lundi 20 août 2018

Au fond de la forêt de Loches,... des livres (2)

Les changements induits par les décisions prises dans les deux premières années de la Révolution sont absolument considérables s’agissant des bibliothèques religieuses dans le royaume: après la nuit du 4 août, les biens des maisons régulières sont mis à la disposition de la Nation par les lois des 2-4 novembre 1789, tandis que les vœux monastiques viennent d’être suspendus et que les religieux seront autorisés à partir le 13 février 1790 (première partie de ce billet: voir ici).
Il n’est pas de notre propos d’envisager la question des biens immobiliers pour elle-même: bornons-nous à dire que les inventaires réalisés consécutivement fournissent souvent des éléments importants sur les bibliothèques et collections éventuelles de livres, et que celles-ci devront être mises à l’abri dès lors que les bâtiments qui les abritent sont proposés à la vente.
La nouvelle organisation territoriale est fondée, depuis 1790, sur 83 départements eux-mêmes plus tard subdivisés en 545 districts, et il est établi que chaque district devra disposer d’un dépôt littéraire –ce qui ne sera pas absolument le cas. Ces «dépôts» sont souvent localisés dans une église désaffectée, où l’on rassemblera les collections de livres, qui proviennent des communautés supprimées et autres établissements ayant fait l’objet de confiscations dans la ville même, mais aussi dans le plat-pays environnant: c’est le cas pour les livres de la chartreuse du Liget
Dans l'immédiat, les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du Liget était établie dans un bâtiment proche de la cellule du prieur: nous reviendrons sur ce dispositif (1). Le 10 mai 1790, des représentants de la municipalité de Chemillé-sur-Indrois, conduits par le maire, l’abbé Jean-Baptiste Bruneau, se rendent à la chartreuse pour en dresser un état sommaire. Bruneau est une personnalité singulière: né en 1732, il est d’abord curé de Sennevières (fin de l’année 1762), puis il vient à Chemillé (juillet 1784), et sera maire du village (1791). Il prête le serment constitutionnel, mais est appelé à Tours comme vicaire du nouvel évêque, Pierre Suzor. Maussabré prend alors sa suite à la cure de Chemillé. Bruneau se retirera dès 1794 à Gouard, une ancienne métairie du Liget qu’il a rachetée. Nommé agent national en l’an IV, puis à nouveau maire de Chemillé, il est décédé en 1810…
Mais revenons à la chartreuse. Le travail d’inventaire durera trois jours, et le document nous informe:
Dans [la] seconde cour est l’entrée par où on va dans le cloître des religieux. Il y a environ vingt cellules bâties à neuf (…). Auprès de la cellule du prieur est la bibliothèque, qui est un grand vaisseau abondamment pourvu de bons livres. Au bout se trouve une petite chapelle, et plus loin, le cabinet des archives (2).
Dans les jours qui suivent, le district de Loches dépêche à son tour des inspecteurs chargés d’effectuer un inventaire plus précis, prélude à la vente des bâtiments. Une attention particulière est portée à la bibliothèque, riche de 6900 volumes (1500 in-folio, 1180 in-quarto, 600 formats plus petits),
parmi lesquels il se trouve beaucoup de bouquins, livres dépareillés, méventes, journaux, vieux bréviaires, diurnaux, etc.
Parmi les titres, dont «le plus grand nombre traitait de matières ecclésiastiques»,
plusieurs ont paru précieux [aux inspecteurs], tels que la Polyglotte de Le Jay (3), une collection des conciles, édition du Louvre (4), de bonnes éditions de SS PP, la Byzantine grecque et latine, un atlas en dix volumes grand in-folio avec des cartes coloriées (5), les Fables de La Fontaine, deux volumes in-folio avec figures, etc.
Avons trouvé dans une armoire de la bibliothèque 35 manuscrits peu intéressants, dont quinze sur vélin et le reste sur papier.
Enfin, ce sont les estampes et tableaux, dont «quelques recueils d’estampes de peu d’importance, quelques petits tableaux», une série de portraits royaux (6) et surtout
un grand portrait du cardinal de La Roche-Aymon, qui nous a paru mériter le plus d’attention… (7)
Un inventaire plus détaillé du mobilier, établi le 9 novembre 1790, nous permet d’avoir quelques précisions sur l’installation de la bibliothèque. Celle-ci comprend en effet
tous les rayons en 182 tablettes de 80 pieds de long, entièrement garnies de livres, quelques rayons même doubles et plusieurs livres au-dessus des autres dans les mêmes rayons, cent quinze tableaux tant peints que gravés, onze médaillons, une statue de la sainte vierge, cinq tables, quelques cartes géographiques et estampes, trois fauteuils, vingt chaises et un étau, une échelle, une vache [coffre recouvert de peau de vache].
On trouve aussi des livres chez les religieux eux-mêmes: dom Vézac a treize in-octavo et quatre-vingts «petits volumes»; dom de Saint-Jean, une centaine de volumes et trois cartes géographiques…
En définitive, le district se propose de mettre les volumes sous scellés et de vendre le mobilier – dans l’intervalle, la garde sera assurée par six hommes du régiment Royal-Roussillon. Au début de l’année 1791, les chartreux quittent les lieux, et la vente est effectivement organisée (5-21 juin) (8), mais les livres restent sur place, d’abord confiés au docteur Droulin, puis à Jean Ondet, l’un des nouveaux propriétaires, lequel ne quittera son poste que le 12 octobre 1793. Une fois les volumes transportés à Loches (sur décision du 10 février précédent), et d’abord déposés dans les deux salles du prétoire de la commune, quatre délégués sont chargés d’en faire l’inventaire (9). Le 4 mai 1794, la bibliothèque est transportée à l’Hôtel de ville, où elle demeurera jusqu’en… 1983.
Une partie importante du fonds du Liget est aujourd’hui toujours conservée à la bibliothèque de Loches (10) tandis que, dans l’intervalle, les bâtiments de la chartreuse ont été vendus à deux notables de cette ville, Louis Pottier, président du Tribunal (11), et Jean Ondet, que nous venons de rencontrer, pour être exploités en carrière de pierres (19 août 1791)… (12) 

Notes
1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
2) Archives départementales d’Indre-et-Loire (ci-après Ad37), 1Q-215. 3) Cette édition de la Bible de Guy Michel Le Jay ne semble pas conservée à Loches.
4) Conciliorum omnium generalum et provincialium collectio regia, Parisiis, E typographia Regia, 1644, 37 vol., 2°. Loches, Inv. 144. Rel. veau brun moucheté, dos à six nerfs, fleurons dans les compartiments, tr. mouchetée en rouge.
5) L’Atlas de Blaeu est aujourd’hui toujours conservé à la Bibliothèque de Loches.
6) Dont celui de Louis XI, aujourd’hui au Musée du Plessis.
7) Charles Antoine de La Roche-Aymon (1697-1777). Ad37, 1Q-179, 192 et 215. L’inventaire établi par la municipalité est contrôlé par le district de Loches, qui le complètera les 9 et 10 novembre 1790. On notera qu’Antoine Charles de La Roche-Aymon a été reçu novice au Liget en 1742 (Ad37, 6NUM6 069/077): il est possible que le portrait lui ait appartenu.
8) Ad37, Q 171.
9) André Montoux, « Un manuscrit du XVe siècle de la Bibliothèque de Loches », dans Bulletin de la Société archéologique de Touraine [ci-après BSAT], 1971, p. 391-401.
10) Sur l’inventaire de 1494, cf Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, ouvr. cité, p. 148.
Certains parmi les plus remarquables sont cependant envoyés à Paris, notamment la grande Bible en cinq volumes, exécutée au XIIe siècle et aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France (ms lat. 11506-11510). Albert Philippon, « La liquidation de la Chartreuse du Liget par la Révolution », dans BSAT, 1941 (XXVIII), p. 100-128, et 1942 (XXIX), p. 236-256. L’auteur (1896-1970) a été pendant seize ans instituteur à Chemillé-s/Indrois.
11) Sur les Pottier, voir : Grands notables du Premier Empire, 8, p. 133-134.
12) Ad37, L 132 f. 6 et L 178.

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