Raynal. Un regard vers l’Amérique,
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des cendres, 2013,
187 p., ill.
ISBN 979 10 90853 03 4 / 978 2 86742 212 6`
Guillaume Thomas Raynal, plus connu sous le nom de «l’abbé Raynal», est né en 1713, et la Bibliothèque Mazarine commémore l’événement en organisant une exposition sur «l’Amérique de Raynal», et en publiant un catalogue qui est en même temps un instrument de travail et de réflexion. Le sommaire (cf infra) permet de saisir à quel point la figure de Raynal est l’occasion de reprendre un certain nombre de problématiques particulièrement actuelles, comme celles de la mondialisation et de la globalisation, des rapports de l’ancien monde et de ses colonies, du droit naturel (l’esclavage!), du rôle de l’économie dans le devenir des sociétés, sans oublier ni l’indépendance américaine, ni la problématique de la médiatisation (qu’il s’agisse de la carrière même de Raynal comme publiciste, de la diffusion de l’Histoire des deux Indes, ou encore de phénomènes annexes, mais très caractéristiques des Lumières, comme la politique des prix académiques). Bref, c’est peu de dire qu’il y a une actualité de Raynal, et que l’exposition du quai Conti en rend tout particulièrement bien compte.
L’exposition, qui réunit soixante-dix-neuf pièces, est répartie en six grandes sections, chacune ouverte dans le catalogue par une introduction spécifique. Il n’est pas inutile de souligner le fait que ll'ouvrage fait une large place à une illustration choisie, à la fois élégante et signifiante, et que certaines notices de pièces plus particulièrement intéressantes prennent la forme de véritable contributions autonomes (par ex. la notice de ce manuscrit du baron de Montyon sur L’influence de l’Amérique sur la politique, le commerce et les mœurs de l’Europe, n° 71).
Il ne saurait être question de revenir ici sur tous les documents, et sur tous les aperçus présentés par l'exposition et son catalogue. Bornons-nous à dire que nous avons beaucoup aimé l’«Amérique de papier», et que la problématique relative aux idées des Lumières nous a tout particulièrement arrêtés. Mais nous reviendrons un instant sur cet exemplaire des Constitutions des treize États-Unis de l’Amérique (1783, n° 51). Voici en effet un ouvrage particulièrement emblématique.
D'abord, il témoigne de l'application des idées des Lumières dans une géographie nouvelle et de la mise en œuvre d'une expérience politique originale (un régime républicain). Ensuite, il constitue une opération de propagande politique, puisqu'il s'agit de la part des responsables de Philadelphie de faire connaître leurs positions auprès des puissances de l'Europe.
Enfin, il s'agit d'un ouvrage particulièrement apprécié des plus hautes élites réformatrices, tant en France qu'à l'étranger –ce dont témoigne l’exemplaire de Vergennes ici présenté.
Personne, parmi les personnalités «qui comptent» à Paris et à Versailles, ne peut en effet se permettre d’ignorer les Constitutions. La traduction, peut-être réalisée sur la suggestion de Franklin, aurait été l’œuvre d’un américanophile par excellence, en la personne du duc de La Rochefoucauld, cette personnalité dont on connaît le cursus très remarquable…
L’ouvrage est publié en 1783 par Philippe Denis Pierres, «imprimeur ordinaire du roi», et par Pissot Père et Fils, pour Franklin lui-même. Ce dernier a donné cinquante notes, et le tirage est réalisé à 500 exemplaires pour l’in-octavo, et à cent pour l’in-quarto (nous sommes bien éloignés de la problématique d’une diffusion élargie). L'édition est annoncée dans l’Esprit des journaux en novembre 1783. Le duc de la Rochefoucauld a retenu un exemplaire sur grand papier, somptueusement relié en maroquin rouge estampé à chaud (triple encadrement de filets sur les plats, quatre fleurons dans les coins, armoiries au centre ; dos à cinq nerfs, les caissons décorés de fleurons, avec pièce de titre). L’exemplaire de Vergennes, celui présenté dans la manifestation, n’est pas moins représentatif étant donnée la position de son propriétaire dans l’administration monarchique.
Bref, à quand une thèse sur le sujet particulièrement spectaculaire, et qui intéresse au premier chef les historiens du livre, de L’Atlantique des Lumières? Nous avions essayé d'en suggérer le sujet il y a longtemps, sans recueillir, il faut l'admettre, beaucoup de succès.
Un dernier mot pour dire que l’exposition reste ouverte jusqu’au 15 septembre prochain, et qu’elle offre une excellente occasion de voir ou de revoir la superbe salle de la «seconde Bibliothèque Mazarine», où elle se trouve présentée. L’accès est libre et gratuit pendant les heures d’ouverture de la Bibliothèque.`
Cf. Philippe Vaugelade, Franklin des deux mondes [Correspondance avec le duc de La Rochefoucauld], Paris, Éd. de l’Amandier, 2007.
SOMMAIRE
Préface, par Yann Sordet
Des Amériques de papier, par Patrick Latour
Raynal, L’Histoire des deux Indes et l’Amérique, par Gilles Bancarel
Catalogue : 1- America. Images et perceptions d’une découverte (introd. par François Moureau, et notices n° 1 à 15)
2- De la relation de voyage à l’histoire globale (introd. par Ottmar Ette, et notices n° 16 à 34)
3- L’Histoire des deux Indes : impact et réception (introd. par Daniel Droixhe, et notices n° 35 à 43)
4- Raynal et la guerre d’Indépendance (introd. par Marie-Jeanne Rossignol, et notices n° 44 à 52)
5- Raynal, les droits de l’homme et l’esclavage (introd. par Marcel Dorigny, et notices n° 53 à 60)
6- Prix académiques : la découverte de l’Amérique au prisme des Lumières (introd. par Bernard Van Ruymbeke, et notices n° 61 à 71)
7- Postérité de Raynal (introd. par Hans Jürgen Lüsebrink, et notices n° 72 à 79)
Bibliographie sommaire
Remerciements
Index
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dimanche 14 juillet 2013
jeudi 27 décembre 2012
Histoire du livre et contes de fées
Zeichensprachen des literarischen Buchs in der frühen Neuzeit: die « Melusine » des Thüring von Ringoltingen,
éd. Ursula Rautenberg, Hans-Jörg Künast, Mechthild Habermann, Heidrun Stein-Kecks,
Berlin, Boston, Walter de Gruyter, 2012,
VIII-422 p., ill., index.
ISBN 978-3-11-026049-6
Comme il arrive un peu trop souvent, le Roman de Mélusine est peut-être trop connu, en France du moins, pour avoir fait l’objet des études novatrices qu’il supposerait. Nous sommes en Poitou, dans la famille des comtes de Lusignan, descendants mythiques de la fée Mélusine: Thomas Fouilleron nous a expliqué comment la «forgerie généalogique» était consubstantielle à l’état nobiliaire, et au demeurant les Montmorency aussi descendraient de Mélusine, tandis que le cimier des La Rochefoucauld, eux-mêmes branche cadette des Parthenay, comtes de Lusignan, est surmonté d’«une mélusine à deux queues dans sa cuve, les mains levées, tenant de sa dextre un peigne et de sa senestre un miroir»… Il est d'autant plus significatif de voir ces armoiries traditionnelles encore frappées, à la fin du XVIIIe siècle, sur les reliures de la bibliothèque familiale (cf cliché infra).
Avec le Roman de Mélusine, c'est en effet l’environnement de la noblesse qui s'impose, voire celui de la plus haute noblesse. Nous connaissons deux versions du texte original: l’une est rédigée en vers par Couldrette à la demande de Guillaume Larchevêque, descendant des Parthenay; l’autre, en prose, composée, sur l’ordre du duc Jean de Berry, par Jean d’Arras dans les dernières années du XIVe siècle. Dans les deux cas, les préoccupations politiques sont largement présentes, notamment parce que, sur la frontière du Poitou et à l’heure de la guerre anglaise, le duc se prétend précisément l’héritier des Lusignan. Même observation lorsque le texte est donné en allemand d’après la version de Couldrette en 1456, par Thüring von Ringoltingen, l’une des plus grosses fortunes de Berne, ville dont il est aussi avoyer. Ringoltingen dédie son travail au comte de Neuchâtel Rodolphe de Hochberg.
Mais nous quittons définitivement ce cadre lorsque Mélusine est imprimé, en allemand et pour la première fois, à Bâle, chez Bernhard Riechel en 1473-1474. Près de quatre-vingts éditions allemandes sont répertoriées, avec toutes sortes de variantes, jusqu’à la fin du XIXe siècle. C’est cette tradition très remarquable qu’a explorée un programme de recherche conduit par l’université d’Erlangen, sous la direction du Pr. Ursula Rautenberg, de 2007 à 2011, et ayant donné lieu à un colloque tenu en octobre 2010: le volume ici signalé contient les Actes de ce colloque.
Rappelons au passage que, comme on le sait, la réintroduction en France du Mélusine sous forme d’imprimé s’opère elle aussi par le biais de cette même géographie aux marches du royaume, puisque la première édition en est donnée à Genève, par un typographe d’origine allemande, Adam Steinschaber, en 1478 (le paradoxe est même encore plus remarquable si l'on considère qu'il s’agit du premier roman de chevalerie publié en français).
Le volume d’Actes s’ouvre, de manière très judicieuse, par une série de tables: les sources et les abréviations, mais surtout la table des éditions du roman allemand de 1473 à 1890, et plusieurs tableaux donnant leur stemma par grandes périodes. Le texte lui-même se structure en trois grandes parties, que nous présentons ici rapidement, en nous excusant de ne pas pouvoir mentionner toutes les contributions:
1) Buch und Werk (le livre et l’œuvre). Cette partie, qui comprend cinq contributions, s’ouvre par une étude de Jan-Dirk Müller consacrée à l’articulation du texte et du paratexte aux XVe et XVIe siècles: l’auteur y démontre comment «les éditions de Mélusine reflètent la longue et difficile restructuration à laquelle les conditions de publication sous forme d’imprimé soumettent un processus de communication littéraire datant de l’âge du manuscrit» (p. 29). Hans-Jörg Künast envisage quant à lui les éditions du XVIIIe et du début du XIXe siècle, notamment à Augsbourg et en Allemagne du sud.
2) Buch und Text (le livre et le texte) : il s’agit ici d’analyses de contenu, d’études de variantes et d’histoire de la langue et de sa syntaxe. La contribution d’Anja Voeste porte sur le rôle du compositeur par rapport à l’orthographe des éditions du XVIe siècle, et reprend la problématique du colloque «L’écrivain et l’imprimeur» tenu au Mans en 2009. Arend Mihm étudie avec une très grande précision le travail de composition de l’édition Bämler, à Augsbourg en 1474 (voir notamment les graphiques des p. 171, 177 et 178). L’un des grands intérêts du colloque a en effet concerné l’approche interdisciplinaire, et l’intégration du travail des historiens de la littérature et du livre avec celui des spécialistes de la linguistique historique. Les résultats sont impressionnants, et tout à fait convaincants.
3) Buch und Bild (le livre et l’image). Mais l’histoire de l’art aussi entre dans le champ d’étude. On sait en effet que le Roman de Mélusine a traditionnellement été largement illustré, et les six contributions de cette partie envisagent par conséquent des thèmes comme la représentation de la femme (Kristina Domanski) et celle du merveilleux (Françoise Clier-Colombani), ou encore la problématique des transferts dans le domaine de l’iconographie (Nicolas Bock).
Voici donc un travail novateur, qui a l’immense mérite de mettre en œuvre un aggiornamento scientifique particulièrement bien venu: l’articulation intelligente de disciplines trop souvent disjointes dans le champ universitaire est très fructueuse. Le principe consistant à envisager la monographie d’un certain texte dans le plus long terme (par exemple le Calendrier des berger) a été appliqué à plusieurs reprises dans les conférences de l’École pratique des Hautes Études: son intérêt est ici une nouvelle fois confirmé, de même que celui du concept de vectorialité des textes dans l'espace et dans le temps. Quant à l'intérêt scientifique de la tradition de la philologie allemande, c'est peu de dire qu'il est toujours d'actualité. Et, accessoirement, il est toujours utile d'apprendre l'allemand... non seulement (il va de soi) pour les historiens du livre, mais même pour les historiens en général.
éd. Ursula Rautenberg, Hans-Jörg Künast, Mechthild Habermann, Heidrun Stein-Kecks,
Berlin, Boston, Walter de Gruyter, 2012,
VIII-422 p., ill., index.
ISBN 978-3-11-026049-6
Avec le Roman de Mélusine, c'est en effet l’environnement de la noblesse qui s'impose, voire celui de la plus haute noblesse. Nous connaissons deux versions du texte original: l’une est rédigée en vers par Couldrette à la demande de Guillaume Larchevêque, descendant des Parthenay; l’autre, en prose, composée, sur l’ordre du duc Jean de Berry, par Jean d’Arras dans les dernières années du XIVe siècle. Dans les deux cas, les préoccupations politiques sont largement présentes, notamment parce que, sur la frontière du Poitou et à l’heure de la guerre anglaise, le duc se prétend précisément l’héritier des Lusignan. Même observation lorsque le texte est donné en allemand d’après la version de Couldrette en 1456, par Thüring von Ringoltingen, l’une des plus grosses fortunes de Berne, ville dont il est aussi avoyer. Ringoltingen dédie son travail au comte de Neuchâtel Rodolphe de Hochberg.
Mais nous quittons définitivement ce cadre lorsque Mélusine est imprimé, en allemand et pour la première fois, à Bâle, chez Bernhard Riechel en 1473-1474. Près de quatre-vingts éditions allemandes sont répertoriées, avec toutes sortes de variantes, jusqu’à la fin du XIXe siècle. C’est cette tradition très remarquable qu’a explorée un programme de recherche conduit par l’université d’Erlangen, sous la direction du Pr. Ursula Rautenberg, de 2007 à 2011, et ayant donné lieu à un colloque tenu en octobre 2010: le volume ici signalé contient les Actes de ce colloque.
Rappelons au passage que, comme on le sait, la réintroduction en France du Mélusine sous forme d’imprimé s’opère elle aussi par le biais de cette même géographie aux marches du royaume, puisque la première édition en est donnée à Genève, par un typographe d’origine allemande, Adam Steinschaber, en 1478 (le paradoxe est même encore plus remarquable si l'on considère qu'il s’agit du premier roman de chevalerie publié en français).
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| Moins lisible qu'on ne souhaiterait, la "Mélusine" des La Rochefoucauld |
1) Buch und Werk (le livre et l’œuvre). Cette partie, qui comprend cinq contributions, s’ouvre par une étude de Jan-Dirk Müller consacrée à l’articulation du texte et du paratexte aux XVe et XVIe siècles: l’auteur y démontre comment «les éditions de Mélusine reflètent la longue et difficile restructuration à laquelle les conditions de publication sous forme d’imprimé soumettent un processus de communication littéraire datant de l’âge du manuscrit» (p. 29). Hans-Jörg Künast envisage quant à lui les éditions du XVIIIe et du début du XIXe siècle, notamment à Augsbourg et en Allemagne du sud.
2) Buch und Text (le livre et le texte) : il s’agit ici d’analyses de contenu, d’études de variantes et d’histoire de la langue et de sa syntaxe. La contribution d’Anja Voeste porte sur le rôle du compositeur par rapport à l’orthographe des éditions du XVIe siècle, et reprend la problématique du colloque «L’écrivain et l’imprimeur» tenu au Mans en 2009. Arend Mihm étudie avec une très grande précision le travail de composition de l’édition Bämler, à Augsbourg en 1474 (voir notamment les graphiques des p. 171, 177 et 178). L’un des grands intérêts du colloque a en effet concerné l’approche interdisciplinaire, et l’intégration du travail des historiens de la littérature et du livre avec celui des spécialistes de la linguistique historique. Les résultats sont impressionnants, et tout à fait convaincants.
3) Buch und Bild (le livre et l’image). Mais l’histoire de l’art aussi entre dans le champ d’étude. On sait en effet que le Roman de Mélusine a traditionnellement été largement illustré, et les six contributions de cette partie envisagent par conséquent des thèmes comme la représentation de la femme (Kristina Domanski) et celle du merveilleux (Françoise Clier-Colombani), ou encore la problématique des transferts dans le domaine de l’iconographie (Nicolas Bock).
Voici donc un travail novateur, qui a l’immense mérite de mettre en œuvre un aggiornamento scientifique particulièrement bien venu: l’articulation intelligente de disciplines trop souvent disjointes dans le champ universitaire est très fructueuse. Le principe consistant à envisager la monographie d’un certain texte dans le plus long terme (par exemple le Calendrier des berger) a été appliqué à plusieurs reprises dans les conférences de l’École pratique des Hautes Études: son intérêt est ici une nouvelle fois confirmé, de même que celui du concept de vectorialité des textes dans l'espace et dans le temps. Quant à l'intérêt scientifique de la tradition de la philologie allemande, c'est peu de dire qu'il est toujours d'actualité. Et, accessoirement, il est toujours utile d'apprendre l'allemand... non seulement (il va de soi) pour les historiens du livre, mais même pour les historiens en général.
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jeudi 27 septembre 2012
Publication des Actes du symposium de Sinaia
Les Actes du IVe Symposium roumain d’histoire du livre viennent de paraître: ce symposium s’était tenu à Sinaia (Roumanie) du 20 au 23 septembre 2011, et portait sur
«Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle». On ne peut que souligner la rapidité de l’édition des symoposium successifs organisés par nos collègues roumains. Dans ce volume, toutes les communications sauf une sont publiées en français.
Sommaire
Allocution, par Florin Rotaru directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest
Introduction: Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle, par Frédéric Barbier
Sacra Parallela, par Rodica Paléologue
L’aristocratie centre-européenne des XVIe-XVIIe siècles, et ses goûts de lecture des romans de chevalerie publiés en espagnol, italien et français, par Jarošlava Kasparova
Les bibliothèques de la noblesse: l’œil vivant de son temps, par Jitka Radimska
Les livres de la noblesse, ou la noblesse des livres : la prééminence des armes ou des lettres sous la «Restauration» du Portugal, par Daniel Magalhães Porto Saraiva
Les nobles comme « passeurs culturels » et le rôle de l’imprimé en France aux XVIe-XIXe siècles: l’exemple des La Rochefoucauld, par Frédéric Barbier
Transformations linguistiques et thématiques dans les bibliothèques aristocratiques de la Hongrie du XVIIIe siècle, par István Monok
La bibliothèque Batthyaneum, fondée à Alba Julia par l’évêque de Transylvanie, le comte Ignaz Batthyány, par Doina Henri Biro
Lectures et bibliothèques de la noblesse dans les principautés roumaines (XVIIIe siècle): bilan et perspectives de recherches, par Radu G. Paun
Cantemir: bibliothèques réelles, bibliothèques imaginaires, par Ştefan Lemny
Les bibliothèques Kaunitz: des catalogues et des lectures multiples, par Christine Lebeau
Un grand commis bibliophile: le marquis de Méjanes, par Raphaële Mouren
Une place de bibliothécaire auprès d’un héros législateur ne doit pas être facile à remplir: les bibliothèques de Napoléon Ier, par Charles-Éloi Vial
Les éditions de Jean-Baptiste Bodoni dans les bibliothèques des nobles d’Europe au XIXe siècle, par Andrea De Pasquale
Les bibliothèques de la noblesse brésilienne au XIXe siècle: l’inventaire du marquis de Monte Alegre, par Marisa Midori De Aecto
Śrī Bavānrao Panta-Pratinidi (1868-1951), chief of Audh: Founder and Patron of Institutions and Libraries, par Shreenand L. Bapat
Cet ensemble de textes est complété par cinq «Études d’histoire du livre» consacrées l’histoire du livre en Roumanie, mais sans rapports avec le thème général de la noblesse. Le volume se présente sous la forme de Mélanges offerts à Frédéric Barbier pour son soixantième anniversaire, et il porte l’avant-titre: «In honorem professoris Frédéric Barbier 60».
Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Actes du symposium international Le livre, la Roumanie, l’Europe. 4e édition : 20-23 septembre 2011. Tome I: (…) Histoire et civilisation du livre, textes réunis et édités par Frédéric Barbier, Bucarest, Editura Biblioteca Bucureştilor, 2012, XVI-[2-]324 p., ill.
ISSN 2068 9756
«Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle». On ne peut que souligner la rapidité de l’édition des symoposium successifs organisés par nos collègues roumains. Dans ce volume, toutes les communications sauf une sont publiées en français.
Sommaire
Allocution, par Florin Rotaru directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest
Introduction: Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle, par Frédéric Barbier
Sacra Parallela, par Rodica Paléologue
L’aristocratie centre-européenne des XVIe-XVIIe siècles, et ses goûts de lecture des romans de chevalerie publiés en espagnol, italien et français, par Jarošlava Kasparova
Les bibliothèques de la noblesse: l’œil vivant de son temps, par Jitka Radimska
Les livres de la noblesse, ou la noblesse des livres : la prééminence des armes ou des lettres sous la «Restauration» du Portugal, par Daniel Magalhães Porto Saraiva
Les nobles comme « passeurs culturels » et le rôle de l’imprimé en France aux XVIe-XIXe siècles: l’exemple des La Rochefoucauld, par Frédéric Barbier
Transformations linguistiques et thématiques dans les bibliothèques aristocratiques de la Hongrie du XVIIIe siècle, par István Monok
La bibliothèque Batthyaneum, fondée à Alba Julia par l’évêque de Transylvanie, le comte Ignaz Batthyány, par Doina Henri Biro
Lectures et bibliothèques de la noblesse dans les principautés roumaines (XVIIIe siècle): bilan et perspectives de recherches, par Radu G. Paun
Cantemir: bibliothèques réelles, bibliothèques imaginaires, par Ştefan Lemny
Les bibliothèques Kaunitz: des catalogues et des lectures multiples, par Christine Lebeau
Un grand commis bibliophile: le marquis de Méjanes, par Raphaële Mouren
Une place de bibliothécaire auprès d’un héros législateur ne doit pas être facile à remplir: les bibliothèques de Napoléon Ier, par Charles-Éloi Vial
Les éditions de Jean-Baptiste Bodoni dans les bibliothèques des nobles d’Europe au XIXe siècle, par Andrea De Pasquale
Les bibliothèques de la noblesse brésilienne au XIXe siècle: l’inventaire du marquis de Monte Alegre, par Marisa Midori De Aecto
Śrī Bavānrao Panta-Pratinidi (1868-1951), chief of Audh: Founder and Patron of Institutions and Libraries, par Shreenand L. Bapat
Cet ensemble de textes est complété par cinq «Études d’histoire du livre» consacrées l’histoire du livre en Roumanie, mais sans rapports avec le thème général de la noblesse. Le volume se présente sous la forme de Mélanges offerts à Frédéric Barbier pour son soixantième anniversaire, et il porte l’avant-titre: «In honorem professoris Frédéric Barbier 60».
Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Actes du symposium international Le livre, la Roumanie, l’Europe. 4e édition : 20-23 septembre 2011. Tome I: (…) Histoire et civilisation du livre, textes réunis et édités par Frédéric Barbier, Bucarest, Editura Biblioteca Bucureştilor, 2012, XVI-[2-]324 p., ill.
ISSN 2068 9756
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mardi 17 janvier 2012
Histoire d'un livre: les Antiquités de la Grèce
Voici un petit volume d’apparence relativement banale, mais qui se révèle à l’examen avoir sensiblement plus d’intérêt qu’on ne croirait a priori.
Description
Il s’agit du manuel de
Lambert Bos,
Antiquités de la Grèce en général, et d’Athènes en particulier, par Lambert Bos, avec les notes de M. Frédéric Leisner. Ouvrage traduit du latin par M. La Grange, auteur de la nouvelle traduction de Lucrèce,
À Paris, chez Bleuet, libraire, pont Saint-Michel, M.DCC.LXIX [1769],
[2-]375-[7] p., [2] p. bl., 12°
(De l’imprimerie de J. Th. Hérissant, Imprimeur du Cabinet du Roi).
Le détail du contenu se présente de la manière suivante: avant titre; titre; préface [de Nicolas La Grange], puis le texte lui-même, divisé en quatre parties: 1) De la religion des Grecs; 2) Du gouvernement civil; 3) Du gouvernement militaire; 4) De la vie privée des Grecs. À la fin: Table des chapitres; Approbation (signée Deguignes, 23 décembre 1768); Privilège du 18 janvier 1769 (signé Le Bègue, enregistré par Briasson le 26 janvier); «Catalogue des livres de fonds qui se trouvent chez Cl. Bleuet, libraire, pont S. Michel» (4 pages). On notera que le texte présente des passages en typographie grecque.
Le texte
Les Antiquités de Bos sont l’édition en traduction française d’un classique de la pédagogie du premier XVIIIe siècle, la Antiquitatum graecarum praecipuè Atticarum descriptio brevis (Brève description des antiquités de la Grèce, et notamment de l’Attique) publiée à Franeker, aux Pays-Bas, par W. Bleck, en 1714. Nous sommes dans le monde de l’érudition protestante, puisque l’auteur, Lambert Bos (1670-1717), était né à Workum, où son père dirigeait l’école latine, et qu’il fit des études classiques poussées avant de devenir professeur de grec à l’université de Franeker. Rappelons que Franeker a été fondée en 1585 et qu’elle est à ce titre la deuxième plus ancienne université des Pays-Bas après Leyde: elle était destinée aux étudiants des provinces septentrionales du pays, mais fut supprimée à l’époque du Premier Empire français.
Le manuel de Bos connaît un certain succès dans les établissements d’enseignement au XVIIIe siècle, notamment aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il est considérablement augmenté par Johann Friedrich Leisner, qui ajoute au texte initial un apparat de très riches notes bibliographiques:
Frideric Leisner , dans les notes qu’il y a jointes, a suppléé ce qui pouvoit manquer à la perfection de cet ouvrage. On y trouve toutes les sources d’où ont été puisées les assertions de l’auteur [Lambert Bos]. (…) L’on peut ajouter, à la gloire de l’auteur et du commentateur, qu’il n’y a pas deux endroits dont le dernier n’ait pas trouvé les autorités & où le premier se soit livré à ses conjectures (Préface de l’éd. fr., p. 8).
Leisner est lui-même un enseignant, il sera recteur de la prestigieuse Thomasschule (École Saint-Thomas) de Leipzig, et la première édition du texte annoté par lui est donnée dans cette ville en 1749. Plusieurs rééditions suivront jusqu’au XIXe siècle. Enfin, le texte est traduit en français en 1769, avant de l’être en anglais trois ans plus tard (à partir du latin: Antiquities of Greece, annot. Leisner, trad. Percival Stockdale, Londres, printed for T. Davies, 1772). Les notes de Leisner figurent dans l’édition française de 1769 imprimées sur deux colonnes en bas de page.
La traduction française
La traduction française est préparée par Nicolas La Grange (1738-1775), lui-même une personnalité remarquable: le jeune garçon, quoique d’un milieu défavorisé, bénéficie d'une bourse au collège de Beauvais, puis il commence à se faire connaître comme philologue et antiquisant dans les milieux savants de la capitale, avant d’être engagé par d’Holbach comme le précepteur de ses enfants. C’est dans l’hôtel du baron, rue Royale-Saint-Roch, que La Grange aurait rencontré Diderot, et que celui-ci l’aurait engagé à donner une nouvelle traduction de Lucrèce (l’édition bilingue sort en effet en deux volumes à Paris chez Bleuet en 1768: c'est elle qui est mentionnée au titre de notre volume). Sa traduction des Antiquités de Bos suit de peu (1769), et La Grange ajoute au texte une préface dans laquelle il souligne l’intérêt du texte original, regrette la multiplication des «ouvrages superficiels» qui paraissent en nombre, et appelle à un renouveau des études sur l’Antiquité:
Puisse cet ouvrage être accueilli parmi nous comme il l’a été par les Allemands, qui en ont multiplié les éditions! Puisse le goût de l’Antiquité, qui commence à s’éteindre, devenir, comme autrefois, la base de nos études!
Malheureusement, le jeune savant décède prématurément en 1775, alors qu’il n’a pas quarante ans, de sorte que la grande traduction de Sénèque qu’il préparait paraîtra de manière posthume.
Mais le libraire imprimeur est lui aussi une personnalité qui retiendra l'historien. Il s’agit en effet de Claude Bleuet, dit Bleut père, fils d’un laboureur des environs de Noyon. Le jeune homme sans fortune monte à Paris pour faire carrière. Il semble débuter comme colporteur avant de chercher à s’établir comme libraire. Il est refusé par la communauté en 1762 à cause de son ignorance du latin, mais sera en définitive reçu en 1765. Bleuet publie dans différents domaines, mais surtout dans celui des auteurs classiques (!), avec le Lucrèce de La Grange, les Antiquités de Bos, le Virgile de l’abbé Delille, etc. Il mourra à Paris en 1809. Le fait que ce jeune homme sans aucune formation ni moyen financier ait pu en définitive s’établir et faire une carrière plus qu'honorable dans la librairie classique (voir son catalogue de fonds inséré à la fin du volume) témoigne pleinement du caractère favorable de la conjoncture de la branche à Paris dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.
L’exemplaire
Voici donc un livre de petit format, destiné à servir surtout de manuel d’enseignement, mais qui éclaire un certain nombre de phénomènes caractéristiques de l’histoire intellectuelle européenne des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est, d’abord, la tradition de l’érudition réformée et de la philologie aux Provinces-Unies. Mais une translation géographique se fait peu à peu sentir, avec la montée de la pédagogie et de la science allemandes après la Guerre de Trente ans: la Saxe prend dès lors une position en pointe, tandis que se renforce l’influence des traités spécialisés et des manuels pédagogiques allemands. Bientôt les universités allemandes, avec Göttingen, mais aussi Leipzig, Heidelberg, etc., seront un modèle pour toute l’Europe.
Le latin conserve un rôle important en tant que langue savante, malgré les progrès de l’édition en allemand depuis les années 1680. La traduction du texte de Bos en français s’inscrit dans une conjoncture un petit peu différente, puisque le statut de la langue vernaculaire en tant que langue savante est bien plus anciennement acquis en France qu'en Allemagne. Par ailleurs, la publication de 1769 témoigne de l’intérêt croissant pour l’histoire antique, et notamment pour l’histoire grecque. Bientôt un jeune noble, le comte de Choiseul, lui-même élève au collège d’Harcourt dans les années 1770 et familier de l’abbé Delille, se passionnera lui aussi pour la Grèce au point d’y organiser l’un des premiers un voyage de découverte (1776).
Rien de surprenant, enfin, à ce que l’exemplaire ici étudié des Antiquités de Lambert Bos provienne d’une des grandes bibliothèques des Lumières. La reliure de veau blond est simple, mais très soignée, avec son dos grecqué à six caissons et pièce de titre, et une roulette sur les coupes. En queue du dos, nous remarquons un petit fer aux armoiries des ducs de La Rochefoucauld: il ne s’agit pas d’Alexandre de La Rochefoucauld, l’organisateur principal de la bibliothèque de La Roche-Guyon (voir aussi le cachet à la page de titre), puisqu’il est décédé en 1762, ni sans doute de sa fille, la princesse d’Enville, puisque l’écu n’est pas un écu féminin, mais plus probablement du petit-fils, Louis Alexandre (1743-1792), ou du cousin de celui-ci, François Alexandre Frédéric, plus connu sous son titre de duc de Liancourt (1747-1827). Deux figures célèbres de la très haute noblesse libérale et deux personnalités caractéristiques des Lumières, à la tête de bibliothèques exceptionnelles et qui sont bien évidemment, elles aussi, intéressées par l’Antiquité grecque.
Description
Il s’agit du manuel de
Lambert Bos,
Antiquités de la Grèce en général, et d’Athènes en particulier, par Lambert Bos, avec les notes de M. Frédéric Leisner. Ouvrage traduit du latin par M. La Grange, auteur de la nouvelle traduction de Lucrèce,
À Paris, chez Bleuet, libraire, pont Saint-Michel, M.DCC.LXIX [1769],
[2-]375-[7] p., [2] p. bl., 12°
(De l’imprimerie de J. Th. Hérissant, Imprimeur du Cabinet du Roi).
Le détail du contenu se présente de la manière suivante: avant titre; titre; préface [de Nicolas La Grange], puis le texte lui-même, divisé en quatre parties: 1) De la religion des Grecs; 2) Du gouvernement civil; 3) Du gouvernement militaire; 4) De la vie privée des Grecs. À la fin: Table des chapitres; Approbation (signée Deguignes, 23 décembre 1768); Privilège du 18 janvier 1769 (signé Le Bègue, enregistré par Briasson le 26 janvier); «Catalogue des livres de fonds qui se trouvent chez Cl. Bleuet, libraire, pont S. Michel» (4 pages). On notera que le texte présente des passages en typographie grecque.
Le texte
Les Antiquités de Bos sont l’édition en traduction française d’un classique de la pédagogie du premier XVIIIe siècle, la Antiquitatum graecarum praecipuè Atticarum descriptio brevis (Brève description des antiquités de la Grèce, et notamment de l’Attique) publiée à Franeker, aux Pays-Bas, par W. Bleck, en 1714. Nous sommes dans le monde de l’érudition protestante, puisque l’auteur, Lambert Bos (1670-1717), était né à Workum, où son père dirigeait l’école latine, et qu’il fit des études classiques poussées avant de devenir professeur de grec à l’université de Franeker. Rappelons que Franeker a été fondée en 1585 et qu’elle est à ce titre la deuxième plus ancienne université des Pays-Bas après Leyde: elle était destinée aux étudiants des provinces septentrionales du pays, mais fut supprimée à l’époque du Premier Empire français.
Le manuel de Bos connaît un certain succès dans les établissements d’enseignement au XVIIIe siècle, notamment aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il est considérablement augmenté par Johann Friedrich Leisner, qui ajoute au texte initial un apparat de très riches notes bibliographiques:
Frideric Leisner , dans les notes qu’il y a jointes, a suppléé ce qui pouvoit manquer à la perfection de cet ouvrage. On y trouve toutes les sources d’où ont été puisées les assertions de l’auteur [Lambert Bos]. (…) L’on peut ajouter, à la gloire de l’auteur et du commentateur, qu’il n’y a pas deux endroits dont le dernier n’ait pas trouvé les autorités & où le premier se soit livré à ses conjectures (Préface de l’éd. fr., p. 8).
Leisner est lui-même un enseignant, il sera recteur de la prestigieuse Thomasschule (École Saint-Thomas) de Leipzig, et la première édition du texte annoté par lui est donnée dans cette ville en 1749. Plusieurs rééditions suivront jusqu’au XIXe siècle. Enfin, le texte est traduit en français en 1769, avant de l’être en anglais trois ans plus tard (à partir du latin: Antiquities of Greece, annot. Leisner, trad. Percival Stockdale, Londres, printed for T. Davies, 1772). Les notes de Leisner figurent dans l’édition française de 1769 imprimées sur deux colonnes en bas de page.
La traduction française
La traduction française est préparée par Nicolas La Grange (1738-1775), lui-même une personnalité remarquable: le jeune garçon, quoique d’un milieu défavorisé, bénéficie d'une bourse au collège de Beauvais, puis il commence à se faire connaître comme philologue et antiquisant dans les milieux savants de la capitale, avant d’être engagé par d’Holbach comme le précepteur de ses enfants. C’est dans l’hôtel du baron, rue Royale-Saint-Roch, que La Grange aurait rencontré Diderot, et que celui-ci l’aurait engagé à donner une nouvelle traduction de Lucrèce (l’édition bilingue sort en effet en deux volumes à Paris chez Bleuet en 1768: c'est elle qui est mentionnée au titre de notre volume). Sa traduction des Antiquités de Bos suit de peu (1769), et La Grange ajoute au texte une préface dans laquelle il souligne l’intérêt du texte original, regrette la multiplication des «ouvrages superficiels» qui paraissent en nombre, et appelle à un renouveau des études sur l’Antiquité:
Puisse cet ouvrage être accueilli parmi nous comme il l’a été par les Allemands, qui en ont multiplié les éditions! Puisse le goût de l’Antiquité, qui commence à s’éteindre, devenir, comme autrefois, la base de nos études!
Malheureusement, le jeune savant décède prématurément en 1775, alors qu’il n’a pas quarante ans, de sorte que la grande traduction de Sénèque qu’il préparait paraîtra de manière posthume.
Mais le libraire imprimeur est lui aussi une personnalité qui retiendra l'historien. Il s’agit en effet de Claude Bleuet, dit Bleut père, fils d’un laboureur des environs de Noyon. Le jeune homme sans fortune monte à Paris pour faire carrière. Il semble débuter comme colporteur avant de chercher à s’établir comme libraire. Il est refusé par la communauté en 1762 à cause de son ignorance du latin, mais sera en définitive reçu en 1765. Bleuet publie dans différents domaines, mais surtout dans celui des auteurs classiques (!), avec le Lucrèce de La Grange, les Antiquités de Bos, le Virgile de l’abbé Delille, etc. Il mourra à Paris en 1809. Le fait que ce jeune homme sans aucune formation ni moyen financier ait pu en définitive s’établir et faire une carrière plus qu'honorable dans la librairie classique (voir son catalogue de fonds inséré à la fin du volume) témoigne pleinement du caractère favorable de la conjoncture de la branche à Paris dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.
L’exemplaire
Voici donc un livre de petit format, destiné à servir surtout de manuel d’enseignement, mais qui éclaire un certain nombre de phénomènes caractéristiques de l’histoire intellectuelle européenne des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est, d’abord, la tradition de l’érudition réformée et de la philologie aux Provinces-Unies. Mais une translation géographique se fait peu à peu sentir, avec la montée de la pédagogie et de la science allemandes après la Guerre de Trente ans: la Saxe prend dès lors une position en pointe, tandis que se renforce l’influence des traités spécialisés et des manuels pédagogiques allemands. Bientôt les universités allemandes, avec Göttingen, mais aussi Leipzig, Heidelberg, etc., seront un modèle pour toute l’Europe.
Le latin conserve un rôle important en tant que langue savante, malgré les progrès de l’édition en allemand depuis les années 1680. La traduction du texte de Bos en français s’inscrit dans une conjoncture un petit peu différente, puisque le statut de la langue vernaculaire en tant que langue savante est bien plus anciennement acquis en France qu'en Allemagne. Par ailleurs, la publication de 1769 témoigne de l’intérêt croissant pour l’histoire antique, et notamment pour l’histoire grecque. Bientôt un jeune noble, le comte de Choiseul, lui-même élève au collège d’Harcourt dans les années 1770 et familier de l’abbé Delille, se passionnera lui aussi pour la Grèce au point d’y organiser l’un des premiers un voyage de découverte (1776).
Rien de surprenant, enfin, à ce que l’exemplaire ici étudié des Antiquités de Lambert Bos provienne d’une des grandes bibliothèques des Lumières. La reliure de veau blond est simple, mais très soignée, avec son dos grecqué à six caissons et pièce de titre, et une roulette sur les coupes. En queue du dos, nous remarquons un petit fer aux armoiries des ducs de La Rochefoucauld: il ne s’agit pas d’Alexandre de La Rochefoucauld, l’organisateur principal de la bibliothèque de La Roche-Guyon (voir aussi le cachet à la page de titre), puisqu’il est décédé en 1762, ni sans doute de sa fille, la princesse d’Enville, puisque l’écu n’est pas un écu féminin, mais plus probablement du petit-fils, Louis Alexandre (1743-1792), ou du cousin de celui-ci, François Alexandre Frédéric, plus connu sous son titre de duc de Liancourt (1747-1827). Deux figures célèbres de la très haute noblesse libérale et deux personnalités caractéristiques des Lumières, à la tête de bibliothèques exceptionnelles et qui sont bien évidemment, elles aussi, intéressées par l’Antiquité grecque.
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samedi 14 janvier 2012
Conférences d'histoire du livre
École pratique des hautes études,
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre
par
Madame Emmanuelle Chapron,
maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille
chargée de conférences à l’EPHE
16h-18h
Les livres de la famille de La Rochefoucauld
par
Monsieur Frédéric Barbier,
directeur d'études
(ci-dessus: reliure en maroquin aux armes de La Rochefoucauld)
(ci-dessus: reliure en maroquin aux armes de La Rochefoucauld)
Nota: La conférence d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h. Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage). Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.
Accès les plus proches (250 m. à pied): Métro: ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare. Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Accès un petit peu plus éloignés: Métro: ligne 14, station Bibliothèque François Mitterand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand).
Calendrier des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
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samedi 10 décembre 2011
Conférence d'histoire du livre
IVe section
Conférence d'histoire et civilisation du livre
Lundi 12 décembre 2011
M. Frédéric Barbier,
directeur d’études
Nota:
La conférence régulière d'Histoire et civilisation du livre a lieu tous les lundis à l'École pratique des hautes études, de 16h à 18h.
Pendant la fermeture de la Sorbonne, la conférence a lieu au 190 avenue de France, 75013 Paris (1er étage, salle 115 à 14h et salle 123 à 16h).
Le secrétariat de la IVe Section se situe dans les mêmes locaux, où l'on peut notamment s'informer et se procurer les livrets du Programme des conférences 2011-2012.
Transports en commun: Métro, ligne 6 (Nation-Pte Dauphine), station Quai de la Gare ((250 m. à pied). Bus 89, arrêt Quai de la Gare (cette ligne dessert notamment la Gare Montparnasse, puis elle passe rue de Rennes et place du Luxembourg).
Un petit peu plus éloignés: Métro, ligne 14, station Bibliothèque François Mitterrand. RER ligne C, station Bibliothèque François Mitterrand. Bus: 62 (arrêt Bibliothèque François Mitterrand Avenue de France) et 64 (arrêt Bibliothèque François Mitterand).
Calendrier complet des conférences (attention: les sujets à jour des conférences et les éventuelles modifications sont régulièrement annoncés sur le blog. N'oubliez pas, comme disent les informaticiens, de «rafraîchir» la page du calendrier quand vous la consultez).
(Cliché: à La Rochefoucauld, été 2011).
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mardi 16 août 2011
Chronique d'été: histoire du livre et histoire de la noblesse
Le prochain symposium roumain d’histoire du livre se déroulera à Sinaia du 20 au 23 septembre, et reprendra la problématique des «intermédiaires» ou des «passeurs» culturels en l’envisageant sous l’angle de la noblesse et dans une perspective comparatiste. Nous évoquions plus ou moins la question dans un billet sur ces nobles hongrois et ces magnats polonais qui prennent en charge la modernisation du pays à la fin du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle: une spécificité de l’action des personnalités agissant dans la géographie des anciens empires (Autriche et Russie, dans une moindre mesure Allemagne) concerne leur engagement en faveur d’une identité collective longtemps en construction –qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Pologne, etc.
La problématique des nobles comme passeurs culturels se retrouve aussi en Europe occidentale, par exemple en Angleterre et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des siècles durant, le statut des nobles avait été justifié en France par leur engagement au service du souverain en temps de guerre. Ce modèle perdure au XVIIIe siècle, mais l’idéal des Lumières fait aussi des nobles, notamment dans les plus grandes familles, les intermédiaires privilégiés prenant en charge le progrès des connaissances, donc de la richesse et de l’organisation sociale en général. Dans cette optique, il convient de travailler à l’accumulation et à la diffusion des connaissances, pour favoriser l’amélioration de la société dans son ensemble.
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.
Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Surtout attiré par l’histoire naturelle, le jeune duc voyage, écrit, entretient une vaste correspondance, est élu à l’Académie des sciences, mais il est aussi le traducteur en français de la nouvelle Constitution américaine (Constitutions des treize États unis de l'Amérique, Philadelphie, Paris, 1783) et, avec Condorcet et l’abbé Grégoire, l’un des fondateurs de la Société des Amis des noirs, qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Partisan de profondes réformes politiques, comme beaucoup de ses amis dont l’abbé de Talleyrand, Louis Alexandre est élu aux États Généraux, et il votera la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).
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