jeudi 2 février 2017

Chez Guizot: une excursion sous la Monarchie de juillet

«Le Val-Richer, où Monsieur Guizot vient de s’éteindre (…), était depuis longtemps la résidence du grand orateur et homme d’État. C’est désormais une demeure historique» (L’Univers illustré, 28 sept. 1874, p. 615).
Les conférences tenues par Madame Deaecto sur «Guizot et le Brésil» (programme ici) nous invitent à revenir sur une figure méconnue de l’historiographie française: il s’agit de Guizot, l’un des historiens, et des auteurs, les plus lus au XIXe siècle, tant en France qu’à l’étranger... et les plus oubliés depuis. Combien de rues «Thiers» en France (et pourtant!), et combien de rues «Guizot»? Pourtant, Guizot a, certes, été un homme public, mais il a aussi été un auteur à succès, dont l’influence s’est étendue partout en Europe, dans le monde anglophone et jusqu’au Brésil, comme nous le montre Madame Deaecto. Traducteur de l’anglais, auteur et éditeur scientifique, Guizot a aussi trouvé dans cette activité une source de revenus qui a pu lui être particulièrement précieuse dans certains moments de sa vie (http://www.guizot.com/fr/).
Mais revenons maintenant sur l’une de nos habitudes: la croyance au genius loci. Et avouons que, si notre aimable et savante collègue n’avait pas parlé de François Guizot, nous n’aurions sans doute pas fait, en ce début de février, l’excursion d’un lieu guizotien par excellence (ce dernier mot s’impose, comme un clin d’œil), à savoir le manoir du Val-Richer. ...Et nous voici au cœur d’une «Normandie d’Épinal», le pays d’Auge, pays d’herbe et d’eau, de bocage et de chemins creux, de petites communautés rurales, de grosses fermes et de manoirs abrités derrière les haies. Le Val Richer est l’un d’entre eux, dont Guizot lui-même nous présente le site:
«La maison, située à mi-côte, dominait une vallée étroite, solitaire, silencieuse; point de village, pas un toit en vue; des prés très verts; des bois touffus, semés de grands arbres; un cours d’eau serpentant dans la vallée; une source vive et abondante à côté de la maison même; un paysage pittoresque sans être rare, à la fois agreste et riant…»
Cette ancienne abbaye cistercienne, perdue depuis le milieu du XIIe siècle au fond d’un vallon verdoyant, a été pratiquement détruite à la suite de la Révolution (1797), à l’exception de l’ancien logis abbatial, beau corps de bâtiment datant du XVIIIe siècle. En janvier 1830, Guizot a été élu député du Calvados (Lisieux/ Pont-l’Évêque), mais il est trop accaparé par ses charges ministérielles pour s'établir réellement à demeure dans son département. En 1836 enfin, l’année même de son élection à l’Académie française, au fauteuil de Destutt de Tracy, il découvre et achète notre ancienne abbaye, ses fermes et ses terres, soit 175 hectares de prairies et de bois, pour 85000f.
Les bâtiments en sont pourtant «fort délabrés», et le lieu est difficile d'accès, selon les termes de Guizot lui-même: «tout avait l’air grossièrement rustique et un peu abandonné. Point de route pour arriver là; on n’y pouvait venir qu’à cheval, ou en obtenant de la complaisance des voisins le passage à travers leurs champs. Mais le lieu me plut…»
D’importants travaux doivent donc être rapidement engagés: le rez-de-chaussée est complètement restructuré, tandis que le ministre accorde aussi ses soins à l’aménagement de la bibliothèque, puis à la grande galerie accueillant encore des livres et ouvrant sur le bureau et sur la petite pièce attenante, la chambre. Guizot s’impose d’autant plus comme un notable, et comme l’homme fort du département, que, malgré ses charges parisiennes, il vient volontiers en Normandie. Maire de Saint-Ouen-le-Pin, la commune dont dépend le domaine, il est élu conseiller général, et il présidera le conseil général du Calvados à compter de 1841. Depuis la Révolution de 1848, l'ancien homme fort des Orléanistes, a dû un temps s’exiler à Londres, avant de rentrer en France, où il s’installe à demeure au Val-Richer en 1849. 
En 1874, le service funèbre de Guizot, célébré dans la bibliothèque du Val-Richer
Aujourd'hui, le Val-Richer n’est pas un château au sens touristique du terme, il est un château habité par une même famille depuis 1836: toute l’attention a été donnée à l’entretien des salles historiques, et à leur maintien ou à leur rétablissement dans leur état de l’époque de Guizot. Les objets familiers de l’ancien ministre sont toujours là, le mobilier n’a pas changé, les tableaux offerts à Guizot couvrent les murs, les coffres à bois sont préparés pour alimenter le foyer dans les différentes pièces. Un grand poêle alsacien trône au pied de l’escalier d’honneur –les Guizot viennent, certes, des Cévennes, mais leur alliance avec les Schlumberger du Haut-Rhin explique la présence de réminiscences alsaciennes en nombre dans notre manoir du Pays-d’Auge. D’une certaine manière, le Val Richer peut être considéré comme un musée vivant de la période de l’orléanisme et des régimes qui suivront jusqu'à la IIIe République.
Les livres de Guizot, quant à eux, sont soigneusement rangés sur les rayonnages, mais il s’agit essentiellement d’éditions du XIXe siècle. L’histoire de la bibliothèque est en effet compliquée, comme celle de toutes les collections privées de quelque importance: lors de son départ pour Londres, en 1848, Guizot n’a pratiquement plus de ressources, et il doit se séparer discrètement des plus belles pièces de sa collection parisienne du 12 rue de la Ville l’Évêque. Le Val-Richer abriterait aujourd'hui environ 15000 titres, surtout dans la bibliothèque elle-même, dans la grande galerie (que Le Figaro de 1874 décrit comme un «immense couloir»), et pour partie dans le bureau. Guizot décède dans sa chambre du Val-Richer en 1874, et le cercueil est présenté au milieu de la bibliothèque, où a lieu la cérémonie religieuse. Une vente aux enchères se déroulera quelques mois plus tard (avril 1875) pour une partie des livres, et un petit ensemble d’autographes, au total un petit peu moins de 4000 lots…. (Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Guizot, première [deuxième] partie, Paris, Adolphe Labitte, 1875, 2 vol.).

Bibliographie: pour une bibliographie très récente, voir le site mentionné ci-dessus, colonne de droite de la page d'accueil. On peut en outre télécharger librement le catalogue de l'exposition Guizot. Un Parisien dans le Pays-d'Auge, Lisieux, 2006. Enfin, une mention particulière doit  être faite pour l'association Le Pays d'Auge, dont la revue (Le Pays d'Auge) fournit un certain nombre d'articles de grande qualité. C'est grâce à l'obligeance du président de l'Association que nous avons pu découvrir, même tout-à-fait «hors saison», le manoir du Val-Richer. Nous l'en remercions ici d'autant plus volontiers que l'on sait le rôle de Guizot comme fondateur du Comité des Travaux historiques et scientifiques, une institution à laquelle le signataire du présent billet a l'honneur d'appartenir.

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