mardi 15 octobre 2019

Excursion en Italie du nord (6)

Dans la cour de l'université de Padoue
Padoue devrait nous retenir longuement, de par la richesse de la ville –encore, selon l’usage, ne parlerons-nous ici que de son patrimoine livresque… Celui est d’abord lié à vigueur de la vie religieuse, mais aussi à l’ancienneté et à l’importance de l’université, fondée en 1222 par des transfuges, étudiants et enseignants, venus de Bologne à la recherche d’une plus grande liberté pour leur travail. Contrairement aux autres fondations à travers l’Europe, l’université de Padoue ne résulte donc pas de l’intervention d’un grand ou d’un édit impérial ou pontifical, mais elle vise à répondre, en quelque sorte, à une demande «interne».
Padoue, ville romaine, puis lombarde, est administrée par son évêque-comte de la fin du IXe siècle à la première moitié du XIIe siècle. En 1318, elle passe à la dynastie des Carrara, avant d’entrer sous la domination de Venise en 1406. Si l’ordinaire du lieu est de droit chancelier de l’université, celle-ci sera désormais prise en charge par l’administration de la Sérénissime, et confiée au collège des Riformatori dello studio di Padova. Dans le même temps, les représentants du patriciat vénitien occupent un certain nombre des postes les plus importants de la ville…
2- Le "Théâtre anatomique" de Padoue
Le bâtiment historique où l’université est établie depuis la fin du XVe siècle, se déploie autour d’une très belle cour intérieure élevée au XVIe siècle (cliché 1) et, comme à Bologne, les voûtes portent par centaines les armoiries peintes des étudiants et des dignitaires inscrits dans les différentes «Nations» au fil des siècles. Le bâtiment abrite aussi le très beau théâtre anatomique, le premier du monde (1594): le petit «théâtre» en bois s’élève au-dessus de la fosse au fond de laquelle est allongé le cadavre que les appariteurs vont disséquer sur les instructions du maître et sous les yeux des spectateurs (cliché 2).
Le renom de l’université est dû à la politique éclairée et tolérante de la Sérénissime (rappelons que Galilée y enseigne au tournant du XVIIe siècle). Elle entretient une bibliothèque depuis 1629, laquelle, de même que la Marciana, bénéficie rapidement du dépôt légal vénitien. La collection sera considérablement enrichie à la suite de la suppression des maisons religieuses, au tournant du XIXe siècle.
Padoue possède encore plusieurs autres bibliothèques historiques absolument remarquables. Le couvent des Franciscains, qui jouxte la monumentale basilique Saint-Antoine de Padoue (Il Santo) abrite ainsi une somptueuse bibliothèque (Biblioteca Antoniniana), fondée au XIIIe siècle, et aujourd’hui riche d’un fonds exceptionnel de manuscrits, de 200 incunables et de 3500 éditions du XVIe siècle. Si la porte extérieure reste relativement modeste, il faut la pousser pour découvrir avec étonnement l’impressionnante entrée intérieure, laquelle donne sur le cœur de la bibliothèque, la superbe salle historique du XVIIIe siècle (3: 3 clichés successifs).
Comme de très nombreuses villes de la péninsule, Padoue a encore  une «académie», entendons une société savante: fondée en 1599, l’Académie des Ricovrati pendra en 1998 le nom, plus classique, d’Accademia Gallileana, et elle est aujourd’hui toujours abritée dans des locaux de l’ancien Palais Cararra. Sa bibliothèque est accessible au public, et comprend un riche fonds d’archives. Enfin, la Bibliothèque municipale (Biblioteca Civica) a été fondée beaucoup plus récemment (1839), mais sa richesse en fait un élément clé du patrimoine et de la mémoire de la ville.
 Mais nous terminerons notre circuit des bibliothèques de Padoue par la visite du palais épiscopal, où une salle d’exposition est réservée à des exemplaires tirés de la bibliothèque capitulaire. La bibliothèque de l’évêque Pietro Donato (1428-1447) a été perdue, mais un certain nombre d’exemplaires aujourd’hui conservés provient de celle de l’évêque Jacopo Zeno (1460-1481), dont un manuscrit de Denis l’Aréopagite, enluminé à Florence par Bartomeo Varnucci, et portant les armes de l’évêque (cliché 4). Pietro Barozzi (1487-1507) aurait fait imprimer à Padoue en 1491 le Missel de son diocèse, et sa bibliothèque s’ouvre à l’imprimé, comme le montre une Somme (Summa) de Alexander de Ales (Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard, Nürnberg, Anton Koberger, 1481-1482): l’exemplaire a été enluminé par Antonio Maria da Villafora († 1511), lequel dirige alors un atelier à Padoue.
Plus tard, Gregorio Barbarigo descend d’une grande famille vénitienne et fait des études de droit à Padoue (1655). Ordonné prêtre, il est nommé évêque de Bergame et cardinal, avant d’être transféré à Padoue. Il met en œuvre la réforme tridentine dans son diocèse, en donnant toute son attention au séminaire épiscopal, en fondant une imprimerie typographique et en créant une bibliothèque attachée au séminaire.
Padoue constituera le terme de nos excursions en direction de l’est –nous n’irons pas à Venise, distante d’une quarantaine de kilomètres mais désormais submergée aussi par l’afflux des touristes. Notre dernière halte sera, sur la route du retour, pour le lac Majeur et la station de Stresa, où nous retrouverons une dernière fois la famille des Borromée et la culture de la villegiatura...
Armoiries de Jacopo Zeno, évêque de Padoue

Note bibliographique
François Dupuigrenet-Desroussilles,
«L'università di Padova dal 1405 al Concilio di Trento», dans Storia della cultura veneta, vol. III/2, Vicenza, Neri Pozza, 1980, p. 607-647.
Tiziana Pesenti Marangon, La Biblioteca universitaria di Padova dalla sua istituzione alla fine della Repubblica veneta (1629-1797), Padova, Antenore, 1979.
G. Mariani Canova, «La miniatura a Padova nel tempo de Iacopo da Montagnana: l'attività di Antonio Maria da Villafora per Pietro Barozzi», dans Jacopo da Montagnana e la pittura padovana del secondo Quattrocento, Padova, Il Poligrafo, 2002, p. 261-284.

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