mercredi 19 septembre 2012

Le décor des bibliothèques: Vienne

Le décor des bibliothèque avait fait l’objet des travaux pionniers d'André Masson, notamment dans son livre de 1972 (Le Décor des bibliothèques, Genève, Droz). Depuis lors, ce thème est resté relativement négligé, tant du côté des historiens du livre et des bibliothèques que de celui des historiens de l’art. La plupart des travaux scientifiques ayant été réalisés relèvent du modèle de la monographie, et la perspective d’histoire transculturelle en est pratiquement absente.
Pourtant, la problématique du décor constitue un très bon révélateur des modèles auxquels, dans chaque contexte historique, correspond telle ou telle bibliothèque, tout comme des pratiques et des représentations dont elle est le cadre. Le décor fonctionne comme un paradigme très large: il inclut aussi bien les peintures éventuelles (fresques, etc.) que les tableaux, les sculptures, le mobilier (plus ou moins riche) et les objets de toutes sortes présents dans la bibliothèque (par exemple des pièces d’antiques, des globes, etc.). Le cas échéant, le bâtiment lui-même sera porteur d'éléments d’épigraphie, de sculpture, etc.
C’est le cas notamment à la Hofbibliothek, la nouvelle bibliothèque impériale de Vienne, construite en quelques années à partir de 1722 par l’architecte Joseph Emmanuel Fischer von Erlach d’après le projet élaboré par son père. Le programme de la façade monumentale développe un discours d’ordre politique: les aménagements réalisés par Charles VI dans sa capitale visent à faire de celle-ci l’héritière moderne de Rome, dans un programme articulant dimension politique (translatio imperii), dimension culturelle (translatio studii) et volonté de modernisation.
Coupole de la Hofbibliothek, avec l'inscription surmonté par le char de Minerve
La façade est dominée par une inscription mise en place en 1726 et qui explicite le projet:
Carolus Austrius D[ivi] Leopoldi Aug[usti] F[ilius] Aug[ustus] Imp[erator] P[ater] P[atriae] Bello ubique confecto instaurandis fovendisque literis avitam bibliothecam ingenti librorum copia auctam amplis extructis aedibus publico commodo patere jussit. MDCCXXI
(Charles d’Autriche, fils du divin Léopold Auguste, auguste, empereur, père de la Patrie, la guerre extérieure une fois terminée, a ordonné, pour établir et pour favoriser les lettres, d’ouvrir pour le bien public la bibliothèque de ses ancêtres, accrue d’une immense quantité de livres [et] installée dans de vastes bâtiments nouvellement élevés).
Le rapprochement est évident, avec la tradition de l’épigraphie monumentale romaine. L’ensemble est surmonté par l’effigie de Minerve, déesse de la Sagesse, foulant de son char les tenants de l’ignorance –le thème se retrouvera aux fresques de la coupole de la grande salle intérieure.
L’inscription fait d’abord référence à une construction nouvelle, à laquelle on a voulu donner la forme d’une église sous coupole: la bibliothèque est le temple moderne des muses, comme le rappelleront aussi beaucoup d’éléments de son aménagement.
Mais l’inscription en façade mentionne aussi la richesse des collections de livres possédées par la bibliothèque. La translatio studii suppose en effet de réunir dans la capitale des collections incomparables de livres et autres richesses – la rareté est un argument décisif, puisqu’il s’agira de livres (et surtout de manuscrits) que l’on ne peut, pour nombre d’entre eux, consulter nulle part ailleurs.
Les origines des collections livresques sont liées depuis le XIVe siècle à la maison de Habsbourg: même s’il n’existe pas alors de bibliothèque au sens institutionnel du terme, l’inscription fait effectivement référence à la lignée familiale. La bibliothèque nouvelle reçoit quant à elle au contraire une forme institutionnelle: elle est dirigée par un préfet, elle a un personnel fixe, et elle dispose d’un budget régulier permettant de conduire une véritable politique d’acquisitions.
Enfin l’inscription mentionne l’objet de la nouvelle structure: il s’agit de l’utilité publique, et la bibliothèque, installée dans ses locaux en 1726, est en effet rendue accessible à chacun, exception faite, d'après le texte du décret impérial, des «idiots, domestiques, oisifs, bavards et badauds»...
Cette bibliothèque à la fois spectaculaire et très moderne s’enrichira bientôt de collections entières, dont la plus importante est, en 1738, celle du prince Eugène de Savoie (1663-1736), soit quelque 15 000 volumes imprimés et 237 manuscrits, dont la célébrissime Table de Peutinger. Elle s’impose très vite comme l’une des plus importantes bibliothèques de l’Europe des Lumières: une grande part de l’article consacré par le chevalier de Jaucourt à «Vienne» dans l’Encyclopédie traite de la Bibliothèque impériale et des ses richesses, soit à l’époque quelque 300.000 imprimés et 12.000 manuscrits, sans oublier les collections spécialisées et les objets d’art.

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