samedi 21 septembre 2019

Excursion en Italie du nord (2)


La fortune de Milan ne provient pas, comme c’est souvent le cas, de sa position sur une grande voie d’eau, mais du contrôle exercé sur une plaine agricole particulièrement fertile, sur l’activité de la soie… et sur les débouchés de plusieurs itinéraires alpins majeurs –donc, des échanges commerciaux et financiers engageant toute l'Europe. À une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville, le lac Majeur et le lac de Côme marquent en effet le terme des routes du Simplon (vers la vallée du Rhône), du Saint-Gothard (vers la Suisse centrale, Zurich et Bâle) et du Splügen (vers le Rhin supérieur).
Mais la beauté de leurs paysages et la douceur de leur climat ont aussi, dès l’époque romaine, fait de ces lacs un lieu privilégié de villégiature.
Cette position a des conséquences intéressantes pour l’historien du livre. À quelques kilomètres de la frontière, Lugano est la première ville de Suisse italienne à accueillir une imprimerie, en l’occurrence celle des Agnelli, dont l’activité est essentiellement tournée vers la diffusion en Lombardie (1746-1799). Le mouvement se poursuivra en s’amplifiant: c’est ainsi que, en 1817, Stendhal nous explique que la société milanaise –entendons, la «bonne société»– lit les nouveautés françaises directement en français, et que par suite les éventuelles traductions italiennes ne rencontrent qu’un succès médiocre. Comme le nouveau canton du Tessin appartient à la Confédération helvétique et qu’il ne connaît pas la censure, les imprimeurs de Lugano ne se font pas faute de contrefaire les titres parisiens, pour les diffuser en Lombardie autrichienne:
Illustration 2
On a traduit le Congrès de Vienne [de Dufour de Pradt, Paris, 1815], duquel l’on n’a pas vendu vingt exemplaire ; tout le monde achetait la contrefaçon française de Lugano…
Cette dernière est publiée sous la fausse adresse de Paris, mais avec l’indication de la véritable adresse (À Paris et à Lugan, chez François Veladini et Comp., 1816), et elle semble relativement rare. Signalons encore que Lugano est aussi adopté comme adresse fictive par des imprimeurs-libraires vénitiens… et revenons en notre début du XXIe siècle.
La magnifique ligne ferroviaire de la Bernina gagne la Valteline et les Alpes en desservant d’abord toute la rive orientale du lac de Côme, où le charmant bourg de Varenna constitue un centre très commode pour rayonner (ill. 2). Une simple traversée du lac amène à Bellagio, qui occupe un site mondialement connu. Le village de pêcheurs est devenu depuis le XVIIIe siècle un centre de villégiature et de tourisme. La présence de grandes familles très fortunées, entourées d’intellectuels et d’artistes, explique la construction à Bellagio d’une élégante bibliothèque municipale, aujourd’hui parfaitement restaurée (ill. 3).
Illustration 3
Au tout début du XIXe siècle, le comte Francesco Melzi d’Eril fait construire à Bellagio une villa, au-dessus du lac, avec un superbe parc: Melzi est successivement vice-président de la République italienne, puis chancelier du royaume, mais il comprend bientôt que l’unité de la péninsule ne figure pas à l’agenda de Paris, et il se tient de plus en plus volontiers en retrait jusqu’à son décès (1816). Stendhal le dira quelques mois plus tard: «Melzi vint pleurer la patrie dans la belle villa où j’écris» (1817). La bibliothèque Melzi sera plus tard dispersée à Milan.
Une deuxième brève traversée nous amène sur la rive ouest du lac, à Tremezzo, pour y visiter la Villa Carlotta: nous allons y retrouver une problématique inattendue en ces lieux, et qui intéresse aussi l’historien du livre, à savoir le rôle des petites capitales princières d’Allemagne au XIXe siècle. La villa en effet, après avoir appartenu à la famille milanaise des Clerici, est donnée par Marianne d’Orange-Nassau à sa fille, Charlotte de Prusse, à l’occasion du mariage de celle-ci avec le duc Georges (Georg) II de Saxe-Meiningen-Hildburghausen (1850). Le jeune homme a reçu une excellente formation, il est ancien étudiant des universités de Bonn et de Leipzig, et il se passionne pour l’histoire et l’histoire de l’art, pour le théâtre et pour la musique, ainsi que pour la botanique. Le théâtre de la cour de Meiningen jouit alors d’une renommée européenne. L'absence de rôle politique réel que peuvent désormais avoir ces petites principautés explique en partie l'investissement des élites dans les domaines artistiques et intellectuels.
Illustration 4
Après le décès précoce de sa jeune épouse, le duc séjourne volontiers dans son palais de la Villa Carlotta, dont il a supervisé les aménagements et où il invite artistes, écrivains et savants (1). La Villa conserve aujourd’hui une très belle collection de sculptures et d’objets d’art néo-classiques, mais on y découvre aussi les pièces où résidait le duc, notamment son bureau (ill. 4). Le mobilier, d’une élégante sobriété, est Jugendstil: il comprend entre autres un remarquable petit bureau (éclairé par une lampe à pétrole), et plusieurs meubles pour le rangement des usuels (ouvrages de botanique, et littérature allemande), dont le Konversations-Lexicon de Meyer. Rappelons que Joseph Meyer ouvre en 1828 à Hildburghausen sa maison d’édition du Bibliographisches Institut, et inaugure bientôt un programme orienté en partie vers les contrefaçons; dont le célèbre titre du Konversations Lexicon lancé par son collègue Brockhaus à Leipzig. Rien que de normal si le duc régnant utilise de préférence le titre du Bibliographisches Institut, même après le transfert de ce dernier à Leipzig.
C’est peu de dire, on le voit, que les lacs d’Italie du nord s’insèrent dans une géographie transnationale européenne...
[À suivre: Mantoue].

Note bibliographique
Herzog Georg II. von Sachsen-Meiningen und die Villa Carlotta [réd. Axel Schneider], Meiningen, Staatliche Museen, 1992. 

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