mardi 29 mars 2016

Histoire du livre: le dossier Nicolas de Cues

Nous ne connaissons que très peu de bibliothèques privées des XVe et XVIe siècles qui soient pratiquement conservées en l’état aujourd’hui. À côté de celle de Beatus Rhenanus, aujourd’hui à la Bibliothèque humaniste de Sélestat (mais le bâtiment a disparu), la plus célèbre est la bibliothèque du cardinal Nicolas de Cues, dans sa petite ville natale de Kues (auj. Bernkastel-Kues), sur la Moselle en aval de Trèves.
Né en 1401, Nicolas est le fils d’un négociant et propriétaire de vignobles, Henne (Johann) Kribs, et de sa femme, née Catharina Römer. Ses parents jouissent d'une aisance certaine et sont visiblement attentifs à ce qu’il reçoive une instruction susceptible de l’aider à faire carrière, puisque, après qu’il ait probablement fréquenté l’école latine locale, nous le retrouvons à Deventer, chez les Frères de la Vie Commune, puis à l’université de Heidelberg, où il suit la formation des Arts libéraux, propédeutique aux études supérieures.
Pierre tombale de Clara Kribs, sœur de Nicolas de Cues, † 1473, à Kues (détail)
Une carrière dans l’Église ou dans la haute administration suppose d’être formé en droit, et le jeune homme décide pour ce faire de venir à l’université de Padoue. La découverte de l’Italie est décisive, puisque non seulement il soutient le doctorat en décret (droit canon) (1423), mais il se forme aussi en mathématiques et en astronomie. Il achèvera sa formation par la théologie et la philosophie, à Cologne. Il en profite chaque fois pour écumer les bibliothèques, et sera l’inventeur, à Cologne, du Codex Carolinus du IXe siècle.
À son retour sur la Moselle, il n’a aucune peine à trouver un poste dans l’administration de l’archevêque-électeur de Trèves. Animé par une profonde piété, il souhaite rester dans ce cadre, et refuse à deux reprises l’appel de l’université de Louvain à prendre dans ses murs un poste de professeur.
La carrière de celui que l’on désigne désormais par son lieu de naissance, Nicolas de Cues, est infléchie de manière décisive lorsqu’il est envoyé pour participer au concile de Bâle à partir de 1432, puis qu'il suit le concile à Ferrare en 1437. Cet homme encore relativement jeune, très brillant et d’une profonde piété, est un partisan de la réforme de l’Église, et à ce titre de la supériorité conciliaire (mais en accord avec le pape). Devenu un proche du pape, il poursuivra dès lors une carrière épuisante de prélat et de diplomate voyageant dans une grande partie de l’Europe occidentale, et jusqu’à Constantinople. Fait cardinal au titre de Saint-Pierre aux Liens (1448), puis nommé évêque de Brixen / Bressanone, au Tyrol (Tyrol du sud) (1450), il s’efforce très activement de réformer son diocèse, mais ne pourra en définitive pas se maintenir face à son chapitre, et face l’archiduc Sigismond de Habsbourg. Il décède en 1464 à Todi.
Hôpital Saint-Nicolas à Kues, sur la Moselle
On sait que le cardinal s’est intéressé à l’art nouveau de la typographie, auquel il a très probablement fait appel pour la commande d’une lettre d’indulgences destinée à son diocèse (1452). Mais surtout, sa vie durant, ce prélat sans grande fortune personnelle consacrera une partie importante de ses revenus à des achats d’instruments scientifiques, souvent commandés à des artisans de Nuremberg, et à des achats de livres. Son projet de cœur est celui d’instituer dans sa ville natale une fondation, aussi richement dotée qu'il le pourra, pour accueillir un certain nombre de vieillards nécessiteux: l’acte de fondation de l’Hôpital Saint-Laurent date de 1458 et, à la mort du cardinal, ses instruments et sa bibliothèque lui sont légués et disposés dans une salle près de la chapelle. Lui-même n’a pas donné d’indications sur l’utilisation possible de sa bibliothèque: Suos autem libros omnes dedit et legavit dicto ejus hospitali volens illas [sic] ibidem adduci et reponi.
Les quelque 270 volumes de Nicolas de Cues représentent une collection remarquable par son importance, mais ce sont essentiellement des manuscrits, réalisés souvent sur une commande du cardinal, achetés par lui, ou à lui donnés (il achète 16 manuscrits à Nuremberg en 1444, à l’occasion d’une mission auprès du Reichstag). Le Pontificale Romanum lui a probablement été offert par le pape Nicolas V, tandis que les Œuvres de saint Ambroise portent ses armoiries. La collection possède aussi des textes de philosophie, d’astronomie, etc., outre bien évidemment les œuvres du cardinal lui-même, celles-ci parfois recopiées dans des volumes d’une forme très soignée (par ex. le De Docta ignorantia).
Nous n’y trouvons apparemment qu’un seul titre imprimé, le Catholicon peut-être imprimé par Gutenberg lui-même en 1460, dans un exemplaire sur parchemin: le Catholicon de Balbus est l’une des éditions les plus étudiées par les bibliographes, dans la mesure où il pourrait avoir été réalisé non pas par la typographie en caractères mobiles, mais par un procédé apparenté à la linotypie (en l’occurrence, l’impression par blocs de deux lignes). La plupart des exemplaires ont cependant été tirés sur papier, contre un petit nombre sur parchemin.
La Bibliotheca Cusana
Deux notes, pour conclure sur ce dossier: la carrière de Nicolas de Cues illustre parfaitement les possibilités d’ascension sociale qui sont désormais ouvertes aux jeunes gens ayant reçu une formation universitaire suffisamment poussée. Ce roturier devenu docteur en décret n’aurait pas même pu, faute de naissance, accéder au chapitre cathédral de Trèves, quand sa position de cardinal lui donne de fait le rang de prince. Pour autant, Nicolas de Cues est un esprit d’une très profonde piété: il ne fait carrière ni pour lui, ni pour sa famille, mais léguera tous ses biens à sa fondation de l’Hôpital –le souci du Jugement dernier et de la vie éternelle marque très profondément les esprits du Moyen Âge finissant, et explique en partie l'attente d'une réforme de l'Église, voire d'une réforme de la société (le frère du cardinal, Johann, est d'ailleurs lui-même curé de Saint-Michel à Bernkastel, sur l'autre rive de la Moselle). Enfin, pour cet intellectuel, sa bibliothèque compte parmi ses biens les plus précieux, et il n’hésite pas à engager des dépenses non négligeables non seulement pour l’enrichir, mais aussi, ce qui peut surprendre, pour faire le choix d’exemplaires particulièrement soignés, qui sont d’abord des manuscrits.
Les Œuvres de Nicolas de Cues sont données une première fois à Strasbourg en 1488, puis à Paris, par Lefèvre d’Étaples, en 1514 –ce qui ne saurait être un hasard. Enfin, l’Hôpital Saint-Nicolas continue toujours aujourd’hui à fonctionner dans l’esprit du fondateur, et se finance  en partie par le revenu des vignobles qui lui ont été légués. Il conserve toujours la Bibliotheca Cusana, celle-ci enrichie par les dons qu’elle a reçus au cours des siècles: Nicolas de Cues ne possédait apparemment qu'un incunable, quand la bibliothèque fondée par lui en compte aujourd'hui 132.

Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg, Paris, Belin, 2006.
Jakob Marx, Verzeichnis der Handschriften Sammlung des Hospital zu Cues bei Bernkastel a./Mosel, Trier, Sebstverlag des Hospital, 1905 (catalogue aussi les incunables).

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