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samedi 25 janvier 2014

Une bibliothèque baroque des Lumières

Les collections livresques des Habsbourg sont bien évidemment anciennes (déjà à Ambras) et très riches, et l’on s’inquiète, à Vienne dans la seconde moitié du XVIIe siècle, de les abriter dans un cadre approprié. Mais l’entreprise ne pourra être menée à bien que dans les premières décennies du XVIIIe siècle, après que l’échec du siège de Vienne par les Turcs (1683) et le progressif éloignement de la frontière orientale aient permis de mettre la ville à l’abri, et d’y entreprendre les travaux d’aménagement qui doivent en faire la véritable capitale de l’Empire.
Le rôle du père de Marie-Thérèse, Charles VI (règne 1711-1740) est à cet égard décisif. La nouvelle «Bibliothèque de la cour» (Hofbibliothek) est achevée en 1726, et aussitôt ouverte au «public»: elle constitue l’un des premiers exemples au monde, d’un bâtiment conçu spécifiquement pour abriter une bibliothèque, et d’une collection princière dont l’accès n’est pas réservé aux seuls membres de la cour (Hof). 
Le modèle est celui de la galerie monumentale se développant de part et d’autre d’un grande salle centrale à coupole. Le dispositif architectonique et l’iconographie (les fresques sont achevées en 1730) exaltent à la fois la dignité éminente de la connaissance, et la figure du prince en tant qu’il est le protecteur des sciences et des arts, dont il favorise la diffusion parmi ses sujets –même si, bien évidemment, il s’agira d’abord des «lettrés» et des «savants». Une inscription antiquisante proclame, sur la façade, la gloire de l’Empereur, tandis que l’édifice est surmonté par le quadrige de Minerve (cliché 1).
Un monumental escalier conduit au premier étage, où la perspective de la «salle d’apparat» (Pruncksaal) ne peut qu’impressionner celui qui y pénètre (cliché 2). La grande statue de Charles VI est au centre de tout le dispositif (cliché 3). L’empereur est représenté en «Hercule des muses», ainsi que le proclame l’inscription du socle. Son effigie constitue le pivot autour duquel se déploient à la fois le bâtiment, et l’universalité de la connaissance contenue dans les livres (le classement est, bien évidemment, systématique): l'empereur est le souverain laïc du monde, dont le pape est le souverain spirituel. Autour de l’espace sous coupole, une série de statues aux effigies des princes de la maison de Habsbourg mettait en scène la gloire de la famille impériale (ces statues sont aujourd’hui déposées au château de Laxenburg). 
A l’aplomb exact de la statue de Charles VI, le sommet de la coupole centrale présente une figure ailée soutenant une couronne de laurier, tandis que deux personnages entourent un grand médaillon soutenu par un aigle et présentant le profil de l’empereur. Ce n’est bien sûr par le lieu de présenter ici, même sommairement, l’ensemble d’une iconographie aussi riche. Bornons-nous à un détail significatif, celui de la maquette de la bibliothèque que soutiennent plusieurs petits personnages, dans un geste analogue à celui de ces prélats et princes du Moyen Âge portant dans les bras la maquette de l’église qu’ils ont fait construire (cliché 4).
En charge de l’article «Vienne» dans l’Encyclopédie, le chevalier de Jaucourt souligne encore combien la ville, malgré les transformations, reste  éloignée, du moins aux yeux d’un Français, des canons définissant la «résidence» ou la «capitale» d’une grande puissance: Vienne
n'a pas l'agrément de ces villes dont les avenues charment par la variété des jardins, des maisons de plaisance & des autres ornements extérieurs qui sont les fruits d'une heureuse situation, que la sécurité de la paix porte avec soi. [Elle] n'a point de ces grandes rues qui font la beauté d'une ville; la rue même qui aboutit à la cour [auj. Kohlmarkt] n'est ni plus grande, ni plus large que les autres (…). L’église métropolitaine est d'une architecture gothique…
On appréciera cette dernière note s'agissant de la cathédrale Saint-Etienne, et la comparaison avec les appréciations louangeuses que Jaucourt décerne à la Bibliothèque est d’autant plus significative. 
Nous sommes ainsi devant le paradigme idéal de la bibliothèque des Lumières: la gloire du prince se construit non seulement parce qu’il est le protecteur des arts et des lettres, mais aussi parce qu’il joue le rôle du passeur, qui impulse le mouvement de diffusion du savoir et qui favorise le progrès. La façade de la Hofbibliothek portera à terme une seconde inscription, commémorant la restauration effectuée sur ordre de Joseph II et de Marie-Thérèse en 1769. L’étape complémentaire est celle de la publicité, par l’édition de catalogues imprimés, travail qui a en réalité déjà été commencé par Peter Lambeck (Peter Lambetius), préfet de la Bibliothèque impériale, avec les huit volumes de ses Commentariorum de (…) augustissima bibliotheca Caesarea Vindobonensi libri (Vienne, 1665-1679).
Le modèle politique du baroque évolue pourtant. Avec les Lumières, le rôle politique du média imprimé est tel que l’imitation, bientôt la concurrence, se développe entre ceux qui cherchent à s’attribuer le rôle actif de l’inventeur ou du «passeur». Les plus grands seigneurs entretiennent de somptueuses bibliothèques, soit comme un élément démonstratif de leur gloire (à l’image des Liechtenstein, pour ne pas quitter l’espace politique des Hasbourgs), soit, dans une perspective plus engagée, parce qu’ils veulent favoriser la construction de l’identité collective et la diffusion du progrès. Et ce seront bientôt, en France, les assemblées de la Révolution, qui s’emploieront, avec quelles difficultés!, à restituer les livres à la «Nation» dans ces nouvelles bibliothèques dont l’organisation se révélera, on le sait, plus que problématique… 

Tous nos remerciements vont à notre collègue et ami Monsieur Hans Petschar, directeur du département des arts graphiques et de la photographie à la Bibliothèque nationale autrichienne, pour ses savants commentaires et pour son obligeance à nous faire découvrir les détails de la Pruncksaal.

mercredi 19 septembre 2012

Le décor des bibliothèques: Vienne

Le décor des bibliothèque avait fait l’objet des travaux pionniers d'André Masson, notamment dans son livre de 1972 (Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz). Depuis lors, ce thème est resté relativement négligé, tant du côté des historiens du livre et des bibliothèques que de celui des historiens de l’art. La plupart des travaux scientifiques ayant été réalisés relèvent du modèle de la monographie, et la perspective d’histoire transculturelle en est pratiquement absente.
Pourtant, la problématique du décor constitue un très bon révélateur des modèles auxquels, dans chaque contexte historique, correspond telle ou telle bibliothèque, tout comme des pratiques et des représentations dont elle est le cadre. Le décor fonctionne comme un paradigme très large: il inclut aussi bien les peintures éventuelles (fresques, etc.) que les tableaux, les sculptures, le mobilier (plus ou moins riche) et les objets de toutes sortes présents dans la bibliothèque (par exemple des pièces d’antiques, des globes, etc.). Le cas échéant, le bâtiment lui-même sera porteur d'éléments d’épigraphie, de sculpture, etc.
C’est le cas notamment à la Hofbibliothek, la nouvelle bibliothèque impériale de Vienne, construite en quelques années à partir de 1722 par l’architecte Joseph Emmanuel Fischer von Erlach d’après le projet élaboré par son père. Le programme de la façade monumentale développe un discours d’ordre politique: les aménagements réalisés par Charles VI dans sa capitale visent à faire de celle-ci l’héritière moderne de Rome, dans un programme articulant dimension politique (translatio imperii), dimension culturelle (translatio studii) et volonté de modernisation.
Coupole de la Hofbibliothek, avec l'inscription surmonté par le char de Minerve
La façade est dominée par une inscription mise en place en 1726 et qui explicite le projet:
Carolus Austrius D[ivi] Leopoldi Aug[usti] F[ilius] Aug[ustus] Imp[erator] P[ater] P[atriae] Bello ubique confecto instaurandis fovendisque literis avitam bibliothecam ingenti librorum copia auctam amplis extructis aedibus publico commodo patere jussit. MDCCXXI
(Charles d’Autriche, fils du divin Léopold Auguste, auguste, empereur, père de la Patrie, la guerre extérieure une fois terminée, a ordonné, pour établir et pour favoriser les lettres, d’ouvrir pour le bien public la bibliothèque de ses ancêtres, accrue d’une immense quantité de livres [et] installée dans de vastes bâtiments nouvellement élevés).
Le rapprochement est évident, avec la tradition de l’épigraphie monumentale romaine. L’ensemble est surmonté par l’effigie de Minerve, déesse de la Sagesse, foulant de son char les tenants de l’ignorance –le thème se retrouvera aux fresques de la coupole de la grande salle intérieure.
L’inscription fait d’abord référence à une construction nouvelle, à laquelle on a voulu donner la forme d’une église sous coupole: la bibliothèque est le temple moderne des muses, comme le rappelleront aussi beaucoup d’éléments de son aménagement.
Mais l’inscription en façade mentionne aussi la richesse des collections de livres possédées par la bibliothèque. La translatio studii suppose en effet de réunir dans la capitale des collections incomparables de livres et autres richesses – la rareté est un argument décisif, puisqu’il s’agira de livres (et surtout de manuscrits) que l’on ne peut, pour nombre d’entre eux, consulter nulle part ailleurs.
Les origines des collections livresques sont liées depuis le XIVe siècle à la maison de Habsbourg: même s’il n’existe pas alors de bibliothèque au sens institutionnel du terme, l’inscription fait effectivement référence à la lignée familiale. La bibliothèque nouvelle reçoit quant à elle au contraire une forme institutionnelle: elle est dirigée par un préfet, elle a un personnel fixe, et elle dispose d’un budget régulier permettant de conduire une véritable politique d’acquisitions.
Enfin l’inscription mentionne l’objet de la nouvelle structure: il s’agit de l’utilité publique, et la bibliothèque, installée dans ses locaux en 1726, est en effet rendue accessible à chacun, exception faite, d'après le texte du décret impérial, des «idiots, domestiques, oisifs, bavards et badauds»...
Cette bibliothèque à la fois spectaculaire et très moderne s’enrichira bientôt de collections entières, dont la plus importante est, en 1738, celle du prince Eugène de Savoie (1663-1736), soit quelque 15 000 volumes imprimés et 237 manuscrits, dont la célébrissime Table de Peutinger. Elle s’impose très vite comme l’une des plus importantes bibliothèques de l’Europe des Lumières: une grande part de l’article consacré par le chevalier de Jaucourt à «Vienne» dans l’Encyclopédie traite de la Bibliothèque impériale et des ses richesses, soit à l’époque quelque 300.000 imprimés et 12.000 manuscrits, sans oublier les collections spécialisées et les objets d’art.