Les membres des «nations germaniques» des différentes universités du Centre de la France (Orléans, Bourges et Poitiers) ont bénéficié de privilèges qui peuvent surprendre. En 1555, Conrad Marius, qui vient de Mayence, est étudiant à Poitiers quand il est arrêté pour «avoir vescu selon la forme et religion qu’il dict estre gardée en son pays d’Allemaigne». Mais, à la requête qui lui est présentée lors de son séjour à Saint-Germain-en-Laye, le roi Henri II ordonne que Marius soit libéré, et cela pour des raisons éminemment politiques: il faut en effet préserver les «alliances, confédéracions et amytiez d’entre nous et les princes et estats dudict païs d’Allemagne et Saint Empire duquel ledict Marius est natif».
Bien plus tard, sous Louis XIV, la Nation Germanique d’Orléans publie chez Antoine Rousselet le catalogue des livres de sa bibliothèque (1664).
La page de titre en est ornée d’un petit bois représentant un aigle bicéphale. On sait par ailleurs que les exemplaires de la bibliothèque elle-mêmes ont souvent été reliés (avec estampage à chaud et marque d'appartenance sur les plats: Liber inclitae Nationis Germanicae in Academia Aurelianensi). Certains portent des ex dono manuscrits (Inclytae nationi germ. dono dedit Joannes De Cordes, Tornacensis pro tempore Procurator an. 1599, prim. decemb., par ex.). Pour un exemplaire en ligne, cliquer ici.
La bibliothèque possède quelques instruments scientifiques (des globes et une sphère armillaire) et, surtout, sa vocation s’est considérablement élargie depuis les origines. Alors qu'il s’agissait avant tout d’une collection juridique, nous sommes désormais devant un ensemble de 2626 titres, pratiquement tous des imprimés, répartis par grandes classes systématiques, puis par formats, avec un numéro d’ordre. La référence liminaire à Juste Lipse, plus encore la précision du sous-tri selon quatre formats (in folio, in quarto, in octavo, in duodecimo et decimo-sexto) laissent à penser que le rédacteur avait de bonnes connaissances de la science bibliographique dans son ensemble.
La tradition orléanaise s’impose toujours, et le droit représente, en 1664, la première série systématique, avec 780 titres (juridici). Parmi les classiques, on remarque les Expositiones de Sébastien Brant, données à Lyon par R. Odet en 1622, et achetées en quatre exemplaires par la bibliothèque (p. 24, n° 62).
Cependant, le droit est désormais suivi par les deux grandes sections de ce que nous pourrions appeler les sciences humaines :
- 569 titres relèvent en effet du domaine «géographie et histoire», qui constitue la série moderne par excellence. Cette section (où l’on trouve aussi un certain nombre d’historiens anciens, à commencer par César, Tacite, etc.) semble être la plus ouverte sur le plan de la géographie typographique et des langues d’impression.
- Les humanités s’inscrivent à un niveau de 504 titres (humaniores): il s’agit d’éditions des classiques de l’Antiquité (parfois acquis en plusieurs exemplaires), mais aussi de titres plus récents, comme les Essais de Montaigne dans la très belle édition d’Abel l’Angelier de 1595 (p. 35, n° 38. Deux exemplaires probablement d’une autre édition, p. 37, n° 44, et sept d’une troisième édition, p. 43, n° 217. Montaigne est déjà un classique).
Les trois sous-séries suivantes atteignent des niveaux plus faibles :
- 264 titres de théologie, dont un certain nombre d’exemplaires de la Bible, et surtout du Nouveau Testament en latin, en flamand, en italien et en français (par moins de quatorze exemplaires pour cette dernière édition: cf p. 7, n° 5). Les Loci communes de Mélanchthon, Bâle, 1561 (VD16, M 3664) sont classés dans la théologie.
- 184 titres de sciences politiques (politici). Cette section, dont le propos s’articule bien évidemment avec le domaine juridique mais qui intègre aussi la science militaire, est tout particulièrement signifiante pour l'historien, en ce qu’elle rend compte d'une théorie politique alors en pleine phase de modernisation. Parmi les points significatifs, le fait que la Nation Germanique ait acquis le texte de la République de Jean Bodin, en deux exemplaires, non pas dans l’original français, mais dans l’édition latine de 1586 (p. 47, n° 2).
Le catalogue se referme sur deux sections très intéressantes, qui relèvent du domaine littéraire au sens large. Les «romans» constituent un ensemble autonome, et ils sont dans leur grande majorité en français, mais aussi en italien. Il s’agit de titres bien connus (L’Astrée…), parfois aussi de titres plus négligés (comme Le Gascon extravagant, publié, de manière emblématique, l’année même de la sortie du Discours de la méthode). Nous serions volontiers disposés à voir dans cet ensemble de textes les prodromes d’un service de la «récréation» organisé en parallèle à la «bibliothèque d’études». La dernière section est ce que nous pourrions désigner comme celle des usuels: dictionnaires de la langue (dont un certain nombre de dictionnaires de l’allemand), puis dictionnaires juridiques et autres, et grammaires (des langues hébraïque, grecque, latine, française, italienne et flamande, cette dernière apparemment dans une édition de Londres, 1652).
Les deux domaines scientifiques des mathématiques (65 titres) et de la médecine (50 titres) s’inscrivent à des niveaux bien moindres.
Il serait très intéressant de rentrer dans le détail du catalogue, pour envisager, notamment, d'où les exemplaires peuvent venir, et pour essayer de retracer une conjoncture d’ensemble de la collection. Nous ne le ferons pas ici, mais ne pouvons que souligner le fait: il n’y a que peu de titres antérieurs à 1550. Dans la mesure où la bibliothèque en tant qu’institution n’a été mise en place que dans la seconde moitié du XVIe siècle, les ouvrages qui ont très certainement circulé à Orléans antérieurement appartenaient à titre privé à l’un ou à l’autre des membres de la Nation Germanique. En revanche, le catalogue de 1664 présente un certain nombre de titres a priori condamnés, et dont la publicité ne peut qu’étonner dans la France louis-quatorzienne. Citons un exemplaire de la Bible donnée par Froschauer à Zurich en 1543 (VD16, B 2619) à partir de la version d’Érasme et avec la collaboration de Bullinger; la concordance évangélique de Calvin, Genève, Conrad Badius, 1555, édition dédiée au Magistrat de Francfort; ou encore plusieurs Bibles allemandes de Luther, et la Hauspostilla du même auteur, Wittenberg, 1578 (VD16, ZV 10135).
Les lieux d’édition ne sont pas toujours indiqués mais, derrière Lyon et Paris figure en retrait un certain nombre de villes de province (Rouen, etc., voire Saumur) et de l’étranger (Anvers et Leyde, Francfort, Strasbourg, Helmstedt, Bâle, Genève, etc.). En définitive, il s'agit d'un ensemble remarquable, conçu et rassemblé dans le souci de remplir les services d'une véritable bibliothèque universitaire, dans laquelle les volumes les plus demandés seront acquis en plusieurs exemplaires. Un certain nombre de ces exemplaires est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque d'Orléans: on ne peut que regretter d'autant plus que le catalogue en ligne de celle-ci ne permette pas de les identifier, que le site Internet de l'établissement ne propose pas de commentaires sur les pièces les plus importantes qui y sont conservées, et que l'onglet renvoyant à l'histoire de la Bibliothèque ne fonctionne pas...
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jeudi 20 juillet 2017
dimanche 15 janvier 2017
Conférence d'histoire du livre
École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation
du livre
Lundi 16 janvier 2017
16h-18h
À propos de la nef et des fous:
quelques aperçus sur les problèmes de la réception
par
Monsieur Frédéric Barbier,
-->
Jodocus
Badius Asensius, Stultiferae naves, [Paris], Thielman Kerver pour Enguilbert, Jean et
Geoffroy de Marnef, anno hoc iubileo ad xii kalendas martias [18 II 1500] (GW 3155).
Voici le jeune Josse Bade, originaire probablement de Asche (Brabant). Étudiant à Louvain, puis en Italie, il s’est arrête à Valence, puis à Lyon, sur sa route de retour: il exerce comme professeur de latin au collège de Henri Valluphinus, et travaille parallèlement pour le grand imprimeur-libraire Jean Trechsel, lui-même peut-être venu de Bâle. En 1497, Trechsel envisage de donner une édition des œuvres d’Avicenne, et il dépêche Bade à Paris pour y prendre connaissance des manuscrits disponibles notamment «aux écoles de médecine».
C’est à cette occasion que le jeune savant entre en relations avec les frères de Marnef: établis rue Saint-Jacques à l’enseigne du Pélican, ils sont aussi ses compatriotes (ils viennent très probablement de Marneffe, près de Liège) et se trouvent précisément alors engagés dans leurs éditions du Narrenschiff en latin et en français. Bade en voit probablement les épreuves, et élabore avec Engilbert de Marnef le projet de prolonger l’opération en préparant un supplément consacré aux femmes –pratiquement absentes du texte de Brant.
De retour à Lyon, Bade envoie son manuscrit le 10 septembre 1498: un texte relativement court, puisqu’il ne comprend que six «nefs» dont la première est consacrée au pêché originel, tandis que les cinq autres correspondent aux pêchés spécifiques entraînés par les cinq sens. Pourtant, la première publication se fait sous la forme d’une traduction française, préparée par Jehan Drouyn, la volonté du libraire étant de rendre d’abord le texte accessible au lectorat féminin, lequel en règle général ne sait pas le latin.L’initiative est prise par le libraire, comme l’expliquera le traducteur, Jean Drouyn: l’auteur en effet est
«Maistre Josse Bade Ascense poëte lauré, qui a composé ce petit libelle en latin, et puis l’a translaté de latin en françois maistre Jean Droyn, bachelier en loix et en décret pour retirer les folles de leurs voluptéz, à la pétition et requeste de maistre Anguilbert de Marnef, lequel est inventeur de l’avoir fait imprimer, lequel est très à louer (…). Et pour ce l’avons tourné en françois à fin que les femmes le lisent plus à leur aise, et aussi pour leur discipline salutaires [sic] et enseignemens de pure vie».
Philippe Renouard décrit quatre éditions parisiennes, et une cinquième donnée beaucoup plus tard, à Lyon chez Jean d’Orgerolles en 1583. L’investissement engagé en 1498-1500 par les Marnef n’est pas négligeable, notamment s’agissant de l’illustration, que l’on a pu attribuer au Maître d’Anne de Bretagne. Dans un second temps seulement, les Marnef donnent le texte original de Bade, sorti des presses le 18 février 1500 et reprenant les gravures de l’édition en français. Philippe Renouard en connaît deux autres éditions, la première par Friedrich Biel à Burgos, la seconde, avec une préface de Wimpheling, par Johann Prüss à Strasbourg en 1502...
Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
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mardi 23 août 2016
Les débuts de l'imprimerie en Pologne: note de géographie historique
La Pologne, pays slave, mais pays ouvert à de multiples influences: si nous nous bornons à la très large période qui va du IXe à la fin du XVIIIe siècle, nous commençons par la christianisation, venue de Moravie et de Bohême (Prague) à partir du IXe siècle. Au Xe siècle, le premier prince historique de la Pologne est Mieszko (± 960-992), qui se fait baptiser à Gniezno / Gnesen en 966. L’évêché de Poznań / Posen (sur la Warta, affluente de l'Oder) est organisé deux ans plus tard, comme suffragant de l’archevêché «missionnaire» de Magdebourg. Une génération encore, et Adalbert, évêque de Prague, est envoyé en mission chez les Borussiens (vieux Prussiens), slaves païens de la côte de la Baltique. À la suite de son martyr (997), son corps est rapatrié à Gniezno, et il sera désormais considéré comme le patron du royaume. Trois ans encore, et l’élévation de Gniezno au rang d’archevêché fonde l’Église polonaise, avec les provinces de Kòłobrzeg / Kolberg (Poméranie), de Cracovie et de Wroclaw / Breslau, puis de Poznań.
Après avoir régné deux siècles environ, la dynastie des Piast succombera face à l’ambition des princes voisins, et à la pénétration des colons allemands installés dans les grandes villes de négoce (à commencer par Cracovie, mais aussi à Wroclaw et à Poznań). C’est aussi le temps de la montée en puissance des grands féodaux et de l’ordre Teutonique. Appelés par le duc Konrad de Mazovie en 1226, les Teutoniques conquièrent en effet et germanisent la région de la Baltique. Enfin, la deuxième moitié du XIIIe siècle est occupée par les raids dévastateurs des Tatars mongols.
L’axe de la Vistule s’est alors déjà imposé comme la principale voie d’exportation, pour les marchandises non seulement polonaises mais aussi hongroises. Les textes écrits sont naturellement d’abord en latin, mais le polonais comme langue écrite apparaît au XIIe siècle.
La Pologne de Casimir apparaît comme l’embryon d’un empire multinational, dans lequel vivaient des Polonais, des Allemands (…), des Ruthènes (…), des Flamands, des Valaques (…), des Juifs, des Arméniens (…). L’administration usait de plusieurs langues, représentées par des chancelleries diverses. La fondation, en 1364, de l’université de Cracovie, la seconde [en Europe centrale] après Prague et avant l’Allemagne [Leipzig] témoigne de cette ouverture (Georges Castellan, Histoire des peuples d’Europe centrale, Paris, Fayard, 1994, p. 51).
À la fin du XIVe siècle, le mariage de Ladislas Jagellon fonde les bases de l’union lituano-polonaise (1385), laquelle durera près de trois cents ans avant de se conclure par les crises du XVIIIe siècle, par les partages successifs de la Pologne, et par la disparition, en définitive, d’un État rendu impuissant par son régime politique de «république nobiliaire».
Le Collegium Majus, siège historique de l’université de Cracovie. La
porte de la célèbre bibliothèque est celle que l’on voit au premier étage de la
galerie.
Rien de surprenant si, s’agissant du territoire de la Pologne actuelle, l’imprimerie apparaît d’abord à Cracovie, ville qui cumule les fonctions de direction dans les domaines politique, intellectuel (avec son université) et négociant. C’est un bavarois, Kaspar Straube, qui y introduit pour la première fois l’imprimerie, avec un calendrier publié en 1474 (GW, Einblatt, 130). Nous ne lui connaissons que quatre titres au total, tous en latin, mais il est probable que d’autres ont été donnés dont aucun exemplaire ne se trouverait conservé. L’atelier de Straube semble cesser toute activité après seulement deux ou trois ans.
La typographie ne réapparaîtra à Cracovie que dans les années 1489-1491, avec le personnage de Swietopolk Fiol: Sebald Fayl vient lui aussi d'Allemagne du sud, en l'occurrence de la petite ville de Neustadt an der Aisch, entre Nuremberg et Wurtzbourg. D’abord installé comme orfèvre à Cracovie, il fonde, en 1489, un atelier d’imprimerie, avec le soutien financier de Johann Thurzo, alors le plus puissant entrepreneur de la ville et un proche des Fugger d’Augsbourg. Fayl, qui a «slavisé» son nom en Fiol, est le premier à publier des titres liturgiques en slave, imprimés en caractères cyrilliques et destinés à l’exportation en pays ruthène: l’évêque fait pourtant fermer l’atelier, de sorte que l’imprimerie ne pourra s’implanter définitivement à Cracovie que dans les premières années du XVIe siècle. Fiol, quant à lui, meurt vers 1526.
Il est possible qu’un atelier ait aussi fonctionné à Chelmno / Kulm, sur la Vistule, dans les années 1473-1478 (cf ISTC): rappelons que les Teutoniques avaient tenté de fonder une université dans cette ville en 1386. D’autres imprimeries sont encore connues dans des villes de la Baltique, Malbork / Marienburg (Jacob Karweysse, vers 1492) et Gdansk / Danzig (1498/ 1499). Mais en définitive, nous restons, pour le XVe siècle, à moins de trente titres connus comme ayant été imprimés dans la géographie de la Pologne actuelle (y compris Wroclaw).
Pendant deux générations au moins, il reste ainsi à peu près impossible aux artisans de concurrencer les puissants ateliers des principaux centres de production de l’ouest, Venise et les villes allemandes au premier chef: à titre de comparaison, rappelons que ce ne sont pas moins de 370 titres qui sont attribués au premier imprimeur de Leipzig, Konrad Kachelofen. Sur les marches de l’Europe occidentale, en Pologne comme en Hongrie, on se procure des imprimés d'abord en les important, soit par la voie de mer (les villes hanséatiques de la Baltique), soit par les grands itinéraires des foires, à commencer par la «route royale» (via regia) conduisant de Francfort-s/Main à Erfurt, Leipzig, Görlitz et Cracovie (et de Nuremberg à Prague et à Leipzig). Si nous nous autorisons une métaphore, ces deux grands itinéraires du négoce et des transferts, par voie de mer ou par voie de terre, correspondent bien aussi à ce que nous appellerions aujourd’hui des «autoroutes de l’information»…
Après avoir régné deux siècles environ, la dynastie des Piast succombera face à l’ambition des princes voisins, et à la pénétration des colons allemands installés dans les grandes villes de négoce (à commencer par Cracovie, mais aussi à Wroclaw et à Poznań). C’est aussi le temps de la montée en puissance des grands féodaux et de l’ordre Teutonique. Appelés par le duc Konrad de Mazovie en 1226, les Teutoniques conquièrent en effet et germanisent la région de la Baltique. Enfin, la deuxième moitié du XIIIe siècle est occupée par les raids dévastateurs des Tatars mongols.
L’axe de la Vistule s’est alors déjà imposé comme la principale voie d’exportation, pour les marchandises non seulement polonaises mais aussi hongroises. Les textes écrits sont naturellement d’abord en latin, mais le polonais comme langue écrite apparaît au XIIe siècle.
La Pologne de Casimir apparaît comme l’embryon d’un empire multinational, dans lequel vivaient des Polonais, des Allemands (…), des Ruthènes (…), des Flamands, des Valaques (…), des Juifs, des Arméniens (…). L’administration usait de plusieurs langues, représentées par des chancelleries diverses. La fondation, en 1364, de l’université de Cracovie, la seconde [en Europe centrale] après Prague et avant l’Allemagne [Leipzig] témoigne de cette ouverture (Georges Castellan, Histoire des peuples d’Europe centrale, Paris, Fayard, 1994, p. 51).
À la fin du XIVe siècle, le mariage de Ladislas Jagellon fonde les bases de l’union lituano-polonaise (1385), laquelle durera près de trois cents ans avant de se conclure par les crises du XVIIIe siècle, par les partages successifs de la Pologne, et par la disparition, en définitive, d’un État rendu impuissant par son régime politique de «république nobiliaire».
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Rien de surprenant si, s’agissant du territoire de la Pologne actuelle, l’imprimerie apparaît d’abord à Cracovie, ville qui cumule les fonctions de direction dans les domaines politique, intellectuel (avec son université) et négociant. C’est un bavarois, Kaspar Straube, qui y introduit pour la première fois l’imprimerie, avec un calendrier publié en 1474 (GW, Einblatt, 130). Nous ne lui connaissons que quatre titres au total, tous en latin, mais il est probable que d’autres ont été donnés dont aucun exemplaire ne se trouverait conservé. L’atelier de Straube semble cesser toute activité après seulement deux ou trois ans.
La typographie ne réapparaîtra à Cracovie que dans les années 1489-1491, avec le personnage de Swietopolk Fiol: Sebald Fayl vient lui aussi d'Allemagne du sud, en l'occurrence de la petite ville de Neustadt an der Aisch, entre Nuremberg et Wurtzbourg. D’abord installé comme orfèvre à Cracovie, il fonde, en 1489, un atelier d’imprimerie, avec le soutien financier de Johann Thurzo, alors le plus puissant entrepreneur de la ville et un proche des Fugger d’Augsbourg. Fayl, qui a «slavisé» son nom en Fiol, est le premier à publier des titres liturgiques en slave, imprimés en caractères cyrilliques et destinés à l’exportation en pays ruthène: l’évêque fait pourtant fermer l’atelier, de sorte que l’imprimerie ne pourra s’implanter définitivement à Cracovie que dans les premières années du XVIe siècle. Fiol, quant à lui, meurt vers 1526.
Il est possible qu’un atelier ait aussi fonctionné à Chelmno / Kulm, sur la Vistule, dans les années 1473-1478 (cf ISTC): rappelons que les Teutoniques avaient tenté de fonder une université dans cette ville en 1386. D’autres imprimeries sont encore connues dans des villes de la Baltique, Malbork / Marienburg (Jacob Karweysse, vers 1492) et Gdansk / Danzig (1498/ 1499). Mais en définitive, nous restons, pour le XVe siècle, à moins de trente titres connus comme ayant été imprimés dans la géographie de la Pologne actuelle (y compris Wroclaw).
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| Immeuble du chapitre de Wroclaw, où exerça le premier imprimeur de la ville |
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samedi 16 juillet 2016
Au XVe siècle: fabriquer des livres... et protéger son investissement
Restons encore, pour ce billet, sur la problématique de la «première révolution du livre» et de l’innovation. S’agissant du marché, nous sommes d’abord dans une logique de dérégulation à peu près complète: les productions ne font l’objet d’aucune protection, tandis qu’aucun contrôle ne s’exerce encore sur les contenus. Par suite, un titre à succès sera reproduit parfois très largement par des ateliers typographiques installés dans différentes villes –à commencer par la Bible, produite d’abord à Mayence (1455, 1458), puis à Bamberg et Strasbourg (1460), Bâle (1468), Rome et Venise (1471), etc. La question peut paraître secondaire pour des titres anciens, mais son acuité se fera plus sensible s'agissant d'œuvres d'auteurs contemporains.
L’innovation dans l’organisation juridique de la branche vient d’abord, une nouvelle fois, de la dimension capitaliste de l’activité d’imprimerie. Elle apparaît très tôt en Italie du nord: Venise est l’une des plus grandes villes européennes, avec une population de quelque 100000 habitants, elle constitue une puissance politique majeure, à la tête d’un véritable empire, et elle contrôle des routes de négoce qui s’étendent à travers toute l’Europe et jusqu’en Méditerranée orientale, voire au-delà. Si sa position est rendue plus difficile par la progression des Ottomans, les relations intellectuelles avec le monde grec, traditionnellement très denses, sont encore renforcées après la chute de Constantinople en 1453. Le point n’est pas sans importance pour les activités liées à l’imprimerie, dans la mesure où Venise apparaît comme un centre majeur dans la géographie des études grecques en Occident. Le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion, décédé à Ravenne en 1472, vise à en faire un conservatoire de la civilisation byzantine, en même temps qu’un fonds ouvert aux chercheurs (1).
Les réseaux allemands sont à l’origine de l’introduction de l’imprimerie à Venise, puisque celle-ci est le fait de Johann v. Speier (Johannes de Spira), lequel donne en 1469, deux éditions successives des Lettres (Epistolae familiares) de Cicéron (2). Chacune d’elles se clôt par un colophon en forme de petit poème, suivi de la date (M.CCCC.LVIIII) :
1ère édition:
Primus in Adriaca formis impressit aenis
Le premier dans la ville de l’Adriatique, Jean, né à Spire,
Urbe libros Spira genitus de stirpe Johannes.
a imprimé des livres, en usant de formes d’airain.
In reliquis sit quanta vides spes lector habenda
Pour la suite, lecteur, tu vois quel peut être ton espoir
Quom labor hic primus calami superaverit artem.
En considérant combien ce premier travail aura dépassé l’art de la plume
Deuxième édition
Hesperię quondam Germanus quosq. libellos
En Italie un Allemand a jadis apporté quelques
Abstulit. En plures ipse daturus adest.
livres. Et voilà qu’il est là pour en donner beaucoup d’autres.
Namq. vir ingenio mirandus & arte Ioannes
Car cet homme admirable par son génie et par son art, ce Jean,
Exscribi docuit clarius ęre libros.
Enseigna à retranscrire plus brillamment les livres grâce à l’airain.
Spira favet Venetiis: quarto nam mense peregit
Spire favorise Venise: car après quatre mois il a terminé
Hoc tercentenum bis Ciceronis opus.
Pour une deuxième fois cette œuvre de Cicéron à trois cents [exemplaires].
Derrière le maître-imprimeur et son frère (Johann et Wendelin v. Speier), nous repérons l’action d’un puissant réseau de négociants investisseurs actifs entre l’Allemagne et l’Italie (Johann v. Köln), bientôt aussi la France (en la personne de Nicolas Jenson). Venise s’imposera, à la fin du XVe siècle, comme le premier centre de production imprimée du monde, en concurrence avec Paris: environ 3500 éditions sont produites à Venise au XVe siècle, où Gedeon Borsa recense 271 imprimeurs ou libraires-imprimeurs en l’espace d’une génération (1468-1501) .
Ce puissant groupe de capitalistes négociants et de techniciens réussit aussi un «coup» remarquable sur le plan juridique, en faisant protéger ses investissements par un privilège d’exclusivité pour cinq ans, privilège obtenu du Sénat de la Sérénissime dès le 18 septembre 1469:
Inducta est in hanc nostram inclytam civitatem ars imprimendi libros, in diesque magis celebrior et frequentior fiet, per operam, studium et ingenium Magistri Johannis de Spira, qui ceteris aliis urbibus hanc nostram præelegit, ubi cum coniunge liberis et familia tota sua inhabitaret, exerceretque dictam artem librorum imprimendorum : iamque summa omnium commendatione impressit Epistolas Ciceronis et nobile opus Plini de Naturali historia in maximo numero, et pulcherrima litterarum forma, pergitque quotidie alia præclara volumina imprimere (…). Et quoniam tale inventum, ætatis nostræ peculiare et proprium, priscis illis omnino incognitum, omni favore et ope augendum atque favendum est, Domini Consiliarii ad humilem et devotam supplicationem prædicti Margistri Johannis (…) decreverunt (…) ut per annos quinque proxime futuros nemo omnino sit qui velit, possit, valeat audeatque exercere dictam artem imprimendorum librorum in hac inclyta civitate Venetiarum et districti suo nisi ipse Johannes…(3)
On devine très probablement, en arrière, le jeu des investisseurs. À la suite du siège de Mayence, les premiers compagnons de l'atelier de Gutenberg se sont dispersés. L'hypothèse serait celle selon laquelle, après avoir fait venir Johann v. Speier à Venise et financé son installation, le réseau des associés a suffisamment d'entregent pour se garantir un véritable monopole.
La mort de Johann v. Speier, dès l’année suivante, rend malheureusement son privilège inopérant, dans le temps même où les responsables prennent probablement conscience de son caractère exorbitant: en effet, le monopole correspond plutôt à une pratique médiévale relevant le plus souvent de la contractualisation entre une collectivité publique et telle ou telle organisation professionnelle ou corporation. Bien au contraire, le fait que l’organisation des métiers du livre reste longtemps très lâche à Venise, au moins jusqu’à l’institution d’un arte spécifique, en 1567, constitue un facteur favorable à la multiplication des ateliers –mais il contribue aussi à la publication de titres d’une réalisation parfois médiocre.
Désormais, on n’accordera plus, à Venise, de privilèges assimilables à des monopoles, et l’installation de nouvelles presses sera libre. La protection éventuelle concernera chaque titre en particulier, ce qui permet de faire se rejoindre les intérêts des capitalistes et ceux de la collectivité politique. Pour autant, le fait que le privilège soit octroyé par les pouvoirs politiques limite bien évidemment son domaine d’application s’agissant de géographies comme celles de l’Italie ou de l’Allemagne, qui sont caractérisées par leur éclatement politique. Il n’en va évidemment pas de même dans les royaume plus vastes et mieux intégrés, au premier chef en France.
1) Même si elle devient plus accessible à compter des années 1530, sous la direction de Pietro Bembo, elle ne sera réellement « ouverte » que pratiquement un siècle plus tard. L. Labowky, Bessarion’s library and the Biblioteca Marciana. Six early inventories, Roma, 1979.
2) La bibliographie sur la typographie vénitienne incunable est immense, depuis H. F. Brown, The Venetian printing press (London, 1891) et T. Dibdin, Early printers in the city of Venice (New York, etc.,) jusqu’aux travaux consacrés par Martin Lowry à Alde Manuce (trad. ital., Il Mondo di Aldo Manuzio: affari e cultura nella venezia del Rinascimento, Roma, 1984), et à Nicolas Jenson.
3) «L’art d’imprimer des livres, de jour en jour plus célèbre et plus répandu, a été introduit dans notre illustre cité grâce au travail, à l’étude et à l’intelligence de maître Jean de Spire, qui préféra notre cité à toutes les autres pour s’y établir avec sa femme, ses enfants et toute sa famille, et y exercer ledit art d’imprimer des livres. Et déjà il imprima, à la parfaite recommandation de tous, les Lettres de Cicéron et le noble livre de Pline sur l’Histoire naturelle, en très grand tirage et avec la plus belle forme de caractères, et il continue tous les jours à imprimer d’autres livres particulièrement célèbres (…). Et puisque cette invention propre à notre époque et extraordinaire, absolument inconnue de tous ceux qui nous ont précédés, doit être développée et favorisée de toute l’aide et assistance possible, Messieurs les Conseillers décrétèrent, en réponse à l’humble et dévote supplique du susdit maître Jean (…) que, pour les cinq prochaines années, absolument personne ne puisse, veuille, essaie ou ose exercer ledit art d’imprimer des livres dans l’illustre cité des Vénitiens et dans ses territoires, sinon Jean lui-même».
L’innovation dans l’organisation juridique de la branche vient d’abord, une nouvelle fois, de la dimension capitaliste de l’activité d’imprimerie. Elle apparaît très tôt en Italie du nord: Venise est l’une des plus grandes villes européennes, avec une population de quelque 100000 habitants, elle constitue une puissance politique majeure, à la tête d’un véritable empire, et elle contrôle des routes de négoce qui s’étendent à travers toute l’Europe et jusqu’en Méditerranée orientale, voire au-delà. Si sa position est rendue plus difficile par la progression des Ottomans, les relations intellectuelles avec le monde grec, traditionnellement très denses, sont encore renforcées après la chute de Constantinople en 1453. Le point n’est pas sans importance pour les activités liées à l’imprimerie, dans la mesure où Venise apparaît comme un centre majeur dans la géographie des études grecques en Occident. Le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion, décédé à Ravenne en 1472, vise à en faire un conservatoire de la civilisation byzantine, en même temps qu’un fonds ouvert aux chercheurs (1).
Les réseaux allemands sont à l’origine de l’introduction de l’imprimerie à Venise, puisque celle-ci est le fait de Johann v. Speier (Johannes de Spira), lequel donne en 1469, deux éditions successives des Lettres (Epistolae familiares) de Cicéron (2). Chacune d’elles se clôt par un colophon en forme de petit poème, suivi de la date (M.CCCC.LVIIII) :
1ère édition:
Primus in Adriaca formis impressit aenis
Le premier dans la ville de l’Adriatique, Jean, né à Spire,
Urbe libros Spira genitus de stirpe Johannes.
a imprimé des livres, en usant de formes d’airain.
In reliquis sit quanta vides spes lector habenda
Pour la suite, lecteur, tu vois quel peut être ton espoir
Quom labor hic primus calami superaverit artem.
En considérant combien ce premier travail aura dépassé l’art de la plume
Deuxième édition Hesperię quondam Germanus quosq. libellos
En Italie un Allemand a jadis apporté quelques
Abstulit. En plures ipse daturus adest.
livres. Et voilà qu’il est là pour en donner beaucoup d’autres.
Namq. vir ingenio mirandus & arte Ioannes
Car cet homme admirable par son génie et par son art, ce Jean,
Exscribi docuit clarius ęre libros.
Enseigna à retranscrire plus brillamment les livres grâce à l’airain.
Spira favet Venetiis: quarto nam mense peregit
Spire favorise Venise: car après quatre mois il a terminé
Hoc tercentenum bis Ciceronis opus.
Pour une deuxième fois cette œuvre de Cicéron à trois cents [exemplaires].
Derrière le maître-imprimeur et son frère (Johann et Wendelin v. Speier), nous repérons l’action d’un puissant réseau de négociants investisseurs actifs entre l’Allemagne et l’Italie (Johann v. Köln), bientôt aussi la France (en la personne de Nicolas Jenson). Venise s’imposera, à la fin du XVe siècle, comme le premier centre de production imprimée du monde, en concurrence avec Paris: environ 3500 éditions sont produites à Venise au XVe siècle, où Gedeon Borsa recense 271 imprimeurs ou libraires-imprimeurs en l’espace d’une génération (1468-1501) .
| © F Barbier |
Inducta est in hanc nostram inclytam civitatem ars imprimendi libros, in diesque magis celebrior et frequentior fiet, per operam, studium et ingenium Magistri Johannis de Spira, qui ceteris aliis urbibus hanc nostram præelegit, ubi cum coniunge liberis et familia tota sua inhabitaret, exerceretque dictam artem librorum imprimendorum : iamque summa omnium commendatione impressit Epistolas Ciceronis et nobile opus Plini de Naturali historia in maximo numero, et pulcherrima litterarum forma, pergitque quotidie alia præclara volumina imprimere (…). Et quoniam tale inventum, ætatis nostræ peculiare et proprium, priscis illis omnino incognitum, omni favore et ope augendum atque favendum est, Domini Consiliarii ad humilem et devotam supplicationem prædicti Margistri Johannis (…) decreverunt (…) ut per annos quinque proxime futuros nemo omnino sit qui velit, possit, valeat audeatque exercere dictam artem imprimendorum librorum in hac inclyta civitate Venetiarum et districti suo nisi ipse Johannes…(3)
On devine très probablement, en arrière, le jeu des investisseurs. À la suite du siège de Mayence, les premiers compagnons de l'atelier de Gutenberg se sont dispersés. L'hypothèse serait celle selon laquelle, après avoir fait venir Johann v. Speier à Venise et financé son installation, le réseau des associés a suffisamment d'entregent pour se garantir un véritable monopole.
La mort de Johann v. Speier, dès l’année suivante, rend malheureusement son privilège inopérant, dans le temps même où les responsables prennent probablement conscience de son caractère exorbitant: en effet, le monopole correspond plutôt à une pratique médiévale relevant le plus souvent de la contractualisation entre une collectivité publique et telle ou telle organisation professionnelle ou corporation. Bien au contraire, le fait que l’organisation des métiers du livre reste longtemps très lâche à Venise, au moins jusqu’à l’institution d’un arte spécifique, en 1567, constitue un facteur favorable à la multiplication des ateliers –mais il contribue aussi à la publication de titres d’une réalisation parfois médiocre.
Désormais, on n’accordera plus, à Venise, de privilèges assimilables à des monopoles, et l’installation de nouvelles presses sera libre. La protection éventuelle concernera chaque titre en particulier, ce qui permet de faire se rejoindre les intérêts des capitalistes et ceux de la collectivité politique. Pour autant, le fait que le privilège soit octroyé par les pouvoirs politiques limite bien évidemment son domaine d’application s’agissant de géographies comme celles de l’Italie ou de l’Allemagne, qui sont caractérisées par leur éclatement politique. Il n’en va évidemment pas de même dans les royaume plus vastes et mieux intégrés, au premier chef en France.
1) Même si elle devient plus accessible à compter des années 1530, sous la direction de Pietro Bembo, elle ne sera réellement « ouverte » que pratiquement un siècle plus tard. L. Labowky, Bessarion’s library and the Biblioteca Marciana. Six early inventories, Roma, 1979.
2) La bibliographie sur la typographie vénitienne incunable est immense, depuis H. F. Brown, The Venetian printing press (London, 1891) et T. Dibdin, Early printers in the city of Venice (New York, etc.,) jusqu’aux travaux consacrés par Martin Lowry à Alde Manuce (trad. ital., Il Mondo di Aldo Manuzio: affari e cultura nella venezia del Rinascimento, Roma, 1984), et à Nicolas Jenson.
3) «L’art d’imprimer des livres, de jour en jour plus célèbre et plus répandu, a été introduit dans notre illustre cité grâce au travail, à l’étude et à l’intelligence de maître Jean de Spire, qui préféra notre cité à toutes les autres pour s’y établir avec sa femme, ses enfants et toute sa famille, et y exercer ledit art d’imprimer des livres. Et déjà il imprima, à la parfaite recommandation de tous, les Lettres de Cicéron et le noble livre de Pline sur l’Histoire naturelle, en très grand tirage et avec la plus belle forme de caractères, et il continue tous les jours à imprimer d’autres livres particulièrement célèbres (…). Et puisque cette invention propre à notre époque et extraordinaire, absolument inconnue de tous ceux qui nous ont précédés, doit être développée et favorisée de toute l’aide et assistance possible, Messieurs les Conseillers décrétèrent, en réponse à l’humble et dévote supplique du susdit maître Jean (…) que, pour les cinq prochaines années, absolument personne ne puisse, veuille, essaie ou ose exercer ledit art d’imprimer des livres dans l’illustre cité des Vénitiens et dans ses territoires, sinon Jean lui-même».
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samedi 21 mai 2016
À Rennes, une mémoire franco-allemande
L’Écomusée du Pays de Rennes propose, jusqu’au 28 août 2016, une exposition consacrée à Oberthür, imprimerie fondée en 1852 et que son succès a fait des décennies durant la première entreprise de ville. Passé sous la houlette de Néogravure en 1966, Oberthür, pourtant viable, est emporté par la chute du groupe en 1974, avant de devoir déposer définitivement le bilan en 1981.
L’exposition passe rapidement sur ce point, mais le nom de famille d’Oberthür nous ramène sur le Rhin à la fin du XVIIIe siècle, lorsque François Antoine Oberthür, né à Fulda en 1758, se marie à Strasbourg avec Marie Madeleine Hütter († 1854) et exerce comme perruquier dans cette ville (son père exerçait déjà la même profession, de même que son beau-père). Il décédera à Strasbourg, dans son domicile de la Grand’rue, en 1808.
La Révolution donne un coup d’arrêt brutal à l’activité de perruquerie, et le fils de François Antoine, François Jacques Oberthür, né en 1793, s’oriente vers une tout autre branche d’activités: il se lance en effet dans le dessin et dans la gravure, puis dans l’édition lithographique. De son mariage avec Marguerite Salomé Kieffer naîtront deux enfants, François Charles (1818-1893) et Wilhelmina (1820- ?), mais la jeune épouse meurt en couches à en 1820, à vingt ans à peine.
Nous sommes pleinement dans un milieu transnational, et bilingue: son père vient d’Allemagne, et François Jacques Oberthür est lui-même appelé à Fribourg-en-Brisgau, où il enseigne la lithographie dans le cadre de l’Institut artistique (Kunstinstitut) de l’imprimerie-librairie Herder. Au lendemain de la chute de Napoléon, Barthomoläus Herder (1774-1839) a en effet pris pleinement conscience du marché représenté par l’illustration, l’imagerie et la cartographie non seulement sur cuivre, mais aussi désormais en lithographie. La fondation de l’Institut artistique permet de former en dessin et en gravure un certain nombre de jeunes gens dans un domaine porteur. Parmi les jeunes apprentis, on note la présence des deux frères Franz Xaver et Hermann Winterhalter.
Dans les années qui suivent, François Jacques Oberthür se remarie avec Jeanne Caroline Zeitzmann, née à Iéna et elle-même fille d’imprimeur –les sources indiquent que le mariage a eu lieu à Gries, près de Bischwiller, mais nous n’en trouvons pas trace dans l’État civil de cette localité. Quoi qu’il en soit, Oberthür rentre en Alsace après son veuvage, et il s’établit comme miniaturiste et comme lithographe à Strasbourg, d’abord en association avec Boehm (1825), puis seul, à l’adresse de la rue des Dentelles (1828). Parmi les six enfants de ce deuxième lit, François Antoine lui succédera en 1861 comme imprimeur lithographe à Strasbourg, mais il est surtout connu pour son mariage avec Lucie Valentin, elle-même fille du nouveau préfet du Bas-Rhin nommé par le Gouvernement de la Défense nationale en 1870.
Oberthür décède à Bischwiller en 1863. Le fondateur de la maison Oberthür de Rennes est en réalité son fils aîné, François Charles, lui aussi dessinateur et graveur. Après un apprentissage chez les frères Guérin et auprès du statuaire André Friedrich, il entre dans l’atelier paternel en 1831. Trois ans plus tard, il est choisi pour enseigner le dessin à la nouvelle École d’arts et métiers fondée à Strasbourg par Auguste Ratisbonne et alors dirigée par son fils Louis. Il peut être significatif d'observer que, si les confessions ne sont pas les mêmes (non plus que les niveaux de fortune!) entre les Oberthür et les Ratisbonne, l'histoire familiale est en revanche analogue. August Sussmann Hirsch Regensburger est en effet né à Fürth en 1770. Établi comme banquier et négociant à Strasbourg, il y préside le nouveau Consistoire israélite: le nom de Ratisbonne est choisi comme «nom définitif» de la famille à la suite du décret de Bayonne de 1808.
Mais revenons au jeune François Charles Oberthür, qui entreprend bientôt un périple pour compléter sa formation: il vient à Paris pour se perfectionner dans la lithographie, puis nous le retrouvons à Rennes, où il entre chez Marteville et Landais, imprimeurs lithographes. Cette étape sera décisive sur un double plan: d’une part, Landais propose au jeune homme, en 1842, de s’associer avec lui pour dix ans (Landais et Oberthür), avant de se retirer et de lui céder l’entreprise (1852). En 1844 d’autre part, Oberthür épouse Marie Hamelin, fille du libraire rennais François Marie Alexandre Hamelin. L’entreprise, qui s’adjoint une imprimerie typographique en 1854, est désormais lancée.
À côté des éclairages portés sur la conjoncture générale de la «librairie» en France au XIXe siècle, les Oberthür illustrent ainsi pleinement un certain nombre de logiques récurrentes dans le petit monde de l’émigration. Sans s’arrêter sur cette dimension de la monographie, l’exposition la prolonge pourtant en mettant l’accent sur des problématiques d’anthropologie historique particulièrement importantes, et qui touchent aussi bien au fonctionnement des solidarités qu’à l’esprit d’innovation, au modèle de la formation professionnelle, à l’articulation entre la famille et les affaires, aux conceptions paternalistes du fondateur de la «Maison de Rennes», au rôle des femmes ou encore à la vie quotidienne de la famille.
Oberthür imprimeurs à Rennes, réd. Alison Clarke, Rennes, Écomusée du Pays de Rennes, 2015, 95 p., ill. ISBN 978-2-901429-38-8
Dominique Lerch, «Une famille de lithographes et ses implantations: la famille Oberthur à Strasbourg, Bischwiller et Rennes (vers1818, vers1893)», dans Le Vieux Papier, 341 (1996), pp. 289-304.
L’exposition passe rapidement sur ce point, mais le nom de famille d’Oberthür nous ramène sur le Rhin à la fin du XVIIIe siècle, lorsque François Antoine Oberthür, né à Fulda en 1758, se marie à Strasbourg avec Marie Madeleine Hütter († 1854) et exerce comme perruquier dans cette ville (son père exerçait déjà la même profession, de même que son beau-père). Il décédera à Strasbourg, dans son domicile de la Grand’rue, en 1808.
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| Acte de décès de Marie-Madeleine Hütter, 1854 (Archives du Bas-Rhin, site Adeloch) |
Nous sommes pleinement dans un milieu transnational, et bilingue: son père vient d’Allemagne, et François Jacques Oberthür est lui-même appelé à Fribourg-en-Brisgau, où il enseigne la lithographie dans le cadre de l’Institut artistique (Kunstinstitut) de l’imprimerie-librairie Herder. Au lendemain de la chute de Napoléon, Barthomoläus Herder (1774-1839) a en effet pris pleinement conscience du marché représenté par l’illustration, l’imagerie et la cartographie non seulement sur cuivre, mais aussi désormais en lithographie. La fondation de l’Institut artistique permet de former en dessin et en gravure un certain nombre de jeunes gens dans un domaine porteur. Parmi les jeunes apprentis, on note la présence des deux frères Franz Xaver et Hermann Winterhalter.
Dans les années qui suivent, François Jacques Oberthür se remarie avec Jeanne Caroline Zeitzmann, née à Iéna et elle-même fille d’imprimeur –les sources indiquent que le mariage a eu lieu à Gries, près de Bischwiller, mais nous n’en trouvons pas trace dans l’État civil de cette localité. Quoi qu’il en soit, Oberthür rentre en Alsace après son veuvage, et il s’établit comme miniaturiste et comme lithographe à Strasbourg, d’abord en association avec Boehm (1825), puis seul, à l’adresse de la rue des Dentelles (1828). Parmi les six enfants de ce deuxième lit, François Antoine lui succédera en 1861 comme imprimeur lithographe à Strasbourg, mais il est surtout connu pour son mariage avec Lucie Valentin, elle-même fille du nouveau préfet du Bas-Rhin nommé par le Gouvernement de la Défense nationale en 1870.
| François Jacques Oberthür, Le Quai des bateliers à Strasbourg, 1840 |
Mais revenons au jeune François Charles Oberthür, qui entreprend bientôt un périple pour compléter sa formation: il vient à Paris pour se perfectionner dans la lithographie, puis nous le retrouvons à Rennes, où il entre chez Marteville et Landais, imprimeurs lithographes. Cette étape sera décisive sur un double plan: d’une part, Landais propose au jeune homme, en 1842, de s’associer avec lui pour dix ans (Landais et Oberthür), avant de se retirer et de lui céder l’entreprise (1852). En 1844 d’autre part, Oberthür épouse Marie Hamelin, fille du libraire rennais François Marie Alexandre Hamelin. L’entreprise, qui s’adjoint une imprimerie typographique en 1854, est désormais lancée.
À côté des éclairages portés sur la conjoncture générale de la «librairie» en France au XIXe siècle, les Oberthür illustrent ainsi pleinement un certain nombre de logiques récurrentes dans le petit monde de l’émigration. Sans s’arrêter sur cette dimension de la monographie, l’exposition la prolonge pourtant en mettant l’accent sur des problématiques d’anthropologie historique particulièrement importantes, et qui touchent aussi bien au fonctionnement des solidarités qu’à l’esprit d’innovation, au modèle de la formation professionnelle, à l’articulation entre la famille et les affaires, aux conceptions paternalistes du fondateur de la «Maison de Rennes», au rôle des femmes ou encore à la vie quotidienne de la famille.
Oberthür imprimeurs à Rennes, réd. Alison Clarke, Rennes, Écomusée du Pays de Rennes, 2015, 95 p., ill. ISBN 978-2-901429-38-8
Dominique Lerch, «Une famille de lithographes et ses implantations: la famille Oberthur à Strasbourg, Bischwiller et Rennes (vers1818, vers1893)», dans Le Vieux Papier, 341 (1996), pp. 289-304.
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jeudi 10 décembre 2015
Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?
Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
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| Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne) |
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
La géographie de diffusion de l'édition sévillane de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
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| Chez les Augustins de Sta María de la Vid |
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte, donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum).
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.
Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.
Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.
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lundi 2 novembre 2015
Les Saxons de Transylvanie et la culture livresque (XIIe-XVIIIe siècle)
Le vojvodat de Transylvanie est organisée au XIIe siècle, en particulier par Geza II, roi de Hongrie († 1162), mais son peuplement est probablement très lâche. C’est alors que des populations originaires de la vallée inférieure du Rhin (archevêchés de Cologne et de Trèves, évêché de Liège) commencent à s’installer dans le pays. Il est aussi possible que les premiers parmi les nouveaux colons soient passés à l’occasion de la deuxième croisade (1147-1149) en Europe centrale et orientale, avant de s'y fixer. La voie principale d’accès est celle du Danube, puis de la Tisza et du Körös. Vers le sud (Constantinople), le débouché le plus aisé se fait par la vallée de l’Olt (alld Alt) et le défilé de la Tour Rouge.
On désigne ces populations du terme générique de «Saxons» (alld Sachsen, lat. Saxones, hongr. Sász). Leur émigration se poursuivra au XIIIe siècle, après que le roi Andras II leur ait octroyé des lettres de privilège en 1224 (Goldener Freibrief): c’est l’origine du terme de «sept châteaux» (les villes de Hermannstadt / Sibiu, Kronstadt / Brassó, Klausenburg / Cluj, Mühlbach / Sebeș, Schäßburg / Sighișoara, Mediasch / Mediaș et Bistritz / Bistrița). L'appellation allemande de la Transylvanie se réfère à cette situation (Siebenbürgen), mais plus que de «châteaux», il conviendrait de parler de «sièges» (Stühle). De fait, les sept villes principales sont des pôles assurant de manière indépendante les fonctions essentielles d’administration et de justice: elles bénéficient, avec leurs plats-pays, d’une sorte de liberté collective.
Pour plusieurs d'entre elles, le succès vient de leur position à un point de contrôle stratégique des grandes routes commerciales: Oradea / Großwardein, dans les Partium, contrôle la principale voie d'accès vers l'intérieur du pays, par le Körös Rapide et le col du roi (Király hágó), route au débouché de laquelle on trouve précisément Klausenburg. De même, Kronstadt est située sur le versant nord du col permettant d'accéder à Sinaia et à la Valachie. A contrario, les Saxons s’établissent peu à peu aussi dans d’autres régions du bassin des Carpates.
Ces Saxons forment l’une des «nations» (universitas) constitutives du vojvodat (puis de la principauté) au Moyen Âge et jusque dans les dernières décennies du XVIIIe siècle. Ils bénéficient de privilèges considérables, s’agissant des territoires qu’ils occupent (le Königsboden, «terre du roi»), ainsi que d'exemptions d’un certain nombre de charges (par ex., les droits de douane). En tant que «nation», ils ont une diète (Stände), et seront cosignataires de l’«Union des trois nations» (Unio trium nationum) constituée en 1437 pour contrer la montée du péril ottoman. Les célèbres églises fortifiées qui subsistent dans un grand nombre de villages (mais aussi les fortifications urbaines, par ex. à Hermannstadt) témoignent de la volonté de se prémunir contre les razzias ponctuellement effectuées dans tout le pays depuis les versants extérieurs des Carpates.
Dans le pays saxon, la langue usuelle est l’allemand (plus exactement, un dialecte allemand), tandis que l’économie s’appuie à la fois sur l’agriculture, l’élevage et la sylviculture, mais aussi sur l’exploitation minière (or, argent, sel) et sur le négoce. Ces différentes communautés feront rapidement, au XVIe siècle, le choix de la Réforme luthérienne. Kronstadt passe à la Réforme en 1542 (cliquer ici pour les détails), et l’Universitas Saxonum adopte en 1550 les dispositions prises dans cette ville. Le premier évêque luthérien (Superintendent), Paul Wiener, originaire de l'actuelle Slovénie, est nommé en 1553-1554 et l’Église luthérienne de Transylvanie est organisée en 1572 au synode de Mediasch. Son siège, d’abord établi à Hermannstadt, est alors transporté à Birthälm / Berthalmo, où il restera jusqu’en 1867, date de la signature du Compromis autro-hongrois. En 1568 enfin, la diète de Torda / Turda promulgue la liberté de culte (luthérien, calviniste et catholique, les orthodoxes étant seulement tolérés) dans la principauté –un exemple alors pratiquement unique en Europe.
Il n’y a rien de surprenant à ce que les communautés saxonnes jouent un rôle clé dans la diffusion de la culture écrite à travers le pays. L’essor du négoce s’appuie toujours sur l’écriture (pour la correspondance et pour la comptabilité), tandis que des jeunes gens sont envoyés par les villes (comme par certains nobles) pour poursuivre leurs études dans les universités occidentales, au premier rang desquelles Vienne. Bien entendu, les Saxons entretiennent des relations très régulières avec les pays allemands, où l'imprimerie est inventée et où elle commence d'abord à se répandre. Les premières presses typographiques apparaissent dans la province à Hermannstadt en 1525, avec l’atelier de Lukas Trapoldner et de Valentinus Corvinus. Les imprimeries se multiplient rapidement au XVIe siècle, alors que l’on commence aussi à travailler pour l’Église orthodoxe.
Bien entendu, l’instauration de la Réforme s’accompagne de la fondation d’écoles et de bibliothèques, et cela jusque dans les localités rurales: les travaux de recensement aujourd’hui largement avancés ont permis de retrouver, de mettre à l’abri et de cataloguer un grand nombre de ces petites collections de livres, parfois stockées dans les clochers des églises. Les villes plus importantes abritent, quant à elles, des institutions assurant l’enseignement secondaire (Gymnases), voire supérieur (Hautes Écoles), comme encore une fois à Kronstadt.
Un personnage illustre pleinement la réussite des grandes familles de la bourgeoisie négociante des villes saxonnes: il s’agit de Samuel Brukenthal (1726-1805), fils d’un administrateur royal, étudiant à Halle et Iéna, franc-maçon et intégré très jeune aux élites des Lumières européennes. Rentré en Transylvanie en 1745, il se marie avec la fille du maire (Bürgermeister) de Hermannstadt, ville dans laquelle il est reçu à la bourgeoisie. Il occupe d’abord un poste dans l’administration urbaine, avant d’être nommé membre d'une délégation envoyée auprès de Marie-Thérèse à Vienne en 1753.
Nommé conseiller de gouvernement, Brukenthal travaille à une réforme des impôts, et est anobli, puis il est nommé à la tête de la Chancellerie de Transylvanie à Vienne (1765).
Parallèlement, il a peu à peu entrepris d’organiser sa propre collection de livres en bibliothèque ouverte, laquelle est confiée d’abord au jeune Samuel Hahnemann. En 1802, il prévoit par testament de léguer son palais (sur la grande place de la ville), ses collections d’art et sa bibliothèque à la communauté luthérienne de Hermannstadt: il décède l’année suivante, mais le «Musée Brukenthal» ne sera en réalité accessible au public qu’à partir de 1817. Il est aujourd’hui toujours conservé, même si on ne peut que regretter les difficultés de gestion qui touchent sa bibliothèque…
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| Au pays saxon: vue du haut du clocher de Probstdorf / Stejărișu |
Pour plusieurs d'entre elles, le succès vient de leur position à un point de contrôle stratégique des grandes routes commerciales: Oradea / Großwardein, dans les Partium, contrôle la principale voie d'accès vers l'intérieur du pays, par le Körös Rapide et le col du roi (Király hágó), route au débouché de laquelle on trouve précisément Klausenburg. De même, Kronstadt est située sur le versant nord du col permettant d'accéder à Sinaia et à la Valachie. A contrario, les Saxons s’établissent peu à peu aussi dans d’autres régions du bassin des Carpates.
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| Fragment du premier imprimé conservé en Transylvanie (© Bibl. Telekiana) |
Dans le pays saxon, la langue usuelle est l’allemand (plus exactement, un dialecte allemand), tandis que l’économie s’appuie à la fois sur l’agriculture, l’élevage et la sylviculture, mais aussi sur l’exploitation minière (or, argent, sel) et sur le négoce. Ces différentes communautés feront rapidement, au XVIe siècle, le choix de la Réforme luthérienne. Kronstadt passe à la Réforme en 1542 (cliquer ici pour les détails), et l’Universitas Saxonum adopte en 1550 les dispositions prises dans cette ville. Le premier évêque luthérien (Superintendent), Paul Wiener, originaire de l'actuelle Slovénie, est nommé en 1553-1554 et l’Église luthérienne de Transylvanie est organisée en 1572 au synode de Mediasch. Son siège, d’abord établi à Hermannstadt, est alors transporté à Birthälm / Berthalmo, où il restera jusqu’en 1867, date de la signature du Compromis autro-hongrois. En 1568 enfin, la diète de Torda / Turda promulgue la liberté de culte (luthérien, calviniste et catholique, les orthodoxes étant seulement tolérés) dans la principauté –un exemple alors pratiquement unique en Europe.
Il n’y a rien de surprenant à ce que les communautés saxonnes jouent un rôle clé dans la diffusion de la culture écrite à travers le pays. L’essor du négoce s’appuie toujours sur l’écriture (pour la correspondance et pour la comptabilité), tandis que des jeunes gens sont envoyés par les villes (comme par certains nobles) pour poursuivre leurs études dans les universités occidentales, au premier rang desquelles Vienne. Bien entendu, les Saxons entretiennent des relations très régulières avec les pays allemands, où l'imprimerie est inventée et où elle commence d'abord à se répandre. Les premières presses typographiques apparaissent dans la province à Hermannstadt en 1525, avec l’atelier de Lukas Trapoldner et de Valentinus Corvinus. Les imprimeries se multiplient rapidement au XVIe siècle, alors que l’on commence aussi à travailler pour l’Église orthodoxe.
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| Palais Brukenthal à Hermannstadt / Sibiu |
Un personnage illustre pleinement la réussite des grandes familles de la bourgeoisie négociante des villes saxonnes: il s’agit de Samuel Brukenthal (1726-1805), fils d’un administrateur royal, étudiant à Halle et Iéna, franc-maçon et intégré très jeune aux élites des Lumières européennes. Rentré en Transylvanie en 1745, il se marie avec la fille du maire (Bürgermeister) de Hermannstadt, ville dans laquelle il est reçu à la bourgeoisie. Il occupe d’abord un poste dans l’administration urbaine, avant d’être nommé membre d'une délégation envoyée auprès de Marie-Thérèse à Vienne en 1753.
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| Samuel v. Brukenthal (© Bibliotheca Telekiana) |
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vendredi 9 octobre 2015
Un chantier à développer
Les possibilités offertes par les nouvelles techniques d’information et de documentation (informatisation et digitalisation, consultation à distance, etc.) ouvrent à l’historien du livre des horizons encore trop peu exploités. La situation semble tout particulièrement favorable pour les XVe et XVIe siècles, parce que les répertoires et autres catalogues sont beaucoup plus avancés pour les périodes anciennes que pour celles plus récentes –et que les données sont en nombre plus limité (chiffres de production, etc.). On peut par exemple considérer le recensement des éditions incunables dont un exemplaire au moins est conservé comme désormais pratiquement exhaustif. De même, la conjoncture des ateliers typographiques a-t-elle fait l’objet de nombreux livres et articles: il s’agit généralement de monographies d'ateliers, mais certains dossiers exemplaires concernent aussi, par exemple, une ville comme Augsbourg, étudiée par Hans-Jörg Künast. Enfin, pour l’étude de la diffusion, le chercheur s’appuie notamment sur les exemplaires conservés: or, la disponibilité des OPAC, plus encore celle des grands catalogues collectifs informatisés, fournit ici des possibilités d’interrogation très grandes et encore largement sous-exploitées.
Pour ce qui regarde les incunables, l’ISTC (Incunabula short title catalogue) constitue désormais la référence universelle, même si l’information sur les exemplaires y reste sommaire et parfois incertaine. Les renvois aux autres grands catalogues en ligne, notamment le GKW (Gesamtkatalog der Wiegendrucke), voire aux exemplaires numérisés notamment mis à disposition par la Bayerische Staatsbibliothek à Munich, permettent de compléter en partie les données. Le catalogue collectif allemand d’incunables (INKA) est d’autant plus précieux pour le chercheur qu’il propose systématiquement des informations sur les particularités d’exemplaires, telles que la provenance, la mention d’un relieur, la présence d'une reliure ancienne, etc. Bien évidemment, la qualité de celles-ci varie selon la précision du catalogage pour chaque collection.
Le fait de pouvoir croiser les différentes sources entre elles et avec les données ponctuellement disponibles sur Internet permet de conduire des recherches dans des directions jusqu’à aujourd’hui trop négligées. Parmi celles-ci, la problématique d’histoire sociale et d’anthropologie historique nous semblerait l’une des plus intéressantes. Cette approche pousse par exemple à revenir sur le rôle décisif des milieux de négoce pour les premiers développements de la typographie en caractères mobiles. Nous avons encore souligné ce point dans L’Europe de Gutenberg, sur lequel Christian Coppens revient, dans la dernière livraison de La Bibliofilia, avec un article très suggestif consacré aux réseaux de Johannes de Colonia autour de Venise à partir de 1468.
Nous sommes dans un environnement où se croisent les techniciens proprement dits (les deux frères de Spira, prototypographes de la Sérénissime), les capitalistes actifs dans le négoce (le groupe autour de Johannes de Colonia), voire certains techniciens de très haut vol (comme un Nicolas Jenson). Nous sommes aussi dans un environnement transnational, où la familiarité avec la civilisation de l’écrit et du livre est d’emblée très grande, et dont les affaires s’étendent de Venise à Cologne, à Anvers et aux réseaux de la Hanse en Europe du nord (Lunebourg).
Certains de ces personnages développent d’ailleurs des centres d’intérêt relevant davantage de la «distinction» en matière de belles lettres et d’arts. Établi près du Fondaco dei Tedeschi, le Francfortois Peter Ugelheimer († 1487) apparaît comme financier derrière plusieurs grands ateliers typographiques de Venise, mais il est aussi un amateur d’art et un bibliophile, qui collectionne les livres à peintures et auquel aurait peut-être appartenu le somptueux Aristote de la Pierpont Morgan Library (1483). C’est chez lui que séjournent d’ailleurs Johann Breydenbach et ses compagnons, dont le peintre et dessinateur Erhard Reuwich, avant de s’embarquer pour leur pèlerinage en Terre Sainte, et sa veuve, Margarita Ugelheimer, sera aussi en relations suivies avec Alde Manuce.
L’enjeu est bien là: nous avons aujourd’hui les moyens de conduire des enquêtes beaucoup plus poussées et surtout beaucoup plus systématiques sur ces milieux complexes, parfois très fortunés, qui œuvrent dans le domaine du média nouveau qu’est l’imprimé. Ils touchent aussi aux intérêts économiques (donc politiques), tandis que leur rôle devra être précisé s’agissant tant de l’essor de l’humanisme que des évolutions du sentiment religieux, voire du basculement vers la Réforme. Même si les travaux plus anciens sont toujours précieux (par ex., dans une ville comme Strasbourg, le livre de François Ritter), nous avons pratiquement désormais à disposition les méthodes nouvelles (cf la théorie des réseaux) et les principaux éléments permettant d’élaborer une prosopographie des «gens du livre» entre le milieu du XVe siècle et le passage à la Réforme: il reste à l’écrire.
François Ritter, Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles, Strasbourg, Paris, 1955 (« Publication de l’Institut des Hautes Études alsaciennes », 14).
Hans-Jörg Künast, «Getruckt zu Augspurg». Buchdruck und Buchhandel in Augsburg zwischen 1468 und 1555, Tübingen, 1977.
Christian Coppens, « Giovanni da Colonia, aka Johann Ewylre / Arwylre / Ahrweiler : the early printed book and its investor », dans La Bibliofilia, 2014, CXVI, n° 1-3, p. 113-119.
Pour ce qui regarde les incunables, l’ISTC (Incunabula short title catalogue) constitue désormais la référence universelle, même si l’information sur les exemplaires y reste sommaire et parfois incertaine. Les renvois aux autres grands catalogues en ligne, notamment le GKW (Gesamtkatalog der Wiegendrucke), voire aux exemplaires numérisés notamment mis à disposition par la Bayerische Staatsbibliothek à Munich, permettent de compléter en partie les données. Le catalogue collectif allemand d’incunables (INKA) est d’autant plus précieux pour le chercheur qu’il propose systématiquement des informations sur les particularités d’exemplaires, telles que la provenance, la mention d’un relieur, la présence d'une reliure ancienne, etc. Bien évidemment, la qualité de celles-ci varie selon la précision du catalogage pour chaque collection.
Le fait de pouvoir croiser les différentes sources entre elles et avec les données ponctuellement disponibles sur Internet permet de conduire des recherches dans des directions jusqu’à aujourd’hui trop négligées. Parmi celles-ci, la problématique d’histoire sociale et d’anthropologie historique nous semblerait l’une des plus intéressantes. Cette approche pousse par exemple à revenir sur le rôle décisif des milieux de négoce pour les premiers développements de la typographie en caractères mobiles. Nous avons encore souligné ce point dans L’Europe de Gutenberg, sur lequel Christian Coppens revient, dans la dernière livraison de La Bibliofilia, avec un article très suggestif consacré aux réseaux de Johannes de Colonia autour de Venise à partir de 1468.
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| L'Aristote de New York |
Certains de ces personnages développent d’ailleurs des centres d’intérêt relevant davantage de la «distinction» en matière de belles lettres et d’arts. Établi près du Fondaco dei Tedeschi, le Francfortois Peter Ugelheimer († 1487) apparaît comme financier derrière plusieurs grands ateliers typographiques de Venise, mais il est aussi un amateur d’art et un bibliophile, qui collectionne les livres à peintures et auquel aurait peut-être appartenu le somptueux Aristote de la Pierpont Morgan Library (1483). C’est chez lui que séjournent d’ailleurs Johann Breydenbach et ses compagnons, dont le peintre et dessinateur Erhard Reuwich, avant de s’embarquer pour leur pèlerinage en Terre Sainte, et sa veuve, Margarita Ugelheimer, sera aussi en relations suivies avec Alde Manuce.
L’enjeu est bien là: nous avons aujourd’hui les moyens de conduire des enquêtes beaucoup plus poussées et surtout beaucoup plus systématiques sur ces milieux complexes, parfois très fortunés, qui œuvrent dans le domaine du média nouveau qu’est l’imprimé. Ils touchent aussi aux intérêts économiques (donc politiques), tandis que leur rôle devra être précisé s’agissant tant de l’essor de l’humanisme que des évolutions du sentiment religieux, voire du basculement vers la Réforme. Même si les travaux plus anciens sont toujours précieux (par ex., dans une ville comme Strasbourg, le livre de François Ritter), nous avons pratiquement désormais à disposition les méthodes nouvelles (cf la théorie des réseaux) et les principaux éléments permettant d’élaborer une prosopographie des «gens du livre» entre le milieu du XVe siècle et le passage à la Réforme: il reste à l’écrire.
François Ritter, Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles, Strasbourg, Paris, 1955 (« Publication de l’Institut des Hautes Études alsaciennes », 14).
Hans-Jörg Künast, «Getruckt zu Augspurg». Buchdruck und Buchhandel in Augsburg zwischen 1468 und 1555, Tübingen, 1977.
Christian Coppens, « Giovanni da Colonia, aka Johann Ewylre / Arwylre / Ahrweiler : the early printed book and its investor », dans La Bibliofilia, 2014, CXVI, n° 1-3, p. 113-119.
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dimanche 27 septembre 2015
Du nouveau en Romandie
La bibliographie rétrospective et les travaux d’histoire du livre sur Genève, et plus largement sur la Suisse romande, sont désormais très avancés: on connaît les répertoires d’incunables, etc., et on se rappelle que nous avions ici même signalé la sortie d’un précieux recueil consacré à Fribourg et à son canton –il est vrai à la limite de la «Romandie». La journée d’études qui s’est tenue à Genève (Bibliothèque de Genève) sur la problématique des «Catalogues de bibliothèque» s’est conclue par une conférence de notre collègue et ami Jean-François Gilmont, à propos de la toute récente publication de son catalogue des impressions de Genève, Lausanne et Neuchâtel aux XVe et XVIe siècles:
Jean-François Gilmont,
GLN 15-16. Les éditions imprimées à Genève, Lausanne et Neuchâtel aux XVe et XVIe siècles, préf. Alexandre Vanautgaerden, Genève, Droz, 2015, X-544 p. («Travaux d’humanisme et Renaissance», 552).
L’essentiel de l’ouvrage est constitué par le corpus des 3684 notices décrivant les titres publiés en «Romandie» de 1478 à 1600 (p. 3-464): la série en est classée par ordre chronologique (avec un sous-classement alphabétique par auteurs / titres), et s’ouvre avec les premiers imprimés de Adam Steinschaber, dont la Mélusine de Jean d’Arras, à Genève en 1478. Lausanne voit l’imprimerie arriver en 1493, et Neuchâtel seulement en 1533. Les notices suivent le modèle des STC, mais elles précisent systématiquement collation et signatures, ainsi le cas échéant que la localisation de l’exemplaire conservé, ou bien le renvoi à la base GLN abritée par la Bibliothèque de Genève.
À la trop rapide lecture des titres publiés, on ne peut qu’être frappé par le rôle, certes déjà connu, d’un Steinschaber, immigré venu d’Allemagne, mais qui va se faire une spécialité de la publication des premiers «romans» imprimés en français: dès les origines, l’imprimerie genevoise innove d’autant plus nécessairement, qu’elle se heurte, dans le monde francophone, à la puissance des ateliers de Paris et de Lyon, lesquels tiennent le marché le plus traditionnel.
Plus tard, le poids de l’édition catholique reste remarquable à Genève, où l’on imprime des missels, bréviaires, livres d’heures et autres lettres d’indulgences jusqu’à la veille de la Réforme. De fait, Berne et Bâle sont déjà passés à la Réforme, avant que Genève ne constate la vacance de fait du siège épiscopal, en 1534, que la messe n’y soit suspendue (1535) et que la Ville n’adopte, en définitive, le protestantisme (1536). Les difficultés d’organisation de la nouvelle Église sont pourtant grandes, qui pousseront Guillaume Farel à Neuchâtel, et Calvin un temps à Strasbourg. La situation change en profondeur dans les décennies 1540 et 1550, avec le retour de Calvin et l’installation des premiers réfugiés français à Genève (dont les membres de la famille des Estienne).
La série des 3684 notices est suivie d’une postface très originale (p. 465-506): il s’agit en effet d’une manière de recueil de souvenirs réunis par un chercheur impénitent relatant ses expériences multiples dans nombre de bibliothèques européennes et nord-américaines. Des moments stratégiques sont évoqués, qui concernent aussi bien la «sociologie des bibliothécaires» que la pratique mouvante du travail dans les différentes institutions («Arriver en salle de lecture», «Obtenir un livre», «Les bibliothécaires», etc.). L’auteur a raison de souligner que, dans le domaine de l’histoire du livre et des bibliothèques, le point de vue de l’utilisateur, en l’occurrence du lecteur, reste le plus mal documenté: gageons que ces quelques dizaines de pages accéderont à terme au statut de classique, pour tous les historiens soucieux de s’informer sur les pratiques «réelles» de la recherche bibliographique dans une période elle-même cruciale s’agissant de la transformation des bibliothèques face aux nouveaux médias.
Le volume se referme par un index des auteurs (en réalité, index des auteurs-titres), et par un index des imprimeurs.
Ainsi se trouve atteint l’apogée d’une vie exemplaire de chercheur, inaugurée par les travaux sur Jean Crespin, et qui a toujours fait plus de place aux problèmes de la bibliographie et de la bibliographie matérielle.
Que dire encore? Il est trop rare, de voir une base de données informatisées aboutir à une publication imprimée, comme c'est ici le cas. Mais, si nous avions un seul regret, ou une attente, à propos d’un ouvrage qui sera lui aussi un usuel, c’est sur le fait que l’auteur n’ait pas proposé une exploitation scientifique de son fichier. Nul doute que la base de données informatisées sur laquelle le livre se fonde, ne permette non seulement de tracer des courbes de la production par ville en nombre de titres, mais aussi d’esquisser une typologie diachronique des titres publiés, selon leurs contenus et selon leur forme matérielle. Un sujet pour une prochaine publication de Jean-François Gilmont?
Parmi un certain nombre d’autres titres disponibles sur le sujet : Les Livres imprimés à Genève de 1550 à 1600 [Paul Chaix, Alain Dufour, Gustave Moeckli], nelle éd., Genève, Droz, 1966 («THR», 86). Jean-François Gilmont, Jean Crespin. Un éditeur réformé du XVIe siècle, Genève, Droz, 1981 («THR», 186) (suivi de la Bibliographie des éditions de Jean Crespin). Jean-François Gilmont, Jean Calvin et le livre imprimé, Genève, Droz, 1997 («Cahiers d’humanisme et Renaissance», 50). Id., Le Livre & ses secrets, préf. Francis Higman, Monique Mund-Dopchie, Genève, Droz ; Louvain-la-Neuve, UCL, 2003 («CHR», 65).
Jean-François Gilmont,
GLN 15-16. Les éditions imprimées à Genève, Lausanne et Neuchâtel aux XVe et XVIe siècles, préf. Alexandre Vanautgaerden, Genève, Droz, 2015, X-544 p. («Travaux d’humanisme et Renaissance», 552).
L’essentiel de l’ouvrage est constitué par le corpus des 3684 notices décrivant les titres publiés en «Romandie» de 1478 à 1600 (p. 3-464): la série en est classée par ordre chronologique (avec un sous-classement alphabétique par auteurs / titres), et s’ouvre avec les premiers imprimés de Adam Steinschaber, dont la Mélusine de Jean d’Arras, à Genève en 1478. Lausanne voit l’imprimerie arriver en 1493, et Neuchâtel seulement en 1533. Les notices suivent le modèle des STC, mais elles précisent systématiquement collation et signatures, ainsi le cas échéant que la localisation de l’exemplaire conservé, ou bien le renvoi à la base GLN abritée par la Bibliothèque de Genève.
À la trop rapide lecture des titres publiés, on ne peut qu’être frappé par le rôle, certes déjà connu, d’un Steinschaber, immigré venu d’Allemagne, mais qui va se faire une spécialité de la publication des premiers «romans» imprimés en français: dès les origines, l’imprimerie genevoise innove d’autant plus nécessairement, qu’elle se heurte, dans le monde francophone, à la puissance des ateliers de Paris et de Lyon, lesquels tiennent le marché le plus traditionnel.
Plus tard, le poids de l’édition catholique reste remarquable à Genève, où l’on imprime des missels, bréviaires, livres d’heures et autres lettres d’indulgences jusqu’à la veille de la Réforme. De fait, Berne et Bâle sont déjà passés à la Réforme, avant que Genève ne constate la vacance de fait du siège épiscopal, en 1534, que la messe n’y soit suspendue (1535) et que la Ville n’adopte, en définitive, le protestantisme (1536). Les difficultés d’organisation de la nouvelle Église sont pourtant grandes, qui pousseront Guillaume Farel à Neuchâtel, et Calvin un temps à Strasbourg. La situation change en profondeur dans les décennies 1540 et 1550, avec le retour de Calvin et l’installation des premiers réfugiés français à Genève (dont les membres de la famille des Estienne).
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| Monument commémoratif à Guillaume Farel, Neuchâtel |
Le volume se referme par un index des auteurs (en réalité, index des auteurs-titres), et par un index des imprimeurs.
Ainsi se trouve atteint l’apogée d’une vie exemplaire de chercheur, inaugurée par les travaux sur Jean Crespin, et qui a toujours fait plus de place aux problèmes de la bibliographie et de la bibliographie matérielle.
Que dire encore? Il est trop rare, de voir une base de données informatisées aboutir à une publication imprimée, comme c'est ici le cas. Mais, si nous avions un seul regret, ou une attente, à propos d’un ouvrage qui sera lui aussi un usuel, c’est sur le fait que l’auteur n’ait pas proposé une exploitation scientifique de son fichier. Nul doute que la base de données informatisées sur laquelle le livre se fonde, ne permette non seulement de tracer des courbes de la production par ville en nombre de titres, mais aussi d’esquisser une typologie diachronique des titres publiés, selon leurs contenus et selon leur forme matérielle. Un sujet pour une prochaine publication de Jean-François Gilmont?
Parmi un certain nombre d’autres titres disponibles sur le sujet : Les Livres imprimés à Genève de 1550 à 1600 [Paul Chaix, Alain Dufour, Gustave Moeckli], nelle éd., Genève, Droz, 1966 («THR», 86). Jean-François Gilmont, Jean Crespin. Un éditeur réformé du XVIe siècle, Genève, Droz, 1981 («THR», 186) (suivi de la Bibliographie des éditions de Jean Crespin). Jean-François Gilmont, Jean Calvin et le livre imprimé, Genève, Droz, 1997 («Cahiers d’humanisme et Renaissance», 50). Id., Le Livre & ses secrets, préf. Francis Higman, Monique Mund-Dopchie, Genève, Droz ; Louvain-la-Neuve, UCL, 2003 («CHR», 65).
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