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dimanche 7 juillet 2019

Distinction entrepreneuriale et topographie urbaine

Cliché 1
Leipzig a d’abord été un pôle de négoce et de commerce de toute première importance, avec les célèbres foires, avant que la ville ne se tourne de plus en plus vers les activités industrielles à partir de 1830 et jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les nouvelles usines sont surtout localisées dans les quartiers périphériques ou, s’agissant de la branche de la «librairie», dans le «quartier des arts graphiques» (graphisches Viertel). Mais la période la plus dynamique s’ouvre avec la fondation de l’Empire, en 1871, même si la montée en puissance de Berlin s’accompagne a contratio  d’une concurrence de plus en plus forte de la capitale impériale dans un certain nombre de domaines –à commencer par celui des traditionnelles foires du livre...
Ce dynamisme de l’économie locale et régionale est illustré par les publicités incluses dans les annuaires spécialisés ou non, à commencer par le «Livre des adresses» de la ville (Adressbuch der Stadt Leipzig) que publie des décennies durant la librairie Edelmann, imprimeurs de l’Université. 
Cliché 2
Malgré les destructions catastrophiques de 1943, beaucoup d'immeubles (usines, mais aussi maisons d'habitation) représentatifs de la «distinction» des patrons de grandes maisons d’édition et d’imprimerie sont aujourd’hui toujours conservés– même si, en règle générale, ils ont changé de destination.
C. H. Peters est un éditeur de musique important: en 1874, l’architecte du Festspielhaus de Bayreuth, Otto Brückwald, achève un très bel hôtel particulier pour les propriétaires successifs de l’entreprise, Max Abraham et Henri Hinrichsen. La grille d’entrée, qui préfigure peut-être le style art nouveau (Jugendstil), est tout particulièrement élégante et spectaculaire (cliché 1). Non loin de là, la librairie Hirsemannn (Karl Wilhelm Hirsemann) occupe un grand bâtiment, à la réalisation très soignée et dans la décoration duquel les éléments symboliques ne manquent pas.
Cliché 3
Mais nous nous arrêterons un peu plus longuement sur un troisième exemple, celui des imprimeurs et libraires éditeurs Ernst Theodor (1838-1910) et Constantin Georg Naumann (1842-1911): les deux frères, héritiers d'une maison fondée en 1802, jettent leur dévolu sur un terrain de la Stephanstrasse, non loin de l'observatoire (Sternwarte). En 1882-1883, l’architecte Max Bösenberg (1847-1918) y fait élever un grand immeuble dans le style historiciste, à double façade principale, sur trois étages et combles, avec un retour d’angle sur la Seeburgstraße. La décoration de la façade s’organise symétriquement de part et d’autre d’un grand oriel sur deux étages, lui-même surmonté d’un portrait de Peter Schöffer couronné par Mercure (cliché 2). Le coin donnant sur la Seeburgstraße est quant à lui surmonté d’un «N» monumental, soit l’initiale des entrepreneurs (cliché 3).
Cliché 4
L’une des caractéristiques de l’esthétique «Art moderne» (puis Jugendstil), réside dans le soin donné à l’association des éléments de la construction elle-même avec ceux de la décoration intérieur. Le porche par lequel on pénètre dans l’immeuble est décoré en style néo-classique, avec peintures et médaillons antiquisants, tandis que les étages sont desservis par deux beaux escaliers, dont celui de gauche exploite bien la localisation dans l’angle en adoptant, contrairement à l’autre, une disposition hélicoïdale. Le travail des boiseries est également très soigné, y compris pour les rampes, les portes des différents appartements, etc.(clichés 4 à 6).

Cliché 5
Cliché 6
Le choix des frères Naumann est celui d’une habitation particulière, dans laquelle un certain nombre d’appartements peut être loué. L’Annuaire (Adressbuch) de 1900 nous donne quelques précisions à cet égard. Au numéro 10, les propriétaires se sont bien évidemment réservé l’étage noble, soit le premier étage sur toute la longueur de l’immeuble (les numéros 10 et 12). Au-dessus, c’est l’appartement d’un rentier («Engelhardt, Privatmann»), tandis que le troisième niveau est occupé par Johann Heinrich August Leskien, philologue et professeur à l’Université. Au numéro 12, le rez-de-chaussée accueille le logement du concierge, également ouvrier-maçon (Maurer), puis la famille d'une institutrice (Lehrerin), qui sont des locataires «privés», et, enfin les bureaux de l’ancienne librairie Giegler (puis Otto Maier). Le premier étage est, comme nous l’avons vu, réservé aux Naumann, tandis que le second abrite l’appartement d’un conseiller au Tribunal de région (Landgerichtsrat), et le troisième, celui d’un autre professeur à l’Université, en la personne de l’historien Erich Marcks.
On le voit, une petite société relativement aisée (voire très aisée dans le cas des éditeurs), appartenant à la «bourgeoisie des talents», et très certainement en majorité (sinon en totalité) luthérienne. Il conviendrait bien sûr de lui joindre une domesticité dont nous ne savons rien. La topographie urbaine rejoint ici l’anthropologie historique, pour souligner l'importance de la mise en scène de cette distinction par le travail et par la tradition familiale (on pensera à Max Weber): l'idée d'élever un bâtiment aussi représentatif, mais d'en tirer dans le même temps un certain revenu locatif, relève de la même logique. En revanche, les localisations sont séparées: l’usine d’imprimerie ainsi que les bureaux et les magasins de la librairie Naumann sont quant à eux établis, certes à proximité immédiate, mais dans la rue transversale (55 et 57 Seeburgstraße).

vendredi 6 octobre 2017

Une histoire de la "bibliophilie"

Le séminaire sur la bibliophilie et la collection de livres qui vient de se tenir à Madrid a permis de souligner plusieurs points fondamentaux. Mais nous saluons d’abord une entreprise qui réintroduit dans le champ de la recherche universitaire une pratique traditionnellement restée marginale, quand bien même la collection de livres et la bibliophilie ont joué un rôle notable dans l’économie du livre depuis la fin du Moyen Âge et le tournant de l’époque moderne jusqu'à aujourd'hui.
Ouverture du séminaire dans un cadre éminemment symbolique, la Bibliothèque du Palais Royal de Madrid
Par commodité, nous regrouperons certains des enseignements du séminaire autour d'un projet de typologie. La pratique de la collection, et la constitution de bibliothèques qui correspondent a priori à des collections privées (même si elles sont dites «publiques»), fonctionnent en effet comme des paradigmes variant d’un espace et d’une chronologie à l’autre. Essayons-nous à la repérer, et à les regrouper.
Un premier modèle serait celui de la bibliothèque humaniste, dont l'objet est encyclopédique, en Italie comme à Nuremberg –et à Séville. Dans un second temps, c’est le modèle de la bibliothèque baroque qui émerge et qui s’impose rapidement –entendons, de la bibliothèque comme attribut d’un pouvoir qui se constitue alors à la fois comme rationnel et comme absolu. Cette chronologie recouvre une partie importante de la période d’Ancien Régime, à savoir les XVe-XVIIe siècles.
La bibliophilie au sens moderne du terme constitue une catégorie nouvelle, qui s'appuie celle du rare, voire du «curieux», et elle apparaît surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle: à côté de la bibliothèque, l’espace privilégié du livre rare est alors désigné comme celui du «cabinet choisi». Nous sommes devant une logique de distinction, dans l’acception sociologique du terme, logique qui s’articule avec les formes de la sociabilité du monde des Lumières, et notamment avec la conversation. La bibliophilie suppose par ailleurs l’élaboration d’un véritable «canon» de ce qu’il est légitime ou non de collectionner: ce canon est notamment donné par les publications des grands libraires parisiens, dont le plus importante est Debure, mais il est aussi défini par les principaux prescripteurs –les princes et leurs bibliothécaires, et les grands collectionneurs. Ceux-ci appartiennent très généralement à la noblesse, dans la France du XVIIIe siècle comme en Europe centrale, voire dans le Nouveau Monde.
Même si la bibliophilie fait l’objet de critiques sévères de la part du monde savant, parce qu’elle se traduit par une hausse des prix moyens du livre, la question reste posée: le déplacement du paradigme de la collection ne serait-il pas à mettre en parallèle avec le déplacement du pôle de pouvoir, et le passage de la «cour» à la «ville» et à ses salons?
Le dernier temps est celui d’un nouveau déplacement, dans lequel les catégories de l’identité et de la collectivité montent en puissance, avec l’élaboration d’une science de la langue et de ses productions (la philologie) qui attire l'attention sur des productions textuelles jusque là plus négligées. Il intervient aussi la définition d’identités collectives définies précisément par leur langue, par leur littérature… et par leur bibliothèque (cf réf. bibliographique: Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives). On le sait, la catégorie elle-même de la nation est alors elle aussi en cours d’élaboration, tout particulièrement en France et dans l'espace germanique.
Un des points forts du programme de Madrid a porté sur sa dimension comparative. Certes, la construction d’une typologie est censée faciliter la compréhension, mais elle ne constitue jamais qu’une hypothèse: les modèle se superposent pour partie, parce que les chronologies changent selon la géographie (les structures politiques et sociales sont différentes, les appartenances religieuses varient, etc.). Le modèle débouche donc sur une simplification: celui que semble avoir privilégié le séminaire de Madrid est d'ordre fonctionnaliste, et s’appuie sur la catégorie centrale du pouvoir. D’autres approches seraient tout aussi légitimes, relatives aux différentes composantes permettant de décrire le système de la collection et de la bibliophilie: les pratiques, les représentations (les portraits de collectionneurs, les reliures, les ex libris), les contenus, les discours et les critiques (pensons à La Bruyère), les intermédiaires et leurs réseaux (experts et autres), etc.
Certaines collectivités  correspondent plus précisément à ce modèle théorique, quand d’autres manifestent un décalage lui-même signifiant, parce que leur histoire n’est pas la même, parce que leurs traditions livresques diffèrent et parce que leurs possibilités d’accéder au marché des exemplaires disponibles sont elles aussi très différentes.
C’est pourtant le rôle de la typologie, que de mettre en lumière les éléments et les facteurs qu’elle ne prend pas directement en considération, mais qui n’en contribuent pas moins à sa détermination. Plusieurs très bonnes conférences présentées au cours du séminaire, notamment par des jeunes chercheurs, les ont envisagés plus précisément, par ex. sur la définition et sur le rôle des «intermédiaires» dans le monde des bibliophiles espagnols du XVIIIe siècle, sur la question du genre (les femmes apparaissent aussi parmi les collectionneurs), ou encore à travers des études de cas (entre autres, sur le marquis de Villagarcía),
Autant d’éléments, parmi d’autres, qui restent ouverts pour la recherche à venir.

samedi 16 avril 2016

Conférence d'histoire du livre

ATTENTION!
CETTE CONFERENCE EST REPORTEE AU 23 MAI PROCHAIN 

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre


Lundi 18 avril 2016

16h-18h
Histoire des corporations du livre (2)
par
Monsieur Jean-Dominique Mellot,
conservateur général à la Bibliothèque nationale de France

 Nota: La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. (190 avenue de France, 75013 Paris, 1er étage).
 
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).

mercredi 14 octobre 2015

Une exposition à Chantilly

La très belle exposition consacrée par le Château de Chantilly au Siècle de François Ier nous permet de découvrir un certain nombre de pièces remarquables, présentées dans le bâtiment du Jeu de paume. Au nombre figure le frontispice du Diodore de Sicile de 1534 (ms 721: catalogue, n° 65).
La scène de dédicace est si célèbre qu’elle a pratiquement le statut de l’un des portraits «officiels» du roi. Elle remplit d'abord un objectif politique, celui d’affirmer la «distinction» culturelle et artistique du pouvoir royal: le choix du titre n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un texte grec correspondant à une histoire universelle, la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile –et l’on sait toute l’attention donnée par le roi et par son entourage à la construction d’un lien direct entre la culture de l’Antiquité grecque et celle de la monarchie française du temps.
Le texte original de Diodore a déjà été traduit en latin, par Poggio Bracciolini, et publié à Bologne en 1472, édition suivie de trois autres éditions italiennes au XVe siècle, puis de deux éditions parisiennes au début du XVIe. La traduction française est établie sur le latin par Antoine Macault, secrétaire et valet du roi: elle constituerait le premier grand texte historique traduit en langue vernaculaire pour être offert au souverain.
Nous n’insistons pas sur le deuxième volet de cette démonstration politique, à savoir la scène de dédicace (en l’occurrence, il s’agit plutôt de lecture) comme l’un des temps forts de la construction de la figure du prince. L’exposition de Chantilly reprend ici la thèse parfaitement convaincante de Gilbert Gadoffre, selon laquelle il y aurait, dans le règne de François Ier, un «avant Pavie» (le temps de la jeunesse, des aventures militaires et de la figure du roi de guerre) et un «après Pavie», ou plutôt un «après Madrid» (le temps de la réflexion, et de la figure moins du roi de paix que du protecteur des arts et des lettres). Les deux volets s’articulent au demeurant, puisque le roi, en se posant comme le successeur des souverains de l’Antiquité, d’Alexandre aux Ptolémée, veut aussi s’imposer à ses concurrents européens, au premier rang desquels l’empereur.
Mais la scène du frontispice, pour reconstruite qu’elle soit par l’artiste (il s’agit non pas de Jean Clouet, mais du peintre Noël Bellemare), fonctionne aussi comme un témoignage à la fois d’une scène qui s’est réellement déroulée (même si sous une autre forme), et des rapports de force entretenus à la cour. Nous sommes en représentation, et on peut identifier un certain nombre des participants avec certitude ou, du moins, avec assez de probabilité.
Ceux-ci s’organisent en trois groupes, autour de la figure du roi, le seul  à être assis. François Ier est né à Cognac en 1494, et il a donc quarante ans en 1534. Près de lui, autour de la table, ses trois fils: le dauphin François, son fils préféré, est âgé de seize ans, mais il mourra quelques années plus tard. Le deuxième fils, Henri d’Orléans, est le futur Henri II, tandis que le cadet, Charles d’Angoulême, est représenté de dos, âgé d’une douzaine d’années. On se souviendra que le roi n’a pu se libérer de son emprisonnement espagnol que par la signature du traité de Madrid, et en livrant en otage ses deux premiers fils pour garantir l’exécution de celui-ci: les tout jeunes enfants ne reviendront en France que quatre ans plus tard (1530). 
Sur la partie gauche du tableau, ce sont les «copains» du roi, pour reprendre le terme de Gilbert Gadoffre: ils sont de la même génération, et certains d’entre eux ont été élevés avec lui, notamment à Amboise. Un très grand seigneur, d’abord, Anne de Montmorency, très proche du roi, a alors quarante et un ans. Mellin de Saint-Gelais a quarante-trois ans, il est né à Angoulême, dont son oncle, Octavien, était évêque, et il est l’aumônier du dauphin. Chabot de Brion a quarante-deux ans, lui aussi était proche du roi dans sa jeunesse, et il a été prisonnier à Pavie: en 1534, il est amiral, et gouverneur de Bourgogne.
Claude d’Urfé est le plus jeune (trente-trois ans), mais, orphelin d’une famille du Forez, il a été élevé à la cour. Sur le tableau, il se tient légèrement en retrait: sa carrière est encore à venir, même s'il sera bientôt nommé bailli du Forez. Puis il servira un temps comme ambassadeur, avant de revenir sous Henri II et d'occuper les charges les plus hautes de la cour, comme gouverneur des enfants de France et membre du Conseil. Anne de Montmorency, alors  connétable, sera le parrain d’un de ses petits-fils. On sait par ailleurs que Claude d’Urfé avait constitué une célèbre bibliothèque. 
Trois clichés: Chantilly, ms 721. © Bibliothèque du château de Chantilly

Nous passerons plus rapidement sur les personnages figurant sur la droite du tableau, et qui représentent la génération précédente. Deux d’entre eux peuvent à bon droit être considérés comme les figures inamovibles placées à la tête des affaires, à savoir le trésorier de France Florimond Robertet (?), et le chancelier, le cardinal Duprat, lequel meurt d'ailleurs l’année suivante (1535). Quant à Guillaume Budé, soixante-sept ans, il n’est devenu un proche du roi qu’à partir de 1520, mais s’est dès lors imposé comme la figure principale de l’humanisme «à la française». Rappelons qu’il est depuis 1522 le «garde de la librairie» de Fontainebleau, tandis que Mellin de Saint-Gelais sera, de son côté, nommé «garde de la librairie» de Blois après la mort du dauphin.
Nous ne saurions, bien évidemment, oublier la figure du traducteur lecteur, debout au premier plan, dans son modeste habit noir. Quant au petit singe qui regarde la scène, assis sur la table, il est l’un des symboles les plus couramment utilisés par les artistes pour symboliser la bêtise inhérente à la condition humaine –il tient, d’une certaine manière, le rôle du fou de cour. Terminons en signalant que la scène du manuscrit est reproduite en gravure dans l’édition imprimée des trois premiers livres de Diodore, donnée à Paris dès l’année suivante (catalogue, n° 66).

Gilbert Gadoffre, La Révolution culturelle dans la France des humanistes. Guillaume Budé et François Ier, préf. Jean Céard, Genève, Librairie Droz, 1997 («Titre courant»).
Le Siècle de François Ier. Du roi guerrier au roi mécène [catalogue de l’exposition de Chantilly], dir. Olivier Bosc, Maxence Hermant, Paris, Éditions Cercle d’art, 2015.

vendredi 9 octobre 2015

Un chantier à développer

Les possibilités offertes par les nouvelles techniques d’information et de documentation (informatisation et digitalisation, consultation à distance, etc.) ouvrent à l’historien du livre des horizons encore trop peu exploités. La situation semble tout particulièrement favorable pour les XVe et XVIe siècles, parce que les répertoires et autres catalogues sont beaucoup plus avancés pour les périodes anciennes que pour celles plus récentes –et que les données sont en nombre plus limité (chiffres de production, etc.). On peut par exemple considérer le recensement des éditions incunables dont un exemplaire au moins est conservé comme désormais pratiquement exhaustif. De même, la conjoncture des ateliers typographiques a-t-elle fait l’objet de nombreux livres et articles: il s’agit généralement de monographies d'ateliers, mais certains dossiers exemplaires concernent aussi, par exemple, une ville comme Augsbourg, étudiée par Hans-Jörg Künast. Enfin, pour l’étude de la diffusion, le chercheur s’appuie notamment sur les exemplaires conservés: or, la disponibilité des OPAC, plus encore celle des grands catalogues collectifs informatisés, fournit ici des possibilités d’interrogation très grandes et encore largement sous-exploitées.
Pour ce qui regarde les incunables, l’ISTC (Incunabula short title catalogue) constitue désormais la référence universelle, même si l’information sur les exemplaires y reste sommaire et parfois incertaine. Les renvois aux autres grands catalogues en ligne, notamment le GKW (Gesamtkatalog der Wiegendrucke), voire aux exemplaires numérisés notamment mis à disposition par la Bayerische Staatsbibliothek à Munich, permettent de compléter en partie les données. Le catalogue collectif allemand d’incunables (INKA) est d’autant plus précieux pour le chercheur qu’il propose systématiquement des informations sur les particularités d’exemplaires, telles que la provenance, la mention d’un relieur, la présence d'une reliure ancienne, etc. Bien évidemment, la qualité de celles-ci varie selon la précision du catalogage pour chaque collection.
Le fait de pouvoir croiser les différentes sources entre elles et avec les données ponctuellement disponibles sur Internet permet de conduire des recherches dans des directions jusqu’à aujourd’hui trop négligées. Parmi celles-ci, la problématique d’histoire sociale et d’anthropologie historique nous semblerait l’une des plus intéressantes. Cette approche pousse par exemple à revenir sur le rôle décisif des milieux de négoce pour les premiers développements de la typographie en caractères mobiles. Nous avons encore souligné ce point dans L’Europe de Gutenberg, sur lequel Christian Coppens revient, dans la dernière livraison de La Bibliofilia, avec un article très suggestif consacré aux réseaux de Johannes de Colonia autour de Venise à partir de 1468.
L'Aristote de New York
Nous sommes dans un environnement où se croisent les techniciens proprement dits (les deux frères de Spira, prototypographes de la Sérénissime), les capitalistes actifs dans le négoce (le groupe autour de Johannes de Colonia), voire certains techniciens de très haut vol (comme un Nicolas Jenson). Nous sommes aussi dans un environnement transnational, où la familiarité avec la civilisation de l’écrit et du livre est d’emblée très grande, et dont les affaires s’étendent de Venise à Cologne, à Anvers et aux réseaux de la Hanse en Europe du nord (Lunebourg).
Certains de ces personnages développent d’ailleurs des centres d’intérêt relevant davantage de la «distinction» en matière de belles lettres et d’arts. Établi près du Fondaco dei Tedeschi, le Francfortois Peter Ugelheimer († 1487) apparaît comme financier derrière plusieurs grands ateliers typographiques de Venise, mais il est aussi un amateur d’art et un bibliophile, qui collectionne les livres à peintures et auquel aurait peut-être appartenu le somptueux Aristote de la Pierpont Morgan Library (1483). C’est chez lui que séjournent d’ailleurs Johann Breydenbach et ses compagnons, dont le peintre et dessinateur Erhard Reuwich, avant de s’embarquer pour leur pèlerinage en Terre Sainte, et sa veuve, Margarita Ugelheimer, sera aussi en relations suivies avec Alde Manuce.
L’enjeu est bien là: nous avons aujourd’hui les moyens de conduire des enquêtes beaucoup plus poussées et surtout beaucoup plus systématiques sur ces milieux complexes, parfois très fortunés, qui œuvrent dans le domaine du média nouveau qu’est l’imprimé. Ils touchent aussi aux intérêts économiques (donc politiques), tandis que leur rôle devra être précisé s’agissant tant de l’essor de l’humanisme que des évolutions du sentiment religieux, voire du basculement vers la Réforme. Même si les travaux plus anciens sont toujours précieux (par ex., dans une ville comme Strasbourg, le livre de François Ritter), nous avons pratiquement désormais à disposition les méthodes nouvelles (cf la théorie des réseaux) et les principaux éléments permettant d’élaborer une prosopographie des «gens du livre» entre le milieu du XVe siècle et le passage à la Réforme: il reste à l’écrire.

François Ritter, Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles, Strasbourg, Paris, 1955 (« Publication de l’Institut des Hautes Études alsaciennes », 14).
Hans-Jörg Künast, «Getruckt zu Augspurg». Buchdruck und Buchhandel in Augsburg zwischen 1468 und 1555, Tübingen, 1977.
Christian Coppens, « Giovanni da Colonia, aka Johann Ewylre / Arwylre / Ahrweiler : the early printed book and its investor », dans La Bibliofilia, 2014, CXVI, n° 1-3, p. 113-119.

lundi 14 septembre 2015

Les cultures de l'écriture

Culturas del escrito en el mundo occidental, del Renacimiento a la contemoporaneidad,
éd. Antonio Castillo Gómez,
Madrid, Casa de Velázquez, 2015,
330 p., ill., bibliographie p. 270-330
(« Collection de la Casa de Velázquez »). 


La bibliographie espagnole relative à l’histoire du livre et de l’écrit, déjà impressionnante, vient de s’enrichir d’un nouvel ouvrage d’une grande originalité. Il s’agit en effet d’envisager, soit par des tableaux d’ensemble, soit par des études de cas, les transformations de la «culture de l’écrit» dans le monde occidental (en fait, surtout l’Espagne, la France et l’Italie du nord) aux époques moderne et contemporaine –par conséquent, dans une perspective relevant en principe de l’histoire comparée. L’éditeur, Antonio Castillo Gómez, présente en introduction les enjeux de l’entreprise («¿Qué escritura para qué historia?»): reprendre, dans un domaine spécifique, la problématique développée pour l’histoire de la lecture, c’est-à-dire élaborer une histoire des gestes, des pratiques et des représentations, qui serait notamment attentive à la dimension à la fois sociale et anthropologique de l'écriture.
Le volume s’organise en quatre parties, dont la première est consacrée aux «Murs écrits et murs lus». Nous sommes en l’occurrence dans l’espace public, ou l’écriture des slogans et autres graffitis (mais quid des tags?) semble souvent occultée par l’omniprésence de la communication institutionnelle (les documents épigraphiques parfois monumentaux, voire plus récemment les panneaux de toutes sortes) et, surtout, publicitaire (les affiches et autres). Les contributions concernent le modèle de la majuscule épigraphique (Francisco M. Gimeno Blay), les «murs écrits» de Lyon à l’époque moderne (Anne Béroujon) et le Chili de la fin du XXe siècle (Pedro Araya). En parcourant les rues de Paris et d’un certain nombre d’autres villes, nous avons pareillement réuni, depuis quelques années, une série de clichés évocateurs d’un certain nombre de phénomènes dont la simple typologie commentée serait probablement instructive. Les outils eux-mêmes ne sont pas les mêmes (de la craie au simple graffiti, à la
«bombe» à peinture, à l'utilisation du pochoir, etc.).
Tag dans le RER, station Le Vésinet-Le Pecq, 2004
La seconde partie, sous le titre «Desde la ausencia», envisage au premier chef la culture épistolaire, avec notamment les contributions de Carmen Sarrenao-Sánchez («Espejos del alma: la evocación del ausente en la escritura espistolar aurea») et de Verónica Sierra Blas («Cartas per todos: discursos, prácticas y representaciones de la escritura espistolar en la época contemporánea»). Rita Marquilhas trace le cadre d’une «analyse sociopragmatique» d’un corpus de près de 1600 lettres écrites par des Portugais du milieu du XVIe siècle jusqu'aux années 1970: l’analyse des formes de la mise en page (à travers la gestion des marges), mais aussi des contenus textuels (le vocabulaire), ouvre un certain nombre de perspectives originales, par exemple sur le rapport avec le discours oral. Même si, de manière surprenante, la perspective chronologique fait quelque peu défaut à cette enquête, sa méthodologie statistique semble très suggestive.
Antonio Castillo Gómez aborde quant à lui une problématique paradoxale, celle du passage de la typographie au manuscrit, en traitant des «cultures épistolaires» en Espagne au XVIIIe siècle. Enfin, l’exploitation des fonds du Musée de l’écriture populaire de Terque attire l’attention sur une institution originale: il y aurait, à l’heure où les transferts culturels s’imposent comme une problématique omniprésente, beaucoup à recueillir et à exploiter dans le domaine de l’«écriture populaire», au-delà des discours convenus.
La troisième partie est consacrée aux «livres de mémoire», soit une perspective qui est celle de l’enregistrement personnel ou destiné à un cercle privé. Il s’agira, certes, des «livres de raison», mais aussi des chroniques manuscrites, sans oublier les livres et autres documents comptables. Nous sommes très sensibles à la problématique de l’archéologie du document mise en œuvre à travers l’étude des livres de comptes des XVIIIe et XIXe siècles (Carmen Rubalcaya Pérez: il serait peut-être intéressant de comparer ces pratiques avec celles ayant cours au nord des Pyrénées). Mais pourquoi ouvrir un article consacré aux «livres de raisons français des XVe-XIXe siècles» (Sylvie Mouyset) par la présentation du tableau attribué à Michiel Nouts, «Portrait d’une famille», et daté des années 1655? 

Coll. National Gallery, Londres
De fait, nous sommes loin de la France: si la scène est bien représentative de la distribution traditionnelle des rôles, elle l’est aussi du modèle culturel à l’œuvre dans l’environnement réformé qui est celui des Provinces Unies du Siècle d’or. À gauche, le père de famille et son fils de six ou sept ans symbolisent les relations avec l’extérieur: le père écrit dans un grand registre (livre de raison, livre de comptes?) et, à son côté, son jeune fils tient en main un petit volume imprimé dans lequel il semble apprendre une leçon. À droite, c’est le cercle intérieur, d’où l’écrit est absent: la jeune mère avec ses trois filles, dont l’une joue à la poupée. En tout état de cause, les pratiques et les contenus du livre de raison diffèrent très sensiblement d’un environnement catholique à un environnement réformé. Sur ce même thème des «livres de mémoire», avouons que rappels historiographiques et pétitions de principe, encore plus au second degré (Antoine Odier, «Pour une étude comparée des discours scientifiques concernant les égo-documents de l’Europe d’Ancien Régime»), nous semblent rester relativement inopérants, surtout à ce niveau de généralités.
Enfin, la quatrième partie («Entre letrados y analfabetos») propose une typologie des pratiques articulée avec les niveaux de culture –un petit peu dans la lignée du grand article publié par Henri-Jean Martin dans le Journal des savants en 1975. Nous y retrouvons des contributions relatives à l’histoire de l’imprimé (qu’il s’agisse de la bibliothèque du marquis del Carpio (Felipe Vidales del Castillo) ou des notes relatives à l’achat de livres à Parme à la fin du XVIIIe siècle (Alberta Pettoello)). La littérature «de cordel», qui correspond à un domaine spécifique de la production et de la diffusion de l’imprimé dans le monde hispanique, est envisagée par Juan Gomis Coloma, tandis que Jean-François Botrel propose un tableau d’ensemble de la situation des analphabètes dans l’Espagne du XIXe siècle («Los analfabetos y la cultura escrita»): l’auteur insiste sur le fait que l’Espagne compterait encore douze millions d’analphabètes au début du XXe siècle...
En résumé, un volume novateur, qui propose des perspectives originales, même si le champ n’est évidemment pas épuisé: on pourrait par exemple penser aux agendas, listes (des choses à faire...) et autres mémorandums; ou encore à une analyse différenciée des pratiques d’écriture selon les géographies et selon les professions (pour ne pas revenir sur les confessions); ou encore, à une étude qui articulerait plus précisément les observations ainsi faites avec les transformations plus générales de l’économie du livre depuis le XVe siècle. Nous sommes très reconnaissants à l’éditeur de nous donner ainsi une manière d’état des lieux et des problèmes, s’agissant d’un domaine qui reste largement à explorer. Ajoutons que l’ouvrage se veut instrument de travail, et qu’il est complété par un précieux état des sources et par une riche bibliographie.

jeudi 3 octobre 2013

En relisant le Journal de Gide

Les travaux récents d’histoire littéraire –et d’histoire du livre– insistent souvent sur le rôle stratégique des réseaux de sociabilité, tout comme sur celui des pratiques, des lieux où l’on se retrouve, etc. Nous parlions tout récemment de Madame de Staël et du «salon de l'Europe» que celle-ci tenait à Coppet. Le fait est particulièrement sensible au fil des pages quand nous reprenons la lecture du Journal d’André Gide, notamment s’agissant du réseau du Mercure de France, et de son directeur, Alfred Vallette. Prenons un florilège de citations. Chaque fois, Gide part pour un certain nombre de courses dans Paris:
5 janvier 1907: «Première étape aux bureaux du Mercure ; il s’agit d’obtenir un bureau de tabac pour la veuve d’Emmanuel Signoret; j’ai déjà parlé de cela à Fontaine; la demande qu’elle doit adresser au ministère doit sera appuyée de quelques signatures choisies; c’est ce choix que nous déterminons, Vallette et moi…»
Ou, comment les littérateurs et leurs éditeurs travaillent, dans les bureaux mêmes de la revue, à bien d’autres choses qu’à écrire et à publier. Mais on aurait tort d’analyser l’épisode sous son seul aspect négatif: l’amitié joue ici un rôle central, en l’occurrence celle envers Emmanuel Signoret, poète admiré de Gide, mais décédé alors qu’il n’avait même pas trente ans.
Nouveau témoignage d’amitié deux ans plus tard, à l’occasion de la disparition de Charles-Louis Philippe, lui aussi poète, mais aussi romancier, et l’une des figures majeures de passeurs lors des débuts de La NRF. Charles-Louis Philippe décède à 35 ans, à la fin de 1909, et le Mercure est un temps transformé en succursale d’une agence funéraire –ou, le deuil et les cérémonies liées au deuil comme moment d’amitié et, plus largement, de sociabilité (en définitive, Gide est tellement atteint par la nouvelle qu’il n’ira pas à la levée du corps):
Mercredi [22 décembre] 1909: «Au Mercure de France, où l’édition des œuvres de Lucien Jean qu’il devait préfacer reste en souffrance; pendant que je cause avec Vallette, Chanvin écrits quelques lettres de deuil…»
Poursuivre les amis dans la ville est aussi à l’ordre du jour, en 1912:
12 novembre 1912: «Stupide emploi de matinée [hier]. (…) Au Mercure, ou je n’ai pas trouvé Vallette (je rapportai le volumes des Prétextes, corrigé pour un nouveau tirage); puis à La NRF, où je n’ai pas trouvé Rivière; puis rue d’Assas, où je n’ai pas trouvé Schlumberger…» [Jean Schlumberger, l'un des fondateur de La NRF].
Une quinzaine d’années plus tard, l’environnement est pratiquement le même:
5 janvier 1928: «Puis [passé à la] NRF; puis Mercure. Plaisir à causer avec Vallette, de grand bon sens et d’agréable bonhomie; je crois même de certain cœur». On appréciera cette dernière note, de la part d’une personnalité du monde des lettres, à l’égard d’une personnalité de celui de l’édition.
Mais ce qui nous frappe aujourd’hui plus particulièrement, c’est la dislocation, voire la disparition, de ces modes anciens de solidarités, sous la poussée de plusieurs phénomènes.
La topographie de la très grande ville en est un, les amis que l’on souhaiterait voir ne vivant plus, à Paris, dans un périmètre si étroit que le périple improvisé d'une adresse à l'autre soit encore possible.
La disparition des espaces de rencontre joue aussi son rôle: les maisons d’édition se sont transformées, et les revues, quand elles ont réussi à se survivre à elles-mêmes, n'interviennent plus de la même manière. Il y a une ou deux décennies, la Maison des sciences de l’homme, boulevard Saint-Germain à Paris, a certainement pu remplir cette fonction d’espace ouvert de sociabilité dans le domaine des sciences humaines, mais, là encore, la conjoncture a changé.
Enfin, les techniques de communication et l’économie générale des médias interviennent aussi: Proust communiquait déjà régulièrement par téléphone, Gide le fera bientôt lui aussi, mais l’irruption des médias de masse (radio et télévision), puis celle, plus récente, des nouveaux médias (SMS, courriels et autres systèmes construisant des réseaux sociaux) déplacent aussi en profondeur les pratiques de la sociabilité lettrée, voire de la sociabilité savante, et des configurations sociales les plus larges.
Autant de questions sur lesquelles l'historien ne peut manquer de s’interroger. Enfin, il est frappé par le rôle non seulement de ces «espaces», mais aussi de ces intermédiaires privilégiés, dont le rôle a été si grand, pour l’histoire de la littérature et des idées, à une époque donnée. Quelle histoire de la littérature traite, aujourd’hui, d’Alfred Vallette? André Suarès, constamment présent dans le Journal, est aujourd'hui oublié. Et combien d'autres? Nul doute, à nos yeux, qu’une enquête systématique appliquant les méthodologies de la théorie des réseaux au champ littéraire parisien du début du XXe siècle n’aboutisse à des résultats riches et signifiants.

vendredi 23 juillet 2010

Connexions tourangelles

En évoquant Gabriel de Choiseul et son Voyage pittoresque de la Grèce, nous touchons aussi à une géographie relativement inattendue, qui est celle de la région de la Loire.
En effet, l’entourage du jeune comte se trouve tout particulièrement lié à la Touraine. Allons d’abord au principal: le duc de Choiseul (Choiseul-Stainville) achète le domaine de Chanteloup, aux portes d’Amboise, en 1761. Avec l’exil du duc, en 1770, Chanteloup devient le lieu de séjour de nombre de personnalités : il y a un temps deux cours au royaume de France, dont la plus célèbre n’est pas nécessairement celle de Versailles. Le duc de Chartres (futur Philippe-Égalité), le prince de Beauvau, les ducs de Gontaut et de Lauzun, Sénac de Meilhan, mais aussi Beaumarchais, la maréchale de Luxembourg, Madame de Gramont (sœur de Stainville) et Madame Du Deffand viennent à Chanteloup pour des séjours plus ou moins longs, tandis que l’abbé Barthélemy s’y installe à demeure, profitant d’une « superbe bibliothèque » de 6 à 7000 volumes installée dans une galerie voûtée et dont il entreprend le catalogue.
Au centre des jardins, la célèbre pagode est élevée par Louis-Denis Le Camus de 1775 à 1778 : cette chinoiserie de fantaisie est conçue comme un temple à l’amitié. Le rez-de-chaussée adopte le modèle d’un sanctuaire antique, une sorte de tholos avec une colonnade dorique circulaire. Une inscription rédigée par l’abbé Barthélemy proclame, dans le petit salon de marbre qui occupe le premier étage :
Étienne François duc de Choiseul, pénétré des témoignages d’amitié, de bonté, d’attention dont il fut honoré pendant son exil par un grand nombre de personnes empressées à se rendre en ces lieux, a fait élever ce monument pour éterniser sa reconnaissance.
Gabriel de Choiseul aussi visitera Chanteloup. Et l’amateur d’histoire du livre se rappellera que Chanteloup a aussi accueilli des presses de château, étudiées notamment par A. Gabeau (« Note sur l’imprimerie à Amboise [et sur l’imprimerie particulière de Chanteloup] », dans Bull. de la Sté archéol. de la Touraine, X, 1895-1896, p. 60-62). Les Mémoires de Choiseul-Stainville ont d’abord été imprimés à Chanteloup, en un très petit nombre d’exemplaires.
Mais la connexion tourangelle se rencontre encore à travers un certain nombre d’autres personnages. Le principal est certainement François Cassas (1756-1827), fils d’un ingénieur géomètre des routes royales, né à Azay-le-Ferron, un petit bourg du Berry appartenant au baron de Breteuil. Lui aussi ingénieur des Ponts-et-Chaussées, il travaille d’abord au chantier du pont de Tours, avant de venir étudier le dessin à Paris. Pensionné par le duc de Chabot, il voyage en Flandre et en Suisse, mais aussi en Italie (où il visite la Sicile avec Vivant-Denon) et jusqu’en Dalmatie. En janvier 1784, un dîner chez l’ingénieur Cadet de Limay (1733-1802), gendre de l’Orléanais Aignan-Thomas Desfriches (1715-1800), va orienter sa vie dans une nouvelle direction.
Parmi les convives, on trouve en effet d’autres artistes et d’amateurs d’art, dont les peintres Claude Joseph Vernet (1714-1789) et Claude Henri Watelet (1718-1786). Ce dernier, également homme de lettres et académicien depuis 1760, est receveur des Finances de la généralité d’Orléans, ce qui lui assure des revenus considérables. Mais un autre convive est
Monsieur de Choiseul-Gouffier, l’amateur le plus zélé pour les beaux-arts, qui réunit à beaucoup de connoissances et de goût un talent agréable ; il dessine (…) avec beaucoup d’intelligence. »
Cassas présente certains de ses dessins d’Italie, Choiseul les apprécie, et les deux hommes sympathisent. Deux mois plus tard, alors que Choiseul a été nommé ambassadeur à Constantinople (1784), il s’attache l’artiste en lui versant une rente annuelle de 1500 livres Cassas expliquera avoir été « séduit » par les projets de son nouveau protecteur :
Je venois de passer six années tant en Italie qu’en Sicile, en Istrie et en Dalmatie (…). Telle étoit ma situation à Paris vers 1783, c’est à dire à l’époque où M. Choiseul-Gouffier fut nommé ambassadeur à Constantinople. Il alloit en Turquie avec des projets brillants pour les arts. Ils me séduirent (…), je sacrifiais tout au plaisir de m’y associer…
Lorsqu’il se mettra en route pour Toulon et Constantinople, quelques mois plus tard, il ne laissera à Paris chez Choiseul pas moins de 475 dessins concernant son voyage en Italie. Plus tard, il publiera son célèbre Voyage pittoresque de la Syrie, de la Phoenicie, de la Palaestine et de la Basse Ægypte (Paris, an VII).
Voici encore un autre destin remarquable: Alexandre Maurice Blanc d’Hauterive (1754-1830) a enseigné chez les Oratoriens de Tours, il est un familier de Chanteloup en même temps qu’un proche de l’abbé Barthélemy. C'est donc tout naturellement qu'il accompagne Choiseul à Constantinople lorsque celui-ci y est nommé ambassadeur, avant de devenir secrétaire de l’hospodar de Moldavie et pratiquement représentant de la France dans cette principauté (1785). Plus tard, nous le retrouvons comme consul de France à New York, où il accueille Talleyrand, qu’il avait d’abord rencontré en Touraine. Plus tard encore, lorsque l’ancien évêque d’Autun, à peine rentré d’émigration, devient ministre des Affaires étrangères du Directoire (1797), il ne tarde pas à appeler Alexandre d’Hauterive à Paris pour l’assister. La carrière de celui-ci se déroulera dès lors toute au ministère. 
Aux confins de la Touraine et du Berry, le château d’Azay-le-Ferron se visite toujours aujourd’hui, où le visiteur découvre un certain nombre de documents relatifs à Cassas et à son œuvre. Quant au château de Chanteloup, il a malheureusement disparu, à l’exception de sa célèbre pagode. Une exposition du Musée des Beaux Arts de Tours lui a pourtant été consacrée en 2008 («Un moment de grâce autour du duc de Choiseul»).

samedi 20 mars 2010

Conférence d'histoire du livre


NB: Monsieur Mellot étant empêché, cette conférence est reportée au 29 mars.

École pratique des hautes études, IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre

La prochaine conférence aura lieu le lundi 22 mars 2010
Corporations du livre, vie des ateliers et main d’œuvre typographique sous l’Ancien Régime (2)
par
Monsieur Jean Dominique Mellot,
conservateur en chef à la Bibliothèque nationale de France

La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, en Sorbonne, de 16h à 18h (escalier E, 1er étage, Salle Gaston Paris). La conférence est ouverte aux étudiants et auditeurs inscrits à l'EPHE.

samedi 20 février 2010

Nouvelle publication: à propos des Alba amicorum


« Ars longa, vita academica bevis ». Studien zur Stammbuchpraxis des 16.-18. Jahhrunderts, hg. von Klára Berzeviczy und Péter Lőkős, unter Mitarbeit von Zsófia Hornyák,
Budapest, Országos Széchényi Könyvtár, 2009, 199 p., ill., index
(« L’Europe en réseaux : contribution à l’histoire de la culture écrite, 1650-1918 / Vernetztes Europa : Beiträge zur Kulturgeschichte des Buchwesens, 1650-1918 », VI).
ISBN 978 963 200 576 8

Table des matières / Inhalt
"Vorwort", András Vizkelety
"Ein Streifzug durch die Stammbuchbestände der Ungarischen Széchényi Nationalbibliothek", László Jónácsik, Péter Lőkős
« Ich bin kein Hofeman » : ein als Stammbuchepigramm Opitz-Zitat im Stammbuch des Johannes Hoßmann", László Jónácsik, Péter Lőkős
"Stammbuch-Schelte. Theodor Lebrecht Pitschel und seine Gedanken über die Stammbücher », Werner Wilhelm Schnabel
"Das Album amicorum des Ödenburger Studenten Michael Weiss", András Vizkelety
"Ein autographer Stammbucheintrag von Johann Martin Miller aus 1772", Péter Lőkős
"Eine Fleming-Strophe in einem Stammbuch des 18. Jahrhunderts", Péter Lőkős
"Stammbucheintragungen im Internet. Über die Datenbank Inscriptiones Alborum Amicorum »", Tünde Katona
"Zitate deutsche Dichter des 18. Jahhrunderts im Stammbüchern der Ungarischen Széchényi Nationalbibliothek. Ein Beitrag zur zeitgenössischen Rezeption der deutschen Literatur des 18. Jahrhunderts in Ungarn", Klára Berzeviczy, Péter Lőkős

On peut se procurer le volume à l’adresse internet suivante : kiadvany@oszk.hu