mercredi 30 octobre 2019

Une exposition à Chantilly

Les bibliothèques les plus connues recèlent toujours des pièces ou des ensembles particulièrement intéressants, et qui pourtant sont restés négligés par la recherche. C’est le cas de la Bibliothèque du Musée Condé à Chantilly, universellement célèbre pour les Très riches heures du duc de Berry, mais qui propose depuis quelques semaines et jusqu’au 6 janvier prochain une expositionn très suggestive sur «La collection Chourses-Coëtivy».
Arbre généalogique sommaire (Erratum. Lire: Saintes)
Comme le soulignent très justement les commissaires ayant préparé cette manifestation, «le repli de Charles VII sur le Loire [ouvre la possibilité d’]une ascension rapide à des familles de l’ouest» du royaume, qui ont réussi à s’imposer dans l’entourage royal. Né en 1453, Antoine de Chourses est le fils du seigneur de Malicorne (entre Le Mans et Sablé). Il est capitaine de l'ordonnance, puis capitaine des francs-archers de Louis XI et, surtout, il épouse la nièce du roi, Catherine de Coëtivy (née vers 1460). Les Coëtivy, qui viennent de Bretagne, sont alors en effet en pleine ascension, mais la grand-mère de Catherine était... non pas la reine, mais la favorite de Charles VII, Agnès Sorel.
Deux caractéristiques font de la bibliothèque réunie par le couple un exemple tout à fait remarquable. D’abord, ce sont les conditions de conservation: la bibliothèque est connue pour avoir compté cinquante deux titres, dont quarante-quatre sont aujourd’hui à Chantilly. Une telle proportion est rarissime, et permet une étude très précise de l’ensemble. Deuxième caractéristique, le rôle de Catherine: après la mort de son mari (1485), la jeune veuve (elle a environ vingt-cinq ans) continue en effet à s’intéresser très activement à la bibliothèque, et son rôle se donne à lire dans les particularités de certains exemplaires. En cela, la bibliothèque Chourses-Coëtivy illustre aussi la thématique de la lecture féminine, et de la place des femmes comme commanditaires de manuscrits (Catherine de Coëtivy décédera en 1525). On remarque d’ailleurs, parmi les volumes, deux exemplaires du Livre du chevalier de La Tour [La Tour-Landry] pour l’enseignement de ses filles
La «librairie» privilégie la langue vernaculaire, et recèle un certain nombre de titres relatifs au domaine religieux (trois Bibles en français: un exemple ici), mais aussi des classiques, de la philosophie et du droit canon. Mais surtout, on ne peut qu’être impressionné par la qualité des volumes présentés… Les Décades de Tite-Live, manuscrit acquis par Antoine de Chourses, copié et enluminé dans l’atelier de Maître François à Paris vers 1474, sont réellement somptueuses (cliché 2: détail). Tous les volumes conservés provenant des Chourses-Coëtivy sont manuscrits, sauf deux incunables, qui sont relatifs au droit canon: le commentaire donné par les commissaires de l’exposition précise que les Décrétales de Peter Schoeffer (1476) ont peut-être été acquises par Antoine de Chourses lors d’une de ses missions auprès de Maximilien de Habsbourg. 
Une partie des exemplaires n’a pourtant pas été réalisée pour notre couple de bibliophiles: ainsi de la traduction de Cicéron en français, dans un manuscrit préparé à Saint-Jean d’Acre pour Guillaume de Saint-Étienne, maître des Hospitaliers à Chypre, au tournant des XIIIe-XIVe siècles. Les deux miniatures superposées illustrent les effets contraires de l’éloquence en haut, un orateur démagogue pousse ses concitoyens à se soulever, tandis que son contraire, en-dessous, les invite à participer à la construction pacifique de la cité (cliché 3). Les Chourses-Coëtivy possèdent aussi un très beau manuscrit de Boccace (Des Cas des nobles hommes et femmes), dans la traduction de Laurent de Premierfait, manuscrit enluminé par le Maître de Marguerite d’Orléans, et qui appartenait initialement à l’oncle de Catherine, Prigent de Coëtivy, amiral de France.
Terminons par une remarque plus contemporaine: le 9e prince de Condé († 1830) avait reçu l'héritage des La Trémoille, dont la bibliothèque Chourses-Coëtivy. Le prince de Condé, dont le fils, le duc d'Enghien, avait été exécuté en 1804, lègue l'ensemble de ses biens au cinquième fils du roi Louis-Philippe, le duc d'Aumale.
Celui-ci, exilé à Twickenham (Orléans House) de 1848 à 1871, se tourne alors de plus en plus activement vers la bibliophilie, et il remarque la qualité de la bibliothèque Chourses-Coëtivy. Il lui consacre une Note, présentée à la Philobiblon Society en 1853 et publiée, toujours à Londres, deux ans plus tard. L’exposition de Chantilly prolonge d’une certaine manière ce travail, en illustrant de manière exemplaire l’essor de l’intérêt pour les livres et de la «distinction» par les livres dans l’environnement de la cour de France au tournant entre le Moyen Âge et l’époque moderne.
Disons-le: le temps, à Paris et dans la région, est en ce moment un véritable temps «automnal»… c’est-à-dire un temps idéal pour voir ou revoir une grande bibliothèque patrimoniale, celle de Chantilly, et pour en découvrir les richesses. 

NB: le catalogue interactif de l'exposition (42 p.) est disponible en ligne à l'adresse: http://www.domainedechantilly.com/fr/event/exposition-cdl-chantilly/ 

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