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samedi 8 octobre 2016

Historiographie et mondialisation

Il y a presque un an, la conférence d’Histoire et civilisation du livre de l’École pratique des Hautes Études (année universitaire 2015-2016) s’ouvrait avec plusieurs séances consacrées à l’Espagne de la «légende noire». On ne peut en effet qu’être frappé par le décalage persistant entre le dynamisme et l’innovation qui caractérisent l’Espagne à la fin du Moyen Âge et dans les premières décennies du XVIe siècle, et l’image négative qui lui est le plus souvent attachée: l’Espagne serait de tout temps un espace d’arriération, de réaction et de censure, pour ne rien dire de l’omniprésence de superstitions si souvent dénoncées par les auteurs des Lumières…
Mais alors, que dire de l’essor démographique remarquable qui accompagne le Reconquista, de la conquête du monde par les Ibériques, de la domination politique de l'Espagne sur l'Europe au XVIe siècle, des premiers développements de l'imprimerie dans la péninsule… et des impressionnantes séries d’innovations dans le domaine de la culture écrite et imprimée? Pensons au chantier de la premier Bible polyglotte, celle du cardinal Ximénès, pensons encore à la plus riche bibliothèque de la première moitié du XVIe siècle, celle de Fernand Colomb à Séville, pensons enfin au caractère très novateur de la nouvelle bibliothèque de l’Escurial, première grande bibliothèque occidentale où le système des anciens pupitres est abandonné au profit des armoires et des rayonnages muraux (cf cliché ci-dessous).
L’Espagne, une géographie du déclin, à tout le moins de la «décadence», pour reprendre une problématique chère au très regretté Pierre Chaunu? Une importante conférence tout récemment prononcée par Jean-Marie Le Gall à l’École normale supérieure permet de revenir sur le sujet.
De fait, les historiens éprouvent des difficultés certaines à se déprendre d’un certain nombre de catégories à eux léguées par leurs prédécesseurs, et Jean-Marie Le Gall a raison de dire que le poids de l’historiographie des XIXe et XXe siècle est déterminant dans notre lecture du passé. Notre histoire a été écrite par les représentants des principales puissances du temps, ce qui explique des choix favorables au libéralisme, à la démocratie, et à la Réforme. Le même schéma sous-tend la lecture des chercheurs en sociologie: nous avions été frappés, il y a quelques années, par le fait que la trajectoire des libraires-éditeurs Baillière, personnalités pourtant très profondément catholiques, correspondait point par point au modèle défini par Max Weber pour caractériser son Éthique protestante
Ces remarques n’enlèvent rien à la pertinence des analyses de Max Weber, mais elles invitent à les contextualiser. Elles attirent surtout l'attention sur les effets de ce que nous avons désigné comme «l’impérialisme communicationnel» (cf note infra), autrement dit comme la domination d’un certain discours en fonction, certes, de ses contenus, mais en fonction aussi (surtout?) de l’économie de sa médiatisation.
Un exemple que l’on pourrait dire idéaltypique nous est donné à cet égard par la publication récente d’un ouvrage consacré à l’histoire du livre vue à travers cent livres exemplaires, ouvrage traduit et publié dans un certain nombre de pays –cette diffusion même va à l’appui de la thèse ici présentée. Même si le projet des «cent livres» est banal, il n’en reste pas moins intéressant, ne serait-ce que pour sa dimension pédagogique. Et nous resterons  reconnaissants à ceux qui se proposent d’intégrer les perspectives de la mondialisation à une tradition historique toujours marquée par la prégnance de l’Occident, voire par les horizons nationaux. De même, il est très intéressant de sortir du sempiternel modèle des «chefs d’œuvre» de l’édition (d’Alde Manuce à Bodoni, et à d’autres), pour réintroduire des données sur les géographies de l'Afrique (l'Éthiopie, etc.), entre autres (encore cela supposerait-il de disposer de connaissances assez particulières en vue de commenter et de mettre en perspective ce type de documents…).
La mondialisation en livres: la mappemonde de Waldseemüller, en 1507, est le premier document sur lequel apparaisse le mot America pour désigner le Nouveau Monde. Le document (douze feuilles xylographiées) donne une vision novatrice de la configuration du globe, avec la présence de deux océans entre l'Europe, l'Amérique et l'Asie. Les distorsions que l'on observe dans les représentations géographiques témoignent des écarts entre les niveaux des connaissances relatives à chaque région.
Mais nous regrettons la perspective fondamentalement anglo-saxonne qui est  celle de l’ouvrage, et l’ignorance  d’un certain nombre de réalités de l’histoire européenne –donc de l’histoire du livre. Donnons quelques exemples: le livre occidental moderne n’a pas (même implicitement) sa source en Extrême-Orient (l’idée relève, au mieux, d’une simplification abusive, et au pire, d’un contresens scientifique); les premiers typographes anglais, à commencer par Caxton, n’ont qu’un rôle très marginal dans l’économie globale du livre, et le fait reste d'actualité jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Pour en revenir à l’Espagne, on imprime à Mexico dans la décennie 1530 et à Lima en 1584, quand la première presse n’est débarquée à Cambridge (Mass.) qu’en 1638 –soit un retard de plus d’un siècle, et cela d'abord pour des publications à caractère religieux. Nous pourrions multiplier les exemples a contrario, l'un des plus frappants étant l'absence quasi-totale de toute référence à la Réforme luthérienne, quand bien même le rôle de celle-ci dans l'économie du média est souligné de toutes parts.
Il est paradoxal de voir un livre pétri de bonnes intentions aboutir pourtant à renforcer des logiques de domination –pour ne rien dire des concessions à la mode, lesquelles supposeraient que nous leur consacrions un billet en propre. Nous tombons dans une certaine forme de partialité probablement née moins de l’ignorance que du poids des médias dominants et du politiquement correct. Si nous sommes aujourd’hui immergés dans un environnement mondialisé, la compréhension de cet environnement supposerait d'autant plus de prendre un certain nombre de précautions liminaires avant que de prétendre donner à son propos un quelconque travail de synthèse.

Roderick Cave, Sara Ayad, A History of the book in 100 books. Mankind’s 5000 years thirst for knowledge, London, Quarto Inc., 2014. 
Frédéric Barbier, «L'impérialisme communicationnel: le commerce culturel des nations autour de la Méditerranée aux époques moderne et comtemporaine», postface de Des moulins à papier aux bibliothèques. Le livre dans la France méridionale et dans l'Europe méditerranéenne, Montpellier, Univ. de Montpellier III, 2003, 2 vol., ici t. II, p. 675-704.

samedi 9 février 2013

Conférence d'histoire du livre

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

Lundi 11 février 2013
16h-18h
La «librairie» brésilienne: d’une économie coloniale
à la problématique «transnationale» contemporaine (XVIe-début du XXe siècle) (1),
par
Madame Marisa Midori De Aecto,
professeur à l’université de São Paolo,
directeur d'études invitée étrangère





Les séances suivantes consacrées à l'histoire du livre au Brésil auront lieu les
25 février, 16h-18h, à l'EPHE, ave de France
26 février, 14h30-17h30, à la Bibliothèque Mazarine (séance sur inscription)

Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2012-2013.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mercredi 14 novembre 2012

Histoire et civilisation du livre, 2012

Vient de paraître:
Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, VIII (2012),
Genève, Librairie Droz, 2012, 424 p., ill.

POUR UNE HISTOIRE TRANSNATIONALE DU LIVRE, dossier réuni sous la direction de Martin Lyons et de Jean-Yves Mollier
L’histoire du livre dans une perspective transnationale, par Martin Lyons et Jean-Yves Mollier
Considérations brèves sur l’histoire du livre chinois dans une perspective transculturelle, par Jean-Pierre Drège
Pour une histoire européenne du livre et de l’édition : enseignements et perspectives, par François Vallotton
L’histoire du livre en Amérique du Nord, par Jacques Michon
L’Espace atlantique et la civilisation mondialisée: histoire et évolution du livre en Amérique latine, par Eliana Regina De Freitas Dutra
Book history in Africa: A historiography, par Élizabeth le Roux
Le livre dans les Indes Néerlandaises: un marché nouveau pour les Pays-Bas, par Lisa Kuitert
Le livre dans l’espace arabe: dimensions transnationales, par Franck Mermier
Book history in India, par Abhijit Gupta
Les libraires français en Russie au Siècle des Lumières, par Vladislav Rjeoutski
Les réseaux commerciaux d'une presse périphérique à l'aube de la Révolution : la Société typographique de Neuchâtel, par Frédéric Inderwildi
Paris et la présence lusophone dans la première moitié du XIXe siècle, par Diana Cooper-Richet
Romans et commerce de librairie à Rio de Janeiro au XIXe siècle, par Sandra Guardini Teixeira Vasconcelos
ÉTUDES D’HISTOIRE DU LIVRE
Le livre parisien en Hongrie et en Europe centrale (XVe-XVIIIe siècle), par István Monok
L’inventaire après décès de Marie Attaingnant : quelques aspects économiques à propos des imprimés parisiens de musique au XVIe siècle, par Olivier Grellety Bosviel
Fuir les mauvais livres : sur une bibliophobie de l’Église au Siècle des Lumières, par Joël Fouilleron
Un aperçu de « la vie des autres » : la police parisienne du livre et ses informateurs sous l’Ancien Régime, par Gudrun Gersmann
Journaux et livres : la lecture dans les aventures du reporter sans plume Tintin, par Michel Porret

LIVRES, TRAVAUX ET RENCONTRES
L’achèvement d’un grand chantier dédié au Livre et à son histoire: le Dictionnaire encyclopédique du livre (DEL), par Jean-Dominique Mellot
Le monde du livre face aux lois de copyright international au XIXe siècle: Grande-Bretagne, France, Belgique, Etats-Unis, par Marie-François Cachin et Claire Parfait
Comptes rendus:
Catalogus incunabulorum et librorum sedecimo saeculo impressorum qui in Bibliotheca Dioecesianae Sabariensis asservantur (István Monok); Régi magyarorszàgi szerzők (RMSz) [Anciens auteurs hongrois] (Làszló Szelestei Nagy); XVI–XVII a. lituanika (István Monok); Libri in vendita. Cataloghi librari nelle biblioteche padovane (Emmanuelle Chapron); Hungarian Printers’ and Publishers’ Devices, 1488-1800 (Gabor Balazs, Jean-Dominique Mellot).
Libri per tutti: Generi editoriali di larga circolazione tra antico regime ed età contemporanea (Raphaële Mouren); Édition et diffusion de l’Imitation de Jésus-Christ (1470-1800) (István Monok); Lorenzo Valla e l'Umanesimo bolognese (Raphaële Mouren); Les Écrits à Lyon au XVIIe siècle (Emmanuelle Chapron); Baroque en Bohême (Michel Espagne); Réseaux de l’esprit en Europe, des Lumières au XIXe siècle (Sabine Juratic); Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul (Emmanuelle Chapron).
Lost Illusions (Sheza Moledina); Carte franceză în Moldova până la 1859 (Olimpia Mitric); 1911-2011. Gallimard. Un siècle d’édition (Frédéric Barbier); Merchants of Culture (Anthony Glinoër).

La revue Histoire et civilisation du livre est publiée depuis 2005. Le rédacteur en chef en est Frédéric Barbier (EPHE et CNRS). Le Comité de rédaction est composé de Mmes et MM
Catherine Bertho Lavenir (Paris III), Emmanuelle Chapron (Aix- Marseille), Jean-Marc Chatelain (Bibliothèque nationale de France), Roger Chartier (Collège de France), François Déroche (Institut de France), Jean-Pierre Drège (EPHE), Sabine Juratic (CNRS), Claire Lesage (Bibliothèque nationale de France), Michel Melot (Inventaire général), Jean-Dominique Mellot (Bibliothèque nationale de France), Jean-Yves Mollier (Versailles / St-Quentin-en Yvelines), Raphaële Mouren (ENSSIB), Daniel Roche (Collège de France), Yann Sordet (Bibliothèque Mazarine), Marie-Hélène Tesnière (Bibliothèque nationale de France), Dominique Varry (ENSSIB).

mercredi 11 avril 2012

Histoire du livre et mondialisation

En matière de «librairie», la mondialisation est un phénomène très précoce. La typographie en caractères mobiles apparaît probablement en 1452, et le «premier grand livre européen», la Bible à 42 lignes, date de 1454-1455. Après une courte période (jusqu’en 1462) où la technique est tenue secrète pas ses promoteurs, la géographie de l'art nouveau explose: 250 villes sont des villes «roulantes» en Europe entre 1450 et 1501, et les presses apparaissent au XVIe siècle dans les colonies espagnoles d’Amérique, à Mexico d’abord, puis à Lima. Deux autres imprimeries sont ensuite établies à Puebla (1640) et Guatemala (1660).
Christophorus Columbus, De Insulis nuper in mari indico repertis,
Basel, Johann Bergmann, de Olpe, 1494, 36 f., 6 gravures.
Le retour de l’expédition a lieu en mars 1493,
mais le rapport (la Lettre) de l’amiral est écrit en mer
dès le 15 février.
Les colonies anglaises suivent l’Espagne avec retard, mais leur rattrapage est d’autant plus rapide: la première presse arrive en Amérique du Nord en décembre 1638, et le premier titre sort des presses de Newtown (Cambridge) en 1640 (le Bay Psalm Book). Une seconde presse est importée en 1659, et les programmes de bibliographie rétrospective recensent quelque soixante-huit titres publiés en Amérique du Nord au XVIIe siècle. Vers l’Est, une imprimerie jésuite est créée par les Portugais à Goa en 1557, et le collège jésuite d’Amakusa (Japon) possède des presses en 1591.
Si nous voulions tracer les très grands traits d’une conjoncture de la mondialisation dans le domaine de l'imprimé entre le XVe et le XVIIIe siècle, nous distinguerions donc deux moments où la dilatation géographique est plus sensible, les XVe et en partie XVIe siècles, et l’époque des Lumières. Ces deux temps forts sont séparés par un temps de latence, qui recouvre pour l’essentiel un «grand XVIIe siècle». Un second phénomène doit cependant être souligné: la concurrence qui se développe dès les années 1470-1480 conduit à une innovation de produit qui s’appuie notamment sur le recours aux langues vernaculaires. La librairie moderne sera une librairie compartimentée, dans laquelle le rôle du latin comme langue internationale devient très progressivement minoritaire.
L’abbé Raynal nous l’a appris, la mondialisation est un phénomène d’ordre géographique, mais l’économie y joue un rôle décisif, et fait que les équilibres géographiques se déplacent au cours des âges. Les presses ne «roulent» d’abord, dans nombre de villes d’Europe et dans les colonies, que pour l’Église et ses missions, ou pour les travaux d’intérêt local. L’essentiel des livres proprement dits continue à être produit dans quelques grands centres, et, pour l’outre-mer, importé d’Europe:
«L’apparition précoce de l’université et de l’imprimerie [dans les colonies hispano-américaines] était loin de signifier une position de tolérance. C’était, au contraire, un signe d’intransigeance culturelle, d’écrasement, de destruction, et de la nécessité impérieuse d’utiliser les moyens adéquats pour implanter la culture externe justificatrice de la domination, de l’occupation et de l’exploitation» (Nelson Werneck Sodré).
Au monastère de Belem, près de Lisbonne (cliché FB)
Le premier exemple d’une autonomie réelle de la production imprimée locale hors d’Europe est sans doute celui des Treize colonies anglaises d’Amérique, portées par un essor démographique qui les fait passer de 55000 en 1670 à 265 000 habitants en 1700 et à plus de deux millions vers 1770. La production conservée atteint 8000 titres pour le XVIIIe siècle, avec un développement particulièrement rapide des gazettes et des journaux après 1770-1780. Une génération après l’indépendance (1776), New York (qui n’avait qu’une «petite librairie» en 1700) est devenue la seconde ville de production de librairie en langue anglaise, après Londres, et la concurrence américaine se fait de plus en plus sensible au niveau international.
Mais la règle restera longtemps  celle de la dénivellation entre niveaux de développement et, même à la fin du XVIIIe siècle, lorsque des presses seront établies en Australie, cet auteur constate :
«Ce qui est sûr, c’est que les Anglais ont prévu une présence autonome de l’imprimé dans la Nouvelle-Galles-du-Sud dès le début, en 1788. Autonome, mais subalterne dans la mesure où la production locale devait être strictement officielle, ce qui supposait que tout le reste allait être importé d’Angleterre. On a donc envoyé une presse avec les navires de Philip, mais comme il n’y avait pas d’imprimeur, on a dû attendre 1795 et la présence d’un bagnard sachant se servir du matériel pour voir sortir les premières affiches et annonces…»
C’est que la «librairie» représente une activité hautement capitalistique et que, dès le XVe siècle, elle est structurée par les réseaux financiers. Autour de 1500, le marché est dominé par quatre villes, Venise, Paris, Leipzig et Lyon, dont la supériorité vient aussi de ce qu’elles assurent l’interface avec une périphérie moins développée: Venise pour la Méditerranée et l’Orient, Paris pour la France, Leipzig pour l’Europe centrale et orientale, Lyon pour le Sud-Ouest et la péninsule ibérique, bientôt aussi pour l’Amérique espagnole.
En 1539, le Sévillan Juan Cronberger obtient le privilège d’exclusivité pour l’exportation de livres en Nouvelle-Espagne. Mais, dans la seconde moitié du XVIe siècle, c’est la montée d’Anvers, avec Christophe Plantin: ce Tourangeau devenu archi-typographe du roi d’Espagne obtient à son tour le privilège du commerce du livre pour l’Empire espagnol. Les développements de la crise religieuse provoqueront bientôt le recul d’Anvers, au bénéfice des villes des Pays-Bas, notamment Amsterdam, et surtout, à terme, au bénéfice de Londres (XVIIe siècle).
Les pôles d’une librairie que l’on peut qualifier de mondiale se déplacent ainsi en fonction de la conjoncture, et leur position s’appuie sur le différentiel de développement d’une géographie à l’autre. À chaque époque, une ville ou un groupe de villes bénéficie de sa position par rapport aux géographies vers lesquelles se fera l’exportation des produits imprimés. Ajoutons que les réseaux professionnels ne sont pas tout: le rôle des réseaux informels des voyageurs, diplomates, étudiants, des militaires, des pèlerins et des commerçants de toutes sortes, est essentiel pour la diffusion des livres, comme le montre éloquemment, jusqu’au XVIIIe siècle, l’exemple de l’Europe centrale et orientale.

jeudi 16 février 2012

Comparatisme et mondialisation

Mis en œuvre en histoire du livre à compter de la décennie 1980, notamment à travers le cas de la France et de l’Allemagne, le comparatisme est une méthodologie de recherche très enrichissante, tant pour l’abstraction (de la théorie) que pour l’expérience (l’observation historique). Il se déploie sur deux plans: le comparatisme chronologique fonde, par ex., la théorie des «trois révolutions du livre». Nous vivons un temps de profond changement du système global des médias, mais l’historien sait que des phénomènes analogues se sont déroulés dans le passé, entre autres au XVe siècle avec l’invention de Gutenberg. Il devient possible de mettre en évidence les rapprochements d’une époque à l’autre, mais aussi les innovations.
Le second axe est celui de la géographie. La comparaison des branches de l’édition entre la France et l’Allemagne à l’époque de l’industrialisation attire l’attention sur un certain nombre de phénomènes majeurs: les conditions générales sont a priori moins bonnes en France, avec une population et une croissance démographique moindres, une alphabétisation longtemps en retard, un développement industriel plus précoce mais moins dynamique à moyen terme.
Cette conjoncture a priori moins bonne amène à s’interroger sur les facteurs ayant permis à la «librairie» de connaître en France un essor en définitive largement supérieur à celui que l’on pouvait attendre. C’est ainsi que l’innovation de produit y est systématiquement mise en œuvre (depuis l’invention du livre de masse à bon marché par Gervais Charpentier), que l’hyper-concentration parisienne se révèle être sans doute favorable, et que la position du français comme langue internationale de culture (tout comme la qualité de la production littéraire) génère un courant d’exportation renforcé par la régulation internationale des marchés et par la disparition de la contrefaçon.
D’autres questions, certes, restent posées (sur le rôle de la francophonie, sur celui des colonies, etc.), mais la statistique rétrospective publiée au tome III de l’Histoire de l’édition française montre que, à la veille de la Première Guerre mondiale, la production imprimée évaluée en nombre de titres est comparable en Allemagne et en France. Dans le même temps, la presse périodique française s’impose comme la seconde du monde après celle des États-Unis.
La méthodologie du comparatisme est donc très enrichissante, mais en privilégiant un cadre donné d’analyse, souvent celui des États-nations, elle conduit parfois à sous-estimer d’autres phénomènes. Nous n’abordons pas ici la problématique des transferts et du «transnational» (les traductions, etc.), mais nous arrêtons sur les processus relevant de l’intégration géographique élargie et de la délocalisation, puis de la mondialisation.
L'ouverture au monde: portulan catalan de 1572, provenant de la bibliothèque du duc de Croÿ (Bibliothèque de Valenciennes, ms. 488. Voir le catalogue "Livres Parcours", Valenciennes, 1995, n° 86).
 De fait, l’intégration géographique, avec ses implications économiques, n’est pas une caractéristique de notre temps, et elle intervient largement en histoire du livre. L’apparition de la typographie en caractères mobiles, et surtout «l’invention de l’imprimé» (qui ne coïncide pas avec celle de l’imprimerie) introduisent à la logique nouvelle de la marchandise et de l’économie. Dès lors que l’imprimé est affecté d’une valeur marchande, son contenu l’est aussi, et le libraire (dans une moindre mesure aussi l’auteur) devient attentif à assurer la protection de ses investissements et à les faire fructifier. Des systèmes de privilèges se mettent donc en place dès le XVe siècle pour renforcer la régulation et assurer la protection des droits, mais le défaut d’intégration politique fera encore longtemps le lit de la contrefaçon (les privilèges n’ont en effet de valeur que sur le territoire de l’autorité qui les émet).
D’autres temps forts seraient ici à interroger, comme celui de la Réforme. Sur un point particulier, Jean-Dominique Mellot a montré, dans ses conférences à l’École pratique des Hautes Études, comment, lors des grèves lyonnaises des années 1539, la menace proférée par les grands imprimeurs et libraires de « délocaliser » leur activité en Dauphiné (Vienne), voire à Genève, s’était révélée efficace. Au XVIIIe siècle, l’intégration de la géographie européenne assure la fortune des «presses périphériques», mais la contrefaçon concerne aussi les productions imprimées de l’Angleterre (soumise aux concurrences irlandaise et américaine) et de l’Allemagne…
Enfin, la géographie des coûts est longtemps dominée par les frais liés aux échanges et aux expéditions, avant que la révolution des transports (combinée à la spéculation immobilière et à l’industrialisation) n’autorise, par exemple en France, le déplacement des grandes unités de production à la périphérie urbaine, voire leur délocalisation là où les frais généraux et le coût du travail sont moindres. Chaque moment d’innovation dans le champ des médias pose ainsi en des termes nouveaux la question de la régulation. La problématique de notre début de IIIe millénaire ne fait pas exception à la règle, alors que même la globalisation et la mondialisation accentuent la pression sur les coûts du travail et prolongent cette logique ancienne en la généralisant, en l’élargissant et en la déplaçant.

Sur la première révolution du livre, envisagée dans une perspective comparatiste: Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale (XIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006 («Histoire et société»). Frédéric Barbier, «La naissance de l'imprimerie et la globalisation», dans Histoire globale. Un autre regard sur le monde, dir. Laurent Testot, Auxerre, Sciences humaines éditions, 2008, p. 113-120. Sur la comparaison France/Allemagne à l’époque de l’industrialisation: Frédéric Barbier, L'Empire du livre: le livre imprimé et la construction de l'Allemagne contemporaine (1815-1914), préf. Henri-Jean Martin, Paris, Éditions du Cerf, 1995 («Bibliothèque franco-allemande»). Après plusieurs colloques antérieurs, la huitième livraison de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, à paraître en 2012, contiendra un important dossier thématique consacré à l’histoire mondiale du livre, dossier coordonné par Jean-Yves Mollier.

mercredi 22 juin 2011

"Et maintenant ils pourront estancher leur soif à la fontaine de Dole": un imprimeur de la fin du XVIe siècle à propos de son installation

Dole est une ville d'importance relativement moyenne, mais qui réunit du XVe au XVIIe siècle un certain nombre d'institutions propres à une capitale, et donc susceptibles d'alimenter les activité de l'écriture et du livre. En tant que capitale de la Comté de Bourgogne (alias la Haute-Bourgogne, par-delà la Saône), Dole abrite en effet l'université, le Parlement et l'administration centrale de la Comté, la Monnaie, outre bien évidemment le Magistrat municipal, etc. Les maisons des Capucins et le Collège Saint-Jérôme, la présence de juristes et d'administrateurs, mais aussi d'une bourgeoisie négociante active, sont autant d'éléments qui expliquent la précocité et la profondeur de la civilisation livresque.
Cette richesse n'est pas nécessairement corrélée avec l'installation d'une ou de plusieurs imprimeries actives: comme dans le nord de la France actuelle, il est très facile de se procurer des imprimés en Suisse (Bâle...), en Allemagne du Sud et en Alsace (Strasbourg), à Lyon, voire à Paris, de sorte que Dole ne connaît au XVe siècle qu'un atelier épisodique: celui de Peter Metlinger, qui y donne une importante édition des Coutumes de Bourgogne en 1490.
L'imprimerie ne réapparaît ensuite que dans une tout autre conjoncture. Au XVIe siècle, la Comté jouxte des territoires passés à la Réforme luthérienne ou calviniste, de Montbéliard à la Suisse francophone, et devient elle-même un des pôles de la Contre-Réforme. Disciple d'Ignace de Loyola, Edmond Auger prêche le Carême à Dole en 1579, et la ville s’efforce dès lors de favoriser l’implantation d’un collège. Elle cède d’abord aux jésuites son propre Collège de grammaire, de sorte que ceux-ci peuvent ouvrir leur maison en 1582. Le succès est immédiat: au début du XVIIe siècle, le collège compte 13 classes et 800 élèves (1616), dans un complexe immobilier nouveau, caractérisé par son célèbre «arc». Une chapelle est érigée en 1601, et agrandie d’un porche en 1605 (cf. cliché).
C’est en liaison avec le collège jésuite que le premier imprimeur permanent est appelé à Dole en 1587: le Lyonnais Antoine Dominique, né et formé à Lyon, obtient en effet le soutien financier de la ville pour s'établir. Il inaugure son travail par l'impression d'un Advis du Jappon des années MDLXXXII, LXXXIII et LXXXIV (relations des missionnaires jésuites en Extrême-Orient) publié en 1587. De manière très intéressante, l'ouvrage s'ouvre par deux pages adressées par l'imprimeur au lecteur (cf. cliché: exemplaire de la Médiathèque de Dole), dans lesquelles il rappelle les conditions de son installation et dévoile ses projets. Ce texte intéressant directement l'historien du livre, est imprimé dans une élégante italique que Dominique s'est procurée à Lyon: nous le publions ci-après, en conservant scrupuleusement l'orthographe et la ponctuation originales.
«L’imprimeur au Lecteur, Salut. /
PVisque il à pleu à Dieu & à la Court sou- / veraine, ami Lecteur, qu’en ce Conté de / Bourgogne, il y eut imprimerie pour ob- / vier à tant d’inconueniens qu’on experi- / mente de iour à autre touchant la fourniture des liuvres / nécessaires pour la ieunesse, qui est instruite en divers / quarties d’icelluy, nommement en la ville de Dole, ou / aborde si grand nombre d’escoliers mesme depuis la / venue des Peres Iesuistes, qu’on est en grand peine de / trouuer les liures qu’il y fault lire, & ceux qu’o [sic] y trouue / les acheter bien chereme[n]t : ie me suis resolu d’entrepren- / dre ce chef d’œuure peu de iours y-a : & pour cest effect / me suis transporté en la ville de Lyon, pour y faire pro- / uision de toutes choses nécessaires a y donner heureux / commenceme[n]t a l’honneur & gloire de Dieu : qui a cou- / stume de fauoriser ceux qui travaille[n]t de bon cœur pour / le bien public. Et d’autant plus ardemment m’a esté / accordée l’entreprise, qu’on à veu à l’œil & comme / touché au doigt l’honneur & le lustre que receura a tout ce / pays par le moyen de l’imprimerie : voire le profit, pour / le meilleur marché delà denrée, & la commodité qu’il / y aura de cueillir dans son propre pays, ce qu’il failloit aller mendier ailleurs. Et d’autant que i’espere que le / progrez en sera mellieur, si la premiere presse sera bien / tirée, ce qu’aduiendra si elle rencontre un subiect qui / touche de plus pres l’honneur de Dieu, qui ne peut fail- / lir d’estre aggreable à un peuple bien Catholique : il m’a semble bon d’employer ma premiere sueur à imp- / primer les nouuelles les plus fresches du Iappon, m’as / seurant qu’elles seront tresbien receuës par tout ce Con- //
té comme elles sont par toute la Chrestienté, mesmes de / ceux qui prennent plaisir a ouyr les choses qui tournent à / l’advancement de la foy Catholique, du salut des ames, & de l’honneur de Dieu, & qui pourront par ce moyen / s’echauffer à mieux seuir & honorer celuy qui les à / tant chéris, qu’il les à tousiours assisté par un Prince si / Catholique, & les à défendus & preserues des attain- / ctes des ennemis de Dieu & de l’Eglise. Ioinct aussi que / plusieurs ont-ia faict instance d’estre participant de / ces nouuelles à qui on n’a peu satisfaire pour n’en auoir le moyen : & maintenant ils pourront esta[n]cher leur soif / à la fontaine de Dole, qui ruisselera son eau par tout le / pays. Que si ie voy ami Lecteur que tu ayes prins plai- / sir à ce petit commencement : apres avoir mis la main à / d’aultres choses qui sont propres des escholes, ie tasche / rayn si ie puis de recouurer les aultres choses memora- / bles & lettres escrites des Indes & du Iappon, des le / temps que lesdicts Peres Iesuistes y ont mis le pied, pour / t’en faire part. Prens donc ceste entrée d’aussi bon / cueur que ie te la presente, & me donne courage, de fai- / re tousiours renommer ta patrie de sorte que le renom / en demeure éternellement.»


NB: présentation de la séance foraine de Dole, 24 juin 2011.

mardi 7 septembre 2010

Annonce de colloque sur l'histoire du livre: la mondialisation culturelle, entre France, Portugal et Brésil

Le commerce transatlantique de librairie,
un des fondements de la mondialisation culturelle
(France- Portugal- Brésil, XVIIIe-XXs siècle)

Colloque organisé par l'université de Versailles- St-Quentin-en-Yvelines du 9 au 11 septembre 2010 (bâtiment Vauban, amhithéâtre IV).
Jeudi 9 septembre, 9h30
Ouverture du colloque, par Sylvie Faucheux, présidente de l'université, Christian Delporte, directeur du CHCSC, et Jean-Yves Mollier, professeur.
"Libraires et éditeurs des deux mondes": conférences de Marcia Abreu, Annibal Bragança, Marisa Midori et Nelson Schapochnik.
14h30
"Libraires et éditeurs des deux mondes" (suite); "La presse et les revues": conférences de Giselle Martins Venancio, Gustavo Sora, Eliana de Freitas Dutra, Katia Aily Franco de Camargo et Mateus Henrique de Feria Pereira.
Vendredi 10 septembre, 9h30
"La presse et les revues" (suite); "Dialogues interculturels": conférences de Maria Eulalia Ramicelli, Valéria Guimaraes, André Caparelli, Jerusa Pires Ferreira et Sandra Guardini Teixeira Vasconselos.
14h30
"Dialogues interculturels" (2): conférences de Lucia Granja, Andrés Borges Leao, Gabriela Pellegrino Soares, José Cardoso Ferrao Neto et Luis carlos Villalta.
Samedi 11 septembre, 10h
"Perspectives": conférences de Plinio Martins Filho, Marcia Abreu et Diana Cooper-Richet.

Le programme détaillé de cette manifestation est consultable (avec dépliant PDF à télécharger) en cliquant sur: Histoire du livre, Brésil-France

Cliché ci-dessus: Michel Melot découvre un bel assortiment de libri de cordel sur un marché de Rio en 2009 (ou: Les dialogues interculturels favorisés par la tenue même de colloques internationaux) (cliché F. Barbier).