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vendredi 28 octobre 2011

Histoire du livre: Condorcet et les Idéologues

L’organisation des bibliothèques françaises sous la Révolution est largement inspirée par ceux que l’on appelle les Idéologues. Ce petit groupe, dont Claude Jolly est aujourd’hui le spécialiste, est constitué de personnalités âgées d’une quarantaine d’années à la fin du siècle. Ce sont des rationalistes libéraux, favorables à la Révolution (mais pas à la Terreur): Cabanis, Destutt, Say, Volney, Lakanal, Condorcet, Daunou, et d’autres. Sieyès en est relativement proche.
Leur fidélité aux idéaux de 1789 contribuera à les faire mettre à l’écart dès lors que le pouvoir absolu s’imposera de plus en plus sous le Consulat et sous l’Empire.
Mais pourquoi cet intérêt pour le livre? L’idée de progrès organise la théorie de l’histoire telle qu’exposée dans le traité posthume de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (Paris, Agasse, an III. Imprimerie de Boiste).
À l’origine, le langage articulé est la condition de la pensée, et l’utilisation systématique de signes, surtout oraux ou écrits, l’outil rendant possible le progrès. Par suite, celui-ci s’appuiera notamment sur les transformations du média.
L’écriture seule autorise la conservation et la diffusion des connaissances. Condorcet distingue les écritures idéographiques, phonographiques et alphabétiques: les premières suivent le principe de la «peinture», chaque objet étant désigné par sa représentation. Elles sont plus difficiles à maîtriser, et caractériseraient des sociétés organisées en castes (comme en Orient, et notamment en Chine). L’écriture phonographique n’est pas directement analysée. Elle introduit un double niveau de codage: à la manière d’un rébus, les signes écrits désignent non pas l’objet, mais le signe oral désignant cet objet (par exemple le dessin d’un chat signifiera le son cha dans un mot comme chapeau).
Condorcet met surtout l’accent sur l’écriture alphabétique, la plus efficace, puisqu’un très petit nombre de signes permet de transcrire tous les énoncés. Plus facile à apprendre, elle autorise une éducation plus largement partagée, et les sociétés qui l’utilisent sont des sociétés ouvertes et participatives. Pour Condorcet d'autre part, la décadence des civilisations de l’Antiquité classique est due à l’essor de l’Église de Rome, et à la destruction des manuscrits et des bibliothèques:
Les sciences auroient pu [être préservées de la décadence] si l’art de l’imprimerie eût été connu; mais les manuscrits d’un même livre étoient en petit nombre: il falloit, pour se procurer des ouvrages qui formoient le corps entier d’une science, des soins, souvent des voyages et des dépenses auxquelles [sic] les hommes riches pouvoient seuls atteindre. Il étoit facile au parti dominant [l’ Église] de faire disparoître les livres qui choquoient ses préjugés ou démasquoient ses impostures. Une invasion des barbares pouvoit, en un seul jour, priver pour jamais un pays entier des moyens de s’instruire. La destruction d’un seul manuscrit étoit souvent, pour toute une contrée, une perte irréparable (…). Il étoit donc impossible que les sciences (…) pussent se soutenir d’elles-mêmes et résister à la pente qui les entraînoit rapidement vers leur décadence. Ainsi l’on ne doit pas s’étonner que le christianisme, qui dans la suite n’a point été assez puissant pour les empêcher de reparoître avec éclat, après l’invention de l’imprimerie, l’ait été alors assez pour en consommer la ruine (p. 136-138).
L’histoire universelle est divisée par Condorcet en dix époques, dont la septième se clôt avec l’invention de l’imprimerie. Elle seule permet à l’«esprit de liberté et d’examen» de «devenir assez puissant pour délivrer une partie de l’Europe du joug de la cour de Rome» (p. 167-168). Sans s’attarder à l’invention elle-même, la huitième époque en présente les conséquences:
L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. Dès lors, la faculté d’avoir des livres, d’en acquérir suivant ses goûts et ses besoins, a existé pour tous ceux qui savent lire; et cette facilité de la lecture a augmenté et propagé le désir et les moyens de s’instruire (…). Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel (p. 186).
Elle permet de former une «opinion publique» puissante, facilite la diffusion la plus large des lumières et instaure le règne de la raison triomphante: il est en effet impossible de contraindre absolument le média, ou, comme le dit Condorcet, de « fermer assez exactement toutes les portes par lesquelles la vérité cherche à s’introduire » (p. 191). C'est l'imprimerie qui assure le succès de la Réforme luthérienne: 
Les livres allemands des nouveaux apôtres pénétroient en même-temps dans toutes les bourgades de l’empire, tandis que leurs livres latins arrachoient l’Europe entière au honteux sommeil où la superstition l’avoit plongée (p. 199).
La formule même de « martyrs de la liberté de penser » est par ailleurs appliquée aux défenseurs de l’athéisme et du rationalisme (p. 204). Mais le terme de l’histoire est atteint avec la Révolution, lorsque les lumières ont acquis une diffusion telle que la majorité de la population a basculé de leur côté, d’abord en Amérique avec la Guerre d’indépendance (p. 271 et suiv.), puis en France. Le moteur du changement réside à nouveau dans le média:
L’art de l’imprimerie s’étoit répandu sur tant de points, il avoit tellement multiplié les livres, on avoir su les proportionner si bien à tous les degrés de connoissance, d’application et même de fortune ; on les avoit plié avec tant d’habileté à tous les goûts, à tous genres d’esprit ; ils présentoient une instruction si facile, souvent même si agréable ; ils avoient ouvert tant de portes à la vérité, qu’il étoit devenu presque impossible de les lui fermer toutes, qu’il n’y avoit plus de classe, de profession à laquelle on pût l’empêcher de parvenir… (p. 263).
L’attention des idéologues arrivés aux affaires à l’époque de la Révolution sera tout particulièrement consacrée à l’économie du média et aux conditions de la diffusion la plus large des lumières, par l’enseignement et par la mise à disposition de livres. S’ils distinguent soigneusement l’éducation des élites intellectuelles et celle du peuple, la double question, de l’école, du livre et des bibliothèques, est pour eux absolument stratégique. Quant à la question de savoir dans quelle mesure les nouveaux «livres nationaux» saisis notamment sur le clergé sont adaptés à ces objectifs, elle reste bien posée.

mardi 8 février 2011

Le bibliothécaire en intellectuel


Le bibliothécaire, comme le savant, est souvent un personnage caricatural, qui se tient comme en dehors du monde, perdu dans des livres pour lesquels il joue plus le rôle de cerbère que de passeur. On pensera ici à certains textes de Pérec, et il faut d’ailleurs bien avouer que tel ou tel de nos souvenirs de telle ou telle expérience dans une bibliothèque vient parfois renforcer le cliché (cf. illustration).
Mais, bien sûr, ce n’est là qu’un cliché. Durant une partie de l’histoire moderne et contemporaine, le rôle du bibliothécaire est au contraire essentiel dans la société de son temps. Il est en charge des livres à une époque où ceux-ci sont relativement rares, et surtout où ils constituent le socle sur lequel s’appuie la construction des savoirs, donc la promesse d’un progrès possible.
Cette configuration atteint l’un de ses moments les plus forts en France à la fin de l’Ancien Régime et sous la Révolution. Les livres contiennent la somme des expériences et des connaissances, ils sont comme un monde virtuel reproduisant le monde réel et permettant de le manipuler, et les bibliothèques fonctionnent donc comme les laboratoires de la civilisation et du progrès. La science des livres, désignée comme la bibliographie, parfois comme la bibliologie, est théorisée par certains auteurs comme la science des sciences. Bibliothécaire de la Haute-Saône, Gabriel Peignot écrit, dans son Manuel bibliographique publié en 1802-1804 (Paris, 2 vol., 1 vol. de suppl.):
«La Bibliologie, embrassant l'universalité des connaissances humaines, s'occupe particulièrement de leurs principes élémentaires, de leur origine, de leur histoire, de leur division, de leur classification et de tout ce qui a rapport à l'art de les peindre aux yeux et d'en conserver le souvenir par le moyen de signes (…). La Bibliographie (…) ne comprend, à proprement parler, que la description technique et la classification des livres, au lieu que la Bibliologie (qui est la théorie de la Bibliographie) présente l'analyse des connaissances humaines raisonnées, leurs rapports, leur enchaînement et leur division; approfondit tous les détails relatifs à l'art de la parole, de l'écriture et de l'imprimerie, et déroule les annales du monde littéraire pour y suivre pas à pas les progrès de l'esprit humain…»
On comprend dès lors que le bibliothécaire occupe une position  stratégique dans la société: spécialiste des livres, il en organise et administre les collections pour les rendre accessibles et intelligibles à ses contemporains. Son rôle concerne à la fois l’ordre du savoir et celui de la politique, puisque l’harmonisation  de la société, qui est le projet des Lumières, passe par l’approfondissement et la diffusion la plus large du savoir, donc des livres. Le futur bibliothécaire de la Bibliothèque du Panthéon, Pierre Claude François Daunou, expose en 1795 à barre de la Convention, en se référant à Condorcet:
«Le perfectionnement de l’état social (…) est le but le plus digne de l’activité de l’esprit humain; & vos élèves, en (…) étudiant l’histoire des sciences & des arts, (…) apprendront sur-tout à chérir la liberté, à détester & à vaincre toutes les tyrannies».
Rien de surprenant, dès lors, à rencontrer un certain nombre de bibliothécaires non pas reclus dans leurs fonds poussiéreux dont ils se feraient comme les gardiens jaloux, mais pleinement engagés dans la société et dans les débats contemporains.
Nous venons de mentionner Daunou, qui en est une figure emblématique (cf. son buste par David d'Angers: le bibliothécaire, «un héros de notre temps»): ce prêtre, enseignant de l’Oratoire, lecteur de Montesquieu et de Rousseau, est pleinement favorable aux réformes de 1789. Le voici député, d’abord à la Convention, et il sera le réformateur de l’Instruction publique et l’organisateur de la nouvelle (et éphémère) République romaine -une mission paradoxale pour un ancien ecclésiastique. Mais sa carrière le conduira aussi à devenir bibliothécaire du Panthéon (l’ancienne Bibliothèque Sainte-Geneviève, dont il enrichit les collections et dont il prépare le catalogue des incunables), garde général des Archives de l’Empire et professeur d’histoire au Collège de France.
Les années 1780-1820 marquent ainsi l’un des temps forts de la construction de la figure de l’intellectuel moderne. Alors que le livre (et les bibliothèques) sont toujours le principal média, le spécialiste des livres et des collections de livres, le bibliothécaire-bibliographe, apparaît comme un acteur engagé travaillant à l'organisation et à l'amélioration de la vie en société. Deux générations plus tard, la démocratie est établie, et le premier média est devenu celui de la presse périodique et des journaux: l'intellectuel est désormais un journaliste. Nous devrions nous attendre à ce qu'aujourd'hui, à l'heure de la «révolution des nouveaux médias», cette configuration change une nouvelle fois, mais ceci est une autre histoire, et elle nous reste à construire.

Cliché: rue Daunou, à Paris.  La figure du bibliothécaire est oubliée, au profit de celle de l"'historien" (sa chaire au Collège de France) et du "législateur". La spécificité de Daunou comme oratorien et comme bibliothécaire est ignorée, et la désignation choisie pour le qualifier s'avère finalement assez banale.

vendredi 4 février 2011

Conférences d'histoire du livre

École pratique des Hautes Études
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 7 février 2011
14h-16h
Histoire des bibliothèques à la période moderne (3):
les bibliothèques dans la ville (3)
Les bibliothèques des institutions scientifiques (suite et fin) : la mise en place d'instruments professionnels dans les écoles de chirurgie, musées d'histoire naturelle et hôpitaux au XVIIIe siècle. Les bibliothèques méridionales (1ère partie) : savants et bibliophiles, entre Aix et Montpellier.
par
Madame Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille
chargée de conférences à l’EPHE
16h-18h
Le bibliothécaire en politique:
Pierre Claude François Daunou
par
Monsieur Frédéric Barbier, directeur d'études
Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 123).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2010-2011.

Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).

Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur ce blog).

Cliché:  P. C. F. Daunou, buste par David d'Angers (Galerie David d'Angers, Angers. Cliché Fabrice Pluquet: http://www.trekearth.com/members/loupiot/).