, et elle contrôle le principal mode de communication du temps, à savoir la navigation maritime. Rien d’étonnant si Londres est aussi le premier marché des nouvelles, et s les périodiques anglais, puis américains, s’imposent de plus en plus, comme l’illustre plaisamment Jules Verne dans un certain nombre de ses romans, par exemple Les 500 millions de la Bégum:
 -Ces journaux anglais sont vraiment bien faits! se dit à lui–même le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir (…). Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hôtel, à Brighton, s'étalaient le Times, le Daily Telegraph, le Daily News (…). – Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très bien faits, on ne peut pas dire le contraire.
Et plus loin, cette nouvelle d’un événement survenu à Brighton se répand d’abord en Angleterre, avant de toucher de proche en proche toute l’Europe, d’abord sous sa forme originale, puis sous forme de traductions et de retraductions:
Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la Gazette de Hull et figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le Mary Queen, trois–mâts-barque chargé de charbon, apporta le 1er novembre à Rotterdam. Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et secrétaire unique de l'Écho néerlandais et traduit dans [cette] langue, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la vapeur, au Mémorial de Brême. Là, il revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en allemand. (…) Devenue ainsi allemande par droit d'annexion, l'anecdote arriva à la rédaction de l'imposante Gazette du Nord, qui lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave personne…
Cliché 3
Nous restons sur la problématique de la mondialisation en disant que nous sommes alors entrés dans la logique contemporaine du «village global» chère à Marshall McLuhan, logique qui se prolonge et s’approfondit jusqu’à aujourd’hui, mais dont, s’agissant d’économie des médias, nous avons vu que les origines remontaient à plusieurs siècles en arrière. Il est possible, et nous conclurons sur cette hypothèse, que l’anglais triomphe surtout à la suite de la Première Guerre mondiale, alors que les anciennes puissances européennes sont ruinées et, pour certaines, démantelées, et que la nouvelle grande puissance est désormais, aux yeux de tous, constituée par les États-Unis.
Voir aussi le billet du 11 avril 2012.

Légendes des clichés : 1) Pour la première fois, le télégraphe permet de découpler la vitesse de circulation des nouvelles de celle de la circulation matérielle des hommes et des objets. Depuis le télégraphe Chappe, la technique est régulièrement affinée et améliorée : un échange se fait en cinq minutes, sur une distance de près de 2000km. 2) Dans les années 1860, le télégraphe de Wheatstone permet de s’affranchir du codage par morse. 3) L’invention du téléphone ouvre la voie à la quasi-instantanéité de la circulation de l’information (deux clichés F. Barbier, © Musée des sciences et de la technologie du Canada, Ottawa).

mercredi 11 septembre 2013

Un congrès sur les incunables en Italie du nord

Le récent congrès consacré aux incunables et tenu à Milan (à la Biblioteca Trivulziana, à l'Université catholique et à l'Université d'État) ne peut que nous réjouir, en ce qu’il permet de constater la richesse (un peu trop grande sans doute pour une manifestation de deux jours de travail effectif, mais qui prévoit au total vingt-cinq conférences…) et le dynamisme de la recherche sur un domaine pourtant bien particulier.
1- Cette recherche articule traditionnellement des approches différentes, dont la première concerne l’érudition: le congrès a été l’occasion de présenter des communications consacrées à des titres spécifiques publiés en Italie (Milan, Ferrare, Rome, etc.), à des ateliers d’imprimerie (à Brescia) et à des exemplaires remarquables. On sait toute l’attention traditionnellement donnée par les spécialistes du livre au XVe siècle aux attributions et aux datations les plus précises, ce qui nous confirme le fait (parfois négligé, voire oublié) que l’histoire du livre est d’abord un domaine d’études qui requiert une expertise poussée.
2- Mais nous sommes ici, d’une certaine manière, dans l’ordre des sciences auxiliaires de l’histoire –même si la formule classique semble malheureuse par la hiérarchisation qu’elle implique. Dans un texte célèbre, Lucien Febvre soulignait le fait que le travail d’érudition était effectivement conduit de longue date en histoire du livre, mais qu’il ne débouchait pas encore sur le travail d’historien qu’il appelait alors de ses vœux. On le sait, les choses ont complètement changé depuis lors, et le congrès de Milan nous montre que le travail d’historien se fait, y compris dans les domaines où l’érudition est traditionnellement la plus forte. C’est ainsi que des conférences concernent des problèmes de fond, mais longtemps négligés, comme la statistique bibliographique rétrospective et le passage du manuscrit à l’imprimé, la mise en place d’un régime de l’édition (avec la question des privilèges de librairie), le commerce et la diffusion du livre au XVe siècle, etc.
3- Par ailleurs, les conditions de la recherche ont profondément changé depuis une vingtaine d'années, notamment sur deux points, également abordés à Milan. Il s’agit bien évidemment, d’abord, de l’élaboration de catalogues nouveaux, de plus en plus riches, de mieux en mieux intégrés, et disponibles sur Internet. Non seulement la masse des données disponibles est de plus en plus grande, mais elles s’enrichissent dans le même temps, grâce aux bibliothèques virtuelles et grâce à la prise en compte de nouveaux éléments au niveau de la description (notamment les mentions de provenance et autres particularités d’exemplaires). Si ces éléments étaient à la base de l’information de nombreuses communications, certaines d’entre elles les ont directement pris en considération (par ex., sur le catalogage au XXIe siècle, sur la situation du GKW de Berlin, ou encore sur l’ISTC).
Le second point est aussi essentiel, qui concerne l’interdisciplinarité: nous avons coutume de dire que l’histoire du livre est une histoire «entre les histoires» et que, si elle suppose une expertise poussée, elle tire aussi tout son profit de l’approche combinant plusieurs disciplines. Le cas du roman de Mélusine, présenté à Milan, illustre l’intérêt d’un travail combinant étroitement histoire du livre, histoire de la littérature (et de la langue), et histoire de l’art.
4- Enfin, le congrès de Milan illustre une tendance qui se développe depuis quelques années, et qui confirme le fait que l’histoire du livre est aujourd’hui entrée dans sa phase de maturité. Il s’agit de l’approche historiographique, prise en considération par plusieurs conférences: c'est l’invention de l’incunable en tant que phénomène du collectionisme, c'est l’histoire des collections elles-mêmes (à Milan, à Padoue, etc.), ou encore l’affirmation précoce d’une «incunabulistique» et le rôle de certaines grandes figures (comme Leo Olschki, Luigi de Gregori et Marie-Louis Polain). Il s’agit là d’un domaine relativement nouveau, mais qui se révèle particulièrement riche, parce qu’il nous informe aussi sur les conditions dans lesquels les livres ont été conservés, et sur la manière dont ils ont été étudiés.
Milan s'impose ainsi comme un pôle majeur de la recherche et de l'enseignement dans le domaine de l'histoire du livre. Nous attendons, maintenant, la publication des Actes, qui constitueront un volume destiné à entrer dans les classiques de notre discipline.
Les participants, sous les arcades de la Rochetta, au Castello Sforza de Milan